‹ Une ancienne justice: la cour d'appeaux de SégurChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

L*auditoire ; — les Prisons

L'installation de la cour était loin de répondre à Timportance de son ressort. Dans cette vieille bourgade de Ségur, où de belles maisons témoignent encore de la fortune passée , où les ruines majestueuses du château des vicomtes se dressent fièrement comme pour prouver la puissance des seigneurs du moyen âge, on chercherait en vain les vestiges du prétoire où le juge d'appeaux rendait ses arrêts : la trace en a complètement disparu. Sans cesse inquiétée par ses voisins , voyant plusieurs fois par siècle son existence mise en question , on croirait que la cour de Ségur a eu conscience de son état précaire, et qu'elle n'a pas osé se construire un édifice durable , dans la crainte d'être forcée de l'abandonner le lendemain. Institution inutile et arbitraire , l'asile qu'elle s'était choisi était aussi provisoire qu'elle-même : ils étaient ruinés et décrépits l'un et l'autre lorsque, en 1750, Louis XV a signé l'édit de suppression. La salle d'audience s'est eflFondrée en môme temps que la justice des appeaux, et ce n'est qu'en compulsant les papiers du dernier siècle que nous pouvons aujourd'hui déterminer son emplacement et la rétablir dans son ancien état.

La petite ville de Ségur est bâtie sur l'Auvezère, ou Haute- Vezère, aux pieds de l'antique forteresse, dans une gorge étroite, resserrée entre des montagnes couvertes de chênes et de châtaigniers. La rivière, arrivée en face du château, tourne brusquement à gauche, et enveloppe, comme dans un oméga, .le rocher que dominent les grandes ruines. L'isthme est occupé par le groupe central des maisons ; deux quartiers, à cheval sur la rivière, s'étendent en amont et en aval. Le voyageur qui, venant du côté de Saint-Yrieix, entre à Ségur franchit un vieux pont de pierre à échine bombée ; il traverse la rue principale, au bout de laquelle.il rencontre un second pont, plus étroit et moins ancien que le premier, qui le mène à une place irrégulière y baignée par l'eau : c'est aujourd'hui le champ de foire.

Rien n'a changé depuis bien longtemps dans Taspect des lieux. Les deux ponts avec leurs arches massives , la rue tortueuse, les maisons aux toits pointus , les montagnes couronnées d'arbres, l'Auvezère, qui sert de fossé au château-fort, tout est à sa place. Il ne manque, 'pour que le tableau d'autrefois soit complet, que le tribunal où le juge d'appeaux tenait ses audiences.

C'est à la sortie du deuxième pont , sur le champ de foire, au bord de Peau, qu'était construit le prétoire.

Nous en trouvons une description détaillée dans un procèsverbal dressé, le 23 avril 1735, par M. Juge de la Borie (1). Le même toît abritait la halle et la salle d'audience. Cet état de choses ne paraîtra pas surprenant si l'on se rappelle que dans l'antiquité la justice se rendait sur la place publique, et que le forum était le lieu de réunion des justiciables et des marchands. Plus tard, lorsqu'on songea à abriter le juge, un usage assez commun réunit dans le même édifice le lieu oii se traitaient les affaires commerciales et l'enceinte oii se discutaient les procès. La halle servait de refuge aux plaideurs que la salle d'audience trop exiguë ne pouvait contenir ; ils y parlaient des incidents de leurs litiges , donnaient aux procureurs les derniers renseignements, se rapprochaient quelquefois, et mettaient fin à leurs différends par une sage transaction. Une grande animation régnait aux heures de plaids dans ce vestibule du prétoire, image primitive et grossière des salles des pas-perdus de nos modernes palais de justice.

La halle de Ségur mesurait environ dix-huit mètres de long sur six mètres de large. A son extrémité s'ouvrait la porte de la cour d'appeaux. Rien ne saurait donner une idée plus exacte de son installation que la salle d'une de nos justices de paix de campagne. Elle avait six mètres de longueur, et sa largeur n'était que de cinq mètres. A gauche, en entrant , se trouvait le siège des juges, plus élevé que le parquet ; on y montait par un escalier de trois marches. Quatre personnes pouvaient y prendre place. Au pied du siège de la cour était le banc du greffier ; près de lui, le procureur du roi s'asseyait sur une chaise de bois. Une table

(1) Procès-verbal de transport de M' Juge à Ségur, du 23 avril 1735 ; manuscrit de la collection de M. Tabbé Tandeau de Marsac ; — Pièces Justlûcatives, n« 14.

— elles séparait de la barre , qui pouvait contenir quatre procureurs ou défenseurs. Derrière eux , les justiciables se tenaient debout. La salle était éclairée par deux fenêtres vitrées. Un simple enduit de mortier recouvrait les murailles; le plafond ne présentait aucun ornement.

Tel était le prétoire de la cour de Ségur au temps de son plus grand éclat. Lorsque M. Juge de la Borie le visita, en 1735, le plafond s'était écroulé en partie, et laissait voir, à travers ses crevasses béantes, les tuiles de la toiture; les. boiseries étaient vermoulues ; il n'y avait plus de vitres aux fenêtres. Le sanctuaire de la justice n'était qu'une masure délabrée, ouverte à tous les vents.

Dans cette même enceinte , le juge ordinaire du seigneur de Ségur et le juge d'appel tenaient alternativement leurs audiences. Les sentences de l'un étaient souvent réformées par l'autre sur le siège même oii elles avaient été rendues.

Il n'y avait à côté du prétoire aucune dépendance pour la facilité et la commodité du service. Le juge et le procureur du roi n'avaient pas une salle pour se soustraire au bruit de la foule, aux obsessions des plaideurs , et préparer en silence leurs arrêts et leurs réquisitions. Il n'existait ni bibliothèque, ni greffe, ni archives. Le greffier conservait les minutes dans sa maison.

Non-seulement l'installation de la cour était très défectueuse, mais la situation même du local oii elle tenait audience laissait fort à désirer. Construit au bord de la rivière, dans la partie basse du champ de foire, sur un gravier que venait battre l'eau, le tribunal était souvent inondé. On avait établi , pour le protéger, une petitje digue en pierres , qui devenait insuffisante les jours d'orages. Il fallait alors renoncer à pénétrer dans le prétoire. Mais la justice ne chômait pas : les appeaux transportaient provisoirement leur siège chez le greffier, et les arrêts étaient rendus dans sa maison.

La cour d'appeaux n'avait pas seulement à trancher des procès civils : sa juridiction criminelle était assez étendue, et elle prononçait quelquefois des peines corporelles rigoureuses. S'il ne reste aucun vestige de sa salle d'audience , sa prison est au contraire à peu près intacte , et nous pouvons nous rendre compte de l'horreur du sort des condamnés qui y étaient enfermés.

Le marquis d'Hautefort , seigneur de Ségur, qui prêtait son auditoire au juge d'appeaux, fournissait aussi le cachot où ce magistrat envoyait ses prisonniers. C'était une des salles-basses

du château qui servait, pendant le dernier siècle, de lieu de détention.

Pour y arriver, en quittant remplacement du prétoire , on suit un chemin qui serpente sous les remparts et mène à la porte principale de l'ancienne demeure féodale. Dans la muraille, nous apercevons encore les ruines du pont-levis, les pièces de fer qui servaient à le fixer. Deux tours carrées , dont on voit les restes, flanquaient la porte d'entrée.

Une grande cour s'étend entre cette première porte et une seconde porte , défendue elle aussi par des tours rondes , munies de meurtrières. Elle est bordée à l'est par un corps de logis d'une construction plus moderne que les autres parties du château, très bien conservé, et qui était la demeure des derniers seigneurs de Ségur. Une guirlande de feuillage, habilement sculptée, court sur la façade. De chaque côté du perron sont placés, comme ornements , deux niches qui reposent sur des piédestaux en forme de colonne. Deux lions en pierre , dont il ne reste plus que des fragments, gardaient la porte. La construction qui fermait la cour à l'ouest a disparu à moitié : un Jardin potager a pris sa place.

Lea priflonniers traversaient cette première cour, franchissaient la seconde porte fortifiée, et arrivaient dans la vieille cour d'honneur du château. Cette enceinte occupe tout le côté sud du mamelon. Elle comprend, à Test, la chapelle de style gothique, remarquable par ses ogives gracieuses, ses chapiteaux à feuilles d'acanthe qui soutiennent la retombée des voûtes, ses pierres blanches et fines , taillées avec un soin extrême. Du même côté de la cour est l'oratoire où se tenaient les seigneurs pour assister aux offices : un large arceau le met en communication avec la chapelle. Au sud , on voit les ruines du donjon , au pied duquel une poterne donnait accès dans le chemin de ronde. Près de lui se dresse un pan de tour carrée, à ouvertures romanes. Une grande construction, presque entièrement démolie, occupait le côté ouest de la cour ; ses murailles sont abattues depuis près de deux cents ans, et jonchent le sol de leurs débris. Au milieu de cet amoncellement de matériaux s'ouvre une porte, étroite comme rentrée d'un souterrain. C'était dans l'origine l'entrée des sallesbasses du château ; au xvm® siècle, c'était la porte de la prison du marquis d'Hautefort et du juge d'appeaux.

Les condamnés passaient ce seuil et descendaient un escalier obscur, dont les pierres disjointes et brisées glissaient sous leurs pas. L'eau de pluie ruisselait sur ces marches , tombait goutte à

goutte des voûtes toujours humides. Là dessous étaient deux prisons et un cachot. La lumière n'y pénétrait que par trois ouvertures d'un demi-pied de large et de trois pieds de haut. Lorsqu'on est au bas du château , on peut apercevoir ces trois meurtrières, semblables à de petites entailles dans l'épaisseur des murs. Tel était l'affreux réduit oii les condamnés subissaient leurs peines. M. Juge de la Borie, dans la visite qu'il fit à Ségur eu 1735, s'arrêta à l'entrée de cette prison , n'eut pas le courage de descendre jusqu'aux cachots. Le jour leur faisant à peu près défaut, les détenus ne pouvaient se livrer à aucun travail. Les bruits de la bourgade montaient à peine jusqu'à eux. De l'autre côté, une double enceinte, gardée par le geôlier et les hommes d'armes du château , leur enlevait tout espoir d'évasion. Que de malédictions ont dû retentir sous ces voûtes t que de plaintes amères, que de récriminations violentes ont été proférées par les malheureux qui y étaient enfermés I

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