‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 9 sur 133 · Probablement la bai» de Fineka voisine du golfe d'Adalie · texte numérisé non relu

Probablement la bai» de Fineka voisine du golfe d'Adalie

Padéry, le capitaine Decuges, le pilote et le maître dequipages, tinrent conseil et décidèrent de manœuvrer pour se soustraire à la visite des bâtiments ottomans. La Vierge de Grâce, feignit jusque vers la chute du jour, de les vouloir approcher, n'en essuya pas moins quelques coups de canons mal pointés, puis enfin, profitant d'un vent propice, réussit à s'échapper à la faveur de la nuit. Elle relâchait à Modon le lor octobre, et Padéry y renouvela ses approvisionnements en poulets, légumes, farine et ingrédients divers pour le pain spécial de l'ambassadeur l. Du 8 au 12 du même mois Mehemet Riza Beg se reposa à Malte où il trouva le meilleur accueil. Après une nouvelle escale dans la baie sarde de Porto-Conte le 21, Marseille apparut enfin à l'horizon. L'ambassadeur s'installa le même jour (23 octobre) aux Infirmeries, y fut salué par deux officiers de l'intendant géaéral des galères, M. Arnoul *, et s'in-

1. Le pain des Persans, à en croire Chardin, était mince et comme des galettes (op. cit., t. 4, p. 50). On semait sur le pain des graines dormitives, telles que la graine de pavot, la graine de sésame, ou de l'anis et du fenouil.

2. Arnoul (Pierre), fils de Nicolas Arnoul, 1651-1719, fut reçu chevalier de Malte de minorité en 1668, commissaire de la marine au département de Toulon (1670), contrôleur-général de la marine de Ponant (1672», intendant des galères de France et des fortifications de Provence (1673), intendant de la marine et des fortifications après son père (1675), révoqué en 1679, replacé au Havre (1680), fit ensuite les fonctions d'intendant de la marine et d'intendant de justice, police et iinances à Rochefort, La Rochelle, Brouage, etc., intendant des fortifications en Picardie (1689), inspecteur général des

quiéta aussitôt du sort d'Agobj an qu'il avait laissé prisonnier à Smyrne. Moins malheureux que MehemetRiza Beg, l'Arménien embarqué avec six Persans, par les soins de M. de Fontenu, consul de France, à bord du pinque Notre-Dame du Rosaire, patron Jean Tesseire, était arrivé à bon port, le 12 juillet, avec tous les présents destinés au roi. Pour complaire à l'ambassadeur, Agobjan fut autorisé à pénétrer immédiatement aux Infirmeries et à apporter avec lui cinq ballots appartenant à son maître. Cette double prévenance provoqua, à vrai dire, un fâcheux incident qui prouva, mieux encore que les récits de Padéry, l'irritabilité du Persan. Mehemet Riza Beg ayant en efiet constaté que ses colis avaient été ouverts, entra dans la plus vive colère. Il reprocha avec véhémence à Agobjan d'avoir laissé les intendants de la Santé effectuer la visite de ses affaires. Puis se tournant vers quelques Français qui étaient présents il leur fit traduire le discours suivant : « Lorsque vos envoyés, quels qu'ils soient, vien- « nent en Perse chargés de toutes sortes de mar- « chandises, s'avise-t-on jamais de les visiter ? « j'ai perdu tout mon équipage, j'ai exposé ma « vie cent fois pour m'acquitter d'une commis-

classes de tout le royaume (1692), remplit des missions particulières en Espagne en 1702 et 1703, intendant général des galères et du commerce à Marseille (1710). (Cabinet des titres, dossier bleu 744, Arnoul.)

OTuAimuL jliïCa aeycAmi)a(fjav-'diJ{

vrjt

D'après une estampe du temps. (Collection de l'auteur.)

« sion aussi dangereuse ; il ne me reste que cinq « petits paquets qu'on a eu encore bien de la « peine à apporter ici et on les ouvre ! On aura « sans doute ouvert les présents : je veux qu'on « me les apporte. »

Le prévôt des galères, qui assistait à la scène, se hâta d'en rendre compte à l'intendant, et M. Arnold, pour calmer l'ambassadeur, lui envoya ses excuses en lui promettant une enquête. Il se refusa toutefois à laisser entrer les présents aux Infirmeries et prit l'engagement de les faire remettre à Mehemet Riza Beg à l'expiration de la quarantaine. Les intendants de la Santé invités, d'autre part, à s'expliquer sur la visite des cinq ballots, protestèrent de leur respect des usages diplomatiques. Force fut à Mehemet Riza Beg de se calmer et de se déclarer satisfait.

Cet incident minuscule était de mauvais augure car il révélait le souci jaloux qu'avait de sa dignité l'envoyé du chah de Perse. Une nouvelle difficulté ne tarda pas au surplus à se produire .

Ayant reçu le surlendemain de son débarquement les consuls l de Marseille, l'ambassadeur

1. On a désigné sous le nom de consuls au moyen âge et jusqu'à la fin de l'ancien régime, les magistrats municipaux de la plupart des villes du midi de la France. Les consuls étaient donc les conseillers de la commune. Ils administraient la ville; l'un d'entre eux commandait la milice sous l'autorité d'un officier royal.

leur annonça, par l'intermédiaire de l'interprète, son intention d'effectuer une entrée solennelle dans la ville. Tout déférants qu'ils fussent pour le représentant du grand sophy, MM. les consuls ne purent s'empêcher de répondre que l'usage ne comportait d'entrée publique qu'à Paris. Le Persan s'obstina dans son projet. Les consuls, après en avoir conféré avec M. Arnoul, présentèrent encore une fois leurs objections au cours d'une nouvelle audience, et ils obtinrent au moins un changement de date qui évita deux cérémonies analogues dans la même journée : l'entrée de la reine d'Espagne1 et celle de Mehemet Riza Beg. D'accord avec l'ambassadeur, la date du 28 octobre fut définitivement choisie.

Ce court délai fut utilisé par l'intendant pour préparer la maison de M. de Cartigny, inspecteur général de la marine et des galères, où l'ambassade devait être logée. On y renouvela les rideaux et les portières, on y apporta des chaises et des tabourets en maroquin ou en moire rouge avec bois doré. En vue d'accroître le charme du jardin on y installa deux fontaines peintes en marbre. Ces aménagements confortables ou galants, subirent un triste sort : au dé-

1. Elisabeth Farnèsc, fille du duc de Parme, deuxième femme de Philippe V, roi d'Espagne et petit-fils de Louis XIV. Elle était en cours de voyage pour aller rejoindre son futur époux.

d'aLEXANDRETTE A MARSEILLE 35

part de l'ambassadeur il fallut remettre du haut en bas la maison cà neuf, recrépir les murs, remplacer tous les carreaux cassés, réparer le mobilier ou le remplacer ; la civilisation persane, et ses conséquences, valurent à l'infortuné M. de Cartigny une somme d'environ 500 livres qui l'indemnisa mal de la perte ou de la disparition de maints objets précieux.

Au jour fixé (28 octobre), l'intendant envoya chercher l'ambassadeur aux Infirmeries par un prévôt des galères, M. de Louvine, le lieutenant Boniface, l'exempt Desmarets et onze archers. Trois carrosses, dont un à six chevaux et deux à quatre chevaux, attendaient sur le port avec M. de Beauvais, commissaire des galères. Le cortège parut assez piteux, car la suite personnelle de Mehemet Riza Beg était composée seulement de Padéry et de deux officiers persans, l'un portant l'épée et l'autre la grande pipe de l'ambassadeur l. On passa sous le balcon de la reine

1. « La manière de prendre du tabac en Perse, dit Chardin, « «st inconnue dans nos pays. Gomme l'air y est plus chaud et « plus sec qu'en Europe et en Turquie, et que les esprits sont « plus subtils, le tabac les entêterait, s'ils le prenaient comme «c nous, parce qu'ils en prennent continuellement. Ils en font « passer la fumée dans une bouteille d'eau. Ils appellent ces « sortes de pipes galyoun. La bouteille est surmontée d'un « godet de terre ou de métal en haut d'une canule, qui entre « dans la bouteille pleine d'eau. Au-dessous il y a une platine « comme il y en a à de certains chandeliers, et la canne ou « pipe par laquelle on tire la fumée donne dans cette canule. « Lorsqu'on veut fumer, on mouille un peu le tabac qui est « dans ce godet et broyé fort menu afin qu'il ne brûle pas si

d'Espagne qui prit plaisir à considérer le spectacle et, au milieu de la curiosité déçue des Marseillais, on atteignit la maison de l'inspecteur général de la marine et des galères. Pour honorer l'envoyé du chah Hussein on plaça à la porte une garde de quatre archers.

Trois jours plus tard (31 octobre), les badauds purent se dédommager de leur déconvenue.

On devait prendre en cérémonie dans la maison du sieur de Gaudemar, où Agobjan logeait depuis son arrivée, les présents du roi de Perse et les apporter à la résidence de l'ambassadeur. Les carrosses qui avaient servi pour l'entrée publique, plus une chaise magnifique, le prévôt des galères, les archers, les principaux officiers persans, Padéry et l'Arménien Agobjan, traversèrent à nouveau la ville et rapportèrent pompeusement le coffre de fer contenant les cadeaux du grand

« vite. On met dessus deux ou trois petits charbons, et on « tire la fumée qui entre dans l'eau, y circule, et est tirée « ensuite à la bouche, non seulement fraîche mais aussi épu- « rée de ce que le tabac a de plus onctueux et de plus gros- « sier. On voit qu'en le prenant, ceux qui ont de bons esto- « macs font faire de gros bouillons et beaucoup de murmure « dans l'eau, par attraction de l'air. Ces bouteilles sont d'ordi- « naire pleines de fleurs pour la satisfaction des yeux. On en « change au moins une fois le jour l'eau qui est toute corrompe pue et toute puante des esprits du tabac.

« Les gens de qualité se font porter leur pipe par un homme « à cheval et souvent ils s'arrêtent en chemin pour fumer ou « fument à cheval même. Ils ne sortent jamais autrement et « là où ils font visite on leur met devant eux leur bouteille « de tabac dès qu'ils sont assis. Chardin (op. cit., t. 3, p. 304 » sqq.).

sophy à l'empereur de France. Mehemet Riza Beg reçut à la porte de sa demeure ce dépôt précieux, se prosterna et pleura de joie à sa vue, et tout heureux de retrouver ce qu'il avait si longtemps cru perdu, fit jeter au peuple par les fenêtres de son appartement la somme de 30 piastres.

Rassuré sur l'issue de son ambassade puisqu'il n'arrivait plus les mains vides, l'envoyé du chah de Perse pouvait désormais s'adonner aux plaisirs. Il s'offrit, en premier lieu, l'agrément de traiter le plus mal du monde un malheureux Turc prêt à rentrer à Gonstantinople. Sur son ordre un de ses domestiques alla quérir le sujet du grand seigneur et le lui amena.

Marquant alors une vive irritation, il se vengea de la peur qu'il avait éprouvée en Turquie par des injures et des menaces. « Va dire de ma part « à ce chien de Mehemet Aga, le grand doua- « nier, s'écria-t-il, que je n'étais ni marchand ni « pèlerin, mais qu'il m'a néanmoins volé cinquante « mille écus. Qu'il n'oublie pas que si je rentre « en Perse, je ferai crever les yeux à cinq cents « de vos marchands. Avons-nous la paix ou la « guerre avec vous ? Quel mal y avait-il, dès « lors, à ce que je fusse ambassadeur ? M'ente voyait-on ici pour vous nuire ? J'y viens pour « renouveler l'ancienne amitié qu'il y a entre « l'empereur de France et mon souverain et vous « vous opposez à mon passage, vous m'enfermez

<c dans vos prisons, vous tourmentez mes dômes- « tiques et vous pillez mon bien ! Je vous recon- « nais bien là, misérables fils de pêcheurs. Je « suis le maître de te faire trancher la tête, mais « ce ne serait pas juste car tu n'es pas dans nos « Etats et je suis sur la terre de nos amis chez « qui je ne voudrais pas violer les lois de l'hos- « pitalité qu'ils t'accordent l. » Tout tremblant le Turc protesta de son innocence et de son ignorance des traitements réservés à l'ambassadeur. Ce ne fut cependant pas sans pousser un soupir de soulagement qu'il franchit la porte de la maison de M. de Cartigny, ni sans se jurer qu'il ne reparaîtrait jamais devant un seigneur aussi emporté.

Cet intermède tragi-comique permit à l'ambassadeur de décharger son cœur ; il fut suivi de distractions d'un ordre plus galant et plus honnête.

L'intendant, M. Arnoul, désireux de complaire au roi, organisa des festins, des promenades, en Thonneur de l'ambassadeur. Il lui fit donner des chevaux harnachés à la mode persane 2 qui servirent à des excursions dans les environs de Marseille et en particulier à Mazargue, où les danses des villageois charmaient Mehemet Riza Beg.

Page 1