V. DURLV
Le spécimen, soumis à M. Diiruy, texte et gravures, répondait aux idées exprimées dans cette lettre. Le ministre et le romancier, de la descendance de Diderot, chacun dans leur genre, pour l'application des idées pratiques, s'entendaient sur le but utile à donner à limage.
Du reste, Champfleury n'avait pas d'^^eux que pour l'imagerie populaire, pas plus cju'à Sèvres il ne se renferma dans le culte exclusif de la faïence ancienne ou moderne. L'amour de l'art et de la curiosité le tourna, avec une prédilection un peu railleuse, vers la littérature romantique de 1825 à 1840, et il en reconstitua l'histoire dans son livre des Vignettes romantiques (18831, où bien des noms oubliés de poètes et de romanciers revivent, grâce à la vignette. La littérature commandait la truculence, mais l'art était charmant, et d'une élégance qui marque l'époque des Célestin Xanteuil, des Johannot, des Deveria, Jeanron, Edouard May, Jean Gigoux, Camille Rogier, Allier. Ce sont les l'ilustrateiirs de ce livre, dans lequel Champfleury a rassemblé l'œuvre caractéristique de leur craA'on disséminée et perdue
2o6 UNE AMniÉ
dans des ouvrages de cabinet de lecture, devenus des raretés bibliographiques.
Un amusant projet de lettre de lui, no)i envoyée^ à un dessinateur romantique, 31. Jules Goddé, de Nantes, nous donnera une idée de sa façon de travailler :
Sèvres, le i8 juillet 1879.
Romantique sans pudeur,
Je découvre petit à petit vos crimes dans la longue instruction que je poursuis.
Vous êtes accusé d'avoir perpétré une lithographie à la plume, vers 1834, la madona col banibino, pour le poète Alfred Vannault, le musicien Hippolyte Monpou et l'éditeur Romagnesi. On a trouvé sur cette romance trace de vos complices : l'inscription en tète ne laisse aucun doute : *r Hippolyte Monpou à Célestin Xanteuil. /^
Cette bande de mécréants a beau vouloir se couvrir du masque de la religion en affichant sur le titre des épigraphes de saint Luc et du poète angevin Jehan Michel, prétendu auteur du Mystère de la Conception, il n'en reste pas moins probable qu'il y a là un foyer de romantisme cjui compte nombre d'adeptes.
Le dessin signé d'initiales timides J. G. se rattache au fâcheux enseignement de Camille Rogier ; ce dernier sera mis en accusation avec Hippolyte Monpou, Alfred Vannault, Célestin Xanteuil, vous et Romagnesi comme ayant fourni les instruments facilitant le crime.
Egalement vous iivez embarbouillé de noirs crayons un Caprice du même Monpou et du poète Charles Dovalle.
Inculpé déjà pour le frontispice de la Lénore et de complicité avec Balzac pour Eugénie Grandet, des aveu.x seuls peuvent appeler sur votre crime lindulgence du tribunal.
Avez-vous prêté, à votre souvenance, le concours de votre crayon à d'autres poètes, d'autres compositeurs de musique, d'autres romanciers, d'autres insurgés .-'
Quelques-uns de vos produits détestables ne sont-ils pas enfouis dans des collections d'écrits romantiques de Paris ou des départements ?
Quels sentiments vous faisaient açir, autres que ceux de la gloire, en pareille matière ?
Vos rapports avec les chefs de la bande, Célestin Nanteuil, Hippolyte Monpou, Camille Rogier, quels étaientils ?
Le tribunal appréciera surtout vos révélations sur ce dernier accusé qui s'enveloppe dans l'ombre et, dit un rapport d'agent, est parti pour l'Orient.
Le magistrat chargé de l'enquête croit devoir faire un appel pressant au repentir de l'inculpé J. Goddé ; par là seulement il obtiendra quelque commisération du tribunal et le sort qui l'attend sera adouci suivant la nature, le développement et la précision de ses révélations, relatives aux forfaits des bandes romantiques qui désolaient la France vers 1834.
Le juge d'instruction,
Champklkiry.
Il prenait aux livres ce qu'ils avaient de meilleur. Le goût des collections le tenait tellement qu'il déchira un jour les feuillets de garde d'un vieil exemplaire de Gresset. ayant appartenu au père de Sainte-Beuve. C'était du papier /«r-zV;/^. sur lequel il voulait faire une étude.
Ces travaux de longue haleine ne font pas précisément vivre leur auteur. Champfleury sollicita et obtint l'emploi de chef des collections de la
2o8 UNE AMITIÉ
Manufacture nationale de Sèvres, laissé vacant par la mort de M. Riocreux ( i ).
Une catastrophe endolorit bientôt sa vie, et causa, moins de trois ans après, la mort de sa femme.
Leur fillette périt victime d'un accident, causé par des allumettes (fin juin i<^74).
Les témoignages de condoléances arrivèrent en grand nombre, celui-ci entre autres :
(4 juillet). — Comment faire pour ne pas toucher à une plaie vive ? je veux pourtant que vous sachiez le déchirement de mon cœur en présence de votre affreux malheur.
A vous, profondément, Victor Hugo.
Banville écrivit :
Mon cher ami, Je partage votre douleur que je me reprocherais de troubler par des paroles ; du moins je veux dire à madame Champfleurv et à vous combien ceux qui vous aiment souffrent avec vous en un tel moment. Dans de si dures épreuves, il me semble que nous avons le droit de nous sentir unis par des liens fraternels ; croyez que vous avez avec vous toute la pensée, tout le cœur de votre dévoué,
Tu. DE Banville.
Le 20 septembre 1876, dans sa 41' année, madame Champfleurv laissait son mari veuf , avec un fils. — Nadar adressa cette lettre cordiale à son ami :
(i) L'iirrèté signé, pour le ministre, par Charles BLinc, directeur des Beaux-Arts, est du 14 mars 1872.
A LA DARTHi:Z 209
C'est par une lettre de faire part et non une indication d'obsèques que nous apprenons le second et bien autrement terrible malheur qui te frappe. — Une si vivante, brave et sympathique créature 1 et qui t'aimait tant ! Et comment l'as-tu perdue ?
Je ne puis te dire à quel point nous te plaignons, ma femme et moi. Nous avions pris du premier jour pour ta femme une cordialité spontanée et nous regrettons de ne pas avoir pu marcher derrière toi pour le dernier adieu.
Nous te serrons tristement la main. Si tu viens à Paris, entre nous voir. Nous ne pouvons encore croire à l'épouvantable chose...
Ton Nadar.
On se .souvient de la paire de ci.seaux que Champfleury avait reçue de sa femme comme symbole d'union. Dans une lettre qui ne devait être lue qu'après sa mort, Champfleurv adressait ces recommandations touchantes à son fils :
Mon cher Edouard,
Quand je ne serai plus, tu trouveras dans cette boîte une montre et la paire de ciseaux que me donna ta pauvre nji^re avant de se marier. Nous devions couper longtemps ensemble l'étoffe de la vie : nous n"avons pu y réussir que dix ans à peine. Mais c'a été avec courage. Tâche d'imiter ta mère et ton père. Sois bon, franc, honnête et que ces cjualités se développant à mesure que tu avanceras en âge me permettent de te quitter sans de trop cuisants soucis.
Tu as été bien aimé par ta mère : j'ai essayé de la remplacer.
Je t'embrasse.
Champfleirv.
26 décembre 1877.
Un des plus beaux dessins du volume des Chats est de madame Champfleur}'. Répondant à un article de l'Intennédiaire de février 1887 sur la Collaboration conjugale des fejntftes . Champfleur)^ consacrait ce dernier souvenir à la sienne :
En effet, Marie a souvent dessiné et gravé pour moi, mais seulement pour répondre à mes désirs.
Lancée par M. Pierret, son père, dans un petit cénacle d'intimes dont l'art était la plus grande préoccupation, Marie, grâce aux excellents enseignements qu'elle reçut, eût pu devenir une artiste distinguée. Elle avait trop de qualités morales pour y joindre l'amour de la réputation. Son amabilité naturelle, ses goûts modestes ne la poussaient pas à s'élever plus haut que les autres, et les petites passions qui forment le lot des peintres n'entraient pas en elle.
Très vive, très active, très courageuse pour ce qui était du domaine de l'intérieur, de l'instruction de son fils, sans sa tendresse pour moi, elle n'eût jamais touché à un pinceau, à une pointe de graveur.
Près du foyer éteint, dans ce temple de la famille, où Champfleury accrochait le portrait moral de sa femme, la place du sien est toute naturelle.
A part celui par Courbet quil a légué au Louvre, il a posé pour lui-même, mais non à la manière des peintres '" qui tiennent complaisamment une palette pour rendre leurs propres traits. >/ Dans un caprice àe penseur, intitulé Le Double [\), il suppose avoir en face de lui, à la
(i) Publié par le XIX" Siècle, du 17 novembre 1871.
Bibliothèque nationale, pendant qu'il travaille, un personnage qui lui ressemble étonnamment, et que les employés prennent pour lui. Cette révélation imprévue d'un autre lui-même semblerait procéder du fantastique, si Champfleury ne posait ce principe que '< la réalité est déjà par elle-même suffisamment surnaturelle. » Il s'en tient donc à l'observation de la réalité sur son ménechme, l'étudié, l'analyse, et il en donne ce portrait ressemblant :
L'homme me parut inquiet et bizarre (i); cela se voyait dans les gestes et les mouvements. Le trait caractéristique de sa phvsionomie était la bouche, qu'il avait pincée, satirique et pleine de volonté. Une profonde ligne comme une entaille séparait horizontalement en deux son front qui, sans ce signe, eût paru plus développé : dans cette entaille était logée la méditation. Les paupières, légèrement fatiguées, accusaient une certaine délicatesse des organes visuels ; comme celles des féhns, elles se rabattaient fréquemment sur la prunelle ; de longs poils raides et en désordre, qui recouvraient la lèvre supérieure, accentuaient encore cette ressemblance de l'homme avec les chats. S'il est admissible, ainsi que certains ph3'siologistes l'ont avancé, que le nez soit une prolongation de l'intelligence, le double devait jouir de facultés développées, car ce nez étoffé tenait une place considérable dans la figure...
Ce qui me frappa surtout chez l'inconnu, fut l'absence de prétention quelconque en matière de toilette. Le double
(i) C'est exactement ce qu'il a dit de La Tour. Champfleury devait penser à lui-même quand il écrivait ce début de portrait : « La Tour était d'humeur bizarre, inquiet, nerveux... » [Les artistes célèbres. La Tour, par Champfleury, page 74).
s'habillait pour se conformer aux habitudes reçues. Ses vêtements étaient propres, mais portés avec la négligence d'un être qui a autre chose en tête que de s'occuper de semblables détails.
Quelqu'un vint lui parler pendant son travail, sans doute un fâcheux, à en juger par la singulière figure que fit l'homme et l'impatience avec laquelle il écoutait. Evidemment, en l'interrompant, on avait coupé quelque idée : ce furent mille grimaces qu'essuya le bavard quand il prit congé du double.
Une fois à travailler, le double ne connaissait plus rien de la vie matérielle ; il devait, à moins qu'un obstacle insurmontable ne l'arrêtât, se donner sans restriction, corps et âme, â tout ce qu'il entreprenait...
Le portrait se développe ainsi, au ph^-sique et au moral, en douze colonnes de feuilleton du XIX^ Siècle. C'est très intéressant pour qui a connu Champfleur}' et même, pour qui ne la pas connu, cela reste une de ses meilleures .S(?;^.S'(7/'/c//5' de Josquin, une étude philosophique approfondie sur un original, qui n'est autre que lui-même.
... Il eût aimé, dit-il en terminant, à s'entourer d'amis cherchant les mêmes problêmes que lui, et apportant dans la conversation une nourriture fécondante pour l'esprit ; mais comme les préoccupations matérielles, les besoins journaliers, les fiévreuses impatiences modernes de la plupart rompaient en visière avec sa tranquillité, il vivait seul en compagnie avec ses pensées...
Il rompit lui-même en visière à ses amis, quand il alla à Sèvres, et les meilleurs, les plus dévoués applaudirent à ce changement dans son existence, qui lui assurait la tranquillité matérielle.
Nouvelle série d'Excentriques. — Fernand Desnoyers auteur du Bras noir.
Champfleury a laissé les matériaux d'un nouveau volume dî Excentriques, dont il avait fait collection, depuis 1852 que le premier avait paru. Dans un projet de préface, Les Excentriques du boulevard., il se rend toute justice en rappelant à son sujet Diderot, le grand polyg'raphe précurseur de l'homme de lettres au XTX'^^ siècle, celui qui a le plus étendu le sens du mot pJiilosoplue et en a fait le S3monyme de la littérature dans l'avenir. Champfleur}' dit dans cette préface :
J'ai toujours attiré vers moi les excentriques, comme si j'étais un aimant ; peut-être ces personnages bizarres ont-ils senti qu'ils avaient affaire à un homme indulgent qui complaisamment les regardait agir, ne cherchait pas à redresser leur singulière nature et n'avait rien du Géronte. Il se peut d'ailleurs qu'en certaines occasions j'aie fait les premiers pas.
Sans craindre d'être classé parmi ces excentriques dont quelques-uns avaient du bon, j'invoquerai le souvenir de Diderot ; quoique s'entretenant volontiers avec le Neveu de Rameau, le philosophe ne doit pas endosser le cynisme de son interlocuteur.
2 14 ^'^^^ A^riTIK
J"ai toujours marché sur le même trottoir que mes personnages qui suivaient le boulevard et s'y faisaient remarquer par la physionomie, le costume, l'attitude, les gestes, et c'est avec un sourire intérieur que je les regardais manœuvrer dans la vie parisienne qu'ils avaient su se rendre difficile ou plutôt que leur propre nature avait faite compliquée.
Tout un côté noctambule, particulier à certains de mes sujets, m'a malheureusement échappé : mes travaux ne me permettaient pas de suivre les excentriques dans les cafés de nuit cjui avaient une action bien marquée sur leurs agissements du lendemain...
La nouvelle très amusante et très noctambule. Le poète Puce, où il s'est peint lui-même sous le nom de Bigle, lui avait suffi. Il voulait la dédier, en ces termes, à Tun de ceux qu'il honorait le plus parmi ses amis :
A Lorciiaii LarcJiey,
Vous m'avez conseillé parfois de réimprimer ce petit récit perdu à la fin d'un volume de Nouvelles (i); il ajoute en effet cjuelques touches nouvelles au portrait de l'auteur du Bras noir. Le poète Puce n'est pas sans analogies avec Fernand Desnoyers, et Cjuoiqu'il eût été pris sur nature à la Brasserie des Martyrs, le poète eut l'esprit de ne pas se formaliser de la farce dans laciuelle jouaient un rôle sa maîtresse et quelques-uns de ses compagnons, enragés noctambules.
De 1852 à 1855, Murger eût pu constater sur la rive droite de nouveaux sectateurs de sa Vie de hohcme.
(i) Ma tante Péror.ne, un vol. in-12, Paris, Achille Faure, 18O7.
Que les hommes graves, les ambitieux, ceux qui courent après la fortune et les honneurs me pardonnent d'avoir compris parmi les Excentriques des poètes, des peintres, des esthéticiens, des comédiens 1 1). Ils agissaient de la sorte lors du coup d"Etat de 1851 ; ils croyaient à l'art sans en tirer profit ; ils ne se remuaient que pour agiter des questions d'art et la plupart sont morts pleins de foi dans leur œuvre, regardant l'argent comme un mirage.
L'auteur du Bras iiofr a trop occupé Champfleurv pour qu"on ne s'y arrête pas. Et tout d'abord on a le droit de se demander aujourd'hui ce que c'est que le Bras noir. C'est Champfleury qui va nous l'apprendre, dans les cinq feuilletons du journal la Constitution (du 14 au 18 septembre 1871), où revit pour nous celui qu'il appelle le dernier bohcnte^ sous ce titre général : Les Excentriques, dont Fernand Desnoyers rouvrait la série, restée éparse.
Le Bras noir, œuvre capitale du poète, qui fondait dessus un avenir de gloire, est une pantomime en vers — Champfleury était curieux de voir des comédiens traduire des vers par des gestes — qui fut jouée aux Folies-Nonvelles vers 1860. U Almanach parisien de cette année-là, qui
(i: Champtleury fait ici allusion à la future galerie des Excentriques, qui n'a pas été recueillie en volume, et où seraient entrés Fernand Desnoyers, Courbet, le comédien Bâche, Eugène Pick (de risèrej, etc.
2i6 rxE A:^riTiE
était X Almanach du poète, donne un dessin du Bras noir, par Courbet. C'est aussi tout ce qu'il en reste.
Tentative avortée, dont l'auteur tira beaucoup vanité par la suite.
Au point de vue de la pantomime pure, dit Cliampfleury, bon juge en pareille matière, le poète, qui avait les mêmes illusions que moi, ne se doutait pas que cet art avait subi un sort semblable à celui de la tragédie.
Un vent particulièrement malsain souffla vers 1852, qui modifia profondément les croyances, les mœurs, les aspirations poétiques.
La pantomime, cet art d'une pureté antique, devait voir déserter ses autels par la foule ; à sa place, des tréteaux furent dressés, sur lesquels se débattaient de froides insanités auxquelles s'intéressaient des princesses qui descendaient au rang- de filles, et des filles qui, grâce à la décadence des mœurs, avaient peu à faire pour devenir princesses...
Fernand Desnoyers n'en resta pas moins l'auteur du Bras noir.
Il n'était pas homme à se contenter de la gloire de l'anonymat que lui vaut son fameux vers, tombé dans le domaine public :
Il est des morts qu'il faut qu'on tue !... Champfleury donne la pièce entière et dit qu'elle ne serait pas déplacée dans les premières œuvres d'Auguste Vacquerie. — C'est l'indignation romantique contre l'école du bon sens qui a dicté ces vers, au cours d'un voyage au Havre :
Habitants du Havre, Havrais,
J'arrive de Paris exprès
Pour mettre en morceaux la statue
De Delavigne (Casimir) ;
Il est des morts qu'il faut qu'on tue 1
Moi, je m'appelle Clodomir.
Clodomir, soit ! mais je suis digne :
Je hais Casimir Delavigne !
Ponsard est sa feuille de vigne
Q.u"Emile Augier voudrait cueillir !
C'est facile à retenir. Le difficile seulement est de Toublier.
Le chef-d'œuvre de Desnoyers, c'est sa chanson de Madame Fontaine^ si aérée, si ensoleillée, si gracieuse, si légère, qu'elle donna envie à Sainte- Beuve d'écrire un article sur la chanson :
Nous revenions en bateau
D'une île prochaine ; Le soleil brouillait dans l'eau
Sa figure pleine...
Qu'il est chaud, qu'il est joyeux, Le rayon qu'a dans les yeux
Madame Fontaine, O gué !
Madame Fontaine.
Nous revenions en bateau... Madame Fontaine).
CXE AMITIE A LA D'ARTHEZ 2ig
En la citant tout entière^ Champfleur}' ajoute lappréciation suivante qui mérite d'être retenue :
Tout est bien venu dans ce tableau clair et gai ; la bonne humeur a dicté ces vers inspirés par une aimable femme, et certainement un tel morceau de poésie restera dans une anthologie de la chanson et sauvera de Toubli le nom du poète.
Sans doute, Fernand Desnoyers fut pris de quelque tendresse pour l'aimable madame Fontaine que j'entrevois le sourire sur les lèvres, se plaisant dans la société des amis du plaisir ; une sorte de ma J ci nie Grégoire, mais plus distinguée et plus moderne, car ce qui distingue cette génération de celle des chansonniers précédents, fut un plaisir moins bruyant, plus intellectuel et moins goguette.
Et c'est aussi par ce côté littéraire que fut pris Sainte-Beuve, quand il me dicta la note qui devait commencer l'article :
Non, la chanson n'est pas morte avec Béranger...
On ne rn'en voudra pas, si j'évoque un temps où l'on riait beaucoup, mais où la littérature était notre préoccupation principale. Champfleury mavant demandé peu de mois après la mort de Sainte-Beuve si le critique n'avait pas laissé quelques notes ayant trait à l'auteur du Bras iiorr^ je lui répondis par la lettre suivante, qu'il destinait à servir d'appendice à son étude sur Fernand Desnoyers :
'i Sainte-Beuve s'en était tenu à grossir un rouleau de chansons à mesure qu on lui en pré-
sentait une nouvelle. Il aurait fait sur la chanson moderne un article amusant^ pour lequel il ne s'est jamais senti en veine ni en verve. Il lui fallait, pensait-il, une certaine dose de gaîté, qu'il reconnaissait ne pas avoir (de cette naturelà du moins) dans le caractère. Cependant un matin il se fût senti en train qu'il eût commencé, et l'article eût été fait le soir même. Il est resté à l'état de projet. Je n'ai retrouvé aucune note. Sainte-Beuve se contentait d" amasser des pièces qu'il y eût fait entrer en les cousant ensemble, et passant d'un chansonnier à l'autre. A la vérité, ils présentaient peu de surface pour sa façon d'aborder un sujet, et comme Sainte-Beuve n'avait jamais vécu avec eux, il ne savait par quel côté les prendre. Leur côté pittoresque ne se montrait pas bien,
'< Je n'ai jamais pu décider Desnovers à venir avec Noisette. C'est ainsi qu'il fallait les présenter dans toute leur spirituelle et délurée façon de vivre. Mais ces messieurs si audacieux dans les brasseries, quand il fallait aller voir un bourgeois chez lui, et le plus avenant des bourgeois, sont tout de suite des poules mouillées. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Je ne pouvais pas plus me grimer comme Desnoyers. Je récitais ses vers sur la statue de Delavigne... Casimir, qui amusaient tant Sainte-Beuve (successeur de Casimir Delavigne
à l'Académie) qu'une fois il me les fit réciter à table devant madame Sand, M3I. Berthelot, Flaubert et Dumas fils. Je chantais Aladame Fontaine que Sainte-Beuve trouvait charmante. Je lui faisais connaître ainsi le nom du restaurateur Souvent, chez qui il n'est jamais allé, mais dont il admirait la rime avec l'adverbe souvent. Je lui dépeignis si bien Noisette qu'il voulut la voir dans ce café du passage des Panoramas, où son Fernand l'avait faite dame de comptoir.
'•' Elle disait : '< Mon Fernand >/, comme dans la Favorite. Je me rappelle Noisette, m'abordant un soir à la brasserie des 3Iartyrs, avec ces mots : '' Mon Fernand est malade. >>
" Une salle enfumée et éclairée au gaz en plein jour donnait une pauvre idée de cette beauté chiffonnée, qu'il fallait voir à la campagne, prenant la moustache diQSon Fernand, et chantant, sur un air connu, ce vers qu'elle se vantait d'avoir fait (car la poésie se gagne au contact des poètes) :
Aux crocs de ta moustache blonde...
. " C'était ce qu'il eût fallu montrer à Sainte- Beuve, qui eût ressenti un peu de verve endiablée, s'il avait vu tout cela, car Desnoyers vous faisait sauter au plafond, en sa compagnie, comme un bouchon de Champagne.
'" Si Desnoyers avait amené Noisette un soir, nul doute que l'article n'eût fini par sortir. Il ne
fallait qu'une surprise, une idée, un mot à Sainte- Beuve pour le faire jaillir. Ainsi quand il le fit sur vos Chansons -populaires, il 3^ avait longtemps que je lui avais chanté le Recueil. Mais l'article ne venait pas. Un soir je tombe sur celle qu'il a citée :
Derrièr" chez nous il v"a-t-un vert bocage...
Et dès lors Sainte-Beuve me dit : " Oh ! que '< c'est joli ! celle-là me fera faire l'article ! » L'article était débridé. Il fallait aussi trouver la chanson Jionnête à présenter aux abonnés du Co]istitntionnel. qui lisaient à haute voix, en famille, sous la lampe, les Cansei'ies tous les lundis soir. Les œuvres complètes de ces messieurs offraient rarement rien de complètement irrépréhensible sous ce rapport. Madame Fontaitte, cependant, aurait trouvé grâce d'un bout à l'autre, mais encore fallait-il en connaître l'auteur.
" Pierre Dupont, qui n'avait pas besoin d'être épluché, était venu se faire entendre chez Sainte- Beuve, et il y a un article sur lui dans les Causeries du Lundi .
" C'était tellement moderne et hors des habitudes élégiaques et du ton certainement plus élevé et supérieur où avait toujours vécu Sainte-Beuve, qu'il fallait de sa part une curiosité extrême pour se mettre à la portée. Il y allait en toute gaîté ; mais il ne voulait pas faire faux.
De l'auteur de Bras Noir voyez ici l'image ; C'est un Parisien romanesque et railleur ; Réaliste et sensible, il veut un double hommage Il ressemble à l'objet qu'on appelle chou-fîeur.
Charles Monselet. {i\
(i) Ces vers ont été publiés par Fernaiid Desnoyers, en regard de son portrait, d'après une peinture de Courbet, dans VAlmanack parisien pour Vannée 1860, qui parut quatre ans (jusqu'en 1864), avec la collaboration eftective d'hommes d'esprit qui s'appelaient Banville. Champfleurv, Monselet, SchoU, Audebrand, Baudelaire, Théophile Gautier, etc.
2 24 l-'^'E AMITII-:
''' De même, des lakistes aux sentiments si simples et si limpides, il 3^ avait loin aux poètes de Montmartre. Sainte-Beuve ne fuyait aucun milieu où se produisait l'esprit ; mais ces messieurs semblaient redouter l'abord de la rue Montparnasse. >/
Et cependant Champfleur}^ m'ayant conduit un soir entendre une chanteuse de café-concert, d'un comique répondant à ses propres aspirations, très naturel et très fin, faisant valoir sans les forcer les vulgarités qu'elle débitait, la pauvre madame Demay, qui mourut si rapidement, me dit : « N'est-ce pas que Sainte-Beuve l'aurait invitée à dîner ? »
Il connaissait bien Sainte-Beuve, ni prude, ni gourmé.
Toutes les maîtresses avaient leur petit nom d'amour dans la bohème : la inèi^e des amours^ la folle mouche. Noisette. . .
Il est des hommes, dit Champfleury, qui semblent posséder un moule dans lequel ils coulent leur idéal de femme aimée. Une maîtresse disparaît ; elle est remplacée par une autre de la même taille, de la même voix, du même regard. Les petites personnes qui partagèrent les destinées de l'auteur du Bras noir s'appelaient invariablement Noisette, la première en date ayant mérité ce surnom par son exiguïté. Ce qui n'empêchait pas le poète d'élever chaque maîtresse à la hauteur d'une institution.
Il publiait leur portrait dans son Almanach parisien.
Les anciennes traditions du quartier Latin, continue Champfleury, Fernand les avait transportées en plein boulevard des Italiens. Noisette suivait le poète comme son ombre, au restaurant, au café, dans les brasseries ; même elle ne s'effarouchait pas trop des discussions esthétiques...
Cette aide constante de Noisette, en tant C[ue galerie toujours enthousiaste, avait son utilité, elle offrait parfois des inconvénients...
Et Champfleur}' raconte cette anecdote, dans laquelle il joua un rôle de complicité... Tfiorale :
Fernand Desnoyers avait loué un logement précédemment occupé par un confrère en poésie. La condition expresse de son entrée dans cette maison de la place Bréda fut de n"y introduire aucune personne d'un autre sexe.
En plein quartier Notre-Dame-de-Lorette. cette prétention était bizarre. Elle parut si monstrueuse au poète, que l'injonction de la propriétaire ne l'empêcha pas de se décider à v planter sa tente. Noisette avait besoin d'un abri.
Pour tirer d'embarras le pauvre Fernand, menacé de n'avoir pas de toit jDour abriter deux têtes si bien assorties, je lui délivrai un certificat qui avait d'autant plus de valeur pour la propriétaire, qu'il était imprimé dans la Revue anccdotiqiie, et contresigné par un poète rangé qui venait de quitter ce même logement sans y avoir troublé l'ordre.
" Madame,
*- Je certifie c^ue M. Fernand Desnoyers est un de nos plus excellents poètes et que sa conduite ne laisse riea à désirer.
f Champfleury, <e Studiosus.
!26 rXE AMITIÉ
* 4 mars 1860.
— "Je certifie que mon ami Desnoyers est le propre frère de M. de Biéville, qu'il surpasse par le talent, le caractère et le fini de ses manières.
1 Alfred Busquet. *
Ce détail biographique a son importance. M. de Biéville étant le critique dramatique du Siècle .
Une propriétaire pouvait-elle concevoir le plus lésrer doute sur la moralité d"un locataire porteur de pareils certificats, et imprimés dans un journal ?
Desnoyers entra donc le lendemain dans la maison de la place Bréda, numéro 9. Il faut conserver, pour les historiens futurs, le numéro de cette habitation si morale).
Noisette, grâce à sa petite taille, avait été insérée dans le tiroir d'une vieille commode ventrue, et elle put entrer en compagnie des meubles dans l'appartement du poète : sans doute quelque monnaie boucha plus tard les yeux du concierge, car la compagne inséparable de Fernand resta pendant un long séjour à la place Bréda.
Et voilà comment on samusait dans la bohème.
Ces farces et joyeusetés. auxquelles Champfleur}"" prenait grand plaisir, racontées par lui dans la Constitution, lui valurent, dans le même journal, une réclamation dun pâtissier littéraire, qui se plaignait d'avoir été mystifié. Nous pouvons bien raconter aujourd'hui la plaisanterie dont il avait été victime. Nous aidâmes nous-méme Champfleur}' — car que ne nous aurait-il pas fait faire ? — à illusionner, toute une journée, ce
A LA D ARTHEZ 2r
pauvre homme, qui s'était mis en tête d'être auteur. Il avait fait graver des cartes de visite, avec le mot Spes^ surmontant une plume et un couteau entre-croisés, au-dessus de son nom. Comme il manifestait le désir d'être présenté à Daniel Stern. — autrement dit la comtesse d'Agoult, — Champfleury imagina une de ces folies comme on en lit dans Don Quichotte. De complicité avec lui. j'amenai un dimanche à Puteaux. où Champfieur}' avait établi son quartier d'été, la femme de charge de Sainte-Beuve, avec qui je corrigeais les épreuves, madame Dufour, que nous présentâmes comme la comtesse.
— Je la croyais blonde, dit tout bas le pâtissier à Champfleur3^
— Si vous croyez tout ce que disent les jour- , nauxl fut la réponse qu on entendit.
Madame Dufour avait desLettres et du monde. A part la couleur des cheveux, elle remplit très bien son rôle. Champfleury occupait un pavillon dans un grand parc morcelle, au milieu duquel s'élevait un vaste chalet à plusieurs étages, dont les locataires, des Parisiens en villégiature, avaient leur cave dans un souterrain au-dessous de cet édifice. Après le dîner, on fit le tour du parc, puis du chalet. A l'entrée du souterrain. Champfleury y descendit le premier ; le pâtissier et la comtesse l'y suivirent. Il en ressortit aussitôt et ferma la
porte à clef sur eux. On entendit alors des rires et des cris étouffés : '< Laissez-moi. monsieur... », suivis de : '< Ouvrez-moi, monsieur Champfleury, » qui devenaient suppliants. On rouvrit à temps, et le premier mot de la comtesse, plus froissée au physique qu'au moral, fut celui-ci, digne d une femme de Latour ou de Diderot : '< Ah ben^ si j'avais du faux, je crois que vous le sauriez, monsieur. . . % C'est cette folle journée que l'ingrat pâtissier reprochait, de longues années après, à Champfleur3^
Lettre de M. Albert Troude. -- Services rendus par Champfleury à Sèvres. — Histoire d'une faïence siamoise, racontée par Paul Eudel. — Le peintre Bonhomme. — Curieuse page sur Boucher.
Celui qui aurait pris les gaîtés subites de Champfleury au pied de la lettre, se serait trompé sur le fond de sa nature mélancolique et méditative. Il était moins de bronze que bronzé et donnait le change aux autres, en même temps qu'à lui-même. Il dissimulait mal de profondes blessures, causées par la solitude du foyer. Vers la fin de sa vie, par une de ces soirées d'hiver si isolées et si tristes dans cette vaste Manufacture de Sèvres, à la lisière des bois, il ne put se contenir. Il avait près de lui le secrétaire du Musée, M. Albert Troude, un jeune homme très distingué et très utile, que la mort a enlevé prématurément en 1897 à sa femme et à ses enfants. Champfleury lui donna ce témoignage de confiance unique, que M. Troude a consigné dans une lettre à Paul Eudel, char^-é, comme on le sait, par la succession de Champfleury, d'organiser les ventes de ses collections ;
rXE AMITIE
Si j'ai pu rendre quelque service à la succession, c'était en souvenir d'un homme qui m'avait fait du bien et m'en voulait faire plus encore, en souvenir d'un homme dont les allures sceptiques et brutales cachaient l'énorme chagrin qu'il me révéla confidentiellement un soir de l'hiver dernier, alors que nous fumions des cigarettes tous deux tout seuls, au coin de son feu, et que, se dépouillant subitement de sa réserve habituelle, il se mit à pleurer comme un enfant, la tête sur ma poitrine, en me parlant de sa tille, de sa femme et de son fils.
Sceptique, c'est plutôt caiisiique qu'il aurait fallu dire : et quant aux allures brutales, les conditions de la vie administrative, qui nécessitaient de nouveaux combats après ceux de la vie littéraire, lui avaient peut-être donné de ces airs et de ces façons. Il n'abdiqua jamais sa devise : " Ne craindre ni amis ni ennemis. » C'est de lui qu'on aurait pu dire : -r En avançant dans la vie. bien souvent, lorsqu'on paraît bonhomme on est faux, et lorsqu'on paraît caustique, on est bon. // Encore se vengeait-il, selon sa coutume, par un roman ou par une nouvelle, des gens dont il avait à se plaindre. Son roman de Fanny Minaret, qui parut d'abord, en 1882. dans la Xouvelle Revîie. sous ce titre : Le Jardin du Roy ^ est bien une étude transposée, prise sur le vif des mœurs et de la vie... à Sèvres i).
'i) La Nouvelle Revue a publié également une nouvelle posthume de lui, MoH ami Roblin, en 1895. — Il a Laissé un dernier roman, inachevé. Mademoiselle Finot, élude de mœurs policières.
Une belle photographie par Nadar, de ces temps-là. marque davantage la ligne transversale du front. La physionomie est plus énergique, plus accentuée. Une ride profonde de la narine à la lèvre met un pli en relief à la joue. La moustache est toujours d'un chat : l'œil sans lorgnon, à demi fermé, semble donner plus d'assurance au regard. Làge a doublé le menton, mais l'expression du visage a gag'né en fermeté, en vigueur et en fierté. Ce sont les âpretés de la lutte qui lui ont donné ce caractère.
Un principe, acquis à l'histoire naturelle des esprits, est qu'on peut les juger d'après leurs amis et leurs ennemis. Champfleury ne pouvait avoir pour ennemis que des sofs.
En revanche, danciennes amitiés, troublées autrefois par des querelles d'école^ se réveillaient autour de son nom et de ses travaux. Banville lui écrivait le 28 mars iS8g :
Mon cher Champfleury, En allant vous trouver à Sèvres, je voulais surtout renouer notre vieille amitié, dont j'ai gardé un vif et profond souvenir. A distance, on voit tout bien, et de jour en jour j'ai admiré davantage votre vaillante carrière ; quel patient artiste vous avez été et vous êtes encore, si puissant, original et sincère !...
Voilà qui console de bien des sottises. Je passe sur la carrièr&po/y//ç?iede Champfleurv, bien quelle lui fasse honneur. Le maire de
Sèvres, M. Léon Journault, député de Seine-et- Oise. lui écrivait le i""" novembre 1876 :
Le Comité vient de vous désigner comme un de ses trois candidats pour les élections municipales de dimanche prochain... Nous serons heureux de vous voir représenter la Manufacture nationale dans le Conseil municipal de notre ville.
Il était reporté le deuxième .sur la liste du Comité républicain aux élections municipales du 6 janvier 1879.
Le Comité de la Société des Gens de Lettres l'avait rompu à d'autres orages. La discipline des affaires ne leffrayait pas :
Après trente ans de travail, écrivait-il dans une lettre publiée par le Foyer illustré 22 janvier 1881}, j'ai gardé la même foi en lart : la besogne quotidienne, quelle qu'elle soit, m'est une joie...
Et il le prouvait bien par ses travaux d organisateur à Sèvres.
Mon esprit, continuait-il, n*a conservé aucune trace des luttes par lesquelles j'ai passé. J'envie toutefois l'existence des hommes dont parle Cicéron : < Aristote et Théophraste aimaient une vie douce et tranquille, consacrée à l'étude et à l'observation de la nature : une telle vie leur parut la plus digne du sage, comme ressemblant davantage à celle des Dieux. *
Cest la religion des Lettres qu'il rêvait^ et quil pratiqua autant quil put. réglant sa vie selon ses besoins intellectuels, et leur soumettant ses
habitudes d'ordre, déconomie. pensant toujours qu'une dépense inutile priverait ses collections d'une pièce rare. Il en usait pour l'Etat comme pour lui-même.
Paul Eudel lui a rendu cette justice dans l'étude très bien renseignée et très exacte qu'il lui a consacrée en tête des catalogues de ses collections et qui fornie un bel in-octavo tiré à part (i) :
Grâce à lui, dit-il, la Bibliothèque de Sèvres est aujourd'hui la plus riche de TEurope, en ouvrages sur la faïence et sur la porcelaine. Les érudits de la France et de l'étranger lui ont envoyé sur la question des mémoires manuscrits qui sont des documents du plus haut intérêt.
Cependant Champfleury se heurta plus d'une fois à un obstacle infranchissable : la modicité du budget consacré aux achats. S'il parvint à obtenir un crédit supplémentaire de huit mille francs pour l'acquisition d'une Vierge de Lucca délia Robbia, ce fut au prix de difficultés sans nombre. Kn ces sortes de matière, l'administration marche avec hésitation. Il obtint du baron Davilliers, de Gustave Gouellain, de Benjamin Fillon des dons ou des legs qui firent entrer au Musée des pièces intéressantes.
"c Pour être un bon conservateur, me disait-il, il faut être sans cesse sur la brèche. Cela nécessite des courses multipliées, des visites innombrables et des lettres ! J'en ai là plusieurs volumes in-4''. » Puis il y a l'occasion qu'il faut deviner, et il me raconta à ce sujet l'anecdote suivante :
Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-
(i) Champfleury, sa vie, son œuvre et ses coUccfions, pur Paul Eudel. — Paris, chez Léon Sapin, libraire, 3, rue Bonaparte, 1801.
!34 ^'^^E AMITIK
Marcel, il aperçoit parmi un lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui semble merveilleuse. Aussitôt il la marchande dans le tas. Et, sur le refus de la vendeuse, mise en défiance, de lui dire un prix, il en offre à tout hasard cinq cents francs.
La brave femme, étonnée, demande à réfléchir. Pendant huit jours elle court à droite et à g^auche offrir sa porcelaine. De guerre lasse, ne trouvant pas d'acquéreur, elle va la porter à Champfleury qui la fait mettre en bonne place dans la collection du Musée.
Quelque temps plus tard, une ambassade siamoise, de passage à Paris, vint visiter Sèvres. Le conservateur lui montre le vase cloisonné qu'il venait d'acquérir. Aussitôt nos Asiatiques de s'écrier :
— « Mais vous avez là un morceau exceptionnel du xi' siècle, très rare chez nous.
— Et à combien l'estimez-vous ? demande Champfleury. ravi.
— De quinze à vingt mille francs. «
L'aventure revint aux oreilles de la marchande. Furieuse et criant qu'on l'avait trompée, elle fit du bruit, demanda la résiliation de la vente, intéressa des députés à sa cause. Cela devint un incident. Pour se débarrasser d'elle, l'administration lui fit don d'un groupe de Sèvres. C'est le moyen usité en pareil cas pour apaiser les réclamations.
Ce qu il y eut de curieux et que je tiens de Champfleur}^ c'est qu'on le pria, tout en reconnaissant sa bonne foi, et qu'il n'avait pris que l'intérêt de l'Etat, d'y mettre moins de passion dans l'avenir.
Il n'était pas homme à laisser échapper l'occasion et à ne pas la saisir aux cheveux, quand elle
se présentait. Seulement, de semblables rencontres sont rares. Je ne sais pas si l'on a montré cette porcelaine de vingt mille francs — et qui n"en avait coûté que cinq cents — à Chulalongkorn, lors de sa visite à Sèvres en septembre
La Bibliographie céramique ( i ), X Histoire et Description des Trésors d'art de la Manujactiire de Sèvres (2), travaux éminemment de patience et de longue haleine, une notice sur le bai'on Charles Davilliers et ses collections céramiques, léguées par lui au Musée du Louvre (1884). un article dans la Revue des ai^ts décoratifs sur Uiie mosaïque de faïence ait Musée de Sèvres (1887), sont les écrits qici restent des services rendus par lui à la Manufacture nationale, sans compter ceux d'intérieur, dont les archives seules pourraient témoigner. Il les aurait complétés par un monument d'un intérêt puissant, s'il avait pu réaliser le grand projet qu'il avait en tète et dont il parlait souvent à Paul Eudel (ces deux collectionneurs se comprenaient) :
Je veux faire, lui di'^ait-il, le catalog-ue de mon Musée et le publier par fascicules. Ce sera un travail gigantesque, écrasant. Il faudra dix volumes et je mettrai dix
(i) Un vol., in-8-, Paris, Quantin, 1881.
(2' Monographie faisant partie de l'Inventaire général des Richesses d'art de la France, publiée sous les auspices du Ministère de rinstructioa publique. Paris, librairie Pion. 1886.
2^6 UNE AMITIi':
ans à le faire. Je n'arriverai certainement pas jusqu'au bout, mais j'aurai tracé un chemin et on me suivra.
L'importance que Champfleury. en vrai disciple de Diderot, attachait aux arts dans leur utilité pratique et industrielle, ressort d'une Note où il recommande le peintre Bonhomme, auteur de peintures décoratives représentant des scènes de métallurgie des grandes usines belges ou françaises (le Creusot, la Vieille Montagne). Ces peintures, commandées en 1854, ornaient la salie de dessin de l'Ecole des 3lines.
Neuf grandes aquarelles pittoresques ou techniques du même artiste, exécutées en 1863 sur la demande de la Commission consultative des Beaux-Arts, décorent les salles de métallurgie au Conservatoire des Arts et Métiers.
D'autres aquarelles, représentant les manœuvres usitées dans les grands établissements métallurgiques de l'Etat, furent achetées en 1869 pour la salle de dessin de l'Ecole normale du Génie maritime de Cherbourg.
Jusqu'en 1875, Bonhomme exposa aux divers Salons d'importantes aquarelles du même ordre, entre autres : Une benne ^chargée de mineurs charbonniers^ a7icienne méthode; — Fondeurs berrichons, coulant la gîieuse , ancienne méthode ; — Forgeage d'îin essieu coulé au marteau -pilon, méthode moderne ; — Vue générale des ateliers du Creusot.
Ces travaux consciencieux, dit Champfleury, qui relatent les progrés de Tindustrie, ne s'adressent pas au public. M. Bonhomme a fait preuve de dévouement à Tart en les entreprenant. Il est le seul artiste^ en France, qui ait cherché à montrer au public Tintérêt de la haute industrie. \SEtat seul a qualité pour encourager et récompenser de si sérieuses tendances.
On connaît davantage de Bonhomme une planche où est gravé dans tout son désordre pittoresque r Envahissement de l'Assemblée an 1^ mai 1848. — Champfleury possédait de lui une aquarelle, représentant le bombardement d'un cabinet de travail par un obus prussien. Quelle patience n'avait-il pas fallu pour entreprendre et mener à bonne fin un travail aussi exact, aussi minutieux, où le moindre détail était rendu dans sa bizarrerie 1
En regard de cette Note qui rangeait Champfleury parmi les esprits encyclopédiques de ce siècle, je citerai une page de lui isolée, perdue, dans une brochure qui a pour titre Trois tableaux de F. Boucher (i). L'auteur s'y montre complètement dégagé de toute école. vSur une eau-forte reproduisant l'Adoration des bergers, par Boucher, il a publié ces quelques lignes :
Quel que soit Tidéal caressé, sévère ou élevé, il faut des esprits chagrins pour ne pas trouver les maîtres du
(i) Paris, chez MM. Cadart et Luquet, 71), rue de Richelieu i^sans date).
xviii'- siècle aniiisaiits, et entre ces maitres plus particulièrement Boucher. J'entends par ainiisaiit la spirituelle liberté de touche, le spontané, le galant et jusqu'au manque de conviction. C'est un décor d'opéra qu'il fait bon de voir quelquefois quand l'esprit a été tendu sur des études trop sérieuses. Pour moi, Holbein est le plus grand peintre du monde : je m'incline devant la gravité de ses érudits songeurs, j'ambitionne leur vie tranquille, leurs intérieurs si calmes, les gros livres qui communiquent la paix <à leurs âmes, et pourtant il m'est difficile, après un long colloque avec ces sages, de ne pas tourner parfois la tète devant les peintures provocantes de Boucher qui semblent faire : psstt !
Heureux homme que l'artiste favori de Louis XV ! Heureux tempérament de peintre ! Toute conception passant dans son cerveau avec la rapidité du nuage était fixée sur la toile sans effort.
Plafonds mythologiques, paysages, portraits, scènes champêtres, Amours aux culs fardés, s'accumulent sous ses pinceaux, qui n'ont pas besoin de signer le nom de celui qui les tient. A chaque touche. Boucher signe ses œuvres.
J'ai sous les yeux une Adoration des Bergers que le propriétaire veut bien me demander d'analyser.
Dans cette petite toile allongée, dont la gravure n"a pu reproduire l'harmonie, on retrouve Boucher tout entier. Il est dans le groupe qui entoure l'enfant Jésus comme dans l'arbre auquel il cherche à donner du style.
Une scène biblique rendue par un peintre d'Opéra.
Faut-il noter un souvenir italien à la Poussin dans la femme qui porte un panier sur la tète ? Là, Boucher a voulu faire montre de grandes lignes.
A LA D ARTIIKZ 239
Mais c'est en voyant le tableau qu'on jugera de l'œuvre, une des rares scènes de piété d'un homme qui aimait mieux contempler la Camargo que la Vierge, s'agenouiller aux pieds de madame de Pompadour que de l'enfant Jésus.
Champfleury ne pensait guère aux Le Nain, en écrivant cette page. Sa dernière étude sur La Tour (celle de 1886) témoigne de sa souplesse et largeur d'esprit dans sa façon de juger ce xviir' siècle si original et si grand.
Le peintre ord iiia i re de Gaspard Dehiiraii . — Félix Pyat, — Mort de Champtleury. — L'ami Midoux. — La Société académique de Laoïi. — Projet de monument ajourné. -— Champtleury semeur d'idées. — La postérité lui est acquise.
Le maître réaliste, non moins curieux de tout ce qui provenait du burin ou du pinceau romantiquCj donnait en dernier lieu tous ses soins à une publication, qui n"a pu paraître qu'après sa mort : Le peinire ordinaire de Gaspard Deburaii (i ).
La passion de Champfleury pour la pantomime l'avait poussé à des recherches d'art et de littérature, concernant un peintre du nom d'Auguste Bouquet, mêlé au violent mouvement démocratique de 1830 à 1834, qui partagea les tendances artistiques et politiques des groupes avancés, mais auquel la postérité n'assigne aujourd'hui d'autre titre que celui que lui a donné l'auteur
II) Paris, imprimeiie île VAvt, 41, 1 ue de la Victoire, 1SS9. — Eli vente chez Sapin, rue Bonaparte, 3.
des Souvenirs des Funambules : « peintre ordinaire de Deburau. »
Cela suffit à la gloire de Bouquet pour le faire revivre, et les documents gravés, portraits, vignettes, que, selon son habitude, Champfleury a joints à son texte, justifient cette prétention par leur originalité, par leur caractère de sincérité qui est la marque distinctive de cet art de 1830, si mouvementé et si dramatique dans toutes ses manifestations.
Auguste Bouquet, fils d'un entrepreneur de serrurerie, qui a construit la galerie vitrée du Palais-Royal, mourut aux bains de Lucques, en 1846, à l'âge de 37 ans. Il a\'ait été appelé à Florence, en 1841, par M. François Sabatier, un noble protecteur des arts et des artistes, qui lui fit parcourir, en même temps, Venise, Rome et Naples, '< prenant partout de très belles études. >/
On lit, dans la brochure posthume de Champfleury, une longue et touchante lettre de M. Sabatier sur l'artiste.
M. François Sabatier, de iMontpellier, était un de ces hommes qui naissent Mécènes. Il professait l'utopie de ceux dont Béranger a dit :
On les persécute, on les tue, Sauf, après un lent examen, A leur dresser une statue Pour la gloire du genre humain.
r42 IXE AMITIE
Il voyageait avec Dominique Papety en Grèce, et installait Bouquet à Florence, dans un atelier construit exprès pour le peintre dans l'ancien palais Pitti, de\enu la propriété de madame Sabatier. Bouquet dexait v exécuter huit décorations grandioses sur fond d'or, comme des mosaïques, qui ne pouvaient être achevées que sur place, « à cause des reflets divers que renvoient les feuilles métalliques suivant l'angle d'incidence et le degré d'intensité de la lumière quelles reçoivent. » On juge de l'effet et de la richesse de ces peintures. Bouquet en laissa trois en préparation : les cinq autres n'ont pu être terminées sur place, mais elles l'étaient dans l'atelier quand Bouquet mourut. '< Telles qu'elles sont, elles ont un grand aspect, et font honneur à l'artiste. » Elles existent encore dans le palais, qui appartient aujourd'hui à madame Amari, fille de Bouquet, et femme de l'illustre historien et homme d'Etat, mort sénateur du ro3'aume d'Italie.
S'il m'est permis de le rappeler, je tiens de Champfleury une lithographie de Bouquet fort rare, qui est l'exemplaire même du Charivari, d'après les Parias d'Auguste Préault, refusés au Salon de 1834. Le sculpteur brisa son groupe de colère, mais le peintre le lithographia en haine du classicisme, et signa : A son ami Préault^ Auguste Bouquet, -r II dessina, pour l'ornement
de cette composition, des caractères d'une calligraphie romantique. /^ dont Champfleury donne le spécimen.
Préault, dit Champfleury, avec ses hardiesses de sculpteur, sa liberté d'esprit très aiguisée, la vivacité de sa personne remuante, était une figure très sympathique à la jeunesse. Ce diable d'homme était encore, en 1852, excitant et capiteux ; quelle fougue devait-il montrer en 1834, dans sa jeunesse, alors que la jeunesse fondait sur lui les plus grandes espérances d'avenir!... Avec Decamps, le sculpteur Préault fut l'artiste que Bouquet interpréta avec le plus de véritable fougue...
Préault m'a souvent raconté que Théophile (■rautier partageait toutes leurs aspirations romantiques ; il leur était resté fidèle, mais Préault avait un autre ami dont Bouquet partageait les préoccupations politiques : c'était Félix P3'at.
Champfleury, en quête de documents, m'écrivait en 1886 :
Vous avez un compatriote lié avec l'auteur de Diogèiie, demandez à votre ami Mijoul s'il peut me conduire chez Félix Pyat...
Ce qui fut demandé fut fait, et la brochure de Champfleury rend compte de cette visite à Saint- Gratien, en termes enthousiastes et qui ne sont pas suspects de pacte avec la Commune, sous la plume de l'auteur des Deux ajm's (une nouvelle anticommunarde). C est que Félix Pvat était une figure sympathique 1
En s'abordant, dans ce jardin où Félix Pyat recevait ses amis, séparé de l'ancien parc de Catinat et de madame la princesse Mathilde par un étroit chemin, bordé de murs, le dramaturge accueillit son visiteur par ces paroles de bienvenue : " L'auteur du Chiffonnier de Paris à l"aut3ur de la Fille du chiffonnier. >,
J'avais apporté, raconte Champfleury. certaines lithographies de Bouquet, espérant réveiller par là les souvenirs de plus de cinquante ans... A peine avais-je déroulé la lithographie des Parias, d'après Préault :
— Ah ! Bouquet, s'écria Félix Pyat. Un brave garçon ! un populo 1 Oui, je l'ai bien connu... C'était un cœur loyal !
Kt les veux noirs du révolutionnaire brillaient comme à vingt ans. J'avais, en montrant ces images, fait vibrer en lui une fibre de jeunesse.
— Attendez, me dit-il.
Et il se rappelait maintenant l'atelier de Bouquet, atelier aux environs de Saint-Germain-des-Prés, dans lequel Pyat avait posé pour son portrait en pied, de grandeur naturelle.
— Oui, le pauvre Bouquet, de nature fine et délicate, avait dû mourir jeune... laissant d'excellentes toiles que le public n'avait pu apprécier.
— Le Dcbiirau de Jules Janin. une œuvre à la Vélasquez ! s'écriait Félix Pyat.
Il avait longtemps gardé, comme souvenir de Bouquet, une de ses copies d'après un maitre vénitien du Louvre. Hélas ! la copie, comme le portrait du révolutionnaire, avait disparu dans les tempêtes d'une vie politique agitée.
On a vraiment plaisir à réveiller les souvenirs de ces
esprits ardents qui, de même que les Vestales, ne laissent pas éteindre le flambeau intérieur.
Au fond d'un petit jardin, sous une tonnelle, ce fut une de ces bonnes après-midi intellectuelles, dans laquelle furent agités plus d'un nom d'homme et bien des choses romantiques d'un demi-siècle.
Nous nous entendions sur certains points, particulièrement sur le suivant :
fiug-o avait dit : l'Art pour VArt. Pyat disait : VArt pour lltoiume. Formule plus humaine.
Et plus dix-huitième siècle. — Il est de toute justice, pourtant, de reconnaître que Hugo, même en ses temps de royalisme, n"a jamais professé cette doctrine et que c'est à certains disciples qu'il faut en attribuer la formule. Il a même protesté contre ce dilettantisme antidémocratique.
— Pourquoi n'écrivez-vous pas vos souvenirs sur l'école romantique ? dis-je (c'est Champfleury qui reprend la parole), à celui qui m'avait ouvert si cordialement la porte de sa retraite.
Hélas ! la politique l'absorbait avec ses exigences.
Nous eûmes pourtant quelques-uns de ces souvenirs sous la tonnelle, et nous les retrouvâmes plus tard dans la Revite de Paris et de Saint- PétersboMrg. L'esprit gravait à l'eau-forte. La parole marquait comme la plume. C'étaient mêmes expressions, mêmes pensées, mêmes sentiments, mêmes systèmes. Il nous semblait encore entendre parler le septuagénaire en le lisant.
Le vin de Vouvray, qu'il nous offrait, inspirait à Pyat une belle haine pour tout ce qui n'était pas français — et du centre de la France — comme Balzac et Rabelais. Il prétendait que le Romantisme nous avait été apporté par les Cosaques, avec l'invasion... Sa ligne de démarcation, partant du xvi"" siècle, passait par Molière, Corneille, Voltaire, Beaumarchais, et. sauf une exception pour Béranger. excluait à peu près tout le reste.
Il était logique, en n'admettant que ce qui avait servi à faire de la propagande révolutionnaire.
Il professait en littérature les idées d'un homme du XVIII^ siècle. Ce fut un conventionnel jacobin, égaré dans la Commune (i).
Les derniers efforts de Champfleurv. tout administratifs, furent absorbés par l'Exposition de Sèvres au Champ de 3lars, en 1889. Il m'}- donna rendez-vous et me dit : 't L'industrie privée nous serre de près ; nous finirons par être dépassés ; nous aurions besoin de nous renouveler... »
(i) Félix Pyat est mort le 3 août 1889. — On m'a raconté un trait de son enfance, par lequel il préludait déjà au révolté qu'il devait être. Sous la Restauration, dans la maison paternelle, à Vierzon, on l'entendit un jour, au haut d'un escalier, un sabre à la main, crier : Vive la République ! — Ce n'était pas l'opinion de la famille. D'où lui venait-elle ':' — de ces lois mystérieuses qui créent en nous la destinée.
Il n'en consacra pas moins tous ses soins à faire ressortir les produits de l'Etat, et justice lui fut rendue par une lettre circulaire du député, commissaire spécial des Beaux-Arts, qui lui adressait l'expression de sa reconnaissance.
ET INTERNATIONALE DE 1889 DlfeECTION CÉNÊfeSjS:9.
248 UNK AMITIÉ
Comme nous nous promenions à travers cette vaste foire de Beaucaire, dont à la descente du Biiceniaiire, frété par les magasins du Louvre, le Champ-de-3lars m'offrit l'aspect, il me conduisit aux danseuses javanaises, dont la gracilité délicate remuait en lui des idées de pantomime.
Certaine danse du ventre, exécutée par des gitanos, et très courue, lui inspira un profond dégoût. '< Il y en a pour tous les vices, » me dit-il.
Il mourut à Sèvres le 6 décembre i88g, entre les bras de deux amis, le regretté secrétaire du ^lusée, M. Albert Troude, dont nous avons reproduit plus haut une poignante lettre, et M. Vogt, Tun des administrateurs actuels de la ^lanufacture. Il avait 68 ans.
L'influenza, qui fit tant de ravages cette annéelà, commençait à sévir. Il est probable que Champfleury en fut une des premières victimes. Les obsèques eurent lieu le dimanche 8 décembre au cimetière des Hautes-Bru^'ères. Trois discours furent prononcés^ par .M. Henry Havard, qui parla au nom du ministre des Beaux-Arts, par Paul Kudel au nom de la Société des Gens de Lettres, et par moi au nom de la reconnaissance que je devais à Champfleury.
M. Henry Havard apprécia les services rendus par Champfleury à la Manufacture de Sèvres dans des ternies auxquels l'organisateur du Musée
céramique aurait été plus sensible qu'aux éloges dus à son passé littéraire :
Champfleury fonctionnaire ! dit léminr-nt inspecteur des Beaux-Arts. Pour les témoins de ses commencements, pour les initiés de cette existence peu méthodique, de cette vie faite à la fois de luttes ardentes et de troublante fantaisie qui marque ses premières étapes dans le monde, l'accouplement de ces deux mots parut aussi étrange qu'inattendu. Le contraste était piquant. Lui seul n'en parut pas surpris, et un jour qu'entre amis nous plaisantions à ce propos, ", Vous verrez, nous dit-il. que je m'en tirerai aussi bien qu'un autre. 2.
Vous savez, messieurs, s'il a tenu sa parole. Son nom demeurera éternellement uni à celui de la Manufacture à laquelle il a consacré ses dernières années. Il laisse, dans le Musée que tout le monde admire et que l'Europe nous envie, un témoignage irrécusable de sa féconde activité.
Si Riocreux eut, en effet, le mérite indiscuté de poser les bases de cette collection désormais unique, c'est à Champfleury qu'elle doit d'être ce que nous la voyons aujourd'hui. Elle est leur œuvre à tous deux. Ils ont un droit égal à notre reconnaissance, et je m'en voudrais de séparer leurs noms, car ils se sont merveilleusement complétés...
Champfleury, pour achever sa tâche, mit à contribution cet amour du pittoresque, cet esprit d'observation et cette science d'arrangement qui étaient comme le fond de son talent, et ce faisant il plaça si bien en lumière les richesses confiées à ses soins, que les étrangers, visitant pour la première fois ce Musée modèle, ne savent ce qu'il faut le plus admirer, ou de la surprenante richesse de cette admirable collection, ou de la façon ingénieuse et charmante dont elle a été présentée,..
L'homme de talent, en un mot. se dédoubla et fit preuve d'esprit pratique dans la vie administrative. Il apportait en dot aux affaires sa souplesse d'homme d'esprit et des aptitudes spéciales.
Je pris la parole après Paul Eudel.
Quand j'eus fini de parler^ quelqu'un me serra la main. Je reconnus M. Midoux, venu exprès de Laon, de qui Champiîeury a écrit dans ses Notes intïntes (i) :
M. Midoux, de même que les modestes Le Nain, ses compatriotes, avec lesquels il offre une sorte de parenté, est attaché à son paj^s natal et emplit ses cartons de motifs que lui fournissent la ville, la montagne et le paysage. Ce peintre, dont le talent sobre ne peut être apprécié à sa juste valeur par les gens du pays, a pour unique souci d'entrer plus avant de jour en jour dans la connaissance intime de la nature. Il travaille, vit modeste à l'écart, se soucie médiocrement des hommes et ne croit qu'à la fusion de l'art et de la nature. C'est un des côtés particuliers, mais rares, de la race laonnoise.
Dans la séance du 13 décembre 1889 de la Société académique de Laon^ M. Midoux rappela que Champfleur)^ récemment décédé, était membre correspondant de la Société. Il dit que la mort de cet érudit, de cet artiste, de ce très distingué compatriote ne saurait laisser la Société indifférente et il demanda qu'elle associât ses regrets à ceux qui avaient été exprimés sur la tombe de Champfleury.
(l) Souvenirs et Portraits de jeunesse, p. ■518,
A LA D ARTHP:Z 2=^1
" Les membres présents furent unanimes à décider que le procès-verbal de la séance porterait la très vive et douloureuse impression que causait à la Société académique de Laon. la mort prématurée d'un membre qui l'honorait et qui honorait sa ville natale. //
Plusieurs travaux, ajoutait le compte rendu, et non des moins curieux, de Champfleury ont été publiés dans nos Bulletins et il est à désirer que le Bulletin de la présente année lui consacre un article nécrologique et rappelle son œuvre littéraire et artistique si variée et si considérable... fi!
Le projet dhonorer Champfleury dans sa ville natale mettra autant de temps à se réaliser peutêtre que celui qu'il avait émis lui-même d'ériger la statue de Daumier à ^larseille.
L'ami Midoux, dont la conviction avait été si communicative en décembre, pour enlever un vote de regret, n'était déjà plus là, le mois suivant, quand la question s'agita d'élever seulement
(il Champfleury avait publié, dans le Bulletin de la Société académique de Laon, outre des articles sur Le Nain, une série de notes nombreuses sur un peintre du xiv siècle, Colart de Laijn qui travailla exclusivement, de 1590 à 1403, pour le frère de Charles VI, Louis duc d'Orléans, né à Paris en 1371. Ce prince avait donc ig ans, quand il fit reconstruire le château de Pierrefonds. C'est l'âge où l'on fait de grandes choses. Je renvoie sur le peintre Colart de Laon, dont s'est occupé Champfleury, au Bulletin de la Société académiqtte de Laon 'T. viii, 1839, p. io8 à m, note communiquée par Vallet de Viriville, et T. x, 1860, p. 86 à 92, notes communiquées par Champfleury;.
un buste à Champfleury à Laon, — ou de donner son nom à une rue. — Le peintre laonnois, déjà âgé, avait peut-être rapporté des obsèques de Champfleury le mal auquel il succomba le 14 janvier 1890. — Ce fut une perte pour la Société académique, qui le sentit bien, et pour la mémoire de Champfleur}'^ en particulier, au sein de l'Académie provinciale.
A la séance du 31 janvier, en eftet, lecture fut donnée d'une lettre de M. Gustave (Jouellain, de Rouen, qui avait fait partie de la Commission administrative de Sèvres, et l'un des hommes les plus compétents en matière de beaux-arts céramiques. Cette lettre, qui n'était pas adressée à la Société, mais à l'un de ses membres, M. Cortilliot, exposait que « des amis de Champfleury, désireux de consacrer un monument à sa mémoire, avaient d'abord pensé à le faire élever sur sa tombe, au cimetière de Sèvres. Depuis, ils s'étaient demandé s'il ne conviendrait pas de rendre cet hommage à leur ami au lieu même de sa naissance, et si la ville de Laon ne participerait pas volontiers aux frais du monument en question. //
Il ne s'agissait que d'un buste avec édicule.
L'honorable correspondant de M. . Gustave Gouellain consultait, sur la réponse à faire, la Société qui comptait Champfleur}'^ parmi les siens. L'Académie laonnoise prit, comme on dit, la proposition
en considération, et nomma une commission pour faire un rapport.
Le rapport fut présenté dans la séance du 14 février suivant, « concluant à l'impossibilité dans laquelle se trouvait la Société de prendre l'initiative dont M. (iouellain parlait dans sa lettre à M. Cortilliot. //
Pour ne pas être en reste de politesse, le compte rendu du rapport ajoutait cette phrase singulière :
Elle (la Société) saisit cette occasion de témoigner à nouveau à Champfleury et à son œuvre toute sa sympathie et tous ses regrets i .
On voyait bien que 31idoux n'était plus là.
Des œuvres posthumes de Champfleur}^, nous n'avons pu recueillir que les Salons. Il 3" aurait encore beaucoup à reprendre dans des revues et journaux spéciaux, tels que l'Art, le Livre, le Bulletin du bibliophile, le Courrier de l'Art, le Senteur, h Magasin pittoresque, l'Illustration et des politiques quotidiens, tels que le Rappel., où dorment tant d'articles céramiques, artistiques, littéraires.
Les bibliophiles se contentent d'un tirage à part, mais le nom de l'écrivain n'y gagne pas.
(i) Bulletin delà Société académique de Laoïi, tomexxviu (années ?88-i89i), pages li, lv, lvii, Laon, 1893.
Nous aurions voulu la vulgarisation complète de ce que Champfleury n'a pas eu le temps de publier en volume ou de ce qu il avait volontairement ajourné. Nous avions formé plusieurs séries de ses œuvres de jeunesse ou Rapinades. qui étaient moins des histoires d'ateliers que des histoires des ateliers du temps : de ses feuilletons de critique littéraire et dramatique, qui auraient rejoint les derniers, les plus récents, dans les recueils importants que nous venons d énumérer. Nous V aurions fait entrer de la ^littérature inédite, c'est-à-dire des manuscrits de premier jet, pouvant être utilisés.
Ce que nous navons pu faire, le xx*" siècle le fera, comme le xix" la fait pour les grands remueurs d'idées du xviir siècle, dont les temps étaient venus. Ceux dont l'œuvre passait pour la plus imparfaite, les plus batailleurs au point de vue de la forme, ont trouvé leur siècle d'application dans le xix\
Champfleury est de ceux qui peuvent attendre, car il a beaucoup semé pour l'avenir. On aura recours à lui quand tant d'autres n'auront remué que de la poussière. Il appartient au groupe des écrivains utiles dans une société démocratique, aux besoins d'esprit de laquelle il s'est trop efforcé de répondre pour que la postérité ne lui en soit pas reconnaissante.
Il se trouvera alors des éditeurs pour ses œuvres complètes et posthumes. On découvrira même dans sa Correspondance une mine d'informations littéraires sur notre siècle trépassé.
SAIXTE-BEUVE
J"ai recueilli ici deux Conférences, qui seront probablement le dernier mot de celui qui. pendant huit ans. servit d'intermédiaire entre les apôtres du Réalisme et l'arbitre de la Critique. J'y puisai toute ma littérature, et j'ai parlé (ou plutôt j'ai lu. car je ne suis pas orateur) comme un petit saint Jean, la bouche ouverte.
Dans un ouvrage improvisé, les répétitions et les redites peuvent passer pour de la sincérité ; mais mes deux Lectures ont été soigneusement préparées, et ma paresse à les remanier trouve son excuse en ce que leur économie naturelle perdrait trop à être retouchée.
A la suite de ces deux Conférences. j"ai été appelé à prendre une fois de plus la parole, dans la propre ville natale de Sainte-Beuve, à Boulogne-sur-Mer. M. le docteur Hamy, de llnstitut, me fit l'honneur de penser à moi pour l'inauguration du portrait, dû h la libéralité d'un autre en-
SAIXTE-BEUVE
fant de Boulogne, M. le docteur Blaquart, et destiné à continuer la galerie des illustres Boulonnais (Daunou, Mariette, Sauvage, etc.), dans la salle du Conseil municipal, à Fhôtel de ville. C'est une œuvre remarquable, rendue avec grand soin par un des meilleurs élèves de Cabanel et de Bonnat, le peintre Marius Barthalot, médaillé au Salon de 1899, et qui a triomphé des difficultés inhérentes à Texccuiion d'un portrait posthume, dont l'artiste n"a pas connu le modèle.
La cérémonie, présidée par M. le docteur Hamy, ayant à sa droite M. le docteur Aigre, maire de Boulogne, qui prenait possession du portrait, au nom de la municipalité, eut lieu le 17 août 1899, en présence d'un auditoire distingué, où l'on remarquait M. le sénateur Huguet, M. Briens, souspréfet de Boulogne, M. Bresselles, ancien conseiller à la Cour de cassation. M. Farjon, conseiller général, viceprésident de la Chambre de Commerce, M. Bergeret, M. le docteur Patin, conseillers municipaux, M. Ch. Quettier, rédacteur en chef de la France du Nord, M. Martel, bibliothécaire de la Ville, etc. Les dames s'y trouvaient en grand nombre.
M. le docteur Hamy ouvrit la séance par un discours, plein de bonne humeur, auquel succéda ma Conférence. Le maire, M. le docteur Aigre, remercia ensuite, en une improvisation charmante, le généreux donateur du portrait, M. le docteur Blaquart, et les deux précédents orateurs. Le poète distingué, M. Henri Malo, qui est aussi boulonnais, compléta et couronna l'hommage qu'on devait à Joseph Delorme autant qu'au critique des Lundis en lisant, ou plutôt déclamant, d'une voix juste et expressive, la pièce de vers de Sainte-Beuve, intitulée : lilégir, qui commence
ainsi : » Siinoiiide Fa dit...» Il la choisit entre toutes, parce que c'est un coin du littoral boulonnais {la Crèche] qui a inspiré cette admirable peinture de la vague.
Il m'était difficile d'éviter les redites dans ma Conférence : il est en tout sujet, si riche et si fécond qu'il soit, des répétitions essentielles et fondamentales, surtout quand on le prend autant que possible par la racine ; mais ce qui n'est pas pour moi une formule variable, c'est l'expression de ma reconnaissance à MM. les organisateurs de cette solennité doublement patriotique, puisqu'elle avait pour but d'honorer un grand homme de Lettres dans sa petite patrie.
« Un titre de noblesse s'ajoute à un autre, disais-je en commençant, lorsque celui qui fut tiré de l'obscurité par un héritage glorieux est appelé, trente ans après la mort de son illustre maître, à rassembler ses souvenirs et à prendre la parole dans une cérémonie comme celle à laquelle vous m'avez fait l'honnem- de me convier. »
C'est tout ce que j'ai retenu de ma Conférence de Boulognesur-Mer.
J'aurais encore bien plus abondé dans mon sens et refait double emploi, si j'avais reproduit ici, comme j'en ai été tenté un moment, un Mémoire, paiticulièrement local, sur le père de Sainte-Beuve, envoyé par moi, sous les auspices de M. C. Enlart, président de la sous-section d'Archéologie et d'Histoire, au Congrès àe V Association française pour r avancement des sciences, qui s'est tenu à Boulogne-sur- Mer du 14 au 21 septembre iSf^ç.
M. Henri Malo a bien voulu lire mon Mémoire en mon absence, et je le remercie de son obligeance.
î60 SAINTE-BEL'VE
.Mesdames, ^Iessieurs,
Je dois remercier d'abord mon éminent confrère et ami. M. Eugène Ledrain, qui ma appelé à l'honneur de rassembler devant vous mes souvenirs littéraires et de vous parler de Sainte- Beuve. Il savait que sur ce sujet j'étais une sorte de livre vivant, qu'on pouvait consulter à n'importe quelle page, sûr d'y trouver toujours le même nom. Huit ans de secrétariat auprès de l'un des plus vifs et des plus actifs esprits du siècle ont. en effet, transformé leur homme et fait de moi l'écho qui répétera sans cesse ce que Sainte-Beuve a écrit lui-même d'Eckermann, l'auteur des Enti eti'ens de Gœthe : " Quand on a vécu dix ans auprès d'un vrai grand homme, on doit trouver le reste un peu terne et décoloré. »
Sainte-Beuve, depuis plus de vingt-huit ans qu'il est mort, n'a pas cessé d'être un sujet d'étude : on la bien souvent torturé, tout en croyant lui appliquer sa propre méthode. Quarante-cinq an-
(i) Conférence lue au Cercle populaire d'Enseignement laïque, le !"■ mai 1898, sous la présidence de M. Eugène Ledrain.
SAINTE-BEl^YE 201
nées pourtant de production incessante devraient justifier ce qu'il avait dit de lui-même :
« Il n'existe pas proprement de biographie pour un homme de lettres, tant qu'il n'a pas été un homme public : sa biographie n'est guère que la bibliographie complète de ses ouvrages... /,
On l'a cherché en dehors de lui-même, et on ne l'a pas trouvé. vSon grand sens, qui était un parfait bon sens, le mieux équilibré qui se puisse (sa tête faisait penser à une ruche où chaque idée avait son alvéole), sa grande expérience, sa vocation ou plutôt son génie littéraire qui tenait de Voltaire par le goût, le tact, la mesure, la répugnance instinctive pour le trivial, le bas et le commun, constituaient sa vraie nature et le secret de sa critique. Sa carrière d'homme public ne date que de son entrée au Sénat en 1865, elle ne dura guère plus de quatre ans, et elle fut encore marquée par des incidents littéraires qui firent époque.
En le suivant seulement par étapes, dont quelques-unes furent retentissantes, sa meilleure biographie serait encore l'autobiographie qu'il nous dicta et dont nous avons fait la base d'un volume documentaire sans prétention, tout chargé de reliques, les Souvenirs et Indi'scrét'ons, jetés sur le papier au lendemain du 13 octobre i86g.
Il m'aurait été impossible de les retrouver plus tard.
Le livre le plus remarquable qu"on ait publié sur Saiiite-B Clive est incontestablement celui de Jules Levallois, dont le spiritualisme philosophique n'atténua en rien le culte raisonné qu il avait gardé pour le grand sceptique de la rue Montparnasse ; et, comme ancien secrétaire, il est un de ceux qui ont fait le plus d'honneur au maître par ses onze ans de critique niil'tante à l'Opinion nationale.
Un trait physiologique de naissance, qui a été remarqué pour la plupart des hommes distingués, c'est que, physiquement, Sainte-Beuve ressemblait beaucoup à sa mère. Une note de lui, écrite pour lui seul, le venge des insinuations malveillantes de M. Othenin d'Haussonville, qui aurait mieux fait d'écouter si son illustre aïeule .M'"' de Staël ne se querellait pas, sous les ombrages de Coppet. avec Benjamin Constant. Cet écrivain doctrinaire a prétendu que Sainte-Beuve faisait mauvais ménage avec sa mère. Voici la note qui dément cette assertion, contestée d'ailleurs par des témoins oculaires, tels que M. Xavier Marmier, le docteur Veyne, M. Octave Lacroix, l'un des trois secrétaires survivants de Sainte-Beuve : » Le 17 novembre 1850, à cinq heures et demie du soir, ma pauvre mère est morte à l'âge de 86
SAIXTE-BELVE 26
ans... Je suis seul désormais, et j"ai perdu la personne qui maimait le plus et qui ne respirait que pour moi. »
Charles- Augustin Sainte-Beuve avait bien d'autres ressemblances du côté paternel. Il aurait pu se faire Tapplication de sa propre méthode, et sans remonter plus haut que son propre père, s'étudier dans ses ascendants. Il était l'exemple vivant de la transmission des qualités héréditaires, à laquelle il a attaché tant d'importance pour la connaissance d'un esprit distingué ou supérieur. Son père, contrôleur principal des droits réunis à Boulogne-sur- Mer, mourut à 52 ans, la même année que son mariage, le 4 octobre 1804, moins de trois mois avant la naissance, arrivée le 23 décembre, de cet enfant, héritier de dons qui ne lui laissaient pas le choix de sa destinée. Le iils tenait directement du père l'habitude d'écrire en marge des livres qui lui servaient d'instruments de travail, des notes qui donnèrent tant de prix, en 1870, à la vente de sa bibliothèque ; les livres de son père, qu'il avait gardés, sont comme ceux qui sortaient des mains du critique, couverts de notes manuscrites, se rapportant à ses lectures. Un Virgile en quatre petits volumes, texte et traduction, est tout intercalé de petits papiers, collés après, indépendamment des notes marginales, auxquelles Sainte-Beuve a joint
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les siennes propres. « Mon père ainsi sentait, » a-t-il dit de ce Virgile, dans des vers des Pensées d'aont, pleins d'émotion et de tendresse, où l'àme virgilienne, transmise de père en fils, a passé tout entière :
Mon père ainsi sentait. Si né dans sa mort même, Ma mémoire n'eut pas son image suprême, Il m"a laissé du moins son âme et son esprit, Et son goût tout entier à chaque marge écrit. Après des mois d'ennuis et de fatigue ingrate, Lui, d'étude amoureux et que la Muse flatte, S'il a vu le moment qu'il peut enfin ravir, Sans oublier jamais son Virgile — cl\évir. Il sortait ; il doublait la prochaine colline, Côtoyant le sureau, respirant l'aubépine, Rêvant aux jeux du sort, au toit qu'il a laissé. Au doux nid si nombreux et si tôt dispersé, Et tout lui déroulait de plus en plus écloses, L'âme dans les objets, les larmes dans les choses. Ascagne, Astyanax, hâtant leurs petits pas, De loin lui peignaient-ils ce fils qui n'était pas ? Il allait, s'oubliant dans les douleurs d'Elise ; Mais si l'enfant au seuil, ou quelque vieille assise Venait rompre d un mot le songe qu'il songeait, Avec intérêt vrai, comme il interrogeait !...
Voilà un vers dont Sainte-Beuve aurait pu se faire l'application à lui-même : .
Avec intérêt vrai comme il interrogeait !
SAIXTE-BEI'VE 26 =
Toute sa curiosité de critique y est contenue. Il était difficile de résister à une demande de consultation dans ce cabinet où d'illustres, et même, comme on disait en ce temps-là, d'augustes modèles sont venus poser pour le portrait biographique et littéraire. Il lui fallait le modèle sous les yeux, pour peindre, comme Latour, ses Portraits de femmes.
Quel dieu ou quel génie prédestiné poussait un rhétoricien de treize ans et demi, qui sentait très bien ce qui lui manquait, à demander à sa mère d'aller recommencer et compléter ses études à Paris ? Le peu de fortune de la veuve douée dun grand sens ne l'empêcha pas de consentir à ce sacrifice. L'enfant fut placé à la pension Landry et suivit les classes de Charlemagne, en attendant Bourbon quand la pension Landry quitta la rue de la Cerisaie pour la rue Blanche. Il eut pour professeur de première année de rhétorique à Charlemagne, le futur fondateur du Globe^ ^L Dubois, qui lui mit la plume à la main en 1824, en attendant qu'ils se battissent en duel en 1830.
On connaît l'histoire de ce duel où Sainte- Beuve dit. tenant son parapluie ouvert : " Je veux bien être tué, mais je ne veux pas être mouillé. >/ Sainte-Beuve riait à ce souvenir, quand il écrivait de longues années après à 3L
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Jules Claretie, qui avait parlé de ce duel dans le Figaro :
« (Ce 15 février 1867). Je voudrais bien pourtant, et pour vous tout seul, vous dire quelques mots de lanecdote que vous racontez, et dont une partie 1 la plus plaisante 1 est tout à fait exacte. Mais quoique Fontaney eût le goût des panoplies et des armes du moyen âge ou de la Renaissance, le pistolet dont vous parlez était bel et bien un pistolet d'arçon que Fontaney avait conquis sur un gendarme dans les journées de juillet ; car c'était peu après ces journées qu'eut lieu cette querelle, et la fièvre qui régnait alors n'y nuisit pas... >/
Sainte-Beuve, qui a dit. dans son article sur Piion, que de son temps, au sortir du collège, les uns comme les autres prenaient '/ le chemin de traverse », tout disposés par l'éducation universitaire à mettre leur Hoc erat ni votis dans quelque belle élégie, quelque composition touchante, quelque comédie applaudie, avait pris pratiquement et prosaïquement au début le chemin de l'Ecole de médecine. En 1868, il racontait à l'auteur d'une thèse incriminée, qu'il venait de défendre au Sénat, le docteur Grenier (qu'il ne faut pas confondre avec l'ancien député du Doubs), qu'il avait eu l'honneur d'être roiipiovsous Dupuytren et qu'il avait porté le tablier un
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matin à l'Hôtel- Dieu pour remplacer un interne absent. Il lit. pendant une année, le service d'externe à l'hôpital Saint-Louis, et en général, il profita beaucoup, dit-il, de tout renseignement médical, anatomique et physiologique à cette date. Rien ne fut perdu pour les Lettres, qui ont été pour lui. de son propre aveu, « une série d expériences... un long cours de physiologie morale, /j
Son premier livre. Tableau historique et critique de la Poésie française et du T héatre français au XV P siècle^ que le Globe avait déjà publié en articles, parut en librairie en 1828. Ce fut une première bataille. Ce volume et les Œuvres choisies de Pierre de Ronsard, que Sainte-Beuve y adjoignit, rencontrèrent une vive opposition parmi les classiques. Sainte-Beuve écrivait en 1868 à M. Camille Delthil, qui l'avait félicité dans un article de son courage au Sénat :
'f ... Sachez, cher monsieur, que, lorsqu'il y a juste quarante ans, en 1828, je publiais mon premier ouvrage, où je soutenais que Ronsard n'était pas du tout le mauvais et ridicule poète que prétendaient les classiques, je faisais un bien autre acte d'audace, et que je risquais bien plus de me faire lapider... />
On était révolutionnaire à bon compte en ces années-là ! Quand on pense que la plupart des
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romantiques étaient royalistes et que le livre de V/cfnr Hugo, raconté pai^ nu témoin de sa vie, cite un article du Globe, des premiers jours d'août 1830, où Sainte-Beuve revendiquait le poète au nom du régime qui sinaugurait, au nom de la France nouvelle, — '< je le déroyalisais », a-t-il dit, on se demande quels esprits c'étaient les Ja}' et les Jouy, qui bataillaient contre le romantisme. « Toutes ces irritations et ces disputes ne nous touchent plus guère qu'à titre de documents, a dit Jules Levallois dans son livre récent sur SenancoTcr. Le charmant livre de Sainte-Beuve sur la Poésie française an xvi" siècle a résisté et résiste encore parfaitement aux railleries de M. Jay... » C'est le jugement de la postérité que personne plus ne conteste.
Nous ne serions pas de l'école de Sainte-Beuve, si nous serrions de trop près et prenions trop à la lettre une prophétie, qui nous fut signalée, dans la Revue encyclopédique de Carnot et Pierre Leroux, — deux collaborateurs du Globe, — par un écrivain célèbre et chercheur émérite, Champfleury, qui travaillait à ce moment-là à son grand ouvrage des Vignettes lomantiqnes : '< Joseph Delorme, quelque jour déchirant son suaire, sortira de sa tombe, onctueux tribun de liberté et d'avenir. » Il nous semble pourtant que Joseph Delorme s'est réveillé vers la tin de sa vie le tri-
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bun déterminé de la liberté de pensée, et qu'il mérite bien par là le buste qu'on va lui élever dans le jardin du Palais du Luxembourg ( i).
Ouand il publia ses premières poésies en 182g, le Joseph Delorme, qui se cachait sous ce nom, écrivait à son ami Loudierre. professeur de rhétorique à Evreux, le 23 avril 1829 :
(( La publication de mon Josepli Delorme m'a un peu sorti de ma solitude de cœur, et j'ai grande hâte d'y rentrer. Ce malheureux livre a eu tout ie succès que je pouvais espérer, il a fait crier et irrité d'honnêtes gens beaucoup plus qu'il ne m'eût paru cro3'able ; — M""" de Broglie a daigné trouver que c'était iminoral ; — M. Guizot, que c'était du U^erther jacobin et carabin... »
Les Poésies et Elégies intérieures qui parurent en mars 1830, sous le titre de Consolations, eurent un succès moins contesté que celui de Joseph Delorme.
Tous ceux qui ont traversé la ré\'olution de 1830 en sont restés marqués. Elle donnait tant
(i) Un esprit libre et dissident, M. Charles Maurras, s'est rencontré de nos jours avec Pierre Leroux, dans la conclusion motivée d'une étude sur Sainte-Beuve, où, après des réserves qui lui sont personnelles et que je n'ai pas à discuter, il va jusqu'à demander « une fête nationale de Sainte-Beuve », qui serait la vraie fête de l'esprit en France (voir l'extrait du livre de M. Charles Maurras en appendice, à la fin du volume).
70 SAINTE-BErVE
d'espérances au début quil n'est pas étonnant que Sainte-Beuve, curieux comme il l'était, et porté à l'utopie réformatrice, comme je 1 ai connu, ait répondu à quelques appels de clairon. Lorsque je fus conduit chez lui par Champfleury, en 1861, pour devenir son secrétaire, il nous jeta tout de suite au cœur et au vif de son prochain lundi ; puis, avec cette vivacité d'expression et d'image qui reflétait sa pensée, la conversation étant venue à tomber sur le père Enfantin, que Champfleury connaissait beaucoup, Sainte-Beuve nous dit : '■' Je n'en étais pas, mais je les ai vus assez pour me faire une idée de la formation d'une religion. C'est comme si j'avais observé une religion sous cloche. Imaginez qu'un physicien fasse le tonnerre, les éclairs sous verre : ce simulacre n'a pas la majesté de la nature, mais il fait comprendre le phénomène. Les saint-simoniens m'ont donné l'idée d'une religion en marche, en voie de se créer. C'était une religion sous verre ; j ai assisté à leurs discussions orageuses ; j'ai vu chez eux comment se fonde une religion. » Lorsque je recueillais, après sa mort, ses articles du Globe pour les réunir en volumes, j'en ai reconnu, d'après ses indications, qui n'étaient pax signés et que j'ai laissés, mais qui avaient dû être écrits par lui en collaboration avec Pierre Leroux. Emile Barrault, qui fit le voyage en Orient avec
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Félicien David, qui en rapporta /e Désert, venait dîner quelquefois chez Sainte-Beuve dans les dernières années de leur vie à tous deux. Enfin, l'étude de 1865 sur Proudhoii^ restée inachevée, commence par ces mots : « J'ai eu deux fois le regret, à quelques mois de distance, de ne pouvoir rendre en personne les devoirs funèbres à deux hommes à qui je portais haute estime et grand respect. L'un d'eux, Enfantin, que j'avais connu aux jours de ma jeunesse et dont j'avais apprécié la largeur de cœur, les belles facultés affectives et généreuses ; l'autre, Proudhon... » etc.
Les relations de Sainte-Beuve avec Lamennais furent aussi une des phases de sa vie morale, pendant ces années de crise et de bouillonnement intellectuel, où tous les hauts milieux se tenaient plus ou moins par la tangente. Le seul témoin véridique sur ce point tant controversé est encore l'auteur des quelques pages intitulées : Ma biographie^ où Sainte-Beuve se raconte lui-même :
'< On a cherché aussi, dit-il, à me raccrocher aux écrivains de l'Avenir^ et comme si je les avais cherchés. Je dois dire, quoique cela puisse paraître disproportionné aujourd'hui, que c'est l'abbé de Lamennais qui, le premier, demanda à Hugo de faire ma connaissance. Je connus là, dans ce monde de /' Avenir, l'abbé Gerbet, l'abbé Lacordaire, non célèbre encore, mais déjà brillant de talent, et M. de Montalembert. Des relations, il V en eut donc de moi à eux. et d'agréables ;
272 SATNTE-RF.rVF^.
mais quant à aucune connexion dire:te ou ombre de collaboration, il n"v en a pas eu. »
Nous tenons encore de Sainte-Beuve cette autre confidence, qu il a rendue publique dans un article des Nouveaux Lundis sur la Correspondance de Lamennais. C'est lui que Lamennais chargea d'imprimer les Paroles d'un croyant. Il les lui remit un matin de mars ou d'avril 1834, dans cette chambre de la rue de Vaugirard où l'on s asse^'ait sur une chaise de paille et à la porte de laquelle Sainte-Beuve, se rendant à l'appel de Lamennais, avait trouvé le carrosse de l'archevêque de Paris, }\. de Ouélen, qui en sortait. Sainte-Beuve emporta le manuscrit, avec l'autorisation absolue d'v changer ce qu il voudrait.
« C'était Là une parole de confiance dont j'entendais bien . dii-il. ne pas user, y.
Elle n'était pourtant pas de trop.
"Un matin, reprend-il. que je reportais les épreuves, on me prévint que l'imprimeur. M. Plassan, désirait me parler. " \"ous êtes chargé, me dit-il, de l'impression d'un écrit de M. de Lamennais qui va faire bien du bruit ; mes ouvriers eux-mêmes ne peuvent le composer sans être comme soulevés et transportés; l'imprimerie est toute en l'air. Je suis ami du gouvernement, je ne puis mettre mon nom à cette publication ; mais comme l'affaire est commencée, je ne refuse pas mes presses. On a le temps de chercher un autre nom d'imprimeur. >/ Je n'étais que passif en
tout ceci ; je prévins léditeur, M. Renduel. et je ne sais plus comment les choses s'arrangèrent.
" Seulement, à un moment de l'impression, un passage du chapitre XXXIII, où est décrite une vision, me parut dépasser toute mesure en ce qui était du pape en particulier et du catholicisme. 11 n'entrait pas dans mon esprit que M. de Lamennais, prêtre, et, à cette date, nayant nullement rompu avec Rome, pût se permettre une telle hardiesse. J"usai de la faculté qui m"avait été laissée ; je pris sur moi de rayer deux lignes et de mettre des points. Ces points ont subsisté depuis dans toutes les éditions, je crois, et l'auteur ne m'a jamais parlé de cette suppression. »
Nous remuons aujourd'hui des cendres. L'histoire des idées de Sainte-Beuve est dans ses livres. Dans un Avertissement dicté par lui, signé par moi, il me faisait dire :
''' On a souvent demandé à M. Sainte-Beuve s'il ne ferait pas de Mémoires : je ne crois pas qu'il s'v décide jamais. 11 tient trop, dit-il, à ne pas diminuer les choses y compris les personnes qu'il a vues et dont lui-même il est heureux et honoré de faire partie... //
On a poussé loin l'investigation à son égard, et cherché à des ruptures avec des groupes ou des amitiés célèbres des raisons qu'on aurait pu lui demander à lui-même. Il écrivit un jour très naturellement à yi. Emile Zola :
'< 10 février 1867 ... Quant à ce qui m'arriva, après juillet 1830. de croisements en tous sens et de conflits
intérieurs (Saint-Simonisme, Lamennais, National...), je défie personne, excepté moi, de s'en tirer et d'avoir la clef ; encore se pourrait-il bien que, si je voulais tout repasser, nuance par nuance, j'en donnasse ma langue aux chiens... »
C'est la réponse de tout officier sincère, qui a pris part à de grandes mêlées.
Nous ne saurions mieux expliquer le critique qu'il ne s'est expliqué lui-même, en réimprimant, à la fin de sa vie, dans les Portraits contemporains, son article sur Ballaiiche, qui avait paru dans la Revue des Deux Mondes, en 1834 :
" En écrivant cet article et pour être plus sûr de comprendre comme il le fallait un auteur éminent, mais très particulier et assez difficile, j'avais songé avant tout à me placer au point de vue de cet auteur et à le considérer, comme on dit aujourd'hui, dans son milieu. Je m'étais, pour le moment, transporté avec lui dans son monde, dans les régions d'idées ou d'opinions qu'il avait traversées, et je m'étais comme transformé en lui. C'a été volontiers de tout temps mon habitude et ma méthode de critique : je cherchais à m'etïacer, à m'oublier ; je n'étais plus chez moi, j'étais chez un autre pour une quinzaine, ou mieux, j'étais cet autre même et l'on m'aurait pu prendre pour son second. /, Or, Ballanche était royaliste, et pour s'être rendu trop impersonnel à son égard, pour l'avoir trop bien exprimé et expliqué, comme Sainte-Beuve appartenait encore à cette date au National '\' S.x\ï\^x\'\ Carrel, 'r la colère fut d'autant
SAIXTE-BEUVE 275
plus grande, dit-il, que les purs virent en moi un renégat. Ceux qui se récriaient si fort à mon sujet, ce n'était certes ni Te-xcellent Paulin, de tout temps mon ami. ni les rédacteurs habituels, Chambolle. Littré, etc. ; c'étaient les causeurs amateurs, les inutiles et les bruyants, les flâneurs de haute hâblerie républicaine... "
La race peut toujours se reconnaître dans tous les camps. Cette mauvaise querelle, à laquelle se trouvèrent mêlés les noms éminents et respectables de Jules Bastide et de Raspail, ne contribua pas peu à le rendre indépendant.
'/ Je me déliai, dit-il, 1 du National et d'Armand Carrel, dont le silence fit comprendre qu'il n'était pas libre!, et cherchai plus que jamais mon refuge dans l'étude et dans la poésie intérieure, charme et consolation de ma jeunesse...
« Si. parmi mes lecteurs des dernières années, ajoute-t-il en manière de conclusion et de moralité, il en est qui se sont plu à relever chez moi des sentiments de méfiance et de scepticisme habituel, ils ne sauront jamais ce qu'il m'en a coûté et ce que j'ai eu secrètement à souftVir pour avoir porté dès l'abord toute ma sincérité et ma tendresse d'àme dans mes relations politiques et littéraires. >/
Cette sincérité et cette tendresse dame sont rhommage le plus sincère que Sainte-Beuve pouvait se rendre à lui-même dans la vie politique et privée. Il n'affectait pas d'être libéral, il Tétait efficacement.
About Ta appelé : un esprit plein de cœur, et madame Desbordes-Valmore avait déjà dit de lui: un cœur « qui se cache sous tant d'esprit. L'esprit, je n'en peux pas juger, écrivait-elle. C'est le droit des hommes entre eux... mais la charité nous regarde, la bonté nous attache, et Dieu sait si je suis éternellement garrottée à M. Sainte-Beuve par reconnaissance des services sérieux qu'il m'a rendus. Je ne crois pas que l'on oblige mieux que lui et qu'on l'oublie plus noblement... » Les témoins de sa vie ne peuvent tout redire. Sa largesse de cœur et desprit relèverait du roman intime ; mais il y faudrait une plume trempée dans son propre encrier, infiniment nuancée et délicate.
Poète et critique, il se rendait justice, et s'il a pu dire en réimprimant ses Poésies en 1^63 : « Aujourd'hui on me croit seulement un critique; mais je n'ai pas quitté la poésie sans y avoir laissé tout mon aiguillon », le critique aussi s'est jugé en toute compétence dans des Notes, embrassant l'ensemble de sa vie :
" J'ai certes mes vices et mes faiblesses, a-t-il écrit, mais c'est pour ce qu'il y a de bon en moi, pour mon goût de droiture et de vérité, et pour mon indépendance de jugement que j'ai tant irrité de monde dans ma vie et que j'ai provoqué tant de colères. //
En un mot, il était né critique, comme d'autres naissent disciples (il l'a dit de 31ontalembert) et
SAIXTh-BEUVE
nullement pour rester éternellement caudataire et feudataire, selon le mot de Taine comparant les Portraits contemporains à la critique de plus en plus large et afFranchie qui s'était fait jour par la suite. Il se détachait dès qu'il sentait le lien féodal.
J'ai le devoir de le défendre contre toute légende. A quelqu'un qui lui écrivait qu'on attribuait à la crainte de déplaire aux Tuileries son silence sur les Contemplations de Victor Hugo, il répondait :
« (Ce 17 mai iS^). J'ai été aussi lié avec M. Victor Hugo qu'on peut l'être^ ainsi que Tattesteiit mes Poésies. Cette liaison a cessé il y a plus de vingt ans, par des raisons qui sont restées entre nous. Je n"ai donc pas à écrire sur lui depuis ce temps-là, et je ne saurais le faire comme il convient à un critique indépendant, sans paraître méconnaître et violer une ancienne amitié, ou sans avoir l'air d'y vouloir remonter et de m'y reprendre...
« Si on veut le louer, sans doute on peut le faire, et beaucoup de gens le font et lé feront. Je me garderai de rien dire qui y soit contraire. Pour moi, je ne le ferai pas, parce que ma louange serait accompagnée de trop de restrictions qui paraîtraient des offenses à un homme de grand talent dans le malheur, — ou parce que, en supprimant toutes les critiques sérieuses, je serais réduit à faire, ce que vous paraissez désirer, acte de générosité... //
A moi, il disait quand les Misérables parurent :
SAINTE-BELVE
" Un aide-de-camp ne doit pas juger son ancien général. » A Baudelaire qui avait adopté le séjour de Bruxelles, il écrivait le 5 jinvier 1866 :
"... Les disciples de la dernière manière sont ce qui m'est le plus antipathique au monde, et je les crois nés pour décrier l'Ecole finissante et lui imprimer un ridicule indélébile. Hugo plane sur tout cela, s'en inquiète assez peu (alta sedet ^-Eol/ts arce\.^ et je suis persuadé que, de lui à moi. si nous nous rencontrions directement, les vieux sentiments se réveilleraient dans leurs fibres secrètes : il ne m'est jamais arrivé de le revoir sans que nous nous entendissions au bout de quelques secondes, tout comme autrefois... »
Oh 1 M. de Couaën, noble et grande figure de Volupté, ce livre de 1834 où Ton trouve déjà un M. de Vacquerie ! — c'est le triomphe de la psychologie et de lesprit crit-que :
«... Le propre de certaines prunelles ardentes, y lit-on page 262. est de franchir du regard les intervalles et de les supprimer. Tantôt c'est une idée qui retarde de plusieurs siècles, et que ces vigoureux esprits se figurent encore présente et vivante ; tantôt c'est une idée qui avance, et qu'ils croient incontinent réalisable. M. de Couaën était ainsi... et de là tout un chimérique entassement. — Voilà un point blanc à l'horizon, chacun jurerait que c'est un nuage. « C'est une montagne, // dit le voyageur à l'œil d'aigle ; mais s'il ajoute : « Nous y arriverons ce soir, dans deux heures ; // si. à chaque heure de marche, il
crie avec emportement : <f Nous y sommes, >/ et le veut démontrer, il choque les voisins avec sa poutre, et donne l'avantage aux veux moins perçants et plus liabitués à la plaine. />
Amaury (je veux dire Sainte-Beuve) a publié depuis, dans sa dernière édition des Portraits contemporains de 1869, la lettre prophétique où Victor Hugo lui écrivait le 12 juin 1832 :
" Nous aurons un jour une République, et quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mur qu'en août. Sachons attendre. La République proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs... »
Nous sommes loin d'être en si beau chemin. Les prunelles ardentes, qui reconnaissaient du haut des tours de Notre-Dame la famille Nodier à la terrasse de l'Arsenal, perçaient l'espace au delà des mondes visibles.
Il faut juger Volupté comme Sainte-Beuve luimême :
'< Sénèque nous le dit : à la porte des jardins d'Epicure, on lisait cette inscription engageante : « Passant, tu feras bien de rester ici ; ici on met le souverain bonheur dans la volupté. // Et l'on entrait; on était reçu par le maitre du lieu avec hospitalité, et il vous servait un mets de farine frugale ; il vous versait de l'eau claire en abondance, et il vous disait : '■'N'étesvous pas content... ? // De même, j'ai fait dans ce roman de Volupté. Ceux qui y venaient dans une
28o SAIXTE-BEUVE
mauvaise espérance et comptant y trouver la nourriture de leurs vices, n'y ont trouvé qu'une leçon. Et pourtant le livre bien considéré ne ment pas à son titre. ..
Il faut pour le lire s'abstraire de toute préoccupation extérieure. Par son côté mystique, c'est en quelque sorte la préface de Port-RoyaL vers lequel s'acheminait Sainte-Beuve. Par son côté physiologique, il peut servir un jour à reconstituer de grandes figures. Il n'est pas jusqu'à ce trait : « un peu voûté >, page 57, qui ne nous rappelle M. de Couaën. Et comme Amaur}' s'y est mis tout en germe dès 1834. nous y retrouvons, page 276, cette méthode naturelle, déjà esquissée, dont Taine fera un jour honneur au grand critique :
« Moi. j'ai toujours tant aimé, au contraire, remonter, interroger dans leurs origines, les existences mêmes dont je n'ai traversé qu'un point, reconnaître les destinées les plus humbles, leur naissance, leur premier flot encaissé dans les vallons et les fonds obscurs, au bas des chaumières, tout leur arrangement particulier avec les choses d'alentour. Plus ces destinées sont simples, naturelles, domestiques, plus j'y prends goût, m'v intéresse, et souvent en moi-même m'en émerveille... //
L'artiste et le poète se confondaient ici avec le philosophe. En 1834, Sainte-Beuve pouvait bien ne penser encore qu'à ces poètes lakistes, qu'il a
SAIXTE-BKrVE 28 1
tenté d'introduire dans la poésie française. Les derniers essais s'en retrouvent dans les Pensées d'août, qui parurent en 1837, ^t reçurent, delà part des coteries régnantes, un accueil hostile et sauvage.
Ce goût poétique pour les existences cachées, autant que le courant d'inspiration religieuse qu'il avait suivie dans les Consolations^ et qui se manifeste dans Volupté, l'inclinèrent à écrire une histoire de Port-Royal . Il nous a raconté, dans l'appendice du tome premier de l'édition de 1866, comment il y fut pris au mot en passant à Lausanne, pendant l'été de 1837. C'était son premier voyage en Suisse. Il y révèle aussi sa vie cachée d'homme de lettres.
«Je savais, dit-il, en passant à Lausanne, que j'y avais un ami dans la personne de M. Juste Olivier, poète de la jeune école, et que j'avais vu à Paris en 1829-30. Accueilli avec cordialité par lui et par sa femme, poète elle-même, je ne tardai pas, dans la conversation, à exprimer un regret : c'était de ne pouvoir dans ma vie de Paris morcelée, un peu dissipée et assujettie à des besognes journalières, trouver une année d'entier loisir pour produire et mener '■à fin ou mettre du moins en pleine voie d'exécution le projet que je nourrissais depuis longtemps... J'étais réellement seul, alors, à m'occuper d'un pareil sujet. //
Il y devançait notamment Cousin sur Pascal et sa sœur, sur madame de Longueville, etc. Sainte-
SAIXTK-BErVK
Beuve, se plaignant des procédés de Cousin à son égard, à l'occasion de Port-RoyaL a rappelé le mot de Montluc à propos d'une injustice essuyée : « Il sied mal de dérober Thonneur d'autrui : il n'y a rien qui décourage tant un bon cœur. >/ — Les amis de Sainte-Beuve à Lausanne saisirent sa parole au vol : ils avaient des relations intimes dans le Conseil de TListruction publique et dans le Conseil d'Etat : deux ou trois jours après, il lui fut proposé de faire dans l'Académie de Lausanne un Cours dune année sur Port-Royal.
Revenu de Paris deux mois après, vers le milieu de l'automne, avec toute sa collection de livres jansénistes, il s'enfermait, ne voyant jamais personne jusqu'à quatre heures du soir les jours où il ne faisait pas de cours^ et jusqu'à trois heures les jours où il professait. Sa leçon était de trois à quatre heures. Il en faisait trois par semaine.
Afin qu'il ne manquât jamais l'heure du Cours, les dames de Lausanne lui offrirent une belle montre de Genève, qu'il a portée toute sa vie. Il a noté, dans ses appendices, cette autre impression, qui fait honneur à la morale de Port-Royal:
ff. S'il était permis de mêler un sourire à ces souvenirs sérieux, je dirais que la réunion fréquente (les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine), au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de
certaines familiarités honnêtes, des railleries même comme le sexe le plus faible ne manque jamais d'en trouver le premier, quand il est en nombre, en face de Tennemi. Plus d'un de mes élèves, dès qu'il entrait, avait, du côté des dames, un sobriquet tiré de Port- Royal et qui circulait tout bas : Lancelot^ Le Maître^ Siii^h'n, etc. — Je ne sus tout cela que plus tard. Enfin, il y eut l'année suivante plus d'un mariage et quelques fiançailles dont on faisait remonter l'origine à ces réguliers et innocents rendez-vous que mon Cours avait procurés... »
L'édition définitive de Port-Royal n"a paru qu'en 1 866-1 867 en six volumes. Une table analytique, par le savant professeur de l'Ecole des Chartes, Anatole de Montaiglon^ forme un septième volume, publié en 1871. Ce livre de Port- Royal , dont nous pouvons parler presque savamment, pour en avoir collationné plusieurs fois les épreuves, est une grande histoire, un tableau complet de la littérature du xvii" siècle, qui tient de si près par Racine, Pascal et même le Tartufe à l'enseignement et à la doctrine des Messieurs de Port-Royal. Je recommande surtout la Conclusion datée de 1857, d'un spinozisme philosophique très élevé.
Je n'en saurais rapprocher, d'après mes impressions personnelles, que l'admirable portrait d'un philosophe lucrétien que Sainte-Beuve a introduit dans son article des Nouveaux Lundis, tome
IX, consacré aux Méditations sur l'essence de la religion chrétienne ^ par M. Guizot. Le morceau est trop long pour être lu dans son entier, et rien ne saurait s'en détacher.
L'auteur des Portraits littéraires^ des Portraits contemporains et des Portraits de Femmes, qui avait pris, depuis 1831, position de critique à la Revue des Deux Mondes, vivait à Thôtel garni, dans deux modestes chambres de l'hôtel de Rouen, passage du Commerce. — « Deux chambres, c'était mon luxe, » a-t-il dit, les deux dernières de l'hôtel, sous les toits, au bout d'un long couloir, l'une servant de tampon aux bruits d'à côté. vSainte-Beuve y abritait sa renommée sous le nom de Charles Delorme (il avait débaptisé Joseph).
A trente-six ans. il n'avait pas de fortune, pas de position, et ne s'en trouvait pas plus mal.
L'un de ceux qui y pensèrent pour lui, et qui ne se seraient pas prodigués dans ce genre d'office, fut Buloz, le directeur de la Revue des Deux Mondes. Sainte-Beuve fut nommé en 1840, sous le ministère Thiers, Rémusat et Cousin, conservateur avec logement à la Bibliothèque jMazarine. Dès lors, il se trouva riche ou très à l'aise pour la première fois de sa vie.
En 1844, il remplaça Casimir Delavigne à l'Académie française, et Victor Hugo fut chargé de le
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recevoir. L'Académie a toujours de l'esprit, même dans les circonstances fortuites.
« Je devins membre de la Commission du Dictionnaire, écrivait Sainte-Beuve dans une note confidentielle à Jean Reynaud, le 31 mars 1848, et vraiment j'eus peine à dépenser mon revenu. Il me fallut pour cela acheter des livres rares, dont le goût m'est peu à peu venu. //
Yillemain, ministre de l'Instruction publique, voulut le forcer à recevoir et à porter la croix. Il l'avait refusée de M. de Salvandy, sous le ministère 31olé, en 1837. Il la refusa de nouveau de Villemain, et lui envoya, pour mieux accentuer son refus, .sa démission de fonctionnaire, que le ministre n'accepta point. Lorsqu'il fut présenté au roi, selon l'usage, après sa réception académique, par Victor Hugo, le directeur du jour, qui l'avait reçu, Louis-Philippe ne lui adressa pas la parole, et lui ne desserra pas les dents. « J'en fus quitte, a-t-il dit, pour des saluts. // La s3-mpathie n'y était pas.
Du reste, il n'a jamais eu de chance dans ses propos avec les souverains. La première fois qu'il vit Napoléon III à Compiègne, en 1863 (et il ne le revit plus qu'à l'occasion de sa nomination sénatoriale), le chef de l'Etat, qui ne parlait guère, crut devoir lui dire par politesse : '< Je vous lis toujours dans le Moniteur. ^> Il écrivait depuis
2S6 SATXTE-BEL'VE
1861 dans /^ Constitutionnel . Cela prouve le peu de cas qui règne ou qui régnait en haut lieu pour la littérature.
On m'a dit que M. Jules (xrévy faisait ses délices d'un livre posthume de Sainte-Beuve, dans lequel il retrouvait ses souvenirs de VOdéon, de la Lucrèce de Ponsard et autres impressions littéraires de sa vie d'étudiant. J'en éprouvai d'autant plus de satisfaction secrète que c'était moi qui avais restitué et, comme on disait autrefois, procurée aux Lettres le volume en question. 11 y avait du Ba3de en Sainte-Beuve, — je veux parler de Tancien, — de celui qui demandait à un ami et correspondant de Paris, au xviT' siècle, Mathieu Marais, les éléments d'une gazette littéraire de Hollande.
« J'ai eu souvent, je l'avoue, une idée analogue, dit Sainte-Beuve, dans son article des Nouveaux Lundis sur le Journal de Mathieu Marais. A mon retour de la Suisse française où j'avais gardé des amis, vers 1840, je concevais un parfait journal littéraire dont il y aurait eu un rédacteur double, l'un à Paris pour tout savoir, l'autre à Lausanne ou à Neuchàtel pour tout dire, — j'entends tout ce qui se peut dire honnêtement et avec convenance. Mais ces convenances varient et s'élargissent vite en raison même des distances. On peut, avec probité et sans manquer à rien de ce qu'on doit, bien voir à Paris sur les auteurs et sur les livres nouveaux ce que l'on ne peut imprimer
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à Paris même à bout portant, et ce qui. à c^uinze jours de là, s'imprimera sans inconvénient, sans inconvenance, dans la Suisse française. Je l'ai éprouvé durant les années dont je parle (1843-1845). J'avais en ces pays un ami ique nous connaissons déjà), un de ceux de qui l'on peut dire qu'ils sont unanimes avec nous, un autre moi-même. M. Juste Olivier, et nous nous sommes donné le plaisir de dire pendant deux ou trois ans des choses justes et vraies sur le courant des productions et des faits littéraires. On le peut, on le pouvait alors sans être troublé, ni même soupçonné et reconnu. J'excepte la politique : mais, pour la littérature, Paris ne s'inquiète que de ce qui s'imprime à Paris. >/
En 1876, nous publiâmes ces Chrom'qiLes parisiennes^ qui paraissaient dans la Revue Suisse, arrangées par M. Juste Olivier. Nous nous entendîmes avec lui pour en reconstituer le texte d'après les manuscrits autographes et originaux de Sainte-Beuve.
J'étonnai bien un jour^ à Arcueil-Cachan, le grand Raspail. qui avait assisté, en i86g, avec ses quatre fils, aux funérailles civiles du sénateur libre-penseur, en lui montrant une page de ces Chroniques , qui le concernait. Sainte-Beuve ne se souvenait plus de l'incident Ballanche, où Raspail avait pris parti contre lui, quand il donnait cette nouvelle preuve de largeur d'esprit et de curiosité scientifique :
« Il vient de paraître, écrivait-il en 184^, un livre très savant et capital de Raspail, intitulé : Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et ches les animaux en général et en particulier chez l'homme^ avec l'indication de nouveaux moyens de traitement... Je le lis, c'est du plus haut intérêt, philosophique, systématique, et à la fois nourri d'observations phvsiques et microscopiques. C'est une de ces théories fondamentales comme depuis longtemps l'Ecole n'en fait plus, une tentative hardie de réforme de toute la science de la vie et par suite de l'art de guérir, une façon de Contrat social de la physiologie et de la thérapeutique : c'est encore quelque chose à l'allemande plutôt qu'à la française. Il attribue un grand, un extrêmement grand rôle dans la formation des maladies aux petits animaux parasites. Quoi qu'il en soit, aucun membre de nos Facultés ne serait capable d'une telle œuvre ; ce ne sont que d'habiles empiriques ou des éclectiques instruits. L'œuvre de Raspail comptera dans la science et portera coup à l'étranger. (>onseillez-en la lecture et la vérification à vos savants et à vos naturalistes. »
Les parasites se nomment aujourd'hui microbes. Entre Raspail qui se contentait d'indiquer et les progrès acquis depuis à la science, il y a un peu de ce qui sépare la méthode naturelle, esquissée par Sainte-Beuve, et le système généralisé de Taine.
La Chronique qui n'est pas la moins piquante de ce volume, est celle où Sainte-Beuve rend
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compte de la séance académique du 27 février 1845, où il fut reçu par Victor Hugo. Il y cite d'abord tout au long un CoiLrrier de Paris du vicomte Charles de I.aunay (autrement dit Delphine Gav oumadame Kmile de (xirardin), publié la veille de la séance, et dans lequel le célèbre courriériste sonnait une sorte de tocsin.
Le spirituel bas-bleu tenait un salon, plein de rancunes contre Sainte-Beuve. Balzac avait dit : " Je referai Volupté, //et il fit le Lys dans la vallée. Une autre fois, furieux outre mesure d"un article sur lui que Sainte-Beuve avait écrit dans la Revue des Deux Mondes., il sécria : " Je lui passerai ma plume au travers du corps. » Et il le fit, avec la verve déchaînée d"un Cyrano de Bergerac, dans sa petite Revue parisienne , où il appelle Sainte- Beuve Sainfe-Bévue. Pour mieux éreinter Port- Royal, il imagina que Sainte-Beuve s'était laissé prendre aux initiales P.-R., qui désignaient la Maison sur les manuscrits du xvii'' siècle, et qu'au lieu de Port-Royal^ il aurait fallu lire Palais- Royal. De telles bouffonneries justifient l'origine gasconne qu'un biographe a attribuée au puissant romancier.
Sainte-Beuve, sans se fâcher, intercala l'article de madame de Girardin dans la Chronique impersonnelle, qu'il envoyait à la Revue Suisse. " Amie
particulière de 31. Victor Hugo, dit-il. elle semblait d'avance, par le ton de son épigramme qui voulait être injurieuse et qui n'était que flatteuse pour M. Sainte-Beuve, indiquer que ce tournoi (l'échange des deux discours académiques) ne se passerait peut-être pas jusqu'au bout en toute courtoisie... //
Puis il reprend à la suite de l'article, quelque peu f rouèadoiir aujouràhm. dont les sarcasmes ne l'atteignaient pas :
« Ceci devenait vif, comme l'on voit, et peut du moins donner une idée de la curiosité publique. Tout s'est passé dignement avec une parfaite convenance qui n'a pas nui à la vivacité du jeu. 11 s'agissait, pour M. Sainte-Beuve, de célébrer Casimir Delavigne devant Victor Hugo et, comme il le disait en souriant, de louer Racine devant Corneille. Il n'est pas un seul instant sorti de son sujet, et a su marquer au passage son opinion tout en satisfaisant aux conditions académiques et en parant aux dangers de son vis-à-vis...
« M. ^'ictor Hugo a eu de très belles parties dans son discours qu'il a débité trop pompeusement. Sa peinture de la gloire de Casimir Delavigne, contrastant avec cet amour de l'obscurité, a eu du charme, ce qui ne lui arrive pas toujours, et, quand il a caractérisé M. Sainte-Beuve poète, il a montré de la délicatesse. Le morceau sur Port-Royal a réussi, quoique un peu fastueux, mais il fallait bien traduire cette fois Port-Royal à l'usage de l'Académie et du monde :
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Ad usuin sœculi. M. Royer-Collard, nous dit-on, a paru content ; c'est l'oracle en ces matières... Une allusion heureuse de M. Victor Hugo, qui dit que les doctrines de Port-Royal sont encore aujourd'hui la lumière intérieure de quelques grands esprits, a dû achever de bien disposer le vieux maître... En un mot, chacun des deux orateurs a eu son succès ce jourlà. et rAcadémie française n'avait pas offert depuis bien longtemps une fête si goûtée du public, si brillante et si remplie ; les femmes s'étaient logées jusque derrière le fauteuil de M. Victor Hugo : et si l'on voyait dans une tribune réservée les personnes de la famille royale, on se disait qu'au cœur de l'assemblée était madame Sand... »
Celle-là fut toujours Tamie de Sainte-Beuve. L'un des derniers romans qu'elle lui envoya, portait cette dédicace : " A vSainte-Beuve, une des lumières de ma vie. //
Pendant quinze ans. jusqu'en 1848, Sainte- Beuve vécut selon un idéal de vie littéraire, qui rappelle ce qu'il a dit de l' honnête hoinmeatL xvir siècle dans son Portrait du chevalier de Méré, et dans sa Causerie ■&\xx le buste de l'abbé Prévost. Dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, il montre "< comment un homme de Lettres sans fortune, sans ambition, de mœurs modestes et se tenant à sa place, peut cependant, par son esprit peut-être, par son caractère, par son tact et toute sa conduite, obtenir une place honorable, agréable et vivre avec des
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personnages de tout rang et les plus distingués à divers titres, qui ne sont pas précisément ses pareils, sur ce pied d'égalité insensible qui est, ou qui était le charme et l'honneur de la vie sociale en France... //
Cet homme de Lettres, c était lui :
'<( Pour moi, dit-il. pendant ces années, que je puis dire heureuses, j"avais cherché et j'avais même assez réussi à arranger mon existence avec douceur et dignité : écrire de temps en temps des choses agréables, en lire et d'agréables et de sérieuses, mais surtout ne pas trop écrire, cultiver ses amis, garder de son esprit pour les relations de chaque jour et savoir en dépenser sans y regarder, donner plus à l'intimité qu'au public, réserver la part la plus fine et la plus tendre, la fleur de soi-même, pour le dedans, jouir avec modération, dans un doux commerce dintelligence et de sentiment, des saisons dernières de la jeunesse : ainsi se dessinait pour moi le rêve du galaui /tomme littéraire qui sait le prix des choses vraies, et qui ne laisse pas trop le métier et la besogne empiéter sur l'essentiel de son àme et de ses pensées. »
Quand Sainte-Beuve publiait en 1 86 1 ces lignes, sans doute rapportées de Liège en 1849, il rendait dans le moment même le métier d'écriv^ain de plus en plus difficile par l'application consciencieuse et constante qu'il apportait à ses articles hebdomadaires.
1848 ne le déconcerta point, quoi qu'on en ait
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dit, et le trouva plus curieux qu'irrité. Curiosité qui se mêlait de très près, il Tavoue, à l'anxiété du cit03-en. " Je n'avais pourtant pas l'imagination aussi noire, a-t-il dit (i;, que je la voyais à plusieurs des républicains de la veille surpris et comme épouvantés de leur propre succès... » Le même phénomène s'est observé de tout temps.
Une histoire saugrenue, dans laquelle des amis de 17 à 18 ans, — à peu près la durée du régime .tombé, — devenus eux-mêmes membres du nouveau gouvernement, ne lui témoignèrent pas assez de confiance dans une question d'honneur et de probité, détermina Sainte-Beuve à leur envoyer sa démission de conservateur à la Bibliothèque .Mazarine.
Jean Reynaud, sous-secrétaire d'Etat ou quelque chose d'analogue au Ministère de l'Instruction publique, chez qui il avait dîné le 23 février — et qui ne s'attendait guère ce soir-là à passer quasi-ministre le surlendemain — lui parut alarmé plus que de raison par une prétendue révélation du nom de Sainte-Beuve, inscrit pour une somme et même pour des sommes assez considérables sur les papiers trouvés aux Tuileries.
L'observation physiologique, à laquelle Sainte- Beuve attachait tant dimportance pour la con-
(i) Dans la préface de Chateauhriand et son groupe lUiéraire sous l'Empire, p. i.
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naissance des hommes, aurait appris à l'auteur de Terre et Ciel — qui connaissait Sainte-Beuve de long'ue date — à mieux placer sa méfiance. La République elle-même de 1848 s'en serait peut-être mieux trouvée.
Sainte-Beuve adressa le 31 mars, à la suite de sa démission de bibliothécaire envo3'ée la veille, une Note confidentielle à Jean ReA'naud, que nous avons publiée dans les Souvetiïrs et Indiscrétions, à cause de son ton de diofuité élevée et ferme :
« Mon cher Reynaud, y disait-il en terminant, on m"attaque là par mon côté fort. — J"ai mes faiblesses, je vous l'ai dit : ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de Tesprit. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je \\y ai perverti mon cœur.
«... Non, je ne suis pas (comme vous me le disiez d'abord tombé dans quelque guet-apeiis. Un homme assis et qui se tient immobile à l'écart, n'y tombe pas. J'ose dire que ce sont les membres du gouvernement qui y tomberaient en ajoutant foi. à une chose absurde. »
Dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Einpij'e, à laquelle nous avions recours tout à l'heure, et où cette histoire de prétendus fonds secrets, attribués à Sainte-Beuve, est racontée tout au long", il est dit de l'homme « assis et qui se tient immobile à l'écart » :
'f Quand un homme de Lettres n'a pas de parti ni d'armée à lui, et qu'il marche seul avec indé-
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pendance [Ibn singnlari'tcr donec franseajn),ce<,t bien le moins qu'on se donne le plaisir de l'insulter un peu au passage. »
Sainte-Beuve y donne en post-scriptum la clef de ses prétendus émarg^ements aux fonds secrets. Il la trouva dans les fameuses Listes que publiait la Revue rétrospective de M. Taschereau. Celle où figurait son nom parut dans le numéro 31 : '< ^l. Sainte-Beuve, cent francs. » Ce chiffre fantastique lui rappela alors qu'en octobre 1847, aux approches de la mauvaise saison, il avait fait réparer une cheminée qui fumait dans son logement de la Bibliothèque Mazarine. Le travail à exécuter, lui dit le fumiste des Bâtiments civils^ incombait au propriétaire, non au locataire, vSainte-Beuve adressa donc une demande au ministre : la cheminée fut réparée et ne fuma plus ; mais la dépense ordonnancée 'par le Ministère s'était faite trop tard pour être portée au budget de 1847. '' Telle est mon explication, ajoute Sainte- Beuve en terminant. Qu'en disent mes anciens amis du Ministère Carnot ? //
Sa démission donnée, il lui fallait vivre de sa plume, ''< et la littérature, telle que je l'entendais, dit-il. — et même toute littérature, — était, pendant l'année 1848, une de ces industries de luxe qui furent frappées, à l'instant, d'interdit et de mort provisoire. »
C'est ce qui explique que tant de littérateurs de marque, en cette année-là, fussent réactionnaires. Balzac partit pour la Russie et n'en revint qu'au mois de mai 1850, pour mourir la même année.
La liberté de la presse a opéré, de nos jours, la séparation de la Littérature et de l'Etat.
Sainte-Beuve était peut-être encore celui qui désespérait le moins des Lettres en 1848, et c'est lui qui donna le signal de leur reprise, l'année suivante, par la publication des Ca//scr/'es du L7nidf dans le Constitutionnel .
3lais, en attendant, il partit pour Liège au mois d'octobre, et le Cours qu'il 3^ professa sur Chateaubriand^ publié en 1861 en deux volumes et l'une de ses œuvres les plus fouillées, a été considéré par lui comme la préface naturelle des Causeries.
A propos des scènes du Sénat en 1867, qui le rendirent populaire pour la défense spontanée de la liberté de penser qu'il v avait prise, un écrivain, dont le nom se perd peu à peu dans le lointain et s'oublie. Louis Veuillot, prétendit que Sainte-Beuve avait eu des peurs bleues ou rouges en 1848. et qu'il s'était réfugié à Lausanne. Sainte-Beuve a reproduit ce passage, qui tend à le tourner en ridicule, dans les Notes et Pensées qui terminent, depuis 1868, le tome onzième des Causeries du Lundi., et il n'a pas de peine à démontrer qu'il ne partit de Paris qu'en octobre,
^< SOUS le régime relativement fort pacifié du général Cavaignac, » et qu'il alla en 1848, non plus à Lausanne, mais à Liège. Puis il ajoute :
'< ... M. Veuillot a un grand fonds de gaieté. Comment veut-il, toutefois, nous persuader qu'il a examiné en conscience, qu'il a scruté et contrôlé les faits d'il y a dix-huit cents ans, qui concernent la biographie de Jean, Pierre ou Paul, ou même de Jésus, et que la créance qu'il y attache a quelque valeur, quand on le voit se méprendre si grossièrement sur une biographie d'hier, là où il lui suffisait d'interroger le premier témoin à sa portée ? Et qu'il ne dise pas que la biographie d'un apôtre ou d'un homme-Dieu ne saurait se comparer à celle d'un homme de nos jours. L 'amour de la vérité est un, et celui qui ment sans vergogne pour mieux faire ses gorges chaudes aux dépens d'un honnête homme, son contemporain, nous montre qu'il ne doit pas être bien scrupuleux, ni difficile en preuves, quand il s'agit de ses saints et oracles dans le passé. »
Je m'approche des Causeries du Lundi, et je crois toucher à l'embouchure du fleuve. Le temps était bien choisi en 184g pour prendre la haute mer. Sainte-Beuve dit dans la préface du tome premier, où elles commencèrent à être recueillies en volume :
" Il y avait longtemps que je demandais qu'une occasion se présentât à moi d'être critique, tout à fait critique, comme je l'entends, avec ce que l'âge
2q8 .SAINTE-BEUVE
et l'expérience m'avaient donné de plus mûr et aussi peut-être de plus hardi. Je me mis donc à faire pour la première fois de la critique nette et franche, a la faire en plein jour, en rase campagne.
« Depuis vingt-cinq ans déjà que j'ai débuté dans la carrière, c'est la troisième forme que je suis amené à donner à mes impressions et à mes jugements littéraires, selon les âges et les milieux divers où j'ai passé...
« Le public a semblé agréer cette manière de faire plus dégagée et plus brève. Je donne donc ici les articles de cette année (octobre 1849 - octobre 18^0), sans y rien changer. Des juges ordinairement plus sévères ont bien voulu dire de ces articles du Constitutionnel^ et en les approuvant : « Il n'a pas le temps de les gâter. » J'accepte le jugement, trop heureux d'y trouvera ce prix un éloge. (Décembre 1850). »
L'auteur de cet élog'e sévère — mais juste — n'était autre que Littré lui-même, qui avait dit en apprenant que Sainte-Beuve allait publier un article tous les lundis, à jour fixe : « Comme cela, il n'aura plus le temps de les gâter. » Ce qui voulait dire plutôt : d'y faire entrer trop de choses, de les trop creuser, de trop les buriner et pourlécher. — Sainte-Beuve me dit un jour, comparant les Causeries aux Portraits qui avaient précédé : '<. Tant que j'ai servi du moka pur, on l'a trouvé trop moelleux ; depuis que je l'ai légèrement étendu, on le trouve meilleur. >/ Il n'avait pas à s'en plaindre.
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Comme lui, et selon sa méthode, je consulte les témoignages contemporains. Le Messager de l'Assemblée, du 5 avril 1851. saluait ainsi ce premier volume :
« M. Sainte-Beuve a expliqué dans sa préface la troisième manière qui lui a réussi dans le Constitutioimel. Tous les jours se répète mille fois cette phrase banale : « Pourquoi faire de la littérature dans une époque troublée ? Qui la lit ? /> En pleine révolution, les articles de M. Sainte-Beuve ont fait mentir les impuissants qui ont tout intérêt à répandre et à propager des bruits antilittéraires... Son talent sérieux va un peu contre les légèretés du feuilleton du journal. Rien que l'aspect de ces grandes colonnes, remplies de littérature, sans les ressources de l'alinéa, tenant la troisième page entière d'un grand journal, me faisait une grande joie...
'< Les Causeries du Lut/di touchent à beaucoup de questions importantes, au roman et à l'histoire, à la philosophie et à l'instruction du peuple. Personne n'a traité avec ce grand bon sens... les lectures publiques du soir ; c'est ainsi qu'on redresse les abus d'une idée, bonne au fond et mauvaise dans l'application... »
L'article que j'abrège est de Champfleury, qui m'initia à l'amour des Lettres.
Ce grand bon sens, qui domina toujours en Sainte-Beuve, était empreint de socialisme autoritaire (la remarque est du prince Napoléon, dans son livre sur Napoléon et ses détracteurs). L'a\'ènement du suffrage universel n'avait pas été pour
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rétonner ni lintimider. mais il s'inquiétait, dès 1850, de l'éducation du dauphin^ en littérateur qui n'est ni formaliste ni doctrinaire.
Dans sa Causerie du 2 1 janvier 1 850 sur les Lectures publiques du soir^ à laquelle nous ramenait tout à l'heure l'article dxx Messager de l'Assemblée^ il donne des conseils pratiques d'ordonnance et de sagesse démocratiques. Il adhère à ce mode d'enseignement populaire, mais il demande qu'on en élargisse le cadre : « Une telle institution bien comprise, dit-il, est plus qu'aucune autre selon l'esprit de la société actuelle, aux 5^eux de quiconque accepte franchement celle-ci et la veut dans sa marche modérée et régulière ; » mais il propose que » comme auxiliaire et complément indispensable de ces lectures publiques >/, proprement dites. " pour qu'elles atteignent tout leur résultat et produisent tout leur fruit, » on leur adjoigne au moins un Cours d'histoire générale et nationale :
» Dans un tel Cours, dit-il, l'histoire universelle, comme on peut penser, serait traitée d'une façon très sommaire, très rapide : l'histoire de France seule devrait être développée. J'en demande bien pardon, je désire ici tout simplement qu'on fasse désormais pour tout le monde ce que Bossuet, en son temps, faisait pour M. le Dauphin dans cet admirable Discours qui, par malheur, s'arrête à Charleniagne, là où le développement moderne allait commencer. M. le
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Dauphin, alors, était Théritier présomptif de la monarchie. Aujourd'hui c'est tout le monde qui est M. le Dauphin, et à qui appartient, bon gré mal gré, l'avenir ; c'est donc tout le monde qu'il faut se hâter d'élever. .,
Sainte-Beuve parlera ain.si toujours avec ce respect du peuple, sans flagornerie :
'<. Les hommes distingués, dit-il, qui se sont dévoués jusqu'ici, par goût et par zèle, à ces fonctions tout à fait gratuites (des Lectures publiques du soir), font certainement une œuvre bien estimable ; mais il y a quelque chose qui l'est encore plus (ils m'excuseront de le penser, et ils l'ont pensé avant moi), c'est de voir, comme cela a lieu au Conservatoire, des ouvriers, leur journée finie, s'en venir de Passy ou de Neuilly pour assister, à huit heures du soir, à une lecture littéraire. Il y a là une disposition morale digne d'estime et presque de respect, et qu'on serait coupable de ne pas favoriser et servir, quand elle vient s'offrir d'elle-même. >/
Il avait le bon sens pratique et résistant. Le Journal des Débats et les salons orléanistes lui tinrent longtemps rancune d'un article intitulé les Regrets, dans lequel, entre autres vues d'ensemble et d'avenir, il esquissait un programme d'Enseignement moderne, que la troisième République a réalisé depuis :
" Les générations ne sont pas à la veille de tomber dans la barbarie parce qu'elles apprendront un peu plus de Sciences et un peu moins de Lettres propre-
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ment dites, parce qu'on saura des mathématiques, de l'astronomie physique, de la botanique et de la chimie, qu'on se rendra mieux compte de cet univers où l'on vit et qu'il était honteux d'ignorer. Un esprit bien fait, qui saura ces choses, et qui y joindra assez de latin pour goûter seulement Virgile, Horace et Tacite (je ne prends que ces trois-là), vaudra tout autant pour la société actuelle et prochaine que des esprits qui ne sauraient rien que par les livres, par les auteurs, et qui ne communiqueraient avec les choses réelles que par de belles citations littéraires. A ce monde nouveau, pouf l'intéresser, il faut une littérature différente, plus solide et plus l'erme à quelques égards, moins modelée sur l'ancienne, et qui, aux mains des gens de talent, aura elle-même son originalité... »
L'ancien élève de Bourbon, qui remportait au concours général de 1822 le premier prix de vers latins parmi les vétérans, se serait passé de philosophie ; mais il reconnaissait, à l'arrangement naturel des idées, si l'écrivain avait fait une bonne rhétorique, comme on reconnaît le bon architecte à l'art d'élever et de superposer des pierres. Partisan avant tout d'un enseignement concret et pratique, il disait d'un des esprits les plus encyclopédiques de ce siècle, dans ses articles sur Viollet-le-Duc :
« Elevé... à Fontenay-aux-Roses, dans l'institution de M. Morin. il v reçut cette éducation moyenne, sans trop de tradition et sans trop de formules univer-
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sitaires, à la fois professionnelle et suffisamment classique, que je voudrais voir devenir un jour celle de la majorité de nos concitoyens. L'avantage d'une telle éducation, pour ceux qui ne se destinent pas à desservir en lévites fidèles les autels de l'Antiquité, c'est qu'elle laisse de la liberté aux aptitudes, qu'elle ne prolonge pas sans raison les années scolaires, qu'elle donne pourtant le moyen de suivre plus tard, si le besoin s'en fait sentir, telle ou telle branche d'érudition confinant à l'Antiquité, et que, vers seize ou dixsept ans, le jeune homme peut s'appliquer sans retard à ce qui va être l'emploi principal de toute sa vie. »
Nous sommes tous plus ou moins les fils de Valina parens. Charles Lenient, à 3lontpellier, m'initia en seconde à la littérature moderne, et j'entendis par lui, pour la première fois, parler de Sainte-Beuve. Je lui suis resté reconnaissant d'avoir contribué à faire de moi un bon secrétaire du grand critique ; mais je reconnais le bien fondé de cequej écrivis un jour, sous la dictée du maître, sur Pi'ron :
" ... On vous élève ou l'on vous élevait en ce tempslà au collège à ne rien tant admirer que \'irgile, Horace. Ovide, Térence. à faire des vers à leur exemple, à ne voir la belle et pure gloire que de ce côté. De mon temps, c'était encore ainsi. On cultive donc dans les études, on surexcite des talents qu'il faudrait aussitôt après rengainer et rendre inutiles. Le logis et la classe sont en guerre : d'un côté, l'on prêche le positif ; de l'autre, on vous pousse ou l'on vous
poussait au jeu de poésie. Pour peu que le génie de l'enfant s'y prête, il sort de là dans un parfait désaccord avec la société où il doit vivre... »
.Sainte-Beuve se rattachait lui-même à une famille desprits qui remonte à Voltaire et à La Bruvère. par ses prédilections pour les grands poètes psychologues. Il naimait rien tant que Racine après Homère et \'irgile. " Quand on connaît bien Homère, disait-il, on est à 1 abri de toutes les superstitions littéraires et de tous les faux g'oîits. » Il trouvait le temps de lannoter avec son professeur de grec, Pantasidès, et de le commenter avec le savant Diibner. En 1868, il menvo^'a lire un discours à l'inauguration du monument de ce dernier, dans le cimetière de .^lontreuil. Quand je les voyais penchés ensemble sur les textes, leurs deux crânes chauves rapprochés l'un de Vautre me rappelaient les conseils tenus dans X Iliade. Bien qu'il eût '< achevé de lire X Odyssée pour la troisième fois le 30 juillet 1856, » Sainte-Beuve coupait en deux l'étoile double.^ et mettait à part l'Iliade, qui répondait mieux à son amour de la psychologie. De même il préférait Montaigne à Rabelais, mettant la poésie au-dessus des aventures. Saint-Evremond. La Rochefoucauld, et en général tous les moralistes sont les noms qui reviennent le plus sous sa plume.
Il était naturellement désigné pour la chaire de Poésie latine au Collège de France, à laquelle
le ministre Fortoul le nomma en 1S54, en remplacement de 31. Tissot. Il fit son discours d'ouverture le 9 mars 1H55. Cette leçon d'ouverture, suivie d'une seconde, fut troublée par des manifestations tenant à la politique, et le cours en resta là. Sainte-Beuve tint à honneur toutefois de publier la première partie du Cours qu'il devait professer. De là le volume intitulé : Etude sur Vïrgile, i\\\\ parut en 1857. Le nom de Sainte- Beuve continua de figurer en qualité de professeur titulaire sur les affiches du Collège de France, mais il avait renoncé à tous ses droits. Ceci soit dit pour répondre à la malveillance qui a insinué quelquefois qu'il était payé quand même, bien qu'il ne fît pas son Cours. Il était suppléé par M. Martha. auquel succéda, avec le titre de titulaire, après la mort de Sainte-Beuve, M. Gaston Boissier, aujourd'hui Secrétaire perpétuel de l'Académie française.
Nous n'étions pas auprès de lui en 1855, mais nous y éiions en 1862 et nous entendîmes du dehors, à ce même Collège de France, où avait échoué Sainte-Beuve, le vacarme affreux qui empêcha le Cours de Renan. Nous nous trouvâmes même en très bonne compagnie, chargé par la police. Nous n'eûmes que le temps de nous réfugier sous une porte, derrière Emile Augier, venu là aussi en curieux. On se demande aujourd'hui qui pouvait avoir intérêt à siffler les Cours
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de Sainte-Beuve et de Renan, et d'où partait le mot d'ordre.
Le ministre de llnstruction publique, M. Rouland, nomma Sainte-Beuve, en dédommagement, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, afin d'utiliser ses services. Sainte-Beuve V exerça très exactement ses fonctions pendant trois ou quatre ans. de 1858 à 1861. On le voyait aller à travers la pépinière du Luxembourg, suivi dune personne qui portait ses livres dans un panier. Un jour, un orage le força à se réfugier sous un arbre. Il n'avait d'inquiétude que pour ses livres, qu'il voulait encore moins laisser mouiller que sa personne, quand il se battit en duel, son parapluie ouvert, avec 3L Dubois, en 1830. Le buste qu'on lui élèvera bientôt au Luxembourg se trouvera à peu près sur le chemin qu'il prenait pour se rendre à l'Ecole. J'ai connu de ses élèves, entre autres M. Emmanuel des Essarts. doyen de la Faculté des Lettres de Clermont, qui ont conservé de ses leçons un souvenir de vive et reconnaissante amitié. Il y apportait les soins et les habitudes démonstratives de sa critique, appuyant par des citations, choisies avec art et à propos, l'instruction qu'il voulait donner. Il y pratiquait, comme dans son intérieur, le respect des consciences, et m'a raconté que, pour ne pas blesser un élève très pieux, il se contentait d'indiquer,
sans les lire, certains fabliaux trop hardis du mo3"en âge. Maxinia debetur revereiitfa...
De même, dès mon entrée chez lui en 1861. il me demanda, ne me connaissant pas, si j'allais à la messe, et. dans ce cas, d'être exact au travail le dimanche matin, à neuf heures. L'accord se fit tout de suite.
Il y avait, si j'ose le dire, entre nous, comme une communion d'idées, instinctive de ma part. Le milieu sain et moyen dans lequel j'avais été élevé me prédisposait à le sentir et à le comprendre. J apportais une éducation première exempte de tout fanatisme. On nous donnait juste, avant 1848, comme encore en beaucoup de milieux provinciaux et éclairés, l'éducation religieuse qu'il fallait pour satisfaire aux lois sociales, aux convenances des amis de la famille. Sainte-Beuve était en ce sens, comme en bien d'autres, l'interprète de la démocratie mo3'enne. Ses opinions, ses pensées, sa littérature antidoctrinaire correspondaient à ce que je sentais être le bon sens même de la nation. C'était du moins celui que j'avais reçu en naissant et que je tenais de l'air qui était alors celui de toute la France. Je fus vite pris. La confiance s'établit. Sainte-Beuve vit qu'il pouvait compter sur moi, et pendant huit ans, jusqu'à sa mort, assis en face de lui, à sa table de travail, l'œil pour ainsi dire posé dans le sien, j'eus la
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primeur de ces Lundis substantiels, nourris de tant de faits et d'idées, que j'écrivais sous sa dictée.
Il semblait qu'on fût son collaborateur plus que son secrétaire, par la façon vive, attachante et polie avec laquelle il vous intéressait à ses travaux. On ne pouvait que les suivre, s'y associer et l'aider de son mieux dans l'accomplissement de sa tâche hebdomadaire. Il a su le reconnaître dans un article intitulé : Mes Secrétaii'es, où il a fait envers chacun acte de libéralisme et d'équité.
En 1865, il fut nommé sénateur, et se sentant quelque peu soulagé d'un travail hebdomadaire qui ne lui laissait pas de répit, il prit aussitôt le temps d'écrire pour la Revue coiiteniporahie sa grande étude sur ProudJiou, qu'il ne put malheureusement terminer et qui a été réunie en volume après sa mort. Ce travail biographique et critique, composé à l'aide de nombreuses lettres qui lui arrivèrent de toutes parts, quand on sut qu'il allait écrire sur Proudhon, est en quelque sorte la préface de la volumineuse Correspondance du rude et vigoureux penseur, dont Sainte-Beuve appréciait hautement la droiture et la probité. On peut dire, aux témoignages qu'ils ont échangés, qu'ils se respectaient l'un l'autre.
Un autre philosophe, Renan, avait oublié que Sainte-Beuve le défendit un jour du reproche
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d'immoralité au Sénat, quand il fit ce singulier inea ciilpa dans ses Souvenirs de jeunesse :
« Sainte-Beuve, Théophile Gautier me plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralité m"empécha de voir le décousu de leur philosophie. />
Sainte-Beuve, il est vrai, avait dit : Soyons philosophe, a3"ons une philosophie, mais ne faisons pas de la philosophie ; — et Renan aimait à en faire.
Avant de parler de l'immoralité de Sainte- Beuve, r auteur de la Vie de Jésus aurait dû se souvenir de la séance du Sénat du 2g mars 1867, où Sainte-Beuve interrompant brusquement l'orateur qui reprochait à .M. Rouland une nomination scandaleuse au Collège de France, s'écria :
''' Si c"est à M. Renan que rhonorable M. de Ségur d'Aguesseau prétend faire allusion, je proteste contre une accusation portée contre un homme de conviction et de talent dont j'ai l'honneur d'être l'ami. „
Il s'ensuivit un tumulte auquel on n'était pas habitué dans cette salle^ où, selon le mot de Labédoyère, on n'entendait que les voix basses.
Sainte-Beuve put prononcer encore ces paroles enregistrées par le Moniteur :
« M. de Ségur d'Aguesseau a parlé de deux choses. 11 y a un courant d'immoralité et d'obscénité que personne ne défend et qu'on réprouve avec mépris ; mais il V a aussi des opinions philosophiques honorables et respectables que je défends au nom de la liberté de
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penser et que je ne laisserai jamais attaquer ni calomnier sans protestation. //
Reprocher à Sainte-Beuve le décousu de sa philosophie, quand on change de peau toutes les semaines, selon l'expression de Goethe qui comparait le critique à un serpent, laissant sa dépouille et déjà loin quand on le croit encore là, c'est un peu reprocher au plus impersonnel des peintres de portraits de ne pas reporter tous ses modèles à un seul type. La critique, telle que l'avait créée Sainte-Beuve, ne pouvait s'enfermer dans un système unique^ immuable. Il laissait exprès les rênes mobiles à chaque nouveau sujet qu'il approchait. Il savait bien que la même observation ne peut s'appliquer indifféremment et de la même manière à tous. Il a donné, puisqu'il faut employer un mot d'école, la résultante de sa méthode dans un article de 1862 sur Chateaubriand jugé par tm ami intime. Il faut s'y reporter sans cesse pour le juger lui-même^ et, si l'on peut, la lui appliquer, mais avec impartialité, avec méthode, et non dans un esprit de dénigrement systématique, dont il avait soin de se défaire, comme Claude Bernard laissait tout système à la porte quand il entrait dans son laboratoire. C'est toujours de la physiologie :
« On ne saurait s'y prendre de trop de façons, ditil, et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire antre chose qu"un pur esprit. Tant qu'on
ne s"est pas adressé sur son auteur un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, ne fût-ce que pour soi seul et tout bas, on n'est pas sûr de le tenir tout entier, quand même ces questions sembleraient le plus étrangères à la nature de ses écrits: — Q.ue pensait-il en religion? — Comment était-il affecté du spectacle de la nature ? — Comment se comportait-il sur l'article des femmes ? sur l'article de l'argent ?. — Etait-il riche, était-il pauvre ? — Quel était son régime, quelle sa manière journalière de vivre ? etc. — ■ Hnfin, quel était son vice ou son faible? Tout homme en a un. Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre lui-même, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-cà-dire où il entre de tout. //
Taine, qu'on a voulu lui opposer, et qui tenait tant de lui, dans son système généralisateur, a rendu justice à la méthode de Sainte-Beuve, dans un magnifique article du Journal des Débats^ du 17 octobre 1869, à l'heure immédiate o\x Ton ne doit aux morts que la vérité. — Comme s'il répondait à une objection prévue :
« Sans doute, y est-il dit, jamais il n'a exposé un système ; un critique comme lui a peur des affirmations trop vastes et trop précises; il craindrait de froisser la vérité en l'enfermant dans des formules. Mais on pourrait extraire de ses écrits un système complet. Il avait toutes les connaissances de détail qui conduisent aux vues d'ensemble...
« M. Sainte-Beuve a été un inventeur. 11 a importé
dans riiistoire morale les procédés de Thistoire naturelle; il a montré comment il faut s'y prendre pour connaître l'homme ; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l'individu et qu"il faut tour à tour observer afin de le comprendre : d'abord la race et la tradition du sang, que l'on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les sœurs ou les frères ; ensuite la première éducation, les alentours domestiques, rinfiuence de la famille et tout ce qui modèle l'enfant et l'adolescent ; plus tard, le premier groupe d'hommes marquants au milieu desquels l'homme sépanouit, la volée littéraire à laquelle il appartient. Vient alors l'étude de l'individu ainsi formé, la recherche des indices qui mettent à nu son vrai fonds, les oppositions et les rapprochements qui dégagent sa passion dominante et son tour d'esprit spécial, bref, l'analyse de l'homme lui-même poursuivie dans toutes ses conséquences, à travers et en dépit des déguisements que l'attitude littéraire ou le préjugé public ne manquent jamais d'interposer entre nos yeux et le visage vrai. M. Sainte-Beuve, un jour, a lui-même exposé cette méthode, et il y voyait son principal titre auprès de la postérité, A notre avis, il avait raison ; cette sorte d'analyse botanique pratique sur les individus humains est le seul moyen de rapprocher les sciences morales des sciences positives, et il n'y a qu'à l'appliquer aux peuples, aux époques, aux races, pour lui faire porter tous ses fruits. Si un jour l'histoire, approfondie et précisée, prend sur nos opinions et sur nos affaires l'autorité que la physiologie possède aujourd'hui en matière médicale, on placera son nom à
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côté de ceux des critiques spéciaux et des philologues érudits qui, en Allemagne, ont travaillé, sur d'autres terrains, à la même œuvre; ils apparaîtront tous ensemble comme autant d'architectes et d'ouvriers occupés, par un concert involontaire, à poser les bases d'un monument grand et durable ; on ne s'inquiétera guère alors des incidents et des petites querelles qui auront traversé leur vie comme elles traversent la vie de toute créature active et nerveuse; on prendra ces accessoires de l'homme pour ce qu'ils valent; on jugera l'écrivain et le penseur d'après son but et la portée de son esprit. Aujourd'hui, autour de lui, il y a des contemporains, des rivalités, des brouilles, des picoteries, des rancunes de personnes, de salon, de parti, de journal, des souvenirs du Globe^ du National^ du Mo/n'éeur, du Constitutionnel^ du Temps, de l'Académie française, du Collège de France, du Sénat. D'ailleurs, un critique est un buisson sur une route ; à tous les moutons qui passent il enlève un peu de laine. Tout cela est éphémère, mais quelque chose subsistera et, peu à peu. se dégagera. On verra qu'à travers plusieurs engagements il n'a servi qu'un maitre, l'esprit humain; pourle juger lui-même en critique et d'après ses propres préceptes, j'ose ajouter, en pesant exactement toutes mes paroles, qu'en France et dans ce siècle, il a été un des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain. //
Des vieilles querelles éteintes, il reste pourtant quelques pages encore vivantes et vibrantes, celleci entre autres que Sainte-Beuve décocha en plein Sénat, dans la discussion sur la Liberté de l'en-
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scignemeiit. le ig mai 1868. Il me semble toujours que c'est d'hier et ce pourrait être encore d'aujourd hui :
« 11 est aussi un grand diocèse, messieurs, celui-là sans circonscription fixe, qui s"étend par toute la France, par tout le monde, qui a ses ramitications et ses enclaves jusque dans les diocèses de messeigneurs les prélats ; qui gagne et s'augmente sans cesse, insensiblenient et peu à peu, plutôt encore que par violence et avec éclat; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il est besoin avant tout d'être aflVanchi d'une autorité absolue et d'une soumission aveugle; un diocèse immense iou, si vous aimez mieux, une province indéterminée, illimitée qui compte par milliers des déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des panthéistes, des positivistes des réalistes,... des sceptiques et chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs de la science pure : ce diocèse (ce lieu que vous nommerez comme vous le voulezt, il est partout, il vient de se déclarer assez manifestement au cœur de l'Autriche elle-même par des actes d'émancipation et de justice, et je conseillerais à tous ceux qui aiment les comparaisons et qui ne fuient pas la lumière, de lire le discours prononcé par le savant médecin et professeur Rokitansky dans la Chambre des seigneurs de "Vienne, le 30 mars dernier, sur le sujet même qui nous occupe, la séparation de la science et de l'Eglise. Messieurs, ce grand diocèse, cette grande province intellectuelle et rationnelle n'a pas de pasteur ni d"é\êquc, il est vrai.
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de président de consistoire — peu importe le titre — de chef qualifié qui soit autorisé à parler en son nom ; mais chaque membre à son tour a ce devoir lorsque l'occasion s'en présente, et il est tenu par conscience à remettre la vérité, la science, la libre recherche et ses droits sous les veux de quiconque serait tenté de les oublier et de les méconnaitre... //
A la mort de Sainte-T3euve, en 1869. madame Sand, qui l'avait toujours aimé, estimé et honoré, écrivit à Flaubert : " Ce sera le dernier critique. » Oui, si Ion entend par là que la démocratie n'a plus le temps de lire « ces grandes colonnes, remplies de littérature, sans les ressources de l'alinéa; tenant la troisième page entière d'un grand journal, // qui faisaient tant de plaisir à voir au critique littéraire du Messager de l'Assemblée^ le 5 a\'ril 1851 .
Je me demande quelquefois, dans les conditions et avec les besoins d'information de la presse actuelle, où Sainte-Beuve écrirait de nos jour.'^. Pure hypothèse assurément, car il aurait dépassé depuis longtemps làge décrire et même de vivre.
Je suppose pourtant qu'il eût encore vécu une dizaine d'années, jusqu'à 74 ans par exemple. Sans doute, le Temps, où il passa en 1869, pour échapper d^w Jour )ial officiel, de\'enu celui de 31. Rouher, et qu'il remplit cette année-là de grandes et magnifiques études, restées le dernier mot sur Talleyrand Jomini eX. Madame Des bordes- Valm.ore^
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lui serait resté ouvert. Et comme les transitions brusques n'étaient pas dans sa nature, le librepenseur radical, qu'il s'était manifesté au Sénat, serait resté en politique sur les coteaux modérés qu'il a chantés dans les premiers ^•ers des P^;^^^V^ d 'août.
Des cinq secrétaires qu il eut successivement, Jules Levallois et moi n'avons cessé de publier sur Sainte-Beuve des pages de mémoires et de souvenirs, où l'anecdote abonde. La légende est comme ces bruits, dont Sainte-Beuve a dit que. quand on croyait avoir mis le pied dessus, ils allaient se poser un peu plus loin. Nous en avons pourtant réfuté quelques-uns i i i. Si l'on vous dit, mesdames* que Sainte-Beuve était un homme galant, vous pouvez ajouter qu'il était aussi un galant homme. L'épigraphe, sous forme de Dialogue inédil. emprunté à lui-même, qu'il a mise
(i) Pendant que je préparais cette conférence, j'ai reçu un très important volume à'Etudes littéraires, dont les oeux premières: Sainte-Beuve, — Sainte-Beuve poète et romancier, sont des fragments détachés d'un cours sur l'histoire de la critique en France, professé par M. Louis Morel à l'Université de Zurich. — - La troisième étude concerne Pascal et les Pensées (Zurich, 1898). — Je ne puis m'empècher de me considérer comme le Marchand de Sainte-Beuve toutes les fois que je trouve mon nom pris à témoin de la vie du maître, et j'estime que l'emploi me fait honneur. Je ne me permettrai pas, en cette qualité, de discuter certains jugements de M. Louis Morel. qui m'ont paru parfois un peu forcés.
en tète de ses Portraits de Feinmes, n'est pas faite pour déplaire aux dames :
— '< Avez-vous donc été femme, monsieur, pour prétendre ainsi nous connaître ?
— »' Non, madame, je ne suis pas le devin Tirésias, je ne suis qu'un humble mortel qui vous a beaucoup aimées. //
Dans quelques semaines, on appréciera s'il était laid ou beau. Son buste, dû à l'initiative d'un Comité, présidé par M. François Coppée, et dont M. le docteur Cabanes aura été le promoteur^ s'élèvera dans le jardin du Luxembourg, de tout temps le jardin des poètes, où Joseph Delorme promena ses rêveries et ses inquiétudes. Vous jugerez alors de cette physionomie mobile, aimable avec sa pointe de malice, expressive comme toutes lesphA^sionomies irrégulières, — ce sont celles qui
Le ton est généralement impartial et bienveillant, tout eu observant la règle sévère qui vient naturellement de l'air du pays et de l'esprit de la chaire. Moi qui ai vécu, comme on vient de le voir» huit ans dans l'intimité la plus voisine avec Sainte-Beuve, puisque j'écrivais toute la journée sous sa dictée, il m'est resté l'impression de beaucoup plus de simplicité qu'on ne se plaît ordinairement à lui en reconnaître Sans doute, il a été l'un des esprits les plus pénétrants et par cela même les plus complexes ; il disait de luimême que le critique devait avoir des yeux tout autour de la tête ; mais il ne faisait pas tant d'efforts pour se rendre ingénieux. Je sais bien des critiques qui n'ont été qu'artificiels à force de vouloir l'expliquer. On peut faire des réserves quand on part d'une profession de foi contraire. Je ne lui ai connu qu'une méthode — la naturelle, — dont il s'était fait une doctrine.
31 8 SAIXTE-BECVE
ont le plus d'expression, au dire dun maître qui en a tant observé, le statuaire Denys Puech, qui nous a rendu ce Sainte-Beuve dans toute sa vivacité vivante et parlante. Un homme n'est pas laid, quand lœil dégage ce trait finement curieux et railleur et que le sourire dessine tant de spirituelle indulgence.
— Un médecin, me dit un disciple éclairé de Lavater.
— Eh ! oui, un médecin des esprits, qui a lu dans tous, qui les a tous sondés et pénétrés.
^m^^^mm^m^
LA yVlAISON Î)E SAINTE-13EUVE (i)
Messieurs,
Il y a une trentaine d'années, la maison portant le numéro onze de la rue du Mont-Parnasse était un centre littéraire, un bureau despritoù affluait tout ce qu'il y avait d'illustre et de distingué à Paris. Les étrangers d'élite ne voulaient pas partir sans avoir vu Sainte-Beuve. La rue avait, en quelque sorte, changé de nom. Quand on donnait 1 adresse aux cochers, ils ajoutaient d'eux-mêmes: « Chez Sainte-Beuve//, ce qui est un signe constant de popularité parisienne.
Le flot d'admirateurs et d'amis s'est détourné, depuis 29 ans, de la maison du critique, et la rue s'est modernisée. On va maintenant chez Larousse, qui continue la tradition encyclopédique par le commerce des livres. Ce n'est pas la mer qui s'est retirée d'Aigues-Mortes : l'auteur des V/lies mortes du gnlfe de Lyon affirme qu'elle n'y est
(i) Lu à la Sociélé historique du TA' arrondissement de Paris, le 26 novembre i8û8.
jamais venue ou, du moins, qu'on n'5^ en trouve pas trace, mais c'est la roj^auté intellectuelle qui s'est déplacée.
La mort fit tomberle sceptre des mains de Sainte- Beuve en i86g. La révolution de 1870 le fit remonter à celles de Victor Hugo, qui trôna comme un empereur et fut bon prince, au dire même de Paul de Musset, le frère d'Alfred, qui 3^ mettait peut-être quelque arrière-pensée. Je ne sais qui règne depuis la mort de Renan et de Leconte de Lisle. Tous deux ont eu leur manière de pontifier. La présidence de la République des Lettres attend celui qui la prendra.
La simplicité — et une plaque commémorative posée par Tédilité parisienne — signalent la maison de Sainte-Beuve dans cette rue qui s'embellit tous les jours, sans respect pour la tradition. Elle avait un passé naguère encore, cette rue : on y voyait, tout contre l'emplacement actuel de l'église Notre-Dame-des-Champs, un hôtel du dix-huitième siècle — ce qu'on appelait autrefois une petite tnaison — que connaissaient bien aussi les cochers du second limpire. Il avait pour locataire M. Ducoux, ancien préfet de police et directeur des Petites Voitures. Un jour que je me plaignais à lui de l'urbanité de son personnel qui refusait de marcher le soir, à la sortie des théâtres, pour aller rue du Mont-Parnasse : « Donnez mon adresse, me dit-il, et faites-vous arrêter à \'Otre porte. »
SATXTE-BEUVE ^2 1
J'usai quelquefois de ce stratagème, non sans fermer la bouche, en arrivant, par un pourboire compensateur, à l'automédon qui avait compris et la trouvait ^nanvaise^ comme on disait en ce temps-là.
Deux cariatides rehaussaient l'aspect monumental de cette maison, qu'on appelait pour cela l'hôtel des Cariatides. Que sont-elles devenues ? Elles ornent peut-être la façade d'un autre hôtel dans les quartiers neufs. Le premier propriétaire de l'immeuble (je ne dis pas celui qui le fit bâtir, je n'en sais rien i avait été Benjamin Calau, peintre de la Cour de Prusse, mort à Berlin en 1785. qui retrouva la cire punique, mentionnée par Pline. C'est quelque chose.
Pendant le siège de Paris, Ducoux transforma la maison en ambulance, et partit en ballon pour la Délégation de Tours ou de Bordeaux. Il revint, après la Commune, habiter la rue du .Alont-Parnasse et \ mourut, député de Loir-et-Cher, (xambetta assistait à ses obsèques, qui eurent lieu dans l'église de bois de la rue de Rennes. Notre-Damedes -Champs était encore en construction.
Il avait eu un jour l'idée, en portant les 3^eux sur le plafond de sa salle de billard, qu'une peinture devait s'y trouver condamnée . On y regarda, et l'on découvrit en effet un Bouclier^ — qu'on appela du moins ainsi, pour caractériser l'époque
et le style. — Je demanderai encore: qu'en a-ton fait ?
De l'autre côté de la rue, du côté pair, le collège Stanislas vient d'approprier et d'adapter à une destination conforme à ses besoins ije ne l'en blâme pas 1 une massive construction, de forme carrée, qui rappelait le genre Empire. Ce lourd mausolée avait son originalité. C'était l'hôtel de Silène, construit parle comte d'Orléans, qui l'habita. On se souvint longtemps dans le voisinage du séjour qu'y fit la princesse Belgiojoso, amie de l'historien ^lignet.
Le passant, parfois, se trouvait seul dans cette rue de province, occupée à l'angle du boulevard, où s'élève aujourd'hui l'église, par un couvent de Maristes. Le silence extérieiw qui y régnait indiquait seul la maison religieuse, de modeste apparence, plutôt bourgeoise. Le père Capoulié en soutane s'était rendu populaire le long de la rue, en s'arrétant quelquefois pour causer aux portes et bénir les fleurs posées sur les fenêtres des rezde-chaussée. Les marronniers et les lilas complétaient l'illusion de la Fête-Dieu au mois de mai, par-dessus les murs des jardins, et jonchaient le pavé de débris. La rue devenait alors une banlieue fleurie.
Augustin Thierrv avait demeuré dans l'une de ces maisons printanières. propriété d'Henri .Martin, qui 3' demeura lui-même longtemps. a\ant
SAIXTF-BEUVE 323
d'aller habiter Passy. Une plaque commémorative, apposée sur le n" 32 actuel, rappelle le séjour qu'y fit Edgar Quinet; de 1843 au 2 décembre
La rue Mont-Parnasse, qui se prolonge de l'autre côté du boulevard, était plus démocratique du côté de la rue Xotre-Dame-des-Champs, où la bicoque — qui y est encore — et l'hôtel garni alternaient avec les boutiques des blanchisseuses, qui chantaient toujours. Une servitude emph}-téotique fait échec àlhaussmannisation de ce côté de la rue> comme le fameux moulin de Sans-Souci au roi de Prusse. Cela entretient le pittoresque dans le quartier. Les sculpteurs, qui ont leurs ateliers dans le chantier de la rue Notre-Damedes-Champs, ne s'en sont jamais plaints.
Sainte-Beuve avait pour vis-à-vis l'hôtel des Barreaux-^"erts, derrière lesquels un orgue de barbarie venait donner son aubade tous les jours, vers les onze heures. Cela rappelait au poète un lever de soleil, salué par lui dans une pièce des Pensées d'août : Le joueur d'orgue. On voyageait encore en diligence :
Nous montions lentement, et pour longtemps encore ; Les ombres pâlissaient et pressentaient l'aurore. Et les astres tombants, humidement versés, Epanchaient le sommeil aux yeux enfin lassés. Tout dormait : je veillais, et, sous l'humble lumière, Je voyais cheminer, tout près de la portière,
Un pauvre joueur d'orgue : il nous avait rejoints ; Ne pas cheminer seul, cela fatigue moins. Courbé sous son fardeau, gagne-pain de misère, Que surmontait encor la balle nécessaire, Un bâton à la main, sans un mot de chanson, 11 tirait à pas lents, regardant l'horizon...
(J'abrège la citation).
Et par degrés pourtant blanchissait la luanère.
Son gris sourcil s'armait d'attention plus hère ;
Sa main habituelle à l'orgue se porta :
Qu'attendait-il ?... Soudain le soleil éclata,
Et l'orgue, au même instant, comme s il eût pris flamme,
Eèta d'un chant l'aurore, et pria comme une âme.
C'est ainsi que chantait Sainte-Beuve dans sa jeunesse. Sa maison fut toujours accueillante aux joueurs d'orgue, qui connaissaient la maison de la rue ^lont-Parnasse. Le phénomène suivant n'est pas à dédaigner pour les observateurs ph}'siologistes qui croient, comme l'a dit Shakespeare, qu'il V a plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans tous les livres. C'est un démenti déplus à la philosophie cartésienne, qui nie l'intelligence des animaux. Vers 1867, un pigeon mélomane accourait, dès les premiers sons, des hauteurs du collège Stanislas ou du Petit-Séminaire, et se posait sur l'instrument, puis sur l'épaule du musicien, en dodelinant de la tête. Il ne quittait pas la machine et l'accompagnait en volant jusqu'au bout de la rue, tant qu'elle continuait à moudre de la musique. On ne me l'a pas raconté, je l'ai vu.
SATXTh-BEL'VE 325
Le trottoir, en ce temps-là, n'était pas obligatoire et ne Test devenu que bien après le second Empire. Les coupés princiers s'arrêtaient au ras de la porte, devant la maison de Sainte-Beuve. -Son héritier fut bien étonné quand il reçut Tordre impératif, sous la troisième République, davoir à faire disparaître un réceptacle en saillie, le long de la façade. C'était la cuvette dans laquelle Sainte- Beuve vidait, tous les matins, son eau de savon, après avoir fait sa barbe. La voirie ne s'arrête pas à ces vétilles sentimentales, et ce fut du travail pour le plombier.
La propriété coûte cher à Paris. On n'habite pas impunément son propre immeuble, si l'on n'a pas les moyens de faire face à tout l'imprévu qu'il entraine. Le légataire de Sainte-Beuve reconnut trop tard cette vérité, lue chez un romancier sémite, et pratique comme toute la race, que le propriétaire à Paris, qui s'obstine, pour des raisons qui ne comptent pas avec les affaires, à demeurer son unique locataire, succombera tôt ou tard sous le poids de sa propriété, s'il n'est doté d'ailleurs d'une grande fortune. L'héritier de la maison de Sainte-Beuve dut se résignera vendre ce souvenir historique, après dix ans de transmission héréditaire et de domicile, où il se considérait toujours comme le secrétaire de Sainte- Beuve. Il continuait latradition comme un gardien
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de relique!>. La maison a changé deux fois de maître^ depuis.
La mère de Sainte-Beuve y était morte en 1850, à 86 ans. Elle 1 avait fait construire et habitée tout dabord avec une tante paternelle de celui que l'une et lautre chérissaient comme leur enfant à toutes deux. L'excellente mère et la bonne tante av-aient quitté Boulogne-sur-Mer pour se rapprocher de lorphelin de père sans fortune, dont lavenir les inquiétait. Le quartier Notre-Dame-des- Champs portait un nom justifié alors, et l'architecture se ressentait de ce voisinage des champs, qui étaient plutôt des jardins.
Le jardin semblait avoir fait partie de l'hygiène dans la maison de Sainte-Beuve. Les pièces étaient distribuées pour avoir de l'air, mais toutes se commandaient au rez-de-chaussée : cuisine, salle à manger, salon. La cuisine donnait sur la rue. C'était un battement de portes — quand on ne les fermait pas — et un renouvellement de courants perpétuels entre la rue et le jardin. Le savant administrateur de la Bibliothèque .Mazarine. M. Frédéric Baudry. accompagnant le grand-maître de l'Université. 3L Victor Duruy, homme très simple lui-même, demanda un jour de la rue, par la fenêtre de la cuisine : << Sainte-Beuve est-il là? >f Ils n'y mettaient pas plus de façons, l'un et l'autre. Sainte-Beuve ne s'en oflfensa pas, quand
SAIXTE-BErVE
on le lui dit. Il savait que les mœurs, comme l'ameublement, se règlent sur Tarchitecture.
Les deux bonnes femmes je parle delà mère et de la tante de Sainte-Beuve) apportaient leurs habitudes d'ordre et d'économie provinciales. De jolis meubles, transmis par elles, attestent un goût bourgeois et cossu. Sainte-Beuve se trouvait parent des d'Alton, dont une place porte le nom à Boulogne-sur-^ler. Il conserva toute sa vie un service de tasses à café, offert à sa mère, quand elle se maria en 1804, par la mère de M'"^ Paul de ^lusset, fille du général d'Alton. Elles étaient, comme on le pense bien, de st3le Empire. <<r Ce sont les os de ma mère, disait-il ; ayez-en soin tant que je vivrai. >y Elles garnissaient le buffet en acajou de sa salle à manger. Les bonnes ne les ont pas toutes cassées.
L'exquise politesse de Sainte-Beuve, si appréciée du beau sexe, tenait peut-être à l'éducation féminine qu'il avait reçue, entre deux parentes qui le choyaient. Xavier .Marmier parlait de la mère de Sainte-Beuve comme d'une femme de tact et de bon sens. Les notes^ qu'elle écrivait d'une bonne écriture, témoignent surtout d'une préoccupation constante pour l'avenir de Saiiite-Benve. (C'est ainsi qu'elle 1 appelle dans les instructions qu'elle lui laisse pour la gérance de leur petite fortune,. Elle ne s'occupait pas de littérature, mais elle lui donnait d'excellents conseils de mère
de famille. Elle y mettait quelquefois de la malice, en bonne Picarde quelle était. Quand il sapprétait à sortir, elle lui disait : « Rapporte tes deux oreilles. » Je ne sais quelle impression lui fit Hugo. Si le grand côté lui échappait ou létonnait peut-être, la forme aimable et bon enfant qu'il savait y mettre dut lui plaire: mais les visites d'Armand Carrel la troublaient par le ton cassant et menaçant de sa parole. Elle craignait toujours qu'il n'entraînât le critique, qui écrivait au N^ati'onal, dans quelque aventure politique ou ultrachevaleresque.
Sainte-BeuA'e a trop attaché d'importance à la recherche de ce qui caractérise une descendance chez les esprits distingués ou supérieurs, pour ne pas le faire mieux connaître lui-même à l'aide de ses ascendants directs. Sa mère lui transmet de petits papiers, qui sont comme des livres de 7-aison, sur lesquels elle relate les principaux é\"énements de famille, qu'un fils a intérêt à connaître. « Garde ce papier >/. a-t-elle soin décrire en tête. Elle lui rappelle qu'il est né le 23 décembre 1804 à neuf heures du matin 1 la sage-femme avait déclaré onze heures en présentant l'enfant à l'enregistrement des actes de l'état-civil de Boulognesur-^ler. (La mère est plus croyable). Avec le même esprit de précision, et à seule fin qu'il n'en ignore et qu'il ne l'oublie pas, elle le renseigne aussitôt sur la date exacte de la mort de son père,
que Sainte-Beuve eut le malheur de perdre moins de trois mois avant de naître, le 5 octobre 1804. « Il y a eu dans la même année, dit-elle, mariage, mort et naissance... >/ Charles-François Sainte- Beuve était contrôleur principal des Droits réunis à Boulogne-sur-Mer. Et comme ce titre, à cette date, a besoin lui-même d'être expliqué, la mère de Charles Augustin spécifie que les droits réunis ont remplacé les octrois dont son mari était le receveur. '< C'est sous Napoléon, ajoute-t-elle, qu'il a été nommé à la place de contrôleur principal des droits réunis. » Au point de vue administratif, cela peut avoir son importance.
Ce qui me frappe en transcrivant ces notes, c'est que la particule y est oubliée, bien qu'elle figurât sur l'acte du décès du père ; et vSainte-Beuve lui-même ne la jamais prise, parce que. a-t-il dit, elle avait été omise sur son extrait de naissance, et que. n'étant pas noble, il n'avait pas voulu se donner l'air de le paraître. Ceci répond à ceuxr[ui. récemment encore, ont voulu l'affubler d'un titre nobiliaire, le confondant peut-être avec une autre famille de vSainte-Beuve.
Le vrai nom portait bien, pourtant, la particule; mais la noblesse était dans le cœur. Le père de Sainte-Beuve, de qui il tenait tant par l'amour des lettres et des humanités, avait consigné sur un petit cahier personnel des renseignements généalogiques sur sa propre famille, ori-
ginaire de 3Ioreuil, en Picardie. J'en extrais, pour la première fois, ce fragment, dans lequel je trouve un trait commun à celui en qui s'est éteint la famille des de Sainte-Beuve et qui l'a illustrée — le mépris ou tout au moins l'indifférence pour l'argent i une vertu qui se perd) :
« Nos père et mère, écrit le père de Sainte- Beuve, Jean-François de Sainte-Beuve et Marie Donzelle, avaient une fortune considérable qu'ils ont tout à fait dissipée, par trop de bonté. Leur amour et leur attachement pour nous était sans borne. Aussi, nonobstant la dissipation de leur fortune, ils nen ont pas moins été respectés et chéris de nous. Il ne se passe pas un jour que nous ne payions à leur mémoire un tribut d amour, d'attachement et de reconnaissance. Ils nont point assez vécu pour notre amour. //
Les oncles et tantes de Sainte-Beuve avaient été douze enfants. Il n'en restait plus que trois en 1787, dont la tante, Marie-Thérèse, celle qui éleva Sainte-Beuve.
La pauvreté en esprit, (je ne dis pas d'esprit), BeaW qui paîtperes /// i-//;-////. était une vertu de famille. Le grand critique ne thésaurisa jamais. Je ne crois pas mètre éloigné de mon sujet, en vous parlant des papiers de famille trouvés dans sa maison.
En 1849, les Causeries du Lundi, dont la publication commençait dans le Constitutionnel ^
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fixèrent définitivement Sainte-Beuve à Paris, après son retour de Liège. Il s'installa commodément, en vue d'un long travail, dans la maison de sa mère, quand elle mourut en 1 850. Il lui donna lair propret et coquet d'un intérieur hollandais par le carrelage noir et blanc de la salle à manger, la première pièce du rez-de-chaussée donnant par deux fenêtres sur la rue, et dans laquelle on entrait presque directement du dehors, sans antichambre. L'aspect en était riant et sobre. Une maison bourgeoise, cossue et propre, bien tenue. Les murs peints à l'huile, et pas de bibelots. Au milieu, sur un tapis, pour protéger les pieds contre la crudité du carrelage, une petite table ronde, en acajou. Le maître ne s'3^ asse5'ait que le soir pour dîner. Il déjeunait à l'anglaise, d'un thé au lait, dans sa chambre. La cuisine communiquait avec la salle à manger par une porte qu'on ne fermait jamais. Le porteur d'eau traversait la salle à manger pour remplir la fontaine à la cuisine. Un buffet, bien démodé aujourd'hui, sur lequel il y avait une cave à liqueurs, un poêle à tU3'au de faïence qui chauffait bien, des chaises simples mais commodes, tenues à distance du mur par des isoloirs de bois, ayant chacune un petit paillasson posé à terre devant elles, censément, selon la coutume hollandaise, pour ne pas salir... Le reste de l'ameublement garnissait bien la salle à manger. C'étaient probafjlement deux meubles de famille ;
33^ SAIXTE-BKLVE
un petit secrétaire Louis XVI. très simple, entre les deux fenêtres, et. dans le coin le plus apparent de la pièce, une armoire en bcis de rose, à deux battants grillagés, derrière lesquels un épais rideau jaune, dans le style du temps, cachait non pas des vivres, mais des livres provenant du père de Sainte-Beuve. Pour compléter l'illusion hollandaise, desflambeaux, brillants de blancheur, récurés tousles samedis, étaient alignésparrangde taille sur la plate-forme de cette élégante armoire.
On ne tenait guère plus de cinq ou six — en se serrant, sans se gêner, autour de la petite table ronde, qui ne serait plus de mode aujourd'hui. Sainte-Beuve y recevait ses amis intimes en petit comité. On y sablait tout de même le Champagne. J'y ai vu assis Renan, qui se servait de n'importe quel vin pour mettre de l'eau. L'idéalisme dominait en lui. et sa conversation faisait oublier son phj^sique aux dames qui l'écoutaient. C'était un charmeur.
Parmi les oubliés des années passent si vite !) Paul Chéron. de la Bibliothèque nationale, apportait sa note gaie, presque rabelaisienne, tout au moins moliéresque. à ces dîners familiers, qui servaient de détente à l'acuité dune journée de travail, dont la convergence sans trêve était l'article du prochain lundi. Chéron introduisit son ami. Anatole de Montaiglon, qui fit la Table de Port- Royal.
Les grands dîners se donnaient dans le salon, ouvrant sur lejardin par deux portes vitrées, dont les glaces très épaisses que Sainte-Beuve y avait fait mettre furent réduites en miettes par l'explosion de la poudrière du Luxembourg, en mai 1871. La maison de Simonide avait été. jusque-là, préservée par les dieux, probablement parce qu'elle ne se trouvait pas dans l'axe du bombardement. Les Goncourt, ces deux bibelotiers, ont raillé sottement l'ameublement bourgeois de Sainte- Beuve. Le salon, 011 l'on ne recevait que des hôtes de haute distinction, peu familiers avec la maison, était meublé selon le goût sobre d'un penseur, qui ne collectionnait que des livres. La maison en était pleine, et il y en avait, dans ce salon même, deux armoires qui valaient plus par leur contenu que certains bibelots, destinés à fonder la fameuse Académie du Grenier. La table était bien servie, quand on y donnait à dîner. Habituellement, Sainte-Beuve demandait, par déférence, à son principal convive, de vouloir bien désigner les autres. Aussi n'}- eut-il jamais de dissonances ni de solécismes autour de celui ou de celle qui présidait au dîner. Madame la princesse Mathilde v invitait ses amis de choix, qui étaient aussi ceux de son frère, à l'exception d'Eugène Delacroix, qui vint un jour sur la désignation du prince Napoléon. Il était ami du peintre. Elle
naimait pas cette peinture. Mais les autres étaient bien à peu près les mêmes : Girardin, Taine, Renan, Charles Edmond, Flaubert, Charles Robin. About. aussi, ne partageait que la faveur du prince Xapoléon. Camille Doucet, le doyen Charles Giraud, de l'École de Droit, M. Jules Zeller, le surintendant des Beaux- Arts Nieuwerkerke, étaient plus particulièrement du cortège de madame la princesse jMathilde, quand elle faisait à Sainte-Beuve l'honneur daccepter à dîner chez lui.
On a confondu les dîners Magn}- avec ceux de Sainte-Beuve. Les premiers, fondés par Gavarni, étaient une réunion d'amis qui se tenaient tous les lundis de quinzaine chez le célèbre restaurateur de la rue Contrescarpe (aujourd'hui .Mazet). Arsène Houssaye, qui n'en était pas, en a fait, par la suite, un dîner d'athées. Aucun n'a jamais répondu à ce signalement, ni Théophile Gautier, ni Paul de Saint-Victor, ni les Goncourt, ni deux républicains de nuances différentes : Edmond vScherer et le docteur Vevne, qui s'arrangeaient pour ne pas se rencontrer chez Sainte-Beuve avec le cousin et la cousine de l'empereur, ni même Sainte-Beuve, l'âme de ces dîners, où se rencontraient la plupart des convives et amis des princes cités plus haut. Ils ont tous plus ou moins fait partie du dîner Bixio, qui dure encore.
Tous professaient la pensée libre, et très peu la
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libre pensée, quoi qu'on en ait dit. La conscience de chacun, du moins, était libre, et ils se respectaient entre eux.
Un jour. 31'"' Sand, venant de Nohant, écrivit à Sainte-Beuve pour lui demander à dîner. Il la pria de composer elle-même la table : elle désigna Alexandre Dumas fils, Flaubert et M. Berthelot.
J'}' notai, à la façon des (Toncourt, ce mot de Dumas sur eux : " Ils s'eflforcent d'être corrompus, vicieux... Un jc^ur ils referont Paitl et Virginie^ et ce sera leur meilleur livre... h Je ne sais pas s'ils ont xQÏdàt Paul et Virginie.
« Quand About était à table avec Dumas fils, racontait vSainte-Beuve, l'assaut d'esprit devenait tel entre eux deux, qu'il était fatigant de le suivre. On eût dit une partie de raquettes : le volant allait de l'un à l'autre sans discontinuer... >/ Que devait-ce être quand Augustine Brohan se trouvait entre les deux ? Notre ami le docteur Dureau, qui a dîné avec elle chez vSainte-Beuve. pourrait vous le dire.
Une autre fois, M""" Sasse pria Sainte-Beuve d'inviter 31. Camille Doucet, pour lui faire entendre des morceaux de l'opéra de Sigurd. Rêver lui-même tintlepiano. Les autres convives furent Arsène et Henry Houssaye. Paul Chéron et le baryton Morel. qui donnait la réplique à la grande cantatrice. Ce soir-là, on ouvrit les portes-fenêtres toutes grandes. Le salon était trop bas.
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En 1868, Sainte-Beuve eut cette joie d'entendre une de ses propres poésies. Les larmes de Racine, déclamée chez lui par M'" Favart. La souffrance et la maladie lavaient empêché d'assister à lareprésentation du Théâtre-Français, où Ion avait fait choix de sa poésie pour la célébration du centenaire de Racine La Comédie-Française vint chez lui, en compagnie de son directeur, M. Edouard Thierry, et de lauteurde La fille de Roland, ami intime du directeur. Sainte-Beuve leur adjoignit pour convives le docteur Vej-ne et le statuaire 3lathieu-31eusnier, qui avait fait de lui un très beau buste, pendant de celui de Daunou à la Bibliothèque de Boulogne-sur- Mer. Il est également l'auteur du buste posthume de Sainte- Beuve, qui est à l'Institut.
Le secrétaire passait de la table de travail à celle du salon, transformé en salle à manger, sans en perdre un seul coup de plume. Il prit un soir, entre M31. Désiré Xisardet de Sacy, sa part d'un brochet, si énorme qu'on dut le faire cuire chez MagnVj provenant des étangs de Sologne et envoyé par M. l'abbé Du Chesne. curé de Notre- Dame-des-Champs. Sainte-Beuve, nouvellement nommé sénateur, répondit à cette politesse par l'envoi des Causeries du Lundi, au jour de Tan.
Les conversations les plus substantielles étaient celles de Mérimée et de VioUet-le-Duc. C'étaient aussi celles qui auraient offert le plus d'intérêt
SAIXTE-BEIVE 337
pour une Société historique. On apprenait, rien qu'à les entendre, 1 archéologie par le fondement et la racine. 31érimée racontait la bataille des Thermopyles comme s'il y eût assisté : il avait visité les lieux, textes en main, et faisait illusion en en parlant. L'anglais lui était aussi familier que le grec, et il passait de Xerxès à Théodoros, ce tyranneau africain qui tenait tète en ce tempslà à l'Angleterre, et que l'Angleterre écrasa, comme si lui, Mérimée, eût fait partie des Conseils britanniques. Viollet (c'est ainsi qu'il l'appelait) lui donnait la réplique sur l'érudition monumentale et diocésaine, et Sainte-Beuve aimait à les réunir tous les deux.
Que d'autres j'ai vus s'asseoir à cette table !.. Champfleur}^, Monselet, y représentaient la littérature active et militante ; Francisque Sarcey, Edmond Scherer. J.-J. Weiss, la critique et l'esprit d'opposition. Sainte-Beuve les invitait tous les trois ensemble. Chaque soir, à l'heure du journal, il disait: " Voyons, ciue dit Weiss ? » Et il fallait lui lire l'article.
Albert Ksempfen , le futur directeur des Musées du Louvre, qui chroniquait en ce temps-là au Temps, portait aussi parfois son grain de fine malice à ces festins du maître.
Lorédan Larchey, Alcide Dusolier, y vinrent aussi plus d'une fois. Alcide Dusolier a retrouvé, depuis, un livre de lui tout annoté de la main de