‹ Une amitié à la d'ArthezChapitre 1 sur 9 · CHAMPFLEURY — COURBET — MAX BUCHON · texte numérisé non relu

CHAMPFLEURY — COURBET — MAX BUCHON

Nous te soutiendrons, dit d'Arthez...

Balzac, Illusions perdues.

Le marquis et le faïencier. — Une lettre de M. de Pontmartin. — Provinces vouées au bric-à-brac. -- Passion héréditaire chez Champfleury. — Pronostic de Balzac à son sujet. — Le Corsaire-Satan.

Dans son discours de réception à l'Académie française, M., le marquis de Costa de Beauregard, succédant à 31. Camille Doucet, a raconté cette anecdote qu'il tenait évidemment pour un trait piquant de mœurs académiques :

'< M. Villemain recevant, un jour, la visite de candidat que lui fait Champfleury, feint de ne pas le reconnaître.

lO L'XE AMITIK

» — Eh bien, monsieur, eh bien, quels sont vos titres ?

» Champfleur}' énumère ses volumes et finit par le Violon de faïence.

» — Alors vous êtes faïencier, monsieur ? dit \^illemain...

» Je n'ose affirmer, ajoute le récipiendaire, que M. Doucet neùt bonne envie, parfois, de traiter certains candidats en faïenciers... »

Eh ! eh I nesl pas faïencier qui veut. Le compatriote de Buloz, qui tire si délibérément parti, dans le même discours, de sa qualité de savoyard, oublie ou ignore que le fondateur de la Revue des Deux Mondes, jaloux de tout chef-d'œuvre que ne publiait pas la Revue., rudoya M. de Mars pour avoir laissé échapper le Violon de faïence. — « Je croyais M. Champfleury brouillé avec la Revue, » balbutiait le secrétaire qui ne redoutait rien tant que d'avoir de l'initiative. — Qu'estce que cela fait ? répondait l'homme de bon sens pratique qu'était Buloz ; est-ce que la Revue est brouillée avec personne ?.. vous n'avez pas de flair... on s'informe, on va voir, on demande aux auteurs s'ils n'ont rien pour la Revue ; on se tient au courant et à l'affût... » — Le pauvre de Mars achevait d'y perdre son ombre et son reflet.

L'article des Nouveaux Lundis i i i sur le Violon de faïence aurait dû avertir le dédaigneux académicien, dont la plaisanterie plutôt commune témoignait d'une telle méconnaissance de l'invention littéraire. M. le marquis de Beauregard est évidemment de l'école de cet autre candidat, du parti des ducs, qui disait, parlant de Labiche, avec lequel il se portait concurremment : « Ce n'est qu'un amuseur, m

Nous avons un autre témoignage qui n'est pas suspect, de la part d'un écrivain avec lequel Champfleury avait échangé des horions dans sa jeunesse. — Le vicomte de Pontmartin, qui appréciait les créations de l'esprit, lui écrivit un jour cette spirituelle lettre :

Monsieur et cher confrère, Votre lettre est restée ici pendant que j'étais retenu à la campagne. Je ne saurais assez vous dire combien j"ai été touché de votre empressement à achever de briser ce vilain morceau de glace que j'avais commencé à rompre. J'aurais voulu à la fois rendre hommage à une œuvre charmante et faire une invite à la réconciliation ; c'est si doux et si bon, les réconciliations littéraires !

Là ne se sont pas bornés pour moi les services de cet admirable Tringle : j'ai relu — sans prévention cette fois — vos excellents Bourgeois de Mclinchart et votre Violon de faïence, et j'ai été frappé de tout ce qu'il y a dans ces œuvres de talent vrai, net, original, bien à vous,

i) Tome IV,

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sans ficelles et sans rengaines. Je profiterai de la Tante Pérou ne pour revenir sur tout cela et vous faire une place dans ma modeste galerie.

Je suis, dans cette triste saison, une véritable marmotte, moins l'embonpoint. Mais je sais qu'au printemps vous descendez souvent au boulevard des Italiens, vers six ou sept heures du soir ; notre ami commun, Henry de la Madelène, nous servira de premier trait d'union ; après quoi, je serai bien heureux de compléter le trio devant une tasse de café, et peut-être reconnaîtrons-nous que les abîmes qui nous séparent ne sont que des rigoles.

Il faut avoir vécu dans le cabinet de l'inventeur — et de sa propre vie — pour se douter du travail d'assimilation que comportent la création dune œuvre vive, la composition dun tj'pe original, en qui le romancier résume l'étude d'une passion ou seulement d'une simple manie. Le livre qui sort du creuset s'est appelé quelquefois Don Quichotte ou Madame Bovary, mais il ne s'est pas élaboré sans laisser de profonds sillons dans l'esprit de l'auteur, qui passe par toutes les transformations successives de ses personnages. Pour que le sujet et lui ne fassent qu'un, ils se sont intimement pénétrés, et ce travail-là ne s'opère pas sans souffrances. Tous les observateurs de la vie réelle le diront. Ils sont leur propre lit de Procuste, et la première expérience des sensations qu'ils attribuent à des êtres fictifs se fait d'abord sur eux-mêmes. Elle dépose au fond de leur cœur un résidu, qui est encore de la poudre d'or.

J'évoque en ce moment toute une vie d'homme de lettres, dont j'ai été le témoin à partir de 1857. Champfleury. que je vis pour la première fois à Montpellier, m'initia tout de suite à Tamour de la curiosité. Nous regardions passer la procession près du Peyrou, Une maison de la paroisse de Sainte-Eulalie était tendue de vieilles étoffes à ramages. Je crus que l'on pourrait s'en procurer de pareilles chez n'importe quel marchand de nouveautés. Champfleury rit beaucoup de ma naïveté. Le Midi n'avait pas encore le culte du bricà-brac qui s'est répandu depuis un peu partout. Les brocanteurs n'y ont pas peu contribué et ont donné l'éveil aux provinces du Sud, qui savent maintenant de quoi il retourne, quand on leur propose un échange. Mais, il y a quarante ans, ce goût était le privilège inné de quelques amateurs d'élite, qui le tenaient du milieu où ils avaient reçu les premières impressions. L'haussmannie a nivelé tout cela depuis, et le bazar, le trtcqîiage, dont Paul Eudel a décrit les multiples et infinies variétés dans un livre non moins amusant qu'instructif, ont galvaudé, mêlé, confondu, de nos jours, tous les âges, tous les genres, toutes les espèces, les imitations, les contrefaçons, les naturalisations, de sorte qu'est bien fin celui qui distingue encore le faux du vrai. Ce sont des étalages de pots-pourris dans les boutiques,

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comme dans les intérieurs où s'est glissée cette manie du bric-à-brac. Les sauvages de Manille n'y apportent pas plus de discernement quand ils collent à leur porte, le jour de la Fête-Dieu, comme image de sainteté, un portrait de Jules Janin, découpé dans r Univers ilhistré.

Nous tenons aujourd'hui des Hollandais, qui nous avaient devancés dans cette voie, l'amour de la conservation. Après avoir tout brisé, tout détruit, nous nous mettons à collectionner les ustensiles hors d'usage de nos pères, et qui peuvent servir à l'histoire des mœurs. Mistral fonde à Arles le musée Arlaten. C'est un retour au passé qui n'engage pas l'avenir. Cet amour de la panetière s'était pourtant transmis de lui-même chez les Français du Nord, les moins à l'abri des invasions. Les gens d'Alençon (ce pauvre Poulet- Malassis notamment, le marquis de Liesville, formé à l'école de Champfleury et qui légua sa collection de faïences républicaines au musée Carnavalet, mon ami Rabot, d'Alençon avant d'être de Compiègne), sont nés avec le flair de la collection. Dans ces vieilles villes de France, quelque chose les a frappés en naissant, qu'ils ont gardé dans leurs yeux toute leur vie. L'Ile-de- France, et tout ce qui y confine, pratique ce goût inné de l'art du bric-à-brac. C'est à qui découvrira une belle chose et l'accrochera à son mur,

Les dames du plus haut parage y subissent l'insolence de la brocante, qui ne leur mâche pas le mot. L'Oise est déjà flamande par certains côtés: il y a des redans (des écrétieaux, comme disent les paysans de Rethondes) aux murs. Il ne manque que pignon sur rue à un salon bourgeois de la rue Mounier pour être tout à fait hollandais, dans le sens artistique du mot.

Champfleury, né à Laon le 17 septembre 1821, ne pouvait échapper à cette influence de la vieille cité picarde, où tout ce qui l'entourait lui parlait d'art populaire et de vieilles mœurs. Il la assez mise dans ses œuvres les plus exquises, depuis les Trios des Cheni'zelles^ une de ses meilleures nouvelles, jusqu'aux Souffrances du professeur Delteil^ que wSainte-Beuve qualifiait de chef-d'œuvre, pour qu'il soit nécessaire de refaire ici ses Souvenirs de jeunesse. La cathédrale de Laon est célèbre : Victor Hugo l'a classée parmi les monuments d'architecture typique ; elle couronne la hauteur, contre laquelle est adossée la grimpette, qui accède à la ville par autant de marches qu'il y a de jours dans l'an, dirait Rabelais. C'est une escalade pittoresque.

Les tons, les récits et les vieux airs qui frappèrent Champfleury dès le berceau, déterminèrent en lui sa vocation spéciale pour les diverses branches d'érudition artistique, sortant du banal,

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dans lesquelles il a excellé, telles que la faïence parlante, qu'il a mise à la mode, les contes de la Bibliothèque bleue, les Chansons populaires des provJ7ues de France^ dont il a publié un recueil. L'oeil des myopes voit plus fin que gros. Le sien percevait à première vue la poésie des choses, à travers leur rudesse ou leur naïveté. Il ne s'arrêtait pas à l'écorce, parfois rugueuse, des arts rudimentaires qu'il réhabilitait, mais en remontant à leur source, il a contribué, l'un des premiers, à créer de nouveaux courants, dans lesquels certains arts modernes se sont refait visiblement une originalité nouvelle. La gaucherie de l'exécution, due parfois à l'absence ou à la pénurie des moyens, comme dans le cas de la faïence de Nevers, où le jaune remplace le rouge, ne le rebutait pas davantage, quand il avait pénétré une pensée originale dans ces vieux tons. Leur vue le tirait de sa mélancolie habituelle, car il était grave et méditatif autant que son compatriote Le Nain, qui lui a inspiré, en une heure de contemplation tardive, cette belle et poétique page, où l'on ne retrouve plus l'esprit ironique, encore un don du pays, qui domine dans les Bourgeois de Molinchart :

... Tout est familier, tout est grave et recueilli dans les sujets de Le Nain, car je ne doute pas que Le Nain ne fût grave, recueilli et peu discoureur. Il devait passer pour quelque peu ascète parmi les gens brillants de son

temps. C'était certainement un être réfléchi, une sorte de Millet vis-à-vis des scènes les plus vulgaires de la campag-ne. Il avait dû être élevé dans le Laonnois, au milieu de ce petit monde : de vieux laboureurs, des ménagères courageuses, de jeunes enfants s'essayant sur des flûtiaux primitifs. Il n'eut plus tard qu'à regarder, à se souvenir, dira-t-on.

Eh bien, non. Il y a dans ces peintures autre chose qu'un regard. Un profond souvenir de la famille relève ces compositions. Pénétrez-les et vous verrez quelle émotion contenue jaillit de ces braves travailleurs qui le soir, en famille, se reposent de leurs fatigues de la journée.

Ah ! les braves gens que ces vignerons de Mons-en- Laonnpis ! J'aime ce pays où j'ai passé de bien heureuses journées dans le jardin de mon oncle, le curé Duflot.

J'aime ce pays où tout jeune on me menait sur un bel oreiller blanc pour enlever la sécheresse d'un panier à baudet !

J'aime ce pays où, à quelques années de là, je descendais en courant les grimpettes pierreuses auxquelles succédaient des « chemins verts, * où le brin d'herbe se faisait si dru et si doux.

C'était une heureuse journée dans l'année que celle qui réunissait le père et la mère, les frères et la sœur qui allaient embrasser le brave doyen de Mons-en-Laonnois.

J'aime ce pays, quoique les tristesses s'y mêlent aux joies et qu'il soit peuplé de tortibes de mes parents. Père, mère, sœur, frère sont partis pour le pays inconnu dont le curé Duflot leur, a montré la route, et je resterais seul en compagnie de mes deuils, si les Le Nain n'avaient laissé trace de leurs pas dans cette partie du Laonnois, qui incline vers le Soissonnais.

L'érudition a parfois de ces charmes. Les Le Nain sont entrés dans ma famille par les liens de l'étude, leur vie

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mystérieuse, leurs travaux disparus, leur association fraternelle, leur oubli momentané, leur retour à une place dont tant d'autres s'étaient emparés...

Cette note craN'onnée n'est qu'une ébauche, mais elle en dit plus sur les origines de Champfleury que toutes les théories et toutes les dissertations, toujours conjecturales, sur l'atavisme.

Les repas du curé Duflot étaient servis dans des assiettes de couleur au fond desquelles des coqs audacieux battaient de l'aile sous un émail transparent...

Quand ce brave homme mourut, on procéda à l'inventaire de sa succession. La levée des scellés, le partage entre les parents furent pour son neveu une fête sans pareille. Il était donc permis de grimper partout, de fouiller dans les tiroirs, d'ouvrir les armoires remplies de vieilles choses si diverses, de toucher et de remuer mille objets anciens que le curé gardait précieusement. « Toujours, nous dit Champfleury. j'ai eu une extrême curiosité au bout des doigts, en même temps qu'un regard ardent pour les vieilleries entassées au fond des tiroirs. Cela tient aux habitudes de province, aux vieilles gens que j'ai entrevues dans mes premières années... Tous ces parents avaient quelque bizarrerie dans l'esprit... » L'un d'eux « aimait les gravures tant soit peu gaillardes, les curiosités et antiquités de toute sorte. Tous étaient entêtés, discuteurs, brusques, se fâchant vite, pardonnant difficilement, bonnes gens au fond. Picards pour tout dire. //

La race se retrouve dans ces quelques lignes, jetées sur des papiers sans suite et sans lien.

Champfleury avait conscience de sa valeur personnelle, quand, s'identifiant avec chacun des siens, il écrivait, dans sa jeunesse, à sa mère, cette lettre pleine d'un légitime orgueil où il ne se marchande pas les défauts : (le timbre de la poste porte 17 septembre 1850) :

Ma chère maman,

Tu m'as dit bien souvent : travaille ! Des amitiés puissantes m'ont répété la même chose.

Et j'ava's l'air de ne pas travailler. Ne crois pas que je sois paresseux : papa ne l'est pas, Edouard ne l'est pas, ma sœur ne l'est pas, tu ne l'es pas, la physiologie n'admettrait pas un moment un esprit paresseux au milieu de vous tous si actifs.

Imagine seulement qu'avec un esprit naturel qui pouvait faire de moi un vaudevilliste de drôleries, j'ai voulu arriver plus haut. Tout était à faire, car tu sais quelle singulière éducation j'avais reçue au collège ou dans les cafés.

J'ai donc énormément travaillé, énormément réfléchi, énormément lu.

Aussi le peu que j'ai produit a-t-il été très remarqué. Je ne vous envoie pas les journaux où on parle souvent de moi, parce que je ne m'en inquiète pas moi-même, mais crois qu'avec de grands défauts, un caractère violent, une sincérité brutale, disant tout tout haut, critiquant plutôt que louant, je suis à la tête de la jeune école dont beaucoup me craignent et dont quelques-uns m'aiment.

Un fait ma donné un immense courage.

20 rXE AMITIE

J'allai voir dernièrement le rédacteur en chef de l' Événement, homme de trente ans qui ne m'aime guère, ayant abandonné le parti Hugo en littérature pour vivre seul en dehors de toute école.

Il avait vu M. de Balzac, un mois avant sa mort.

-r — Champfleury travaille-t-il toujours à l'Evénement ? demanda Balzac. — Non, dit le rédacteur en chef. — Vous avez eu tort de ne pas l'attacher tout entier, ce sera un homme très remarquable par la suite. *

Cette parole, qui m'a été dite devant plusieurs personnes, est d'autant plus sincère qu'elle est répétée par un ennemi littéraire. Balzac m'aurait dit pareille chose en face que je n'y aurais pas fait grande attention ; mais dite par un mourant qui se souvient d'un jeune homme trois ans après l'avoir vu, elle a été pour moi un grand sujet d'ambition...

Y.Q parti Hugo^ lit-on plus haut. De tout temps, les indépendants ont fait comme Champfleury, pour ne pas abdiquer tout sentiment critique. Il fallait saifranchir pour suivre sa voie et rester son maître ou vivre éternellement à la remorque. La queue d'Hugo n"a pas encore compris ce mouvement de révolte qui a entraîné les plus sincères, les plus consciencieux, les plus délicats — les plus résistants et les plus grands — hors de l'orbite.

Dans la suite de la lettre à sa mère, Champfleur}'^ entrevoit la possibilité de se '< faire honnêtement cinq mille francs par an. >/

«Mais j'ai toujours fait de beaux rêves, ajoutet-il, qui ne se réalisent pas et qui ne me rendent pas trop triste. //

Quel réve I un homme de lettres était riche avec cinq mille francs de revenus sous la deuxième République !

Sous le règne précédent, les plus ambitieux poussaient le rêve jusqu'à six mille. On disait que Félix Pyat avait six mille livres de rentes, et on le trouvait riche. Dans la Silhouette, chrojiique de Paris ^ du 24 mai 1846, on fait tenir ce propos au «père » Saint-Alme, rédacteur en chef du Corsaire-Satan : '< Tenez, dit-il à l'un de ses rédacteurs, arrangez-moi ça, qui est bête comme tout. C'est de la copie de M. L.., un gentilhomme. On dit qu'il a six mille livres de rentes. Oh ! si j'avais six mille livres de rentes !... /,

Le même article, où toute la rédaction du Corsaire-Satan^ sous le titre de Boutiques de journaux^ est mise en charge (Fiorentino, Busquet, Marc- Fournier, Banville, Vitu, Baudelaire, qui signait encore Baudelaire-Dufays, Murger, Philibert Audebrandj etc., etc.), nous donne cette intéressante silhouette de Champfleury :

Il y a un an, un jeune homme que tout le monde croyait élève peintre, autrement dit rapin, vint se présenter au journal le Corsaire-Satan. Il signa des charges très amusantes contre les artistes. Nul ne comprend mieux que Champfleury la vie aventureuse de ces bohèmes plus nus et plus affamés que les oiseaux du bon Dieu. Son père, honnête rédacteur en chef du Journal de V Aisne, voulait tourner du côté de la politique gouA'ernementale, c'est-à-dire de la politicjue banale, mal digérée.

mal comprise et surtout mal payée, cette nature riche de fantaisie. Ce fut en vain. Champfleury doit être un jour, sans doute, un littérateur remarquable. On se rappelle encore ce délicieux roman de Chien-Caillou, dont M. Victor Hugo parlait à chacun avec l'enthousiasme de La Fontaine pour Baruch. Au physique, Champfleury a le costume dun rapin : chapeau à bords droits, habit noir boutonné, cravate blanche. Sa figure intelligente, mais grimacière, lui a fait donner le surnom de Domine Sompson, un héros de Walter Scott dans l'Antiquaire.

Toutes les Rapinades de Champfleury — dont Clii en- Caillou fut le chef-dœuvre romantique — seraient à recueillir.

Le père et le frère de Champfleur}', de qui il se flattait de tenir, nous sont connus. Leur vrai nom. en le sait, était Husson-Fleur}'. On trouvera, dans les Souvenirs et Portraits de jeunesse, un portrait du père de Champfleur}'. ancien secrétaire de la mairie de Laon, qui donna sa démission pour une injustice dont il avait été témoin. C'était une conscience droite. Il fonda alors le Journal de l' Aisne, continué par son fils aîné, y^. Edouard Fleury. mort le 4 juillet 1883. dans sa 68' année, et qui a laissé de nombreux écrits, très estimés, sur l'archéologie régionale. On a aussi de lui des études sur les grands révolutionnaires, nés ou ayant vécu dans le département de l'Aisne, une entre autres sur Saint-Just. qui lui valut un article de Sainte-Beuve, mais dans laquelle un biographe autorisé. Ernest Hamel, releva des erreurs de fait.

Le père de Champfleury se mit à soixante ans à écrire des vers. Il en a publié sur la Question d'Orient, qu'il signait « Le vieux laonnois Fleury père. » Il dépensait son activité comme il pouvait.

Champfleury, qui ne rougissait ni de son nom bien qu'il y eût ajouté un Cliainp\^ ni de ses origines. — lui qui a reconstitué le blason de la Révolution dans les faïences républicaines, — reçut un jour, en 1868. des détails historiques sur sa famille, d'un vieillard qui se piquait d'avoir vu. à l'âge de huit à neuf ans, arriver à Laon le cinquième régiment de la Reine Dragons, lequel succédait au régiment du Roi Cavalerie, en garnison à Laon depuis 1 781, M. de Polignac colonel.

Il fallait voir, écrit cet autre vieux Laonnois, cet enthousiasme, cet élan à la première Révolution, la prestation des serments par les prêtres, le lendemain rétractant leur serment, ç^agnés par de bonnes dévotes et autres, l'émigration des chefs du régiment, les sous-officiers porter des épaulettes par avancement de grade, fête continuelle avec musique, tous les jours promenade ; mais malheureusement ils ont été victimes de leur dévouement en quittant Laon pour faire campagne.

Le régiment de Chartes Dragons leur a succédé peu de temps. Le commandant était le duc de Chartes (c'est ainsi qu'on prononçait), qui a été longues années après le roi Louis-Philippe, ce qui me fait rappeler ce que j"ai remarqué dans mes jeunes années. Le papa Fleury, qui quittait rarement son four, {c'était le grand-père paternel de Champfleury , a été un des premiers habi-

tants citoyens, avec son fils Louis, en costume de garde national ; mais leurs boutons étaient unis, et plus tard ces boutons portaient: la Nation, la Loi et le Roi. Cela vous marque qu'il n'était pas en retard à cette époque. Bien, bien des longues années après, il ne sortait que rarement, son plaisir était sa boulangerie et sa maison. 11 avait souvent le matin entretien avec M. Tabbé Dom Grard, qui venait chercher son petit pain de consommation... il a laissé au Bureau de bienfaisance une somme de vingt- sept mille francs, comme ancien bénédictin bibliothécaire, qui n'est jamais sorti de la ville de Laon. Il a été prêter serment, vivant beaucoup d'économie...

Voilà donc un prêtre assermenté bienfaisant ! Quelle réponse aux réprobations desréfractaires 1

Les Le Nain. — Lettre au critique C. de R. — Henry Moiinier. — Dauniier. — Sainte-Beuve. — La littérature du second empire. — Réactionnaire en 1848. — Le Marceau d'Auguste Préault. — Réponse aux jeunes.

Je laisse l'étude des parents et des ascendants, pour laquelle il faudrait entreprendre ce que Champfleury a fait pour Le Nain, dont il a caractérisé l'œuvre avec prédilection. Il a, autant qu'il a pu, à l'aide de documents authentiques, recherchés avec une persévérance que les obstacles ne décourageaient pas, reconstitué l'existence peu connue de ces penitres de la Réalité sous Louis XIII. C'est bien lui qui les a fait remonter à leur vraie place de peintres français, ne devant rien qu'à eux-mêmes et à leur propre inspiration. Le choix des sujets, l'amour du foyer domestique, peut les faire prendre pour des Flamands. Il est impossible de les confondre avec des étrangers, quand on les a bien regardés avec

rintention de s'en souvenir. Leurs tons crayeux et la physionomie honnête de leurs » bonnes gens j, du Laonnois les ferait reconnaître entre mille. Et on ne les oublie jamais. Champfleur)ne se laissait pas entamer à leur sujet. A ^L C. de R.. qui essayait de l'en détourner, sous prétexte d'art italien et de grand art. il répondait sur ce ton :

Vraiment, monsieur, vous vous donnez une peine infinie à propos des Le Xain que vous ne pouvez souffrir.

Vous arriverez à écrire un volume contre ces pauvres peintres de bonnes gens, comme ce Français du Directoire qui, traduisant un volume de Kotzebue, se plaisait à l'insulter à chaque page dans des notes d'un goût douteux.

Espérez-vous me convaincre, monsieur, et me ranger à vos antipathies ? Vous ne me connaissez guère, et il faudrait pour me faire admettre vos raisons une autorité esthétique que vous acquerrez sans doute dans de prochains voyages.

Je ne suis malheureusement plus seul, comme dans ma première publication en 1850, à défendre les Le Nain et la partie est trop belle aujourd'hui pour moi. Je n'en abuserai pas.

Restez, monsieur, dans vos négations. Je garde mes affirmations. Les Dieux immortels jugeront entre un modeste écrivain et un critique du Moniteur^ chevalier de la Légion d'honneur, attaché aux Musées impériaux, qui doit ces titres à l'admiration universelle qu'ont excitée de toutes parts ses beaux travaux.

En regrettant, monsieur, de ne pouvoir mentendre avec un homme de votn- poids, crovez à l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Il justifiait sa devise du Messager de V Assemblée : ■" Ne craindre ni amis ni ennemis. /,

Le livre de Champfleury sur les Le Nain parut à la fin de 1862. Ce fut pour Sainte-Beuve l'occasion d'écrire l'article des Nouveaux Lundis, rappelé plus haut. Je fis avec lui la station des Le Nain à Saint-Etienne-du-Mont et au Louvre, qui possède entre autres la Forge célèbre. Un conservateur, grand raphaëliste, M. de Reiset, voulait à toute force nous faire prendre une Procession pour un Le Nain. J'en défendis les peintres de la Réalité, fort de l'enseignement que je tenais de Champfleury. Il y a chez celui d'entre eux qui peignit des paysans, non des scènes de Cour ou de ville, une sincérité d'expression, un rayonnement doux et simple qui caractérise la poésie des Le Nain.

Le choix du sujet (ou un certain rendu) ne fait pas plus le réaliste que le poète, puisqu'on met les deux mots en opposition. La poésie est dans tout, et Champfleury, par ses préoccupations hofifmannesques, a bien montré qu'il n'était pas l'esclave d'une doctrine. Il avait des échappées soudaines, qui prouvent que le système ne le tenait point ; il était avant tout préoccupé de sincérité dans l'art. Ses propres créations, le Violon de faïence lui-même, les Enfants du professeur Turck^ — cette folie qui le prit un jour, Jl/on sien r

Tringle^ le rapprochaient plus d'Hoffmann que de la bordure étroite, à laquelle échappait sans cesse Courbet lui-même, le grand réaliste. Le culte de Champfleury pour Balzac, son admiration pour Eugène Delacroix, son enthousiasme pour Wagner, qui éclata, dès 1860, par une brochure passionnée, à la sortie du Théâtre-Italien, où le maître était venu se faire entendre, sont tout le contraire d'un esprit exclusif et qui se renferme. Il allait partout où se manifestaient des tendances répondant à ses propres aspirations, et l'on peut voir qu'il plaçait haut son idéal. Comme celui qui disait : « l'allemand n'a d'obscurités que pour ceux qui ne le comprennent pas, » il n'écoutait pas la musique seulement en amateur. Le soir qu'il vibra pour Wagner, il avait compris une vraie langue musicale, et il rendit ses sensations. Il n'est pas étonnant qu'avec une nature aussi exclusivement vouée à l'art (et en cela seulement exclusive), toute tentative qui intéressait sa propre littérature et se rattachait à son art, l'impressionnât. C'est ainsi qu'il prit parti, dès la première heure, pour JNlanet, en qui il découvrit un peintre de la vie moderne. Lui qui n'aimait pas les discours, il prit la parole à l'enterrement d'Henry Monnier et de Daumier. Il fallait qu'il y fût bien poussé par le besoin de glorifier deux maîtres. Son sens artis-

tique jugaait leur art en lui-même, dans la pensée intrinsèque que leur crayon traduisait, non dans les rapports qu'il pouvait avoir avec la littérature. Du premier, d'Henry Pionnier, mort le 3 janvier 1877, il parla ainsi : « Un esprit académique disait que c'était un homme supérieur, mais dans un petit genre : et c'est ce qui l'empêcha, vivant, de tenir la place qu'il occupera dans l'avenir... Balzac, le grand artiste, reprend-il plus loin, n'admettait pas la distinction académique des gens dont je parlais tout à l'heure. Il n'est pas de petit art quand il est bien exercé. Qu'importe l'infériorité de la classe sur laquelle jNlonnier promenait ses regards, s'il en retirait un enseignement comique, c'est-à-dire sérieux ! » Il lui a élevé depuis un monument durable dans son liv're, qui parut en 1879, Henry Mortm'er, sa vie, son œuvre, avec un catalogue complet de V œuvre... Ainsi fit-il pour Daumier dans son Histoire de la caricature moder7ie, où Daumier tient la place prépondérante (1865). Le 13 février 1879, il le caractérisa ainsi sur sa tombe : « Daumier était grave comme les grands comiques, réfléchi, pénétrant. Sa mission était de regarder l'homme extérieurement, de l'approfondir intérieurement et de jeter ses observations dans un creuset pour en tirer de nombreuses et rudes médailles. //

rXE AMITIE

Il terminait ainsi :

« Sur le marché de Rotterdam on voit l'image du vieil Erasme méditant sur les folies de l'humanité ; vous verrez demain la statue de Daumier méditatif sur une des principales places de Marseille. »

Cela ne s'est pas encore vu. Daumier pourtant, « enfant de Marseille, sorti du peuple, resta peuple, c'est-à-dire républicain... » Il est digne du monument que voulait lui élever Champfleury dans sa ville natale, à moins que l'idée félibréenne ne domine, qui est de n'en élever qu'aux pures gloires locales.

L'œuvre complet de Daumier, collectionné par Champfleury, dispersé dans les ventes qui eurent lieu après sa mort, formait une majestueuse pile de cartons, à laquelle jai eu l'honneur de travailler. J'ai passé bien des soirées du dimanche, tout un hiver, à aider le patient collectionneur à classer des lithographies du Charivari ^ frappées à cette marque du puissant caricaturiste, qu'on reconnaîtrait entre toutes, quand même la signature, H. D., n"}' serait pas. — Daumier s'appelait, de son petit nom, Honoré, comme Balzac. C'est une pure constatation qui ne prouve rien pour l'une ou l'autre de ces deux grandes figures, comme les a appelées Champfleury.

A LA D ARTHKZ

J'avais la bonne fortune, en ces années de jeunesse et de labeur littéraire, de vivre entre deux Monts, Montparnasse et Montmartre, d'aller de l'un à l'autre sans m'arrêter en route et de servir de lien entre Champfleury, dont j'étais resté X alter ego pour tout ce qui pouvait lui être utile, et ce poste avancé de la littérature, où il m'avait placé et où je servais deux maîtres à la fois. Le commerce intellectuel de Champfleury avec Sainte-Beuve avait commencé par un article du Messager de r Assemblée (5 avril 1851) sur les Causeries du Lundi, dans lequel l'auteur de Chien- Caillou saluait une sorte de Renaissance, un retour aux Lettres, par des lignes comme celles-ci :

M. Sainte-Beuve a expliqué dans sa préface la troisième manière qui lui a réussi dans le Constitutionnel. Tous les jours se répète mille fois cette phrase banale : " Pourquoi faire de la littérature dans une époque troublée ? Qui la lit ?» En pleine révolution, les articles de M. Sainte-Beuve ont fait mentir les impuissants qui ont tout intérêt à répandre et à propager des bruits antilittéraires.

Un beau roman peut faire oublier les affaires de juin, fût-il publié quinze jours après.

M. Sainte-Beuve prouve d'autant mieux ceci que son talent sérieux va un peu contre les légèretés du feuilleton du journal. Rien que Taspect de ces grandes colonnes, remplies de littérature, sans les ressources de l'alinéa, tenant la troisième page entière d'un grand journal, me faisaient une grande joie...

Les Causeries du Lundi touchent à beaucoup de questions importantes, au roman et à l'histoire, à la philoso-

phie et à l'instruction du peuple. Personne n'a traité avec ce grand bon sens que M. Sainte-Beuve garde au fond de sa manière les lectures publiques du soir ; c'est ainsi qu'on redresse les abus d'une idée, bonne au fond et mauvaise dans l'application...

L'auteur des Consolations, àejoseph Delorme, des Pensées d'août, a le droit de discuter les poésies d'Alfred de Musset.

L'auteur de Volupté peut se montrer sévère pour Raphaël et pour les éternelles Confidences de M. de Lamartine.

M. Sainte-Beuve appartient à la race des vrais critiques par ses poésies. Il est critique, parce qu'il est créateur. Il lui est permis de fouiller dans les œuvres des autres, parce qu'il est permis aux autres de fouiller dans les siennes...

Sainte-Beuve répondit :

Ce 21 avril 1851.

Monsieur, Excusez-moi si je ne lis qu'aujourd'hui le très aimable feuilleton du 5, que vous m'avez accordé dans le Messager. Je ne puis avoir d'avis sur un sujet qui me touche de si près, mais ce que je sais bien, c'est que rien ne pouvait m'étre plus agréable et plus précieux que d'être apprécié avec cette bienveillance et cette sympathie par un écrivain de la jeune presse qui connaît si bien le terrain et y tient sa place avec légèreté et distinction : dans cette arme de cavalerie légère où je débute un peu tard, ceux qui ont vaillamment gagné leurs grades sont les vrais juges.

Dix ans après, en 1861, un événement considérable pour moi renoua les relations entre le critique et le romancier. Le docteur Veyne, ami

à la fois de l'un et de l'autre, physionomie raisonnante entre toutes, la bonté même, la bienveillance en personne, médecin dévoué de madame Desbordes-\"almore. qui avait perpétuellement recours à lui pour soigner ses pauvres et ses affligés, le docteur Veyne qui avait bien d'autres illustres amitiés, celle entre autres de Gavarni et de Raspail, compatriote de ce dernier (il était du Comtat comme luii, et comme lui, républicain irréductible, refusant, pour ne pas servir l'empire, les offres de Sainte-Beuve, qui voulait en faire un médecin de l'Ecole normale, le docteur Veyne vint me demander à Champfleury pour me donner à Sainte-Beuve. Champfleury me pressa d'accepter, et dès lors je devins la cheville ouvrière des deux. C'était, je le répète, une bonne fortune qui n'exigeait d'autre sacrifice que de se laisser faire. Je me trouvai ainsi aux prises entre ces deux contrastes, Daumier et Gavarni, quand Sainte-Beuve entreprit sa grande étude des Xo7cveatix Lundis sur l'élégant dessinateur. Il l'envisagea à la fois par le côté littéraire et épistolaire, comme il lavait fait pour Horace Vernet, et lui appliqua sa méthode qui consistait à étudier l'œuvre dans l'homme, comme il aurait voulu le faire pour l'aimable esprit d'Auber. Il aimait ces races d'esprits s\ français d'allures. Ses fameux couplets en prose sur Paris, dans l'arti-

34 LWE AMITl]-;

cle des Nouveaux Lundis sur les Jeudis de Madame Charbonueau, expliquent et justifient son goût pour le compositeur parisien. Il ne pouvait lui-même sortir de Paris sans sennuyer. C'était comme un poisson, qu'on remet dans l'eau, quand il revenait de la campagne.

Sur le terrain et lamour communs des Lettres, il semblait quil n'}' eût plus de divergences. En 1861, un bon avis, transmis de la part de Champfleur}'. avertit Sainte-Beuve que les éditions de Poulet-31alassis, trop artiste, que l'amour des livres avait entraîné à la déconfiture, allaient être mises au pilon. 3lichel Lév}^ racheta les Poésies de Sainte-Beuve, dont un seul volume avait paru, les rhabilla à son nom. et compléta l'édition en deux volumes.

La politesse seule n'avait pas dicté la lettre suivante, dans laquelle le romancier réaliste faisait des aveux sincères^ en même temps qu'il donnait ses goûts et ses préférences en poésie. Il aimait encore mieux celle qui se rapproche le plus de la vie réelle. Sainte-Beuve, qui fit sur les poètes nouveaux tant d'articles qu'il appelait des <? convois de poètes, >/ en reçut un. ici, sur lui-même, qui était une véritable étude Je crois me rappeler que cette lettre, très travaillée, très creusée au fond, lui avait fait grand plaisir. Le stvle même en attestait la sincérité :

30 mai 1861.

J"ai reçu, monsieur, le volume de Joseph Delorme que vous avez bien voulu m"envoyer, et si je ne vous ai pas témoie^né plus vite le plaisir que j'ai eu à le parcourir, c'est que je ne l'ai pris chez Veyne que depuis trois jours. Je dis parcourir, car ces Poésies demandent à être lues comme elles ont été composées, lentement et à leur heure. Javais autrefois une certaine défiance de la poésie qui venait de ma mauvaise méthode de lecture et qui faisait qu'en goulu j'essayais de dévorer un volume de vers comme un roman. J'ai compris depuis que réellement un sonnet valait un poème et que chaque pièce de vers ayant nécessité une composition, un agencement autant qu'un livre, il était bon, pour se rendre compte d'un volume de vers, de ne le prendre qu'à petites gorgées comme un vin fin de dessert.

J"ai été frappé surtout de vos curieux retours sur vousmême, monsieur, et rien n'est plus intéressant ni plus instructif qu'un maître donnant la clef de ses sensations à l'heure où tel morceau poétique fut composé.

Ce qui m'avait intéressé autrefois et ce qui est toujours jeune aujourd'hui est ce lien qui vous rattache à cet aimable groupe des lakistes et ce qui vous a été entièrement particulier dans le grand mouvement romantique. Vous aurez été le premier à faire comprendre le charme du paysage, non pas par une de ces descriptions où les arbres, les prés, les fossés sont étudiés au microscope ; — les différentes pièces de poésie relatives à la nature me font penser au mot de Beethoven écrit entre les portées d'une de ses Symphonies : « Plutôt expression de sentiments que descriptif. :» Je ne cite peut-être pas le texte juste, mais c'est l'idée et vous me comprendrez.

Les passages relatifs aux combats de la forme et de ridée montraient déjà le critique que nous avons connu plus tard et qui, en possession d'une forme si personnelle, s'inquiétait plus des idées que de cette forme dont on avait trop abusé.

Je vous l'ai dit un jour, monsieur : Volupté n'a pas vieilli et la même observation se représente pour les quelques pièces de vers qui m'ont attiré en coupant le volume.

Vous aurez été, chose rare en ce temps et aux époques passées, tout à la fois poète et romancier, historien et critique. Et les prodigieuses et si nombreuses critiques que vous nous avez données n'ont nui ni au romancier ni au poète. Vous avez pu grouper quatre publics différents qui vous ont suivi dans votre route avec un intérêt si marqué, qui le plus souvent ont cherché avec vous les quatre sentiers, et de ces derniers je puis me dire, monsieur, un des plus attentifs et des plus fidèles. *

Le futur auteur des Vignettes l'omantiques ne démentait pas, en 1861, ce qu'il avait écrit dans le Messager de l' Assemblée en 1851. Il fallait que ce fût chez lui une opinion bien invétérée et bien acquise, car j'en retrouve l'expression dans une note posthume, relative à l'état des Lettres sous le second empire :

... Qu'il y ait eu des hommes de valeur poursuivis, arrêtés dans leur développement, on ne pourrait le nier. Ces hommes vivaient dans leur coin, sombres et attendant l'heure de la justice. Qu'il se soit produit de certains essais, qui auraient pu donner de belles récoltes, cela n'est pas niable. Mais la nation aviiit été abêtie par quinze ans d'une pression absolue, sans air et sans lumière ;

A LA D ARTIIEZ 37

elle suivait le cuurant. Ce qu'elle appelait intelligence était le journalisme de cancans. On lisait des journaux plus que des livres. Nourriture malsaine. Le cancan et la blague avaient été élevés à la hauteur de nobles institutions.

Et la pensée était aux mains de rares hommes qui regardaient d'un œil inquiet cette décadence

On se rappelle quelle scène éclata entre cette Altesse violente et Sainte-Beuve, l'un des rares hommes sous l'Empire qui eût conservé le véritable amour des Lettres et de l'indépendance, et qui se crut appelé au Sénat pour y exposer ses idées et non celles de la Cour.

Aussi combien l'académicien déplorait-il l'affaissement intellectuel, combien il cherchait à relever le courage de ceux qui luttaient, combien il avait souci de l'honneur de la littérature, et quelles afflictions et quelles rancunes remplissaient l'esprit de celui qui se sentait seul au milieu de tous ces courtisans !

Dieu me garde de faire encore l'application d'aucune de ces vérités à Iheure actuelle 1

Il faut bien le reconnaître pourtant, la littérature s'était montrée réactionnaire en février. Par le fait^ elle ne sut que devenir dans le premier moment, la politique débordant tout et lui coupant les vivres. Elle s'était établie épi'cièi-e sous le règne de Louis-Philippe, et avait pratiqué le commerce des gros sous, inconnu des générations précédentes. Le noble Armand Carrel se sacrifia pour une cause perdue. Le roi s'entourait de classiques à Trianon, comme M. Grévy à l'Ely-

sée, et laissait M. de Salvandy décorer les hommes de lettres qui se jetaient à ses genoux^ demandant la croix non pour eux, mais pour leur mère, (i") — le menaçant même de la porter, s il ne la leur accordait pas, le défiant ensuite de les poursuivre pour port illégal de décoration. Le ministre, bon, décorait toujours.

La fantazzia — la petite guerre — valait bien parfois des condamnations à quelques romans poursuivis (un entre autres d'Auguste Luchet). On en compte peu, d'ailleurs, et la littérature avait raison de craindre le changement de régime. Elle pressentait une ère d'éclipsé et de persécution. Les sept vaches maigres allaient succéder aux sept vaches grasses. Elle accueillit donc avec défaveur l'avènement de la deuxième République. Elle s'est accoutumée depuis à la troisième, qui a eu le bon esprit de lui laisser la bride sur le cou, peut-être moins par libéralisme que par une indifférence réciproque et partagée de tout temps entre gens de lettres et hommes politiques.

Les hommes d'esprit, désarçonnés en février, ne virent d'abord que les côtés naïfs et grotesques d'une révolution populaire. « La République aux tambours », disait-on place Royale, chez Victor Hugo. Le pair de France de la veille su-

(i) « Ma mère en mourra, dit un GaàCiîn de Toulouse, si vous ne me la donnez pas. »

bissait la loi de résistance aux transitions brusques. La grandeur de sa destinée a racheté depuis son passé royaliste.

Balzac, que Champfleury, poussé par la curiosité, surprit en pleine émeute dans les Tuileries, lit un voyage en Russie. « Il n'aimait pas la République ou du moins il ne voyait pas l'avenir en beau (i). >/ Le grand romancier affectait^ on le sait, une marotte pour l'absolutisme et les principes de Joseph de Maistre, qui furent aussi ceux de ce catholique affichant, Barbey d'Aurevilly.

Sainte-Beuve partit pour Liège au mois d'octobre 1848. Il en rapporta son cours sur Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire, qui est devenu l'un de ses livres les plus pénétrants. Sa première Causerie du Lundi, marquant son retour en France, est du r' octobre 184g.

Champfleury m'a raconté qu'en 1848 il se demanda s'il n'irait pas reprendre le métier d'imprimeur à La(UT. Il continua son métier d'homme de lettres à Paris, et fit bien. J'ai publié en 1894 ses Salons (2) : il s'y montrait railleur, mais non systématiquement hostile au gouvernement sorti

(1) Champfleury, Grandes figures (Thicr et d' aujourd'hui, un vol. grand in-i8, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1861.

(2) Œuvres posthumes de Champfleury . Salons. 1846-18^1 . Introduction par Jules Troubat . — Un vol. petit in-12, Paris, Alphonse Lemerre, 1894.

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de février. Le concours de Républiques lui fournit une belle pag'>^ sur celle qu'avait exposée Daumier : une femme assise porte deux enfants suspendus à sa mamelle ; à ses pieds, deux enfants lisent. La République nourrit ses enfants et les instruit. «. Ce jour-là, dit Champfleur\% jai crié: Vive la République ! car la Répul^lique avait fait un peintre : Daumier. >/

JMais là oh. l'art Tinspire le mieux dans le sens républicain, c'est dans son enthousiasme pour la statue de 3larceau par Auguste Préault, ce diable dhomme, a dit Champfleur}-, dont les conversations, soulig'nées par un coup de canne sec et expressif à terre, v^ous mettaient le feu au ventre. Sa statue de Marceau, comme celle d'Aristide Ollivier, faillit demeurer longtemps dans son atelier. La réaction, triomphante aux approches du coup d'Etat, mettait des obstacles à ce qu'elle fût érigée à Chartres. Champfleur}' rend compte en ces termes de sa visite à l'atelier de l'artiste, dans \ Evénement du 17 mai 1851 :

La figure de Marceau sera admirée par tout le inonde ; peuple, soldats, bourgeois, femmes et enfants, tous la comprendront.

— Qu'il est jeune et beau ! diront en soupirant les jeunes filles, qui pensent aux figures de leurs rêves.

— C'est bien celui que nous avons tant pleuré, diront les vieilles, qui ont lu les bulletins de l'armée.

— Voilà un général comme il nous en faudrait, s'écrieront les soldats qui révent la bataille.

A LA D ARTHr:7 4I

— Celui-là a été un brave républicain, dira le peuple.

— Qu'il a Tair doux 1 diront les enfants en courant autour de la statue.

Les artistes, les savants, les historiens, les hommes politiques, les poètes, tous seront contents d'avoir vu réaliser aussi complètement une des plus grandes figures de la Révolution, qui est en même temps la Beauté, la Jeunesse.

Les Salons de Champfleur}^ valaient la peine d'être recueillis.

Cet esprit primesautier 3^ préludait à de nouvelles batailles.

Les jeunes qui secouent aujourd'hui avec tant d'impertinence l'arbre de la liberté pour en faire tomber les fruits ne savent pas à quel prix elle fut conquise. Il n'}^ a aucune justice à porter des jugements comme celui-ci sur des écrivains aussi militants que le furent Castagnary et Champfleury : '< Si nous nous trompons sur leur compte, c'est peut-être que nous ne les lisons plus. .Mais ils ont le tort aussi de ne plus se faire lire (i). >^ Ces deux-là ont plus lutté pour les lettres et les arts que la plupart de ceux à qui 31. Paul Monceaux décerne ses faveurs, car, à part Sainte-Beuve et Victor Hugo, les autres, xMichelet, George Sand, Baudelaire, les Goncourt, About, Barbe}'

(i) Article de M. Paul Monceaux sur les Mémoire'; d'un critique par M. Jules Levallois, dans la Revue, Bleue du 15 août i8q6.

UxVE A^riTIl'; A LA D ARTTIF.Z

d'Aurevilly, Flaubert pratiquèrent peu ce qu'on appelle l'altruisme. Ils ont soutenu la lutte surtout pour eux-mêmes, rarement pour le compte d'autrui.

Circulaire Billault contre les romans. — La Mascarade de la vie parisienne. — Impartialité de Jules Levallois. — Réalisme et naturalisme. — Indifférence en matière politique. — • Audaces et gaîtés de Champtieury. — Mot du prince Napoléon sur le réalisme. — Sincérité de Champfleurv en matière de stvle.

Proudhon a démontré la Révolution sociale par le coup d'Etat. Il ne serait pas plus paradoxal de prétendre que le second Empire a été favorable aux Lettres. Elles se firent jour comme elles purent, à travers des obstructions et des obstacles, restés légendaires. Le savant Alfred Maury ne pouvait nommer, dans le Moniteur^ le sinologue Abel Rémusat, parce que la censure officielle confondait ce dernier avec l'ami de Thiers, Charles de Rémusat, ennemi de l'Empire. Il n'était permis qu'à Sainte-Beuve et à Théophile Gautier — à qui l'on n'aurait pas osé l'interdire — de nommer Victor Hugo dans le journal du gouvernement. Le régime plébiscitaire de 1851 manquait de logique dans son ostracisme antilittéraire:

il en voulait surtout au genre le plus démocratique^ dans lequel s est moulée la pensée moderne, au Roman. Le procès de Madame Bovary l'a bien prouvé. Le i"' juillet 1860, une circulaire Billault invitait les préfets à sévir contre " cette littérature facile, ne cherchant le succès que dans le cynisme de ses tableaux, Timmoralité de ses intrigues, les étranges perversités de ses héros... » Cela s'est dit de tout temps et se répète encore, mais aujourd'hui avec innocuité.

Le ministre de l'intérieur faisait appel à des lois qu'on n'oserait plus appliquer contre la presse et sur le colportag'e pour frapper le roman-feuilleton. Notre tempérament politique s'est tellement refait depuis vingt-huit ans qu'on croit relire un ukase d'après les termes dans lesquels la presse est appréciée par la circulaire Billault : « A côté des feuilles politiques lui prêtant leur publicité en échang'e des abonnements qu'elle peut attirer ou retenir, nous avons vu surgir une foule de petites publications, uniquement consacrées à l'exploitation de cette littérature malsaine, et la livrant chaque semaine à vil prix, par centaines de mille exemplaires, à l'avidité des lecteurs. >/ — Quel droit le ministre, c'est-à-dire le bras séculier, s'arrogeait-il là de flétrir la presse et la littérature ? voilà des mœurs auxquelles nous ne sommes plus habitués et qui répugneraient

aux adv^ersaires les plus armés du régime actuel, accoutumés à la liberté.

L'Empire, forçant les Lettres à se replier sur elles-mêmes, proscrivant toute théorie sociale ou politique des livres dimagination sur le modèle de ceux de madame Sand et d'Eugène Sue, — ne permettant déjouer Le Juif errant qu3.\)rè^ des coupures qui châtraient le caractère du roman, — limitant l'invention dans le cercle étroit de l'observation morale ou de la description pure et simple, favorisa, sans le vouloir^ un mouvement qui ne lui était pas hostile au début.

Persécutant le réalisme, il le mit en vedette. Champfleur}' put dire un jour : « on me discute, donc je suis.» On faisait plus que de le discuter, on le proscrivait aussi. Les Amoureux de Saiufe- Périiie, un doux et spirituel tableau de mœurs bourgeoises, étaient suspendus dans la Presse, sous prétexte que cet Asile de vieillards était une Maison impériale. La Succession Le Camus se voyait interdire le colportage, parce que l'auteur y avait mis, au fond d'un jardin, une statue de curé, barbouillée de confiture par un garçonnet et une fillette, qui s'asseyaient sur ses genoux. On en tolérait la vente dans les librairies, mais on la lui refusait dans les gares, ce qui faisait dire à Champfleur}^ : '< Mes livres ne sont donc dangereux que pour les vo3'ageurs qui pren-

nent le train ? » C'était lui couper les moyens d'existence, aussi indispensables à l'homme de lettres qui ne vit que de sa plume, qu'au censeur appointé qui se venge de ne pas vendre ses livres en entravant ceux dautrui.

La responsabilité d'ailleurs de ces préjudices matériels, portés au libre exercice d'un art, remontait plus haut que la censure. Cette dernière était heureuse d'exercer les fonctions de bourreau, mais elle subissait aussi des pressions du dehors et servait, en accomplissant son office, des rancunes personnelles. Pour une de ces raisons dont le fin mot n'a pas été dit, la Mascarade de la zu'e parisienne, un grand roman à la Gil Blas, où Champfleur}' flagellait en vrai Picard, par des traits ironiques très sanglants et trop ressemblants, des aventuriers, des intrigants de toute nature, fut arrêtée dans l'Opinion nationale ^ à la description très innocente aujourd'hui du café du Géant.

Champfleur}' fit remonter d'abord le coup qui le frappait à une sorte de personnage influent, M. D. ., puis à des \engeances féminines. Il préméditait depuis longtemps ce roman et l'échafaudait sur un dossier considérable de notes, prises d'après nature. Le document disparaissait ensuite devant l'œuvre. J'ai été témoin de la façon dont la Mascarade^ lentement conçue, avait été com-

posée, puisque j'en copiais les feuillets, tous les matins, dans le cabinet de l'auteur, à mesure qu'il les achevait.

3lon ami Jules Levallois, le critique littéraire de tant d'honneur, qui exerçait en même temps les fonctions de lecteur au journal de Guéroult, a cru que Champfleury écrivait son feuilleton au jour le jour, parce qu'il n'en envoj'ait que des morceaux à la fois. C'était peut-être une malice de sa part pour dissimuler ses audaces à la rédaction.

L'éminent critiquede l'Opinion nationale ck bien voulu tenir compte, avec une impartialité qui m'honore, dans ses Mémoires d'nn Critique, des observations que je m'étais permis de lui adresser sur la manière de travailler de Champfleury.

Les adversaires systématiques du réalisme se récrièrent, dans le Figaro et ailleurs, à l'endroit des peausseries de chats, complaisamment étalées au début d'un roman qui devait s'appeler d'abord le Miroir dn faubourg Saint- MarceaiL. L'envers « bleuâtre couleur d'opale » d'une peau de chat peut s'admettre dans un tel milieu, aussi bien que les tons irisés et chatoyants de la poulpe mollasse, dans la Mer de 31ichelet.

Le réalisme n'était pourtant que l'ancêtre, non le père^ du naturalisme. Il reste à ce dernier ce que l'Assemblée nationale de 1789, avec ses trois

Ordres et sa triple formule, qui reléguait le roi au troisième rang, mais Tacceptait encore, fut à la Convention et au jacobinisme qui auraient guillotiné Mirabeau.

Le réalisme ne demandait- qu'à appliquer ses moyens d'observation à Tordre social, quel qu'il fût, sans parti pris politique ni religieux. Il eût dit volontiers à cette époque : -r La politique, voilà l'ennemi. » On en signalerait à peine quelques velléités. Champfleur}" eut l'audace, en 1856, dans sa propre Gazette, qui eut deux numéros, la Gazette de Champfleiiry^ d'écrire : « La France est une bouteille de Champagne, dont l'empereur est le bouchon. /> Le juge d'instruction s'en mêla. Champfleury donna des explications adroites, comme un de ces bourgeois qu'il a tant raillés, pris au piège et qui n'aiment pas à tomber dans de tels traquenards. Le pouvoir avait bien tort de lui chercher des chicanes, car lui, de son côté, ne lui en aurait pas cherché. Quand on le mettait sur un de ces terrains brûlants, qui passionnent l'opinion, il s'y montrait d'une naïveté extrême ou coupait court avec un sourire tranchant qui, dans ces moments-là, perdait de sa douceur. On avait fait \ibrer à son oreille une note discordante. Un jour que je l'entretenais en tramway du scrutin de liste par opposition au scrutin d'arrondissement, 'f regardez donc, me dit-il. le

roman que lit si attentivement cette jeune personne, assise dans le coin...// Il y avait matière à observation, pour un vieux disciple de Balzac. C'était le véritable emploi du temps, sur la plateforme d'un tramway. Je compris ma bévue, et la corrig-eai en lui racontant que, dans le train de Compiègne. un voyageur en face de moi, le matin, riait tout haut et tout seul du livre qu'il lisait. C'était le Secret de M. Ladureati.

Une autre rencontre d'omnibus, racontée par lui-même, peut servir de prototype à ses œuvres. Il prenait alors pension l'été, à Neuilly, chez le docteur Pigeaire, qui tenait un établissement d'h^-drothérapie, dans le voisinage de Théophile Gautier, et donnait en outre des séances de magnétisme. — L'hypnotisme n'est venu que plus tard. — Champfleury put v noter des observations pour son roman de la Mascarade pai'ïsiewie^ où il a débiné certains trucs.

Un bas bleu l'ennuyait à table d'hôte (i i, mais la gaieté reprenait vite le dessus au dehors. Nous relevons cette anecdote dans ses Notes intimes (2) :

(i) «... Non, moi si difficile à vivre, si volontaire et si indépendant, vous n'imaginez pas dans quelle société de femmes, de filles, de tables tournantes, de magnétisme, de bavardage et d'hydrothérapie je suis plongé quatre mois de l'année. Plaignez votre ami qui rit en vous écrivant ceci, parce que, au fond, la raillerie l'emporte ; mais que cette raillerie s'achète cher, grands dieux ! » (Lettre à Max Buchon, 185^').

'2' Souvenirs et Portraits de Jeunesse, un vol. grand in-i8, Paris, Dentu, 1872.

UNE AMITIK

En quittant Neuillv, une aventure d'omnibus m'a fait oublier mes fatigues de travail. Une jeune fille, la mine éveillée, est montée en voiture. C'est une petite femme de chambre, qui va à Paris porter un panier plein de choses. Comme je la regardais, elle sourit : je souris à mon tour et, quoique embarrassée, elle souriait davantage encore. Une bossue entra alors dans Tomnibus et ouvrit une grande lettre dont chaque ligne semblait indiquer de comiques nouvelles. Cela redoubla ma gaieté c[ue la petite femme de chambre partageait en se cachant la figure. La bossue qui nous regardait paraissait heureuse de voir des gens d'aussi bonne humeur. Un de mes voisins tenait à la main un gros bouquet ; je lui demandai la permission de prendre deux roses. La première, je l'offris à la petite femme de chambre, la seconde à la bossue. Chacun, dans la voiture, nous regardait en souriant ; le conducteur lui-même. La petite femme de chambre mit la tête à la portière pour se laisser aller aux éclats d'une folle gaieté, et les chevaux piaffaient comme s'ils avaient partagé la joje des voyageurs.

Dans le récit de ïhéramène, ils se conformaient à la triste pensée d'Hippolyte. L'Empire faisait donc la guerre au rire en traquant le réalisme.

En ce temps-là, ce mot sappliquait à tout ce qui a créé véritablement la littérature du second Empire, sans procéder de la fameuse formule si spécieuse, comme l'écrivait Sainte-Beuve à 31. Duru}^ du Vrai, du Beaic et du Bien. Dumas fils, Emile Augier, sortaient du cliché. On rompait même avec la tradition romantique, naguère si imposante. Les efforts de Rouvière et de Vacquerie

ne parvinrent pas à y ramener. Jamais la littérature n avait été à ce point l'expression des mœurs. Sainte-Beuve fut taxé de réalisme pour avoir écrit deux articles sur Madame Bovary et Fanny^ dans lesquels il ne répudiait pas ces études nouvelles de passion, découpées en pleine réalité.

Champfleur}" était plutôt, dans le roman, de Técole de Labiche. Il s'en tenait à l'étude des passions plus attendries que violentes, forçant quelquefois le grotesque. Il répugnait à certains excès littéraires, et n'aimait pas le monde des filles.

Le charmant esjDrit de madame Charles Reybaud sympathisait avec le sien. Le docteur Yvan, qui partageait les amitiés de madame Re3'baud, voulut ménager à Champfleurv un puissant protecteur au Palais-Royal. Le prince Napoléon ne manqua pas de se tromper sur l'étiquette et de confondre le romancier bourgeois avec ses amis de Cour, qui fréquentaient au moins la sienne : '■' Je n'aime pas le réalisme », lui dit-il. Ce n'est pas quand on est en pleine mêlée qu'on fait des leçons de stratégie. Champfleury aurait pu faire valoir ses tendances littéraires, différentes de celles des amis du prince. Ce peintre des mœurs mo3'ennes et provinciales, qui s'efforçait de les rendre dans un style approprié. — et qu'on accusa pour cela de manquer de style, parce qu'il tirait le sien du

52 cxE A^riTii'; a la d arthkz

sujet même. — ne pouvait plaire, en effet, ni se complaire dans un milieu aussi contraire à sa propre nature.

En 1^53, il disait de lui-même dans une lettre à son ami Max Buchon : '" jMa façon d'écrire paraît aux gens tellement plate parce qu'elle est simple, qu'ils ne se doutent pas une minute de ce qu'il y a de travaux dans cette langue naturelle. »

C'était l'esthétique de Champfleur}-, qui ne trompait pas le public (i).

(i) Dans l'épilogue de sa Comédie de V Apôtre (1886), il dit encore : « Le non-style, un vêtement que j'emploie de préférence pour habiller mes personnages. . . »

Max Biuhon. — La Soupe au fromage. — Duranty. — Conseils à un jeune écrivain. — Brevet de poète lakiste décerné par Victor Hugo à Max Buchon. — Le poète franc-comtois exilé par le coup d'Etat. — Portrait de Buloz. — Un article sur Wagner à la Revue des Deux Mondes. — Intervention de Sainte-Beuve. — Le roman de Max Buchon, le Matacliin, reçu à la Revue des Deux Mondes.

Le nom de Max Buchon a tenu la plus grande place dans lamitié de Champfleury pendant ces années de politique comprimée où renaissaient les querelles littéraires. Ce fut la grande époque du Réalisme. Champfleur}', avec son esprit réfléchi, se souciait d'abord assez peu de ce mot d'école. Il ne 1 arbora résolument^ comme titre de son livre en i<S57, que pour expliquer ses principes sur la littérature sincère et la peinture de la vie réelle. Il y a, dans ce livre, plus d'un manifeste.

Courbet endoctrinait la jeunesse avec sa belle humeur, et menait joyeusement le branle à la

54 ^"^'^r: A.MITIK

brasserie Andler, où il prenait ses repas, dans la rue Hautefeuille. presque porte à porte de son atelier. La bande qui se réunissait là. étudiants, artistes, hommes de lettres, entonnait le chant solennel de la Soupe an fromage, dont 3lax Buchon avait écrit les paroles. Alexandre Schanne, la musique. C était la Marseillaise du Réalisme. Parmi les convives qui mêlaient leur voix grave à celle de la jeunesse, Champfleur}-, dans sa Notice biographique sur Max Buchon (i), a signalé le peintre Chenavard, " dont la philosophie consistait plus particulièrement à nier tout progrès dans Ihumanité », et le critique Gustave Planche. — Oueùt pensé Buloz ? ajoutait-il avec malignité. 3lais, presque aussitôt, se reprenant judicieusement : les deux biirgraves se demandaient peut-être, dit-il. en eux-mêmes : A quoi aboutira tout ce tapage ?

Le réalisme a pourtant alDouti, mais pas plus les jeunes barbes insouciantes, qui acclamaient le réalisme comme une nouveauté, que les deux vieilles barbes sceptiques ne se doutaient des pensées sévères que Champfleury prétendait apporter dans l'accomplissement du devoir littéraire. Il les a formulées dans ses Conseils à nn jeune écrivain^ dédiés, en tête des Grandes

(i Œuvres choisies de Max Buchon, 5 vol. gr. in-i8, Paris, Sandoz et Fischbacher, éditeurs, 1877-1878.

Figures dhier et d'aujourd'hui ( 1 86 1 ), à Duranty. qui venait de se révéler un jeune maître dans le Malheur d' Henriette Gérard (1860). Il n'est pas toujours facile de les suivre dans la pratique, mais ils restent à létat de principes indéracinables, quand on en a fait son vade-mecunt au début de la vie littéraire. Ce sont des théories jacobines en littérature ; c'est presque de la prêtrise :

" Ne fais jamais de concession à personne. :>

" Tâche dètre pauvre. Tu es riche, dépense " vite ton argent pour demander ta vie aux '< Lettres. // (Je crains que le pauvre Durant}', s'il fut jamais riche, — je ne l'ai pas connu tel, — n'ait pris, par la suite, ce conseil trop au pied de la lettre. )

'' On te demande un article sur la paix, fais-le " sur la guerre, si tel est ton avis, quand même '•' tu amènerais la ruine du journal. » (Voilà ce qu'aucun journal n'aurait toléré sous l'Empire — à moins de chercher un prétexte pour se faire sauter, — et qu'il tolérerait encore moins à présent que la presse est libre et absolument maîtresse et responsable de ses opérations de toute nature.)

. Voici un conseil plus sage et d'un réconfortant à l'épreuve :

« Lis et relis sans cesse la biographie des grands écrivains et des grands artistes ; tes peines et tes privations te sembleront lég'ères. »

56 uxp: A^^riTiF.

I.e suivant est dune philosophie qui nous a toujours dépassé :

" Quoi qu'il arrive, ne t'inquiète pas de la forme du gouvernement. Ton art est régi par l'époque et la régit à son tour. » — Champfleury a donné depuis un correctif à cette pensée dans la note posthume que nous avons publiée, à propos de ses rapports avec Sainte-Beuve. Il a compris que l'indifférence en matière de gouvernement menait à la perte de la liberté de penser et d'écrire.

31onselet trouvait celle-ci outrée :

'< Une femme est un meuble dangereux dans le cabinet de l'homme qui pense. Un chat ."^erait préférable. » — L'un ne marche pas sans l'autre, dit, en ce temps-là, un critique souriant. L'auteur de Mademoiselle Maj-iette n'a même jamais donné l'exemple de ce rigorisme excessif. Un de ses meilleurs amis ( i i m écrivait, sans pruderie, au lendemain de sa mort : ''< \"ous devez aussi comme moi revoir le petit passage de Champfleury (2), la inlle mouche essuvant les assiettes du dressoir et le maître du logis souriant dans sa vareuse rouge à l'idée de quelque bonne farce. C'était un milieu simple et bon comme je les ai toujours aimés. Tout au travail et rien à la pose, avec le vif sentiment de l'art dans la simplicité. »

(i) Pourquoi ne nouinierais-jc pas Lorédan Larchcy ? (2) Rue Germain Pillon, 23, ci-devant rue Neu%'e-Pigalle.

A LA D ARTIIEZ 57

Un inflexible dans ses principes et ses vertus fut le digne confident de Champfleury, le poète franc-comtois Max Buchon, dont le seul titre littéraire n'est pas /<7 6>7//:/><? an fromage^ réimprimée dans les recueils de Chansons popnîaires ^ mais dune cuisine trop villageoise pour plaire dans les milieux provinciaux et bourgeois. J'en ai fait l'expérience. Il leur faut d'autre fumet que celui que

Lance à notre nez gourmet La soupe au fromage !

Dans ces salons de petite ville, on vit surtout à l'instar de Paris. Au contraire, Buchon était resté de Salins, autant que son savant compatriote, d'origine salinoise, Charles Magnin, dont un de ces vieux noëls salinois, recherchés par Max Buchon, consacre le nom d'un grand-oncle, le chanoine 3lagnin. Chez M. Magnin, dit Sainte- Beuve, le vin de Salins, les confitures de Salins et toutes les friandises du cru égayaient le dessert... Buchon s'attachait surtout à la poésie du cru, et il s'en inspirait dans ses propres vers. Il a mérité cette lettre, non banale, de Victor Hugo, placée en tète du Recueil posthume de ses Poésies :

<- Je vous remercie, monsieur. Je vous dois la révélation de mon pays natal. Dans ces quelques pages charmantes, vous m'avez fait connaître la Franche-Comté. Je Taime, cette vieille terre à la fois française et espagnole.

UNE A^^IITIE

}e n"ai guère fait qu'y naitre, et elle m"est aujourd'hui fermée comme le reste de la patrie. Je vous remercie de me l'avoir envoj'ée dans ce doux petit livre. Je la vois dans vos vers frais, vivants et vrais. Je vois le village, la prairie, la ferme, le bétail, le paysan, et aussi, ce qui est le vrai but du poète, le dedans des cœurs. Dans ma solitude un peu âpre, sur mon rocher, dans mon tourbillon, face à face avec ce sombre ciel d'hiver, cote à côte avec cet Océan qui est le plus redoutable des mécontents, vous m'avez fait vivre pendant plusieurs heures d'une vie aimable. Je vous rends grâce. Poète. «

Voilà un Ijrevet de poète lakïste^ décerné par le plus grand de.s poètes à celui qui bornait son ambition à '< la facilité avec laquelle quelques écrivains allemands sont arrivés à la grande publicité sans sortir de leur bourgade... >/ Il a, luimême, donné une traduction en vers du poète pasteur de l'Oberland badois, Hebel. qui fut lun de ceux dont il a dit : « Heureuses gens, habituellement en possession de tranquilles fonctions locales, et pour qui la littérature n'est qu'un luxe aimable qu ils cultivent en même temps que les fleurs de leur jardin. >>

x\ucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire, s'efforçait de lui faire entendre Champfleury. Rien ne put le convaincre. Il tournait volontiers le dos à Paris, comme un félibre provençal avec lequel il n'est pas sans analogie, sauf qu'il ne tournait pas le dos à l'instrument national, dont il se servait pour y couler ses inspirations. Il n'en em-

A LA D ArïHEZ 59

plo)"ait pas d'autre. Il y a peut-être à cela une raison qu'a dite Sainte-Beuve, répondant justement à une chicane sur les dialectes, soulevée par le poète jurassien : '•' Dans ce pays de l'Est et aux abords du Jura, ce n'est nullement la même question et le même état de choses que dans le Midi : il n'y a pas eu le même passé, des antécédents semblables, une belle langue romane autrefois régnante, entendue et applaudie depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées. Si j'ai déiini le patois du .Midi « une langue c[ui a eu des malheurs//, je me contenterai de définir le patois de Franche- Comté, « une langue qui est restée à l'état rustique et qui n'a pas fait fortune (i). //

C'est à peu près ce que dit Champfleury de la Muse de Max Buchon. Elle est restée rustique. « De la plupart de ses pièces s'échappent une saveur domestique, une franchise de touche qui ont leur charme, à condition qu'on veuille bien y pénétrer. Sans doute l'enveloppe est parfois rugueuse; mais combien de fruits savoureux dont il faut casser la noix ! L'homme a vécu de la vie jurassienne comme les anciens maîtres flamands vivaient de la Flandre... (2) »

(i) Nouveaux Lundis, tome x. De la Poésie en i86^ (Lundi 3 iuillet 1865).

(2) Certains sujets appellent la comparaison flamande. Monselet aussi a fait du flamand à sa manière, dans son fameux sonnet sur l'animal qu'il appelle c/ier ange. Dès 1862, dans son deuxième

6o UNE AMITIÉ

.Max Buchon et Courbet, deux amis de collège, avaient débuté ensemble, Tun portant l'autre. Un rare petit volume, Essais poétiques par ^lax B..., parut en 1839 ^ Besançon, avec des lithographies « qui pourraient servir de titres de romances. >/ Les grands fleuves nont pas, souvent^ d'autre origine que ces petits ruisselets.

A douze ans delà (1851), '< le peintre Courbet donnait une représentation historique, ainsi qu'il l'imprimait, des gens de son village, et lespaysans d'Ornans, assistant à l'enterrement d'un des leurs, acquéraient sur la toile une importance égale à celle de magistrats se rendant à la messe du Saint-Esprit, y.

Cette conquête des droits de l'homme, depuis longtemps acquise à l'art par les maîtres hollandais dans leurs tableaux de corporations ou de syndics, est attribuée, non sans raison, par Champfleur}', à la loi qu'il a établie ailleurs : « Ton art est régi par l'époque. >y II reconnaît, dans sa Notice biograpJiique de 1877 sur Buchon,

article sur le Poèiiic des Champs, de M. Caleniard de Lafayelte, qui a également traité du porc à^ns son poème hésiodique, le critique des Nouveaux Lundis, à seule intention d'être agréable à un poète original, dont le nom était répercuté à ses oreilles par un écho du groupe réaliste, avait dit : « Le traducteur et l'imitateur d'Hébel, M. Max Buchon, a déjà fait une petite pièce de vers grasse, rustique, bien alsacienne et flamande, intitulée tout bonnement le Cochon. ^) — Je ne sais si l'accouchement de la vache, dans la Terre, ne lui aurait pas paru par trop flamand, vingtcinq ans après.

A LA D ARTHEZ 6l

que '< le Réalisme fut une aspiration démocratique latente et inconsciente pour de certains esprits, car, vers 1848, nous étions poussés, dit-il, par un souffle particulier qui nous faisait agir sans raison apparente ; et c'est aujourd'hui seulement, confesse-t-il, que je comprends le mot de Thoré, marrétant dans la rue : '< Ne vo3'ezvous pas s'ouvrir de nouveaux horizons? // s'écriait lardent patriote. />

Ces horizons se fermèrent en moins de quatre ans.

Buchon. proscrit par le coup d'Etat pour ses opinions républicaines, se réfugia à Berne. Il s'y retira dans une petite maison de campagne, au milieu des bois, se refusant à toute soumission malgré les sommations instantes de ses amis. « Le poète vivait en sage et en philosophe ; il acceptait sa destinée, se retrempait dans les lettres et étudiait les littératures de pays nouveaux, ainsi que le faisaient à la même heure à l'étranger d'autres bons esprits, victimes des folles terreurs d'un peuple se reprenant à croire à l'autocratie et à la force brutale... >/ L'aveu sincère est de Champfleury, moins sceptique ou éclairé par les événements de 1870.

Les traductions des romans suisses de Jérémias Gotthelf (le pasteur Bitzius) et des Scènes villageoises de la Forêt noire, de Berthold Auerbach,

62 UNE a:»htié

auraient été de faibles passe-partout pour forcer les portes de la renommée en France. Buchon fit mieux : il força les portes de la Rente des Deiix Mondes en 1854, P''^ deux contes, publiés depuis chez Michel Lév3^ dans un volume de la collection à un franc, sous ce titre : En province. Scènes franc-conifoïses {i^^'è). Le Matachi'n et Le Gouffre gourmand ne passèrent pas sans assauts sous lœil inquisiteur du fondateur de la Revue., auquel on ne peut méconnaître un très g'rand sens littéraire.

Buloz était à la littérature ce que Michel Lévy était au théâtre. Ilsjugeaient tous deux en maîtres experts et critiques de ces deux arts parallèles, dont ils tenaient deux des principaux débouchés. Octave Feuillet consultait son éditeur ; on faisait venir Lév}' aux répétitions du Théâtre-Français. 31. Guizot subissait les coupures de Buloz. Sainte- Beuve les prévoyait et arrangeait son article en conséquence. Quand Buloz venait en entendre la lecture, il le trouvait à point et parfait, avec tout ce qu'il en attendait pour le succès de la Revue.

Une des précautions matérielles de Sainte- Beuve était d'éviter de faire commencer une phrase ou un alinéa par le mot mais. Outre la raison invoquée par le compatriote de A^augelas, qu'il n'est pas correct de mettre un point avant cette conjonction, l'économie bien entendue de la

A LA d'ARTHEZ 63

Revue avait dicté à Buloz que le grand M tenait inutilement, dans ce cas, la place de deux petites lettres, ce qui, répété souvent, chassait trop la copie, et il se conformait à la règle grammaticale en substituant le point et virgule obligatoire devant le mot mais. Il ne fallait pas perdre du terrain à la Revue. En vertu du même calcul, on avait adopté la suppression du t dans le pluriel de tous les mots en ant. Cette orthographe a prévalu dans la Revue, où Ton écrit toujours enfans. L'Académie elle-même, où menait la Revue des Deux Mondes, n'y vit jamais rien à reprendre. On s'accordait seulement à trouver que la Revue fuangeait trop.

Le dispensateur de la gloire cherchait son intérêt, et n'y mettait aucun parti pris, quoi qu'on en ait dit. Il ne repoussait pas S3'stématiquement une œuvre nouvelle., mais il la passait à son terrible crible.

Fruste^ peu conimode, autoritaire, d'une irritabilité qui ne connaissait pas la résistance, et qu'aiguillonnaient ses propres infirmités, sourd et borgne, d'un travail acharné, forcé de se doubler du côté de l'ouïe et de la vue, il aurait voulu encore que le malheureux secrétaire de la Revice devinât les sources cachées.

11 n'est si puissant autocrate qui n'ait à compter avec ses proches. Tout pouvoir personnel a son

régime parlementaire dans sa propre famille. On a toujours auprès de soi quelqu'un qui partage l'Etat avec vous. Dans les questions musicales, Buloz avait son beau-frère, Henry Blaze, propre fils de Castil Blaze, voué, par conséquent, à la tradition rossinienne. En i86g, un jeune écrivain alsacien. M. Edmond Sch.uré. demanda à Sainte- Beuve une lettre d'introduction auprès de Buloz, sans en donner exactement le motif. Sainte-Beuve crut qu'il s'agissait de la succession de .M. de Mars et envo3'a la lettre. Quelques jours après, Buloz se présenta chez Sainte-Beuve, avec lequel il \'ivait en bons termes. Sainte-Beu^•e ne laissait guère passer une année sans publier un article à la Revue. Le dernier, qui avait beaucoup plu à Buloz. était celui sur Jean-Jacques Ampère. La visite de Buloz tombait à l'improviste. On ne l'attendait pas. Sainte-Beuve faisait une courte promenade sur le boulevard 31ont-Parnasse. Buloz demanda si M. Troubat était là. Le secrétaire travaillait dans la chambre du maître.

— Pourquoi, lui dit Buloz, Sainte-Beuve m'at-il envové un article sur Wagner ? Il sait bien que je ne peux pas le mettre... et c'est dommage, car l'article est excellent... mais nous ne pouvons pas présenter Wagner sur ce ton admiratif dans la Revue... la Revue est rossinienne .. Sainte- Beuve le sait bien .. pourquoi m'a-t-il recommandé 3L Schuré ?

A LA d'aRTHEZ 65

J'expliquai que Sainte-Beuve ignorait qu'il s'agissait de Wagner dans la demande de M. Schuré.

— Mais pourquoi ne mettriez-vous pas l'article, me permis-je de dire, puisqu'il est bon ?...

— Hé ! c'est mon beau-frère qui s'y opposera... Buloz, si jaloux de nouveautés pour la Revue,

redoutait une innovation musicale pour son intérieur de famille.

— Ou"ont-ils donc, maintenant, avec Wagner ?. . c'est Champfleury qui a remué tout cela... ce Champfleury (c'était presque de l'attendrissement), je lui avais ouvert la Revue, il a préféré courir l'aventure... après Courbet, Wagner...

Le fait est que Champfleur}^, après avoir publié trois Sensations de Josquin dans la Revue, n'avait pas voulu se laisser briser plus longtemps par la discipline rigoureuse de Buloz. Sa nature indépendante avait regimbé.

Avec toute la politesse que je pus y mettre, et qui était de mon devoir dans le cabinet de Sainte- Beuve, car j'étais assoupli aussi, mais à une autre discipline : « Champfleury, dis-je^ est mon ami... Il m'a initié... j'ai fait campagne près de lui aux représentations orageuses du TannJiauser, en 1861... »

Buloz réprima vite son étonnement de trouver

un wagnérien de la première heure dans le laboratoire de Sainte-Beuve. Il navait pas à discuter avec moi, mais le maître, de retour, vint à la rescousse.

— Pourquoi, dit-il. n'inséreriez-vous pas cet article ?... je ne serais pas fâché de lire une étude approfondie sur Wagner que je ne connais pas...

— C'est cela, finit par dire Buloz ébranlé : je mettrai une note en tète pour expliquer cette dérogation à la Revue^ et je le ferai passer en une fois, quoiqu'il soit long et contienne deux parties, pour neutraliser lintervention de Blaze. . .

L'article de M. Schuré parut le )5 avril 1869.

Blaze de Bur}" simagina et me dit, par la suite, que Sainte-Beuve avait voulu lui jouer un tour. vSainte-Beuven"}' avait pas même pensé. 11 navait pas de ces malices, et réservait les siennes pour ses articles.

Le meilleur ami de 31ax Buchon, Champfleury, avait le calcul adroit et faisant face à l'ennemi. Le poète franc-comtois, ami de Courbet, jouissait aussi, de loin, en 1854. d'un prestige qui. sans trop briller à l'œil calme et froid du directeur de la Revue, n'en prenait pas moins une certaine importance, en ces années-là^ dans un Recueil d'opposition aussi considérable. Unexiléde plus, à côté d'Esquiros et d'Emile Deschanel^ grossissait le groupe des ennemis de l'Empire dans la

Revue des Deux Mondes. Ces raisons n'eussent pourtant pas prévalu auprès du dictateur^ s'il n'eût trouvé dans la littérature de Max Buchon, que lui apportait Champfleury, des éléments dignes de la Revue. '< C'était l'époque, dit ce dernier, où madame Sand, faisant volte-face, abandonnait ses plaidoyers un peu trop prolongés sur l'adultère et entrait résolument dans la vie berrichonne, avec les décors de sa contrée natale, en transportant dans le cœur des paysans, non pas ce qui y était tout à fait, mais ce que le romancier souhaitait qui y fût. »

Rien de moins apprêté que l'idvlle en prose du MatacJii'n. Les paysans de Buchon manquent d'afféterie. L'art ne s'y sent pas, tant ils sont naturels. L'absence de prétention en fait justement un chef-d'œuvre, dicté à l'auteur par toutes les tendresses d'un cœur resté pur et d'une sensibilité exquise. L'amour du pays natal s'y retrempe dans la poésie même du terroir regretté. Buchon le revoit de loin. Le moindre détail acquiert sa valeur ; les crudités même, de celles qu'offre la nature quand elle ouvre son sein, 3^ sont en leur place. Ce n'est pas de l'art de ville, ni de salon. Elles peuvent répugner à certains goûts blasés ou qui feignent de le paraître. Aucune n'y choque l'honnêteté. On se prend d'attendrissement pour les personnages du Mafachni., dont la vie très

simple est rendue intéressante et sympathique par un poète, qui a emporté en exil le coin de province aimée, où il est né.

Buchon nest pas sans analogie avec ces peintres, dont Champfleury a dit : « Les Le Nain sont des esprits mélancoliques, graves, parlant sagement^ réfléchis, peu actifs, lourds, étudiant les paysans à la ferme, jamais au cabaret... ( i ) »

Sauf le cabaret qui se retrouve dans le Maiachïn, il V a un peu de tout cela dans l'œuvre de Max Buchon. et dans ^lax Buchon lui-même.

La diplomatie de Champfleur}-, qui lavait très fine, convainquit Buloz, à qui n'échappaient pas les qualités sérieuses du conteur franc-comtois. Sa tactique intéressée était d'exiger des coupures, qui rabattaient la valeur de la copie reçue à corrections. Le MatacJiin en comportait nécessairement par quelques peintures de cru, trop sincèrement campagnardes. Champfleury conseilla à Buchon de passer, pour son début, sous les fourches caudines du rude savo3'ard, qui avait à ménager son public et ses auteurs doctrinaires. Buchon, tout résistant qu'il fût de caractère, comprit qu'il valait mieux se rendre. Champfleur}-, redoutanttoujours de nouvelles entraves de Buloz,

(i) Les Peintres de la Réalité sous Louis XIII. Les frères Le Nain, par Champfleury. Un vol, in-S", librairie veuve Jules Renouard, 1863.

mettait tout son esprit à les mettre d'accord. — Buchon lui en témoigna sa reconnaissance dans la dédicace de son volume (1858) à ses oncles Pasteur (de Vuillafans). — Je ne sais si ces Pasteur étaient de la famille de l'illustre savant. On ne s'appelle pas impunément Pasteur, dans ce paN's d'Arbois. sans être un peu parents.

.^^'^«^ ;^*^4.- .-^^it- .-ix^«.- .~ix^^ .-^

Intélieur de Champfleury. — Sa vie sobre et rangée. — Jugement de Lorédan Larchey sur lui — La célèbre page du Otutiior mise en musique par M. Boisseau. — Baudelaire à diner chez Champfleurv. — On n"y parle que littérature et arts. — Même conversation avec Murger. — La Faïence des Médicis. — Rôle de comparse auprès de Champfleury. — Catalogue de ses collections par Paul Eudel. — Le blason de la Révolution. — Esprit précurseur de Champfleury. — Notes qu'il a fournies sur lui-même à M. Cuvillier-Fleury. — Biographie de Max Buchon.

Champfleury s'était fait de bonne heure l'habitude dune vie sobre, rangée, régdée. Il savait le prix du travail et le pratiquait régulièrement toute la matinée. Ses amis nallaient pas le voir avant une heure. Tl prêchait d'exemple le conseil qu'il donne à Durant}" : '^ Refuse toute partie de plaisir aujourd'hui si elle doit empiéter sur cinq minutes de demain. » C'est ainsi qu'il entendait la vie d'homme de lettres, il ne la croyait pas possible autrement. La sienne resta toujours digne, comme me l'écrivait, au lendemain de sa mort, le meilleur juge en pareille matière, Lorédan Larchey.

lin 1858, lami. mon compatriote Soûlas, qui nous avait rapprochés à Montpellier, me conduisit rue Germain Pillon^ où Champfleury demeura jusqu'à son mariage en 1867. Il s'était créé, au fond d'une impasse, peuplée de petits ménages, un intérieur d'artiste, reflétant sa propre pensée. Pas un bibelot inutile, placé là pour remplir les vides : pas de fausse élégance, rien de mondain ni de bourgeois, tout y rompait avec la banalité ignorante et discordante. On était dans un cabinet d'étude où s'étalaient, sur les meubles et sur les murs, les goûts et les tendances du maitre. Toute prévention tombait contre le culte des images dans ce petit temple d'un art particulier, sans éclectisme ni puritanisme, où de jo3'euses et facétieuses faïences, à portée satirique, de calmes tableaux des Le Nain, de grands fauteuils droits à oreilles, comme on en avait vus dans la Succession Le Cavius, un doux paysage de Chintreuil, un buste en terre cuite de la déesse Raison, aux lèvres minces, au-dessus d'une bibliothèque, déjà remplie de brochures ad hoc^ témoignaient de travaux encore à leur éclosion.

Ce sanctuaire du Réalisme donnait sur une cité, coupée de jardins, où il fut loisible à Champfleury de prendre des notes utiles sur les mœurs des Chats^ pour le livre qu'il voulut bien me dédier en 186g. L'un de ses voisins était le poète-

peintre Auguste de Chatillon, qu'on voyait les soirs d'été, assis, fumant sur le pas de sa porte.

Les soirées de ChampfleurN'- se passaient souvent devant son piano à étudier de vieux airs pour son recueil de Chansons populaires. Le violoncelle, accroché au mur, au-dessus du piano, n'était plus qu'un survivant des Quatuors de f Ile Saiiit-Louis. Champfleur}' y avait renoncé parce que, dit-il dans la dédicace de son étude sur Wagner au romancier Barbara. « les efforts nerveux dépensés au service de la musique étaient autant de perdus pour le roman... (i) // 3lais il eut l'intime joie, en 1878, de voir sa prose si connue et si expressive : « Rien n'est plus imposant que de voir quatre musiciens devant leurs pupitreSj » traduite en un véritable Quatuoi', sous ce titre Quatuor pittoresque., par un éminent musicien, premier violon de l'Opéra. 31. A. Boisseau.

Champfleury, mis en musique^ c'est à quoi ses plus vulgaires détracteurs ne s'attendaient pas, mais ce qui n'a pas étonné Banville lui-même, qui n'avait pas cessé de l'apprécier, à travers leurs luttes de jeunesse.

Vers le temps de la bataille wagnérienne, Baudelaire, qui fut aussi un combattant de la première heure, dînait un soir chez Champfleury. On causa art, littérature, peinture, musique, avec

;i; Grandes Figures d'hier et d'atijourd'hiit.

une conviction pénétrante^ — la seule c[u'il.s eussent. — Ils en parlaient en hommes de principes (i).

Quelle initiation pour un jeune provincial, échappé à la politique, qui se destinait à la littérature ! J'épousai en une soirée la cause de Wagner et de 31anet.

Pour la première fois, j'entendis parler par Baudelaire de l'intérieur de Sainte-Beuve, d'une façon si particulière, si intime, si affectueuse, que lorsque je fus enlevé à Champfleury par le docteur Veyne pour devenir secrétaire du grand critique, je ne crus pas entrer dans un monde nouveau. Il me sembla que je le connaissais déjà. Je ne fis que changer de littérature, sans changer d'assiettes. Je revenais dîner tous les dimanches dans la faïence républicaine.

Il a fallu de tout temps à Champfleur}- un bon compagnon, un peu passif par lui-même, une de ces utilités disponibles, qui sont les stagiaires des hommes supérieurs. Champfleury avait la

(i) La même fortune m'était échue avec Murger, du temps que je copiais chez Champfleury la Mascarade de la Vie parisienne. 11 me fit diner avec l'auteur de la Vie de Bohème. La conversation roula tout le temps entre eux sur la littérature, la peinture et principalement la musique, dont tous deux raffolaient. Cette bohème n'eut jamais d'autre préoccupation que l'art, et elle s'est appelée Champfleury, Murger, Bonvin, Chintreuil... (Voir en appendice, à la fin du volume, mes Souvenirs sur Murger).

UNE AMITIÉ A LA D ARTHi:Z 75

maîtrise nécessaire pour dresser une nature seconde à être son déversoir d'idées. Il avait besoin, près de lui, d'un esprit docile qui comprît et suivît le sien, très capricieux et très actif, plein d'initiative. Sa Nouvelle posthume, qu'a publiée la Nouvelle Revtie (i), Mon ami Roblfii, est un peu le portrait de l'un de ces caractères de cire, auquel il avait donné son empreinte et dont il fit le témoin de sa vie et quelquefois le complice de ses gaietés folles.

Champfleury se ressouvint toujours du temps où Balzac lui écrivait : " jMon cher monsieur, si l'on donne la Reine des Carottes avant le 16, faites-moi manger de ce légume littéraire en m'avertissant et me donnant une place. // Il portait l'esprit funambulesque à la ville, et l'appliquait avec un imperturbable sang-froid. Ses propres victimes venaient se plaindre à lui de ses mystifications anonymes. Un soir, au Casino- Cadet, il allongea un coup de poing sur le chapeau d'un vieux paillard, qui regardait de trop près les jambes des danseuses, levées comme des encensoirs. C'était un ancien élève de Talma, qui prit à témoin un quart d'heure après, sur un ton tragique, Champfleury lui-même de l'outrage qui venait de lui être fait. La consigne, dans ces moments, était de ne pas éclater de rire.

(i; N"* des 15 mars, i'-' et 15 avril 1893.

Le rôle de comparse n'était pas toujours facile à tenir, surtout quand il fallait jouer seul et remplir le premier emploi, comme dans la Faïence des Médicis ' Fragment des Mémoires du secrétaire d'un hoiiune illustre \^ cette histoire machiavélique qua racontée lauteurde l' Hôtel des Commissaires priseurs (i .à peu près comme elle s'était passée. Il la légèrement transposée et s'est donné de la ressemblance avec Balzac. Le coup avait été réglé et machiné, comme une pantomime, dans son cabinet.

Ce fut sa façon de se débarrasser d'un bas-bleu qui le poursuivait de ses manuscrits, et qu'il retrouvait encore lui soufflant ses assiettes chez les marchands. Le bric-à-brac sans discernement envahissait déjà nos mœurs, et la dame en question allait sur les brisées de celui qui ne s'entourait de ces curiosités que pour en tirer un enseignement utile à tous.

Les Catalogues de ses outils de travail, méthodiquement rédigés et précédés dune Biographie étendue et explicative par Paul Eudel. firent enfin comprendre aux amateurs du beau et du joli pourquoi Champfleur}' attachait tant d'importance à des assiettes grossièrement peintes, mais expressives, qu'il appelait le blason de la Révolution. C'étaient les armes parlantes du peuple, son mu-

(ij Un vol. gr. in-i8, E. Denta, 1867.

séeet son enseignement supérieur. \J Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution, (1867) et X Histoire de l'Imagerie populai7'e ( 1 86g ), longuement conçues, sont sorties de cette idée philosophique. — La moue et le dédain bourgeois, que je vis afficher la veille encore de leur dispersion, à l'hôtel Drouot, pour ces témoins, rassemblés avec tant d'amour et de persévérance, d'une branche d'art populaire, qui eut sa raison d'être autrefois, me donnèrent une pauvre idée des prétendus amateurs, qui parlaient grand Art. — C'est l'art du peuple, disais-je. .Mettez-vous à sa portée ; c'est là qu'il a appris à lire les premiers principes de la Révolution. — La journée du lendemain donna raison aux amis de Champfleury, accourus pour la vente. Elle dépassa vingt mille francs, plus qu'on n'aurait osé espérer, et le musée Carnavalet s'enrichit du magnifique encrier de Camille Desmoulins, que Champfleur}' avait un jour installé chez lui comme la plus belle pièce de sa collection.

C'est Champfleury, je le répète, qui a mis la faïence révolutionnaire à la mode. On la trouve maintenant accrochée dans toutes les salles à manger qui se respectent, à côté de derniers arri\'ages de Chine à bon marché ou de pseudo-produits de Sèvres. Les maîtresses de maison tâchent d'harmoniser tout cela, sans se douter des effroyables

cacophonies que font à un œil exercé ces accouplements mal assortis ; mais le courant y est,

Champfleur}^ a vu l'avènement de toutes ses idées et inventions sans en profiter. Dans un dossier destiné à M. Cuvillier-Fleur}^ qui l'engageait à concourir, en 1882, pour le prix Vitet à l'Académie française, il a résumé philosophiquement sa vie militante dans une note inachevée (rien n'est plus facile que de la compléter) :

Ce qu'il y a de particulier dans M. C. (c'est ainsi qu'il se désigne), c'est son détachement de tout intérêt, c'est son abandon de tout ce qu'il a découvert.

Il trouve le réalisme et combat pour la doctrine, jusqu'à ce que les naturalistes s'emparent de ses idées et en battent monnaie.

Il est le premier à parler de l'art de la Révolution : il veut en faire un Musée ; son élève M. do Liesville fonde le Musée révolutionnaire à Ihotel Carnavalet.

Il découvre la Caricature antique en 18.. ; les universitaires se lâchent, M. Chassang en tête ; arrive M. Georges Perrot qui publie . . ,

Voilà quatorze ans que M. C. organise le Musée de Sèvres où le public ne va pas, comme il serait bon que le Louvre organisât ses collections ; ne soyez pas étonné le Jour où M. C. quittera son musée, C|ui l'aura empêché d'écrire tant de romans !i).

La vie de M. C. s'est dispersée en luttes : pour Balzac, pour Delacroix, pour Courbet, pour Wagner, pour Manct ; mais aussitôt qu'il pressent une église, un dogme, ce diable d'homme disparait et on ne le voit plus dans l'église.

C'est un chercheur, un trouveur qui se dégoûte trop tôt de ses trouvailles.

(1} Il ne l'a pas quitté, il y est mort en J889.

A LA d'arthez 79

Naturellement, Champfleury n'eut pas le prix.

Un académicien avait dit : " I/Académie doit encourager et non récoutpenser. »

Champfleur}' répondit : « Il (le prix Vitet) fut donné en 1881 au chansonnier... âgé de... ans. Etait-ce pour l'encourager ? //

Des sentiers battus l'eussent mené plus sûrement à la fortune. Il a bien fra3'é d'autres voies qu'il n'en indique dans cette autol:»iographie sommaire. L'amour de l'art populaire et de tout ce qui s'y rattache, inné chez Champfleury, fit de lui le peintre des pauvres gens. Son roman, les Oies de Noël, devenu plus tard f Usurier Blalzoi^ qui paraissait dans la Voix du peuple de Proudhon (i), est plein de ce qu il appelle " le musée des pauvres», c'est-à-direde chansons villageoises, de complaintes et de l'enseignement que peut offrir la vieille imagerie. Il couvait déjà en pensée le volume des Chansons populaires des provinces de France (2), qui ne parut qu'en 1860, et fut une initiation à cette poésie du peuple, qui n'a rien de commun avec l'esprit de café-concert. Il ne recueillait que des snnples, dont la métrique et la poétiques'adaptent naturellement au sentiment

(i) N"- du 8 janvier nu 31 mars 1850. — Voir à ce sujet l'anecdote que raconte Eugène de Mirecourt dans la Biographie de Cliamplleary (1835I.

(2) Notices par Chaniplîeury, accompagnement de piano par J.-B. Wekerlin, illustrations par Rida, Courbet, etc. Un vol. in-4", Librairie nouvelle, 18O0.

8o UNE AMITIK

populaire des villes et des campagnes qui les a fait naître. Cette botanique offre bien des variétés de la même espèce, qui se retrouvent dans des contrées éloignées, c-ù des vents contraires les ont poussées. Quelquefois elles reviennent à Paris sur nouveaux pieds, comme celui qui re?n?ie. qui est justement dans le Recueil. Champfleur}' ne s'occapait que de la fleur, indiquant toutefois dans d'ingénieuses notices ces phénomènes de transplantation et dorigine assez compliqués. Il en a composé une anthologie assez intéressante pour qu'une des plus jolies, rapportée du Bourbonnais, ait frappé Sainte-Beuve, qui la reproduite dans son article des Xoiiveaiix Liindfs.

3lax Buchon suivit Champfleury dans la même voie et publia, en 1863. sous son impulsion, un petit volume de No'éls et Chanis populaires de la Fi'aiiche-Cnjiitc. qui s'est agrandi depuis et forme le troisième volume de ses Œuvres choisies.

La liaison de ces deux esprits, si bien faits pour s'entendre à distance, devait remonter aux années de 1848 où Champfleury bataillait pour Courbet. Le i" mars 1851, Champfleury, dont les articles de critique littéraire, très vifs, mériteraient d'être recueillis, commençait ainsi son feuilleton du Messager de l' Assemblée :

J'ai un ami que j'aime beaucoup et que je n'ai jamais vu. Il s'appelle Max Buchon et fait des vers. Quand il en

A LA d'aRTHEZ 8i

a plein un tiroir, il les imprime en petits volumes. Les petits volumes vont où ils peuvent. Max Buchon ne s"en inquiète pas... »

Il eut à s'inquiéter, cette année-là, de mieux encore que de ses vers. Un ami, qui est aussi le mien, a raconté son exode du 2 décembre 185 1. Je reprends d'un peu haut le récit des attentats prémédités qui furent un peu partout, pendant ces années de réaction, les préliminaires du coup d'Etat. Je laisse la parole à son compatriote jurassien.

En 1848, Buchon, apprenant la proclamation de la République, s'était écrié : 'r Eh bien, on la défendra. // Huit jours après, à l'aide d'une presse mal outillée et de caractères usés, il publiait le premier numéro du Dc'jnocrafe salinois.

Pendant dix-huit mois, il porte à lui seul le poids de la rédaction, déplovant toutes les qualités du journaliste français, vraiment digne de ce nom. Doué à un haut degré du sens politique, prêt à écrire n'importe sur quoi, à toute heure, à toute minute ; ayant la promptitude, le trait, la clarté ; exerçant avec une implacable sévérité les justices du bon sens et les revanches de sa passion, seul il faisait face à trois adversaires et s'en faisait craindre.

En juin 184g, le Démocrate salinois tomba sous le coup de trois poursuites dirigées contre son rédacteur, qui était transféré de Salins à Besançon, entre deux gendarmes, la chaîne au cou, et de Besançon à Lons-le-Saunier, où il était en fin de compte acquitté par le jury sur les trois chefs de prévention retenus contre lui.

A sa sortie de prison, Buchon. fatigué sans

doute dp luttes stériles qui ne satisfaisaient plus son esprit, retourna à ses travaux littéraires et renonça à la politique.

Depuis deux ans, il vivait dans la retraite, quand tout à coup il apprit par quelles réjouissances on célébrait l'anniversaire de la bataille d"Austerlitz.

Un 2 décembre était effacé par un autre.

Buchon ne conçut d"abord aucune inquiétude ; il espérait avoir donné suffisamment de s:a2:es d"apaisement pour se croire à l'abri de toute recherche ; mais, un matin, avant le jour, il entendit un cliquetis darmes à sa porte : sa maison était cernée et toute fuite impossible. 11 alla se blottir dans une petite armoire à bois ; on se livra à une perquisition qui dura deux heures ; le moindre recoin fut lardé, ses tonneaux furent défoncés ; le commissaire de police fureta dans son armoire, lui frôla même le genou de la main. (Ce commissaire n'était pas fort, ou Ton peut croire qu'il y mit de la bonne volonté. Cela s'est vu de la part de magistrats, à qui répugnait cette sale besogne d'arrêter des républicains, qu'ils savaient être d'honnêtes gens.) (i)

Buchon allait se rendre... il ne fut pas découvert. Prévoyant que, à la nuit, les perquisitions recommenceraient avec une nouvelle fureur, il eut l'audacieuse inspiration de sortir en plein midi ; il s'échappa sans encombre de la ville, gagna à travers bois la frontière et quitta la France pour n'y rentrer qu'après six ans d'exil. (2)

(i) Je demande à l'autenr pardon de la parenthèse que j'introduis ici. Elle m'est dictée par l'expérience.

l'a" J'emprunte cette narration à un article de M. Ch. Baille, de Poligny, écrit le lendemain de la mort de Buchon et paru dans le journal h Doubs du 18 décembre 1869. — M. Baille, un savant, plein d'estime pour l'exilé, nest pas un homme à passions politiques. — La même brocliure me donne l'âge de Max Buchon : il était né le 15 avril 1818, « dans Tâpre et fière vallée de Salins, v, H avait quelque chose de sa vallée.

Dans sa Notice de i^j'. Champfleur}' a fait ce portrait de son ami, mort depuis huit ans.

Il fallait être de bien bonne trempe pour laisser après les années écoulées, — surtout celles que l'on venait de passer, — une impression aussi vive chez un lutteur aguerri qui venait de perdre sa fille et sa femme :

Fils d'un ancien militaire, Max Buchon en avait gardé Tempreinte autoritaire ; une sorte d'estafilade, qui sillonnait

Tune de ses joues, semblait une ancienne cicatrice de couj)

84 IXF. AMITIl'; A LA D'ARTHKZ

de sabre, et la physionomie résolue de l'homme faisait penser à quelque capitaine d"infanterie, retiré dans ses foyers avant lâge ; mais cette impression ne venait que d'un premier aspect. Les yeux qui étaient bons, purs, bien regardants et malgré tout songeurs, conservaient trace des mélancolies d'un enfant dont la jeunesse a été douloureusement comprimée. Le poète, privé tout jeune de sa mère, n'avait pas connu les tendresses de la famille : son père réleva rudement ; pourtant Max Buchon, fermé en apparence, avait au contraire le cœur largement ouvert et était tout amour pour ses. amis, pour la nature, de même que pour les choses intellectuelles et artistiques. Ne se livrant que rarement, sinon à des intimes, il était né confident...

Champfleur}' trouva en lui celui dont il eut toujours besoin pour essayer ses idées :

Je viens de parcourir, dit-il, deux cents lettres écrites par moi au poète, au fur et à mesure des événements. A quinze ans de distance, j'ai cru lire la correspondance d'un autre. Actuellement détaché de toute prévention et de toute prétention, je peux juger ces lettres avec sérénité. Max Buchon était bien informé et il en savait plus, dans sa petite ville de Salins, ou en Suisse, que moi qui, le soir, lui transmettais fiévreusement le récit de nos journées de lutte, (i)

(i) Champfleury a écrit sur le manuscrit revisé par lui, dont il m'autorisa à faire des extraits : « Les lettres à Max Buchon de 1852 à 1864, on a bien fait de m'en rendre copie. Elles sont le miroir de la période la plus agitée de ma vie, de mes travaux, de mes eflorts, de mes défaillances, de mes incertitudes. » Il a raison de parler de ses travau.x qui forment une cinquantaine de volumes ne devant rien les uns aux autres. La Bibliographie en a été consciencieusement reconstituée dans une brochure indispensable à consulter : L'Œuvre de Ch.impfleiiry dressée, diaprés ses propres notes, et complétée par M. Maurice Clouard. In-8, Paris, chez Léon Sapin, 3, rue Bonaparte, i8c)i.

'«ft.^ W'^^^A.'^*.'^ A,v.. J<*^<ft.^: m'-^^'iL'. 9-

Lettres à Max Buchon. — Champfleury et Courbet. - Un cénacle à la d'Arthez. — Opinion de Champfleury sur le Réalisme. — Lettre à madame Sand. — Le comédien Philibert Rouvière.

Les lettres de Champfleury à Max Buchon reflètent un coin d'histoire littéraire sous le second Empire. Le bruit fait autour du Réalisme et de ses deux porte-drapeau avait créé une espèce d'indissolubilité aux noms de Champfleury et de Courbet. Entre ces deux natures qui ne se ressemblaient point, il y aurait eu des froissements si Champfleury n'y eût mis le plus d'esprit. « Depuis mon retour de Suisse, écrivait-il à Buchon le 12 février 1856, nous n'avons plus eu aucun nuage. Je me suis plié à lui ; ayant beaucoup vécu ensemble, Courbet ne me blesse plus...» Max Buchon leur servait à tous deux de tampon et de soudure.

Champfleury blême, bilieux, méditatif, tel que Courbet l'a peint, en 1855, dans le portrait légué

86 r\E A.MITIK

au Louvre, contraste avec le peintre gros, gras, florissant, exubérant, en quête perpétuelle de prosél3'tisme. « Dans une conversation de cinq heures, Courbet ne vous parle que de Courbet... ( i) »

Dans sa vieillesse, Champfleury, ne se souvenant que de ce qui unissait et rapprochait durant ces années de luttes et de combats, m'écrivait, après m'avoir confié ces papiers à la fin de sa carrière : « ( 20 février 1889 1... Ce fut un cénacle à la d'Arthez (voir Balzac") et. en cela, très honorable et très sincère. > Il remontait aux Illusions perdues.

'< Nous te soutiendrons, dit d'Arthez. voilà précisément à quoi servent les amitiés fidèles ( i). » C'est ce qu'avait fait Champfleurv pour ses deux amis, sans perdre le sens critique.

Le Réalisme ne fut. somme toute, qu'une arme de g'uerre tellement transitoire que ChampfleurN-, quand il fit le pèlerinage de la Ronde de NiiH à Amsterdam, en rapporta cette " certitude que la poésie est au-dessus de la réalité ( 2 ). » Le réalisme de Champfleury confina toujours au romantisme.

Le provincialisme sincère et convaincu de Buchon aurait pu s'étonner et se scandaliser, dans

(i) Lettre de Chanipfleury à Max Buchon, du 6 janvier 1854.

(2) Un grand homme de province à Paris.

{■}) Souvenirs et Portraits de jeunesse. Notes intimes.

A LA D'AR'IHKZ 87

son culte pour la doctrine et pour Courbet en particulier, du scepticisme qui travaillait Champfleur}'^ quand il en recevait les aveux suivants :

Quant au réalisme, je regarde le mot comme une des meilleures plaisanteries de l'époque. Courbet seul s'en est servi avec la robuste foi qu'il possède heureusement et qui ne lui permet pas de douter. Ma sincérité m'a fait longtemps lutter, avant de me servir du mot, car je n'v crois pas. Le réalisme est aussi vieux que le monde; de tout temps il y a eu des réalistes ; mais les critiques, en emplovant perpétuellement ce mot, nous ont fait une obligation de nous en servir. D'ailleurs le public veut se représenter avant tout une génération qui lutte...

... Le réalisme fait des progrés, je le sens, mais il faudrait beaucoup d'effronterie pour le répandre. Malheureusement, j'ai trop de bonne foi, de sincérité, pour m'attacher à un mot. Courbet était, lui, plus malin et plus naïf, quand il en parlait. Je crois qu'il était les deux ensemble...

Et cet autre :

... La comédie du réalisme m'irrite, parce que, au fond, ce n'est qu'une comédie, et que je ne veux pas tromper le public qui, d'ailleurs, finit toujours par voir clair... L'acharnement cju'on déploie contre Courbet vient d'une réaction bien légitime contre sa vanité exagérée, et j'en subis un peu le contre-coup...

La badauderie. qui les confondait dans une même tète de Janus, l'excédait.

Poussé à bout, il s'écrie un jour :

... Les journaux m'agacent. . . Je ne peux plus ouvrir une feuille quelconque sans y trouver mon nom. J'en suis juste à la position de Courbet, comme un chat qui se

88 LNE AMITIE

sauve traînant à sa queue la casserole du réalisme que des polissons y ont attachée. Quelques sympathies isolées ne me font pas oublier cette damnée casserole...

vSa conscience littéraire lui dictait ce cri de réprobation qui n'est ni d'un chef de parti ni d'un chef d'école :

Du jour où je verrais le réalisme mal compris suivant moi et porter de mauvais fruits, j'abandonnerais le réalisme, quitte à passer pour réactionnaire. Ce n'est pas ainsi qu'on réussit en politique ni en littérature.

En attendant, il met toute son adresse à faire triompher la cause du réalisme, tel qu'il l'entend. La lettre suivante révèle une de ses meilleures ruses de guerre. Ce jour-là, il trompa l'ennemi :

Je n'avais pas lu l'Indépendance belge, et je suis content de cette petite publicité qui ressort d'une cour que j'ai faite à M. Jules Lecomte. L'article est de moi, vous ne l'auriez pas cru ; c'est-à-dire que, pour m'amuser, j'écrivis ce petit mot en envoj^ant votre volume d'Auerbach (i) (il y a lonotemps comme vous voyez) : '< Le Réalisme fait du progrès à l'étranger, etc . . . Voyez plutôt. » Lecomte a coupé dans cette malice. J'en étais certain d'avance. Réalismelenv fait Tpewr comme Socialisme sous la République. Ce monstre de Courbet l'avait bien compris. J'ai longtemps craint d'employer ce petit charlatanisme : la préface des Contes de Noël (2) le prouve bien ; mais on m'a tellement ennuyé c[uc j'ai été forcé de me servir du mot...

(i) Scènes villageoises de la Forci noire, de Reitliold Aueibach, traduites par Max Buchon.

(2) Nous pensons qu'il s'agit ici de la préface de l'Usurier Blai:^ot, dédiée à sa mère, dans laquelle il dit : a Tu ne trouveras dans r Usurier Blaiiot ni parti pris ni système ; si le hasard t'a mis sous les yeux des accusations de réalisme, ne t'inquiète pas de

A LA d"arthf.7, 8g

Il s'en sert tellement que. dans une prochaine lettre, il annonce, comme déviant paraître bientôt dans la Revue de Paris {\)^l'Aventii7^ier Challes, qui sera, dit-il, "ma préface de Croimvell ^ c'està-dire l'exposition du Réalisme. »

Vous recevrez dans quelques jours, écrit-il, mon premier article de la Revue de Paris d'où rhypocrisie moderne a enlevé des choses charmantes. Comment trouvez-vous celle-ci? Il s'agit d'une jolie personne, un peu maigre et dont la poitrine n'est pas fort développée. — " Bah ! ditelle plaisamment, il en reste toujours assez pour remplir la main d'un honnête homme. >x On a coupé ceci comme attentant aux bonnes mœurs. Mon auteur (2) en est plein, mais je me rattraperai si je publie l'édition.

Bientôt il adresse à Buchon ce bulletin de victoire :

...Madame Sand m'a écrit une lettre de neuf pages (3)

ce mot, qui est un grelot qu'on attache de force à mon cou. Les mœurs de la famille, les maladies de l'esprit, la peinture du monde, les curiosités de la rue, les scènes de campagne, l'observation des passions, appartiennent également au réalisme, puisque le mot est à la mode... » Champfleury eut probablement l'idée de donner à ce volume le titre de Contes de Noël, qui fait d'abord penser, dans sa lettre, aux Oies de Noël, premier titre de r Usurier Blai:;o(.)

(i) N" du i'^'' mai 1854. La même étude reparut en tête du volume intitulé : Le Réalisme (Michel Lévy, 1S37 .

(2) Challes, les Illustres Françaises.

(3) Cette lettre, du 18 janvier 1854, a été reproduite en partie dans le Catalogue des autographes composant la Collection Champfleury, vendus après sa mort (Paris, Etienne Charavay, 1891V — • Le fragment, cité contre le réalisme, est bien peu concluant : " Prenez garde, avant de ramasser un gant quelconque, de bien savoir si c'est un gant. C'est peut-être un chiffon, l'ombre d'un chiffon... » Gant ou chiffon, la mise en valeur fait tout en art. N'avons-nous pas les haillons radieux de Victor Hugo qui. pourtant, n'était pas réaliste?

90 I.'XE AMITIi;

où elle veut bien discuter le Réalisme avec bonne foi. Elle me dit justement des choses que j'ai imprimées dans V Aventurier Clialles. Ça été ma confirmation.

... Le pas que nous avons fait est considérable. Je n'en veux pour preuve que cette correspondance de madame Sand, le réalisme invoqué en propres termes par Eugène Sue à la fin de son dernier roman 'i'. Je n'entends plus parler de Courbet : il sera étonné en arrivant du chemin que nous avons fait. Seulement j"ai un système contraire au sien, ne pas former de srroupe avec des inutilités, des sots et des imbéciles. Loin de chercher à me les attacher, je les brusque et ne les salue même pas. Je sais de quoi sont composée-s les majorités, d'hommes à la douzaine (2). On s'en fait respecter peut-être plus en les écartant et en les traitant avec un mépris superbe, sans le jouer, du reste. Je ne peux pas causer avec un de ces êtres-là sans souffrir et je ne saurais me pliera les écouter et à les supporter. Je leur dis tout simplement : « Vous êtes des sots, laissez-moi tranquille. ^

Ce mot de sofs revient assez souvent sous sa plume, pour qualifier les espèces dont il parle. On le retrouve dans une autre lettre du 12 décembre 1S55 :

i Le mot réiilisme est, eu effet, emplo\'é par Eugène Sue dans la préface de Li Famille Jouffroy {1854. Il y dit : » Nous avons surtout tâché d'être vrai, et, pour atteindre à cette vérité, à ce réalisrue, nous n'avons dû négliger aucan détail. » C'est sa façon de comprendre et d'appliquer à la littérature le nouveau mot d'école, détourné du vieux sens qu'il avait au moyen âge.

{21 Dans une lettre du 6 janvier iSs4, Champfleury se sert de la même expression empruntée, dit-il, à Hoffmann : 1 Ah ! mon ami, quels ^ens à la douzaine 1 <>

A LA D ARTHEZ gi

J"ai eu le bonheur, dit-il, de défendre encore ;'i temps Balzac, Delacroix et Rouvière le comédien. Depuis, j'ai été eflfraj'é de l'immense quantité de sots qui se sont mêlés au cortège, et je me demande naïvement : ". La lumière s'est-elle faite en une nuit dans tous ces cerveaux épais ? j> Pas du tout. 11 y a des chercheurs, des initiateurs ; à la suite, les moutons arrivent.

Les wagnériens de la première heure auraient mauvaise grâce à s'en plaindre à cette heure où le même mouvement s'est reproduit avec une rapidité fulgurante.

Le 2 septembre 1855. un article de f Artiste : dit Réalisme, lettre à madame Sand [i), met le feu aux poudres.

Vous savez, écrivait-il le i"'' octobre, que je suis très guerroyant et que j"ai toujours prêché la bataille. La voici qui commence. Bon svmptôme pour les Lettres.

L'article porta coup. Madame vSand en fut effrayée :

Un moment, écrit Champfleury le 24 octobre, nous avons eu une comédie assez drôle : la colère de J. J. (2) goutteux, ne pouvant plus sortir de son fauteuil, contre madame Sand, Rouvière le comédien, Courbet, moi et le

Ct) Reproduit depuis dans le livre : h- Réûltsnu-, sous ce titre ; Sur M. Courbet, lettre îi madame Sniid, p. 270. (Le volume ii';i pas de table;.

(2) J. J. (cela peut commencer à ne plusse savoir, c'était Jules Janin, du Journal des Débats. Il y a eu aussi les G. G., signature de Théophile Gautier et Gérard de Nerval, quand ils faisaient en commun le feuilleton dramatique de la Presse, auquel collaborait anonymement Noël Parfait,

UNE A^riTIK

drame de Favilla, qu'il accusait de ne faire qu'un. D"où deux feuilletons très fous dans les Débats. Mon article de l'Artiste avait troublé la tête de ce pauvre J. J., ainsi que celle de madame Sand elle-même ciui, effrayée, m'écrit de Nohant : * Rouviére est-il un réaliste ? > Vraiment, la bouffonnerie se mêle À tout cela. J'en ai ri de grand cœur.

Champfleur}^ avait dit dans sa Lettre à Diadame Sand sur Je Réalisme :

Si la liberté du théâtre existait, nous ne verrions pas un Rouviére obligé àQ '}ctwçx Hamlet devant des paysans, dans une grange, faisant sourire l'ombre du vieux Shakespeare, qui se croirait, au xix^ siècle, à Londres, représentant ses pièces dans un bouge de la Cité.

.Madame Sand, dans son Berry. avait pris peur pour Maître Favilla^ dont Rouviére était le principal interprète (18551. Il y eut même un si beau succès qu'il passa de lOdéon auThéâtre-Français. Philibert Rouviére est une des figures qui tiennent le plus au cœur de Champfleurv. Il avait écrit sur lui, dans la Revue de Paris du r' octobre 1853, une de ses meilleures Sensations de Josquin sous ce titre : le Come'dien Trianon. Il le revoit un soir à la Gaîté, et il écrit à Buchon :

J'ai retrouvé à Paris le comédien Trianon, un fameux homme qui crève de faim et qui joue dans un affreux bouge, à la Gaîté, les Mousquetaires de M. Dumas. Nous l'avons été voir avec Alfred de Vigny, C[ue je tâche de monter pour faire jouer son Othello et sa Maréchale d'Ancre à ce pauvre Rouviére. C'est son vrai nom.

11 est nîmois et a un peu l'accent du Midi. Je l'ai attendu à la portf du théâtre, le soir ; nous avons failli

nous embrasser, moi ému de sa grêle tournure et de son triste costume que je devinais plutôt que je ne le voyais ; lui ma témoigné une grande reconnaissance pour ce bout d'étude (1) qu'un comédien lui avait fait lire. Une connaissance précieuse qu'un être nerveux, intelligent et ayant souffert tout ce qu'il est possible. Ça me faisait une peine de le voir débiter cette abominable prose de Dumas, redondante, avec des mots à effet, des niaiseries qui font ouvrir de grands yeux et qu'on applaudit à tout rompre. Et les comédiens qui entouraient Rouvière ! Il faut les voir ! vous ne connaissez pas, et vous êtes bien heureux, ces d'Artagnan de la rue Saint- Denis et ces Aramis avec leurs manteaux de velours râpé. Je désire quelquefois que le tonnerre tombe sur le théâtre et pulvérise tous ces cabotins. Ma parole, je crois que j'applaudirais.

Je vais me mettre en quatre pour Rouvière et tâcher qu'il sorte de là et qu'il apparaisse triomphant comme il le mérite. Avant que je ne le connusse, il paraît qu'il jouait des bouts de rôle à l'Odéon et qu'il y mettait sa griffe, n'eùt-il qu'un mot à dire.

Il n'est pas jeune. C'est un peintre qui s'est fait comédien à trente ans...

Baudelaire a également accroché Rouvière de son côté ; mais je tremble pour le comédien. Baudelaire s'imagine toujours avoir fait un drame, un roman ou poème; et le tout consiste dans un titre plus ou moins original qui court Paris pendant deux mois et qui est remplacé par un autre, à un moment donné. Baudelaire fait tnurner la tète à ce pauvre grand comédien déclassé...

Un de mes souvenirs de jeunesse à moi-même, qui a sa place ici, est davoir attendu Rouvière

(1) Le Comédien Trianon de Li Revue de Paris.

94 L'NE amttip:

avec Champfleury, après une représentation d'Hamlet, au café du théâtre (je ne saurais plus dire si c'était au Cirque ou à Déjazet, par exception), Champfleury lui avait donné rendez-vous par signe, de lorchestre. Au café, nous nous assîmes avec Baudelaire qui nous dit : '^ Je sors de la loge de Rouvière. Il ma embrassé...

— Pourquoi vous a-t-il embrassé ? demanda Champfleur}".

— La joie de voir un ami...

On comprend cela au sortir de la lutte que l'artiste soutenait à chaque représentation. — 11 nous rejoignit bientôt.

Ce sont là de petits événements, mais qui comptent dans la vie d'un jeune homme, initié aux luttes romantiques, pendant ce mémorable mois de mars 1 86 1 , qui fut celui de Taniihaiiser et des Funérailles de iliomieur.

Nous fîmes vaillamment notre devoir aux deux journées^ sous la conduite de Champfleury.

Un soir que nous retournions ensemble à la Porte-Saint-Martin pour applaudir encore une fois Donjorje (Rouvière) dans le cimetière du cloître, Catulle iMendès nous arrêta sur le iDoulevard. " Le rideau vient de tomber, /, dit-il, tout échauifé encore lui-même de la bataille. Et il n'était pas dix heures î... Comme à Taniilianser ! ... Ce fut la dernière des Funérailles de l'honneur.

Le beau portrait du Comédien Tri'anou est à relire dans les Sensations de Josqnin fi). Quant à celui de Baudelaire, Champfleury l'a complété dans ses Soitvenirs et Portraits de jetmesse. Il y raconte cette autre anecdote caractéristique. Lors de la comparution de Baudelaire en police correctionnelle, le 20 août 1857^ Champfleury rencontra Baudelaire avant l'audience :

— Vous serez certainement accusé de réalisme, lui dit-il.

Le poète poussa un cri de colère. Non pas qu"il craignit les horions et les ruades de l'opinion. Il les recherchait, au contraire ; mais il voulait recevoir, seul, les coups de bàt<in. Telle était sa marotte.

A peine levé, le procureur impérial prononçait le mot de réalisme et tenait le poète poar un de ses plus ardents sectaires. Baudelaire grimaçait à son banc, irrité de la réalisation de mon pronostic.

Le public a besoin dune étiquette, ajoute Champfleur}'-, et il cite un mot de Sainte-Beuve à ce sujet :

Les Français ont toujours un de ces sobriquets commandés à chaque mode nouvelle et que chacun répète comme une injure en se signant.

Par amitié pour Baudelaire, lorsque le poète tomba malade de la maladie dont il mourut, Champfleur}^ demanda pour lui un secours au Ministère de l'Instruction publique, qui accorda cinq cents francs (5 octobre 1866),

(i) Un vol. de la Collection à un franc, chez Michel Lévy (1859).

La question Courbet. — Vanité du peintre. — Courbet et la princesse K...off.

La question Courbet, comme on disait alors, tient une grande place dans ces lettres. Champfleurv V apporte linquiétude d'un tacticien préoccupé de la victoire et qui la voit souvent compromise par l'inégalité des travaux parallèles. Il ne se sent pas soutenu. Il s'informe sans cesse de Courbet avec esprit, avec humour, avec persiflage même, quand le compagnon d'armes lui échappe trop.

Vous ne serez pas long, mon ami, à voir Courbet. Il veut aller à Fribourg. Surtout ne manquez pas de m'envoyer le bulletin exact de ses victoires et conquêtes...

La vanité du peintre, en cela comme en tout, était inénarrable. La lettre suivante en donnera une idée :

A vous je raconterai une petite histoire que je n'ai pas voulu confiera madame P... (amie de Buchon) et dont Courbet a été victime. C'est réellement gai ; son diable damour-

UNE AMITIE A EA D'ARÏHEZ gy

propre, joint à une forte dose de naïveté, lui jouera des tours sans nombre.

Silvestre, Fauteur des Peintres iiiodenies{ï), a fait afficher aux carreaux des libraires les portraits pfiotographiés de ses peintres, entre autres celui de Courbet, en habit noir et joli garçon. Un farceur dit à Courbet : " Vous ne savez peut-être pas qu'une grande dame est allée chez l'éditeur acheter votre portrait ; elle fait grand cas de votre figure, etc., etc.. « Voilà Courbet aux abois. Utie grande dame ! il n"en dort pas. Quand reviendra-t-elle ? où demeure-t-elle ? Comment est-elle ? Si je savais où la rencontrer ! etc.

Trois jours après, on revient à la charge prés de Courbet. « La grande dame est retournée chez l'éditeur qui s'est fait passer pour vous et a triomphé de la séduisante personne. » Comprenez-vous que Courbet donne dans un piège pareil ? Il ne se dit pas qu'une dame qui

(i) Théophile Silvestre, auteur d'un livre très remarquable sur les artistes contemporains. Il était très redouté pour sa façon de forcer les portes et de faire de la littérature toute vive avec les observations qu'il pouvait surprendre. Il eut un procès avec Horace ^'ernet, dont il avait publié, sans autorisation, des lettres à lui confiées. Ce terrible Pyrénéen était devenu ami de l'empereur. Il se réconcilia plus tard avec Gambetta, chez qui il vint mourir en déjeunant. La République française pallia si fort ses anciennes opinions et relations politiques, qu'un député fraîchement débarqué de Béziers, passé depuis ministre et resté sénateur, me disait le lendemain : « Il vient de mourir un homme de haute vertu chez Gambetta... » — « Oh ! oui, répondis-je, c'était surtout un homme de talent, ami de Barbey d'Aurevilly, dont il partageait l'humeur pamphlétaire. Un écrivain vigoureux que ce Théophile Silvestre, avec ses sourcils en accent circonflexe, mais pas républicain le moins du monde... > Mon député — un Auvergnat pourtant, quelque peu cadet de Gascogne — ■ ne me crut pas. Il donnait raison à son journal. C'est assez naturel.

g8 UNE AMITIE

a vu son portrait ne peut pas prendre un libraire pour lui ; il croit tout. Alors il court tout Paris, se plaint du scélérat d'éditeur qui a trompé la grande dame, tandis que lui, Courbet, perd le fruit de ses travaux, sa fortune peut-être, des commandes importantes.

Tout le Paris qui aime à s'amuser répète cette farce dont est victime Courbet qui ne s'aperçoit de rien. Silvestre, que cette farce finit par fatiguer, lui dit : " Mon cher, on se moque de vous, il n'y a pas de grande dame, on ne court pas après vous, l'éditeur n"a pas vu la moindre jarretière de grande dame. -^ Courbet va alors trouver le philosophe Bellegarrigue ^excentrique littéraire et méridional, rédacteur en chef du Journal des épiciers), et se plaint de Silvestre qui, dit-il, est jaloux de sa conquête.

Vous ne connaissez pas assez Paris, mon cher Buchon, pour savoir avec quel bonheur certains êtres se plaisent à faire courir des histoires pareilles sur les gens. Le piquant est que Courbet raconte les choses d'une manière si maladroite qu'on voit tout de suite, malgré le beau rôle quil se donne, combien il est dupe. Il n'y a rien à faire à cela. Aussi j'écoute habituellement Courbet sans le contredire ; je le laisse même se lancer dans des théories littéraires fort aAenturées. Il se corrigera de cela à la longue. D'ailleurs, tous nous avons de ces folies plus ou moins marquées ; mais il faut savoir les contenir dans Paris...

Dans une autre lettre, Champfleury dit encore :

Le plus gai dans tout cela était Silvestre, qui a un certain talent simiesque de comédien et qui racontait des histoires interminables à faire mourir de rire. C'est là, mon ami, la vie parisienne, une moquerie perpétuelle, et personne n'a le droit de s'en fâcher.

Avec Champfleury. c'était continuel et corrigé aussitôt par de l'esprit où l'amitié entrait toujours en ligne de compte :

Tant que ses tableaux réussiront, Courbet n'a pas besoin de moi ; du jour où il sera attaqué par des sots, je suis tout à lui.

Les sots seuls pouvaient garder rancune à Champfleury de ses plaisanteries perpétrées à froid. Il les avait dans le sang.

La farce suivante est une de ces bonnes rapinades, comme il en avait écrit dans sa jeunesse et comme il en imagina toujours. L'esprit de l'inventeur s'y révèle, en même temps qu'il met bien en scène et au naturel le maître-peintre d'Ornans.

On allait encore en diligence à Auteuil.

L'ami de Courbet qui, seul, pouvait avoir l'idée qu'on va voir, grimpé sur l'impériale, aperçut sous la bâche un panier de raisins soigneusement recouverts de paille, adressé à la princesse K...oflF, à la Villa paisible, à Auteuil.

La princesse K,..off était une noble étrangère, qu'on rencontrait un peu partout dans le monde et au théâtre.

Je laisse la parole à l'auteur malin qui s'exprime à la troisième personne :

Profitant de l'attention que portait le conducteur à ses chevaux, le diable d'homme introduisit dans le panier de raisins le billet suivant qu'il venait de tracer au cra^'on :

lOO L'XE AMITIi

" Madame, je vous aime plus que la vie et je ne peux vivre sans vous. »

T>e billet était sisrné en çros caractère? : " Courbet, mattre-peintre, 32, rue Hautefeuille. *

Le lendemain, on frappe à la porte du peintre qui, mollement couché, rêvait à la conception des Demoiselles de village.

— Entrez, crie Courbet.

Une paire de longues moustaches, fines et aiguës comme un poignard, pointe dans l'alcôve du maitre-peintre.

A ces moustaches, appartenait un personnage inconnu, le nez légèrement cosaque.

— Vous êtes monsieur Courbet ?

— Oui, monsieur.

— Et moi je suis le prince K...off.

— Très bien, monsieur, je suis à vous, dit Courbet qui flaire une forte commande et prie létranger de vouloir bien faire un tour dans l'atelier, pendant qu'il passera un pantalon.

Au bout de quelques instants, Courbet apparaît dans une élégante toilette du matin, grand bonnet de coton assujetti sous le menton par deux cordons, une robe de chambre qui, au besoin, sert de palette. Au lieu de trouver le Russe admirant les tableaux, le peintre l'aperçoit campé au milieu de l'atelier et l'attendant d'un air peu commode.

— Monsieur, dit le visiteur, je suis le mari de la princesse K...off.

Intérieurement, Courbet fredonne sa chanson familière : Le mariage, mes amis. Et il pense que le Russe vient pour commander le portrait de la princesse.

— Qui vous a permis, monsieur, de faire une déclaration à la princesse ?

A LA D ARTHr-:7 lOI

Courbet allume alors une forte pipe, cherchant à se rappeler quelle grande dame il a pu poursuivre de ses hommages.

— Je ne me souviens pas, monsieur, dit-il, d'avoir eu le plaisir de me trouver en votre société.

— Pas de phrases banales, monsieur. Vous avez osé envoj-er à la princesse une déclaration dans un panier de raisins, commandé à la maison Potel et Chabot.

— Ces choses-là n'arrivent qu'à moi, pense Courbet dans le cerveau duquel se heurtent un panier de raisins, une déclaration, la maison Potel et Chabot.

— Avouez, monsieur, que vous avez soudoyé le commissionnaire, s'écrie le Russe aux terribles moustaches.

— Bon ! un commissionnaire maintenant ! pense le maître-peintre.

— Répondez, monsieur, voilà le billet que vous osiez adresser, dans le panier de raisins, à la princesse, à la Villa paisible, à Auteuil !

Courbet part d'un éclat de rire.

— Auteuil, des raisins, une princesse, un billet doux... oh!... mais ce n'est pas mon écriture...

• Ici le peintre rallume sa pipe.

Le Russe se promène à grands pas.

— Si ce billet n'est pas de vous, monsieur, vous m'aiderez à trouver le mauvais plaisant dont vous devez connaître l'écriture.

— Présentez-moi un coin de tableau de ces gens qu'on appelle Raphaël ou Titien et je reconnaîtrai leur façon de peindre, quoiqu'elle me soit antipathic|ue, mais je ne suis pas assez au courant des écritures...

Et le maître peintre tournait le billet à l'envers, à l'endroit, sens dessus dessous et fronçait le sourcil, comme si on lui eût confié un palimpseste à déchiffrer.

I02 UXE A^riTIH

— Voilà un drôle de mari tout de même, dit Courbet, reconduisant l'étranger.

Cependant il réfléchit et arrive à se persuader que le Russe est victime d'un stratagème de la princesse.

— Les femmes ne savent que faire, se dit-il, elles ont le diable en tête...

Et il chantonne avec un accent de Méphistophélés ou de don Juan : Le mariage, mes amis...

Une troisième pipe le plonge dans des réflexions sans nombre : « Ce serait tout de même drôle, se dit-il, si une princesse voulait faire ma connaissance !... »

L'an passé, reprend alors le narrateur après une pause, Courbet, ayant abandonné les Casseurs de pierres, était allé planter sa tente au milieu des élégances de Trouville.

Son ami X...^» (voilà un y révélateur) ne l'appelait plus que le Paysan perverti.

La fashion réunie sur la plage n'empêchait pas le maîtrepeintre d'allumer sa pipe, et le soir, à l'hôtel, il n'en buvait pas moins un certain nombre de choppes.

Ce fut dans une de ces soirées que Courbet reçut ce petit billet ambré :

« "Venez demain à trois heures... je le veux.

>> Princesse K...ofï. ^

— Je m'en doutais depuis longtemps, s'écria le peintre qui, d'une voix de chantre, entonna : Le mariage, mes amis l

Le lendemain du jour où il reçut le billet parfumé de la princesse K...ofî, Courbet passa prés d'une heure et demie à entrer dans son pantalon noir qui s'était changé en collant, le maître-peintre ayant oublié que depuis trois ans il avait considérablement engraissé.

Ce ne fut pas sans émotion qu'il se rendit uu rendezvous.

Dans un appartement tendu de rideaux épais, Courbet fut introduit. La princesse était libre. Le prince était mort. La dame n'avait pas oublié que le peintre 77e pouvait vivre sans elle. Elle avait vendu ses biens en Russie, réalisé sa fortune pour l'offrir à celui qui, quoiqu'il eût nié le billet en face du mari, ne pouvait le nier devant la femme. Qui pouvait avoir envoyé cette déclaration ? Depuis longtemps la princesse attendait l'âme -sœur, dont les ailes devaient protéo^er la sienne.

Au milieu de mille coquetteries, la princesse offrait au maître-peintre sa fortune et sa main.

Quand les rideaux furent tirés, Courbet reconnut que si la fortune était lourde, la main était maij^re.

Une princesse peut avoir la main maigre.

Sans doute la princesse avait une belle âme ; mais cette âme manquait d'enveloppe suffisante.

C'était une princesse diaphane, avec un teint de cierge resté vingt ans à la montre d'un marchand.

La dame aventureuse comptait une cinquantaine de printemps.

Et, s'échappant de ce traquenard, le maître-peintre fredonnait d'un ton amer et tout à fait désillusionné : Le mariage, mes amis !

Champfleur}^ ne pouvait tenir cette histoire que de lui-même, qui nous la transmise. Nous lui en avons vu jouer bien d'autres. Celle-ci pouvait se terminer comme une comédie de Diderot. Le mystificateur prévoyait-il ce dénouement par une demande en mariage, ou a-t-il voulu rendre son invention plus piquante, faire coup double ? c'est une Sensation de Josqnin de plus, restituée à son œuvre posthume.

Coup de cravache donné par Napoléon III sur la Baigneuse de Courbet. — Bonjour, monsieur Courbet. — Ouverture de la Courbet-Exhibition de 1855. — Proudhon et Grassot à l'Exposition de Courbet. — Courbet parodié par Arnal. — Courbet mystique. — Les tables tournantes. — Tableau de moeurs commandé à Courbet par Khalil-Bey. — Les Sensations de Josquin. — Histoire de M. T... — Sélection de Champfleury.

Sainte-Beuve définissait Champfleurv de la trempe des esprits comiques, du temps de Boileau. qui s'acharnaient après Chapelain, et mettaient en action contre lui ce qui ne passait pas dans leurs écrits. Ils lui montaient, comme on dit, des scies. " C'est de la vieille humeur française, » disait Sainte-Beuve. Chez Champfleurv, elle était picarde.

C'est surtout quand leur goût se trouve blessé, que la verve, chez ces esprits-là, entre en mouvement.

Ce qui aiguisait momentanément Champfleurv contre Courbet, c'étaient les tableaux de lui qu'il

UNE A>riTrK A LA D ARTHEZ I05

n'aimait pas. Ainsi les Demniselles de village, ainsi les Casseurs de pierres. Dans la lettre suivante à leur ami commun Max Buchon. il le prémunit contre la Baigneuse :

(Vers février 1853). Courbet est enfin arrivé avec ses tableaux. Je crois à un grand succès cette année ; il a surtout une Pileuse que je regarde comme un chef-d'œuvre. Les Lutteurs ne seront pas contestés ; je n"en dirai pas autant d'une certaine bourgeoise nue qui sort de l'eau et qui montre les fesses au public. Grand scandale, attendezvous-y, si le tableau est reçu ; car l'opinion s'effraie déjà. Mais la pileuse sauvera l'exposition de Courbet, et il est évident qu'il la vendra fort cher...

Le scandale fut tel que l'avait prédit Champfleur}'.

Courbet racontait que la veille de Touverture du Salon, l'empereur donna un coup de cravache sur cette Baigneuse^ — ce qui témoigne de plus de délicatesse plastique que d'amour et de connaissance de la peinture. Courbet ajoutait :

— Si j'avais su, j'aurais pris une toile mince, il l'aurait crevée et je lui aurais intenté un procès qui aurait fait du bruit...

La politique était au fond de la pensée de Courbet.

— Oui répondit quelqu'un qui n'était pourtant pas bonapartiste, mais l'empereur n'aurait pas attendu le procès pour paver la toile et le tableau.

Champfleury n'aimait pas non plus qu'on bravât le public impunément. Dans une autre lettre à Buchon, il disait :

Io6 UNE AMITIE

Courbet fait, je crois, un portrait de lorette en amazone, avec son cheval à ses côtés. Il désire trouver une femme très belle pour la peindre. Sans doute pour faire antithèse à la Baigneuse.

La Baigneuse et la Fileuse appartiennent à la galerie Bruyas du musée de jMontpellier. Courbet sétant fait quelque illusion, à la veille de l'Exposition de 1855, sur les ressources du grand amateur, qui ne jouissait pas encore de sa fortune, Champfleury écrit à Buchon :

Ne désenchantez ni Courbet ni Cuenot... (i) J"ai l'habitude de ne jamais contrarier Courbet et de lui laisser dire tout ce qu'il veut. Vous jetteriez une o^outte d'eau sur une poêle rouge. La réalité \ is-à-vis de Courbet, c'est la goutte d'eau...

Champfleury se tracasse beaucoup pour Courbet à la veille de l'Exposition universelle de 1855 :

Si Courbet est arrivé, engagez-le fortement à ceci. Il doit savoir qu'à l'Exposition prochaine, les peintres ont le droit d'exposer ce qu'ils regardent comme leurs meilleures œuvres, connues ou non. Cette mesure a été prise pour rallier à l'Exposition le père Ingres, les Scheffer, Delaroche, etc., qui ne produisent plus rien.

Courbet doit exposer VEnterremeiit et le faire revenir n'importe où il se trouve et à n'importe quel prix. Cette Exposition universelle va amener une foule immense en 1855. Chacun sera curieux de voir V Enterrement dont il a été tant question, et ce tableau est celui de tous qui

(i) « Cuenot, d'Ornans, ami d'enfance de Courbet, qui a fait dans son bon temps un curieux portrait de lui. »

représente le mieux les aspirations de Courbet. Il exposera en outre ce quil jugera convenable ; mais s'il ne le fait pas, il y perdra.

Rien ne prouve mieux la valeur d'un homme que son œuvre revue quelques années plus tard. Si la machine est faible et fausse, malheur à lui ; mais si elle est sérieuse et vraie, alors elle a gagné comme le vin vieux. Je crois que VEiiterreineiit a dû gagner...

L Enterrement est refusé ainsi que l' Atelier, 'i exécuté trop rapidement dans un boyau de salle, d"où sont résultées beaucoup de fautes qui lui auraient été reprochées par le plus ignorant. » Champfleury, trop sage pour ne pas se connaître lui-même, qui a donné son propre portrait en chat à la fin de son livre 1 i\ et s'est fait représenter sous la physionomie burlesque de M. Tringle (2 ), dans ce conte si comique et si extravagant, qui dépasse en folie la ballade de John Gi'lpïn, de William Cowper (3), Champfleury refuse de se reconnaître dans l'Atelier de Courbet :

... J"ai été atterré par ma propre image qui m"a fait l'effet du général des Jésuites. Je ne sais où Courbet m'a vu avec cette physionomie, mais j'avoue que mentalement j'ai pensé que le tableau pouvait être refusé et qu'ainsi

(i) Les Chats, première édition, gr. in-i8, Paris, J. Rotschild,

(2) M. Tringle, par Champfleury, illustré par Léonce Petit, Paris, Hachette, 1886.

f^) Sainte-Beuve en a donné l'analyse dans ses articles sur William Cowper, Causeries du Lundi, t. xi.

Io8 UNE AMITIÉ

je serais sauvé. Il y a, malgré tout, assez de ressemblance pour qu'on me reconnaisse et, sans fatuité, sans amour-propre, je ne serais pas content qu'on me vit ainsi. Les caricatures qu'on peut faire sur moi mamusent infiniment, mais ce diable de portrait est monstrueux... (i;

On sait que Courbet, refusé pour ses deux principales toiles, se fit à lui-même, en 1855, une Exposition à part et très retentissante. C'est là que le lumineux tableau de la Remoiitre du peintre avec 31. Bruyas, sur la route de 3Iontpellier, fut baptisé : Bonjour, monsieur Courbet.

Rien quavec cette plaisanterie, écrit Champfleury, le tableau deviendra populaire. Tout le monde courra à Bonjour, monsieur Courbet, et voilà comment la chose la plus simple du monde, grâce à une personnalité puissante, devient une œuvre importante...

Enfin le grand jour arrive :

(28 juin 1855). J"ai bien fait de partir, car je suis arrivé à temps pour l'ouverture de la Courbet-Exhibition, et réellement j'aurais manqué un des plus comiques spectacles de ma vie.

A midi, Courbet, en habit noir, attendait ses visiteurs. Théophile Gautier arrive, je crois, le premier, s'assied, regarde une heure et demie les tableaux, tout en flairant de temps en temps Courbet qui, lui, de son côté, n'osait aller à l'ennemi.

r) Si le portrait de Champfleury était raté, celui de Courbet avait été choyé. Comment ne pas être indulgent pour la vanité naïve de ce grand artiste qui, dans la description minutieuse de son tableau, parlait de lui-même en ces termes : « Puis vient la toille sur mon chevalet et moi peignant, avec le coté assyrien de ma téic ? y

A LA D ARTHEZ lOQ

Vers les trois heures, je trouve assis à la porte d'un café un groupe de récalcitrants, composé de Gautier, Chenavard et de M. Peisse, critique officiel, attaché à l'Ecole des Beaux-Arts.

Je vois déboucher Mathieu (i), suivi de quelques jeunes Amis de la Nature, ses élèves, lesquels traînaient deux petites poupées assez agréables. Tout à coup se précipite Grassot, oui, Grassot lui-même.

Connaissez-vous ce grotesque du Palais-Royal, l'homme qui réussit avec des chapeaux éculés, des gestes fous ? On était entré. Le frénétique Grassot, que je ne connaissais pas, s'était pendu à mon bras, me tutoyait et m'expliquait le drame de rEiiterreineiit figure par figure.

Proudhon arrive bientôt avec son chapeau à larges bords en poils de lapin blanc. Jamais on n'inventera plus comique séance que celle qui a réuni Proudhon et Grassot, Grassot lorgnant ce soleil pâle ou plutôt le fromage de Brie qui sert de couvre-chef au philosophe . Deux vieilles dames du monde entrent, sévères et curieuses, un peu étonnées et de la peinture et des Amis de la Nature, et du chef du parti des buveurs (Guichardet) qui s'écrie sans regarder : « C'est superbe, mon cher Courbet, superbe !... on ne peut donc pas boire ici... >/

Les coquines amenées par les Amis de la Nature se tenaient médiocrement, riaient, couraient et scandalisaient complètement les dames du monde.

Après Grassot, Proudhon m'a expliqué l'Enterrement à sa manière. Pensez si on a discuté toute la journée.

Je revenais de voyage l'esprit calme. Je suis rentré

*le soir, ne comprenant plus rien aux arts. Tout ce que j'ai

cru remarquer, c'est que l'ensemble est bon et que les

anciens tableaux de Courbet ont beaucoup gagné, ce dont

(i) Le poète chansonnier Gustave Mathieu.

1 lo UNE AMITIE

j"étais certain. La comédie des discussions sera gaie pendant une huitaine ; il ne restera plus qu'à faire les frais de l'Exhibition...

P. -S. — Je vous envoie le prospectus de Courbet contenant sa profession de foi (i).

Mais voilà que les inquiétudes reprennent Champfleury pour Courbet :

Rien n'est plus dangereux pour lui que de vouloir écrire, dit Champfleury, plutôt alarmé.

Courbet, dans Tentre-temps, avait joué à la

Bourse et perdu.

Avec la perte est venu le dégoût du travail. La criticjue Tabat. Depuis son Exposition, il n'a rien fait que de courir les cafés, prêcher, passer les nuits. Il aurait dû quitter Paris depuis longtemps et se retremper dans son pays. Je déplore son manque de bon sens parce que j'aime beaucoup l'homme, mais les conseils ne peuvent rien sur lui et je le vois dans Paris comme une feuille d'arbre tournovant dans un tourbillon.

(i) Cette profession de foi peut se reconstituer à l'aide du Catalogue, rédigé par M. Georges Lafenestre, de la Collection Victor Desfossés, vendue uprès décès, le 26 avril 1899. La lettre où Courbet décrit à Champfleury son tableau de l'Atelier « avec le côté assyrien de sa tête, » y est reproduite presque tout entière, et elle reste comme un monument de la parfaite confiance du peintre en lui-même. La postérité a ratifié la foi robuste de Courbet, puisque « V Atelier du peintre, allégorie réelle, » où revivent tant» de figures faiblement traitées à l'exception de la principale, Baudelaire, Champfleury, Proudhon, Promayet, compatriote de Courbet, Bruyas, le grand amateur d'art de Montpellier, Max Buchon, — un vrai tableau historique, comme on voit, — a été adjugé 60 mille francs à la vente Victor Desfossés.

Courbet n'était déjà plus dans Paris : il avait été « aperçu à Besançon, en partance pour ^lontpellier, gros et gras, à ce qu'il parait... »

I 12 rXE AMITIE

Son Exposition, écrit Champfleury le 22 juillet 1855, coûte cinquante centimes d'entrée ; la recette a été mince jusquà présent. Quelques articles de blague, et c'est tout. Je n'avais l'intention de rien faire, mais j'ai fini par écrire un article dont je ne suis pas content, et cela uniquement dans le but de donner, autant que possible, la publicité à cette tentative qui doit finir par faire rentrer Courbet dans ses frais. Si cet article paraît, je vous l'enverrai, car il y a dedans quelques violences difficiles à faire digérer (i;.

Il ne manquait qu'une gloire à Courbet, et il leut à la fin de l'année :

^12 décembre 1855'. — Hier, nous sommes allés aux Variétés voir jouer une pièce sur Courbet. Rien de plus misérable et de plus niais que ces revues de fin d'année ; mais nous avons fini par rire. Le comédien Arnal a persécuté les auteurs pour avoir un acte entier sur Courbet. Il paraît que sa peinture, sa personnalité, rendent l'acteur hvdrophobe, comme les réactionnaires sous la République. — Vous verrez des feuilletons là-dessus dans tous les journaux. Gautier en a parlé dans le Moniteur. Le père Jay, Etienne du Coiistitntioiiiiel, n'étaient réellement pas plus ramollis quand ils défendaient le classicisme contre le romantisme. Il n'y a pas de plaisir à lutter contre de si vieux adversaires.

(l'j Ce fat la Lettre du journal V Artiste sur le Réalisme, dont nous avons parlé plus haut et qui effraya tant madame Sand à qui elle était adressée. Elle commençait ainsi : «A Thcure qu'il est, madame, on voit à deux pas de l'Exposition de peinture, dans l'avenue Montaigne, uu écriteau portant en toutes lettres : Du Réalisme. G. Courbet. Exposition de quarunte tableaux de son œuvre. (Voir le volume intitulé : le Réalisme, p. 270.)

Chanipfleury a reproduit les flonflons d'Arnal dans l'article sur Coiu'bet en 1860, qui termine les Grandes Fï guides d'hier et d'aujourd'huï. On comprend, en lisant ç.e'S, jolis couplets, la portée du conseil donné en tète du volume : « Prends garde d'avoir de l'esprit. »

Courbet tarda probablement à remercier, car Champfleury demandait à Buchon :

(5 février 1861). — Est-ce qu'il n'est pas content de mon étude (i) ? Vous ne m'en dites pas un mot. J'ai pourtant poussé l'enthousiasme fort loin et quoique me souciant très peu de ce que les gens que je juge pensent, je préfère cependant que ceux que j'aime soient satisfaits.

Champfleur}^ aurait pu se décourager de la lutte :

Si Courbet n'est pas riche, disait-il dans la même lettre, moi je ne gagne absolument rien...

Il n'avait jamais mieux parlé à la d'Arthez que dans une réponse antérieure à une objection de même nature : — le scrupule élevait la voix en lui et il marchait^ comme on dit, la conscience droite :

(16 avril 1856). — ... Courbet ne vend pas ; il est attaqué ; mais quel est le grand artiste qu'on n'a pas fait

(i) Courbet ne l'avait peut-être pas lue. Un de ses biographes raconte : « La vue d'un livre le mettait en colère. L'aspect d'un encrier le faisait reculer. Il se bornait à parcourir les articles où il était question de lui. » 'Gros-Kost, Courbet, Souvenirs intimes, illustré de dessins originaux hors texte... Paris, Derveau.v, libraireéditeur, 32, rue d'Angoulênie, 1880, in-i8\

mourir à petit feu ? Si les cris, les conseils vous font changer de route, c'est que vous n'avez pas une ligne arrêtée dans la tête. Alors que sont les svstèmes ? Des mensonges, puisqu'ils cherchent à tromper le public sur le manque de rectitude d'un esprit égaré.

Ce sont là des principes qui auraient leur application en dehors même de l'art et de la littérature.

En 1857, i^ j"g6 l^s Demoiselles des bords de la Seine « affreuses 1 affreuses ! »

Décidément, Courbet ne comprend rien aux femmes. Vous allez me trouver corrompu. Je vous ai toujours dit que, depuis V Enterrement, notre ami avait perdu la piste. 11 a trop tâté le pouls de l'esprit public, il veut lui plaire et il n'a pas la souplesse nécessaire pour cela. Courbet devrait rester un franc et solide franc-comtois.

Champfleurj^ est, avant tout, pour la sincérité :

Flatter le goût public ! étonner les gens !... aucun des deux moj'ens n'est le bon. C'est se flatter soi-même par des œuvres qu'on aime, à quoi il faudrait arriver. Courbet me raconte un sujet de tableau très beau à peindre, V Abattoir à Ornans, et il me dit : «r Mais tout le monde en sera choqué. ;* Moi je vois le tableau, le sujet ne me répugne pas et je ne comprends pas pourquoi Courbet s'inquiète des sentiments des acheteurs, puisqu'il vendra avec beaucoup de peine les concessions comme le Chevreuil [V.

En un mot. Champfleur}' ne voit dans les productions de Courbet, depuis l' Enterrement et l' Après- dine'e, que de la bonne peinture pure-

(i) Un tableau exposé en 1857 : Chasse an clwvreuij dans les forets du grand Jura ; la Curée .

ment matérielle, un talent d'ouvrier-peintre, préoccupé d'étonner et n'obéissant plus à son propre tempérament.

Il était en proie à d'autres suggestions. •Qui le croirait ? Courbet, qui passait son temps, dans les brasseries de Bruxelles, en 1858, à '< engueuler l'idéal, >/ eut, dans la jeunesse, son heure de mysticnsme. Il ajoutait foi aux tables tournantes.

Champfleur}', auteur lui-même, en collaboration avec Eugène de Mirecourt, d'une Table ionr- 7iante, jouée aux Variétés le 22 mai 1853, se montra toujours rétif à l'esprit... de bois. Il n'eut jamais de ces croyances.

Il m'a raconté cette amusante anecdote.

Courbet avait été initié par un Franc-Comtois, qui possédait, au dire du peintre, un petit guéridon fort agile, dès qu'on se mettait en posture de le consulter.

Avec tout autre provincial, peut-être Courbet eût -il été moins confiant ; mais tout ce qui émanait d'un compatriote devenait pour lui parole d'Evangile. Il poussait le félibrisine franc-comtois jusqu'au fétichisme.

Un ami que Champfleury n'a jamais voulu me nommer mais qui se devine, consentit à accompagner Courbet rue de la Verrerie, dans la maison où se pratiquaient les expériences.

Il6 UNE AMITIÉ

Le compatriote de Courbet demeurait au cinquième. On monte. Courbet sonne. La bonne qui vient ouvrir, connaissant Courbet et sachant pourquoi il venait, fait signe vers l'intérieur du logement dont Courbet avait l'habitude, et les laisse seuls dans une petite antichambre^ donnant sur une cour étroite par une fenêtre ouverte.

— Voilà la table, dit Courbet, montrant un petit meuble rond à un pied, posé devant la fenêtre.

Avec la rapidité de l'éclair, l'ami, profitant de ce que Courbet passait devant lui pour lui montrer le chemin, saisit la table et ne résista pas à la tentation diabolique de la jeter par la fenêtre.

Il n'eut que le temps de prendre le bras de Courbet, qui n'avait rien vu. Presque au même instant, la porte du salon s'ouvrait.

— Ah I bonjour, mon cher Courbet, tous nos amis sont là, nous n'attendions que vous pour commencer...

C'était le maître de la maison qui venait chercher la table.

— 31ais où est-elle donc ? s'écria-t-il, ne la trouvant plus à sa place.

Il appela la servante.

— Pourquoi avez-vous dérangé la table ?

— Moi, monsieur ? je n'y ai pas même touché... Elle était tout à l'heure là, quand ces messieurs sont entrés.

Un bruit d'escalier, suivi d'un brusque coup de sonnette, ne laissa pas le temps de chercher. C'était le concierge, avec des habitants de la maison, qui remontait les restes de la table... morte. Elle avait failli endommager un locataire qui traversait la cour. Heureusement elle était légère, mais les membres en étaient complètement. épars et fracassés. Songez donc ! une telle chute du cinquième pour un meuble aussi fragile 1

Le concierge commençait une scène, parlait déjà de congé. Le propriétaire de la table tournante ne voyait que l'irréparable malheur.

— Pauvre petite table !... lamentait-il. Elle tournait si bien... mais comment cela a-t-il pu se faire ?...

Puis, tout d'un coup, illuminé dune idée subite :

— Ce n'est pas étonnant, reprit-il. Elle ne pouvait pas tenir en place... Elle se sera penchée pour regarder par la fenêtre...

Courbet seul, qui connaissait son ami, conçut des doutes et ne le ramena plus à des expériences de tables tournantes.

Le mj^sticisme fit place, de longues années après, à des théories philosophiques qui lui venaient de toute main. Son cerveau subissait toutes les influences. Celle de Proudhon s'y croisait avec la verve d'un original que tout le quar-

tier latin a connu et qui soufflait dans un sens contraire aux sj^stèmes déjà si contradictoires du polémiste franc-comtois. I.e docteur Dupré, professeur libre danatomie. et qui renseignait dune façon magistrale, contribua pour sa part à tourner lesprit de Courbet. Son pinceau en était troublé. Il lui vint à l'idée de peindre un Prométhée dévoré, non par un vautour, mais par un aigle. J'ai su plus tard qu'elle lui avait été suggérée par le docteur Dupré et j'ai retrouvé dans les conver.sations fantasques de ce dernier bien des idées qui germaient mal dans le cerveau de Courbet.

Courbet pouvait s'inspirer du grand peintre Prud'hon — plutôt que de Proudhon — pour exécuter cette composition symbolique, qui ne lui était pas conseillée par un disciple, admirateur du poète des Châtiments. Le maître-peintre possédait toutes les ressources de son art, mais il s'éloignait un peu plus du réalisme.

Proudhon, qui ratiocinait sur la peinture, a du moins flairé un tableau de mœurs dans la représentation lesbienne, où le vautour était figuré par une brune prête à fondre sur de la chair blonde. La main de l'ouvrier avait retrouvé toute sa sûreté dans cette scène, où il mettait à nu des vices éternels. Il en donnait des explications assez semblables à celles de Labiche, qui

A LA D ARTHEZ I IQ

moralisait sur ses propres pièces du Palais-Ro3'al. L'esprit complexe et franc-comtois de Courbet s'aidait de Proudhon pour tirer la leçon d'une œuvre pourléchée par lui.

Sans y chercher tant de malice, je parlai un lundi matin, en arrivant chez Sainte-Beuve, de ce tableau que je venais de voir dans l'atelier de Courbet. Le critique des Lundis se donnait volontiers congé ce jour-là. Sa curiosité s'éveillait facilement. Il voulait connaître. Je lavais conduit une fois dans l'atelier de Chintreuil. à un cinquième étage de la rue de Seine, à côté du passage du Pont-Xeuf. Xous visitâmes un autre jour la Fin des Religions^ chez son ami Chenavard, dans le quartier Notre-Dame-des-Champs. A une heure, je le menai chez Courbet prévenu et qui l'attendait.

Dans ces années, madame de T... réunissait tous les beaux esprits le vendredi à sa table, rue de l'Arcade. Sainte-Beuve faisait sa visite de digestion le lundi. Il v rencontra cette aprèsmidi Khalil-Be)^, ce grand seigneur ottoman, qui dépensait tant d'argent à Paris. Sainte-Beuve parla du tableau de Courbet. Khalil-Be}' demanda aussitôt l'adresse. Sainte-Beuve la donna rue Hautefeuille. La rive droite n'avait pas de secrets pour Khalil-Bey, mais la rive gauche lui était inconnue. Il se fit conduire rue Hauteville. Dépité, il crut qu'on s'était moqué de lui. Après

explication, rendez-vous fut pris entre lui et Courbet, qui fit les honneurs de son tableau. Khalil-Bey voulait Tacheter tout de suite, mais la commande était déjà vendue, vingt mille francs.

— Faites-m'en un pareil, dit le prince.

— Non, je vous ferai la suite, répondit Courbet. Il en résulta une série de tableaux et de

tableautins, qui se cachent dans quelque musée secret d'Europe ou d'Amérique.

C'était le plus parfait contraste a^ec la littérature de Champfleur}^, dont le réalisme s'arrêtait toujours, par honnêteté, aux frontières de ce qui, de son temps, offensait le goût et les bonnes mœurs. Sainte-Beuve qui, lui-même, avait souvent la pensée hardie et l'expression toujours réservée, a écrit du célèbre romancier réaliste :

Champfleury ne croit pas que ce soit une supériorité en littérature que d'être cruel, inhumain et dépravé (i).

Il aimait mieux passer pour réactionnaire^ comme il le dit dans une lettre citée plus haut. Sa psychologie s'exerçait de préférence sur des drames de la vie intime et moyenne, dans lesquels il s'attachait surtout à démêler le côté comique, toujours plus près de la réalité que les conclusions forcées et tragiques du roman ou du théâtre. Il obéissait à un don de nature, qui était de rire.

On le tenait pour un observateur malin.

(t) Les Cahiers de Sainte-Beuve, Paris, Alphonse Lemerre, 1876.

Une lettre de lui à Biichon donne sa pensée là-dessus :

(6 janvier 185g). — ... J'arrive de Rambouillet où la société bourgeoise m'attendait, soi-disant effrayée. Je connais ce genre de finesse. Chacune des dames se dit : «; Il va se moquer de madame une telle, » quand je n'y pense guère. La preuve, c'est que, de cette société de province, je n'ai rapporté qu'un excellent type de savant parisien...

Il choisissait, et nul ne se doutait de sa sélection.

Je puis parler savamment d'un de ses types, Histoire de M. T... (dans les Sensations de Josqnin). Celle-ci parut d'abord dans la Revue des Deux Mondes (15 août 1857). Elle fit grande sensation à Montpellier. Tout le monde y reconnut M. Bruyas. Le Mécène de Courbet y gagnait un portrait de plus, mais qui ne devait pas figurer dans sa galerie, où il était représenté de tant de manières, par les plus grands artistes, jusqu'au plus « incapable du moindre asservissement ». Lisez : Delacroix.

Par quelle habileté M. T... était-il arrivé à posséder son image de la main d'un homme effrayé de courber sa pensée sous la volonté d'un être étranger aux arts ? Ce fut là ce qui me donna la certitude de la force de l'idée fixe et de l'adresse qu'elle communique à ceux qui en sont possédés.

On cria beaucoup dans Montpellier. On plaignait ce pauvre Bruyas. Je crois bien que nous

UNE AMITII-; A LA D ARTHKZ

naurions pas eu les Caractères de La Bru5'ère si celui-ci avait cédé à la peur des criailleries.

Champfleury mettait lart au-dessus de tout et s'inquiétait peu des rancunes locales quil ameutait. Il n'avait pas écrit pour Montpellier seulement, et navait pas été exprès y chercher un cas exceptionnel. Il l'y avait recueilli [\\.

Un de ceux qui récriminèrent le plus se plaignit à Champfleury d'avoir été négligé par lui. « C'est moi que vous auriez dû peindre. )/ lui écriv^ait-il. C'était un être commun et tapageur, qui se croyait un type, ^lais Champfleury n'emportait pas dans son herbier des plantes ordinaires et vulgaires. L'amateur de peinture lavait frappé justement par la distinction et la singularité de traits particuliers qui le rendaient digne de la Revue des Deux Mondes.

\^ Histoire de M. T... reste encore un morceau friand d'observation, dont celui qui en fut l'objet garda si peu de rancune à l'auteur, qu'à quelques années de là. ils se promenaient de compagnie au Concert Besselièvre, des Champs-Eh'sées.

(i) C'est si vrai qu'à quelque temps de là, un de mes compatriotes, Soûlas, à qui je devais la connaissance de Champfleurv, ayant rencontré à un diner du Figaro, où il écrivait quelquefois, l'illustre romancier de haute vie, Octave Feuillet, qui n'avait rien de co.umun avec le réalisme, celui qu'on appela le Musset des familles fit compliment à mon ami Soûlas, qui lui parlait de Champfleury, de cette Histoire de M. T..., parue récemment dans la Revue des Deux Mondes.

Visite de Champfleury avec Pioudhon et Courbet à Chenavard. — Opinions proudhoniennes de Champfleury sur le mariage et la famille. — Histoire d'une Muse. — Portrait de Jules Simon dans V Histoire de madame d'Aigri^elles. — Un roman de Max Buchon au Journal pour tous.

Proudhon avait contre lui deux races naturelles d'ennemis, et qui se reg'ardaient elles-mêmes en chiens de faïence : les littérateurs et les républicains de 1848. Les premiers ne pardonnaient pas à Proudhon ses négations antipoétiques qui s'étendaient à toute la littérature. Il partageait là-dessus le dédain doctrinaire des hommes politiques de son temps et de tous les partis, — On commence à en revenir un peu aujourd'hui : c'est peut-être que les convictions de part et d'autre sont ébranlées. — Blanqui repoussait Balzac avec horreur en prison, au dire de Catulle Mendès qui subissait là un apostolat littéraire. Un illustre savant, qui fut à la démocratie ce que Pasteur a été à l'Académie, me dit un jour avec une sorte d'impatience : '< Je ne connaissais pas /o?/s ces littérateurs... »

Ce parti pris des hommes politiques contre la littérature nempèchait pas les hommes de lettres et les révolutionnaires de 1 848 de tomber d'accord sur Proudhon. Les uns naimàient pas en lui cette sorte de Platon, qui ne leur reconnaissait aucune utilité dans l'Etat et les subordonnait aux bateliers du Rhône ; les autres répudiaient le socialiste qui, par ses théories sur la propriété, avait effra3^é les intérêts conservateurs. '< Dieu ! que je voudrais être aimée comme les Français aiment la propriété ! » s'écriait une dame russe chez M. Thiers, en ces années où il n'était question que de conservation sociale.

Sainte-Beuve, par son livre sur Proudhon^ malheureusement arrêté à 1848 et qu'il n'eut pas le temps d'achever, a rendu au philosophe le ser- AHce de débrouiller, de faire mieux connaître et d'expliquer, avant la lettre^ à l'aide de sa Correspondance volumineuse et encore inédite, les paradoxes économiques et sociaux de cet esprit précurseur, qui a prévu longtemps à l'avance la dépréciation du capital.

J'étonnai bien Champfleur}', le jour où je lui écrivis, après la lecture de ses lettres à .Max Buchon :

« Une de vos plus belles lettres est celle où vous racontez la visite à Chenavard avec Proudhon et Courbet. Ce qui me frappe, c'est que vous 3^ faites

l'apologie de la famille contre Chenavard et Courbet, qui blâmaient Proudhon de s'être marié. Vous y dites qu'un célibataire, dans les arts et dans les lettres, a trop d'occasion pour ne pas devenir vieux et corrompu. Or, un jour que vous veniez de causer avec Sainte-Beuve, il me dit après votre départ : '■' Champfleury a plus d'affi- '< nité qu'il ne croit avec Proudhon, son antipa- " thique. Ce sont deux tempéraments qui se " rencontrent en se fuyant. Ils ont des principes " arrêtés et communs sur l'amour, la femme, le '-' mariage, contre la poésie, l'adultère et madame " Sand... des préoccupations identiques de cer- '< taines questions sociales... »

Courbet avait pour principe qu'en art, tout homme marié est réactionnaire.

La lettre qui me rappelait la conversation de Sainte-Beuve mérite d'être citée pour l'époque lugubre qu'elle reflète (1852) :

... Nous avons passé, il y a quelques jours, une journée avec Proudhon et Courbet. Proudhon est tout à la fois illusionné et désillusionné. On empêche son nouveau livre (i) et on ne vend ses anciens qu'en cachette, et il est certain qu'on n'en permettra pas la réimpression (2). Proudhon a les idées naïves encore et je me suis donné un*^ comédie

(i) La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. Il y eut peat-être quelque obstacle au début, mais elle fut cependant tolérée.

(2) Voilà où l'on en était en 1852, — pour ceux qui regrettent ces années de terreur bonapartiste.

126 rXE AMITIÉ

en remmenant voir les peintures symboliques de Chenavard que la réaction a chassées du Panthéon.

Notre entrée dans les ateliers du Louvre, nos diables de cannes en grossier bois de vigne, nos noms inscrits sur une feuille de papier, surtout celui de Proudhon, ont jeté la terreur dans l'esprit des gardiens. Quoique Chenavard soit un des esprits les plus séditieux de France, je crois qu'il nous maudit en ce moment d'avoir pensé à le visiter.

Proudhon a été enchanté. 11 a trouvé de la peinture historique et philosophique, qui lui permettait de discuter avec un homme appuyé sur le système de M. Auguste Comte (le positivisme). Je crois que j'écrirai pour moi cette séance. Seulement je suis préoccupé d'un détail physiologique, à savoir comment Proudhon existe (intellectuellement), avec un tout petit nez, des yeux louches ou à peu près et un crâne conformé d'une façon singulière... Au fond, c'est un être facile à vivre, naif et bon. Courbet et Chenavard l'ont beaucoup tracassé en lui disant qu'il avait sacrifié à l'erreur en se mariant.

Pour moi, ils sont dans le faux. J'aime la famille et je trouve que là seulement on peut retrouver un peu de pureté et de bonheur. Certainement la femme est difficile à rencontrer, mais elle existe, même la femme d'un poète.

Un célibataire est peu intéressant. Il est certain que, dans les arts et les lettres, il a trop d'occasion pour ne pas devenir vieux et corrompu. Ce sont des questions graves que les poètes allemands ont résolues, si j'en crois les pages qu'ils ont consacrées à la vie domestique...

Avant de dédier en 1855 les Bour^em's de Molinchart, roman d'adultère, à Buchon, Champfleury lui écrivait :

Si vous saviez, mon ami, ce que je pense des liaisons irrégulières dans la société ! Je crains toujours le châti-

ment sur la terre. C'est là ma seule croyance. J'ai vu des choses si bizarres et si funèbres autour de moi que plus je vais, plus je m'enfonce dans ces idées...

Il ne se peut rien de plus sain — ni de plus pi'OudJioiiicn — que ce qu'il écrivait dans la lettre suivante :

(5 décembre 1856). — ... Petit à petit, j'en suis arrivé à un affaiblissement considérable, provoqué par la solitude dans ce Paris si plein de monde. Les amis ne me suffisent pas ; et des amis, sinon vous et Courbet, je n'en compte guère. Une femme seule peut me tirer de là, s'il nest pas trop tard ; et, par femme, j'entends le ménage régulier. Hors de la femme pourvue de qualités considérables auxquelles je n'ose croire, il n'est point de salut pour moi. Je rêve des enfants, des chiens, des chats...

J'ai le corps délicat et la bourse encore plus délicate. Quel bourgeois sera assez audacieux pour me donner une excellente femme et un peu d'argent pour le pot au feu !

S'il n'est pas trop tard ! dit-il ; il entrait^ si je ne me trompe, dans l'âge de la consultation de Panurge. Il atteignait sa 36" année.

Buchon ne pouvait que partager les idées proudhoniennes de Champfleury sur le mariage. Il annonce un jour le sien à Champfleury qui lui répond (13 septembre 1861) :

Adieu, mon cher ami, vous devez être heureux en ménage. J'en suis jaloux, vraiment, et je voudrais pouvoir en dire autant. Vous connaissez mes idées sur le mariage que je crois vous avoir prêché jadis...

Le 24 juillet 1862, il lui fit part d'un projet qui

n'eut pas. de suite :

Adieu, mon cher ami, priez pour moi. Malheureusement vous ne priez guère. Tournez-vous donc vers la nature à laquelle j"obéis, l'homme ayant été fait pour la femme, la femme pour l'homme, sans apporter d'autre dot que la protection du fort au faible.

Encore une fois, est-il rien de plus sain et de plus honnête ?...

Par une co'incidence qui tient encore moins au hasard qu'à la nature des esprits, bien qu'il n'aimât pas Proudhon. Champfleury et le rude Franc- Comtois jugeaient avec la même sévérité, à quatre jours de distance, le livre de .Nlichelet sur l' Autour :

Ah ! l'amour (pas de Michelet), écrivait Champfleury le 20 janvier 1859. Avez-vous lu ce... livre dont on parle depuis trois mois partout, toujours et toujours ? Je ne connais qu'une façon de le juger, assez sale elle-même. Ce sont deux mots, l'un des Débats qui a appelé ce livre : " l'art de vérifier les dates, » et l'autre, de mademoiselle Brohan (i ...

Voilà de quoi nous nous occupons ici. De lubricités et de farces.

Proudhon n'était pas plus naturaliste que Champfleury :

(16 janvier 1859). — M. Michelet, écrivait-il, m'a envoyé son livre sur T Amour... Il faudra que je revienne à la charge sur ce sujet qui me répugne ; mais il y a nécessité. Tout tourne à la fornication ; il n'y a plus que cela. Si personne ne se charge de nettoyer cette pourriture, je suis décidé à prendre sur moi la chose...

(i) Elle avait fait un jeu de mots assez roide sur le nom de Michelet.

Les bas bleus ne trouvent pas plus grâce aux yeux de Tun que de Tautre.

Buchon reçut un jour de Champfleury cette confidence :

25 janvier 1856.

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