Les Hollandais avaient cru retirer de grands avantages
jeu de la clause de la nation la plus favorisée, avaient fait craindre, heureusement à tort, la ruine de notre commerce du Levant et celle du port de Marseille. Il convenait dès lors de s'assurer l'avenir et de se prémunir, puisque l'occasion en était offerte, au moins du côté de la Perse, contre une concurrence préjudiciable au pays. Avant d'entrer en pourparlers avec Mehemet
« de l'article 9 de leur traité ainsi conçu : « à l'égard du corn- « merce du Levant en France et du 10 % qui se lève à cette « occasion, les sujets des États Généraux des Provinces Unies
< jouiront aussi de la même liberté que les sujets du Roi Très « Chrétien, tellement qu'il sera permis aux sujets de États Gé- « néraux de porter des marchandises du Levant à Marseille et <t autres places permises en France, tant par leurs propres « vaisseaux que dans les vaisseaux français ; et que, ni dans « l'un ni dans l'autre cas, lesdits sujets ne seraient assujettis « au 20 •/, sinon dans les cas où les Français y sont sujets... « et en ceci ne pourra se faire aucun changement au préjudice « des sujets des États Généraux. » Il y eut à ce sujet un mo-
< ment d'inquiétude à Marseille: si les Hollandais étaient dis- <i pensés de payer le 20 °/0, grâce à l'infériorité de leurs prix « de fret, ils seraient bientôt les maîtres du commerce de la « France avec le Levant ; les Anglais, auxquels l'article 8 de « leur traité accordait les avantages de la nation la plus favo- « risée, jouiraient aussi de la même exemption. Pontchartrain « proposa au conseil de commerce de chercher les moyens « d'éluder l'exécution de ces articles, mais la Chambre put dé- « montrer que les avantages accordés aux Hollandais étaient « en grandi partie illusoires ; ils devaient en effet être traités « sur le même pied que les Français : or ceux-ci ne pouvaient « faire entrer les marchandises du Levant dans les ports du « Ponant qu'en payant le 20 °/o à moins qu'elles n'eussent
< été prises à Marseille ; les Hollandais ne seraientdonc exemp- « tés du 20 % qu'en déchargeant à Marseille, mais les Fran- « çais ne pourraient pas charger sur leurs navires, car, d'après «les ordounanc :s, ils étaient assujettis au 20 °/0 quand ils « chargeaient sur des navires étrangers. Les autres nations, et « particulièrement les Arméniens et les Juifs, ne pourraient pas « non plus emprunter les navires hollandais, car l'ordonnance
Riza Beg et même au cours des négociations, Pontchartrain ne négligea aucune source d'informations ou de renseignements, il provoqua au besoin les avis des intéressés ou des personnages qui avaient voyagé en Perse et connaissaient les ressources du royaume du sophy. Cette enquête lui permit, ainsi qu'à ses collaborateurs, de se faire une idée plus exacte du commerce à instituer et à favoriser entre la France et la Perse, et des modifications à apporter au traité de 1708. Le sieur Billon de Gansevilles se montra l'un des plus disposés à faire profiter l'Etat de son expérience. Son mémoire au marquis de Torcy, en date du 20 mars 1715, contient tout un programme. Les projets qui s'y trouvent formulés sont presque trop séduisants car ils ne tiennent pas assez compte des difficultés et de la longueur du trajet entre la France et la Perse. Mais le document est curieux *■
« du 21 octobre 1687, rendue exécutoire pour toutes les Echelles, par arrêt du conseil du 27 janvier 16)4, défendait expres- « sèment l'entrée en France des marchandises pour le compte « des Arméniens, Juifs et autres étrangers, à peine de confis- « cation et de 3.000 livres d'amende ; l'avantage accordé aux <c Hollandais était donc limité à l'entrée par Marseille des « marchandises du Levant chargées sur leurs bâtiments, pour « le compte de ceux de leur nation « ce qui ne pouvait être « que d'un petit objet, car ce trafic détournerait leur route de « retour, et les frais du retard ainsi occasionnés excéderaient « les bénéfices du fret des marchandises qu'ils déchargeraient « à Marseille. » La Chambre se montrait donc rassurée sur les « effets du traité à condition que dans l'exécution on s'en tînt à 4: son interprétation. » Paul Masson (op. cit.), p. 318-49. 1. A. E. Perse, t. 4, f° 30.
« Il est de la politique des ministres de toutes « les Cours de l'univers, écrit Billon de Canse- « villes, de procurer aux sujets des princes « qu'ils servent le plus d'exemptions et de pri- « vilèges qui leur est possible, pour la facilité du « commerce qui rend les royaumes le plus flo- « rissants.
« L'empire de Perse où les arts et les scien- « ces ne sont pas à beaucoup près si en usage « qu'ils sont en France, serait d'une grande uti- « lité pour le bien de notre commerce.
« Premièrement, nous pourrions établir des « magasins dans les provinces d'Asterabad, de « Khorassan, y débiter aux marchands qui y « viennent de la grande Tartarie et aux Persans « les marchandises qu'on y aurait apportées en « France comme quincaillerie, draperie, pape- « terie, miroiterie, tapisseries, horlogerie, ver- « roteries, toiles de chanvre et autres choses « qu'un commerce ouvert découvre.
« L'on pourra établir des magasins dans tou- « tes les provinces et vendre aux étrangers qui « sont à portée des dites provinces les marchan- « dises qui leur conviendront. Par le moyen « de ces établissements nos marchands auront « commerce avec la grande Tartarie, la Mosco- « vie, la Gircassie,le Kurdistau, la Mésopotamie, «l'Arabie heureuse, les États du grand Mogol « et autres voisins.
« Nous tirerons de la Perse plusieurs sortes « de drogues, toutes les qualités de laines à « fabriquer chapeaux, tricots, gants, bas, bon- « nets, camisoles, beaucoup de pierreries, telles « que diamants, rubis, saphirs, turquoises, per- « les, etc. toutes sortes de toiles de coton, « tapisseries en laine et en soie. Les marchandise ses qui seront prohibées en France seront por- « tées en Espagne ou en Italie...
« Si les sujets du roi étaient une fois bien « établis dans toutes les provinces de la Perse et « que la France vînt à avoir la guerre avec les « Anglais et les Hollandais, nos corsaires pour- « raient aller aux Indes faire la course à ces « nations, et porter le butin en Perse.
« Il y a dans la province de Nachivan ', douze « couvents de R. P. Dominicains arméniens, des « R. P. Jésuites, des R. P. Capucins, Dominicains, « Carmes déchaussés et Augustins, qui, par suite « de cet établissement de commerce, seront trai- « tés plus favorablement dans ce pays, et le roi « en recevra tout l'honneur et la gloire comme « l'unique protecteur de la sainte Eglise et de « toutes les missions orientales et occidentales. »
Le sieur Rillon de Cansevilles était certain, d'avance, que son mémoire serait bien accueilli.
1. Ce développement du catholicisme dans la province de Nachivan avait été, comme on l'a vu, considérablement favorisé par le roi de France.
Cette évocation du roi « unique protecteur de « la sainte Eglise et de toutes les missions orien- « taies et occidentales » devait plaire au monarque dominé par Mme de Maintenon. Il faut ajouter que les indications données sur les objets ou produits à importer ou à exporter de Perse étaient exactes. D'autres renseignements fournis spontanément à Torcy et à Pontchartrain permettaient d'en compléter la liste. On pourrait citer ainsi, parmi les marchandises d'un placement certain dans les Etats du sophy, les lames de sabre, les tableaux représentant des batailles, les portraits de princes et princesses de la Cour, les dentelles d'or et d'argent. De sérieux débouchés devaient donc s'ouvrir et les futures opérations commerciales avec la Perse s'annonçaient comme lucratives.
Dans une négociation en somme importante, l'avis des premiers intéressés n'était pas à dédaigner. Pontchartrain, qui le sentait, jugea bon de consulter la Chambre de commerce de Marseille 4. La seule éventualité redoutée par Marseille était l'ouverture de tous les ports du Ponant au commerce du Levant. Les Marseillais s'ingénièrent, en conséquence, à persuader aux ministres qu'il n'y aurait profit pour personne à détourner ce commerce de la Méditerranée. Les frais de trans-
i. Lettre du 20 mars 1715.
port de marchandises ou de caravane par terre à travers la Turquie et même les droits de douane payés au grand seigneur atteignaient, à leur avis, un chiffre encore moins considérable que le coût du détour par le cap de Bonne-Espérance. Ne fallait-il pas pour aller de France en Perse, par mer, une longue navigation qui obligeait à passer et repasser sous l'équateur, et gâtait les marchandises ? Ne risquait-on pas, en abandonnant les Echelles du Levant, de compromettre leur prospérité, de diminuer le fret du retour des navires français qui les visitaient ? Que deviendrait le privilège de Marseille pour l'introduction en France des soies, si l'Océan attirait dans ses ports les produits orientaux? Il convenait enfin de refuser les facilités excessives aux Persans et surtout aux Arméniens et de maintenir en vigueur l'édit rendu en 1687 pour leur interdire le commerce dans notre pays.
La tendance nettement conservatrice et protectionniste dominait dans les communications de la Chambre de commerce marseillaise, mais les inté* rets généraux du royaume étaient à considérer.
Convaincu que les affaires avec la Perse seraient promptement réglées, Louis XIV avait désigné ses négociateurs aussitôt après la réception solennelle de Versailles. Leur qualité prouvait assez le prix qu'il attachait à la mission persane. Le marquis de Torcy, ministre et secrétaire d'Etat, le
comte de Pontehartrain, secrétaire d'État, et Nicolas Desmarets, ministre d'Etat et contrôleur général des Finances, étaient investis, par la confiance de Sa Majesté, des pouvoirs de conférer, négocier et traiter avec Mehemet Riza Beg. Le rang de ces plénipotentiaires, autant que l'accueil flatteur et magnifique fait à Son Excellence par Louis XIV, n'avaient pas manqué de surprendre même les étrangers, et une personne de confiance mandait d'Amsterdam, dès le mois de mars, au comte de Pontchartrain l, « que les Hollandais « voyaient déjà les Français leur enlever le com- « merce de Perse. A leur avis tout ce que nous « gagnions ou pouvions gagner leur était volé. » Mehemet Riza Beg avait-il par hasard raison en affirmant avec assurance que les États Généraux et l'Angleterre étaient jaloux de son voyage et de sa présence à Paris ?
Ces inquiétudes de rivaux purent, en tout cas, se prolonger plus de trois mois sans motif plausible, car Son Excellence n'était nullement pressée ; la vie agréable qu'elle menait en France, les dangers du voyage de retour en Perse ne lui faisaient pas souhaiter de terminer trop rapidement sa négociation. Les prétextes ne lui manquèrent pas pour retarder les entretiens sérieux. Il fallut cependant, le 13 juin, accepter une pre-