‹ Une amitié à la d'ArthezChapitre 2 sur 9 · HISTOIRE D'UNE MUSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE MUSE

Je suis lié depuis deux ans avec une Muse blonde, grande, forte, tout à fait virile, dont les aventures amoureuses ont fait quelque bruit à d'autres époques. Je suis resté longtemps sans lui faire de compliments sur ses poésies qui ne m'intéressaient guère et sur un restant de beauté qui ne me touchait pas du tout. Il y a un an, elle me racontait un soir les troubles de son cœur et moi les miens... Je voyais beaucoup de jeunes gens venir dans la maison et je me demandais quel était le préféré. Malgré la mauvaise opinion que j'ai des personnes littéraires de l'autre sexe, j'avais fini par croire celle-ci calomniée dans l'opinion, car un soir le comédien Trianon ayant embrassé ses épaules dans l'obscurité, elle appela à grands cris de la lumière, raconta l'histoire à tous ses invités, et je songeai qu'elle avait eu réellement tort de ne pas profiter d'une telle ardeur, si vivement manifestée.

La Muse dit un jour à table, étant avec moi et d'autres, qu'elle ne penserait jamais à faire la coquette avec ses hôtes. Je le crus et je me dis : c'est qu'elle ne nous trouve pas assez beaux. — En effet, ses vers dénotent des tendances grecques qu'aucun des invités ne justifiait par la pureté de ses traits.

Deux ans se passèrent ainsi, moi prenant une réelle amitié pour cette franche personne qui ne jetait pas le trouble dans sa société, accueillait vivement ses visiteurs, savait les mettre en lumière dans son salon, bref se montrait ^-harmante.

l'XE AMITIE

Un soir, un fort incendie éclata à ***, où se trouvait la fille de la Muse dans un pensionnat religieux : troublée, elle quitte sa soirée brusquement, m'emmenant en fiacre, moi et un jeune philosophe de Chambéry. J'étais en face d'elle dans le fiacre ; naturellement, nos jambes entrecroisées se frottèrent légèrement et m'apportèrent quelque trouble. Mais ce ne fut qu'une pensée fugitive à laquelle je n'attachai aucune importance.

Un mois se passa là-dessus, jusqu'à ce que, a)'ant écrit Mixdaiiie à la Muse, elle se plaignit que j'avais supprimé tout à coup : et amie. Pour me punir, elle m'invitait à diner afin de causer de ce refroidissement subit. Après quoi nous devions aller au spectacle.

Par extraordinaire, j'étais seul à diner avec la Muse, dans une petite chambre. Il ne se dit rien à table que des histoires du monde ordinaire, des amours de gens que je connaissais, des histoires de vieilles dames littéraires qui avaient déclaré leur passion à de jeunes poètes et qui avaient été repoussées, sans qu'elles en témoignassent de riincune.

Puis, nous montâmes en fiacre et la Muse me mit sur le chapitre de M"'-' Mariette (i). « Ce sont-là, dis-je, des amours de bas étage ; mais j'ai passé par bien d'autres souffrances, « et je contai comment une femme d'une haute condition, — beaucoup plus âgée que moi, — s'étant éprise de ma personne, j'avais rendu sans doute cette dame très malheureuse, en même temps qu'elle me causait de tels tracas que, pour échapper à ces ennuis, je m'étais lancé dans la débauche. Cinq maîtresses à la fois !

(i) L'héroine du roman bien connu de Chanipfleury. Elle eut une triste fin. Partie avec ses économies qui s'élevaient à une trentaine de mille francs gagnés à l'aventure, elle périt corps et biens dans le naufrage de V Atlas, qui se rendait à Alger et dont on ne recueillit jamais la moindre épave.

Tout cela était vrai. La Muse me dit : -- — Après ce que vous venez de me raconter, il m'est impossible de vous dire ce qui me pesait. — Dites toujours. — Jurez-moi, me dit-elle, de dire la vérité, quand vous m'aurez entendue. — Je le jure, » et je riais. — « Eh bien, vous rappelezvous la soirée de l'incendie ? — Pas du tout. — Comment, rien?... — Rien. — Vous m'avez serré les genoux avec force... — Est-il possible ?... // m'écriai-je toujours en riant, car au fond je crois que c'était elle. — « En effet, dis-je un peu épouvanté de ce duo en fiacre, j'ai cru ressentir quelque chose. — Vous m'avez troublé la tête depuis un mois, me dit-elle. — Vraiment?... C'est le hasard qui entre-croisait nos jambes. — Le hasard ! soupirat-elle, n'en parlons plus alors ! » La Muse me serra la main.

Heureusement, nous étions arrivés au théâtre ; mais cette conversation m'avait tellement bouleversé que je me sauvai après le premier acte sans rien dire. Le lendemain, lettre, cadeaux avec invitation de revenir et solide amitié. Courbet avait le cœur vacant. Je lui conte l'affaire. Il consent à m'accompagner. Je demande la réception. Elle est accordée pour le dimanche suivant.

Nous n'y sommes pas allés !

Moi qui demandais dernièrement une passion ! Hélas ! l'occasion s'est présentée, mais ce n'est pas la passion que je voulais. Quarante-six ans — une forte santé — un caractère hommasse — une nature peu distinguée — et de la littérature ! Pouah !

Notez qu'à ravant-dernière soirée de la Muse, j'avais jeté mes vues sur une grosse veuve brune de quarante ans, qui me semblait bonne et peut-être un peu bête. Jamais je ne sortirai de ces embarras.

Tout à vous, mon ami.

p.S. — Au départ du courrier, les hostilités continuent. Moralité de l'affaire : j'avais trouvé une société où je m'amusai's, je vais être obligé d'aller ailleurs.

... Il faut une femme littéraire, ajoutait-il quelques jours après, marquant une fois de plus son mépris, pour avoir de ces audaces ; mais ce qu'on appelle amour est une chose que personne* n'expliquera jamais, à cause du manque de sincérité de part et d'autre et des raisons physiologiques qui jouent un si grand rôle...

Cette façon de disséquer le sentiment prouvait bien que Champfleury n'était plus amoureux.

Ce petit drame se retrouve en quelques chapitres dans la Mascarade de la vie parisienne.

Quand la Mascarade parut. Buchon se montra naïf et sincère dans ses critiques.

Je n'accepte pas tout à fait vos reproches, lui répondit Champfleury (le 3 mai 1860 , quant au portrait àAmandorine et je n'ai pas obéi à un sentiment de vengeance ; mais vous comprenez que je n'étudie pas un être grotesque pendant cinq ans pour qu'il reste dans mes cartons. Je suis de l'avis de Proudhon ou plutôt de Molière quant aux femmes poètes. D'un autre côté, vous connaissez ma férocité vis-à-vis des types que je rencontre et que je suis obligé de peindre, car ils ne sont pas si communs. Vous savez quels cris a fait pousser la silhouette de M. B...; j'ai toujours dit que ce serait à recommencer que je n'hésiterais pas...

Champfleury rappelait ici l'Histoire dît jeune T..., des Sensations de Josqnin. On voit qu'il y mettait de la conviction.

Buchon lui adressait ses remontrances à cœur ouvert. Ils se parlaient comme deux \rais francsmaçons des Lettres, qui se doivent avant tout la vérité. C'est ainsi qu'ils entretenaient à distance

une amitié, qui les rendait forts, se sentant soutenus et pouvant compter l'un sur l'autre.

Les bonnes relations de Champfleury avec Jules Simon, qui dirigeait /e Journal pour toics, facilitèrent, en 1855. la vente à cette importante publication d'un nouveau roman de Buchon, Le Jils de l'ex-maire. Quand on a traversé la Revue des Deux Mondes et le Jotirtml pour tous^ on laisse un nom dans les Lettres.

Champfleury. par un caprice qui ne se discute pas, introduisit dans un livre plein de fantaisie, les Souvenirs des Funambules, une nouvelle dont on ne pourrait tirer une pantomime qu'en forçant la note. \^ Histoire de madame d'Ai'grf selles est plutôt puritaine. Le fond est vrai. Champfleur}^ la tenait, dit-il, « du philosophe Jules Simon, républicain cavaignaquiste, qui n'est autre que le Raymond de la nouvelle. Son caractère répond assez au livre du Devoir, récemment publié (1854). »

^Madame d'Aigrizelles, mère d'un jeune voleur, sollicite la grâce de son fils. Raymond, de qui dépend la grâce, tombe amoureux de la grande dame veuve. La passion entre en lutte avec le devoir. Le devoir triomphe, et le cœur de Raymond se brise. Le principal intérêt porte sur les combats que se livre cette conscience délicate devant l'évidence de crimes indéniables. Il ne

fera pas fléchir la justice. Le sacrifice impose le respect à madame d'AigrizelIes. La réaction qui suivit 1848 ramène au pouv^oir des hommes de son Vjord. Elle obtient la grâce de son fils et se met en quête de Raymond, qui voyageait pour faire passer son mal. Elle le trouve mourant de consomption et de douleur dans un hôtel d'Anvers. Un mariage s'ensuit et le fils libéré de madame d'AigrizelIes est remis peu à peu dans la bonne voie. Dans la Table analytique des Souvenirs des Fitnainbiiles ^ dressée par un -r esprit chagrin et trop porté à la méthode, » chaque chapitre est suivi d'observations, « un peu dures v, mais c'est « afin d'enlever l'aridité ordinaire des Tables. » On y lit à X Histoire de ntadaine d'AigrizelIes :

Les coloristes en littérature n'appellent-ils pas ce genre : gris ?

Ce fut probablement l'opinion de Max Buchon, quand la nouvelle parut dans la Revue de Paris {\" février 1854). Champfleury lui fit là-dessus une théorie de style, qui sent le réformé :

Vous parlez, mon cher Buchon, du manque de tableau extérieur dans Madame d'AigrizelIes. Vous frémirez, car j'arrive à nier la description de l'individu, du costume, de la figure et du paysage, comme inutiles à une bonne œuvre. Mon sentiment est qu'on leur a donné aujourd'hui une trop grande importance et qu'il est plus facile de décrire des objets que des sentiments...

Champfleury, qui n'aimait pas plus la tragédie que Proudhon, défendait en cela, sans y prendre

garde, le génie de notre plus grand psychologue, Racine.

Je ne sais à propos de quel manifeste Champfleury donne des leçons de petite guerre à son ami. Il lui enseigne lart de tirailler. Il lui écrit le 26 novembre 1H55 :

Dans ces sortes de travaux, je préfère la phrase qui va-t-en o^uerre, c'est-à-dire légère, courte, incisive...

Buchon a l'argumentation un peu pénible, à l'allemande ; il parle trop en écrivant, c'est-à-dire que des tournures de phrases, qui n'ont le piquant ni des proverbes, ni des dictons de campagne, sont trop de langage commun :

C'est là un grand vice, lui dit Champfleury, mais bien plus sensible encore dans un exposé de doctrines.

La qualité maîtresse de Proudhon, qui le rend invincible, c'est le style. Champfleury le prend pour modèle de polémiste :

Voyez Proudhon dans la discussion, écrit le romanc'er réaliste. Certainement il y apporte son tempérament brutal et positif. Il ne rit guère avec son adversaire, il l'assomme, mais toujours en employant une langue correcte, savante, qui lui a même amené beaucoup de partisans. La forme n'est rien, la forme est tout...

Ne croyez pas, se hâte d'ajouter Champfleury, que je sacrifie l'idée, loin delà ; mais je vais retourner le plus que je pourrai aux sources de la langue et étudier beaucoup... Les sources, c'est peut-être remonter un peu haut et peu pratique. Il suffit de se retremper dans Paris pour un écrivain provincial. Champfleury le lui dit :

. . . Xullo part en Europe on n'apprendra à écrire un réel français qu'à Paris. Partout on augmentera la somme de locutions banales, dont tout homme a son bagage, quand il est né à trente lieues de la capitale. Le provincialisme a son côté utile, à la condition d'en sortir.

Buchon ne suivit guère ce conseil. Champfleury appuie sur le côté faible :

Mon ami, dit-il, ne vous fâchez pas trop de mon pédantisme. Pour moi, je crois que vous feriez bien de lire tout entier Voltaire, ses Contes et surtout sa Correspondance. L'agilité merveilleuse de cet homme, si elle peut se combiner avec votre logique, produirait, selon moi, de bons résultats.

C'était lui conseiller de donner du jeu à son style. Buchon manquait de souplesse. Il ne changea rien à sa manière d'écrire. Il resta jurassien, insoucieux de son renom littéraire.

Ce que lui écrivait Champfleury n'était pas toujours fait d'ailleurs pour le déraciner :

(26 novembre 1859). — ... Des loisirs en quantité dans un monde très opposé, chez des femmes de théâtre et chez des banquiers, des dîners, je ne m'y reconnais plus et je commence à soupçonner depuis un mois la vie de Paris. Mon cher ami, quelle galère !

Vous avez bien fait de rester chez vous. Il faut être organisé expressément pour Paris; mais vous savez combien je suis curieux et surtout je ne veux pas passer plus longtemps pour un Jean-Jacques.

Tout homme qui vit â l'écart est un ennemi pour la société parisienne qui ne se contente pas de Tceuvre, mais qui veut voir de près l'ouvrier, bon ou mauvais, beau ou bossu. Voilà le secret de bien des gens arrivés, ils se sont tout simplement répandus...

-?:5-ir/<^?y»^.

^^^mm^m^m^im^m

Rengpînes d'Alphonse Karr sur le Réalisme. — Prospectus du Bulletin des Romanciers. — But démocratique assigné par Victor Hugo à la littérature du xix'" siècle. — Réponses de Baudelaire et de Sainte-Beuve.

La curiosité autant que Tirré.sistible amour de se déplacer, qui le prenait fréquemment, avait pous.sé Champfleur3\ au mois de mai 1859, jusqu'à l'entrée de l'Italie. Il n'alla pas plus loin que Gènes.

J'ai vu maintenant, écrivait-il à Buchon, ce que je voulais : une armée française entrant en alliée dans un pays étranger, l'enthousiasme, le campement, les populations agitées, cela suffit à mon but.

Des raisons de santé le firent rétrograder. Le régime du Midi ne convient pas à tout le monde.

Cette diable de maladie de Testomac et des intestins ne me quitte pas et m'enlève plus des trois quarts de mes facultés...

En fuyant la cuisine épicée, il avait cru, passant à Nice, devoir rendre visite à Alphonse Karr. Celui-ci le reçut poliment, mais avec des réserves qu'il a exprimées dans les Guêpes (mai 1859). On se demande à quoi a servi la révolution

de 1830, quand on lit de telles banalités chez des écrivains de cette génération :

— Etes-vous plus réels que Balzac dans les Parents pauvres ? demandait le vieil homme d'esprit qui tournait au provincialisme. Prenez garde — ce beau livre paraît être sur une limite étroite. — Balzac nous montre son héroïne marchant dans le ruisseau — et ayant quelques taches de boue sur ses bas.

Voulez-vous nous donner seulement la boue et les bas sales ?

Vous n'empêcherez jamais l'art d'être dans son expression la plus large : « un choix dans le vrai. »

Tout un numéro des Guêpes est rempli de ces rengaines. Ce n'est pas même du girondinisme : c'est de la réaction pure. La révolution est nécessaire pour renouveler lart comme la société.

Champfleury, tout à son art, qui ne voulut guère dépasser les limites d'un 89, s'était dit : « Qu'est le roman dans la littérature actuelle ? — Rien. — Que doit-il être ? — Tout. » Par roman, il entendait celui de Balzac, l'historien des mœurs, le Saint-Simon d'une période bourgeoise. C'est dans ce sens qu'il a écrit : " L'art est régi par l'époque et la régit à son tour. >, Mais son exclusivisme n'allait pas jusqu'à proscrire tout ce qui n'entrait pas dans la pure donnée du roman moderne. Tourmenté par un besoin de réformes qui le travailla toute sa vie, et qu'il appliqua partout où il passa, il entreprit en 1860 une campagne dans le but de redorer le roman, de lui donner la place

à laquelle l'ont appelé depuis les besoins de plus en plus incessants et multipliés de lecture, dans les hautes classes aussi bien que dans les rangs les plus infimes de la société, qui se contentent du roman-feuilleton.

Champfleury adressa à tous les romanciers indistinctement, même les moins réalistes, un Prospectus exic^dàré de noms propres, dans lesquels se lisent ceux de Dumas le père, de Sandeau, de Gautier, de George Sand, de Lamartine, de Janin, de Houssaye, de Méry, de Karr lui-même, à qui Champfleury ne gardait pas de rancune, et d'un grand nombre d'autres, tant anciens que contemporains, français ou étrangers. C'est déjà un bulletin de victoire, l'Arc de l'Etoile du Roman, que cette mise en vedette, d'un arrangement savant, sur la couverture d'un prospectus, destiné à rallier tout ce que le genre comptait de plus divers. Champfleur}^ demandait à tous ceux qui pouvaient répondre, leur adhésion à la fondation d'un Bulletin des Routancïers, qui serait l'Encyclopédie vivante d'un art devenu une science, dont le lecteur ne soupçonne pas les appareils :

Qu'y a-t-il d'étonnant, disait ce prospectus généralisateur, à ce que le public, voyant les romanciers sans défense, les regarde comme des conteurs intarissables, des improvisateurs sans portée, des inventeurs qui n'ont qu'à prendre une plume pour que l'œuvre se trouve faite en un clin d'œil ? Si de funestes exemples de fécondité incessante ont été donnés en spectacle, il n'en reste pas

moins, depuis trente ans, une race de romanciers puissants, fortement doués, savants, s'étudiant eux-mêmes, étudiant les autres, recherchant dans le passé les causes qui agissent sur le présent, et fondant en un seul métal les qualités diverses du philosophe, du moraliste, de Ihistorien et du physiologiste, qui ont donné au roman moderne une forte impulsion.

Le roman veut aujourd'hui pour servants des esprits enc5'clopédiques.

C'est le passé, le présent et l'avenir du roman que le Bulletin actuel prend à tâche d'étudier.

Ce sont les différents courants de l'intelligence qui, tour à tour, se transforment en idéalisme ou en naturalisme...

Vous le voyez, messieurs les naturalistes, Champfleury lavait dit avant vous. — Il faisait néanmoins la part large à la fin de son Prospectus et tenait compte de tous les emplois du roman :

Le roman est aujourd'hui, disait- il, la forme la plus populaire. Si la majorité des romanciers français tient pour l'observation des passions et du cœur humain, il est une minorité qui s'en sert comme d'un moyen d'enseignement. Le protestantisme prétend l'employer à la morahsation des masses ; le catholicisme ne l'a pas dédaigné tout à fait. Quelques esprits, préoccupés de l'éducation des enfants, cherchent, par cette même forme, à se faire petits avec les petits ; certains en ont fait un instrument de parti, de réforme sociale ; d'autres essayent de le bourrer d'idées philosophiques.

Toutes ces manifestations seront accueillies sans parti pris, quoique le Bulletin tienne pour forme souveraine, indépendante de Yactualité et relevant de l'Art plus directement, la peinture des passions qui a toujours fait la gloire du roman français...

Victor Hugo avait accepté, en 1846, la dédicace de CJiien-Caïlloit par une lettre oii l'auteur des Misérables perçait déjà sous le pair de France :

Vous avez médité, écrivait-il à Champfleury, sur ceux qui souffrent, et moi aussi... Un soir que vous passerez place Royale, montez au numéro 6, nous causerons de toutes ces choses graves qui ne préoccupent point les législateurs et les gouvernants, et qui préoccupent ces espèces de rêveurs frivoles qu'on appelle les poètes...

Il interpréta à sa manière le prospectus du Bullcti7i des Rontanciei'S^ et répondit à Champfleury :

(Hauteville-House, 18 mars 1860). — ... J'applaudis de tout cœur à votre entreprise et je vous crie : courage ! — Je l'ai dit dès 1830, en rejetant toutes les appellations qui passent et qui ne caractérisent rien : — la littérature duxix" siècle n'aura qu'un nom ; elle s'appellera la littérature démocratique (r).

Elle n'aura qu'un but : l'agrandissement de la lumière humaine par le double rayonnement combiné du réel et de l'idéal.

(i) Champfleury pensait comme Victor Hugo. A l'occasion des premiers essais de Lohengrin, qui suscitèrent des protestations et des troubles, il écrivait en mai 1887 : « L'art doit être démocratique, c'est-à-dire s'adresser aux masses, émouvoir le peuple comme la bourgeoisie. En faire un instrument d'aristocratie mène l'artiste à convier à l'audition de son œuvre cinq cents riches désœuvrés ou, à leur défaut, à s'adresser à un maniaque couronné, tel que le roi de Bavière.

» Très partisan des hautes tentatives de Wagner, son défenseur' à l'origine, je ne puis, malgré sa valeur intellectuelle, le suivre, lui et ses enthousiastes, dans ces représentations exceptionnelles auxquelles /le peut assister le peuple. »

Le roman est presque une conquête de l'art moderne : le roman est une des puissances du progrés et une des forces du génie humain en ce grand xix*^ siècle ; et vous êtes, monsieur, par la précision comme par l'élévation de votre esprit, un des maîtres du roman. Courage donc ! — Je vous serre cordialement la main.

Baudelaire écrivit à Champfleury cette remarquable lettre :

(28 février 1860), — Mon cher Champfleury, j'ai reçu votre prospectus. Vous avez eu, selon votre habitude, une idée excellente. Il est certain que le roman a pris, dans la littérature et dans les jouissances des lecteurs, une part plus considérable qu'on ne le vit jamais. Cependant nous connaissons des critiques d'un rare talent qui dépensent beaucoup de temps à rendre compte de toutes les sottises des vaudevillistes, et peu d'entre eux s'appliquent à noter les tendances, les couleurs et les méthodes diverses des romanciers. Nous avons même vu des ouvrages de ce genre, vraiment remarquables et d'une qualité tout à fait suggestive, passer inaperçus de la critique. On a fait, à différentes époques, des Bibliothèques de romans, assez mal conçues généralement, servant toutefois et constatant le goût universel des lecteurs pour ce genre de composition ; mais une collection de notes critiques sur les romanciers anciens et modernes serait une chose non moins précieuse. Faites cela, et vous aurez accompli une œuvre importante. Je ne vous promets pas ma collaboration assidue, mais de temps à autre je saurai rédiger pour vous des notes sur quelques auteurs qui me sont plus familiers que les autres. Je n'aurai jamais eu tant de plaisir à travailler que sous votre direction...

Le meilleur conseil fut donné à Champfleury par Sainte-Beuve, dont la Cori'espondance a publié la lettre suivante :

A LA D ARÏHEZ I43

Ce 28 février 1860.

Mon cher monsieur,

Je me trouve très honoré de me voir inscrit par vous sur la liste de nos romanciers, moi qui ne l'ai été cju'une seule fois, et comme par accident.

J"ai été d'autant plus sensible aux témoignages déjà anciens que vous m'avez donnés de votre approbation. Vous avez bien voulu reconnaître dans cet unique roman de ma façon un caractère de réalité et de vérité. C'est un suffrage que j'ai apprécié, surtout venant d'un observateur exact et consciencieux comme vous.

Aujourd'hui, vous désirez savoir mon avis sur votre entreprise ; j'ai peu d'idées à ce sujet, et vous me prenez au dépourvu.

Le roman, en effet, a eu jusqu'ici cet inconvénient, cjui est aussi un avantage, de n'être point compté et rangé régulièrement dans les genres ccmsacrés : il est resté libre, en dehors des classifications de rhétorique et de poétique. Aristote n'en a pas connu, ni Horace, ni Boileau, ni aucun des législateurs du Parnasse.

Tant mieux pour lui ! les chefs-d'œuvre, certes, ne lui ont pas fait défaut pour cela, ni ne lui manciueront, mais des chefs-d'œuvre toujours imprévus. Le roman est un vaste champ d'essai qui s'ouvre à toutes les formes de génie, à toutes les manières. C'est l'épopée future, la seule probablement cjue les mœurs modernes comporteront désormais.

Ne le resserrons pas ; n'en faisons pas trop la théorie ; ne l'organisons pas. Que chaque romancier expose à l'occasion ses idées, à la bonne heure ! Mais que les expositions et les apologies ne nous coûtent pas un seul bon roraan que l'auteur pourrait composer pendant ce tempslà. La meilleure explication à donner pour l'artiste, c'est de produire toujours, d'aller en avant et de marcher.

A cela près, et cette réserve posée, je ne puis qu'applaudir, mon cher monsieur, à vos efforts pour servir et étendre ce genre si moderne auquel vous vous êtes consacré.

Le Bulletin des Romanciers en resta là.

Quant au roman, plusieurs générations l'ont renouvelé depuis et le renouvellent encore. Dans ma jeunesse, la dernière expression de l'art en peinture était représentée à Montpellier par la galerie Bruyas, où figuraient tous les maîtres contemporains. 11 serait essentiel qu'un nouveau don au .Husée la rafraîchit et la rallongeât de toute une période de quarante années. De même, le Bulletin des Romanciers de Champfleur}- ne datant que de 1860. que de noms de maîtres à ajouter depuis, — déjeunes maîtres, comme les appelait un soir, chez Dentu, en i S78, le romancier réaliste luimême, qui leur avait passé la main 1 Xous avons eu les Daudet, les Zola, les Claretie, et de nos jours, actuellement, prenez la liste de la Société des Gens de Lettres et même en dehors, et choisissez à votre gré parmi les Vandérem, qui nous a donné ce chef-d'œuvre des deux Rives, les Theuriet, toujours sur la brèche, les Coppée (qui ^produisait l'an dernier un roman social de haute et humaine portée, le Coupable)^ les Duvauchel, à qui nous devons la Monssière et le Tourbier^ peints ou plutôt décrits sur place, et tant d autres chercheurs d'effets à surprendre et à saisir dans

la nature, ou, selon que l'observation les y pousse, dans un siècle ligueur et frondeur qui n'a peutêtre pas eu son pareil pour les agitations, dont l'art sait tirer parti.

Buloz disait en 1868 à Sainte-Beuve, dans un temps qui n'avait pas l'originalité de celui-ci : « La société française actuelle mériterait un grand tableau. » Balzac^ qui fut aussi de la Revue, avait fait son temps. On ne comptait encore que dixhuit ans depuis sa mort, — et ses hommes touchaient à leur fin. — Dix-huit ans, c'était la durée d'un régime politique. La République a plus que doublé le cap. et tout porte à croire qu'elle le redoublera.

Le xx" siècle verra naître le génie créateur dont rêvait Buloz, précurseur et voyant (comme le fut Balzac), sur lequel se modèleront les types de la société future.

Mort d'Heniy Muiger. — Souvenir du journal le Réalisme, fondé par Duranty, Assézat et le docteur Thulié. — Champtieury ouvre la voie aux chercheurs de province par ses études sur l'art populaire. — Le banquet des Misérables. — Article de Sainte-Beuve sur Champfleury. — Les pudeurs de la censure. • — Un Priape-Hermès.

La question sociale n'en préoccupait pas moins Champfleury. La lettre suivante qu'il écrivait à Buchon n'intéressera que les gens de Lettres, non rentiers :

(iç août 1860 . — ... Mon cher ami, j"ai fait déjà beaucoup d'enfants, ou plutôt de volumes. Je veux en faire encore, mais la Mascarade n'ayant pas porté auprès du public (pour le moment), il m'est impossibh' d'aller plus loin. C'était un grand effort de ma part ; le succès n'y a pas répondu. Je n'y peux rien. Sans être Jérouté et sans sacrifier au goût du jour, i\ la mode du quart d'heure, je me demande cependant ce que veut le public ; car moi je prétends vivre un peu, et les quinze ans que j'ai triiversés jusqu'ici ont été quinze ans de privation qui ont tout au plus donné quarante à quarante-deux mille francs, ce qui fait trois mille francs par an, lesquelles trois mille livres sont venues tirées par la queue comme le diable et irrégulières comme l'été de cette année. J'ai vingt

UNE AMITIÉ A LA d'ARTHEZ I47

volumes faits, mais qui me constituent une bien petite rente, car j'ai besoin pour mes études d'après nature d'une dizaine de mille francs par an.

Telle est, mon cher ami, ma situation. Je n'en gémis pas, mais je mange le peu qui me reste sans trop m'inquiéter, attendant un jour peut-être quelque tranquillité.

Champfleury posait là le problème dans toute sa réalité. Le roman d'observation, qu'il a tant contribué à fonder et à faire triompher des genres factices et du faux goût, ne répondait pas toujours par ses résultats aux sacrifices que s'était imposés Técrivain. Un grand et célèbre amateur très éclairé, ami des Lettres, écrivain lui-même, me disait il y a une vingtaine d'années : " Ce qui me frappe, c'est que les romanciers les plus en vogue sont forcés de doubler leur art par un emploi plus lucratif de leur plume. Ils s'attellent au feuilleton dramatique, littéraire ou artistique. ?>> Et il citait les maîtres du roman moderne. Ils ne sont jamais que deux ou trois, quand le chiffre ne se réduit pas à un seulement. Je ne pus répondre qu'en renvoyant à une page très humoristique de Sainte-Beuve sur l'ouvrier littéraire^ qu'il a introduite dans ses articles de 1864 sur la Réforme sociale en France^ par M. Le Play (i).

Baudelaire entrait dans de grandes colères, quand des filles, rencontrées au Casino-Cadet

1) Nouveaux Lundis, t. ix.

(les Folies-Bergère de ce temps-làV ne lui parlaient que de .Musset et témoignaient une grande frayeur au seul titre de Fleurs du mal.

Champfleury aurait eu bien autrement à se plaindre que le poète d'une de ces injustices naturelles de l'opinion . qu'il constate dans cette autre lettre à Buchon :

,5 février 1861). — ... Vous n"avez pas été, mon cher ami, sans avoir eu connaissance par les journaux du bruit causé par la mort de Murger, qui a atteint une célébrité inouïe. Il est étonnant combien Topinion s'emporte en France et ne reste jamais dans la raison. Murger, que j'ai connu plus que quiconque, avait une nature de poète formée par l'étude des œuvres de Musset. Il a été à l'école de Mimi Pinson, et par une volonté suprême il n'a jamais voulu dépasser l'attendrissement. Je lai connu très jeune ; je l'ai élevé, pour ainsi dire, et les Scènes de la vie de bohème sont dues à mon insistance et un peu à mon exemple. Car enfin je publiais ces sortes de farces de rapins qu'on appelle les Confessions de Sylvius. Murger était plongé dans la poésie presque académique ou tout au moins déclamatoire.

Il a montré un grand esprit de conduite, s'est fait l'ami de tout le monde. Sa nature, faible d'ailleurs, se refusait à lutter et ainsi il est arrivé au plus haut point qu'il pouvait espérer, fort inquiet d'ailleurs de son avenir, car il n'avait plus rien de nouveau à donner et depuis longtemps ses romans vivaient du succès de sa première œuvre. Il nous craignait beaucoup et nous nous voyions à peine, quoique j'eusse conservé pour lui l'amitié des premières années qu'il est difficile de rompre ; mais à quelques mots lancés par Duranty dans le Réalisme, un

A LA D'ARTHEZ 14g

peu taquin et agressif, Murger avait cru (et bien d"autres) qu"il y avait un mot d'ordre de ma part. Je n'ai pourtant jamais donné à ce journal que votre chanson.

Enfin, cette mort m'a valu quelques coups de pied qui ne m'ont nullement touché, car j'ai été le premier à faire deux grands feuilletons sur Murger (i), alors que je prévoyais combien sa réputation facile allait dominer la mienne.

L'auteur des Scènes de la vïc de bohèine. chevalier de la Légion d'honneur, me fit un soir la leçon à propos de Champfleury. Je lui racontais, à la rencontre, la dernière farce de Josquin ou de vSylvius. Je cro3'ais qu'il allait rire. Il me répondit gravement : " La drôlerie n'est pas la vie. » Il tournait à 1 épique, même en mangeant, à minuit, des saucisses aux choux avec JMonselet, à la brasserie des .Mart3'rs.

Buchcn lui-même, l'auteur de la Soupe ait, fromage^ avait été attaqué par le Réalisme^ une machine de guerre qui n'eut que six apparitions (1856- 1857), fondée par Durant}', Assézat,Thulié, et où, en haine de la poésie, on imprimait les vers comme de la prose, sans aller à la ligne. Cela ne leur faisait pas grand mal. C'était seulement un peu plus désagréable que de la musique, moulue par des serinettes de barbarie.

L'homme politique survit encore, dans Thulié. au réaliste mort jeune et resté convaincu. Du-

(i) Dans le Messager de l'Asseinhlée, ii avril 1831.

rant}' fit preuve de talent dans le Malheur d'Henriette Gérard^ que la critique opposa à Champfleury, bien qu'on y sentît son influence directe(i), Assézat, employé dans les bureaux du Journal des Débats^ partageait en philosophie les opinions et les admirations de son ami Louis Asseline. Il mourut jeune, comme Durant}^, laissant inachevée la grande édition des Œuvres de Diderot, commandée par les éditeurs (iarnier, et qu'a terminée l'infatigable et consciencieux travailleur Maurice Tourneux.

Champfleur3^ dansla lettre suivante, présumait peut-être trop des forces du réalisme et de la place qu'aurait pu prendre une doctrine littéraire, faite pour rester à mi-côte. Les hauteurs étaient occupées et gardées depuis 1830 ; mais dans les régions moj^ennes de l'observation, le champ n'est jamais épuisé. Champfleury s'y est donné toute carrière. Il n'a manqué au réalisme que des chefs d'école à la hauteur de la situation, bons princes comme Victor Hugo, sachant prendre la direction d'un empire littéraire. Champfleury s'en rend parfaitement compte :

(30 mai 1861). — ... Nous avons été trop francs, écrivait-il, et avons manqué absolument de politique, ce qui nous a retardés de dix ans ; mais nous étions ainsi, comme les républicains en 1848, sans nous douter (|ue nous

(i) Voir l'appendice à la fin du volume.

pourrions être appelés tout à coup à la tête de la littérature et de lart. Pour moi qui me sens encore indigne et qui ai fait de grands retours sur moi-même, à qui, d'ailleurs, la critique a rendu de grands services, quoiqu'elle m'ait mis fortement en colère avec ses passions, ses injures et la fâcheuse position dans laquelle elle me jetait, j"ai repris un peu de philosophie, et je ne demande maintenant qu'à travailler pour mon plaisir intellectuel et y trouver de quoi vivre modestement...

Cet Hoffmann français, doué des fantaisies, des caprices et de la passion musicale du conteur allemand, a constaté, dans les Contes posthumes de ce dernier, que le fantastique écrivain abandonnait, vers la fin de sa vie, le bizarre pour arriver à la réalité. Chez Champfleury, c'est la réalité qui le mène à l'étude du grotesque :

Le sentiment mélancolique continue à m'envelopper, écrit-il à Buchon, et, chose étonnante, je serais heureux de pouvoir aborder audacieusement le grotesque. Est-ce pour m''en réjouir tout le premier? Ainsi, deux chapitres dans les Bourgeois de Molinchart m'amusent comme s'ils étaient d'un autre. C'est le premier, l'arrivée du chevreuil, et la scène des plaidoiries au tribunal. Le reste m'est indifférent.

Dans une autre lettre 14 août 1854^ il attribue à des raisons de santé sa façon d'apprécier les contes cruels, algébriques et caJtchetnardants d'Edgar Poe, traduits par Baudelaire. Il marque ainsi la différence des tempéraments et des caractères :

... j'ai passé par là étant très jeune, dit-il, et je ne manquais pas de tuer mes héros à la fin. Alors je me portais très bien. Aujourd'hui que je suis toujours très maladif, je pense beaucoup plus au comique, à la g^aité, au grotesque. La raison, je n'en sais rien. Serait-ce pour me divertir de mes propres créations?...

Le romancier fait place peu à peu à l'érudit qui porte, dans .ses nouveaux travaux, le goût fin d'un artiste. l^Sifabrïcafwjt de ses livres exigeait une mise en page très soignée, où la gravure commente le texte. Ses Histoires de la Caricature dans l'Antiquité, au moyen âge. à la Renaissance, sous la République, l'Empire, la Restauration et jusqu'au dernier règne, sont des œuvres considérables, qui témoignent de facultés particulières. Elles l'ont consolé de l'ostracisme qui pesait, en 1861, sur les romans et en particulier sur les siens :

Si je n"ai pas continué mon droit chemin (comme romancier, observateur de la vie réellei, ce sera la faute de mon temps et non la mienne, écrit-il... Je me dis que ces études (ses autres études; sur l'art et la littérature populaire (chansons, légendes, contes, imagerie, faïences, etc.) ne me sortent pas de ma route.

Elles co'incident et donnent le branle à toute une légion de chercheurs de province, . Max Buchon en tète.

Champfleur}' en eut quelque satisfaction et de l'apaisement.

Pendant le mois de septembre 1862, Sainte- Beuve, très fin, me demandait souvent des nouvelles de Champfleury. Je me sentais un peu gêné pour lui en donner. Je n'étais pas encore ancien dans la maison. Champfleury ayant rompu un mariage était parti le jour même pour le banquet des Misérables à Bruxelles. Je lavais accompagné à la gare du Nord, où il m'avait recommandé de ne pas prononcer tout haut le nom de Sainte- Beuve. Cette discrétion sexpliquait à l'heure du départ, à la gare, où s'étaient donné rendez-\ous toutes les trompettes de l'opposition qui prenaient le train pour Bruxelles, mais auprès de Sainte- Beuve la contrainte était inutile. Comme il s'était intéressé à Champfleury pour lui faire avoir une place en prévision de son prochain mariage, je dus bien, un matin qu'il m'en parlait, lui avouer que le mariage était rompu. Champfleury avait appréhendé d'aliénerson indépendance et sa bonne humeur ; il avait reculé au moment de sauter le pas, '< Faut-il tout de même demander la place sans la femme? // fut la réponse de Sainte-Beuve. Il était trop bien disposé pour que je dise : non. — La place ne vint pas, mais d'autres compensations s'ensuivirent.

Il était diflicile de rien cacher à Sainte-Beuve. Il voulait tout savoir, tout connaître. Il avait essentiellement un nez de curieux.

154 l:nk amitik

Il me demanda avec bienveillance :

— Mais où est-il donc ?...

— Je crois qu'il est à Bruxelles, répondis-je sans trop d'embarras,

— Ah ! comme cela, nous aurons des nouvelles du banquet...

Je transmis cette bonne parole à Champfleury. Je ne me trompais que de deux ans dans la même lettre, où je disais : " Dans six ans, peut-être, Victor Hugo sera en France ! //

Sainte-Beuve versa du baume sur les blessures que l'année 1862 avait faites à Champfleury.

L'article de Sainte-Beuve (i), écrivait Champfleury à Max Buchon le 8 janvier 1863, a dû produire un excellent effet et j'en ai été très content. Il est certain que, connaissant parfaitement ma vie, il a voulu m'être utile ; mais je ne suis qu'un animal qui ne sais guère que travailler et je vise difficilement à me tirer moi-même de mon cabinet pour obtenir quoi que ce soit qui me permette de travailler en paix...

Il se sentait soutenu et protégé, en quelque sorte, par un œil attentif, qui s'intéressait à ses travaux :

Sainte-Beuve a lu la moitié des Mémoires (2) : il me conseille d'attendre dix ans avant de les publier ; c'a été son premier mot. Voilà donc deux ans de travail fortement enfouis.

(i) L'article du Constitutionnel sur Champfleury, reproduit dans les Nouveaux Lundis, t. iv, est du 5 janvier 1863. (2) Les Souvenirs et Portraits de jeunesse.

Les Mémoires attendirent. Champfleur}^ se replongea dans l'érudition ; mais l'érudition ellemême ne marchait pas toujours sans encombre.

La pudeur de la censure s'alarmait, en 1865, de la reproduction, dans X Histoire de la Cai'icatiire antique, d'une mosaïque trouvée à Ilerculanum.

Un Priape-Hermès, représenté par un coq avec les attributs exorbitants du dieu, attend larrivée de trois oiseaux, une poule, une oie et un canard, qui «gravement viennent l'implorer i .

Champfleur}' nous a transmisses démêlés avec la censure dans une lettre curieuse, adressée à Sainte-Beuve (3 mai 1865) :

Moi à M. Juilkrat. — Quoi que vous disiez, monsieur, le livre de la Caricature antique n"a aucun rapport avec le musée secret du roi de Naples, Dailleurs, vous avez laissé vendre à MM. Didot le sixième et septième volume d'HerculantDii et Pompéi, qui contient une grande partie des reproductions des monuments licencieux de Tantiquitè.

M. JiiLLERAT. — Je ne connais pas ce livre.

Moi. — Mon livre sur la Caricature antique a été traité partout avec une bienveillance générale, à laquelle je ne m'attendais pas ; je n'ai pas l'intention de vous faire lire ces comptes rendus ; mais, comme je sortais, on m'a remis un article d'un de vos anciens collègues au Ministère de l'intérieur, d'un chef de division de la Sûreté, d'un homme considérable, conseiller à la Cour impériale, qui, spontanément, a fait le plus grand éloge de mon

(i) Histoire de lu Caricature antique^ 2"^ édition, p. 153 et 154, Paris, Dentu, 1867.

I s6 UNE AMITIE

livre. Vous devez connaître M. Desmaze ; certainement sa position rempècherait de pousser à la vulgarisation d'un livre dont quelques pages seraient dangereuses. Bien mieux, M. Desmaze m'invite dans cet article à creuser le sillon et à écrire ['Histoire de la Caricature au moyen âge. Or, monsieur, avec la rigueur dont vous accablez Priape, vous ne laisseriez passer aucune reproduction des satires dirigées contre les moines.

M. JuiLLERAT. — Certainement.

Moi. — Donc, vous m'empêchez de poursuivre mon but, vous m'empêcherez de graver ce moyen âge qui frappe tous les yeux aux frontons des cathédrales, et que les prêtres eux-mêmes font réparer par les architectes d'aujourd'hui.

M. JuiLLERAT. — Nous ne permettrons jamais les gravures licencieuses. Mais entîn pourquoi tenez-vous tant à un phallus qu'il serait si facile de gratter }

Moi. — J'y tiens comme à l'arc de Diane, comme au hibou de Minerve, comme à la massue d'Hercule.

M. JuiLLERAT. — J'en parlerai au ministre demain.

Moi. — Et comme le ministre peut ne pas connaître le nom de M. Champfleury, qu'il ne lira pas mon livre, qu'il en ignorera la portée, que M. Juillerat ne me défendra pas, le ministre trouvera que M. Juillerat a raison.

Là-dessus je quitte M. Juillerat et cours attendre M. Malher.

M. Malher, décoré il y a quelques jours, a fondé VEvéncment en 1848 en notre compagnie. Il est gendre de M. Barthe, ce qui ne doit pas le rendre indulgent pour la presse ; mais il a quelque parenté éloignée avec la famille Hugo ou avec celle de Meurice.

M. Malher (dans la rue). — Ah ! je suis heureux de vous faire compliment de votre Carieature. J'ai lu le volume en entier et j'en ai été enchanté.

Moi. — Je ne m'en fais pas compliment et, • loin d'en être enchanté, je quitte M. Juillerat qui ne veut pas donner Vexcat à une vignette, celle relative au Priape que voici.

M. Malher. — Ils ne savent ce qu'ils font dans ces bureaux. Tous les jours nous poursuivons des livres et des gravures que M. Juillerat laisse passer. Le prix de votre livre, le public auquel il s'adresse, la nature des recherches, tout vous porte à concourir pour un prix à l'Académie. Y avez-vous pensé ?

Moi. — Je pense aux terribles magistrats de province qui, suivant M. Juillerat, pourraient me poursuivre.

M. Malher. — Ce serait trop comique, et je vous souhaite un pareil procès.

Moi. — Moi aussi ; mais comme on ne veut pas laisser passer le corps du délit, malheureusement je ne jouirai pas du bénéfice d'une de ces poursuites fantastiques.

M. Malher. — Le bureau de la presse (ou de la librairie) a deux poids et deux mesures. Il protège les uns, condamne les autres et cela sans appel. Nous sommes plus justes au Palais.

Cela, mon cher maître, pourrait s'allonger indéfiniment...

J'ai appris, au milieu des explications de M. Juillerat, qu'un monsieur, dont je ne me rappelle plus le nom, a envoyé ou doit envoyer au Sénat une pétition contre les livres immoraux... Et M. Juillerat tremblait de peur.

A ceci, j'ai répondu qu'il y aurait toujours un Chapuys- Montlaville pour demander le transport à Cayenne des romanciers ; c[ue d'innocentes pièces de l'Odéon avaient été signalées comme des abîmes de perversité par un sot qui s'amusait à ennuyer le Sénat de ses imaginations ; . . . qu'il se pourrait que votre entrée au Sénat, en qualité d'homme de Lettres, fût signalée par une défense énergique, de la httérature, et que j'étais enchanté de la

pétition au Sénat si elle vous fournissait Toccasion de réagir contre ces demandeurs de morale.

Sainte-Beuve avait déjà résolu ces questions d'art et de morale dans sa Lettre au Moniteur, du 20 février 1860 ( i i, où il se défendait luimême contre certaines accusations Ôl' immoralité^ au sujet de ses deux articles sur Madame Bovary et Fanny. Son passage au Sénat de 1865 à 1869) fut marqué par des incidents assez célèbres pour qu'il ne soit pas nécessaire de rappeler ici qu'il y prit constamment la défense des droits revendiqués par Champfleury.

(1) Réimprimée depuis dans les Causeries du Lundi, t. xv.

Le Retour de la Conférence. — Opinion de Chanipfleury sur ce tableau. — Courbet prend mal ses observations. — Vermorel endoctriné par Courbet. — Déjeuner de Courbet avec M. de Nieuwerkerke. — Courbet naturaliste. — Républicanisme de M. Thiers.

Pendant que l'écrivain réaliste, qui n'avait pas dit adieu au roman, se recueillait, le peintre de plein air et de pleine eau, qui me disait un jour : « Jaurais cent bras que je ne peindrais pas tous les tableaux que j'ai dans la tète (i), >/ se détendait

(i) Les mots de peintres sur leur vocation seraient à recueillir. Prud'hon s'exprimait à ce sujet de façon très pittoresque, mais tout à fait crue. Il disait avec quelle partie de lui-même il peindrait s'il n'avait pas de bras, — et ce n'étaient pas les pieds. — Horace Vernet rappelait le mot de Prud'hon, quand parlant de sa propre peinture à lui, qui ne devait rien à personne, il disait où il ne mettait pas le nez, mais où Eugène Delacroix mettait le sien, chez Rubens. Gavarni était plus poli quand il prétendait que Daumier brossait ses pierres à dessiner avec son ventre. Courbet qui, à un moment donné, ne voulait plus être un peintre, mais un homme, se débarrassa un jour de sa vision de paysagiste, dans une brasserie de Besançon, en peignant, sur une table de bois, avec un doigt trempé dans de la bière, on grand et magnifique paysage, où tout y était, ciel, montagnes et forêt. Ses amis le laissèrent à sa contemplation. Xe voilà-t-il pas le vrai peintre ?

l6o UNE AMITIÉ

et se prodiguait en des manifestations où Ton ne retrouvait plus la main du maître. Le Retour de la Conférence , refusé au Salon de 1863. pouvait exciter le rire villageois, qui se contente du sujet. Les amis du peintre furent inquiets :

Je n'ai pas besoin de demander à Thorame, écrivait Champfleury à Max Buchon le 2 juin 1863, la raison de ce lâché si grave, lui qui exécutait la peinture en maître.

Courbet est dans un moment de crise par laquelle passent beaucoup d'artistes, suivant Timportance démesurée qu'ils s'attribuent. Il ne faut jamais se blesser d'être méconnu et de n'être pas récompensé suivant son mérite. Ces injustices ont été commises de tous les temps par la foule et les représentants de la foule.

Courbet s'est lassé trop vite : la peinture l'ennuie. Il ne trouve pas au bout de son pinceau les résultats considérables qu'il en attendait. Alors il peint à la diable avec ce secret raisonnement : " Cela est encore trop bon pour un public idiot 1 »

Faute et très grande faute. J'en parle savamment, ayant moi-même passé par des crises semblables qui m'enlevaient tout ressort. Mais j'en suis guéri et vis dans une philosophie parfaite.

Quant à ce qui regarde plus spécialement les Curés, je me doutais par avance du manque d'adresse qui devait présider à cette conception difficile à faire passer.

Indépendamment de certaines pauvretés d'exécution, il y a des parties grossières, triviales, communes et en même temps peintes en papier d'auberge. Le groupe du paysan et de la paysanne qui rient de la débauche des curés est absolument raté. Le paysage est faible ; les mains des curés sont des vessies flasques.

A LA D'ARTHEZ i6i

Tout ceci pouvait se réparer. Je l'ai dit à Courbet, sans rien lui cacher. Mais Thomme se grise au milieu de bavards, de badauds, de railleurs qui l'assassinent de compliments en face et ne peuvent que l'ancrer dans un amour-propre déjà trop robuste.

Quand on emploie de si violentes machines de guerre, il les faut solides et portant coup. Un canon qui envoie des boulets à cent mètres, quand il doit atteindre à cinq cents mètres, est un mauvais canon. Courbet a tiré dans le vide...

J'en suis désolé pour Courbet qui loge une âme faible

dans un corps robuste. Il lui faut maintenant cinq ou six

ans de solitude à Ornans pour se rattraper de cet échec.

Ces conseils et ces exhortations déplurent à

Courbet .

Nous sommes à moitié fâchés avec Courbet, écrivait Champfleury dans une lettre suivante (30 juin 1863).

Je lui ai fait quelques observations sur son tableau ; naturellement, il a dit le lendemain que j'étais vendu au gouvernement.

Courbet, mieux que personne, connaissait la dignité de Champfleury : mais il se dév-oyait parmi des têtes fêlées qui le faisaient déraisonner. Il devenait l'apôtre d'une philosophie née dans les brasseries, d'après laquelle il devait cesser d'être peintre pour n'être plus qu'un homme. C'était la religion de X homme. Un soir de discussion sur ses tendances nouvelles, il avait déclaré à Champfleury et à Bonvin qu'il aimait mieux être un homme que d'avoir pour état la littérature ou la peinture. « Je respecte le peintre et le littérateur, leur avait-il dit parlant à euxmêmes, mais non l'état. //

Quant à son tableau des Curés, il disait :

Je prends ce que je pense dans la nature, et pour moi l'ensemble des hommes et des choses, c'est la nature.

Cette théorie naturaliste, excluant le choix du sujet, comporte du moins une exécution parfaite, le soin et le souci du st3"le et de la forme qui sauvent, en littérature et en peinture, les sujets les plus audacieux.

Si Courbet traitait à l'occasion ses meilleurs amis de vendus^ il avait de lui-même la haute idée que le gouvernement voulait Tacheter, et surtout il aimait à la répandre. Il dépassait les bornes du prosélytisme, quand il parlait de lui : nous l'avons entendu, un soir de 1 867, endoctriner Vermorel, qui était un jcitne. en revenant de Chatou. Nous avions hâte de les quitter, tellement il devenait intolérable d'entendre Courbet ne parler que de Courbet. Il était loin d'être un maître dans l'art d'engendrer le fanatisme autour de lui. et ne possédait rien de ce que Léon Daudet a décrit dans l'A sire noir. Le Franc- Comtois procédait de Proudhon plus que de Victor Hugo, né par hasard à Besançon. Dans la jeunesse, ces défauts, qui grossirent comme chez tous avec les années, pouvaient paraître amusants. Sa correspondance, qu'on a renoncé à publier, peut-être parce qu'il 3' aurait trop à élaguer, est curieuse. Il y abonde en lui-même avec

A LA d'ARTHEZ 163

un abandon complet ; et ce sont des aveux qui sortent de l'ordinaire, comme quand il dit : « Le gouvernement désirait que je fasse un tableau dans tonte ma puissance pour l'Exposition de

Sa personnalité éclate, en toute sincérité, dans une lettre communiquée par M. le docteur Léon Coste, ancien maire de Montpellier, ami et exécuteur testamentaire de celui qui fut le Mécène de Courbet, Alfred Bruyas. \^e% Archives historiqites^ artistiques et littéraÏ7'es^ qui reproduisent ce document (I), l'ont intitulé : Le déjeuner de M. de Niemuerkerke et de Gustave Courbet (1854). L'éditeur nous apprend qu'un des convives, traités ici de satisfaits, de décorés et de vendus^ (c'était tout un dans le langage de Courbet), et désignés seulement par des initiales, M. C..., a eu la bonne grâce de confirmer l'absolue exactitude du récit de Courbet. La fameuse théorie de V homme primant \e peintre^ dont se moquait tant Champfleurj^, s'y développe avec une expression arrogante. Cette lettre nous fait mieux connaître Courbet, et c'est ce qui la rend intéressante.

A la veille de l'Exposition universelle de 1855 (on était en décembre 1854), l'intendant des

(i) Tome deuxième (iSgo-iSqi), page 379, Eugène Charavay, éditeur, 4, rue de Furstenberg.

Beaux-Arts, M. de Xieuwerkerke, voulant grouper tous les noms glorieux ou marquants, tous les génies et talents célèbres, pensa à amadouer Courbet, non comme homme politique, mais comme peintre, et le fit prier, pour lui expliquer ses plans, à déjeuner chez Douix, au Palais- Royal. C'était choisir un terrain neutre. Daumier aurait décliné purement et simplement l'invitation, comme quand il refusa la croix la même année que Courbet : mais Courbet fit avec l'intendant en 1854. comme il devait faire avec le ministre de 1870. Il feignit de se laisser dorer la pilule et il se donna tous les gants dans sa lettre à son ami Bruyas.

Le grand amateur, que nous avons bien connu, homme du monde, quoique partageant le symbolisme de Courbet en peinture, cherchant le sens mystique de ce qui n'avait d'autre signification qu'un magnifique effet de stjde et de couleur, et qui finit par être décoré par Gambetta, à la sollicitation de Théophile Silvestre, dut se sentir tout de même troublé et bousculé, dans sa distinction et sa politesse, par les termes et l'esprit de cette lettre. Il ne partageait pas les opinions sociales de Courbet :

Avant que je ne quitte Paris, lui écrivait le peintre, M. de Xieuwerkerke, directeur des Beaux-Arts, m'a fait inviter à déjeuner au nom du s^ouvernement, et de crainte que je ne refuse son invitation, il avait pris pour

A LA d'ARTHEZ i6'

ambassadeurs MM. C... et F..., deux 5^7^/5/^7/^5 et décorés. Je dois dire à leur honte qu'ils remplissaient un rôle gouvernemental vis-à-vis de moi ; ils préparaient mon esprit à la bienveillance et secondaient les vues de M. le directeur; d'autre part, ils auraient été contents que je me vendisse comme eux. Après qu'ils m'eurent bien conjuré d'être ce qu'ils appelaient hon enfant, nous nous rendîmes au déjeuner, chez Douix, au Palais-Ro3'al, où M. de Nieuwerkerke nous attendait. A\issitôt qu'il m'aperçut, il s'élança sur moi, en me prenant les mains, en s'écriant qu'il était enchanté de mon acceptation, qu'il voulait agir franchement avec moi, et qu'il ne me le dissimulait pas, qu'il venait pour me convertir ! (Les deux autres échangèrent un coup d'œil qui voulait dire : quelle maladresse! il vient de tout gâter!) Je répondis que j'étais tout converti, que pourtant, s'il pouvait me faire changer de manière de voir, je ne demandais pas mieux que de m'instruire. Il continua en me disant que le gouvernement était désolé de me voir aller seul, qu'il fallait modifier mes idées, mettre de l'eau dans mon vin, qu'on était tout porté pour moi, que je ne devais pas faire la mauvaise tête, etc., toutes sortes de sottises de ce genre ; puis il termina le discours d'entrée en me disant que le gouvernement désirait que je fasse un tableau dans toute ma puissance pour l'Exposition de 1855, que je pouvais compter sur sa parole, et qu'il mettait pour conditions que je présente une esquisse et cj^ue, le tableau fait, il serait soumis à un comité d'artistes que je choisirais et à un comité qu'il choisirait de son côté...

C'était bien mal connaître Courbet et aussi maladroit que le jour où M. Necker parla impertinemment à Mirabeau.

Je vous laisse à penser, continue le peintre, dans quelle fureur je suis entré après une pareille ouverture ; je ré-

l66 UNE AMITIÉ

pondis immédiatement que je ne comprenais absolument rien à tout ce qu'il venait de me dire, d'abord parce qu'il m'affirmait qu'il était un gouvernement et que je ne me sentais nullement compris dans ce gouvernement, que moi aussi j'étais un g-ouvernement, et que je défiais le sien de faire quoi que ce soit pour le mien, que je puisse accepter. Je continuai en lui disant que je considérais soh gouvernement comme un simple particulier, que, lorsque mes tableaux lui plairaient, il était libre de me les acheter et que je ne lui demandais qu'une seule chose, c'est qu'il laisse l'art libre dans son Exposition et qu'il ne soutienne pas, avec un budget de trois cent mille francs, trois mille artistes contre moi. Je continuai en lui disant que j'étais seul juge de ma peinture ; que j'étais non seulement un peintre, mais encore un homme ; que j'avais fait de la peinture, non pour faire de l'art pour l'art, mais bien pour conquérir ma liberté intellectuelle, et que j'étais arrivé par l'étude de la tradition à m'en affranchir, et que moi seul de tous les artistes français, mes contemporains, avais la puissance de rendre et traduire d'une façon originale et ma personnalité et ma société.

Ce à quoi il me répondit : 'f Monsieur Courbet, vous êtes bien fier.

— Je m'étonne, lui dis-je, que vous vous en aperceviez seulement. Monsieur, je suis l'homme le plus orgueilleux de France...

Pour un peu, il s'écrierait comme un autre : « Je suis Raspail 1 offrez-moi donc un titre qui me vaille ! >/

La discussion s'échauiî'a sur ce ton, jusqu'au moment où M. de Nieuwerkerke dit « qu'il était bien malheureux qu'il se trouve au monde des gens comme nous, qu'ils étaient nés pour perdre les plus belles organisations et

A LA d'ARTHEZ 167

que j'en serais un exemple frappant. » Je me mis à rire aux larmes, ajoute Courbet, en lui assurant qu'il n'y aurait que lui et les Académies qui en souffriraient. Je n'ose vous parler davantage de cet homme, je crains de vous ennuyer par trop.

Alfred Bruyas pouvait se sentir ennuyé, mais dans un autre sens, taquiné plutôt.

Pour terminer, continue Courbet, il finit par quitter la place, et, nous laissant en plan dans la salle du déjeuner, il allait passer la porte ; je lui pris la main et lui dis : « Monsieur, je vous prie de croire que nous sommes toujours aussi amis... »

Sentait-il qu'il était allé un peu loin ? Sa bonhomie se réveillait à l'égard de l'intendant des Beaux-Arts, tout aussitôt corrigée :

Puis, je me retournai du côté de C... et F..., en les priant de croire aussi qu'ils étaient deux imbéciles ; ensuite nous allâmes boire de la bière...

Ce n'était pas ce qui valait le mieux à Courbet.

Son mépris pour tout ce qui touchait au pouvoir tombait dès qu'on était franc-comtois. Il s'épanchait avec Francis Wey, ami du gouvernement, et à propos de son paysage de la Roche Oragnay, envoyé au Salon de 1861, il lui écrivait ainsi qu'à madame Wey :

Je vous parle à cœur ouvert, mes chers amis, parce que je sais depuis longtemps à quoi m'en tenir sur vous ; vous savez mieux que tout autre que j'agis sans spéculation, sans vergogne, et que je fais assister le public même à mes défauts. C'est peut-être de l'orgueil, mais en tout cas ce serait un orgueil louable, puisque ça me

l68 UNE A>[ITIE

prive, par honnêteté, de ce que ma peinture aurait pu me rapporter. Dans ma pauvreté, j'ai toujours eu le courage de nètre que ce que je suis, sans balançoires, sans monter le coup à personne, et pourtant, connaissant mon art à fond comme je le connais, ça m'eût été facile d'agir autrement ; mais il y a les lois de la naissance qu'il est difficile d'enfreindre. Mon grand-père, qui était un républicain de 93, avait trouvé une maxime qu'il me répétait toujours, c'est celle-ci : Cric fort et inarchr droit. Mon père la toujours suivie, et nioi j'ai fait de même... ,1")

Il invoque latavisme, et c'est un autre point de commun qu'il a avec les maîtres si personnels du naturalisme moderne, dont il est le père, encore plus que du réalisme, forme douce et tempérée d'un art qui comptait avec l'esprit, les mœurs et le goût des classes moyennes. Courbet écrivait d'Ornans. le 26 novembre 1849, à ses amis AVey. à propos de ses Casseurs de pierre. dont il leur faisait une description minutieuse et choyée :

Oui. M. Peisse, il faut encanailler lart 1 il y a trop longtemps que les peintres mes contemporains font de l'art à idée et d'après des cartons... (2)

Il Lettre des ig et 20 avril iSbi, publiée par les Archives historiqiKs, artistiques et littémtres. to:ue premier 1 889-1 890 . page 171. — Bourloton, éditeur, 20, boulevard Montmartre.

(2^' Archives historiques, artistiques et littéraires, tome premier (i889-i89o\ page 33. — Pour épuiser cette riche mine que m'a signalée un ami, M. Gabriel Marcel, je citerai encore, dans le tome 11, page 270, Une entrevue tie Thiers et de Courbet (1870 extraite de fragments de .Mémoires laissés par le peintre. C'était

A LA d'ARTHEZ 169

Son tort à lui était de croire que chacune de ses manifestations picturales portait un coup de cognée dans le tronc social.

Quant à Louis Peisse, c'était un honnête critique dart de la Revue des Deux Mondes et du Co)istitiUioiinel, plutôt porté à l'impartialité pour les tentatives nouv^elles.

avant les désastres et après le refus de la croix par Courbet, dont M. Thiers avait tenu à le féliciter. « Les divers propos et appréciations sur ce sujet terminés, il nie demanda si j'étais toujours républicain. Je lui répondis que oui... » La conversation dévia sur les questions du prolétariat, où nécessairement on ne se trouva pas d'accord. Thiers s'y montra aussi peu éclairé que possible. Il alla même jusqu'à dire : <' C'est comme la question de l'éducation du peuple. Trouvez-vous cela bien nécessaire T'' Quand ils sauront lire et écrire, ils seront bien plus avancés ! Ils deviendront absurdes et voilà tout. » Courbet répondit avec raison à M. Thiers qu'il reniait ses propres origines, et que si on l'avait laissé dans l'ignorance, il ne serait pas devenu... M. Thiers. « Je crois que je ne serai jamais républicain, » dit, entre autres hérésies, M. Thiers. Comme il était bon prophète ! Et comme le sic vos non vobis serait encore applicable entre le peintre révolutionnaire et le réactionnaire attardé qui fonda la troisième République !

Chanipfleury obtient le privilège du théâtre des Funambules. — Sa démission de directeur des Fantaisies- Parisiennes. — Lettre de Nadar. — Echange de lettres entre Chanipfleury et C^ourbet. — Disjonction définitive du groupe réaliste. - La Femme au perroquet.

Champfleur}' venait en 1863 (i) d'obtenir le pri\-ilège dun théâtre des Funambules, qui devait être bâti sur le boulevard des Amandiers ; et c'est à quoi faisait allusion le mot stupide de Courbet.

Le privilège demandé par Chanipfleury tardait à venir et peut-être ne leùt-il pas obtenu, sans la goutte d'eau, tombée à propos, qui fit déborder le vase. Le secrétaire de Sainte-Beuve, tout dévoué à Champfleury, profita dune visite amicale de y\. Camille Doucet pour lui faire présenter une requête à bout portant. Pendant que le directeur des Théâtres au 31inistère d'Etat attendait dans le salon, madame Dufour, intendante de la maison, entra et lui dit le plus naturellement du monde : « Eh bien, monsieur Doucet, quand estce que vous accordez le théâtre des Funambules à mon ami Champfleury ? »

(i) Le privilège est iu i6 avril 1863.

M. Doucet, pris d'assaut, exprima son étonnement à Sainte-Beuve qui comprit la comédie qui avait dû se jouer en bas et appuya.

Le privilège des Funambules ne servit à rien^ d'ailleurs, à Champfleury, puisque la liberté des théâtres le débarrassa bientôt des embarras financiers que cette entreprise lui aurait créés.

Il n'en garda pas moins la marotte dune direction de théâtre, et, deux ans après, il prenait celle des Fantaisies-Parisiennes , qui venaient d'être fondées, au boulevard des Italiens, par M. Louis .Martinet, sur l'emplacement d'une salle où le grand amateur avait ouvert jusqu'alors des expositions de tableaux. Nous lui dûmes d'y voir pour la première fois l'œuvre rassemblée d'Eugène Delacroix. Un autre hiver, ce fut une exhibition très instructive de portraits de la Révolution. ^1. Louis .Martinet possédait un journal, le Courriel' artistique, qui prit le nom de Fantaisies parisiennes, le 3 décembre 1865, à l'occasion de l'ouverture du nouveau théâtre. 3L Edouard Lockroy en fut rédacteur en chef. Paul Parfait, le futur auteur des Mouchards, joués par Dailly, y collaborait, ainsi que Francisque Sarcey. Champfleury m'a raconté, de longues années après, la joie de Paul Parfait et de M. Edouard Lockroy, lorsqu'il leur donna, comme directeur des Fantaisies-Parisiennes, le premier argent qui

les faisait hommes de lettres. — C'était le temps enfin où le même Courrier artistique annonçait que '< M. Courbet, en reconnaissance des remarquables articles publiés sur Proudhon par M. Sainte-Beuve (dans la 7?<?2V/^ contemporaine) ^?i\\2i\\.^ dit-on, peindre un portrait en pied de l'illustre sénateur, pour le prochain Salon. »

Le malheur est que ce canard ne se soit pas réalisé.

Les amis de Champfleury s'inquiétèrent de le voir directeur de théâtre. Un correspondant du Courrier de l'Aisne écY\\\t à M. Edouard Houssa5'e, directeur du journal laonnois (qu'il ne faut pas confondre avec le Journal de l'Aisne, dirigé par le propre frère de Champfleur}^, !M. Edouard Fleury) :

Dites-moi donc où veut en venir votre compatriote Champfleury. I.e savez-vous ?

Après avoir lancé 9,on Histoire de la Caricature antique, il lance celle de la Caricature moderne. Puis il se fait directeur de pantomimes, de fantocchi.

Quel est le but du plus illustre champion qu'ait eu le Réalisme ? Je le suis de l'œil depuis et devant ses Bourgeois de Molinchart ; je sais qu'il ne donne au hasard que ce qu'il ne saurait lui refuser ; ce n'est ni un fou ni un sot. Que veut- il? où tend-il ?

Champfleur}' adressa au frère d'Arsène Houssaye cette lettre justificative et motivée qui résume la vie d'un homme de lettres — et rien que de lettres — sous le second Empire :

(17 novembre 18651. — Un correspondant de votre journal s'étonne de me voir diriger le théâtre des Fantaisies-Parisiennes et demande avec trop d'inquiète s)-mpathie où tendent ces nouveaux efforts pour ne pas lui répondre.

Mon premier volume date de 1847 ; mon dernier, d'octobre 1865.

Entre ces ouvrages ont été publiés une vingtaine de volumes, — un par an, à peu près, — tous travaux pour lesquels le public m'a encouragé autant qu'il était en son pouvoir.

Arrivé à quarante ans, je dus songer à répondre par des œuvres longuement méditées aux encouragements de la presse et des lecteurs.

Comme j'étais préoccupé de l'indépendance dans l'étude, un de mes amis, M. Louis Martinet, m'offrit spontanément de diriger le théâtre dont il est le propriétaire.

J'acceptai pour la raison suivante :

De 1712 à 1735, Le Sage travailla pour le théâtre de la. Foire, ce qui ne l'empêcha pas, pendant, d'écrire Gil Blas, car vous savez, mon cher ami, que vingt ans s'écoulèrent entre la publication de la première partie de ce beau roman qui parut en 1715 pour n'être achevé qu'en

Sans me comparer â ce romancier si illustre, me serat-il permis d'avoir sans cesse son exemple sous les j^eux?

Deux tiers de mon activité appartiennent au théâtre des Fantaisies-Parisiennes ; l'autre tiers d'études, de réflexion et de production, je le conserve pour ceux qui m'ont encouragé dans la vie littéraire, pour mes amis connus et inconnus.

Illusions qui ne tinrent pas I La réalité des détails matériels fit sentir à Champfleury qu'il

174 L'XE AMITIK

allait perdre le meilleur de lui-même. Son court passage aux Fantaisies-Parisiennes fut marqué pourtant par la Pantomime de l'avocat, sa dernière création de ce genre, que joua Charles Deburau (2 décembre 1865).

A la nouvelle de sa démission, Nadar lui adressa une lettre qui prouve en quelle estime était tenu Champfleur}' :

Je parlais avant-hier à Asselineau de mes préoccupations pour ta situation nouvelle d'imprésario. Bien que nous nous voyions peu, que nous n'ayons pas toujours été d'accord et que, sur ce qui s'appelle la littérature, je crains bien que nous n')' soyons jamais (ce qui importe peu), je craignais fort que tu ne compromisses malgré toi, dans un métier qui n'est pas le tien (dont félicitations), la réserve et le caractère de dignité littéraire que tu as toujours respectés en toi...

Nadar s'exprimait exactement comme Lorédan Larchey sur le compte de Champfleury.

Ce respect, continue-t-il, est trop rare dans ces tempsci pour que les honnêtes gens, sans exception, ne t'en aient pas tenu note bonne depuis longtemps...

Ta lettre, que je trouve ce matin dans la Galette de de Pêne, ... témoigne que, d'un coup et tout net, tu tranches une situation dangereuse. Elle témoigne d'une décision d'esprit et d'un courage honorables, et tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent s'intéresser à toi ou sont tes amis t'en applaudiront comme je le fais de bon cœur...

Il ne restait plus à Champfleur}^ de ses deux directions de théâtre que le propos tenu par Courbet à l'occasion du privilège illusoire des Funambules.

Je ne sais qui avait rendu à Champfleury le mauvais service de lui répéter que Courbet avait dit qu'il était vendu au gouvernement,

Champfleury, justement blessé, s'en vengea par une série de lettres, dans lesquelles il ne ménageait pas la pùardise^ j'entends par là ce sel mordant qui assaisonne la franchise et la sincérité picardes, — des pointes d'ironie sous des poignées de vérité. — Toujours l'esprit local que Champfleury avait emporté de sa montagne natale, de la grimpette laonnoise. A Courbet d'abord, il répondit :

Vous parlez trop et vous ne peignez pas assez. Vos amis sont affectés de la position que vous prenez comme homme et de celle que vous perdez comme peintre...

Courbet se disculpa par une longue lettre, adroite et confuse, pleine de divagations et de fautes d'orthographe, qui le justifiaient mal du motif de sa querelle avec Champfleur}-. Les fautes d'orthographe ne sont pas reprochables à qui excelle dans tout autre art que celui de la plume. L'outil, l'aiguille ou le pinceau ne relèvent pas de l'écriture. L'orthographe d'un mime est réglée d'après le geste : Champfleury en a publié des modèles. Celle de Courbet était modulée selon le rythme et l'accent du paysagiste franc-comtois. Il écrivait comme il peignait et comme il parlait, selon les règles de son art. J'ai retenu, pourtant, de sa réponse troublée, deux passages, l'un qui

le montre travaillé, dès 1863, d'un mal prématuré, mais qui était déjà celui de la France : '•' Je désire que la France se gouverne par elle-même, » y est-il dit : — et cet autre qui le rapprocherait des deux David, s'il en avait eu la maîtrise :

Je n'admets pas non plus qu'un homme se retire de l'action commune. Les plus grands esprits qu'on admire dans la tradition ont été constamment mêlés à tout ce qui se passait de leur temps.

Champfleury, qui connaissait Courbet mieux que Courbet lui-même, n'était frappé que des prétentions disproportionnées du peintre, et il en augurait mal pour son avenir, " s'il ne peut briser, écrivait-il à Buchon le 30 juin 1S63, ce monstrueux orgueil au bout duquel j'entrevois de fatales conséquences. » Le mot est malheureusement à noter comme prophétique.

Champfleury. qui flairait toujours l'excentrique, continuait, comme s'il pensait encore à Jean Journet (1) :

Je défendrai les opprimés dans la mesure de mes moyens ; mais je ris des dieux modernes, quelque religion qu'ils inventent. Cela, Courbet, s'il lisait avec attention, aurait dû le deviner même dans la polémique que, tout jeune, j'avais à son sujet.

Chaque lettre qui suit est un coup d'aiguillon pour Courbet, reçu par ^Max Buchon, qui avait pris en quelque sorte le bœuf pour symbole de sa province dans ses Nouvelles franc-comtoises.

(i) Les Excentriques, nouvelle édition, Paris, Calniann Lévy, 1877.

Courbet doit être à Ornans, écrivait Champfleury le 14 novembre 1863. Si vous le voyez, tâchez de le retenir dans le pays le plus longtemps possible. Il a besoin de se retremper en pleine nature. Il veut, disait-il à Sainte-Beuve, exécuter encore un tableau de Curés. A mon sens il se trompe, et vous savez que je ne fais pas partie de la Société de Saint- Vincent-de -Paul. Les malices contre les prêtres sont bien dans Tesprit français, mais non pas à l'état d'épopées. Courbet veut-il devenir le Kaulbach d'une série de fresques antireligieuses ? Cela ne prendra pas. Quoi qu'il en dise, h Retour de la Conférence est un échec. Que Courbet peigne des paysages de sa province, des sujets domestiques, là est son véritable rôle : mais, grands dieux, qu'il se garde du symbolisme et de la satire pour lesquels son esprit n'est pas fait...

Je suis furieux contre lui, disait-il une autre fois (24 juin 1864), quand je pense que de si belles promesses ont abouti non seulement aux Curés, mais encore à tant de pauvretés que j'ai vues dans son atelier. Je porte une partie de son succès comme aussi de ses défaillances, et vous pensez si j'aurais été ravi d'avoir bien prophétisé...

Il revient avec insistance, avec malice, sur la maladie de Courbet à laquelle il propose toujours le même remède, lair de la campagne :

Je suis enchanté que Courbet travaille, écrivait-il le 29 octobre 1864. Cet attirail de campagne lui sera bon et plus salutaire que les brasseries de Paris. La campagne doit lui faire oublier, je l'espère, le rôle de sauveur du monde par la peinture. Il est peintre, robuste, excellent peintre. Qu'il reste donc ce que la nature l'a créé, seulement peintre...

Ce qui suit dans la même lettre témoigne d'un

178 UNE AMITIK

esprit bien revenu des illusions de 1859, où il se serait cru un " ennemi de la société, >/ sil n'était pas allé dans le monde :

'29 octobre 1864). — ... Si j"ai eu quelques bouffées d'amour-propre dans ma vie (et qui pourrait se vanter d'v avoir échappé ! le travail me les a dissipées comme la pluie fait de la poussière.

Plongé dans d'immenses travaux d'érudition qui sont au moins aussi fatigants que ceux de la composition, j'en suis arrivé à rêver une vie tranquille, dégagée de tout intérêt et appliquée seulement au travail.

Ma situation est un peu moins bruyante que jadis et je pourrais maintenant essayer des romans, quoique la besogne me tente médiocrement. Non pas que j'en fasse fi, mais réellement, le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Je vis écarté du monde parisien à ma façon. Je suis partout, et l'on ne me voit nulle part. J'ai perdu pas mal de temps dans des salons où l'on m'attachait un fil à la patte ; j'ai fini par casser le fil.

La vérité est que la diable de génération à laquelle nous appartenons a été étouffée aux trois quarts.

D'un côté, de vieux nègres comme ce Dumas qui emplirait tous les journaux de prose qu'il n'écrit pas ;

De l'autre, des jeunes gens alertes, comprenant leur époque, qui sont entrés dans la vie armés et sur la défensive, sachant ce qu'ils avaient à faire.

Nous autres, je parle d'une bande dune douzaine, nous n'avons pensé qu'à écrire pour notre plaisir sans nous inquiéter du reste...

Ne voyez dans ces lignes ni découragement, ni misanthropie, ni amertume. Au contraire, je m'étonne quelquefois qu'avec mon petit paquet j'aie pu faire pareille figure. Toutes sortes de sympathies et d'encouragements me sont

venus, qui m'auraient fait oublier les coups de bâton que j'avais reçus dans la lutte, si je m'en étais par hasard souvenu...

Parmi ces « coups de bâton, » Champfleury comptait toujours celui qu'il avait reçu de Courbet.

Une lettre de Buchon fut l'occasion d'une dernière confession générale et péremptoire, qui marqua la disjonction définitive du Réalisme. Comme on le verra par la lettre que nous allons publier, lune des dernières de Champfleury à Max Buchon, les angles s'écartaient de plus en plus, l'équilibre se rompait et l'amitié elle-même de Buchon, qui servait de base à ce trio d'amis, subissant l'ascendant franc-comtois, penchait plus d'un côté que de l'autre :

(23 avril i865">. — • ... Un mot m'a frappé dans votre dernière lettre, lui écrivait Champfleury, une accusation de vouloir régenter Courbet. Il faut que je m'expHque à cœur ouvert, cette fois, d'autant plus que vous allez assister encore à une défaite (le tableau de Proudhon) (i) qui, s'il était possible de désillusionner notre ami, le mettrait en garde contre lui-même.

On n'a pas été lié quinze ans avec un homme, vivant près de huit heures par jour avec lui, sans l'aimer et le connaître. Quand j'ai perdu Courbet de vue, c'a été pour m'isoler, réfléchir, étudier, travailler et tâcher de m'améliorer. Courbet a continué sa vie noctambule, que, du

(i) Champfleury entend par là le portrail de Pioudhon avec sa famille, exposé au Salon de 1865, et qui fut un désastre.

l8o UNE AMITIÉ

reste, je n'avais pas partagée, et je suis arrivé à reconnaître ceci : que, doué de qualités considérables de peintre, il les avait laissé s'endormir dans la bière. Je sais combien le tempérament vous pousse ou vous accroche dans la vie. Courbet avait un trop riche estomac, moi un trop faible.

Courbet était malheureusement impropre à se replier sur soi-même, à sonder ses amis, à écouter ses confrères ; il n'était pas homme à étudier l'ensemble des critiques et à se demander ce qui l'écartait du public. Il a eu d'excellentes aspirations au début : je le reconnais ; mais il fallait les renforcer par un énorme travail et ainsi il eût été le maître de la génération actuelle qui en cherchait un de tous les côtés.

Sa vie, ses habitudes, ses conversations, son manque de respect pour les autres et pour lui-même Tont conduit d'insuccès en insuccès, quand il pouvait se relever. J'en arrive quelquefois à douter du parfait équilibre de son cerveau ; mais surtout me choquent la fièvre des admirations banales et l'amour de la canaille qui en fait un frère de Pierre Dupont. Notre brouille, après ses paroles au moins légères de sa part, vient de ce que je lui ai écrit un jour, lui faisant voir clairement où, avec de belles qualités, Dupont était tombé. Si la nature nous gouverne, nous pouvons gouverner la nature.

Pensez donc quel intérêt j'avais à voir triompher Courbet. Nous sommes du même iige, nous avons lutté côte à côte, longtemps son nom appelait le mien, mon nom le sien, et, certainement, nous avons perdu de notre force en nous séparant. J'avais pris la résolution de ne jamais écrire un mot qui put déplaire à Courbet, mais je ne pouvais trouver dans mon amitié rien qui put lui plaire avec ma plume.

Remarquez que ce ne sont pas précisément les sujets

choisis par Courbet qui me choquent. S'ils étaient recouverts d"un manteau suffisant, peu m'importe qu'il montre une baic^neuse, des curés ou la famille de Proudhon. Mais l'homme ayant au fond de lui-même l'instinct de la décadence de son exécution, cherche à se rattraper par des motifs tapao^eurs. Et voilà pourquoi, de l'avis même de ses amis qui ont un intérêt matériel à le défendre, ce tableau de Proudhon doit lui faire le plus grand tort.

Ainsi, un de ses compatriotes, appelé Luguet, marchand de tableaux, qui possède lui-même un certain nombre de toiles de Courbet à vendre (dont quelques-unes très cher) a été dans la consternation en voyant l'envoi du Salon.

Je ne vois pas de remède à cette triste situation ; mais je voulais vous donner une idée de l'opinion parisienne, qui ne se fonde pas sans raison...

La Femme au perroquet releva tout cela en 1866. — Bonvin, homme de doctrine et de principes sans concessions^ dit que c'était « du Dubufe »; mais l'opinion, qui cherche toujours un maître, et qui, quand elle croit lavoir trouvé, ne s'accroche pas plus à un système qu'à un autre, acclamait Courbet (i).

Le clou du Salon rallia la critique mondaine. About, trouvant l'atelier de la rue Hautefeuille

(i) Nous faisions tous les ans une visite au Salon avec Sainte- Beuve. Nous y rencontrâmes cette année-là l'abbé Coquereau, aumônier de madame la princesse Mathilde, qui avait accompagné le retour des Cendres sur la Belle Poule et assisté au bombardement deMogador. Il cherchait la Femme au perroquet. Nous lui en fîmes les honneurs.

l82 UNE AMITIÉ A LA D'ARTHEZ

désormais trop humble pour le peintre, lui conseilla de vivre à la façon grandiose et somptueuse des artistes de la Renaissance, d'avoir, du moins, un hôtel à soi , à défaut d'un palais comme Cellini . Courbet jugé digne, d'après sa nouvelle manière, de mener cette superbe existence qui a gagné peu à peu les peintres de la vie moderne, ne se laissa pas tenter.

Il ne se sentait pas né pour ces grandeurs.

La nature ra\ait " doué d'yeux réfléchissant admirablement la verdure des montagnes, l'àpreté des rochers, le calme de la mer, les gouffres des vagues. Elle l'arma pour vingt ans de luttes, mais pas plus... » Pendant ces vingt ans, « l'ouvrier >y ne faillit pas à sa mission. C'est encore des papiers posthumes de Champfleury que j'emprunte cette manière de -r réfléchir // le talent de Courbet.

Enfantin demande la fondation d'un Crédit intellectuel. — Point de départ des Statuts nouveaux de la Société des Gens de Lettre?. — Chanipfleury révolutiom.ie le Comité. — Mariage de Champtieury. — Salon bourgeois, par Duranty. — Symbolique paire de ciseaux. — Champfleury décoré.

J'ai procédé par sélection et me .suis le moins possible écarté du cadre, tracé d'avance par Champfîeur}', en nextrayant de sa Correspondance avec Max Buchon que les parties relatives aux rapports du peintre et du romancier.

Mes propres souvenirs m'ont servi parfois autant que la copie des lettres, revue et corrigée par l'auteur, qui me l'avait confiée.

C'eût été compliquer ce travail de mosaïque que d'y faire entrer de force tout ce c|ui ne se greffait pas absolument sur une amitié longtemps célèbre.

Bien d'autres incidences m'auraient tenté au cours de cette Correspondance ; mais les reproduire toutes équivalait à se substituer purement et simplement au rôle d'éditeur.

Comme tous les hommes de travail lent et de pensée silencieuse^ Champfleury avait un trop plein d'esprit vif et prime-sautier quil mettait sous seing privé à l'adresse d'amis tels que .Max Buchon, Poulet-.Malassis. Lorédan Larchey, Jules Troubat fje puis bien me nommer , d'autres encore.

Sa Correspondance est remplie de traits saillants, d'anecdotes amusantes, d'av^entures de voyage, petites Sensations de Josqîcni^ où l'art reprend toujours ses droits, d'esquisses ou de portraits écrits snb ïrato ou pour l'amour de rire.

Ce serait rendre service à la littérature que de la publier, car l'homme d'esprit resta toujours homme de lettres, même quand il occupait des fonctions administratives à Sèvres.

L'enchaînement des idées m'a entraîné parfois un peu loin, au fur et à mesure que je dépouillais la copie des lettres de Champfleury à 3lax Buchon . Sans tenir toujours compte des dates, j'ai groupé et rapproché, à la rencontre, des faits analogues.

Cette Correspondance s'arrête au 21 mars 1866.

La province opérait de plus en plus sur le poète salinois, et c'est un dissolvant pour les passions littéraires, qui s'y éteignent faute d'aliment.

Champfleury, de son côté, suivait sa voie active et féconde.

L'utopie dans l'air était alors la création d'une

A LA DARTHEZ 185

banque de crédit littéraire. Les commissaires du banquet de mai 1864, dans leur Note adressée mix j:iemb7^es de la Société des Gens de Lettres^ avaient emprunté cette idée à une lettre retentissante d'Enfantin sur la fondation d'un Crédit inteliectîtel, que reproduisit l'Opinion nationale du 24 mars 1863. Le continuateur de Saint-Simon y demandait à 3131. Péreire, Michel Chevalier, Charles Duveyrier, et autres dépositaires de la pensée du grand réformateur, l'ouverture d'un crédit intellectuel, sur le modèle du crédit industriel, — plus vaste encore. - embrassant toutes les intelligences en détresse, incapablesd'enfanter et de produire, faute d'un crédit mobilier — oh î très mobilier, comme disait .Sainte-Beuve, à propos de X ouvrier littéraire^ revendiqué par lui avec tant de malice dans ses articles sur M, Le Play.

Champfleury, qu'on n'eût pas soupçonné, sans hérésie, de saint-simonisme, bien qu'il fût de toutes les fêtes chez le père Enfantin, s'ouvrit un crédit intellectuel à lui-même dans les Œuvres de .Saint-Simon et de son représentant le plus autorisé, par la lettre qu'il écrivit au /<:^r^ dans le premier moment et qu'il eut le plaisir d'3^ retrouver par la suite i i i. Les tendances auxquelles

(i': Œuvres de Siitit-Sinion et d' Enfiintin, Notice hislori(|UC sur Enfantin, xiii"^ vol., Dentu, 1867.

l86 UNE AMITIK

cédait son esprit réfléchi méritent encore qu'on s'}' arrête :

Mon cher monsieur, y disait-il {2'j février 1863), j"ai lu et relu votre brochure aux Péreire, j'en suis enthousiasmé.

A la première lecture, j'ai cru avoir affaire à une utopie o;énéreuse.

En relisant et en annotant, je vois combien l'idée peut devenir pratique.

La littérature qui s'est affirmée au demi-siècle, vers 1848, n'était plus avec le saint-simonisme.

Vous avez rattaché la chaîne et elle est solide.

... Je sentais qu'il y avait quelque chose à tenter; mais les écrivains et les artistes fatalement sont maladroits en spéculation, tous les intelligents étaient tournés vers les spéculations intellectuelles.

Votre lettre est un vif rayon jeté sur cette grande question. Les hommes qui débattent depuis si longtemps la propriété intellectuelle, n'ont rien trouvé dans la discussion d'égal à votre idée.

Vous avez mis le doigt sur la plaie, et vous avez fait mieux que de l'indiquer, vous indiquez le remède.

Ce qui avait éloigné la nouvelle génération de l'école saint-simonienne était la tendance et les résultats purement industriels.

Vous remettez en lumière une nouvelle face du saintsimonisme. ^'^ous vous ralliez les écrivains, les savants, les artistes...

Ce qui frappait particulièrement Champfleury dans la brochure d'Enfantin, c'était le passage suivant qu'il signalait en ces termes dans la Presse du 3 mars 1863 :

... ^L Enfantin, entre autres exemples, cite Victor Hugo, obligé de garder les Misérables pendant dix ans pour

échapper aux conditinns Irnnines d'un traité signé dans sa jeunesse.

Champfleury en était d'autant plus touché qu'a^'ant cédé lui-même, dans sa jeunesse, la propriété d'un volume, il a écrit depuis les inconvénients du S3'stème dans une note significative ;

Il est vrai que je n'ai pas continué de vendre mes livres à ces conditions ; mais d'autres écrivains qui s'étaient liés dans le principe pour plusieurs années et un certain nombre de volumes, n'ont pas pu retrouver, quand leur réputation s'est dessinée, le fruit de leurs premières œuvres. Un seul volume, vendu à toujours, dans les conditions du présent traité, offre le plus grand danger. Plus d'œuvres complètes possibles sans la participation forcer du propriétaire de cette œuvre qui dicte les conditions qu'il lui plaît et entre en maître dans les bénéfices d'une spéculation faite par d'autres, où lui seul n'a que des bénéfices à recueillir. Je peux citer l'exemple d'un homme qui, propriétaire à toujours d'un des livres les moins remarquables de Chateaubriand, a vécu toute sa vie sur ce livre, car les éditeurs de chacune des nombreuses éditions de Chateaubriand étaient obligés de compter avec lui pour obtenir le droit de rééditer ce volume.

Champfleury trouvait lécho de sa propre opinion dans ce qu'ajoutait Enfantin :

Voici des gens qui ne peuvent pas même profiter de la hausse de leur réputation, de leur gloire ! Et ce ne sont pas là les plus ignobles forfaits que soient contraintes de subir les personnes pour lesquelles le crédit n'existe pas.

l88 UNE AMITIl';

Je vous assure (c'est toujours Enfantin qui parle) que le sort des gens qui ne sont point patentés de l'industrie, qui n'ont pas de biens au soleil, et qui, se sentant quelque chose dans la tête ou au cœur, ne peuvent l'en faire sortir, faute de cet air vivifiant qui s'appelle le crédit, je vous assure que leur sort est mille fois plus misérable que celui du journalier en face du chômage, et que cette maladie corromprait et pervertirait des anges. Faites-la disparaître, vous convertirez des démons.

Dans sa brochure de 1864, La Société des Gens de Lettres de l 'avenir , Lettre à MAL les organisatenrs du banquet du ij avril 1864^ qui fut une Cène décisive pour l'avenir de l'association, Champfleurv rendait ce nouvel hommage au père Enfantin :

... Il faut qu'un homme ayant donné au public la meilleure partie de lui-même, son intelligence, n'attriste plus les colonnes d'un journal par l'annonce de son décès à la maison Dubois.

Les soldats ont leurs Invalides.

Et s'il ne s'est pas trouvé jusqu'ici de gouvernants pour comprendre que la plume est plus lourde à porter que le fusil, que l'encre répandue sur le papier est souvent plus féconde que le sang, qu'il faut plus de courage pour écrire sincèrement sa pensée cjue pour monter à l'assaut, nous le comprenons, nous, et tous, nous devons faire de grands efforts pour triompher par l'association.

Aux siècles passés, cette plume et cette encre ont coûté la vie à plus d'un esprit indépendant.

La plume et l'encrier sont encore aujourd'hui un médiocre blason dans notre société préoccupée d'intérêts matériels.

L'écrivain moderne, qui écrit pour instruire et délasser ses concitoyens, travaille avec l'assiduité des anciens bénédictins, sans avoir le gage d'une vie médiocre et tranquille.

Un homme l'avait bien compris qui, cherchant dans une brochure récente à montrer les besoins de l'intelligence, mit en avant la grande idée du Crédit intellectuel... (i)

Fort de cet enseignement, Champfleury révolutionnait en i«66 la Société des Gens de Lettres dont les procès-verbaux constateraient les orages, auxquels des orateurs tels que Ernest Hamel, Ernest Alby et l'esprit réformateur de Champfleury prirent une part prépondérante. Ils revendiquèrent les droits de Ihomme de lettres, chacun avec leur expérience, leur talent et leur passion personnelle. Hamel était resté convaincu que la propriété littéraire est une propriété comme une autre. Beaucoup de nos confrères ne sont pas loin de le croire.

(i) Champfleury précurseur des Félibrcs de Paris, au moins par la manière de procéder, c'est ce qui ressort pour moi d'un autre passage de cette brochure : « ... On jette sans cesse en avant le mot de décentralisation. Transportez-vous une fois par an dans une ville de province, à des époques solennelles. Allez fêter à Langres l'anniversaire d'un Diderot, à Hesdin celui d'un abbé Prévost, à Tours celui d'un Balzac, que le souvenir attaché à des noms glorieux guide ces manifestations, et vous répandrez peu à peu dans les départements les plus éloignés les idées intellectuelles du jour et du moment... » Les Félibres fêtent plutôt des gloires locales que des gloires nationales, et c'est en quoi ils diffèrent de l'idée encyclopédic|ue de Champfleury.

igo UNE AMITIE

Des luttes parlementaires qui agitèrent en ce temps-là la Société des Cîens de Lettres, sortirent les Statuts nouveaux sur lesquels elle a vécu depuis. Des écrivains sérieux, convaincus, assidus, zélés, s"}' attelèrent, comme des membres d'un Comité de Salut public. Champfleury, avec son esprit patient et persévérant, assuma la tâche de dresser les plans de la Chronique de la Société des G(?;^6" flf^ Z^//r<?>? et de la rédiger jusqu'en août 1867. Le premier numéro date du mois de mai 1866, Champfleury 3^ fit preuve d'esprit de suite et d'organisation. Il m'en offrit un jour les seize premiers numéros comme son œuvre propre, et elle est bien de lui.

Il allait bien réaliser un autre rêve.

Un soir, avant diner, Sainte-Beuve me jeta par la fenêtre, dans le jardin, une lettre dont il avait reconnu l'écriture.

— Que vous dit Champfleury ? me demanda-t-il un moment après.

— Il se marie, répondis-je ; il épouse une parente d'Eudore Soulié (le conservateur du Musée de Versailles, futur beau-père de M. Victorien Sardou, ami de la princesse Mathilde et très lié avec Sainte-Beuve, jusqu'au jour où le passage du critique au Temps le brouilla avec l'Altesse).

Mademoiselle xMarie Pierret avait eu pour par-

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rain Eugène Delacroix (i). Le grand peintre, ami de M. Pierret père, quand il venait passer la soirée dans cette aimable famille, y restait quelquefois jusqu'au matin, pendant que tout le monde dormait, à copier des médailles, dont le futur beau-père de Champfleur}-, mort avant le mariage de sa fille, était, paraît-il, amateur. La griffe de Delacroix se reconnaissait aux croquis de peintures et de dessins, conservés dans /e Salon bourgeois de la Chaussée d'Antin, qui semble avoir inspiré l'article de Duranty dans la Rue de Vallès ('13 juillet 1867). — Ce fut probablement s(jn cadeau de noces à Champfleur}- :

... Le salon boursreois est un véritable type, né du pur développement des choses et des situations, indépendamment du goût, des combinaisons et du caprice imitateur des gens. Aussi est-ce le seul qui tranche avec le passé et exprime une société différente. La vertu et la vigueur morales et spirituelles de la classe moyenne s'y sont développées. Il est le sol fécond où croissent et prospèrent les hommes de professions libérales, la meilleure atmosphère pour rintelligence et dont il sort toujours une forte race intellectuelle : le Arai sol natal ou nourricier de ce vif monde parisien pour qui Todeur du palissandre et de l'acajou est préférable à l'odeur des foins, et le mobilier bourgeois a plus de fraîcheur qu'un coin de bois derrière une haie...

(i) « Ce sont lesenfiints de Pierret qui ont posé pour les enfants de la Médée de Lille ; la petite fille est devenue madame Cliampfleury. » (Note posthume).

Au milieu de notre mobilier bourgeois Tàme reste léscére, ni engourdie, ni excédée, ni appauvrie. L'affection la remplit, et on est tout imprégné d'idées de mariage, d'existence régulière, heureuse et digne.

Quel singulier attendrissement, quelle onctueuse saveur des joies du fover on y ressent en entendant clapoter de mauvais pianos sous des doigts maladroits ! Quelque air qu'il joue, le piano semble toujours chanter une Marseillaise du mariage 1...

Et qu'elles sont gaies, aimables, intelligentes, continuait Durantv, les jeunes filles à fine taille de peuplier qui pensent à autre chose en tracassant les touches du clavier ! Femmes préférables aux autres quand elles sont spirituelles, ou même lorsqu'elles ne le sont pas...

Mais aussi, elles sont là dans le vrai milieu pour la toilette que rien n'écrase ou n'éteint. Tout ce qui est autour y fait cortège. Les mousselines mousseuses et fraîches, les soies fines et brillantes, le piqué tendre et printanier, les fourrures dont la couleur est parente de l'acajou, le velours qui absorbe la lumière dans ses plis et a l'air d'être fait d'ombre, y prennent un charme particulier. C'est comme un accord général, une satisfaction commune, un cœur bien compris. Les jolis visages des jeunes filles, blancs ou rosés, y ont un incomparable aspect de porcelaine transparente, c'est-à-dire de matière délicate et soigneusement travaillée. Même tes cheveux gris, le teint d'ivoire et les grandes rides des vieilles dames y gardent de ce précieux et de ce bon état. On dirait seulement des étoffes passées, mais parfaitement conservées, sans accrocs, sans usure, sans tache...

On a tout un salon bourgeois de l'époque. — Et quel épithalame ! '< Quelque air qu'il joue, le piano semble toujours chanter une Maiseillaise

du mariage !... // C'était le ton et la note du Réalisme, représenté par Champfleury, dont iJuranty était encore le disciple. On voit en quoi il diffère du gO)icourïs?ue, affectant le mépris pour la bourgeoisie, et du naturalisme brutal.

Une jeune, nombreuse et charmante lignée se réunissait autour de laïeule, madame veuve Pierret. dans ce salon avenant et hospitalier, où Champfleur}' allait devenir le beau-frère d'un architecte de talent. 31. Vila. Il fit la connaissance de sa femme chez 3lanet ou chez madame Paul Meurice (chez les deux à la fois, si je m'en fie à mes souvenirs). Il se sentait attiré vers le mariage, selon une expression de Franklin , comme '< la moitié dépareillée dune paire de ciseaux qui n"a pas encore trouvé son autre branche. » Il écrivait à sa fiancée :

Mademoiselle, si vous croyez, comme on l'a dit, qu'un être non marié ressemble à une moitié de ciseaux qui ne peut rien faire sans son autre moitié, je vous offre mes sympathies, mon amitié et mes efforts pour couper ensemble, du mieux qu'il sera possible, l'étoffe de la vie(i).

Mademoiselle Pierret répondit par l'envoi d'une paire de ciseaux.

Elle lui apportait en dot de la souplesse d'esprit et de la gaîté. En me présentant à elle, il me fit remarquer qu'ils avaient même nez, — de ces

(i; Extrait du Dictionnaire de Larousse, article Champfleury.

194 L^XE a:mitt1': a la d arthez

nez qui rejoignent le menton et n'engendrent pas la mélancolie. — Elle avait même menton... de galoche et de sa douceur féline, à lui, dans les yeux.

Il avait bien trouvé son autre branche.

Le lendemain de leur mariage, je priai Sainte- Beuve de demander la croix pour lui. vSainte- Beuve me dicta une lettre pour M. Danton, directeur du personnel sous le ministère Duruy. Champfleur}" fut décoré le 15 août 1867.

Son ami Ernest Alby, qui avait été avec lui Tun des plus ardents promoteurs de l'organisation actuelle de la Société des (iens de lettres, lui écrivait le 20 août :

... Je suis très heureux que cette distinction vous ait été accordée. Elle nous honore tous. 11 y a longtemps qu'elle vous était due. Vous êtes un des premiers parmi nous par le talent et le caractère. Et il a fallu tout votre désintéressement, tout votre éloignement des sollicitations et des brigues ministérielles pour que cette récompense ne soit pas venue vous chercher plus tôt...

Lettres de Champfleury sur l'état d'esprit qui régnait à Bordeaux pendant le siège de Paris. — Une patriote de l'Aisne lègue son bien à la nation. — Tendances de plus en plus marquées de Champfleury vers l'étude des arts populaires. — Projet d'embellir les gares avec des sujets régionaux. — Parti à tirer de l'imagerie populaire. — Lettre de M. Duruy sur l'enseignement par les yeux. — Nomination de Champfleury à la Manufacture de Sèvres. — Mort de sa fille et de sa femme. -- Lettres de condoléances de Victor Hugo, de Banville et de Nadar. — Collaboration conjugale des femmes. — Portrait de Champfleury par lui-même. — Lr Double.

Un Avertissement du maire de Paris, Etienne Arago, en date du lo octobre 1870, adressé au domicile de Champfleury, rue de Bruxelles. 20, lui faisait savoir que, par décret du Gouvernement de la Défense nationale du 17 septembre 1870, il était taxé, pour un loyer compris dans la deuxième catégorie, à la somme de soixante francs, " pour lacquit de la taxe municipale établie sur les locaux des habitants qui se sont éloignés de Paris pour toute autre cause que pour un service public. »

IQÔ UNE AMITIÉ

Champfleury avait été planter sa tente dans le Bordelais. Il avait emmené femme et enfants. Cela faisait quatre bouches inutiles de moins dans Paris. Sa myopie, ses quarante-neuf ans, son mauvais estomac, auraient fait de lui un bien mauvais garde national.

Une pièce de vers gascons, qui lui fut adressée à loccasion d'un exemplaire quil avait offert de sa Succession Le Caimis. nous apprend qu'il quitta Sauternes en novembre 1870 pour aller à Saini- Macaire.

Une lettre de lui. publiée par Edouard Houssaye, directeur du Courrier de l'Aisne, nous renseigne sur létat d'esprit particulier de cette province, qui fut à un moment la capitale d'une nation décentralisée :

Bordeaux, 14 février 1871.

Depuis bientôt cinq mois, mon cher ami, que je vis dans la retraite au fond dune petite campagne de la Gironde, il m'a été facile de suivre les courants divers de la politique française, telle que l'exprimaient les journaux des départements non envahis.

Pour la première fois, la province était appelée à juger directement, et sans contre-coup des idées parisiennes, le grave mouvement politique qui s'opérait en Europe : quelque? journaux d'Aquitaine en ont profité, dés le début du blocus de la capitale, pour se prononcer vigoureusement contre ce Paris qui, disaient-ils, était la cause principale de tant de maux. Je dis à dessein joiiriiatix if Aquitaine, car il règne au chef-lieu de la Gironde une arrière-idée

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de royaume, une vanité qui n"a pas de raison d'être et une jalousie aussi peu fondée contre Paris. Si le luxe, les plaisirs et les mœurs faciles de la capitale sont excessifs, de ce côté Bordeaux est au moins aussi corrompu que Paris ; mais la Gironde n'a pas encore réuni de groupes de poètes, de savants, d'artistes de toute nature qui échappent aux corruptions des grands centres, se retrempent dans le travail et font grande la France à l'étranger.

J'accepterai volontiers la décentralisation politique à condition qu'elle entraine la décentralisation intellectuelle.

Un simple fait pour servir de thèse. La Chambre de commerce de Bordeaux a pour secrétaire un certain M. Brunet, rédacteur en même temps de la partie financière du journal la Gironde. Cela, toute la ville le sait; mais si vous exceptez une dizaine de personnes qui s'occupent de questions littéraires dans le pays, on ignore généralement que le même M. Brunet est un des bibliographes les plus connus de l'Europe, qu'il a publié un nombre considérable de brochures sur les sujets les plus divers, que ses travaux contiennent toujours quelque utile renseignement et qu'on peut consulter le savant sur n'importe quelle matière avec la certitude d'en obtenir quelque lumière. Mon premier soin en arrivant dans le pays a été de me mettre en rapport avec M. G. Brunet, dont la mémoire vaut la bibliothèque la plus étendue ; en revanche, j'ai rencontré à la Bibliothèque de Bordeaux un jeune journaliste du pavs, c|ui faisait d'inutiles recherches, sans se douter qu'il eût pu consulter avec certitude le savant, son collaborateur au journal la Gironde.

C'est vous dire combien peu se connaissent, se fréquentent et se frottent les quelques intelligences qui, à Paris, formeraient groupe et se prêteraient une utile et cordiale assistance...

ig8 UNE AMITIÉ

Dans une lettre du 8 mars, revenant sur l'explosion de la citadelle de I.aon. — qui l'avait naturellement impressionné, loin de sa ville natale et sans communication avec elle, — il parle '< d'autres traits de patriotisme plus obscurs qui ont été fréquents pendant la guerre. » Et il cite celui-ci, dont l'auteur, habitant les Landes, est justement originaire de l'Aisne. — Il va de l'atavisme révolutionnaire dans ce département, depuis Saint-Just qui offrit ses terres à la commune de Blérancourt. pour qu'elle eût une place publique.

Des citoyens de fortune médiocre, disait Champfleurj' dans sa lettre au Courrier de l'Aisne, se sont dépouillés d'une partie de leurs biens pour venir en aide au Ç'îuvernement.

Une veuve, qui avait pour tout avoir quatre-vins;t mille francs d'économies, les lègue à la nation. Je suis d'autant plus heureux de vous faire connaitre ce beau trait que la donataire était fille d'un instituteur de votre département.

Madame veuve Coquelin est décédée le i8 décembre 1870, à Chandebœuf. commune de Saint-Sauveur-des-Landes, arrondissement de Foug^ères, laissant le testament olosjraphe suivant :

— '. Ceci est mon testament.

— * Je soussis^née, Virgine Mihaut, veuve Coc|Uclin, receveuse des postes en retraite, d'accord avec mon père et avec ma mère qui partag^ent mon désir mon père a été pendant cinquante ans instituteur privé à Rozoy-sur- Serre, Aisne), j'institue l'Etat français mon lésrataire uni-

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versel en nue propriété, à la charg'e par lui de distribuer ce qui restera de ma succession aux enfants de ceux qui sont tombés glorieusement sur nos champs de bataille dans cette cruelle guerre avec la Prusse. Je prie de choisir de préférence ceux qui seront cultivateurs.

— " Mon désir est de venir ainsi en aide au gouvernement, et de contribuer autant qu'il est en mon pouvoir à reconnaître et à récompenser Théroïsme de nos soldats. .»

Champfleury rapporta du doux pays où il venait de séjourner le roman de la Pasqitefte, pittoresque et très suggestive étude de mœurs méridionales, d"un amour de vieillard pour une pavsanne en herbe et dune captation d'héritage par des réguliers. La Pasquette c'est le nom de la petite héroïne; parut en 1876 'i).

Les obstacles, rencontrés sous l'Empire à toute création vivante et mordante, l'avaient détourné peu à peu de ce genre de production, malgré les encouragements inattendus, qui le payaient de sa fermeté et de sa confiance en un art moderne auquel il avait donné tant d'impulsion.

y\. de Pontmartin. qui revenait décidément de ses préventions réactionnaires contre le réalisme, lui écrivait un jour des Angles, par Villeneuveles-Avignon, le 2 décembre 1868 :

... 11 y a plus d'un an que j'ai eu le plaisir de parler, dans la Ga\cttc, de votre Belle PauU\ un de vos meil-

(i) La Société mtionale d'Encouragement au bien décerna à ce livre une médaille d'honneur le 20 mars 1877.

200 UNE AMITII-:

leurs romans (tVs^ une étude de mœurs aiadémiques, transposée, comme son titre l'indique, à Toulouse). J'y avais trouvé, dans la seconde moitié surtout, des scènes de comédie excellentes. Le Fèlibrc est merveilleux et pris sur le iiÀt. Comment ne sonçez-vous pas au théâtre ? Vous avez la verve comique ; vous avez, ce qui m"a si déplorablement manqué, le sentiment du vrai. Vos personnages sont vivants, nets, en saillie, et moi qui vis beaucoup en province, j'affirme que, si Balzac a peint les provinciaux d'une façon plus grandiose, vous les avez vus et dessinés d'un crayon plus fin et plus juste. Il y a, dans Tobservation de Balzac, tout un côté d'admirable visionnaire, d'halluciné de génie. Vous avez, vous, la sagacité et le sang-froid de l'observateur...

Le critique prenait Champfleur}- par son faible en lui parlant de théâtre. Le romancier y pensa toute sa vie, et se borna à publier, en 1886, la Comédie de l' Apôtre, qui '< n'est pas du théâtre, „ mais qui le " sera peut-être vers l'année igoo. ,y — Les temps sont arrivés. — Dans une préface et un épilogue, très sarcastiques, bien faits pour rallier AL Emile Bergerat et tous les partisans du tJicatre en liberté., l'auteur, quelque peu sceptique et plein de fantaisie, donne la raison de sa croyance en l'avenir de son œuvre :

Je laisse à d'autres plus autorisés, dit-il, de pronostiquer sur le sort des anciennes sociétés ; la Comédie de V Apôtre montre ce qu'on peut attendre des nouvelles et le sort qui fatalement attend leurs fondateurs... En 1900, la Comédie de r Apôtre, qui ne se rattache à aucun système, à aucune école, paraîtra peut-être plus moderne qu'en 1886, date de sa publication.

La lutte pour le roman avait fatigué Champfleury. Ses facultés maîtresses d'ordre, de méthode et de précision, qui firent de lui un conservateur émérite à Sèvres, s'appliquaient de plus en plus à l'étude d'un art particulier, éminemment populaire^ mais non dans le même sens que celui qu'il attachait aux simples^ recueillis dans les campagnes. Il éleva à la recherche des manifestations de l'opinion, dans l'histoire connue de l'humanité en révolte, ce monument, où il procédait par sélection et où le document gravé vient si finement et si spirituellement parfois à l'appui de l'érudition. En vingt-trois ans, il publia V Histoire de la Caricature antique (1865), suivie la même année de V Histoire de la Caricature moderne^ V Histoire de la Caricature an i-noyen âge {1872), V Histoire de la Caricature sous la RépiLblique, l'Euipire et la Restaiiration (1874), l'Histoire de la Caricature atc moyen âge et sous la Renaissance (1876), V Histoire de la Caricature sous la RéforDie et la Ligue ^ Louis XIII à Louis XIV (1880), et enfin le Musée secret de la Caricature (1888).

\I Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution qui avait précédé (1867), X Histoire de l'imagerie populaire^ venue depuis (1869), d'autres travaux du même ordre, tels que les Chansons populaii es des provinces de France^ pu-

bliées en 1860, et les nombreux articles non recueillis en volume, que mentionne la bibliographie si bien dressée par M. Clouard, sont l'encyclopédie de cet art joyeux, sentencieux, malicieux, aux coloris expressifs et parlants, qui fut longtemps l'enseignement du peuple.

Il n'en faisait pas pourtant l'objet d un culte béat et y recherchait autre chose que la vaine satisfaction d'un collectionneur. Dans l'Imagerie de l'avenir qui termine son livre, il poursuit une utopie qu'il avait déjà émise, en 1861, à propos de Courbet, dans ses Grandes figures d'hier ei d'aujourd'hui. Il demandait que les gares fussent couvertes de peintures se rapportant à la contrée traversée par la grande voie. Il y revient encore dans le chapitre de l'Imagerie ayant pour titre : Du dessin comme moyen d'éducation :

L'industrie, qui s'est emparée de lempiro du monde et des capitaux, dispose de plus d'espace que ies cathédrales et attend un artiste digne de couvrir les murailles vides de ses temples.

Est-ce que les produits tirés des entrailles de la terre ne sont pas intéressants à peindre sur les murs d'une gare? Beaux tableaux que le travail de l'homme dans les mines ! Il est des lignes fertiles en grands hommes de toute nature ; le sol a donné naissance à des intelligences particulières. 'Voilà de beaux portraits. Que de monuments intéressants sur le parcours ! "Voilà des architectures à combiner aux scènes industrielles, aux paysages, aux personnages célèbres, iiux grandes scènes historiques.

La gare de Lyon offre des vues de villes (Montpellier entre autres i sur le parcours du P.-L.-M. A .Montpellier même, dans mon enfance, la salle dattente de la gare offrait des peintures de ce genre, qu'on n'y laissa pas. On est revenu plus tard à cette idée dans l'hôtel de la Préfecture, dont l'escalier est couvert des vues des principales villes de l'Hérault, par le peintre Eugène Baudouin.

Champfieur}^ ne semble avoir écrit son livre de r Imagerie que pour y préconiser, à la fin, la nécessité de l'enseignemeiit par les yeux ; et il rappelle le projet émis dans ce but, en 184S, par M. Frédéric Villot, conservateur du Louvre, de fonder une école de gravure en bois.

Les chefs-d'œuvre du Louvre seraient reproduits sur de grandes planches avec l'accentuation robuste que les graveurs de Titien et de Ruhens ont donnée aux ouvrages de ces maîtres. Eugène Delacroix, encore jeune et toujours enthousiaste, s'offrait à dessiner lui-même en larges traits, à la plume, le Naufrage de la Méduse, pour répandre, par des fac-similé en bois, cette importante composition parmi les masses. D'autres tableaux, propres à échauffer le cœur du peuple, devaient être publiés d'une façon économique à l'aide de la gravure sur poirier.

Cela eût bien valu, ajoute Champfleury, les Malheurs d'Henriette et de Daiiion.

Le chapitre intitulé : La France ne peut rester Ignorante, où Champfleury « s'étonne que l'idée de l'instruction obligatoire n'ait pas prévalu, » /"on n'était encore qu'en 1869), concorde avec

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l'esprit de réforme que Champfleury voulait imprimer à l'art populaire de Timagerie.

En 1870. ayant exposé à jM. Duruy ses vues et plans pour la fondation dun journal , l' Imagerie nouvelle, dont le numéro spécimen seul a paru (sans date). Tancien ministre de l'Instruction publique lui répondit par cette lettre qui dut satisfaire Champfleury pleinement :

Paris, le 30 avril 1870.

Monsieur,

Notre instruction populaire ne manque ni d'hommes habiles, ni de méthodes éprouvées, ni de livres savants sous une forme élémentaire. Mais pour Fenfant, pour Tadulte qui confine à Tenfance intellectuelle par l'état inculte de son esprit, nous n'usons pas assez de l'agent le plus actif, l'enseig^nement par les yeux.

j'aurais voulu que les murailles nues de nos soixantedix mille écoles fussent couvertes, du haut en bas, d'images où l'art, la science, la morale et la patrie auraient trouvé leur compte.

De l'école, elles seraient passées dans la chaumière où elles eussent remplacé le Juif errant^ Fiialdès et les produits mal venus ou malsains de l'imagerie des colporteurs.

Cette révolution scolaire, je l'avais commencée par une Histoire naturelle populaire pour laquelle :

Des membres de l'Institut avaient choisi les animaux et les plantes ;

Des professeurs du Muséum avaient rédigé les légendes explicatives et les artistes de ce grand établissement avaient dessiné et colorié les figures.

Vous voyez que je faisais comme les directeurs des théâtres impériaux les jours de représentation gratuite : je ne donnais que de l'excellent.

Il est inutile, après cela, de vous dire si j'applaudis à l'œuvre que a-ous tentez par Y Imagerie nouvelle.

Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

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