‹ Une amitié à la d'ArthezChapitre 4 sur 9 · SAlXTi:-BRl'VE · texte numérisé non relu

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Sainte-Beuve. Dans Tune de ces notes, le critique, relevantquelquesvivacités de plume à-son adresse, se rebiffe ainsi : '< Appelez-moi Ninon. »

On ne s'occupait pas trop de politique chez Sainte-Beuve, mais on aimait à en entendre parler et à se tenir au courant. Un soir qu'il avait à sa table M. et 31'"'^ Urbain Rattazzi, Ton}^ Revillon et le marquis de Pomereu, la conversation s'engagea naturellement sur les affaires de Rome. « Je ne comprends pas, dit le marquis de Pomereu au ministre italien, qu'après Mentana, vous ne so3"ez pas entrés à Rome, comme les Français... vous en aviez les mêmes droits... » Tout le monde sourit de ce dilettantisme d'un homme d'esprit, qui donnait des conseils et des leçons si diamétralement contraires à ses opinions politiques et religieuses.

Je m'attarde en ce moment à la salle à manger et au salon, qui serA'^ait, dans les grandes occasions, de salle à manger, comme la chambre à coucher, immédiatement au-dessus, servait de cabinet de travail, au premier étage. On y montait par l'escalier de la maison, en forme de bâton de perroquet et recouvert d'un tapis qui s'arrêtait au deuxième étage. La maison n'allait pas plus haut. Un couloir, au premier, menait à la chambre du maître. Il y avait une marche en entrant. Sainte-Beuve avertissait toujours ceux qui en sortaient. « Il y a un pas 2», disait-il. Asselineau

avait pris l'habitude de le répéter, avant qu'il ne le lui dît.

Que d'illustrations ont franchi ce seuil I Un vieux fauteuil de reps, s'il écrivait les Mémoires de sa jeunesse et s'il eût retenu les noms de tous ceux qui s'assirent sur lui, pourrait seul en faire lénumération. Il faudrait aussi qu'il les fît parler, et ce serait le livre le plus varié et le plus incomparablement beau qu'aurait fourni la Critique, depuis les Entretiens de Gœthe, qui ont fait la gloire d'Eckermann. Malheureusement ce livre n'existe pas.

Je ne voudrais pas abuser d'un croquis littéraire, qui a été reproduit toutes les fois qu'il s'est agi de l'intérieur de Sainte-Beuve. Madame la princesse Mathilde, artiste comme on sait, étant venue poser pour le partirait qu'on peut lire au tome onzième des Caîiscries du L7indî\ en jeta un à son tour sur le papier, où Sainte-Beuv^e était saisi au vif dans son cadre et dans son milieu :

« Dans un coin de Paris, il y a une rue moins fréquentée que les autres ;

'< x\u numéro onze de la rue .Mont-Parnasse, on m'a donné un rendez-vous, accepté avec grande joie; j'ai emporté de ma journée d'hier le plus charmant souvenir ;

« J'ai découvert un délicieux petit nid; j'y ai trouvé de fraîches odeurs, de l'isolement, pas trop

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de lumière ; dans une pièce longue, une très grande table surchargée de livres ; — du papier, des plumes ; pas une tache d'encre... >/

Sainte-Beuve fut particulièrement sensible à ce trait : « Pas une tache d'encre », qui équivalait pour lui à: Pas de cuistrerie. « Ce n'est pas comme chez... » dit-il : et il nommait un ancien ministre de Louis-Philippe, son collègue à llnstitut.

Je reprends la suite du portrait.

« Au milieu de tout ce matériel, dit l'auteur de cette délicate esquisse, vit un esprit éminent, fin, caustique, insinuant, indulgent, par bonté de cœur, par habitude de la vie; — souriant à toutes les malices, en découvrant partout ; — accessible à tout le monde, mais sachant garder ses préférences : — philosophe à la façon des anciens Grecs, — auxquels il ressemble beaucoup par la forme extérieure; — un croyant sans religion, un philosophe avec des indignations, un scrutateur par curiosité : enfin un esprit qui comprend tous les esprits, qui les explique tous, et qui a le rare bonheur de n'avoir de la passion que ce qu'il en faut pour rester juste et impartial... »

Un observateur malin et bien informé, Champfleur}', dans ses Soui^em'rs et Portraits de jeunesse., a comparé la maison de Sainte-Beuve à un « confessionnal. » Je lui laisse la parole, car elle nous éclaire sur ce qui échappe le plus aux regards su-

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perficiels, le travail intérieur de la pensée et la façon de concevoir de Ihomnie de lettres. Ce que Champfleury avait dit du pastelliste Latour, il l'applique ici à cet autre peintre de portraits que fut Sainte-Beuve :

« Toute la maison du critique, écrit-il, était disposée pour le travail: une sorte de maison de province avec un escalier qui donnait juste passage à un homme ; mais combien de grandes dames et de célèbres individualités de toute nature ont gravi le petit escalier, trop heureuses d'être accueillies avec le sourire fin du célèbre critique !

« On était reçu cordialement, mis à l'aise aussitôt, par ce diable de petit homme en calotte noire; on regardait ses étranges sourcils roux, touffus, qui formaient comme un toit au-dessus des yeux ; on souriait de sa bonhomie, on causait.

« Sainte-Beuve semblait répondre : il travaillait. Il travaillait à introduire sa vrille dans vos pensées.

'( Dans ses Causeries du Lmidi^ on retrouve fréquemment la formule : « Un ami me dit, etc. » Des gens très fins, et qui veulent absolument lire entre les lignes d'un écrivain, ont cru qu'ainsi le critique se débarrassait de malignités accumulées, qu'il faisait endosser à un prétendu interlocuteur.

» Un tel subterfuge serait par trop naïf. .Sainte-

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Beuve écoutait réellement ce que disaient ses visiteurs et ne se blessait en rien que leurs idées fussent opposées aux siennes.

« Il eût volontiers fait parler M. Veuillot sur Proudhon, et réciproquement.

" On a prêté au célèbre écrivain un certain nombre de bonnes fortunes, malgré sa laideur. Sainte-Beuve a\ait un secret pour s'insinuer auprès des femmes, à quelque condition qu'elles appartinssent, grandes dames ou grisettes. Elles sortaient de son cabinet, — un confessionnal. Le critique tenait leur secret... »

La maison de celui que François Coppée a appelé un " bénédictin laie >y, un confessionnal ! c'est bien trouvé. Quant à la laideur, on peut en juger par le buste qui est au Luxembourg.

Le critique répondait de plus en plus, vers la fin de sa vie, à la sympathie communicative des jeunes, que sa jeunesse d'esprit attirait. Coppée a raconté Tunique visite qu'il fit, avec Verlaine, à Joseph Delorme, pour lui offrir chacun d'eux leur premier volume de poésies, l'un son Reliquaire^ l'autre ses Poèmes saturniens, et il en avait gardé un tel souvenir, que l'idée première d'élever un buste, danslejardin du Luxembourg, au plus grand littérateur du siècle, vingt-huit ans après sa mort, est partie d'un article de François Coppée dans le Journal .

Hier encore, Jean Aicard, qui n"a pas quitté le quartier du Luxembourg, parlant de ce buste, visé par des galopins, écrivait : « La lèvre de Sainte- Beuve ! Je me rappelle lavoir vue sourire avec une inexprimable bonté, il va... il y a longtemps. Je lui apportais mon premier livre. Je voyais Sainte-Beuve pour la première fois. J'étais tremblant. Et je lui tendais le volume... Il n'y avait, en ce moment, qu'une infinie bonté sur sa lèvre souriante, — sur cette lèvre qui sourit encore de même aux petits enfants ignorants, armés de pierres et de cris. »

Jules Claretie était aussi de ceux qui avaient déjà voix délibérative au chapitre de l'avenir. Il venait voir Sainte-Beuve ou lui écrivait, et le critique s'en remettait à lui comme à un juge devant la postérité.

De sa table de travail, l'œil du maître, absorbé par la pensée intérieure, s'arrêtait quelquefois distraitement sur la corbeille de verdure que formait le jardin sous ses deux fenêtres. Il avait voulu, dans le fond, un berceau de houblon ou de vigne vierge, surmonté d'une pomme d'or. C'était encore un souvenir de Hollande. Ce pays lui avait plu, comme à Bayle exilé, qui s'y retira. Sainte- Beuve n'était pas sans affinité avec Erasme, dont on voit la statue à Rotterdam.

Il avait loué, quelques mois avant sa mort, la maison d'à côté, pour ne pas être troublé par le

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bruit de nouveaux voisins. Cela lui permitd agrandir son jardin et d'allonger sa promenade, lorsque la soufFrance ne lui laissa plus la liberté de sortir en voiture.

Les cris des oiseaux qui se couchaient, le soir, dans le lierre, le sifflement des merles le matin, les fleurs qui égayaient les arbres, au printemps, nous chantaient la romance de Ronsard :

Mignonne, allons voir si la rose...

31ais larticle. indépendamment de laiguillon que le maître portait désormais en soi. le talonnait toujours. Pendant trois ou quatre ans. nous ne vîmes plus d'autre campagne. Sainte-Beuve mourut de la pierre, en terminant son Port-Royal^ dans sa chamhre à coucher quil avait gardée au numéro onze et non pas au numéro neuf, comme on l'a prétendu . le 13 octobre 1869.

Champfleur}', que j'aime à citer, parce qu'il est sincère et véridique, raconte encore que. le jour de l'enterrement, dans le petit jardin de la maison de la rue 3lont-Parnasse, où se pressait une foule considérable qui ne pouvait pénétrer dans les appartements trop étroits, il vit un homme prendre une feuille à un arbre et la serrer précipitamment dans son portefeuille. Et il continue de la sorte :

" C'est que le scepticisme du critique ne l'empêchait pas d'étudier le bouillonnement social de son temps: c'est qu'il finissait usé par le travail, la plume à la main...

'< Sainte-Beuve avait la foi que le public cherche en tout écrivain [c'est toîi jours Chantpflciiry qui parle) \ il croyait au travail, à son travail. »

Le romancier réaliste conclut ainsi :

« Sainte-Beuve se préoccupait particulièrement de l'état des lettres, des encouragements à accorder, de l'utilité de faciliter la voie à déjeunes talents, comme aussi de fortifier le courage de ceux qui, vaillamment, faisaient ou a^•aient fait leurs preuves. Son dernier article, écrit sur son lit de douleurs, en fait foi : /a Littcratitre, qu'est-ce que ça nous fait} Une réponse sarcastique aux ambitieux politiques, aux (.xéronte au pouvoir, aux timides à qui l'indépendance des écrivains faisait peur.

« Et c'est pourquoi Paris intellectuel se souvint de l'homme qui, la veille de sa mort, s'écriait : « Les lettres ! i. comme Gœthe, en expirant, disait : « La lumière 1 //

Je viens de parler. .Messieurs, devant vous, la bouche ouverte, plein de mon sujet, en homme qui dirait volontiers comme l'Evangéliste : « En ce temps-là», sans s'occuper d'exégèse ni d'érudition.

Les choses n'ont de larmes que pour ceux qu'elles intéressent. En vous entretenant, à vol d'oiseau, de la maison de Sainte-Beuve, toutes les fois que le Sjint lacryuici' reruni s'est représenté à mon esprit, j'ai éloigné bien vite de moi ce vieux cliché.

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