Une Ame en Prison
ANS la matinée du 1 mars 1895, trois voyageurs, qui s'étaient égarés la veille en traversant le polygone d'artillerie de Poitiers, aboutissaient enfin au bel établissement de Larnay, tenu par les Sœurs de la Sagesse;
c'étaient un tonnelier de Vertou (Loire-Inférieure) et sa tante, qui poussaient devant eux une enfant de dix ans, dont la physionomie bestiale semblait dénoter une nature de sauvage; très agitée, elle ne parlait pas et n’entendait pas : elle était sourde-muette de naissance. De ses yeux brun clair aux reflets verts, elle regardait de tous côtés, mais elle ne voyait pas : elle était aveugle de naissance. On eût dit que la nature s'était acharnée dès la première heure sur cette infortunée, pour condamner toutes les portes par où chaque âme humaine peut communiquer avec l'extérieur; elle ne lui en avait laissé qu'une seule, celle du toucher, par où la malheureuse enfant, connaissant confusément qu'il existait autre chose qu’elle-même, s’exaspérait de ne pouvoir l’atteindre. « Ne pas voir et ne pas entendre! Vous représentez-vous bien — disait éloquemment, à propos d’elle, M. Brunetière dans la séance publi-
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que de l’Académie française du 23 novembre 1899 — ce qu'il y a littéralement de ténèbres accumulées dans ces deux mots? Vous représentez-vous, dans cette nuit, la captivité de l'intelligence? Vous représentez-vous cette horreur de sentir, par l'intermédiaire du toucher, qu'il existe un monde ét de chercher, aux murs de sa prison de chair, une issue sur ce monde, et de ne pas la trOUVERE
Le pauvre tonnelier s'était enquis d'un asile où placer sa fille, mais les institutions de sourdes-muettes la lui refusaient parce qu'elle était aveugle, et les institutions d’aveugles l’écartaient parce qu'elle était sourde-muette. Cruelle et douloureuse alternative, dont il ne pouvait pas sortir! Cependant deux maisons se laissèrent successivement apitoyer et consentirent à prendre l'enfant à l'essai; la seconde maison, hélas! venait de la rendre au père, en lui assurant que sa fille, avec Son regard ouvert, clair et vif, voyait parfaitement, mais qu'elle était idiote. L’on conseilla donc à la famille de la mettre au « Grand-Saint-Jacques », autrement dit, à l'hospice d’aliénés de Nantes, et c'était, avec cette ardente nature qui allait s'affolant de plus en plus, à brève échéance, la camisole de force et le cabanon. |
Par bonheur, le tonnelier entendit parler de l'établissement de Larnay, où une enfant, devenue aveugle, sourde et muette à l’âge de trois ans et demi, par suite des émotions de la guerre de 1870, avait été instruite par la Sœur Sainte-Médulle. Sœur Sainte-Médulle était morte l’année précédente, mais elle avait formé une élève, Sœur Sainte-Marguerite, qui était prête à essayer sur Marie Heurtin la méthode qu'elle avait vu si bien appliquer à Marthe Obrecht ; il est vrai que le nouveau cas était bien plus grave que l’ancien, car Marie, elle, n'avait même pas vu et entendu pendant quelques années, ayant apporté en naissant sa triple infirmité. Néanmoins, la vaillante Supérieure de la maison accepta cette nouvelle pen-
1. Une des causes qui faisaient croire à sa folie, c’est qu’elle avait l'air souvent de se parler à elle-même et qu’elle éclatait de rire par moments, comme on put le constater dans les premiers temps de son séjour à Larnay. Elle devait déjà penser de quelque manière et même avoir conscience d'elle, dès avant d’avoir été éduquée : car, ayant été Conduite, il y a peu de temps, à Vertou, on lui signifia que là même, autrefois elle était de telle et telle manière, et elle affirma qu’elle s'en souvenait parfaitement.
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sionnaire, et la Sœur Sainte-Marguerite se mit immédiatement à l'œuvre,. toutes deux plus heureuses que l'abbé dé l'Epée luimême, qui avait en vain appelé de tous ses vœux la joie de se
Vue de l'établissement de Larnay (cour d’entrée),
consacrer à un pareil assemblage des imisères humaines. Il écrivait
en effet, à la fin de sa quatrième lettre, en 1774 : « J'offre de tout
mon cœur à ma patrie et aux nations voisines de me charger de l'instruction d'un enfant (s'il s’en trouve) qui, etant sourd-muet,
serait devenu aveugle à l'âge de deux ou trois ans. » Il n'ose même point parler d’une cécité de naissance. « .… Plaise à la miséricorde divine, ajoute-t-il, qu'il n’y ait jamais personne sur la terre qui soit éprouvé d’une manière aussi terrible! Mais s’il en est une seule (sic), je souhaite qu’on me l’amène et de pouvoir contribuer par mes soins au grand ouvrage de son salut. »
L'offre du grand homme de bien demeura sans résultat, car c'est inutilement que l’on fit sur sa demande toutes les recherches possibles dans le royaume pour découvrir l’infirmité rêvée. Nous ne devons point nous en étonner : à cette époque, les sourdsmuets étaient relégués par leurs familles dans un coin obscur de la maison. A plus forte raison devait-il en être de même pour ceux d’entre eux, bien moins nombreux, qui étaient en outre atteints de cécité !.
Ce n'était pas une fillette de dix ans qui était entrée à Notre- Dame de Larnay, mais un monstre furieux. Dès que l'enfant se sentit abandonnée par son père et sa grand-tante, elle entra dans une rage qui ne cessa guère pendant deux mois : c'était une agitation effrayante, torsions et roulements sur le sol, coups de poing appliqués sur la terre, la seule chose qu'elle püût facilement toucher; le tout accompagné d’affreux aboiements et de cris de désespoir que l’on percevait des environs mêmes de la maison. Impossible de la quitter une seconde. Pour la calmer, les Sœurs essayèrent plusieurs fois de lui faire faire de courtes promenades avec ses compagnes : mais ses accès de fureur la reprenaient au
1. D'ailleurs, les enfants atteints de cécité et de surdité congénitales meurent en général tôt, parce que leur double infirmité provient de troubles cérébraux ou de paralysies qui ne les laïsent pas vivre (Sichel, Annales d'Oculistique, t. LIII, mai et juin 1865). — C’est 14 Suède qui semble détenir le triste record de ces infirmités accumulées, si du moins l’on en croit les statistiques de Schmalz (Ueber die Taubstummen und ibre Bildung, 2° édition, Dresde et Leipzig, p. 511) : il déclare que, sur 2100 sourds qu'il a étudiés dans ce pays, 90 étaient en même temps aveugles. Une pareille proportion paraît bien peu vraisemblable.
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milieu, elle criait, se jetait dans un fossé de la route et se débattait avec une invraisemblable énergie nerveuse lorsqu'on essayait
Intérieur de la chapelle de Larnay.
de la faire rentrer. Il fallut plusieurs fois l'emporter par les épaules et par les jambes, en dépit de ses rugissements, et les Sœurs rentraient, confuses devant l’émoi des ouvriers et des paysans, qui avaient l'air de croire qu'elles attentaient à la vie d’une
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enfant; la malheureuse, en réalité, subissait, de par ses infirmités accumulées, la torture de l'âme, plus douloureuse encore, probablement, que le supplice du corps.
Chaque fois que ses mains pouvaient attraper une personne de son entourage, elle tâtait aussitôt la tête, et si, au lieu du béguin des autres sourdes-muettes, elle rencontrait la coiffe d’une religieuse, elle entrait dans une nouvelle colère.
Pourtant la Sœur Sainte-Marguerite avait commencé l'instruction de sa terrible élève. Remarquant que Marie avait une particulière affection pour un petit couteau de poche apporté de chez elle, elle le Lui prit. Marie se fâcha. Elle le lui rendit un instant et lui mit les mains l’une sur l’autre, l’une coupant l’autre, ce qui est le signe abrégé pour désigner un couteau chez les sourds-muets, puis elle lui reprit l'objet : l'enfant fut irritée, mais dès qu’elle eut l'idée de refaire elle-même le signe qui lui avait été appris, on lui rendit le couteau définitivement. Le premier pas était fait l'enfant avait compris qu'il y avait un rapport entre le signe et l'objet.
Son institutrice poursuivit dans cette voie. Elle avait su de la tante de Marie que celle-ci aimait spécialement le pain et les œufs, aussi lui servait-on souvent un œuf au refectoire. Un jour, après qu'elle à palpé avidement son œuf, la Sœur le lui reprend, en lui faisant sur les mains le signe qui désigne l'œuf. L'enfant se fâche, et comme ce jour-là elle ne répète point le nouveau signe, on ne lui rend pas l'œuf et on lui sert de la viande à la place. Mais elle n'était pas contente et tâtait jalousement dans les assiettes voisines pour savoir si l’on avait donné des œufs à ses compagnes. Le lendemain on lui remet un œuf dans son assiette, elle s’en empare, on le lui reprend en lui répétant le signe, et comme elle le reproduit à son tour, on lui restitue enfin l'œuf tant convoité. — Ainsi en fut-il du pain, des autres aliments et même du couvert. Au bout de peu de temps, l’on en vint à ne rien préparer pour elle sur la table du réfectoire, et elle prit alors l'habitude, en arrivant, de demander par les signes enseignés tout ce qui lui était nécessaire.
Puis, ce fut le tour d'une minuscule batterie de cuisine, qu'elle aimait à palper pendant des heures entières.
On l'avait donc initiée à un premier dictionnaire, si l’on peut dire; dictionnaire essentiellement synthétique, où un seul signe désigne un seul objet. Mais il était impossible de continuer long-
Marthe Obrecht pointe. — Marie Heurtin apprend les signes,
temps cette méthode et de charger sa mémoire d’un nombre suffisant de signes pour que chacun désignât sans confusion un objet : pouvait-on même inventer assez de signes simples pour cela?
Il fallait entrer dans la voie de l'analyse. C’est ce que fit Fa Sœur Sainte-Marguerite, en apprenant à son élève l'alphabet mimé, que l’on enseignait aux sourds-muets avant la découverte de la méthode vocale, dite milanaise, et dont beaucoup encore se servent entre eux. Seulement, tandis que les sourds-muets ordinaires voient les signes, il fallait, bien entendu, les poser, pouf ainsi dire, sur la main de l’enfant afin de les lui faire sentir. Procédant, comme toujours, du connu à l'inconnu, la Sœur montra à son élève l'équivalence qui existait entre tel signe résumé qu'elle lui avait appris tout d’abord et le groupe de signes correspondant qui en est comme la monnaie. Ainsi l'enfant sut bientôt désigner, à son gré, le couteau, ou par le signe abrègé de sa première instruction ou par les quatre signes de la seconde. La petite sourde-muette avait maintenant à sa disposition une nouvelle langue, dans laquelle on pouvait lui signifier les choses en nombre illimité. Elle parlait en quelque sorte. Il fallait à présent lui fournir la vue, c'est-à-dire lui permettre de lire.
C'est ce que fit la Sœur Sainte-Marguerite en lui apprenant alors l'alphabet Braille, c'est-à-dire les lettres piquées sur le papier pour les aveugles. On lui montra une nouvelle équivalence, celle qui existe entre les groupements de piqures et les lettres mimées qui lui avaient été enseignées en dernier lieu, et ce nouveau progrès fut réalisé tout naturellement.
Ainsi la première éducation de la malheureuse enfant avait compris trois étapes distinctes : 1° pour faire descendre des lueurs de jour dans son âme enténébrée, on l'avait dressée à désigner chaque objet par un signe; 2° on l'avait traitée en sourde-muette en lui apprenant l'alphabet mimé appliqué sur son épiderme; 3° on l'avait traitée en aveugle en lui apprenant l'alphabet Braïlle, qui lui permettait la lecture. Et telles étaient la persévérance infatigable et l'affectueuse patience de la maîtresse, telle était aussi la vivacité naturelle de l'intelligence de l'élève qui se développait rapidement avec tous ces progrès, que cet effrayant labeur cérébral, dont nous ne pouvons qu'à peine faire soupçonner l'intensité, s’accomplit assez vite, dans l’espace d’un an environ.
1. Le docteur Hôwe, qui instruisit à Boston, dans la première partie du siècle, la célèbre sourde-muette-aveugle Laura Brigdeman (devenue aveugle et sourde à
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La pauvre enfant avait sans doute beaucoup appris dans ce temps, mais elle ne savait encore que reconnaître et désigner des objets concrets £t des actions matérielles, et les Sœurs avaient hâte de s'adresser directement à son âme, à son cœur. Il fallut commencer par lui donner des notions sur la qualité des choses, et, comme me le disait si simplement la Sœur Sainte-Marguerite, « lui apprendre les adjectifs ».
D'abord sa maîtresse lui fit tâter avec soin deux de ses compagnes, l’une grande et l’autre petite, et lui inculqua aïnsi la notion de grandeur. Elle poursuivit dans cet ordre d'idées, sans se douter des orages terribles qu'elle allait déchaîner. Elle voulut donner à son élève l'idée de richesse et de pauvreté, et, un jour que des chemineaux passaient par le couvent, comme il leur arrive frequemment, elle lui fit tâter l’un d'eux, avec ses vêtements déchirés et son sac sur le dos, lui opposant une personne bien habillée. parée de bijoux et qui possédait quelques pièces de monnaie dans sa poche. Alors l'enfant se redressa, déclara qu’elle ne voulait pas être pauvre et que son père « avait des sous », et elle exhala son dégout pour les mendiants et les pauvres. Elle était si montée ce jour-là, que la Sœur la laissa se calmer, mais elle revint à la charge le lendemain et elle demanda à l'enfant si elle l’aimait : Marie, qui s’attachait à la Sœur avec une véritable passion, lui exprima toute son affection (l'idée de tendresse est une des premières que les êtres humains expriment, si dépourvus soient-ils de moyens d'expression). La Sœur lui montra alors qu’elle-même était pauvre,
l’âge de deux ans), ne suivit point exactement la même méthode; il alla moins progressivement et apprit à son élève à lire avant de lui apprendre à communiquer directement avec l’épiderme de ses semblables. Ainsi il avait tout d’abord fait appliquer sur toutes les choses communément usuelles, telles qu’un couteau, une fourchette, une cuillère, une clef, — des cartes où le nom de l’objet était écrit.en caractères élevés, pour apprendre à l’enfant les noms des choses, et par suite les lettres qui les composent. Voir le beau rapport fait par le docteur lui-même sur sa méthode et cité par le professeur Ad. Kussmaul, dans son livre très documenté Les Troubles de la Parole, traduction française du docteur Rueff, pp. 22 et 23. Paris, 1884, librairie J.-B. Baïllière et fils.
qu'elle n'avait pas d'argent, et lui inspira des sentiments plus
justes à l'égard de la pauvreté. | L'acquisition de l’idée de vieillesse fut plus terrible encore. Une
Marthe Obrecht converse. — Marie Heurtin apprend à lire.
vieille sourde-muette de quatre-vingt-deux ans se prêta à l'expérience; Marie lui palpa le visage, connut ses rides et son corps courbé, et les compara à son propre visage et à son propre corps,
et à ceux de Sœur Sainte-Marguerite. Celle-ci lui annonça qu'elle, Marie, serait un jour comme la vieille sourde-muette, qu'elle aurait des rides et, qu'après avoir grandi, elle finirait par se:courber et par
Marie Heurtin cause avec Marthe Obrecht,
avoir besoin d’un bâton pour marcher. La révolte fut formidable. L'enfant déclara que ce ne serait point, qu’elle ne voulait pas que cela fût, qu’elle entendait toujours rester jeune : la jeunesse, à la
bonne heure! la vieillesse, fi donc! et puis, quand la vieillesse viendrait, elle se raidirait pour ne pas se laisser courber par elle. — Le lendemain, la Sœur Sainte-Marguerite la reprit avec douceur, lui expliqua qu'’elle-même aurait des rides et tous les inconvénients de la vieillesse, et que néanmoins elle était contente et heureuse, tandis que Marie se fâchait; elle la persuada si bien que les autres Sœurs demandaient plus tard à l'enfant si elle était triste de penser à sa vieillesse : & Non, répondait-elle — comme souvent dans des cas analogues, — Marguerite veut. » Aïnsi par son autorité personnelle, appuyée sur la profonde affection qu’elle lui inspirait, la Sœur Sainte-Marguerite inculquait à son élève quelquesunes des plus délicates parmi les notions morales.
C'est dans ce travail que la Sœur, cherchant à suggérer à Marie l'idée de l'avenir, fut une fois devancée par elle : comme elle s'efforçait de le lui expliquer, l'enfant se leva brusquement et, les bras tendus en avant, marcha rapidement devant elle, trouvant en soi-même l'éternelle comparaison, qui a été illustrée par Bossuet, par tant de noëtes et d'orateurs, celle de la vie avec une route.
S'étant promis d'enseigner à son élève les grands traits de la vie humaine, Sœur Sainte-Marguerite ne craignit pas de lui révéler la mort. Pour cela elle profita de la fin d'une religieuse de la cuisine, qui venait d’être soudain emportée par une congestion : Marie s'était beaucoup attachée à elle, et la Sœur Joseph avait même commencé à lui tricoter une paire de bas. Sœur Sainte-Marguerite parla doucement de la morte à l'enfant, lui disant qu'elle était couchée, qu'elle ne se lèverait plus, qu'elle ne ferait plus la cuisine, qu'elle ne tricoterait plus, « Et mes bas, quand les finira-t-elle ? » fit aussitôt la pauvre enfant. On lui proposa d'aller auprès de la morte; elle y vola à travers les corridors, et elle fut très péniblement saisie par l'impression de froid du cadavre : elle le comparait à de la glace. En apprenant qu’elle mourrait, elle aussi, et qu'elle serait un jour comme la Sœur Joseph, elle se révolta encore une fois ; encore une fois il fallut toute l’autorité insinuante de la Sœur Sainte-Marguerite pour la calmer, en lui montrant qu’elle-mème, la Sœur, mourrait à son tour et qu’elle était douce devant cette idée. L'enfant se résigna encore, parce qu'il le fallait : « C’est Marguerite qui l’a dit. » Elle put bien se persuader, d’ailleurs, que le cas n'était point spécial à la
Sœur Joseph, car un nouveau décès s'étant produit dans la communauté, l’on prit soin de lui faire aussi tâter le corps refroidi.
Mais la sainte religieuse ne voulait point laisser à son élève une idée aussi matérielle et incomplète de la mort : elle avait hâte de lui faire comprendre l'existence de l’âme. Un jour, l'enfant venait de recevoir une lettre de son père, elle en était tout heureuse et baisa la lettre à plusieurs reprises. La Sœur s'approche aussitôt et lui tient à peu près ce langage, s’assurant à chaque pas qu'elle est bien suivie : « Tu l’aimes bien, ton papa? Tu les aimes bien, ta tante et ta petite sœur? Mais avec quoi les aimes-tu ? est-ce avec tes pieds ? Non. Avec tes mains? Non. C’est quelque chose en toi, dans ta poitrine, qui les aime. Eh bien! ce quelque chose qui aime est dans le corps, mais ce n’est pas le corps, on l'appelle l'âme, et, au moment de la mort, le corps et l’âme se séparent. Ainsi, quand Sœur Joseph est morte, tu as tâté son corps qui était glacé, mais son âme qui t’aimait est partie ailleurs ; son âme vit toujours et continue à t'aimer... » Aïnsi naquit dans l'esprit de l'enfant la notion si difficile des êtres immatériels. Restait à s'élever de là jusqu’au couronnement de toute éducation, jusqu’à l'existence de Dieu. |
C’est le soleil qui y servit.
La Sœur Sainte-Marguerite avait soin de mener son élève, si curieuse d'apprendre, chez le boulanger de l'établissement et de lui montrer les pains qu'il pétrissait, chez le menuisier et de lui faire tâter les meubles qu'il façonnait, chez les maçons et de lui faire sentir les murs qu'ils construisaient, etc.; elle ancrait ainsi profondément dans l'esprit de l'enfant l’idée de fabrication.
Or Marie, dans ses promenades, était particulièrement heureuse toutes les fois qu’elle se sentait caressée par les chauds effluves du soleil. Elle aimait le soleil et elle aurait voulu le prendre, vers lui elle tendait les mains et elle essayait de grimper aux arbres pour se rapprocher de l’astre et l’atteindre. Un jour, qu'elle était ainsi tout occupée du soleil, pleine d’admiration et de reconnaissance pour lui, la Sœur lui demanda : « Marie, qu'est-ce qui a fait le soleil? Est-ce le menuisier? — Non, c'est le boulanger! » reprit-elle naïvement, rapprochant la chaleur solaire de celle du four. — «Non, le boulanger ne peut pas faire le soleil; Celui qui l’a fait est plus grand, plus fort, plus savant que tout le monde. Dans