‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 8 sur 133 · Orta Keuï est situé au pied de la colline d'YIdiz Kiosk · texte numérisé non relu

Orta Keuï est situé au pied de la colline d'YIdiz Kiosk

bachi ou grand jardinier et du grand douanier. Amené tout d'abord chez ce dernier avec son secrétaire, ou « akond », et son principal officier, il y subit un premier interrogatoire. Transféré ensuite chez le chaouch bachi, puis chez le reis effendi, il dut encore répondre à maintes questions de divers grands dignitaires de la Porte. On lui soutint qu'il était bien un ambassadeur du roi de Perse et qu'il allait en France. Il écouta patiemment ses interlocuteurs et leur répondit d'un air simple et ingénu qu'il n'était nullement ce qu'ils croyaient, que le roi de Perse avait trop de sujets illustres par leur naissance et par leur dignité pour l'honorer de la qualité d'ambassadeur. Se sentant toutefois vivement pressé, il affirma sous serment qu'il n'était ni marchand, ni ambassadeur, mais un simple pèlerin, un fidèle mahométan, un musulman zélé, et qu'il se rendait à La Mecque pour accomplir, s'il le pouvait, le vœu qu'il avait fait de voir le tombeau du Prophète avant de mourir. Malgré son éloquence il ne convainquit personne : il fut remis entre les mains du chaouch bachi qui reçut Tordre de le garder avec ses compagnons. Le lendemain on perquisitionnait dans la maison de la veuve Bérot, on fouillait ses hardes, ses papiers, et on conduisait ses domestiques dans les prisons de la douane. Mais les mesures avaient été si bien prises après l'alerte de Smyrne qu'on

ne trouva rien de compromettant : des visites corporelles n'eurent pas davantage de résultat car le secrétaire de l'ambassadeur avait eu l'heureuse idée d'enterrer, là veille, le sceau de son chef dans la chambre où on les avait enfermés. Ce qui désola le plus Mehemet Riza Beg ce fut l'obligation de déchirer et d'avaler une lettre de change de 10.000 pistoles que le khan d'Érivan lui avait donnée à valoir sur le compte d'Agabab et dont il devait toucher le montant à Constantinople.

M. des Alleurs se montra chagriné de ces incidents dont Padéry l'avait instruit. Il invita son interprète à se tenir au courant de tout ce qui concernait l'ambassadeur persan, et Padéry ne négligea rien pour s'acquitter de cette mission. Se déguisant de toutes manières, tantôt en juif, tantôt en arménien, tantôt en esclave, il s'introduisit chez les hauts dignitaires de la Porte, se mêla à leurs domestiques et s'y prit si bien que chaque jour on lui contait, comme à un homme sans conséquence, toutes les circonstances d'une affaire dont on ne le croyait pas fort curieux. Tantôt on lui disait que le Persan prisonnier du chaouch bachi était reconnu pour un espion et que son procès était fait, tantôt qu'on allait l'exiler ou l'envoyer aux galères. On lui affirma un jour qu'on était sûr de l'identité du pseudo-pèlerin, que ce personnage était convaincu d'avoir

voulu traverser les Etats du grand seigneur sans faire part de sa mission à la Porte, et qu'il ne pouvait éviter la mort méritée par son attentat. Le péril devenait extrême pour Mehemet Riza Beg. Padéry trouva le moyen de s'aboucher avec un des domestiques de l'ambassadeur qui avait la permission de sortir pour acheter les provisions nécessaires à son maître. Il eut avec lui plusieurs entretiens et apprit de sa bouche les traitements cruels dont l'envoyé du chah et ses compagnons étaient les victimes. Par son intermédiaire il réussit enfin à faire passer à Mehemet Riza Beg une lettre de M. des Alleurs qui proposait à son infortuné collègue de révéler la vérité à la Porte et de réclamer sa mise en liberté en raison de sa qualité d'ambassadeur du roi de Perse auprès du roi de France. Contre toute attente, et mieux inspiré peut-être que M. des Alleurs, Mehemet Riza Beg préféra continuer à dissimuler sa personnalité réelle et à jouer son rôle de pèlerin. Il marqua cependant quelque inclination à profiter des bonnes dispositions de l'ambassadeur de France, et suggéra que des cadeaux bien placés pourraient améliorer sa situation et même provoquer son élargissement.

Padéry était tout indiqué pour ce genre de négociation. Habile, intelligent, il sut répandre dans Constantinople des bruits favorables au Persan, et, par ses soins, l'on répéta bientôt dans la

ville que le prisonnier du chaouch bachi était bien un pèlerin. Le chaouch bachi, sensible à certains arguments sonnants et trébuchants, s'employa lui-même avec zèle à accréditer cette version et, sur ses instances, le grand vizir l'autorisa à, relâcher Mehemet Riza Beg. Il fut toutefois entendu que le chaouch bachi continuerait à faire surveiller les Persans jusqu'au moment où il pourrait les mettre sous la garde des conducteurs du prochain pèlerinage à La Mecque, et qu'après avoir vu le tombeau du Prophète, le pieux Mehemet Riza Beg serait renvoyé directement en Perse par Damas. Le chaouch bachi, tout heureux de cette solution, s'empressa d'en porter la nouvelle à son prisonnier. L'ambassadeur accueillit son libérateur avec de grandes démonstrations de joie et les accompagna de quelques nouveaux présents, — sans oublier le kiaïa du grand vizir et certains autres hauts fonctionnaires de la Porte ottomane. Les 30.000 écus avancés — à fonds perdus — par des Alleurs trouvèrent donc leur emploi.

Relâché après quarante jours de détention, Mehemet Riza Beg s'occupa aussitôt de retirer ses bagages des mains rapaces des douaniers et d'entrer secrètement en pourparlers avec l'ambassade de France pour régler sa conduite future. La perspective d'aller à La Mecque n'excitait chez lui, en dépit de sa piété, aucun enthousiasme, mais

son embarras était réel car il avait dû donner caution valable et sûre pour lui-même et pour sa suite dans la personne de deux riches marchands persans établis à Constantinople.

Le lendemain de sa sortie de prison(6 août 1714), et en s'entourant de mille précautions, il se risquait à venir rendre visite à M. des Alleurs. Après les compliments d'usage, le représentant de la Cour de France lui demanda si les difficultés qu'il avait eu à surmonter jusqu'à Smyrne, et les mauvais traitements qu'il avait endurés à Constantinople n'avaient pas un peu refroidi son empressement de passer en France. Mehemet Riza Beg répondit qu'il était prêt à s'y rendre en chemise, sur une planche pourrie. Il ajouta — et cette explication éclairait sa fermeté d'âme — qu'il y allait de tous ses biens et de sa tête s'il ne s'acquittait de son ambassade, et qu'au surplus, il avait, pour son compte, 40.000 écus d'effets en France qu'il ne voulait pas abandonner.

Il ne restait à des Alleurs qu'à lui faciliter le voyage. Il lui exposa donc qu'il avait retenu depuis longtemps un navire français, la Vierge de Grâce, pour le conduire à Marseille et qu'en vue de le soustraire à la vue des douaniers chargés de visiter les navires aux Dardanelles, il avait fait établir une cachette à fond de cale. L'ambassadeur, bien que sensible à cette attention, manifesta beaucoup de répugnance à livrer ses:

cautions et môme le chaouch bachi aux vengeances du vizir et proposa de s'embarquer sur le navire qu'on lui destinait à Payas, près d'Alexandrette. Il quitterait de cette façon Constantinople avec la caravane des pèlerins, ainsi qu'il l'avait promis, et saurait trouver le moyen de s'en échapper le moment venu. Cette combinaison n'était pas sans présenter des dangers car l'ambassadeur de France n'ignorait pas que le grand vizir avait donné des ordres pour faire périr le Persan au cours du voyage. Il s'inclina néanmoins devant les scrupules de Mehecmet Riza Beg, se réservant de le faire accompagner de loin par un homme sûr. On convint également qu'un certain nombre de domestiques de l'ambassadeur seraient conduits en grand mystère, avec une partie des bagages, aux îles des Princes et qu'ils s'y embarqueraient avec Padéry, à bord de la Vierge de Grâce, pour aller chercher leur maître à Payas. L'utilité de cette conférence se trouva démontrée par les événements car, dès le lendemain, Mehemet Riza Beg était confié aux chefs de la caravane en partance pour La Mecque. Quatre jours plus tard (11 août) Padéry, qui avait reçu toutes les instructions utiles avec les fonds nécessaires, ainsi que des lettres officielles pour les consuls des Échelles, quittait le Bosphore sur la Vierge de Grâce. Après des escales aux Dardanelles, à Mytilène (17 août), à Chypre (24 août),

il arrivait à Payas, le 27 août, et se décidait, en

présence des vexations des douaniers turcs, à

aller attendre l'ambassadeur non loin d'Alexan-

drette .

Cependant Mehemet Riza Beg cheminait, bon

gré mal gré, avec la caravane des pèlerins?

désespérant de pouvoir jamais tromper la vigilance des espions dont il se sentait environné.

La ruse devait le sauver. Il témoigna d'abord un zèle éclatant pour la religion, une louable vénération pour le Prophète et une ardeur extrême pour arriver à La Mecque. Cet étalage de bons sentiments ne tarda pas à impressionner les pèlerins et les gardes. Tantôt il les séduisait par l'éloquence et la ferveur de ses discours, tantôt il les comblait de présents, et l'on ne s'entretint plus que du détail de ses vertus.

Tous ces efforts ne devaient pas rester inutiles. On jugea qu'un homme aussi généreux ne pouvait avoir de mauvais desseins, et on le laissa libre, au bout de peu de temps, de faire dresser ses tentes où bon lui semblait. Mehemet Riza Beg en profita pour changer, soir et matin, sa place dans la caravane, par souci, disait- il, de la commodité de ses voisins.

Après quarante-deux jours de marche, la troupe des pèlerins arriva en vue d'Alexandrette (18 septembre 1714). L'ambassadeur fit installer son campement le plus près possible de la mer et

désireux de savoir si la Vierge de Grâce était là pour le recevoir, il s'avisa d'un curieux stratagème. Il s'assura d'avance du concours d'un des gens de sa suite et régla avec lui la comédie qu'il allait jouer. Il feignit ainsi d'avoir perdu un joyau précieux, enrichi de diamants de grand prix, simula une violente colère et, en le menaçant des plus effroyables tortures, accusa son compère de l'avoir volé. Ainsi qu'il y était résigné, ce domestique supporta stoïquement la bastonnade et prit la fuite du côté de la mer. On le vit courir en tous sens comme un furieux, protestant de son innocence, hurlant son désespoir et prenant à témoin le ciel de son infortune. Il réussit de cette manière à gagner le rivage sans avoir éveillé aucun soupçon et aperçut Padéry que l'homme de confiance, préposé par M. des Alleurs à la protection occulte de l'ambassadeur persan, avait déjà averti du voisinage de la caravane. On le vit de loin s'entretenir en gesticulant avec un étranger, sans doute pour lui confier son malheur, et le quitter en levant les bras au ciel comme si toutes les oreilles fussent restées sourdes à ses cris.

Entre temps, le courroux de Mehemet Riza Beg s'était apaisé : le bijou soi-disant perdu avait été retrouvé et le Persan avait gracié son serviteur. Il le fit appeler, en apparence pour lui octroyer son pardon, et il apprit de sa bouche

que tout était préparé pour la fuite et que, le le vent étant bon, Padéry le pressait de s'embarquer le soir même.

Entre la première et la seconde prière de la nuit, Mehemet Riza Beg avertit tous ses gens : on abandonna les tentes et les bagages et Ton gagna, dans le plus profond silence, l'endroit où Padéry attendait avec la chaloupe de la Vierge de Grâce,

Dès que les Persans furent montés à son bord, le commandant du navire, le capitaine Etienne Decuges, donna l'ordre de mettre toutes voiles dehors et de cingler vers l'Europe.

Près de six mois avaient été employés à effectuer le trajet d'Erivan à Alexandrette* Mehemet Riza Beg avait, malgré tout, échappé aux dangers qui l'avaient menacé, mais le souvenir qu'il gardait de ses aventures ne devait pas l'encourager, le moment venu, à rentrer en Perse par les Etats du sultan.

La première semaine de la traversée se passa sans incidents. L'ambassadeur et ses dix-huit compagnons ne souffrirent pas de la mer et firent honneur à la chère du bord. Survint alors une grosse tempête qui incommoda fort Mehemet Riza Reg et le détermina à descendre à terre. On lui objecta les dangers qu'il courait en territoire turc, ainsi que la défense formelle de M. des Alleurs de l'y exposer. Toutes les représentations restèrent inutiles, et il fallut (le 29 septembre) toucher la côte asiatique dans la rade de la Fenigo 4. On en profita pour prendre de l'eau. Padéry toutefois pressa le départ à la nouvelle que des vaisseaux de guerre ottomans croisaient dans les parages. Cette précaution était justifiée : la Vierge de Grâce découvrait le lendemain quatre navires du grand seigneur. Le vent contraire augmentait encore les périls de cette rencontre :

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