‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 60 sur 133 · Chardin, op. cit., t. 7, p · texte numérisé non relu

Chardin, op. cit., t. 7, p

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sait le moins, déclarait qu'elle n'avait pas fait sa prière et il fallait s'incliner, car cette manière d'agir ne constituait pas même une incivilité. On peut supposer, étant donné son caractère, que le Persan usa maintes fois d'un prétexte assez commode. Si Mehemet Riza Beg l'avait souhaité, il aurait pu, en réalité, réduire le nombre de ses prières de cinq à trois, ou plus exactement, fusionner celles du midi et du soir et celles de la nuit et du coucher. Il n'y manqua pas quand il y trouva avantage pour ses plaisirs.

La prière entraînait en effet tout un cérémonial long et compliqué qui faisait perdre un temps infini. L'ambassadeur ayant passé dans la chambre réservée à ses oraisons, se déchaussait, se déshabillait, ne gardant que sa chemisette. Il retroussait les manches de cette chemisette jusqu'au coude et se couvrait la tête d'un bonnet ou d'un turban auquel il n'y avait ni or, ni argent, ni broderie et qui était d'ordinaire de toile de coton blanche. Comme le climat d'hiver était parfois rigoureux et pluvieux, Mehemet Riza Beg jetait sur ses épaules un justaucorps de drap, fourré de peau d'agneau. Il n'aurait pu utiliser ses justaucorps doublés de martre zibeline ou d'autre fourrure fine, ces fourrures étant regardées comme impures parce qu'elles provenaient d'animaux dont la chair est interdite et qui n'ont pas été tués selon les rites.

Ainsi déshabillé et accoutré, l'ambassadeur allait faire ses lustrations avec de l'eau pure puisée dans un seau spécial, puis il remettait ses bas, abaissait ses manches, et s'approchait du petit tapis réservé à la prière. D'environ quatre à six pieds de long et de deux à trois de large, ce tapis représentait, à l'un de ses bouts, un toit de mosquée pour rappeler la mosquée de La Mecque ; roulé soigneusement d'ordinaire, il renfermait un Coran dans un sac très propre, une sorte de palet de terre, un chapelet, un miroir de poche, un peigne et quelques reliques. On l'étendaitde telle façon que le haut se trouvât dans la direction de La Mecque. Son Excellence se mettait alors à genoux dessus et s'asseyait sur ses talons serrés l'un contre l'autre, la figure tournée également vers La Mecque. Elle disposait devant elle tous les objets contenus dans le tapis, se peignait la barbe devant le miroir, prenait son chapelet, l'égrenait en marmottant quelques oraisons, puis se levait, accomplissait les prostrations nécessaires les mains appuyées sur les cuisses, le corps penché en avant et si bas que la tête touchait presque les genoux, se redressait en arrière les mains hautes, et s'agenouillait de nouveau pour se prosterner contre la terre, la tête appuyée sur le palet. La compagnie n'étant pas interdite à l'heure de la prière, Mehemet Riza Beg se livra souvent à ses dévotions en présence du baron de

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LES PLAISIRS DE L'AMBASSADEUR La pipe.

D'après une estampe du temps. (Cabinet des Estampes.)

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Breteuil, de Saint-Olon ou d'autres gens de qualité. Tous admirèrent le zèle et Fhumilité qu'il apportait à s'acquitter de ses devoirs de bon musulman, et s'émerveillèrent qu'il ne remuât pas les yeux, qu'il restât recueilli et que les mouvements de son corps gardassent une exacte mesure et un rythme surprenant.

La dévotion dont l'ambassadeur donnait ainsi des témoignages éclatants, excusait, dans quelque mesure, les impertinences qu'il avait soulevées pour l'entrée à Paris et l'audience à Versailles. Elle était sans doute aggravée dans ses conséquences par une superstition excessive,mais en compliquant du moins singulièrement la vie de Son Excellence, elle explique, avec le caractère persan, certains côtés bizarres qui frappèrent les Parisiens.

« Il est difficile de croire, déclare le baron de « Breteuil dans ses mémoires, qu'un homme qui « vient d'un pays aussi éloigné et aussi différent « en toutes choses que la Perse l'est du nôtre, « passe cinq mois dans Paris sans avoir la curio- « site de voir ce qu'il peut y avoir de rare dans « la ville et aux environs, ni la sagesse de s'ins- « truire du gouvernement et des mœurs des « Français. Mehemet Riza Beg n'a témoigné « aucun empressement pour voir les magnificen- « ces de Versailles ni des autres maisons roya- « les, ni celles des particuliers dont plusieurs, à

« Paris, méritent la curiosité des étrangers, et n'a « aucune conversation qui puisse l'instruire ni de « nos mœurs ni de notre gouvernement ; et si tous « les Persans mènent une vie aussi fainéante et « aussi oisive que leur ambassadeur la mène à « Paris, leur mollesse et leur ignorance doivent « être sans exemple. Cependant il a, comme je l'ai « déjà dit, beaucoup d'esprit, mais je crois que « sa vanité lui fait croire qu'il lui suffit d'avoir « jeté ses yeux sur les personnes que la curiosité « a attirées chez lui pour le voir, et de s'être « quelquefois promené par les rues de Paris, à « cheval, pour connaître notre gouvernement, « nos mœurs et la magnificence de nos palais et « de nos jardins, car il m'a dit plusieurs fois « qu'un coup d'œil lui suffit pour voir ce qu'il y « a à voir. »

L'introducteur des ambassadeurs aurait dû se rappeler que, comme il Ta constaté lui-même dans une autre occasion, Mehemet Riza Beg « était bien de son pays ». Les Persans du xviie et du xvine siècle n'aimaient ni la promenade ni les voyages : « Ils regardent *, raconte Chardin, des « tours d'allées comme des actions de gens hors « du sens. Ils demandent sérieusement ce qu'on « est allé faire au bout de l'allée et pourquoi on « ne s'y est pas arrêté, si l'on avait sujet d'y

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