DURANTY
Duranty était le fils de madame Lacoste, femme distinguée qui avait connu Lamennais et Mérimée, et qu'on rencontrait aux soirées de madame Louise Colet. Elle n'avait pas vu d'un bon œil ce fils st? lancer dans la littérature, et avec l'inévitable boulet encore, que toute la bohème traînait en ce temps-là après soi. La vie était difficile dans les conditions où il commençait à se la faire, et l'étude de la réalité, qu'il fallait rendre accessible au grand public, n'était pas non plus pour lui dorer l'existence. Duranty avait renoncé à un emploi dans un Ministère pour écrire des romans. Ce qui lui donna le plus à vivre, ce fut un théâtre de Marionnettes qu'il monta dans le jardin des Tuileries, sous l'Empire, et où il faisait jouer des pièces de sa composition qui ont formé un beau volume illustré. Il se reprit au roman sous la République et publia, en 1878, Les six barons de Septfontaines (chez Charpentier . 11 mourut à la maison Dubois, aux mains du naturalisme. Emile Zola et le vicomte de Liesville, cet autre disciple de Champfleury pour la partie céramique seulement, furent les exécuteurs testamentaires de Duranty, passé du Girondinisme à la Montagne. La vue du visage découvert de son ancien disciple et meilleur élève selon l'habitude qu'on a, dans ces maisons hospitalières, d'exposer les corps), mouilla de larmes les yeux de Champfleury, au souvenir de leur amitié passée et
trépassée. Le docteur Thulié parla sur la tombe de Duranty, au cimetière de Saint-Ouen.
Sur le conseil de Champtîeury, j'écrivis, le soir même, sur les obsèques de Duranty, un article que Francis Magnard fit paraître dans h Figaro du lendemain (14 avril 1880).
« Le plus beau triomphe de l'homme de lettres, y disaisje, qui a vécu douloureusement et souffreteusement comme Duraniy, est justement celui dont il ne jouit pas; c'est le cortège d'amis, hommes distingués dans tous les ordres de l'art et de la pensée, qui accompagne ses restes. Les obsèques de Duranty ont eu leur couronnement au cimetière de Saint-Ouen, dans un très beau discours improvisé de M. le docteur Thulié, membre et ancien président du Conseil Municipal. Ne s inspirant que de sa propre émotion en face du cercueil de son ami, il a pris spontanément la parole et a rappelé, en quelques mots d'une éloquence vive et pénétrante, tout le passé de cette vie de lutte et de combats intellectuels, dont il avait été témoin et auxquels il avait lui-même pris part.
« En 1857, trois jeunes gens, dont deux sont morts à la peine : Assézat (qui devint l'éditeur des œuvres de Diderot) et Duranty (le troisième est le docteur Thulié lui-même) se réunirent pour fonder un journal destiné à défendre la vérité dans la littérature et dans l'art. Ce journal, précurseur du naturalisme actuel, était le Réalisme. Il n'eut qu'une existence éphémère, mais Murger le jugea d'un mot spirituel et juste, quand il dit à M. le docteur Thulié : « 11 est heureux que votre journal ait disparu, car il commençait à devenir dangereux. »
« M. le docteur Thulié, qui n'a rien renié de ce passé littéraire, rend hommage à M. Zola, qui est aujourd'hui ie porte-drapeau du même principe, mais il rappelle aussi les titres et les droits antérieurs de l'homme qui soutenait alors, et seul, le même combat dans les lettres, M. Champfleury,
Courbet et Champfleury étaient, en ce temps, les représentants du réalisme, et on se souvient de quelles mauvaises plaisanteries ces deux noms, longtemps associés et accouplés, furent l'objet.
« L'orateur rappelle hautement ce que lart a dû à chacun d'eux, et il a réuni dans un même triomphe la lutte d'alors et la lutte d'aujourd'hui.
" M. le docteur Thulié a retracé cette vie de Duranty.qui aurait pu être si heureux, car la fortune lui souriait au début, et il n'avait qu'à se laisser faire ; mais il aima mieux renoncer à tout pour la vie littéraire, dans laquelle il sest tracé un sillon bien individuel, bien à lui et qui lui a coûté la vie.
« Il n'y a plus que moi debout et vivant, a dit M. le docteur Thulié, je suis le seul des trois aujourd'hui ; chacun de nous a suivi des chemins différents. Les sciences étaient ma vocation, mais je n'ai jamais déserté les Lettres, auxquelles j'aurais voulu me livrer dans ma jeunesse. Tous les trois, nous sommes restés fidèles aux principes que nous défendions alors, et comme la philosophie a plus d'un champ d'expériences, nous les avons toujours appliqués et pratiqués, chacun dans les différentes carrières que nous avons suivies. »
« L'émotion du docteur Thulié sur la tombe de son ami gagnait l'auditoire; et Ion ne peut que regretter, disais-je en terminant, de ne pouvoir donner ici qu'une idée imparfaite de ce discours éloquent et senti... »
Duranty, aurais-je pu ajouter si j'avais été orateur, était le troisième écrivain, depuis Murger, que je voyais mourir à la maison Dubois. Je lavais rencontré à l'enterrement de Charles Barbara, qui en sortait, et nous suivîmes le convoi ensemble jusqu'au cimetière Montparnasse. Après le discours de Paul Féval, président de la Société des Gens de Lettres, j'introduisis Duranty chez Sainte-Beuve, car une partie de ma fonction, pendant huit ans, consista à conduire chez le grand redresseur de fortunes littéraires le plus de frères ou de confrères blessés.
Extrait du livre de M. Charles Maurras
Voici la conclusion du livre de M. Charles Maurras (i), donnant raison, selon nous, à la prophétie de Pierre Leroux, que nous avons citée au cours de notre conférence sur Sainte-Beuve : « Joseph Delorme, quelque jour déchirant son suaire, sortira de sa tombe, onctueux tribun de liberté et d'avenir. » La prophétie s'est réalisée, comme je l'ai indiqué, au Sénat du second Empire ; elle se poursuit lentement, par des voies différentes, dans le domaine de la pensée, où le nom de Sainte-Beuve occupe plus d'un sanctuaire de libre raison. M. Charles Maurras, demandant l'institution d'une nouvelle fête naiionale, qui serait celle de l'esprit en France au XIX'^' siècle et aurait Sainte-Beuve pour patron, exprime une utopie, capable de rallier, en effet, si elle devenait praticable, tous les dissidents de la religion des Lettres.
« La Compagnie de Sainte-Beuve réunit, comme on voit, dit M. Charles Maurras, tout notre fonds solide et sain. Elle enferme à peu près tous ceux cies écrivains de notre siècle qui ne vont point à quatre pattes. La littérature contemporaine laisse voir ici autie chose qu'une brutalité vivace ou moribonde et redevient intelligente, raisonnable, humaine, française. Il ne serait point surprenant que la France choisît un jour cette maison étroite, ce nom modeste et ce génie supérieur pour célébrer la fête de ses qualités distinctives. Tout compté, une fête nationale de Sainte-Beuve ne me semble pas une puie imagination.
(il Trois idées poliiiques : Chateaubriand, Michelei, Sainte- Beuve, un vol. in-8, Pans, Honoré Champion, libraire, 9, quai Voltaire, 1898.
,56 AI'PEXDUE
« Si les partis de droite pouvaient oublier ses passades, (i) d'anticléricalisme ; si, à gauche, on savait ce que parler veut dire et qu'on y cherchât oîi elle est la liberté de la pensée ; si les radicaux prenaient garde que Sainte-Beuve ne fut jamais sacristain et si les catholiques observaient que non plus il ne se fit pas calviniste, bien qu'il ait fleureté du côté de Lausanne : eh bien, l'oeuvre, le nom, la moyenne des idées de ce grand esprit, sans oublier ce prolongement naturel, leurs conséquences politiques, feraient le plus beau lieu du monde où se grouper dans une journée de publique réconciliation. On y saluerait l'espérance du Progrès véritable qui, pour le moment, ne consiste qu'à réagir ; et, d'entre les ruines du vieux mysticisme anarchique et libéral, se relèveraient les couronnes, les festons, les autels et la statue intacte de cette déesse Raison, armée de la pique et du glaive, ceinte d'olivier clair, ancienne présidente de nos destinées nationales. »
Ce sera l'affaire du XX'' siècle, quand il classera les gloires du nôtre, d'y ranger Sainte-Beuve au rang qui convient, comme l'a dit Taine, en France et dans ce siècle, parmi les « cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain. »