SOUVENIRS SUR MURGER
Je ne saurais séparer Murger de Champfleury. Les Confessions de Syl'cins sont la préface de La vie de bohème. La génération actuelle a lair de ne se souvenir que du premier et d'oublier le second, et elle parle de Murger sans trop le connaître. Elle s'en fait une idée selon ses besoins- On a débité de bien belles phrases, même des phrases prétentieuses, à l'occasion de son buste. Elles ne lui ressemblent pas plus que le buste lui-même, qui me rappelle plutôt Gustave Mathieu, à qui Paul Arène a ressemblé aussi beaucoup un certain temps.
Je ne critique le buste de Murger que comme le cordonnier critiquait la chaussure : l'œuvre artistique n'est pas de ma compétence ; mais, il y a quelques mois, à la vue d'une photographie de Murger, exposée chez un bric-à-brac dans le voisinage du Chat Noir et de Paul Eudel, je m'écriai : Voilà Murger! comme si je le revoyais, le soir, à minuit, à la brasserie des Martyrs, mangeant des saucisses aux choux, arrosées de bière, avec Monselet. C'était là leur griserie. Ils sortaient du Figaro bi-hebdomadaire — qui n'était pas, en ce temps-là, rue Drouot — et ils allaient souper. Murger portait le ruban rouge. Monselet ne l'avait pas encore.
Une autre fois je les croisai, gais et souriants tous les deux, au coin de la rue de la Banque et de la place de la Bourse. Ils n'eu sortaient pas, assurément, de la Bourse ni de la Banque ; mais où allaient-ils? peut-être au théâtre du Palais-Royal. L'un et l'autre avaient la même badine à la main ei le même chapeau de paille coquet sur la tête. Et ils marchaient d'un pas allègre, et la conversation semblait
dégager de nombreuses saillies. Peut-être bêchaient-ils un éditeur ou un directeur. A coup sûr, ils faisaient des mots.
Cette rencontre prend aujourd hui dans mon souvenir les mêmes proportions que si je retrouvais un autographe de lun ou de lautre. Du vivant d'un homme d'esprit, on n"at. tache pas à son écriture la même importance que lorsque sa main a pour jamais laissé tomber la plume. C'est alors qu'on recueille ses bribes.
Murger a été bien jugé par Arsène Houssaye le jour qu'il l'appela « un cousin germain d'Alfred de Musset. :*• C'était à propos des premières A'iiits cf hiver qui paraissaient dans V Artiste. Je ne veux parler que de l'homme. La première fois que j'ai eu l'honneur de l'approcher, c'était chezChampfieury, qui demeurait alors au fond d'une impasse, donnant sur des jardins de la rue Neuve-Pigalle, aujourd'hui Germain Pilon. Par la fenêtre, on apercevait le peintre ordinaire de Victor Hugo, l'auteur de la Levrette en paiftot, le poète Auguste de Chatillon. Il demeurait dans un jardin d'à côté. Champfleury avait invité Murger à dîner dans ce petit logement, qui commençait à se tapisser de faïences révolutionnaires : les tableaux étaient de Le Nain ; le violoncelle, sur lequel avait excellé l'amant de Mariette, dormait près du piano ouvert, où l'on étudiait les CJiausoiis populaires des provinces de France, publiées bientôtavec accompagnement de piano par Wekerlin. Un vrai sanctuaire de l'art que ce cabinet de Champtleury : il y commença sa collection des Daumier, auxquels il a consacré presque tout entier son livre sur la Caricature moderne. On ne sait plus assez cela aujourd'iiui.
Je lui servais de rapin. J'arrivais de Montpellier. 11 m'avait pris en amitié chez un ami commun, et me demanda de venir copier tous les matins la Mascarade de la Vie parisienne, un roman très satirique qui eut l'honneur d'être supprimé parla censure impériale pour des détails de mœurs
et surtout des portraits entrant trop dans le vif. Aujourd'hui ce serait de l'innocence.
11 nie pria un matin à diner, et, quand j'arrivai à sept heures, il me dit qu'il attendait Murger. Trois couverts se trouvaient mis, en effet, sur une petite table à jeu qui lui servait de table à manger dans son cabinet de travail. Les assiettes étaient de vieille faïence: on ne mangeait que dans la faïence ancienne chez Champfleury. La table carrée était poussée contre un bureau Louis XVI couvert de livres. Un buste en terre cuite d'une déesse de la Raison, aux lèvres minces et pincées - — pas bonne du tout — • présidait à ces agapes, au-dessus d'une bibliothèque où s'étalaient les livres, déjà nombreux, de ce travailleur consciencieux que fut mon premier maître Champtleurv,
Murger arriva, jeune (il est mort à trente-huit ans;, charmant, plein d'effusion, la physionomie douce et souriante. Sa tête était un genou, mais il a dit de lui-même que les cheveux avaient pousssé en dedans et étaient rassortis par la barbe. 11 la portait, en effet, longue et noire.
— Bonjour, Jules, dit-il en entrant (c'était le petit nom de Champfleury). Je crois même qu'il l'embmssa. On se mit à table J'étais entre les deux, n'ayant garde de souffler mot, intimidé par mon provincialisme. La conversation roula tout le temps sur la littérature, la peinture et principalement la musique, dont tous les deux raffolaient. Il n'y eut pas place pour autre chose dans cette soirée intime, où deux amis étaient heureux de rafraîchir et de retrouver intactes leurs impressions artistiques des années dites de bohèinc, où ils mettaient tout en commun.
Cette bohème n'eut jamais d'autre préoccupation que l'art, et elle s'est appelée Champfleury, Murger, Bonvin, Chintreuil... Toute leur conviction était dans l'art, et ils faisaient des cliarga à ceux qui leur parlaient d'autre chose. Un jour que, reconnu par Murger dans la rue, je crus l'amuser en lui racontant la dernière farce de Champfleury,
;i me répondit gravement : <■ La ilrôlerie n'est pas la vie. » Le mot fit bien rire Champileury. Murger avait dès lors des ambitions hautes, qui le conduisirent au petit bout qui pend, qui pend à la boutonnière, suivant la chanson du docteur Toirac, înembre du Caveau et fondateur d'un prix de vertu à l'Académie.
J'allai avec ChampHeury voir Murger à la maison Dubois, la veille de sa mort. 11 rêvait de fonder un Fiiraro dans fautre monde, oi!iil ferait les Nouvelles à la iiiaiii. C'était son fort.
Ses funérailles furent splendides. Le peuple du faubourg crut que c'étaient celles d"uii prince, tellement il y avait du monde. C'était bien un prince de l'esprit, dont la cour se composait de tout ce qu'il y avait de jeune, d'indépendant, de pétulant, d'ami de la poésie.
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En écoutant les discours, Champfleury me dit : « Tenez, voilà Sainte-Beuve. » Comme s'il avait entendu, Sainte- Beuve se retourna et lui toucha la main. Je le voyais pour la première fois. Jallais passer des mains de Champfleury dans les siennes ; mais, si cétait écrit dans le ciel, rien ne le faisait encore pressentir.
Et voilà mes souvenirs sur Murger.