‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 76 sur 133 · Maulde de ,1a Clavière (op. cit · texte numérisé non relu

Maulde de ,1a Clavière (op. cit

au chah, en faveur des négociants français, tous les privilèges, franchises sûretés de nature à favoriser l'établissement d'un commerce sérieux et durable. Il devait en outre rappeler à la bienveillance du sophy les églises et communautés catholiques, provoquer la confirmation et l'accroissement de leurs privilèges. Malgré toute sa bonne volonté et ses efforts, Michel ne réussit pas à signer un traité entièrement favorable aux intérêts français. L'exemption des droits de douane n'était accordée à nos marchands que pour une durée de cinq ans, et en échange d'un présent « honnête et agréable » au trésor du chah. Après ce laps de temps, nos produits acquitteraient un droit de 3 %. Deux clauses assez obscures tendaient à fixer l'importation et l'exportation annuelles des marchandises d'or et d'argent au chiffre de 300.000 piastres sévillanes l, et l'importation des autres marchandises à celui de 300.000 piastres. Il ne nous était permis d'acheter, chaque année en Perse que huit chevaux entiers et quatre juments ! Les droits de capitation et ceux payés aux gardes des chemins en Perse étaient exigibles, dans certains cas, des Français. Enfin une clause peu avantageuse pour

1. La piastre sévillane était le douro espagnol, d'une valeur ;de 8 réaux d'argent, soit environ 5 francs de notre monnaie. Elle avait cours dans tout le Levant et était connue aussi sous *le nom de « piastre aux colonnes » car deux colonnes étaient

l'amour-propre de la Cour de France, n'attribuait à ses ambassadeurs et envoyés que les « honneurs et les cérémonies convenables à chacun d'eux » sans spécifier «les premiers honneurs et la préséance » sur tous les autres représentants européens.

Les articles les plus satisfaisants étaientd'ordre judiciaire et surtout d'ordre religieux. Les commandements accordés antérieurement aux évoques et religieux francs étaient confirmés et ratifiés, et les missionnaires se trouvaient autorisés à demeurer et à donner librement l'instruction dans toutes les villes où ils étaient installés. Michel s'engagea, en outre, au nom du roi, à fournir des vaisseaux pour défendre les ports persans, promit la restitution des prises faites par les corsaires français, sur des vaisseaux ennemis, des marchandises appartenant à des Persans. Le chah demanda enfin l'envoi d'ouvriers pour les choses de la guerre, pour la construction d'objets de précision, etc.

Tel qu'il était rédigé le traité d'Ispahan ne constituait aucun progrès sur les accords déjà en vigueur avec la Perse. Sa valeur résidait surtout dans le^ fait qu'il constituait la première convention passée officiellement entre les deux Etats, les arrangements précédents n'ayant été conclus qu'entre les compagnies intéressées et la Perse.

Michel rentra en France au mois d'octobre 1709 :

pour récompenser ses efforts on le nomma consul général à Tunis, mais le roi hésita trois ans avant d'envoyer la ratification du traité d'Ispahan. Cet acte ne fut d'ailleurs pas exécuté car on le considéra comme trop onéreux pour la France \

Pour en tirer le bénéfice espéré et surtout pour obtenir le concours de la flotte française dans l'expédition projetée contre Mascate, le chah, en se décidant à envoyer un ambassadeur à la Cour de France, devait naturellement se préoccuper de la mise en vigueur du traité de 1708 et de l'exécution des promesses du sieur Michel. Mais la question de Mascate était délicate et il semblait préférable de ne la traiter que verbalement. Mehemet Riza Beg reçut des instructions à cet égard en même temps que des pouvoirs suffisants pour traiter à Paris.

La lettre du sophy remise au roi, à Versailles, le 19 février, avait fait nettement connaître ceux des désirs du gouvernement persan qu'on pouvait sans inconvénient consigner par écrit. La phraséologie habituelle en Orient les enveloppe seulement de formules élégantes.

« Nous avons reçu dans ce temps, mandait le « chah Hussein à Louis XIV 2, une lettre du très « sublime et éclatant empereur, remplie des fleurs

1, A. E. Perse, t. 5, fos 110-117.

« de l'amour, qui nous a comblé de joie et par « Todeur de laquelle nous avons connu qu'elle « venait de sa part et combien sincère était son « amitié qui en a été le pinceau.

«; Michel, qui était venu par ordre de l'empe- « reur en qualité d'ambassadeur, ayant reçu « dans le grand et puissant empire de Perse des « marques d'amitié et obtenu ce qu'il souhaitait « en faveur des négociants sujets de ce grand « empereur, on leur a accordé la permission de « venir en Perse et pour cela on a signé le traité « de l'union et on l'a donné afin que les mar- « chands, puissent venir négocier sans difficultés, « et on a été d'accord que les négociants persans « auront aussi la permission d'aller en France, « selon ce dont on est convenu et qui doit être « exécuté, le tout ayant été approuvé et ayant « plu à votre esprit pur comme loi et semblable « à un miroir éclatant comme le soleil... Il y a « longtemps que Michel est retourné près du « miroir éclatant de la bonté même, pour faire « ratifier les conventions. Puisqu'il n'y a plus « aucun empêchement et que les chemins sont « ouverts, l'empereur étant si puissant, notre « esprit, éclairé comme la chimie, faisant réflexion « sur ce que les négociants ont retardé jusqu'à « présent à se rendre à notre glorieuse Porte, a « pensé que Votre Majesté n'était pas informée « de ce qui se passait. C'est pourquoi nous avons

« ordonné au beglerbeg ou gouverneur de Ghou- « kourissat, de choisir une personne de confiance « qui pût apporter sûrement la lettre d'amitié « selon mes ordres, qui pût aussi faire augmen- « ter cette amitié et accomplir tout ce qui est « marqué ci-dessus. Nous nous imposons sur son « savoir, nous approuvons tout ce qu'il dira... Nous « serons contents de tout ce qu'il aura fait et tout « ce qu'il aura fait sera bien fait. »

Un autre passage de cette lettre est relatif aux missionnaires et contient quelques plaintes contre le prosélytisme un peu agressif des religieux à l'égard des Arméniens, non catholiques romains, qui payent pourtant tribut afin de conserver en paix leur religion *.

Le khan d'Erivan, dans son message personnel à Torcy, marquait, à son tour, le désir de son maître de voir enfin appliquer le traité de 1708. « Micael, disait-il, nommé en français Michel, vint « il y a quelques années ici par ordre de l'Em- « pereur et fut notre hôte avec le nom d'ambas- « sadeur. Etant arrivé à la Porte heureuse, élevée « jusqu'aux cieux et de laquelle tout le monde « désire s'approcher, la Sublime Porte, l'échelle « des cieux, il a apporté une lettre et représenté « qu'il avait les pouvoirs de traiter par rapport « au commerce qu'on peut faire des étoffes et aussi

« en or et en argent et autres marchandises curieuse ses de son pays en Perse, que Dieu conserve « selon les intentions de l'empereur de France « éclatant comme le soleil, dont il a présenté la « lettre à cette dite Porte de l'empereur des rois, « dont les armes sont formidables; on lui a fait « toutes les faveurs et rendu tous les honneurs et « il a obtenu les commandements tels qu'il a sou- « haités, que les ministres, vizirs et juges de Perse « sont obligés d'observer. On lui a remis de plus « le traité et une lettre pour l'empereur en ré- « ponse à la lettre qu'il avait apportée et on Ta « renvoyé en France. Des lettres et des ambassa- « deurs sont venus ensuite, de la part de l'em- « pereur, à notre Sublime Porte, auxquels on a « répondu comme auparavant et on les a renvoyés « avec honneur. Quoiqu'il se soit passé beaucoup « de temps depuis cette époque, on n'a point « cependant encore vu de consuls ni de marchan- « dises, ni or ni argent ni autre chose : seulement « M. de Gallisson est venu de nouveau et nous a « apporté une lettre, par ordre de votre empe- « reur au nôtre, qui regarde le traité.

< C'est pourquoi notre empereur a voulu écrire « une lettre d'amitié à votre grand empereur pour « demander pourquoi les consuls et marchands « et dites marchandises marqués dans les capitu- < lations n'étaient pas encore venus * . »

Ces divers documents officiels, d'une authenticité indiscutable, établissent la réalité et le caractère sérieux de la mission de Mehemet Riza Beg. Ils élucident définitivement le problème historique que la méfiance des contemporains avait posé et ils ont de plus l'utilité de préciser la tâche confiée à Fhabileté du kalender d'Erivan.

L'ambassadeur lui-même faisait grand bruit de ses pouvoirs et parlait volontiers de l'œuvre qu'il venait accomplir. Ses dispositions personnelles étaient excellentes lorsque la colère et sa barbarie naturelle ne l'entraînaient pas à des actes inconsidérés. Il les exagérait un peu sans doute en déclarant à l'abbé Gaudereau l que le futur traité ne devait pas avoir pour but l'intérêt de la Perse mais celui de la France et que le roi son maître, faisant tant de cas de l'alliance et de l'amitié de Louis XIV, accorderait à l'empereur de France tout ce qui lui serait demandé.

Son Excellence cherchait peut-être ainsi à séduire les ministres par un étalage de sentiments conciliants, avec le secret espoir de les trouver plus disposés à réaliser les desseins du chah contre les Arabes de Mascate. Ce qui le donnerait à penser c'est qu'il avait apporté avec lui de Perse, outre les copies des lettres du roi de France remises au chah depuis une quarantaine d'années

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