Chardin, (op. cit.), t. 4, p. 26 sqq
sir, pour sa part, les comptes de cuisine. Mais sa suite comprenait une quarantaine de personnes, outre les interprètes et Saint-Olon qui tenait table ouverte. S'il y eut donc du superflu dans les provisions achetées quotidiennement pour l'ambassade, le nécessaire devait atteindre un chiffre déjà respectable.
La préparation des aliments, à la mode persane, avait d'ailleurs pour résultat de gâcher maintes denrées, et la malhonnêteté des cuisiniers ou de l'intendant de Son Excellence achevait le pillage. L'usage persan était de ne rien garder de la veille; on jetait ou plutôt on revendait les restes. Gomme parfois on tuait et rôtissait un mouton pour y découper deux côtelettes, les bénéfices des gens de l'ambassadeur devaient être considérables. Le soir, quand on s'allait coucher, il n'y avait plus dans tout l'hôtel même une simple croûte de pain. Les cuisiniers persans étaient seuls autorisés à toucher les viandes ou les mets destinés à Mehemet Riza Beg. Fidèles observateurs des rites, ils savaient le moyen de tuer les bestiaux ou volatiles sans les rendre impurs. Dans la salle où ils opéraient, une petite fosse était creusée pour recevoir le sang de la victime. Celle-ci, la tête tournée du côté de la Mecque, était égorgée avec un couteau spécial. L'ambassadeur tenait essentiellement à ce que les préceptes de sa religion fussent observés dès qu'il
s'agissait de sa nourriture. La crainte de manger des plats préparés par des infidèles expliquait la sobriété qu'a notée le baron de Breteuil dans la journée de l'audience royale.
A Constantinople, pendant sa captivité, Mehemet Riza Beg avait poussé le scrupule jusqu'à se nourrir exclusivement de galettes cuites d'avance à Erivan. On avait remarqué enfin à Marseille, comme ailleurs, qu'il mangeait seulement les mets confectionnés par ses gens. Il ne consentit pas davantage à Paris, malgré un gros rhume, à goûter du sirop de capillaire et de la guimauve. Ayant été convié à dîner par l'introducteur, il fit envoyer chez Breteuil, le matin, les ustensiles de cuisine et la vaisselle destinés à son usage. Ses cuisiniers vinrent tuer les animaux dont la viande devait lui être servie, et l'un de ses domestiques apporta même, dans un grand panier, le café moulu et cuit ainsi que les fruits et les confitures.
Les repas de Mehemet Riza Beg avaient lieu à des heures régulières. Le premier fixé à onze heures du matin, se composait plutôt de laitages, de confitures et de fruits : à son réveil, l'ambassadeur prenait du café et du pain. Le principal et deuxième repas avait lieu à sept heures du soir et l'on y servait, cette fois, de la viande. Le menu comprenait toujours du pilau, de la viande hachée, presque toujours du mouton, des potages, des
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pois et autres légumes. Son Excellence s'asseyait sur un coussin, les jambes croisées et couvertes d'une serviette, et ses domestiques déposaient pêle-mêle devant elle tous les plats, sur une nappe de brocart d'or. Le baron de Breteuil assista souvent au dîner de l'ambassadeur, et déclare n'avoir jamais vu d'homme dont le dîner fût aussi vite fini. Il s'indigne, toutefois, de la manière avec laquelle mangeaient les Persans qui n'usaient ni de couteaux ni de fourchettes. Le spectacle devait être en effet peu ragoûtant lorsque Mehemet Riza Beg saisissait et déchirait avec ses doigts des morceaux de viande, les pétrissait pour en former une sorte de pelote, les assaisonnait d'une pincée de sel et les avalait sans les mâcher! De temps à autre, un domestique lui présentait du sorbet dans une coupe de porcelaine avec une cuiller de bois. A la fin du repas, l'ambassadeur se lavait les mains, puis la bouche, dans un bassin d'argent, et s'essuyait la barbe avec soin. Somme toute, ce convive n'était guère à sa place dans un dîner d'apparat et Arnoul à Marseille, comme Breteuil à Paris, eurent un certain courage en l'invitant chez eux avec des dames.
Les plaisirs de la table inconnus à Mehemet Riza Beg lui coûtaient donc peu de temps. La seule occupation réellement absorbante de l'envoyé du grand sophy était la prière. L'ambassa-
deur se montrait très dévot et scrupuleux observateur des préceptes de sa religion. Son mollah jouissait auprès de lui d'un immense crédit et rien n'était fait sans qu'il fût consulté.
« Les mahométans, affirme Chardin1, sont assume rément les peuples du monde qui prient Dieu « le plus souvent et qui le prient avec le plus « d'attention et de zèle. » D'après la tradition, Mahomet aurait tout d'abord prescrit à ses disciples de faire cinquante oraisons par jour ; puis il en aurait réduit le nombre à trente et finalement à cinq. Ces cinq prières sont restées obligatoires pour les bons musulmans, qui sont libres de les compléter, selon leur dévotion. Mehemet Riza Beg priait Mahomet au moins cinq fois : 1° à midi, heure à laquelle le j our commence pour les Orientaux puisque le soleil passe alors au méridien ; 2° au moment où cet astre disparaissait à moitié à l'horizon ; 3° à l'instant où il ne faisait plus assez clair pour distinguer un fil noir d'un fil blanc; 4° à l'heure du coucher; 5° à l'aube naissante. Le mollah appelait l'ambassadeur à la prière en chantant à une fenêtre, ainsi que le font, en Orient, les muezzins du haut des minarets des mosquées, et Son Excellence en a souvent profité pour congédier brusquement les visiteurs qui l'importunaient ou pour rompre un entretien qui lui déplaisait. Elle se levait, en ces occasions, quand on y pen-