L'AUBERGE DE SAIXTE- AGATHE
C'en était fait, je devais quitter Naples. Le rêve était fini, la vision allait s'envoler dans les deux. Je vous avoue, mes chers lecteurs, que, lorsque je vis disparaître Capo-ili à ma gauche et le Champ-de-Mars à ma droite, lorsque, étendu sur les coussins de ma voiture, je me mis à songer tristement que, selon lotîtes les probabilités humaines, et grâce surtout à la bienveillante protection du marquis de Soval et ù la justice éclairée du roi Ferdinand, je ne verrais plus ces merveilles mon cœur se serra par un sentiment d'angoissé indéfinissable, des larmes nie vinrent aux bords des paupières, et je nie rappelai malgré moi le mélancolique proverbe italien : Voir Naples et mourir!
En nf éloignant de ce pays enchanté, l'éprouvais doue que'que chose de semblable a ce qui doit se passer dans l'âme de l'exilé disant un d'entier adieu à sa patrie Oui, je m'étais épris de tendresse, de sympathie et de pilié pour telle terre étrangère que Dieu, dans sa prédilection jalouse, a t de ses bienfaits el de ses richesses ; pour cette oisive et noncbalante favorite dont la vie entière est une fêto, dont la seule préoccupation est le bonheur; pour cette ingrate cl voluptueuse sirène qui s'endort au bruit de^ vagues et se réveille aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent dans leur doux langage un éternel refrain de j .je ci d'amour, ci traéutsenl dans leur musique divine I- s paroles du Seigneur: « A loi, ma bien aimée, mes plus riches lapis de verdure et de Heurs; à toi mon | lus beau pavillon d'or ci d'azur; a loi mes sources les plus limpides et les plus fraîches; â loi mes parfums les plus suaves et les plus pue , ;i toi mes trésors d harmonie; â toi mes toffens de lumière, u Délasl pourquoi faut-il que l'homme, ecl esclave envieux el s'attache a détruire partout l'œuvre de Dieu; pour q toi loul paradis terrestre doit-fl cacher uh serpent!
Absorbé par ces idées passablement lugubre-, je baissai la tête sur nia poitrine et je nie laissai aller à ma i
Iftrtin ronflait a mes côtés du sommeil des Justes, avec celte
différence cependant que la trompette des archanges ne l'aurait pas éveillé. Il avait lancé sa dernière malédiction sur les rs de S M. sicilienne, avait craché sur la barrièra en guise d'adieu, el s'était endormi comme un homme qui n'a plus de comptes à rendre à sa conscieni e. Je vendus m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troublé le repos démon camarade. J'attendis deux ou trois cahots de première force; Jadin subit l'épreuve sans sourciller, il aurait subi l'épreuve du canon lire à bout d'oreille. Alors je ferme i les yeux à mon tour, et je repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirés pour la première et pour la dei niera fois de ma vie Je ne sais combien de temps dura ma méditation ou mon rêve, je ne sais combien d'heures je restai dans cet engourdissement de l'âme qui n'est plus la ' veille, mais qui n'est pas encore le sommeil ; ce que je sais très bien et dont je mesouviens. Dieu merci, avec une grande précision de détails, c'est que j'en fus arraché brusquement par un accident survenu à notre voiture. L'essieu s'était brisé et nous étions dans une mare.
Celte fois Jadin était éveillé, non point par sa chute, comme on pourrait le croire, mais par la fraîcheur de I>au qui venait de pénétrer ses vêlemens les plus intimes, et il jurait de toute l'indignation de sou an e et de toute la force de ses poumons. Il pouvait être environ trois heures; la route était déserte; le postillon s'en était allé demander du secours.
Lorsque je dis que la route était déserte, je me trompe, car, en tournant la tête à gauche, je vis près de nous une espèce de petit lazzarene de douze à treize ans, crépu, hàlé, doré de reflets changeais, imitant à merveille le bronze florentin , les yeux noirs comme du charbon, les lèvres rouges comme du corail, et les dents blanches comme des perles. Il élait fièrement drapé dans des haillons qui auraient fait envie à Murillo. et nous regardait d'un air intelligent et ré- Céchi, sans daigner nous tendre le main ni pour nous aider, ni pmir nous demander l'aumône. Dans un pays où la nudité presque complète est le privilège du mendiant et du lazzarone, et où tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais l'étranger sans se croire le droit de mettre sa bourse à contribution, ce luxe de guenilles et ce silence de dédain ne furent pas sans me causer un certain étonnement.
— Où sommes-nous? lui demandai-je en sautant par dessus la roue qui gisait renversée au milieu du chemin.
A Sant-Agata di Goii. répondit le petit sauvage sans déranger un pli de sou bizarre accoutrement.
— Pardieu ' lit Jadin, il s'agit bien de Goths et de Visigolhs, ne voyez-vous pas que nous sommes en Afrique? Voilà de la véritable couleur loi aie ou je ne m'y connais guère.
Le petit paysan fixa son regard sur Jadin, comme pour deviner le sens de ses paroles, et fronça le sourcil d'un air de défiance et de soupe,* n, se croyant sans doute offent ë par ce peu de mots prononcés devant lui dans une langde inconnue. Je me hâtai de rassurer la susceptibilité du jeune habitant de Sainte-Agathe, en lui fai -aui comprendre de' mon mieux que Jadin s'extasiail sur la qualité de son teint cl sur l'originalité de sou costume.
L'enfant ne fut pas dupe de mi bienveillante traduction, intenta de répondre, en haussant les épaules, que, si les hommes de sou pays étaient bronzés par le soleil, les femmes y étalent plus blanc!,,'; ci plus jolies que partout ailleurs, et nue -i lui ci se^ frèra s n 'avaient que des liai ions pour tout vêlement, c'était pour que leurs sieurs portassent des jupes brodées el d s d'or.
Ces paroles furent dites d'un ton si simple que je nie suis i ie loui ;1 coup avec l'indolence et la misère du petit
lazzarone.
-■ Y a-t-il une auberge, une cabane, un chenil dans ce maudit village? demau a Jadin eu se servant c lie I du patois napo'ilaîn, dans lequel il avait fait, dans les derniers temps, de ia, ides progrès.
— C'eunat '. rép ndii l'enfant eu regardant Jadin avci ière expression de malii >'■
— Fli bleu ' mon garçon, lui dis-je , si tu nous mènes a.
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
celte supcrbj locanta, voici une pièce de six carlins pour ta peine.
— Je ne suis par un mendiant, répondit le jeune homme aux haillons, en me lançant un regard d'une hauteur incroyable.
Je tombais d'étonnement en étonnement. Un enfant delà dernière classe du peuple napolitain, dont l'extérieur annonçait le détiùment le plus complet, refuser une demi-piastre, c'était quelque chose de tellement fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu.
— Comment, drôle! tu neveux pas de notre argent? fit Jadin en lui montrant la monnaie qu'il prit de mes mains.
— Je ne l'ai pas gagné, répondit le petit piysan avec son stoïcisme habituel.
— Tu te trompes, mon garçon, repris-je à mon tour, ce n'est pas à titre d'aumône que nous t'offrons cette somme, c'est pour te récompenser du service que lu vas nous rendre en nous menant à un hôtel.
— Je ne suis pas un guide, répliqua l'étrange garçon avec le plus imperturbable sang-froid.
— Eh bien! quel est donc l'état de votre seigneurie? demanda Jadin en portant respectueusement la main à son chapeau.
— Mon état ?... c'est de regarder les voitures qui passent et les passagers qui tombent.
— Hein ! comment le trouvez-vous, Jadin ?
— Je le trouve tout à fait magnifique, et je veux absolument croquer la tête de ce coquin.
Comme nous l'avons dit, le descendant des Goihs n'était pas très fort sur le fiançais. Il crut que Jadin le menaçait tout bonnement de lui couper la tête. Sa colère, longtemps contenue, éclata avec fureur. Tl grinça des dents comme uu tigre blessé , tira de ses haillons un long poignard à lame triangulaire; et s'éloigna lentement à reculons, en fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lançaient des éclairs. Son in tenlion évidente était d'attirer son adversaire loin de la grande route, dans quelque endroit plus désert ou plus sombre, pour consommer tranquillement •-a vengeance.
— Attends-moi, attends-moi, petit brigand, s'écria ladin en riant, je vais rapprendre à faire usage d'armes prohibées. Et il fit un pas pour s'élancer à sa poursuite.
Mais au même instant le postillon reparut suivi de cinq ou six pay-ans de Sainte-Agathe , les uns plus cuivrés que les auires ; et le petit sauvage, en voyant arriver du monde, cacha promptement son poignard et se sauva à toutes jambes.
On mit la voiture sur pied, on constala les dégâts, et nous acquîmes la triste conviction que nous ne pouvions pas nous remettre en route avant la nuit. Je fis part au postillon de notre singulière rencontre, et lui demandai quelques renseignemens sur l'étonnant, personnage qui venait de s'enfuir à leur approche. Le postillon sourit, et pour toute réponse frappa deux ou trois fois son front du bout de son index. Comme je ne comprenais rien du tout à cette pantomime, je le priai de s'expliquer plus clairement. Il me raconta alors que i e méchant gamin, que nous avions pris pour un nègre, n'était pas plus Africain que les autres habitans de Sainte- Agathe, et qu'il ne, fallait pas nous étonner de ses manières, car il était un peu fou, ainsi que Le reste de sa famille.
— Mais au nom du diable! s'écria Jadin , exaspéré par i iules o lenteui où pourrais-Je cnlln trouver une auberge pour sécher mes habits ?
— 'liens! en effet, reprit le po tillon en l'examinant avec curiosité, son excellence a ver é du côté du ruisseau.
La locanda était ii deux pas. J'ai abusé si souvent de la de me lei leurs en leur parlant di auberges d'Italie 'i te je puis me borner cette fols a le t renvoyer aux description i précédentes. J'ajouterai seulement une l'aubet e de Sainte-Agathe surpasse en saleté toutes relies que j'ai décriii i \u qu'ici Cel affreux coupe-gorge B'appelle, Je i fol -, la nobilt loi md • del Sole.
Jadin Qt allumer un grand feu, el se mit en devoir de se i de s. ,u mieux, trempé qu'il était jusqu'aux os, Mol, : us à l'aventure, fort inquiet de savoir comment j'em-
ploierais les trois ou quatre mortelles heures pendant lesquelles on devait réparer notre voiture. De dîner, il n'en ét:iit |ias une -.lion. Comme nous comptions nous arrêter seulement à Mola di Gaëta, nous n'avions pas pris de provisions avec nous, et de son côté l'hôte de Sainte-Agathe s'était empressé de mettre à notre disposition sa cuisine, ses ustensiles; mais, comme on le pense bien, là se bornèrent ses offres de service : des objets à mettre sous notre dent, il n'en fut aucunement question. Je pris le premier chemin de traverse qui s'offrit à mes pas, décidé à tuer le temps en parcourant la campagne. J'avais fait à peine un huitième de mille, lorsqu'au détour d'un buisson je me trouvai nez-à-nez avec mon sauvage. Il se chauffait tranquillement au sole I, et ne lit pas un mouvement ni pourm'éviter ni pour marcher à ma rencontre.
— Eh bien I mon enfant, lui dis-je en l'abordant comme une vieille connaissance, vous vous êtes singulièrement mépris sur les intentions de mon camarade. Il ne voulait vous faire aucun mal. Seulement, comme il vous trouvait la léte d'un grand caractère, il eût été charmé de faire votre portrait.
— Comment, c'était un peintre ! s'écria l'enfant ébahi.
— Certainement, qu'y a-t-il là d'étonnant?
— C'était un peintre ! répéta le petit paysan, comme en se parlant à lui-même.
— Oui, c'était un peintre, et de quelque talent, j'ose vous en répondre.
— Mais moi je suis peintre aussi, s'écria le pauvre garçon d'un air exalté, son pittore cmch'iq, ou plutôt je le serai, car je suis trop jeune encore pour avoir un état.
— Eh bien, mon cher, vous voyez que, pour un collègue, vous ne vous êtes pas montré trop aimable, et si c'eût été en pays civilisé, on eût pu croire que vous vous connaissiez.
— Ah! pardonnez-moi, monsieur; si j'avais pu dev:.ner que vous étiez des artistes, car vous êtes artiste aussi, vous, n'est-ce pas, eccellenza?
— Artiste... oui, oui... à peu près...
— Si j'avais pu croire cela, au lieu de vous laisser égorger dans celte vilaine auberge, je vous aurais mené chez mon grand-père, qui est peintre aussi, lui, ou plutôt qui l'a été, car il est maintenant trop vieux pour avoir un état.
— Mais nous sommes encore à temps, mon garçon.
— Vous avez raison, monsieur, dit le futur peintre en faisant quelques pas dans la direction de la locanda. Mais il parut se raviser tout à coup; el se tournant vers moi avec un certain embarras :
— Je réfléchis, dit-il, qu'il vaudra peut-être mieux nous passer de votre ami.
— Et pourquoi cela?
— Dame ! c'est qu'il aime à rire, comme j'ai pu m'en apercevoir, et qu'il pourrait avoir du désagrément avec mon grand-père; car dans notre famille nous ne sommes pas cndurans. Vous, c'est autre chose... vous ne vous êtes pas trop moqué de mes haillons, et je crois qu'avec un peu de bonne volonté de part et d'autre nous pourrons nous entendre.
— C'est convenu, mon petit Giotto; el en attendant que vous reveniez un peu de vos préventions sur le compte de mon ami, je profiterai seul de l'hospitalité que vous voulez bien mourir.
— VA vous n'en serez pas fâché , je vous le promets. Vous allez voir d'abord mes trois frères, trois garçons les plus forts et les plus beaux de la province, le premier est vigneron, le second pêcheur, le troisième garde-chasse.
— Je serai II. Ule de luire leur connaissance.
— Puis mes trois saurs, trois madones.
— De mieux en mieux, mon cher hôte.
— Et puis enfin...
— Comment ! ce n'est pas tout ?
— Puis enfin, répé a le petit paysan en baissant la voix et regardant autour do lui d'un air mystérieux , vous verrez [roi . tableaux, in>i - merveilles; el vous pourrez vous vanter d'avoir une Gère chance si vous obtenez que mon grand p i a vous les montre.
— Vous piquez Curleusemenl ma curio ilé
— Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon grand-père tient plus à ses tableaux qu'à tous ses enfans; il verrait mes trois frères se casser le cou, mes trois sœurs se noyer, qu'il ne pousserait pas un cri, qu'il ne ver serait pas une larme ; moi-même, qu'il préfère à tous les autres, parce que je porte son nom et que je serai peut-être un jour comme lui, je touillerais flans la gueule d'un ours ou dans le fond d'un précipice qu'il en serait médiocrement affligé; mais s'il arrivait malheur à quelqu'un de ses tableaux, je crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait la raison.
— Je comprends celte passion d'artiste et d'antiquaire; mais que faut-il donc que je fasse pour mériter les bonnes grâces de voire respectable aïeul ?
— D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car il croirait q:ie vous vouiez les acheter et il vous ferait mettre à la porte.
— Soyez tranquille ! j'en dirai du mal.
— Gardez-vous en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir envie de vous faire jeter par la fenêtre.
— Diable ! diable I Je n'en dirai rien du tout, alors.
— Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-père est un vieil ard, il faut lui pardonner quelque chose, leprit le petit lazznrone d'un ton grave et sentencieux qui contrastait singulièrement avec sa condition et son âge. Puis, comme s'il se fût ennuyé de jouer un rôle trop sérieux, il partit d'un grand éclat de rire et mesura en quatre bonds la distance qui nous séparait du sentier que nous devions prendre pour arriver à l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi comme un chevreuil, en sautant fossés et barrières, en enjambant torrens et buissons, sans que rien pût arrêter son élan.
Au moment où nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs en Italie, l'enfant leva la tête, et me montra du doigt un très beau garçon de vingt à vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement penché au bout d'une longue échelle, et coupait des sarniens avec un couteau recourbé qu'on appelle dans le pays roncillo.
— Bonjour, Vito, s'écria joyeusement mon gamin en secouant le pied de l'échelle.
— Bonjour, flâneur, répondit le personnage aérien sans interrompre sa besogne.
— C'est mon frère le vigneron, dit mon guide avec un sentiment de fierté, et il repiit sa course.
Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau aux bords d'une pelite rivière qui coupait en deux le chemin. Un jeune homme très brun et très robuste se tenait assis sur la berge, les jambes nues et pendantes, les bras tendus, le corps avancé ; d'une main il jetait de la chaux vive pour troubler le courant, de l'autre il battait les eaux avec une perche. Il était impossible de passer devant cet homme sans l'admirer. C'était une de ces natures riches et puissantes que Michel-Ange eût souhaitées pour modèle.
— Bonjour, André, lit le futur artiste en lui tapant sur l'épaule, combien de truites aurons-nous ce soir?
— Bonjour, gourmand, répondit l'homme à la perche.
— Ne faites pas attention, monsieur, c'est mon frère le pêcheur.
Enfin, nous étions presque ;t la porte d'une petite maison blanche et coquette, qu'il m'avait indiquée de loin comme- le but de notre promenade artistique, lorsque nous rencontrâmes un troisième paysan, plus remarquable par sa taille et .s:i bonne mine que les deux autre . quoique, a vrai dire, son 1e ne fui pas moins négligé que celui de t e i fn res. Le i gui lu te qu il i e pei mit, c'était un très beau fusil anglais qu'il portait a l'épaule.
— Bonjour, Orso, s'écria l'enfant gâte de la famille, en lui Bautant au cou.
— Bonjour, mauvais garnement, s'écria Orso en lui i ind.uii ses cares tes.
— C'est mon frère le chasseur, dit mon petit Raphaël eu herbe, d'une \oix triomphante.
Et sans melalBserle temps de prononcer une parole, Unie |
prit lestement par la main, et m'entraîna dans une de ces petites cours italiennes qui ressemblent si bien à un impluvium, pavée d'une mosaïque grossière et abritée d'une verte tonnelle. Nous franchîmes un escalier découvert dont les marches étaient tapissées de mousse et émaillées de ces grandes et belles fleurs dans lesquelles la dévotion napolitaine a découvert tous les emblèmes de la passion, et nous nous trouvâmes dans une assez vaste salle, haute, aérée, lumineuse, qui devait être la pièce de réception et d'apparat. Là, mon petit nègre aux haillons pittoresques me présenta trois jeunes Qllesqui s'étaient levées à notre approche, et se serraient d3ns un seul groupe timides et confuses. La plus jeune n'avait pas encore quinze ans, et l'aînée en avait vingt à peine, Je fus ébloui de leur beauté et de leur fraîcheur. Rien de plus gracieux et de plus charmant que leurs jupesflottantes et leurs étroits corsages brodés de filigrane. On eût dit, sans aucune exagération poétique, trois roses blanchessur le mèmerosier.
— Voici mes sœurs; monsieur, et j'espère que je ne vous ai pas menti en vous|disant qu'elles ne me ressemblaient guère ni pour le teint ni pour le costume. Celle-ci s'appelle Concetta, celle-ci Nunziata, celle-ci Assunta, les trois plus beaux noms de la "Vierge. Et à chaque nom qu'il prononçait, le petit démon imprimait un baiser sur le front rougissant de celle de ses sœurs qu'il voulait désigner,
— Et maintenant, dit-il, montons à l'atelier de mon grandpère.
les m.p.n ;<:rs d lx graxd homme.
Je suivis mon jeune, guide avec toute la docilité que commandaient les circonstances, mais, je l'avoue, non sans jeter un regard d'admiration et do regret sur le charmant groupe dont je devais me séparer si promplement. Nous traversâmes deux petites chambres dont tout l'ameublement consistait en quatre monceaux d'épis de maïs entassés dans les coins, et dont la tapisserie, formée tout bonnement de bottes d'aulx et d'oignons, se faisait sentir une. demi-lieue à la ronde; puis une cuisine dont le plafond pliait sous les quartiers de lard et les festons de salami, et enfin un petit corridor assez mal éclairé, ait bout duquel nous trouvâmes un escalier de bois plus raide et plus incommode qu'une échelle. Mon guide le gravit en deux bonds et s'arrêta sur un petit palier carrelé de rouge et de noir, qui n'était pas assez large pour nous contenir tous les deux. Arrivé là, il colla l'oreille à la porte, mit l'œil â la serrure et frappa trois petits' coups, après m'avoir fait signe de la main d'écouter et de me taire.
J'entendis d'abord le vieillard grogner sourdement comme un dogue dont le sommeil est tout a coup interrompu par une visite importune. Le gamin me regarda en souriant comme pour me donner du courage, h cha légèrement la tête en homme habitué à une semblable réception, et sachant parfaitement que si la colère du vieillard était facile à allumer, quelques mots suffisaient pour l'éteindre. En effet, ses grognemens s'apaisèrenl bientôt et furent suivis par un bruit de chaises qu'on dérangeait, et par le craquement d'une porte intérieure qu'on fermait a double tour. Puis les pas se rapprochèrent lentement, et nue voix claire el ferme, où perçait cependant un reste de courroux, demanda: — Qui va là?
— C'estmoi, mon grand-père, ouvre!.
La voi\ se radoucit el le vieillard mil la main sur la clef.
— Es-tu seul ? demanda-WI après un instant de réflexion.
— .le suis avec un monsieur qui demai.de à visiter votre atelier.
— Va-t'en au diable, méchant coureur, s'écria le vieux
OEUVRÏÏS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
peintre furieux-, c'est encore quelque brocanteur que. tu auras ramassé sur la grande roule, elqui vient dans l'intention de me marchander mes cliefs-d'œuvre.
— Mais je vous jure que non, mon grand-père.
— Alors c'est quelque rustre de Sainte-Agathe qui veut par ses sottises et par ses âneries nie taire renier le bon Dieu.
— Encore moins, mon grand-père ; croyez-vous que votre petit Salvator soit capable de sou:; causer du chagrin?
— Hum I hum! fit le vieillard ébranlé dans sa résolution, et qui est donc ce monsieur que lu m'amènes?
— C'est un ariiste étranger qui n'a pas le sou peur acheter vos tableaux, mais en revanche qui a assez du temps pour écouler votre histoire.
— Ah! ah! c'est un confrère, s'écria piment le bonhomme en passant rapidement de la colère a la bonne humeur; et il fit tourner la clef dans la serrure.
Je voulus protester par un reste de scrupule, mais l'enfant me lit signe de me tenir tranquille en mettant son index en croix sur ses lèvres.
La porte s'ouvrit, et je me trouvai en face d'une des plus belles tries de vieillard que j'aie jamais vues. Une forêt de cheveux blancs ombrageait son front large et sans rides, ses traits étaient calmes et reposés, et son sourire avait quelque chose d'affectueux et de bienveillant qui contrastait fort avec le ion bourru qu'il affectait de prendre dans les grandes occasions pour se débarrasser des fâcheux. Il était vêtu d'une espèce de froc dont le capuchon retombait sur ses épaules, et dont la couleur primitive avait disparu sous les différentes couches de graisse et de peinture qui l'avaient successivement recouvert. Au reste, le plus grand désordre régnait dans l'atelier malgré l'empressement que le bonhomme avait mis à ranger quelques objets qui gênaient trop visiblement le passage. C'était un pêle-mêle inextricable d'outils de paysan et d'instrumens de peintre ; des faux, des bêches et des râteaux s'accrochaient bizarrement aux chevalets, aux appuiemains, aux échelles; des toiles, des carions, des esquisses étaient enfouissons un tas de cordes, de paniers, d'arrosoirs; des hoiies à couleurs étaient remplies de graines; des flacons d'essence, à goulots fraïassés, servaient de vase et de prison ;. lu tige d'une lit ur ; des pinceaux, des brosses et des palettes se prélassaient agréablement sur descuillers de bois et dai s des moules à fromages. Un joyeux rayon de soleil glissait légèrement a travers celte confusion étrange, et posait la-bas une aigrette de diamans au front d'une madone enfermée, caressait ici les racines d'une pauvre planteoubliée et frileuse, el piquait plus loin mie paillette au ventre d'un pot de i uivre luisant comme de l'or.
Le vieillard m'observa en silence pendant deux ou trois minutes, pour n e juger sai s Joute d'après l'effet que produirait sur moi la vue de son pandémonium. Mais comme il s'aperçut que. loin de paraître choqué de ces bizzareries criantes qui eussent irrité les nerfsd'un bourgeois, je les conlemp ;. an contraire avec le plus vif intérêt* il se tourna viveii enl vers son petit-f)ls el lui dit d'un air satisfait :
— Bien, mon garçon, tu ne m'as pas trompé, monsieur est un brave el digne étranger, el pourvu qu'il soit aussi pauvre qu'il ".I raisonnable...
— Lia; »urez-vous, mon cher hôte, repris-je à mon tour, je n'ai i i ' bole à dépenser en tableaux; et fussé-je plus ricl e qu'un pn nds qu'il \ a certains objets qu'on ne prix de l'or.
— Mors soyez le bienvenu, s'écria le vieux peintre avec
toute |'| >ne, et il R 6 lendit, une main cal
leusequc je m'empre saideserrei miennes. Soyez mille fois le bienvi nu, mon InMe et, mon confrère. i> eu soil loue ! vous ne traitez i a - de fou un pauvre vieillard, parce qu'il lient pli i ; iux qu'à la vie. El quand vous les is, ces tableaux, quand vous aurez su commi nt ma fa mille les | puis tantôt deux cents ans, vou i a iz
pa t onne, vous, de in'eiili iu!re dire ipte je cnnsenlirais
plutôt a mendier moi pi mes eufans, qu'a ma laisser enle ver mon trésor. Vous voyez en nous de pauvres paysans,
monsieur, mais nous sonnncs les héritiers d'un grand hom-
me; et pour garder dignement cel héritage sacré, il y a toujours eu dans noire famille un peintre, bon, médiocre ou mauvais, qui, ne pouvant gagner sa vie par son art sans «initier notre village, a préféré de rester fidèle ù son poste de gardien et de laboureur, qui a travaillé le jour dans les champs, la nuil dans l'atelier, et a manie de la même main la bêche et les pinceaux. Mon pauvre lils, le père de tous ces eufans que vous avez peut-être vus, s'est lue ù la peine. Il éiail meilleur peintre que moi, mais moi j'ai été meilleur vigneron que lui; aussi lui ai-je survécu pour élever notre famille. Mais Dieu a bien fait les choses, et il nous a envoyé assez d'enfans pour faire largement la part du travail et de l'élude. J ai trois petits-fils qui sont les meilleurs garçons de Sainte-Agathe, etdoni chacun n'a pas l'égal dans son métier. Quand à ce petit vagabond, ajouta le bonhomme en lui tapant doucement sur la joue, je le destine à la peinture, et il ne manque pas de dispositions. En attendant, je l'ai nommé Salvator: c'est aussi mon nom, vous en sautez bientôt la cause.
— Eh bien ! monsieur, interrompit le pelit Salvator, impapatienl de rester si longtemps en place, vous voilà au mieux a\ee mon grand-père, il va vous conter son histoire, ou plutôt l'histoire de ses tableaux Vous en aurez pour une bonne demi-heure. Connue je connais la chose pour l'avoir entendu raconter au moins trois fois par jour, je vous laisse et je m'en vais veiller au repas. Mon frère le garde-chasse va nous apporter du gibier, le pêcheur nous donnera des carpes et des anguilles, el le vigneron songera au fruit; mes trois petiies saurs font la cuisine ù tenter les anges du paradis; quanta votre serviteur, en ma qualité de futur grand homme, je ne sais que manger pour six ; mais, vu la circonstance et pour faire honneur à noire hole, je servirai a table. Seulement, si vous vouliez demander une grâce à mon grandpère...
— Voyons, voyons, laisse-nous donc, bavard, s'écria brusquement le vieux peintre.
— Si vous vouliez, monsieur, continua le gamin sans se déconcerter, m'obtenir la permission d'endosser mes babils de fêle...
— Pour les mettre en lambeaux, vaurien...
— Mais, grand-papa, s'écria le petit Salvator presque en pleurant, regardez donc comme je suis fait. Puis-je ni'approciier d'une table d'honnêtss gens, arrangé de lasorie? C'est pour le coup que monsieur ne voudrait pas loucher au dîner.
— Va le changer, pelit misérable, et débarrasse-nous une fois pour toutes de la présence.
Ma sincérité d'historien m'oblige à faire un aveu, quelque effort qu'il en coule à mon amitié. Tout ce que je voyais et tout ce que j'entendais me paraissait si nouveau, si étrange et pourtant si simple, que j'avais complètement oublié Jadin, Jadin avec lequel j'avais jusqu'alors partagé en frère nies plaisirs et mes peines, mes impressions douces et pénibles, ma bonne el ma mauvaise fortune; Jadin que j'avais laissé dans l'affreux bouge que vous savez, ù peu près dans la position d't'golin, plus Milord, moins les cadavres de ses enfans. Oui, je l'avais oublié !
Mais je dois le dire au-si à mon honneur : à la seule liée de repas, je me souvins de mon ami, et, me penchant à ]'o« reille du petit Salvator, je lui dis a voix basse:
— J'ai mille grâces à vous rendre pour voire bonne hospitalité; je dois cependant v»us déclarer que je n'accepte-» rai le dîner que vous m'offrez qu'à la condition que mon camarade aussi en profitera. Songe/, donc, qu'il se morfond à cette heure, un peu par votre faute, dans O Ile horrible caverne où vous nous avez envoyés, il peut bien se passer d'admirer vos tableaux, pui que tel est votre bon plaisir, mais je ne puis pas sans i rime et sans remords le laisser mourir de faim la-bas, tandis que. je nage ici dans l'abondance.
— Soyez tranquille; je ne suis pas aussi méchant diable que j'en ai l'air. Votre ami aura sa pari du lesiin, Seulement, comme il s'est m. peu trop moqué demi', guenilles, on la lui servira à la nobilo locandadol Sols.
Et bans plus m'écouler il lourna lesiemenl sur ses talons.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE rORRir.OLO.
— Enfin, dit le vieillard en respirant, il nous laisse un pou en repos ! Venez, venez, signor forestière, mes chefsd'œuvre vous attendent.
— A vos ordres, signor piltore, lui répondis-je en m'inclinant.
Alors il poussa la porte par laquelle j'étais entré, écarta doucement une vieille tapisserie qui masquait une seconde porte intérieure, celle que nous awons entendu fermer à notre arrivée, (i> a ui-e clef de sa poche, ouvrit cette seconde porte et me lit passer dans une peliie pièce d une architecture simple et sévère, qui n'avait pour tout ameublement que deux chaises et une armoire.
— Ah ça ! mon cher hôte, lui dis-je en m'asseyant sans façon, mais c'est une. véritable chapelle que vous me montrez là, et je commence à croire que vos tableaux pourraient bien être des reliques.
— Vous me rappelez, monsieur, toutes les persécutions que je me suis attirées par ma persistance à garder mes chefs-d'œuvre. On m'a traité tantôt de fou. tantôt d'ég âste, quelquefois de sorrb r. quelque autre fois de saint. Tout Ha, je vous le répète, pane que j'ai entouré ces peintures d'une espèce de culte, parce que je n'ai jamais pu me décider à les vendre aux juifs ou à les montrer aux sots. J'ai vu passer les habilans de Sainte Agathe de la curiosité à l'envie, et de l'envie à la superstition. Croiriez-vous qu'ils sont allés jusqu'à prétendre que je devais leur prêter mes tableaux pour guérir les hydropiques et pour exorciser les possédés. In soir, il y a longtemps de cela, la f< mme d'un de mes voisins était en mal d'enfant et souffrait d'atroces douleurs. Quant à cela, je la plains, la pauvre femme; mais était ce mu feule, à moi. si elle ne pouvait pas accoucher? Eh bien ! ne voilàl-il pas que ses parées et ses amis s'avisent de venir me demander une de mes images ! De mes images : monsieur. Et vous allez voir bientôt que dans mes trois tableaux il n'y a pas l'ombre d'un saint, c'est égal, il leur fallait un miracle. Je tins bon au commencement; niais le pays s'ameutait, on menaçait d'enfoncer les portes et de mettre le feu à la maison. Il n'y avait pis de. temps à perdre. Illuminé par une idée subiie, à la place du chef d'oeuvre demandé, je leur livre une vieille croûte, ouvrage d'un des mes oncles, qui a été, après moi, le plus mauvais barbouilleur de la famille. Le tumulte s'apaise, on reçoit avec des cris de joie le vieux tableau tout noirci de fumé' et de poussière, on le porte fil) procession à la maison du voisin, on allume des cierges, on se prosterne et on entonne des litanies. Miracle ! h s douleurs cessent, la Gemme est sauvée : elle accouche de deux jumeau* ! Le mari, tout en larmes, veut savoir à quelle sainte
il doit l'heureuse délivrance de sa femme, (".'est .-ans doute la Vierge aux-Sept-Douleurs, ou sainie Elisabe h, ou tout au moins sainte Anne. Dans l'excès de sa reconnaissance, il prend une éponge et commence à laver les nombreuses cou chas de poussière qui lui cache i les traite de sa céleste protectrice. Tous les yeux sont fixes sur le Lai h ■au. toutes les lèvres répètenl des prières, lorsque sur la toile mise à nu on voit apparaître tout a coup... Devisez qui, monsieur ?... Le portrait d'un vieil avocat en robe noire 1 A dater de ce jour, on m'a laissé tranquille !
— Votre histoire est parfaite, mon cher maître; mais, en vérité, il me tarde de voir enfin ces tableaux qui vous ont donné tant de mal.
— Vous avez raison, monsieur, je vous fatigue avec mes redites, niais à mon âge il est permis de radoter.
— A Dieu ne plaise mon bote, que vous iuterprl
mal mes paroles. Vos récils m'intéressent au plus haut degré, et si j'ai montré quelque impatience...
— Allons, allons! voici la première de mes reliques, comme vous venez de le dire. Ce n'est, à proprement parler, qu'une esquisse, mais vous y verre/, le germe d'un
génie.
Et il tira de l'armoire un petit tableau oanré de deux pieds de liant ci (le deux de large, 6ta avec tootes soi ie de précautions le morceau de drap dont ledit tableau était enveloppé, et s'approehanl de la croisée nie montra le pi Croquis dans tout son jour.
C'était prc.iie at, d'originalité, de vigueur. Peut-
être un critique méticuleux eût trouvé à redire sur quelques parties de cette esquisse, peut-être les lignes n'en étaientelles pas très correctes, ni la composition irréprochable; mais il y avait dans cette improvisation de quelques heures une touche si hardie et si franche, une conception si puissante et si naïve, une telle vérité de détails, qu'il élait impossible de ne pas y voir le cachet d'un grand maître.
Celait à coup sûr un souvenir des Calabres ou des Abruzzes. Figurez-vous des rochers noirs, dévastés, menaçans, suspendus comme un pont sur l'abîme : une plaine aride et maudite, éclairée par la lumière intermilten.e et livide d'un ciel orageux : de vieux troncs séculaires se tordant sous l'étreinte de l'ouragan, ou calcinés par la foudre. Nul vivant n'est témoin de cette scène de désolation et d'horreur; ou plutôt dans la lutte affreuse que les élémens livrent à la nature, l'homme a succombé le premier. De quelle mort? Dieu seul lésait! Des os fracturés, des lambeaux de chair humaine sont semés çà et là sur le le sol, mais nul indice ne pouvait vous dire si le misérable auquel appartenaient ces tristes débris s'est brisé le crâne en tombant du précipi e, ou s'il a été broyé sous la dent des bêtes féroces. On dirait une page du Dante traduite en peinture.
Je tournai et retournai le tableau en trus sens; je rapprochai et l'éloignai de ma vue pour le contempler à mon aise, tandis que le vieillard se frottait les mains de satisfaction et jouissait de ma surprise.
— Savez-vous que ce que vous me montrez là est admirable, lui dis-je en lui rendant son esquisse, et que ce petit ch 'f-d'œuvre, bien qu'il ne soit pas fini, ne déparerait pas le musée des Studi, ou la galerie du prince Morghèse?
— Ainsi vous ne trouvez pas que j'aie tort d'en avoir le soin que j'en ai ?
— Bien au contraire.
— Et de ne pas jeter mes perles devant... mes compatriotes P
— Je ne saurais que vous approuver.
— Et d'en avoir refusé six cents ducats du prince de Salerne?
— J'en eus fait autant à votre place.
— Cependant vous n'avez vu jusqu'ici que le moins précieux de mes trois tableaux.
— Je verrai les autres avec le I I ; mais ennment sont-ils en votre possession, mon cher bote, et quel en est raulenr ?
— Ab ! voilà, vous allez me traiter, vous aussi, de vieux bavard, ni plus ni moins que mes voisins de Sainte-Agathe. Ma foi. tant pis-, je vais vous conter tout rela d'aï l'autre, car il faut que vous sachiez que ce n'est pas: men! le prix des tableaux, mais encore, mais surtout le souvenir de. celui qui nous les a donnés, qui nous les rend si chers, à moi comme à tous ceux qui m'ont précédé dans ma famille, comme à tous ceux qui viendront après moi. Asseyons-nous là, dit-il en prenant une des chaises, et prêtezmoi quelques niomcns d'attention.
— Je vous écoule.
— Il y a deux cents ans de cela, comme je crois vous l'avoir dit, que le père du grand-père de mon aïeul, un : paysan comme moi, se tenait sur le pas de si pon i prendre un peu le frais après une rude journée de travail. La soirée s'annonçait c mme devant être orageuse; d
no ees, amoncelés lentement pendant le , paient
de toutes paris l'horizon. La lune, qui s'allumait déj me un phare, perçait à peine de sa clarti cetépais
rideaude vapeurs. Rosalvo Pascoli (c'est ainsi que se nommait le paysan), après avoir regarde le ciel ^u\ Pus du côté de Capoue et deux fois du cote de Gaëie, s'élaM levé pour rentrer, lorsqu'il vit s'avancer vers lui un jeune homme de dix-huit a vingt ans, d'une taille au dessous de la moyenne, don) l'extérieur annonçait plutôt un mendiant qu'an voyageur. Son teint était presque aussi brun que celui d'un Maure, se cheveux d'un noir d'ébène flottaient au gré du m nt. beii- • el eu désordre j ses vêtemeas étaient en lambeaux. Figuret-vous, en un mot, le portrait de mon petit
Wï
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Salvator, tel que vous l'aurez rencontré tantôt sur la grande route, mais plus grand, plus maigre et plus déguenillé, si cela est possible.
Cependant l'inconnu aborda Rosalvo d'un pas ferme, et lui demanda d'un ton liaidi et cavalier :
— Saurais-tu, mon brave, m'indiquer une auberge dans les environs où je puisse trouver, pour mon argent, un gîte et du pain?
Mon vieux parent le regarda d'abord avec un étonnement mêlé oe défiance, tant les manières froides et hautaines du jeune homme contrastaient avec son costume délabré et sa détresse appareille. Mais, rassuré bientôt par l'air de franchise et d'honnêteté qu'il crut lire sur ses traits, il lui répondit, non seulement sans humeur, mais avec une bonté tout à fait paternelle :
— Il y a bien à l'autre bout de Sainte-Agalhe un assez mauvais cabaret où l'on te donnera à peu près ce que tu cherches; mais comme tu ne pourrais pas y arriver, mon garçon, avant d'être surpris par l'orage, entre ici chez nous, et tu trouveras toujours du pain et un asile,
— Et ce cas, faisons notre prix d'avance, car je ne suis pas bien riche pour le moment, et il n'y a rien que je déteste tant que les discussions après mon diner et les disputes après mon réveil.
Le paysan s'approcha du jeune homme, le prit par la main, et l'attirant vers lui doucement, lui dit de son ton le plus calme :
— Regarde bien, mon ami, au dessus de ma porte.
— Eh bien, après?
— Y vois-tu une enseigne?
— Qu'est-ce que cela veut dire P
— Cela veut dire, mon ami, que je ne tiens pas auberge, et que je ne vends ni ne loue mon hospitalité.
— Alors, merci, mon brave homme, répondit brusquement l'inconnu ; j'irai à l'autre bout du village; j'irai, s'il le faut, jusqu'à Rome sans prendre un instant de repos; mais je suis bien décidé de ne rien accepter de personne.
Et il fit un mouvement pour partir.
Le vieux paysan, blessé par un refus auquel il était loin de s'attendre, eut envie de tourner le dos à cette espèce de mendiant orgueilleux, pour le punir ainsi de son mauvais caractère; mais il pensa que l'injustice ou la dureté des hommes avait peut-être aigri son cœur, et il n'eut pas le courage, de l'abandonner à sa destinée. De larges goulles d'eau commençaient à tomber sur les feuilles, le vent sifflait avec Jurie, et le pauvre garçon, malgré la fierté de ses paroles et "assurance affectée de sa démarche, paraissait tellement à out de forces qu'il n'aurait pu faire trois pas sans succomber a son épuisement et a sa fatigue.
Rosalvo l'arrêta donc par le bras au moment où il allait 'éloigner et lui dit en souriant :
— Tu es un singulier garçon, sur le salut de mon âme ! et quand tu serais le vice-roi déguisé, tu n'aurais pas plus de morgue et plus d'orgueil. C'est égal, je, ne veux pas i: '■ reprocher un jour de l'avoir laissé partir par une nuit pareille, au risque de te casser le cou oa de mourir de faim sur la imite. Tu paieras ton écot, puisque tel est Ion bon plai iir. .le n'y nie t -, qu'une condition : c'est que tu t'en
rapp as à ma probité ; el quoique tu veuilles à toute
ransformer ma maison en taverne, jeté promets de ne pa i trop l'i corcher.
— Soii, reprii l'Inconnu d'un ton d'indifférence, je viderai
le fond de ma bourse, mais il ne sera pas dil qu'un paysan
(le Sainte-Agathe m'a vaini u de courloi sie 1 1 de générosité.
Rosalvo l'introdui il alor \ dan \ sa maii on el le présenta au re le île a famille. Le jeune étranger fui reçu pauvre loil avec tant d'égards et lanl de cordialité qu'il passa bientôt de sa froide réserve el de son dédain amer a la pins franche expansion el aux plu i vives symp tthh
On lui donna la meilleure place à table, le paysan lui er vit le i mi llleut eaux, sa femme lui ver a il boit i
enfan i l'entourèrent. 0 pril garde à ses baillons qui pour
h fi lei davanta ;e Poinl de i bu< botemen i indi crets, point de curiosité agressive, point de questions importunes, Par-
lait-il, on l'écoutait avec intérêt; voulait-il se taire, on respectait son silence. Lîref, il fut tellement charmé de cet accueil si affectueux et si simple, qu'à la lin du repas il était de la famille.
— Eh bien I mon enfant, reprit alors le vieux Rosalvo d'un ton sérieux, mais sans colère et sans amertume, voulez-vous encore payer votre compte comme si vous étiez au cabaret?
— Pardonnez-moi, mon père, s'écria le jeune homme en lui serrant la main, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes, j'ai élé dur et injuste envers vous. Mon orgueil a dû vous paraître bien déplacé et bien ridicule dans l'état où j« me trouve ; mais j'ai tant souffert depuis mon enfance ! j'ai été si abreuvé d'humiliations et de douleurs dès mes premières années, qu'au moment où les autres ne font qu'entrer dans la vie, je voudrais déjà en sortir. Tenez, mon hôte, vous nie disiez tout à l'heure que si j'étais le vice-roi en peronne je ne serais ni plus résolu ni plus fier... Eh bien! dussiezvous m'accuser de folie, ajouta-t-il en portant !a main à son front, je me sens là quelque chose qui me rend plus orgueilleux que les rois.
— Calmez-vous, mon jeune homme, reprit le bon Rosalvo moitié étonné, moitié attendri pàrcet étrange discours, vous n'êtes encore qu'un enfant, et vous avez tant d'années devant vous que vous pouvez bien braver l'injustice du sort et réparer ses erreurs.
-• Ma foi, vous avez bien raison, s'écria gatment le jeune homme en changeant tout à coup d'expression; au diable la tristesse et les soucis ! Vous pourriez croire, grand Dieu ! que j'ai le vin morose, ce qui n'est permis que lorsqu'on en a bu du mauvais, tandis que le vôtre était excellent. Mais aussi pourquoi me parlez-vous comme si vous étiez mon père ? pourquoi cette belle enfant est-elle tout le portrait de ma sœur? Pourquoi enfin me faites-vous songer à ma famille?
— Comment ! demanda le. paysan d'un ton de reproche, vous avez une famille, et vous pouvez la quitter !
— Hélas ! reprit le jeune homme, j'en avais unel Mais mon père n'est plus; et lorsque le chef est mort, tous les membres se dispersent et se brisent.
Et son front s'assombrit de nouveau.
— Allons ! s'écria Rosalvo en frappant du poing sur la table, je ne suis qu'un vieil imbécile; voilà la deuxième fois que je vous attriste et vous chagrine par mes sottes queslions. Vous devez bien m'en vouloir?
— Mais non, je vous assure; et pour que vous n'alliez pas croire, mes amis, que je veuille m'entourer de mystère, je vous dirai en peu de mots qui je suis, d'où je viens, quel est le but de mon voyage ; car, je ne sais pourquoi, jamais depuis que je suis au monde, je n'ai éprouvé si vivement le besoin d'épancher mon cœur.
— Tout ce que nous pouvons faire, répondit le paysan, c'est de prier Dieu, qui vous a amené sous notre toit, de see 1er vus projets et de bénir vos espérances.
— J'accepte vos souhaits, mes amis, et je crois que les vœux de brave gens tels que. vous êtes ne pourontque me porter bonheur. J'ai dix-neuf ans passés; je ne suis ni le dernier des vagabonds comme mes baillons pourraient le faire croire, ni un gcnlilhomme déguisé voyageant dans cet accoutrement bizarre pour mieux assurer son incognito. Je suis un pauvre artiste; mais quoique depuis ma naissance j'aie eu de bons et de mauvais momens, je n'ai jamais élé aussi pauvre et aussi malheureux que vous me voyez D celte heure. Je suis né dans un petit village aux environs de Naples, connu sous le doux nom de Whawlla. Mon père était on architecte plein de mérite à qui n'a jamais manqué qu'une
chose: des maisons :i bâtir. Mon eurle maternel était peintre,
ei on n'a pu loi reprocher qu'un défaut, celui de n'avoir jamais eu une commande de sa vie. Aussi, le premier lorl de mes parens fut-il de m'éloigner de l'art pour lequel je me sentais un penchant Irréslsilble.
— Pauvre garçon I interrompit Rosalvo, ce n'est pas moi qui aurais jamais empêché me, eiilaus de suive» leur vocation.
— D'autant plus que cola ne sert à rien, continua l'étranger en souriant. Pliez jusqu'à terre un jeune arlire plein de ^ève et de vigueur; quand vous l'aurez courbé comme un
rc, il vous échappe et se redresse tout à coup vers le c el,- Dn m'envoya à l'école chez les bons religieux, qui m'ennuyaient à périr. On n'eût pas été fâché de faire de moi un pré re, voire même un camaldule; mais, au lieu d'apprendre mon latin et de réciter mes psaumes, je volais tout le charbon qui me tombait sous la n ain pour tracer des paysages sur les murs des cellules, ou dessiner le prolil de mon révérend précepteur. Dieu seul peut savoir ce que mes chefsd'œuvre m'ont coûté de calottes.
— On allait jusqu'à vous battre! s'écria îe paysan indigné.
— Et on n'y alla:' pas de main morle, je vous en réponds: ti bien qu'un jour que la correction m'avait paru un peu rude, je plantai là mon collège et mes maîtres, et je me sauvai au bout du monde, en Rouille, en Calabre, clans les Abruzzes, que sais-je? J'ai erré de vallée eu vallée, de montagne en montagne ; j'ai souffert le froid et la faim. Je suis tombé dans les mauis des brigands qui m'ont forcé à être des leurs. Mais à travers tous mes voyages, au milieu de tous malheurs, si je pouvais me procurer un crayon ou des pinceaux, si je pouvais jeter sur le papier ou sur la toile tout ce qui me passait par le ceiveau, tout ce qui frappait mes regards, j'oubliais mes chagrins et ma misère, je ne pleurais plus que de joie, et je tombais à genoux pour bénir Dieu, qui m'avait donné des veux pour admirer la nature, un cœur pour en sentir les merveilles, une main pour en retracer les beautés.
— Mon D>eu, que votre état doit être sublime ! interrompit le pauvre paysan, animé par le feu de l'artiste.
— Enlin. je revins à Napies, continua le jeune homme. Mon père était mort; ma sœur aînée avait épousé Fracanzani, un peintre de talent et de cœur, qu<- la fortune avait traité pre que aussi mal que mon père et mon oncle. On dirait que l'indigence est devenue pour nous autres une tradition de famille. Je me mis a travailler nuit et jour pour aider mon beau-frère. Vains efforts! les marchands me jetaient au nez mes pavsages, ou bien le piix que j'en relirais ne suffisait pas pour acheter mes brosses et mes couleurs. On m'appelait, comme par mépris, Salvatoriello, et pourtant, j'en jure Dieu, on me nommera un jourSalvator! Découragé, avili, dévoré de de chagrin et de fièvre, j'allais succomber à mon désespoir, lorsque celui dont je porte le nom a daigné me sauver par un miracle.
Je venais de vendre un tableau au plus juif de mes brocanteurs. Le malheureux me reprochait encore les quelques sous qu'il m'avait don tes pour prixde mon œuvre, lorsqu'un beaucarros-e armorié s'arrête tout à coup devant sa boutique. La portière s'ouvre, et un personnage d'un noble aspect, d'une tournure imposai. le, fait signe au revendeur, ei demande à vuir le tableau qu'on vient d'exposer à I Tandis que le m irthand se confond en révérences, cache derrière les roues de la voiture, je ne perds pas un mot de leur entretien.
— Quel est le sujet de ce tableau " demandait le cavalier en prenant la tuile des mains du brocanteur.
— Vous le voyez, Excellence, c'est une Agar dans le désert.
— Je n'ai jamais rien vu de si profondément senti, répliqua tout haut le cavalier, et quel prix demaudes-lu de t : ouvrage ?
— Monseigneur, c'est vingt... c'est vingt-cinq ducats tout au juste: c'est le prix qu'il m'a coulé.
j'av.iis envie de l'étrangler de mes mains.
— Vingt-cinq ducats! reprit le cavalier, mais c'est pour rien; je l'avoue. Et quel en esl l'auieurî
— L'auteut . Exu II e, balbutia le marchand; mais qu'est ce que cela lait, l'a Excelleuce ?
—Comment ! q i -ce que cela me fait, irobi cile?
— Mi nseigneur, le mai< hé esl conclu, et, quelque soit le nom de l'auteur, il n y a plus a seu dédire.
OBI v . COMP. — IX.
— Voici les vingt-cinq ducats, maraud, parleras-tu maintenant ?
— L'auteur, Excellence, est un tout jeune homme, qui s'appelle Salvatoriello
— Eh bien ! tu diras à ce jeune homme, de ma part, que, lorsqu'il aura des tableaux à vendre, il vienne chez le cavalier Lanfranco; je les lui achèterai au prix qu'il en voudra; car je le dis en vérité, sur mon honneur et sur mon âme, ce petit Salvator esl un grand peintre.
Ce peu de mots m'a rendu mon courage; j'ai quitté Napies, mon ingrate patrie, puisque nul n'est prophète chez soi, et je me suis traîné pas à pas jusqu'ici, les pieds brisés, l'e-tomacvide, les vêlemens en lambeaux mais le cœur rempli de foi et d'espoir. Il ne me reste plus qu'une demi-piastre pour arriver jusqu'à Rome ; mais Rom-, c'est mon pays désormais ; Rome, c'est la forlune ; Rome, c'est !a ghiire !
Tandis que le jeune, voyageur racontait son histoire, Rosalvo, mon ancêtre et toute sa famille, se serraient autour de lui et l'accablaient de caresses et d'éloges. La parole, ardente etOévreusede l'artiste avait jeté comme des étincelles dans les cœurs rie ces honnêtes paysans. Ils regardaient leur hôte avec un élounemeni naïf, et se sentaient attirés vers lui par un charme dont ils ne savaient se rendre compte dans leur ignorance.
— Ah ça ! mes amis, reprit enfin le jeune homme, quoique je comprenne à présent que votre hospitalité ne peut pas se payer au prix de l'or, vous me permettrez que je vous prouve au moins ma reconnaissance. Demain je quitterai celte maison de bonne heure pour aller où Dieu m'appelle. Mais je ne veux pas me séparer de vous sans vous laisser un souvenir. Je dois avoir ici dans ma besace des pinceaux, des couleurs, des morceaux de toile cl d'étoffes, des cordes de luth et des papiers de musique ; en m mot tout mon bagage de bohémien < t d'artiste. Vous voyez que ce n'est pas lourd. Je vais vous faire, une esquisse Cela n'a pas une grande valeur pour le mon eut , mais plus lard, qui sait ? vous le vendrez peut-être assez bien, si la prophétie du bon Lanfranco vient à s'accomplir.
Ce fut alors, monsieur, que d'une main ferme et sûre il esquissa le beau paysage que vous venez d'admirer. Vous savez maintenant de qui je veux parler, si toutefois le style du tableau ne vous avait déjà révèle le nom de l'auteur. Je vais vous montrer les deux autres, et je vous dirai, le plus brièvement qu'il me sera possible, à quelle occasion on en lit cadeau à ma famille.
Arrivé à ce point de son histoire, le descendant deRosalvo Pascoli fit une pause et me regarda avec une légère hésitalion, partage qu'il était, l'honnête vieillard, entre la crainte et ledésir de continuer son récit.
Vraiment, il s'écoutait lui-même avec tant de bonheur, qu'il eût été dommage de troubler la joie de ce brave homme, moitié paysan, moitié artiste, de cette excellente nature amphibie, si le lecteur veut bien nous passer le mot. Je le priai donc d'à 1er toujours; et c'est une justice à lui rendre, il ne se le lit pas répéter deux fois.
— Où en étions nous donc restés, monsieur ?
— Le jeune homme était parti pour Home, afin d'y retrouver le cavalier Lanfranco, et maître Ronsalvo, votre trisaïeul je crois, avait accepte l'esquisse que vous venez de me montrer.
— Eh bien! continua le vieillard, pendant douze ans on n'entendit plus parler de Salvatoriello. Les paysans de Sainte-Agathe relournèrenl à leurs travaux ordinaires, et personne ne songea plusau jeune voyageur qui sciait arrêté par un soir d'orage sous le loil du bon Rosalvo.
Au bout de la d uzième année, un jour, vers midi, par un éclatant soleil de juillet, le village entier fut mis en émoi par l'ai rive d'un étranger de la plus haute distinction. A voir le train qu'il menait, on eûl dit un prince du Saint-Empire, ou un grand d'Espagne de première ( ■ Les postillons faisaient claquer leur fouet comme s'ils eussent conduit le duc d'Arcos en personne.! ne nombreuse escorte d'eslaHers, de 1 valetsetde pages, suivait ou précédai! lavoilureal 1 vis chevaux qui fumaient sous leurs harnais ei blanchissaient
OUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
leurs mors d'une écume bouillante. L'étranger fit arrêter son équipage devant la porte de Rosalvo, et, sans donner le temps à ses domestiques d'abattre le marchepied, il sauta légèrement à terre. C'était un noble et brillant cavalier de trente-deux à trente-quatre ans, d'une beauté maie et fière, d'une rate élégance. Ses traits vivement accusés, ses yeux très noirs, sa peau très brune, sa moustache fine et retroussée, le faisaient ressembler plutôt à un Espagnol qu'à un Napolitain, cl p'ulôt a un Arabe qu'à un Espagnol.
Il portait le plus beau costume qu'on puisse \oir. Cape et pourpoint richement brodés, toque à médaillon d'or à plumes flottantes, épée à fourreau de velours, à poignée de diamans. Tout cela était d'un luxe écrasant, d'une magnificence inouïe. Tandis que le pauvre Rosalvo, les cheveux tout blancs, le dos voûté par les années, s'avançait lentement pour demander quel était Féminent personnage qui daignait s'arrêter devant sa porte, celui-ci le prévint, et, faisant quelques pas à sa rencontre, lui expliqua en peu de mots l'objet de sa visite.
— Je suis un amateur de tableaux, lui dit-il, un antiquaire forcené; pour l'acquisition d'un chef-d'œuvre qui manque à ma galerie, pouf l'achat d'un camée qui manque à ma collection, je donnerais la moitié de ma fortune. Souvent je descende de ma voiture, souvent je fais une demi-lieue à pied pour fouiller les villes et les villages, les châteaux et les chaumières, le palais du riche et le taudis du pauvre; car bien des fois j'ai découvert des meubles rares, des armures de prix, des curiosités d'une grande valeur, là où je m'attendais lo moin-; d'en trouver.
— Seigneur cavalier, répondit le pay-an, je suis désolé de la peine que vous avez prise en de-cendant chez moi, mais vous ne trouverez rien ici qui soit digne de fixer votre attention.
— Peut-être avez-vous quelque objet dont vous ignorez l'importance?
— Je ne le pense pa«, monseigneur.
— Voyons toujours, répliqua l'étranger; et, sans attendre d'autre réponse, il entra dans la pièce principale, et se mil à regarder attentivement de tous les côtés.
Tout à coup ses yeux brillèrent, et il s'écria d'une voix triomphante :
— Eh bien ! que vous ai-je dit, mon brave homme? Vous avez là un petit tableau dont je m'arrangerai à merveille.
— Ce tableau n'est pas à vendre, répondit sèchement le vieillard.
— Bien, bien, vous ne savez pas que je suis homme à en donner cinquante piastres s'il le faut.
— Je vous ai dit, seigneur cavalier, que ce tableau n'était pas à vendre.
— Alors, je doublerai la somme.
— C'est inutile.
— Je la triplerai.
— Quand vous voudriez m'acheter cette esquisse au poids de l'or, je ne vous la vendrais pas, monseigneur.
— Ah ! et qu'y a-t-il donc de si précieux dans ce tableau pour que vous mettiez un tel acharnement à le garder?
— Ce tableau, Excellence, est le souvenir d'uu pauvre jeune, homme que je n'ai vu qu'une fois, mais que j'aimerai toute ma vie.
— Son 3ge?
— Il n'avait pas encore vingt ans.
— Sa patrie P
— Naples.
— Son nom?
— Balvatoriello.
— Viens dans mes bras, bon Rosalvo, s'écria l'étranger attendri jusqu'aux larmes; leSalvaloriello que tu aimes tant, c'e i moi. Tu ."i bien que les souhaits m'ont porlé bonheur : Je i ni i le premier peintre de mon siècle, mes tableaux •ont payés au poids de l'or, les cardinaux et les princes se disputent l'honneur d'être admis dans mon atelier. Honneurs, plaisirs, ticie es, j'ai tout ce qu'on aurait pu désirer. La réalité a dépi ■■ me i n ■•■ ; et pourtant, ajouta-i-il en bais ""put la voix, pourtant, si tu savais, mon wjeux Rosalvo, à
quels honteux moyens j'ai dû descendre pour adirer sur moi 1rs regards de la foule, pour saisir dans mes bras ce vain fantôme que nous appelons la gloire, et qui n'est qu'un peu d'air cl de fumée, pour fixer ce bruit vague et passager qui se fait tantôt autour d'un nom, tantôt autour de l'autre; pareil au vent qui souffle tantôt du côté du nord, tantôt dn côté dû midi! Si lu savais tout ce que j'ai tenlé, tout ce que j'ai souffert! Je me suis fait comédien, saltimbanque, billion. Salvator est devenu Coviello. Honle et malédiction sur ce siècle corrompu, sur ces hommes infâmes, sur ces villes maudites !
— Eh quoi! mon enfant, toujours triste, toujours irrité contre tout? Rien ne pourra donc calmer au fond de ton cœur celle bile amère qui fait tourner en fiel tout ce qu'on y verse I
— C'est vrai, reprit l'artiste en souriant, j'allais te réciter une de mes 'atires, sans penser qu'il vaut mieux te la traduire en peinture, puisque tu aimes tant les tableaux. La dernière fois que je suis passé par Sainte-Agalhe, il y a douze ans, je t'ai esquissé une scène des montagnes au milieu desquelles j'avais vécu jusques alors : celte fois que je viens de Rome, je te dessinerai une scène de la cour que je viens de quitter. Alors lu l'es contenté d'une esquisse de Salvaioriello, maintenant tu auras un tableau de Salvator.
— Et il me sera doublement cher, car maintenant j'ai dans ma famille un peintre et un savant. Ne croyez pas que je plaisante, seigneur cavalier: depuis le soir où vous avez dormi sous notre toit, mon plus jeune fils a appris le dessin et la grammaire; et qui sait si un jour il ne pourra copier vos tableaux ou écrire vos Mémoires! En attendant, que dites-vous de la surprise que je vous ai ménagée?
— Je vous ai prévenu, mon hôte, s'écria Salvator; j'ai aussi un fils, moi, et je l'ai appelé Rosalvo.
L'artiste et le paysan s'embrassèrent. Chacun des deux avait été fidèle au souvenir d'une noble et touchante amitié.
Aussitôt Salvator fit signe à un de ses valets, et, ayant demandé sa patelle et ses pinceaux, jeta à larges traits sur la toile l'étrange et merveilleux sujet que vous allez voir. C'est le second ehefd'œnvre de ma collection.
A ces mots, le vieillard de Sainie-Agatbe lira de l'armoire son second tableau richement encadré, érarta son rideau de soie qui le couvrait et me le montra en silence.
C'était la reproduction fidèle, ou plutôt la conception première dn célèbre tableau de la Fortune. La déesse verse de sa corne d'abondance un torrent de mitres, de couronnes, de croix, de pierreries; tamlis que des sénateurs, des cardinaux, des évoques, sous les traits de bêles immondes ou de reptiles venimeux, se disputent ces trésors. Dire tout ce que l'artiste a jeté de verve, d'imagination et d'esprit dans cette vive et mordante allégorie, ce serait une chose impossible. Je me contentai d'assurer mon paysan de Sainte-Agathe qu'il possédait vraiment un chef-d'œuvre.
— Je crois bien, s'écria mon vieillard, c'est le véritable original de Salvator; celui qui est en Angleterre n'est qu'une copie.
— Or donc, pour vous finir mon histoire, airssilôt que l'illustre peintre eut achevé ce tableau, il prit congé de Rosalvo; mais, avant de le quitter, il le lira à l'écart, et tombant à genoux devant lui :
— Mon père, lui dit-il, lorsque j'allais de Naples à Rome, vos souhaits m'ont suivi : mais à présent que je vais de Rome à Naples, il me faut plus que des virnx; car j'ai une mission sainte et belle à remplir, liénissez-moi, mon père! ma patrie m'a renié, je vais me venger de ma patrie! mais en brisant ses fers, en exterminant ses tyrans, en lui rendant la liberté!
— Que Dieu t'accompagne et le protège, mon enfant; mais je crains que les efforts soient inutiles. Les fers sont Irop entrés dans la chair; vous pourrez les secouer peut-être, mais les briser, Jamais!
Hélas' mon pauvre aïeul avait dit vrai. Six mois ne s'étaient pas écoulés après sa dernière entrevue avec l'heureux et brillant Salvator, lorsqu'un soir, à minuit, tandis que les nabitans de Sainte-Agathe étaient plongés dans le plus profond
sommeil, on entendit frapper à la porte de Rosalvo à coups redoublés.
Le vit illard se trouva debout le premier; ses enfans sautèrent sur leurs fusils, les femmes poussèrent un cri d'effroi.
— Qui va là? demanda Rosalvo alarmé.
— C'est moi, Salvator; ouvrez-moi.
La porte s'ouvrit et Rosalvo recula de trois pas devant l'apparition d'un fantôme. Salvator, babillé de noir de la tête aux pieds, les < -neveux hérissés, la barbe en désordre, l'épée nue à la main, se présenta à ses amis de la campagne comme un spectre sonant du tombeau.
— Toutes! fini, dit-il, Naples est retombée plus que jamais sous le joug de ses tyrans. Il s'était trouvé un homme, un pêcheur pour se mettre à notre tète et délivrer son pays. Des traîtres l'ont tué. Fracanzani, mon beau-frère, est mort empoisonné dans sa prison. Aniello Falcone se sauve en France; moi, je retourne à Home pour ne plus revenir; c'est la troisième et dernière fuis que vous me verrez. Je suis le seul qui reste des chevaliers de la Mort.
— Es-tu poursuivi, mon enfant? demanda Rosalvo avec cette même tendresse inquiète, cette même sollicitude paternelle qui ne s'é'aient pas démenties un seul instant.
— Poursuivi? reprit le peintre d'un ion égaré; oui, je le suis par mes idées qui m'accablent, par le chagrin-qoi me ronge, par la fureur qui me tue. Vite, vite, des pinceaux, des couleurs, ou je sens que je vais devenir fou.
Il se promena de long en large dans la chambre, pleura, hurla, s'arracha des poignées de cheveux. Puis, saisissant son pinceau d'une main convulsive, il traça sur la toile le plus affreux carnage qui ait jamais ensanglanté un tableau. Je crois qu'il n'y a pas une bataille au monde qui puisse soutenir la comparaison de ce chef-d'œuvre. Voyez plutôt !
En disant cela, le vieillard, au comble de l'enthousiasme, arrachait son vêtement de brocart à son dernier tableau.
Je ne pus retenir un cri d'admiration. Je n'avais jamais rien vu de plus sub im-i. Ce n'était plus ni un site agreste et sauvage, ni une éblouissante satire; c'était une scène atroce, flagrante, épouvantable de destruction, de mort et de vengeance! Des chevaux nageant dans le sang jusqu'au poitrail; des têtes séparées de leur tronc roulant comme, des boulets refroidis, des blcs-és gémissant, des vainqueurs hurlant, les mourans qui râlent. Je ne pense pas que la réalité soit plus effrayante.
— Eh bien ! que dites-vous de cela, monsieur l'étranger?
— Je dis que vous avez les trois plus beaux Salvator-Rosa qui soient au monde.
— Et moi je disque le dîner est servi, s'écria le pelit paysan en mettant son nez a la porte de l'atelier.
Quand le repas fut fini, repas gai, aimable et cordial s'il en fut, je quittai mes bons amis de Sainte-Agathe, regrettant Jusqu'au fond de mon cœur de ne pouvoir payer royalement leur hospitalité par des chefs-d'œuvre. Tout ce (pie je puis faire ici, c'est de leur cou acrer un souvenir dans ces pages.
Admirable puissance du génie 1 il a sufii du passage d!un grand artiste au milieu d'une pauvre famille île paysans pour y laisser comme une trace lumineuse qui se perpétue à Iravers les siècles.
Quant au petit Salvator que nous avions pris, Jadin et moi, pour un nègre, je l'ai, a mon dernier voyage, retrouvé à Rome, où il m'a l'ail les honneurs de la I-'arucina. I des pen.-ionnaiies les plus distingués du roi de Naples.
noirrn nr. nour.
fcn revenant aSainleAgaihe lel Gotlif, noua apprlmesflne
chose que nous ignorions : c'est que notre conducteur, ayant cru que nous voulions nous en retourner par la route de Bénévent, ce qui allongeait quelque peu notre chemin, nous avait déjà fait faire huit lieues de trop. Nous ne les regrettâmes point, ou plutôt je ne les regrettai point, car, ainsi qu'on l'a vu, Jadin n'avait rien eu à faire dans l'aventure qui venait de m'arriver, et dont je ne complais lui parler qu'à distance convenable, de peur de quelque scène fâcheuse entre lui et son confrère.
Il était lard et nous voulions aller coucher à Caserte, pour visiter le lendemain les deux Capoues. Nous arrivâmes à notre gite vers les sept heures du soir.
Heureusement, ce que nous désirions voir pouvait se voir au c'air de la lune. Caserte est le Versailles napolitain. Bâti par V'anvitelli et commandé par Charles III, ce palais a la prétention d'être le plus grand palais de la terre, ce qui fait que très probablement il en est en même temps le plus triste. Ajoutez que, comme celui de Versailles, il est bâti dans un endroit où ce n'est qu'à force de travaux qu'on a pu lui faire quelques pauvres petits horizons. Il faut, on en conviendra, être bien royalement capricieux, quand on a Naples, Capo di Monte et Résina, pour venir babiter Caserte.
Il est vrai que Caserte a des chasses magnifiques) et que de tout temps, comme nous l'avons dit, les roisdeNap'esont été de grands chasseurs devant Dieu. In des trois parcs, parc fourré, noir, féodal, est encore aujourd'hui fort giboyeux, à ce que l'on assure. Ce beau parc, que nous vîmes à la nuit tombante, etqui n'y perdit certes rien, comme poésie et comme majesté, est flanqué d'un autre parc, bien peigné, bien soigné, bien frisé à la manière de celui de Versailles, avec une cascade assez belle qui tombe d'un sombre rocher qui me parait être né sur place, ce qui arrive rarement aux rochers des jardins anglais, et une foule de statues représentant Diane, ses nymphes et le malheureux Actéon, d'indiscrète mémoire, déjà à moitié changé en cerf. Ce parc luimême est voisin d'un jardin anglais, aveegrottes, ruisseaux, ponts chinois, chaumières, serres et magnolias.
Nous soupàmes et nous couchâmes à Caserte, fort bien même, consignons-le en l'honneur de l'aubergiste, cela n'arrive pas souvent sur la route de Naples à Rome; il est vrai que je me trompe et que Caserte, placée en dehors des grands chemins, n'est sur aucune route.
Le lendemain matin, un cicérone, où n'y a-t-il pas de cicérone en Italie? nous proposa d'aller voir la magnifique filature de San-Lucio. J'ai peu d'enthousiasme en général pour visiter les établissemens industriels ■. les directeurs de ces sortes d'établissemcns sont presque toujours féroces; une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous font pas grâce d'un métier, ils ne vous épargnent pas un til de soie. Aussi nous serions-nous privés de la magnifique filature, si je ne m'étais point rappelé que San-Lucio était la fameuse colonie du roi Ferdinand : car le roi Ferdinand était non-seulement un grand chasseur devant Dieu, mais aussi un grand pécheur devant les hommes; or, de son temps, il avait, pour le plaisir de ses yeux sans doute, rassemblé dans cette filature, qu'il avait fondre avec une bonté toute paternelle, les plus belles filles des environs; ces filles étaient fort reconnaissantes à leur fondateur, ci lui prouvaient leur reconnaissance de toutes les manières. Enfui, le roi Ferdinand Fut si paternel et ! belles tilles si reconnaissantes, qu'il résulta de ce double échange desentimens vertueux tome une population de petits Bleurs ei de petites Rieuses qui obtinrent de leur royal protecteur une espèce de constitution beaucoup plus libérale que celle de 1830 : un des articles de cette constitution porte que les garçons seronl exempts de toul service militaire, el que les tilles amont chacune 500 fr. de dot; aussi les mariages abondent-ils à San-Lucio.
A onze heures du matin nous quittâmes Caserte, el nous nous diri i i l'ancienne Capoue.
Hélas ; Capoue i si de nos |ours un de ci s noms menteurs comme nous en onl tant légués les mi Rome ; cept ndanl II fsul le dire, aux mini s qui exislenl ence élail celle qui, selon Tltc-Live, fut le tombeau de la gloiro
d'Annibal. Capoue, celte ville de laCampanic dont la civilisation étrusque avait de cinq cents ans devancé la civilisalion de Rome, et que Rome, la grande jaleuseuse de toutes les gloires, traita comme Cartilage, avait un magnifique amphithéâtre dont on peut encore admirer les ruines; car ce fut Capoue, la ville civilisée par excellence, qui inventa les combats de gladiateurs. Lïoù venait ceite férocité instinctive aux féroces habitans de la Campanie? de l'excès des voluptés mêmes. Quand on est blasé sur les plaisirs doux et bumains, il faut bien inventer d'autres plaisirs cruels et sanglans. Cicéron, qui, en sa qualité d'avocat, n'était jamais embarrassé de répondre par un paradoxe ou par une antithèse à une question quelconque, dit que c'était la fertiliié du sol qui faisait la férocité des habitans. En tous cas, les Romains se chargèrent de faire oublier par des cruautés plus grandes toutes les cruautés qu'avaient pu commettre les Campaniens. Capoue, prise par eux, fut livrée au pillage, un peu démolie et beaucoup brûlée ; ses habitans, réduits en esclavage, furent vendus a l'encan sur ses places publiques; enfin, ses séna teurs furent battus de verges et décapités. Il est vrai, à ce que dit le doux et bon Cicéron, (pie c'était une action commandée par la prudence, et non par l'amour du sang: — Aon crudelilate, sed consilio. — Ajoutons qu'un des reproches de mollesse que tirent les Romains aux Capouans fut d'avoir inventé le velarium, grande toile suspendue au dessus des cirques et des théâtres pour garantir les spectateurs du soleil ; il est vrai que les Romains, ^apercevant bientôt à leur tour que mieux valait être à l'ombre qu'au soleil, adoptèrent le susdit velarium, si fort reproché à ces pauvres Campaniens.— Voir Suétone, article Néron.
Il y a un souvenir qu'éveille encore tout naturellement Capoue: c'est celui d'Annibal. On trouve de p;ir le monde historique une malheureuse phrase de Florus, qui dit, à pro pos du héros de Cannes, de la Trebbia et de Thrasimène: tum tictoria posset uli, frui maluit ; c'est-à-dire : Lorsqu'il pouvait user de sa victoire, il aima mieux en jouir. C'est un fort joli concetti antique, nous n'en disconvenons pas ; mais, nous en sommes bien sûr, son auteur, en l'écrivant, ne comprenait pas toute la portée qu'il devait avoir. En effet, ce ma'heureux concetti a été pour Annibal ce que les deux fameuses chansons de M. de la Palisse et de M. de Marlborougb ont été pour les deux grands capitaines de ce nom. Annibal, accusé de s'être endormi dans les délices, a été déshonoré à tout jamais.
Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, ce sont les attaques de nos professeurs de collège contre le fils d'Amilcar, à l'endroit de cette malheureuse Capoue; comme ils traitent ce fainéant d'Annibal ; comme ils méprisent ce pauvre héros; comme à sa place ils auraient marché sur Rome; comme ils auraient pris Rome; comme ils auraient fait disparaître Rome de la surface de la terre ! Il n'y a pas jusqu'à mon pauvre précepteur, un bon et excellent abbé, qui, à part les férules qu'il nous donnait, n'aurait pas voulu faire de mal à un enfant, oui n'eu! établi son plan de campagne pour marcher sur Rome. Quand nous en étions à ce malheureux e de Florus, il lirait son plan de sa bibliothèque, l'élenda t sur noire table d'étude, faisait un compas de ses deux doigta, et nous montrait comme c'était chose facile que de B'emparer de la ville éternelle. Ah ! s'il eût été à la place d'Annibal !
Il est vrai qu'il y a un attire abbé, et celui-là s'appelle l'abbé de Monlesquiou, qui prétend qu' Annibal n'a faitqj'une halte de quelques jours pour reposer son armée, fatiguée par une marche de huit cents lieues et par trois victoires successives, ce qui équivaut presque à une défaite. Il est vrai encore qu'il y a d'autres esprits intelligeiis qui ont été cherchera Carihage même le secret de la temporisation d'Annibal, et qui ont vu que là, comme partout, il y avait de petits rhéteurs qui faisaient la guerre au grand général; des robes qui morl ênaien la cuiras e, des plumes qui calomniaient l'épée. Annibal demandait des secours a cor et à cri. Rome était pi rdue, dl ait-il, l Italie étail a lui r\ on lui envoyait
des secours. Mais on lui répondait, ou plljlôl les rhéteurs lépondaientà ses messages, car à lui ils n'eussent, sdou toute
probabilité, pas osé répondre; les rhéteurs répondaient donc: (i Ou Annibal est vainqueur, ou Annibal est vaincu. S'il est vainqueur, il est inutile de lui envoyer des secours ; s'il est vaincu, il faut le rappeler. »
C'est à peu près ce que l'on répondait à Bonaparte quand, lui aussi, s'endormait dans les délires du Caire, où il avait à lutter contre une insurrection tous les huit jours, et contre la peste deux fois par an. Mais Bonaparte avait affaire au directoire français et non au sénat carthaginois. Bonaparte répondit en traversant, lui troisième, la Méditerranée, et en venant faire le 18 brumaire.
Il y a encore, il faut le dire, entre ces deux opinions qui divisent en deux cette grande question historique, de savoir si Annibal est resté des mois à Capoue ou s'il n'y a fait qu'une halte de quelques jours, une troisième opinion qui prétend qu'Annibal n y a jamais mis le pied.
Cette opinion pourrait bien être la vraie.
Cela me rappelle que les Romains, les incrédules s'entend disent qu'il y a deux hommes qui ne sont jamais venus à Home. Ces deux hommes, selon eux, sont l'apôtre saint Pierre et le président Dupaty.
Comme nous eussions fort mal dîné, et que, selon toute probabilité, nous n'eussions pas dormi du tout dans la ville des délices, nous partîmes, après avoir visité l'amphithéâtre et les quelques ruines qui l'entourent, pour la moderne Capoue.
La moderne Capoue est une fort jolie ville, selon Vauban, Monleculli et Follard ; elle est murail ée, bastionnée et poternée, elle a des lunes, des demi-lunes, des chemins de ronde, tout cela donnant sur un beau paysage, avec un horizon de montagnes d'un côté, et la mer de 1 autre. Au reste, peu de choses à voir, excepté la cathédrale, soutenue presque entièrement par des colonnes enlevées à l'ancien amphithéâtre.
En sortant de Capoue, nous rencontrâmes un premier fleuve, que je crois être le Voliurne : pardon, messieurs les savans, si je me trompe, je n'ai sous les >eux ni mes albums qui sont à Florence, ni mes cartes qui sont rue du Gazomètre, et que je serais obligé d'y aller chercher, ce qui n'en vaut la peine ; et un second fleuve qui est ù coup sûr le Garigliano, c'est-à-dire l'ancien Liris
Nous traversâmes ce fleuve poétique de la façon la moins poétique de la terre On nous mit, nous, nos chevaux et notre voiture, dans un bac, et on nous lit filer le long d'une corde, si bien que nous nous trouvâmes de l'autre côté au bout de cinq minutes. Notre passeur, au reste, étail désolé; on méditait un pont en fil de fer, — un pont en fil de fer sur le Liris !
Pourquoi pas? on va bien du Pirée à Athènes en omnibus ; et l'on remonte bien l'Euphrale en bateau à vapeur.
Au reste, c'est, on se le rappelle, sur les bords du Garigliano que notre armée lut défaite par Gonzalve, ce qui lait que Brantôme, redevenant Français un instant, après avoir pass*1, il y a trois cents ans le Liris, au même endroit où nous venons de le passer nous-mêmes, s'écrie : *
« Hélas ! j'ai veu ces lieux là dernier, et mesme le Gariglian, et c'estait maie tard, à soleil couchant, que les ombres et les masnes commencent à se parois tre comme fantosmes, pluslôt qu'aux autres heures du jour, où il nie semhloit (pie les asmes généreuses de ces braves François là morts s'esie- Voicnt sur la terre et me parloient, et quasi me répondoient sur les plaintes que je leur faisais de leur combat et de leur mort. »
Nous touchions à la voie Appienne, la plus belle des voies anliqiTcs, celle sur laquelle les Romains, qui avaient quelque prescience de l'endroit où ils mouraient, ordonnaient do placer leurs tombeaux. Elle existait du temps de la république César, Auguste, Ycspasicn, Domitien, Nerva, Trajan et Théodoric la réparèrent successivement.
Arrivés où nous nous trouvions, elle s'élançait vers Béin'veni, et s'en allait mourir à Urindes : ce fui celle roule qu'Horace suivit dans son poétique voyage.
Nous traversions les souvenirs antiques, marchant en plein sur l'histoire et sur la fable, coudoyant à chaque pas Tacite cl Horace. Notre postillon (un postillon romain ou napolitain
pourrait parfaitement être reçu, soit dit en passant, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres) nous apprit que quelques ruines, sur lesquelles nous allions sautillant de décombres en décombres, étaient l'ancienne Minturnes.
— Ainsi, les marais que l'on aperçoit d'ici '?... demandai-je en étendant le bras dans la direction de la route de San- Germano.
— Sont cpux où se cacha Marius, répondit mon postillon. Je lui donnai deux pauli.
C'est au même endroit à peu près où Marins se cacha que Ciréron fut tué et Conradin trahi.
Nous avons raconté ailleurs comment l'orateur antique et le jeune héros du moyen-âge étaient morts.
Nous allâmes diner à Mola ; on nous conduisit dans une grande salle dont toutes les fenêtres étaient fermées pour maintenir la fraîi heur de l'air; puis tout à coup, comme étendus dans de bonnes chaises nous nous éventions avec nos mouchoirs, le garçon ouvrit une de ces fenêtres.
Il est impossible d'exprimer la ma;;ie du paysage que celle espèce de lanterne magique venait de dévoiler à nos yeux. Nous plongions sur ce golfe si ca me qu'il semblait un miroir d'azur, et de l'autre côté, s'avançant jusqu'à l'extrémité du promontoire, nous apercevions Gaë:e, Gaële, célèbre par ses vergprs d'orangers, ses deux sièges soutenus, l'un en 1501, l'autre en ISOG, et surtout par ses femmes blondes.
C'est une fille de Gaëie qui servit de modèle au Tasse poulie portrait d'Armide.
Pardon, nous oublions encore une des célébrités de Gaéte. C'est sur son rivage que Scipion et Lélius s'amusaient à faire des ricochets, comme plus tard Auguste s'amusait à jouer aux noix avec les petits polissons de Rome.
Après le diner, nous allâmes faire une promenade jusqu'à Caslellone de Gaëte, l'ancienne Formies, dont une portion des murs, plus une porte, existent encore. C'est entre ces deux bourgs qu'était située une des villas de Cicéron; c'est de cette villa qu'il fuyait, caché dans sa litière, lorsqu'il fut rejoint par le tribun Popilius, dont il avait été l'avocat, qui lui coupa la tête el les mains, en manière de reconnaissance; il e*t probable que si Popilius a eu pendant le reste de sa vie quelque autre procès, le tribunal aura été forcé de lui nommer un défenseur d'office.
L'emplacement où était, selon toutes les probabilités, située celte villa, fait partie aujourd'hui de la propriété du prince de Caposele.
Une autre tradition veut qu'une source qui coule dans la même propriété soit la fameuse fontaine Artacia, près de laquelle Ulysse rencontra la fille d'Antiphalc, roi des Lestiiguns, laquelle allait, comme une simple mortelle, y puiser une cruche d'eau.
La vi iture nous suivait par derrière ; nous n'eûmes donc qu'à nous y réinstaller, lorsque nous eù:i es vu tout ce que nous voulions voir, et nous repartîmes; une demi-heure après nous étions à Ylry pairie du fameux Fra Diavolo, si célèbre en Campanie, ci surtout à l'Opéra-Comique.
Fra Diavolo était un brave homme de curé disant son bréviaire comme un auire, confessant lant bien que mal les voleurs des environs, qui venaient lui conter leurs petites peccadilles, et dont il se faisait des amis en ne les abîmant pas Irop de pénitences, lorsqu'un beau matin, quand il fut question de Joseph Napoléon roi de Naples, l'envie lui prit de s'opposer à cette nomination En conséqui nce, sans changer de costume, il passa une paire, de pistolets à sa ceinture, pendit un sabre par dessus sa soutane, prit une carabine qu'il avait trouvée dans le presbytère cl qui lui venait de son prédécesseur, et, faisant appel à ses ouailles, au nombre desquelles, connue nous l'avons dit, était bon nombre de brigands, il se mit en campagne, gardant les délités de Fotuli, et égorgeant tous les Français isolés qui y passaient. Ces exploits tirent bientôt si grand bruit, que l'écho en alla retentir à Palet me, ou étalent à cette époque Ferdinand et Caroline ; leurs augustes majestés invitèrent alors Pra Diavolo à les aller voir, et, comme il se hâta des' rendre à celle gracieuse invitation, elles lui conférèrent le grade de capitaine. Fra Diavolo revint à Ytry investi de celle nouvelle dignité*
mais cette nouvelle dignité ne lui porta point bonheur. Masséna, après avoir pris Gaëte, ordonna une haltue généi de dans les environs : Fra Diavolo fut pris avec deux cents hommes de sa bande à peu près; ses deux cents compagnons furent incontinent pendusaux arbres de la roule. Mais comme les Napolitains niaient que Fra Diavolo, qui selon leur opinion, à eux, opinion que justifie le nom qu'ils lui avaient donné de frère Diable, avait mille ressources de magie à son service ; comme les Napolitains, dis-je, niaient que Fra Diavolo eût été assez imprudent pour se laisser prendre, on conduisit l'ex-curé à Naples, on le promena pendant trois jours dans les rues rie la capitale, après quoi on lui trancha la tête sur la place du Marché-Neuf.
Tout cela ne Gt point que, pendant tout le règne de Joseph et de Murât, les esprits forts ne niassent la mort de Fra Diavolo.
Qu'une illustration moderne ne nous fasse point perdre de vue un souvenir antique Ytry est l'ancienne Urbs Àlamurrarum d'Horace; c'est là que Muréna lui prêta sa maison et Capiton sa cuisine :
Murœna prœbente domum, Capitone culinam.
Nous nous arrêtâmes à Ylry. Je me rappelais la nuit qu'à mon premier voyage j'avais passée à Terracine, nuit terrible parmi les terribles nuits que j'ai subies en Italie. Je me rappelais ces malneureux lits recouverts de serge verte, dans lesquels nous nous étions tournés et retournés six heures, sans pouvoir arriver à fermer l'œil une seule minute. Il est vrai que, l'esprit exalté par la menace éternelle d'un seul et même danger, j'avais, à force de chercher, trouvé un costume de nuit qui me mettait à peu près à l'abri des puces : c'était un pantalon à pied aux coutures serrées et pressant la taille, une chemise qui s'ouvrait juste pour laisser passer la tête, et qui se refermait hermétiquement au col, enfin, des gants sur lesquels se boutonnaient des manchettes : moyennant cette précaution, le visage, seul restai! exposé, et j'ai remarqué que la puce, comme le lion, respecte le visage de l'homme. Restait, il est vrai, la punaise qui ne respecte rien; mais, au lieu de deux races ennemies, ce n'était plus qu'une seule à combattre.
Encore une fois, défiez-vous, non pas des fièvres des marais Pontins que tout le monde vous signale, mais de leurs puces et de leurs punaises dont personne ne parle.
Le lendemain matin, nous nous abordâmes, Jadin et moi, en disant que nous aurions aussi bien fait de coucher à Terracine.
A l'une des descentes de la route de Fnndi, notre postillon s'arrêta et nous raconta que nous étions juste a l'endroit où le fameux poète français Esménard s'élait tué en tombant de voiture.
En général, les Italiens ne nous abîment pas de louanges; on peut même dire que, dans leur étroit patriotisme, patriotisme de clocher, deri ier reste de l'orgueil des petites républiques, ils sont presque toujours injustes pour les autres nations; mais comme toute curiosité vaut une rétribution quelconque, el (pie cette rétribution est variable selon le plus ou le moins d'intérêt que présente la susdite curiosité, notre postillon avait pensé que la curiosité el par conséquent la rétribution seraient plus grandes, s'il lapait d'Esménard un poète de premier ordre.
La ville de Fondi, que saint Thomas choisit pour y établir une classe, et dans laquelle il lit ;e miracle d'horticulture i'e planter par la tête un oranger qui prit racine et qu'on montre encore, est aujourd'hui un pauvre et bien misérable bourg. Le fameux corsaire Barberousse, qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur Barl erousse, le souverain des le gendes rhénanes, furieux de n'avoir pu enlever la belle Julie Gonzaga , vruve de Vespasien Colonne el comtesse de Fomli, dont il complaît raiM cadeau à Soliman II, brûla la ville. Depuis ce temps-là la pauvre cité n'a pu se remettre iccidénl, el la main de feu du terrible pirate est encore empreinte sur la ville moderne.
Deux heures après nous étions à Terracine.
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
Terracine est bien encore, on venant de Nnnles surtout, l'éclatante Axur dont parle Horace :
Imposîtum saxis latè candcnlibus Anxur,
avec son gigantesque rocher qui fut sa base de toutes les époques, et les restes de son palais de Théodoric, qui ne la couronne que depuis le cinquième siècle seulement. Comme il n'était que midi, et que j'avais quelques recherches à faire à Terracine, nous nous arrêtâmes .1 l'auberge où nous nons étions arrêtés en venant, la seule au resie qui soit, je crois, dans toute la ville.
Dix minutes après notre arrivée, nous étions déjà en route, Jadin pour gravir la montagne couverte de ses ruines gothiques, et moi pour courir au bord de la mer, où l'on retrouve encore des vestiges du port, qui, selon toute probabilité, remonte au temps de la république.
En revenant, j'entrai dans la cathédrale. Quelques belles colonnes de marbre blanc qui viennent d'un temple d'Apollon la rendent assez remarquable.
En entrant h l'hôtel, j'avais demandé s'il n'existait pas quelque histoire deMastrilla. On n'a peut-être pas oublié le nom de ce fameux bandit, que Padre Rocco appela si heureusement à son secours, à propos de l'éclairage de Naples, et de cette fameuse histoire de saint Joseph que l'on nous a tant reprochée.
L'histoire de Mastrilla se trouvait renfermée dans une espèce de complainte à peu près intraduisible , que l'on me procura à grand'peine, mais dont à la honte de mon imagination, je 1 avoue, je ne pus rien tirer.
Alors force me fut de me borner aux traditions orales, et de me mettre en quêie des rapsodes, qui pouvaient , fragment par fragment , me raconter l'Iliade de cet autre Achille.
Les rapsodes me tinrent jusqu'à sept heures du soir à me conter des rapsodies qui n'étaient que les différais couplets de la complainte, séparés au lieu d'être réunis.
Nous avions passé notre journée à la recherche de l'insaisissable Mastrilla. La journée était perdue, ce qui n'était pas un grand malheur; mais ce qui compliquait notre sit»aiou, c'est qu'il fallait ou passer la nuit à Terracine, et l'on sait quelle terreur nous inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant l'obscurité. En restant à Terracine, nous étions sûrs d'être dévorés par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins, nous risquions d'être dévalisés par les voleurs. Nous "balança mes un instant, puis nous nous décidâmes à traverser les marais Pontins.
Nous fîmes me;tre les chevaux, à huit heures du soir; il faisait un clair de lune magnifique : nous chargeâmes nos fusils, nous montâmes, Jadin e moi, sur le siège de la voiture, et nous partîmes d'un assez bon train.
Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque aussitôt le pays prend un caractère de tristesse particulière, que ne contribuent pas peu sans doute à lui donner, a rjf yei tgeurs, la crainte de la fièvre, qu'on
y rencontre certainement , el celle des voleurs, qui vous y attendent p m être. La route, tracée au beau travers du pays, s'étend par une ligne parfaitement droite, qu'accompagnent (i ■ i haq te côté un canal de tiné u l'écoulement des eaux. ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant pu-, du nivea i de la mer, ne peuveni s'écouler dans la Méditerranée. Au delà du canal est un terrain mouvant et planté d
Ceiie vaste solitude, où Mine comptait autrefois Jusqu'à vin i trois villes, n offre pa i aujourd but, i pari les relais de poste n i allon. Comme dan i le i M in mine i,lS-
re dévorante nierait, en moins d'une année, l'imprudent qui oserait s'y livr. Les voleurs qui l'exploitent ne fonl eux-mêmes qu'y passer, et, aussitôt leurs expé di lions Unies, ils se retirent dans les montagnes de Plperno, leur véritable domicile.
A m is avancions, le pays prenait un carat 1ère
de plus eu plus un ain'i.liipie ; el eiiniiue si nos ehesaux el
notre postillon eussent partagé l'inquiétude que sa mauvaise
réputation pouvait inspirer, ils redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups.
Après une heure et demie à peu près, nous aperçûmes a notre droite un grand feu qui jetail une lueur d Incendie a cent pas autour de lui; ce ne pouvait être des voleurs, car, par celle imprudence, ils se fussent dénoncés eux-mêmes : nous demandâmes à notre postillon ce que c'était que ce feu; il nous répondit que c'était le relais de poste.
En effet, à mesure que nous avancions, nous apercevions a la lueur de la flamme une espère de masure, et adossés aux murailles de celte masure, éclairés par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles et enveloppés de leurs manteaux. A notre approche el au bruit du fouet de notre postillon, deux se détachèrent du groupe, et montant eux-mêmes i cheval, ils prirent en main une espèce de lance et disparurent. Les autres continuèrent à se chauffer.
Arrivé en face du hangar, notre postillon s'arrêta, et, à peine arrêté, détela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la bonne main qui en était l'accompagnement obligé, et, sautant sur un de ses deux chevaux aussitôt qu'il les eut reçus, il tourna bride et repartit au galop. Au reste, ses chevaux étaient si bien habitués à ce retour précipité qu'il n'eut pas même besoin d employer le fouet comme il avait fait en venant : on eût dit que ces animaux, partageant les inquiétudes de l'homme, avaient hâte de fuir ces contrées méphitiques el cet air pestilentiel.
Cependant nous étions restés au milieu de la route avec notre voilure dételée; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupède, comme pas un seul de ces bipèdes grelolans et accroupis autour du feu ne bougeait de sa place, je me décidai, voyant qu'ils ne venaient pas à moi, à aller â eux. En conséquence , je descendis de mon siège, je jelai mon fusil en bandoulière sur mon épaule et je m'avançai vers la masure.
Ils me laissèrent approcher sans faire un mouvement.
En m'approchant je les regardais : ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des spectres.
Ces malheureux, avec leur teint hâve, leurs membres frissonnans, leurs dents qui se choquaient , étaient hideux à voir; le mieux portant des quatre eût pu poser pour une effrayante statue de la Fièvre.
Je les considérai un instant, oubliant pourquoi je m'étais approché d'eux ; puis, par un retour égoïste sur moi-même, je pensai que j'étais moi-même au milieu de ces marais dont les émanaions les avaient faits lels qu'ils étaient.
— Et les chevaux? demandai-ie.
— Ecoutez, me répondit l'un d'eux, les voilà.
En effet, on entendait un piéiinemenl qui allait se rapprochant, puis un hennissement sauvage, puis, mêlés à ce bruit confus, des jurcniens et des blasphèmes.
Bientôt les hommes qui s'étaient éloignés avec des lances reparurent chassant devant eux une douzaine de pelils ehe- ' vaux, ardens, sauvages, fougueux, et qui semblaient souffler la tlaiiime par les naseaux.
Aussitôt les quatre fiévreux se levèrent, se jetèrent au milieu du tniupeau étrange, saisirent chacun un cheval parla longe qu'il (rainait, lui passèrent, ma gré sa résistance, un misérable harnais , et, lotit en me criant : » Remontez, remontez, » poussèrent l'attelage récalcitrant vers la voilure.
Je compris qu'il n'y avait pas d'observations à faire, et (pie dans les marais Pontins cela devait se passer ainsi. Je remontai donc vivcmenl sur mon siège, el Je repris ma place
prés de Jadin.
— Ah ça ! me dit Jadin, où allons-nous' Au sabbat ?
— Cela m'en a tout l'air, répondis je. En tout cas, c'est curieux.
— Ouf, e'est curieux, dit-il, m lis ce n'est point rassurant. En effet, il se passait une terrible lutte entre les hommes
et les chevaux : les chevaux hennissaient , ruaient, mordaient ; les hommes criaient, rrapp tient blasphémaient ; les
chevaux essayaient, p:ir des écattS qui (''braillaient la voiture, de cai er les cord ■ qui leur servaient de traits ; les bon mes rcsserralenl les nœuds de ces cordes , toul en posant Slll' le dOfl de ''eux de C6S déiilMIls ilrs e.neces (le selles.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CORHIC.OLO.
Enfin, quand les selles furent posées, tandis que deux hommes maintenaient les chevaux de devant, deux autres sautèrent sur les chevaux s liés, puis ils crièrent : Laissez aller I puis nous nous sentîmes emportés comme par un attelage fantastique, tandis que de chaque côté de la route les deux hommes à cheval nous suivaient, criant un fouet à la main, et joignant les ges'es aux cris pour maintenir nos coursiers dans le milieu de la rouie, dont ils voulaient s'écarter sans ces^c, et les empêcher d'aller s'abîmer avec, notre voiture dans un des canaux qui bordaient chaque côté du chemin.
Cela dura dix minutes ainsi ; puis, les dix minutes écoulées, comme nos chevaux étaient lancés, nos escorteurs nous abandonnèrent, et, sortis un instant, par une crise, de leur apathie, s'en retournèrent attendre d'autres voyageurs, en tremblant la lièvre devant leur feu.
Quand nous pûmes un peu respirer, nous regardâmes autour de nous : nous traversions de grand- roseaux tout peuplés de bullles qui, réveillés par le bruit que nous faisions, écariaient bruyamment ces joncs gigantesques pour nous regarder passer; puis; effrarés a notre approche, se reculaienl en soufflant bruyamment. De temps en temps de grands oiseaux de marais, comme des hérons ou des hutors, se levaient en jetant un cri de lerreur, ei s'éloignaient rapidement, traçant une ligne droite, ei se perdant dans l'obscdriié: enfin, de lemps en-temps, des animaux, dont je ne pouvais reconnaître la forme, traversaient la rouie, parfois isolés, parfois par bandes J appris au relais que c'étaient des sangliers.
Nous arrivâmes ainsi en moins d'une heure et demie au second relais. La la même scène se renouvela : même feu, hommes semblables, pareils chevaux ; après une de > i heure d'aticnie, nous repartîmes comme emportés par un tourbillon.
Nous fîmes trois relais de la même manière ; puis, au bout du quatrième, nous aperçûmes une ville: c'était \elletri.
Les fameux marais Ponlins étaient traversés, et celte fois en ore sans rencontrer de voleurs : décidément les voleurs étaient passés pour nous à l'état de mythes.
Sans nous consulter, nos pos'illons s'arrêtèrent, il la porle d'une auberge, au lieu de s'arrêter à la porie de la poste. Comme la susdite locanda ne paraissait pas trop misérable, je ne leur en voulus pas de la méprise; nous descendîmes, et nous demandâmes deux chambres pour le soir, et un bon déjeuner, s'il était possible, pour le lendemain.
Trois choses nous faisaient prendre en paiience notre station a Vcllelri. Je méditais pour le lendemain une excursion a Cori, l'ancienne Cora, et a Monte-Circello, l'ex-cap de Circé; tandis que Jadin, adiré par un autre but, m'avait déjà déclaré qu'il demeurerait surplace pour faire quelque portrait de femmes; on sait que les femmes de Velleiri passent pour les plus belles femmes (i).
Vcllelri est la patrie, non pas d'Auguste, mais de ses ancêtres ; son père y était banquier (lisez usurier): les banquiers romains prêtaient à 2H pour 100, c'est à 20 pour li)0 que César avait fait pour cinquante-deux millions de dettes. Elle n'offre de remarquable, comme monument, (pic le bel escalier de marbre de l'Ancien palais Laneelloti, bâti par Luighi-le-Vieux.
Cori, plus heureuse que sa voisine, possède encore deux temples, élevés l'un a Castor et l'ol ux, l'autre à Hercule; du premier il ne reste que les colonnes et l'inscription qui atteste qu'il était consacré aux lils de Jupiter et de Léda : le second, élevé sous Claude, est parfaitement conservé, et on le regarde, merveilleusement posé qu'il esl d'ailleurs sur une
(i) Velletri, c'est l'Arles de l'Italie. Rapha SI, passant un jour à Velletri, vil une mèro qnl tenait un enfant dans ses bras: la beauté de ii mère el de l'enfant exalta le peintre i> un tel point, qu'il 1rs |iri:i île ne p;is bouger, et qu'a défaut de papier el de crayon il prit un osorceau de craie et traça sur le fond d'un tonneau l'eaquisM île in Madone s la Si - loi i,
De Ui, In forme circulaire de cet admirable tableau, un des chefs-d'œuvre du palais l'illi a Florence.
base de granit entièrement isolée, comme un des plus complet modèles de l'ordre dorique grec.
Quant à Monte-Circello, c'est, comme l'indique son norv., 1 antiquerésidence de la fille du Soleil. Ce fut sur cette montagne, jadis baignée par la mer et qu'on appelait, comme nous l'avons dit, le cap Circé, que parvint Ulysse, lorsqu'après avoir échappé au cyclope Polyphême et au Lestrigon Anliphate, il aborda sur une terre inconnue, et, montant sur un cap élevé, ne vit devant lui qu'une île et une mer sans fin : Vile était perdue au milieu des flots; puis à travers les buissons i! les forêts sortaient de la terre des tourbillons de fumée.
Je suis monté sur le cap, j'ai cherché l'île volcanique el je n'ai rien aperçu ; mais peut-être aussi ai-je moins bonne vue qu'Ulysse.
Mais ce que j'ai découvert, par exemple, ce sont d'immenses troupeaux de porcs, bien autrement nobles que les cochons de M. dcRohan, puisque, selon toute probabilité, ils descendent de ers imprudens compagnons d'Ulysse, qui, attirés par 1» bruit de la navette et par l'harmonie des instrumens, entrèrent dans le palais de la fille du Soleil malgré les o nseils d'Euriloque, qui revint seul aux vaisseaux pour annoncer a leur chef la disparition de ses vingt soldats.
Or, comme je disais, y a-t-il beaucoup de noblesse qui puisse le disputer a celle des cochons de Monte-Circello, dont les ancêtres ont été chantés par Homère?
Dans la montagne est encore une grotle, appelée Gro'ta délia Ma/ia, ou grotte de la Magicienne : c'est le seul souvenir que Circé ait laissé dans le pays. Quant à son splendide palais de marbre, il est bien entendu qu'il n'en reste pas plus de trace que de celui d'Armide.
Nous revînmes assez lard à Velletri ; et, comme rien ne nous pressait, que nous n'avions pas été irop mécontens de l'auberge, nous résolûmes d'y passer la soirée. Jadin y était resté dans l'intention de faire un portrait de femme, il avait fait deux paysages. L'homme propose, Dieu dispose.
Le lendemain, nous nous remîmes en route vers les neuf heures du matin, nous arrêtant un instant a Genzauo pour boire de son vin, qui a une certaine réputation, un instant à l'Arricciapour voir le palais Chigi et l'Eglise de la ville, deux des ouvrages les plus remarquables du Bernin.
Enfin, à deux heures, nous arrivâmes à Albano. C'est à Albano que les riches Romains qui craignent la malaria vont passer l'été; à partir de la porte de Rome, en elïei, la roule monte jusqu'à Albano ; et, comme on le sait, hôte des plaines et des marais, la fièvre n'atteint jamais une certaine hauteur.
Dix ciceroni nous attendaient à la descente de notre voiture pour nous faire voir de force le tombeau d'Ascagne et celui des Horaces et des Curiaces. Nous ne donnerons pas aux savans iialiens le plaisir de nous voir nous enferrer dans une discussion archéologique à l'endroit de ces deux monuniens. Nous avons dit tout ce que nous avions à dire la dessus à piopos de la grande mosaïque de Pompéïa, à qui Di"u fasse paix.
En sortant d'Albano, on aperçoit Rome à quatre lieues de dislance; ces quatre lieues se l'ont vite, le chemin, comme nous l'avons dit, allant toujours en descendant. Aussi, une heure après noire départ d Albano, nous entrions dans la ville éternelle, que nous avions quittée quatre mois auparavant.
Je n'avais plus rien à voir dans la ville éternelle que le rcprésentanl étern»] de noire religion, le vicaire du Christ, le
successeur de saini Pierre. Depuis que j'élais en Italie, j'entendais parler de Grégoire XVI comme d'un des plus nobles et (1rs plus saints caractères qui eussent encore illustré la papauté, et ce concert général d'éloges me donnait une plus ardente envie de me prosterner à ses pieds.
Aussi, le lendemain, dés que l'heure d être reçu fut arrivée, me présentai je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi une audience a Sa Sainteté : M. de Tallenay me répondit qu'il allait a l'instant même transmettre ma demande au cardinal Fieschi ; mais en même temps il me prévint que, comme l'audience ne me ferait jamais accordée que trois on quatre jours après la réception de ma demande, je pouvais, si j'avais quelque course a faire soit dans Rome, soit dans les environs, profiter de ce petit retard.
Cela m'allaita merveille. A. mon premier passage, j'avais visité toute la campagne orientale de Rome : Tivoli, Frascati,Souhiaco et Pal.sirine; mais je n'avais point vu Civitta- Vecchia; Civiiia-Vecchia, au reste, où il n'y aurait rien à voir, si Civitta-Vecehia n'avait point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer le fameux Gasparone.
En effet, je vous ai bien raconté des histoires de bandits, n'est-ce pas? je vous ai tour à tour parlé du Sicilien Pascal Bruno, du Calabrais Mario Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de grands c emins aux charmantes manières, aux gants jaunes et a l'habit taillé par H.umann
Eh bien ! tous ces bandits-là ne sont rien près de Gasparone. Il y a plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Kove, prenez Pietro Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, saiisfait de la somme, s'en alla vivre honnêtement en Dalmatie, faisant de la la nique a la p d.ce romaine; prenez Giuseppe Maslrilla, cet incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien voler à personne, vola son âme au diable; prenez Gobertineo, le fameux Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens, mais dont le no-m e*t au bord du Tibre l'égal des plus g-ands noms; Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont six enfans, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint le nombre de mille corn : e il en avait fait vœu a saint Antoine, et qui, au moment de la mort, craignait d'être damne surtout pour n'avoir pa-. accompli son vœu; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son père comme OEdipe, sa mère comme "reste, son fi ère comme Romulus, et sa sœur comme Horace : prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese, les Mezza Pinta ; et ils n'iront pus au gi nou de Gasparone. Quant a Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur ù la liitéralure, il va sans dire que, comme meurtrier et comme poète, il n'est pas même digiede dénouer les cordons du soulier gauche de son illustre confrère.
On comprend que je ne pouvais pas aller h Rome et passer par c h iéquent a douze lieues de Civitta-Vecehia sans aller voir Gasparone.
Celle fois, nous partîmes par la diligence, tout simplement. La diligence, qui n'est même pas trop mauvaise pour une diligence romaine, se transporte en cinq ou six heures ime a Civitta-Vecehia. Il va sans dire que je m'étais 'une carte, carte du reste fort difficile à obtenir, pour visiter le bttgne, el avoir l'honneur d'être présenté a Gasparone. J'é aïs donc en me ure.
Je oedirai risn de la campagne de Rome, la deseripiion tie ce ma tiiflq id erl a ^i place ailleurs Rome est une cho il . Mite, qu'il laul visiter a part et religieui ement.
En descendant de voilure, nou fîmes, pour éviter tout retard, prévenir le : ouverneur de la forlen ■■■■ de l'intention 0(1 nous étions de vi lier son illustre prisonnier : nous joig imes nott ■■ 1 ai le il la lettre, el non , mime • i table.
Au des erl nous vîmes entrer le gouverneur, il venait 1 tet 1 m même.
Conu ou le | ■ bien, je m'emparai exclu ivement de ; lout le long de la rouie je le <\ ttioni ai.
il y avait dix an 1 que Ga parone habitail la furleie 1 ■ à 1 1 apitulalion, donl la principale couditlon étall que lui cl ces compagnons auraient la vie sauve.
On rencontre sur le pavé de P.ome une quantité de bons vieillards mis comme nos paysans de l'Opéra Comique, et se promenant une canne à la Dormeuil à la main. Qu'est-ce que ces honnêtes gens » de lions p&res, de bons époux, d'honnêtes citoyens; de véritables mines d'électeurs, de véritables démarches de gardes nationaux; vous portez la main à voire chapeau.
Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitulé; vous a!lez faire une politesse à un gaillard qui, Mir la rouie de Viterbe ou de Terracine, vous eût, il y a troh ou quatre ans, coupé les deux oreilles si vous n'aviez pas racheté chacune d'el e mille écus romains.
Remarquez que les cens romains ne sont pas démonétisés comme ks noires et valent toujours six francs.
Il yen a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement leur paie trimestre par trimes'rc, aussi régulièrement que s'ils avaient placé leurs fonds sur l'Etat.
Malheureusement pour Gasparone, il s'é:ait fait une de ces réputations qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de de rentrer dans l'obscurité. On iraignit, si on le laissait libre, qu'il 113 lui reprit, un beau malin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon de la montagne ne voulût aussi avoir son relourde I iled'Elbe.
Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils étroitement erronés dans la ciiadelle de Civitta-Vecehia.
Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et secouant ses barreaux comme un tigre pris au piège, disant qu'il avait élé trahi, et que la liberté était une des conditions rie la capitulation ; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se démener tout à son aise, et peu a peu Gasparone se calma.
Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites espiègleries attribuées â Gasparone : il y en a linéiques unes qui émanent d'un esprit assez original pour être racontées.
Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L... Jusqu'à l";ige de seize ans sa conduite fut exemplaire : seulement peut-être dans son orgueil éiait-il un peu trop amoureux des beaux babils, des beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs romains. Vais cependant il y avait quelque cho-e que (iasparone préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits, celait sa belle maîtresse Tercsa.
Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L .. qui était fort indulgent pour eux : les tilles du prince, dont l'une était du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes el à la couvrir de leurs biioux. La jeune lille était-coquette, cette riche toileite sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son costume pittoresque de paysanne lui lit ?n\ie : sans doute, si elle eût demandé la robe et même quelques uns des bijoux aux tilles du prince, celles-ci les eus eut donnes; mais Tere a était lière comme une Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes fil les d exprimer un pareil souhait; elle renferma son désir au plus profond de son cœur, se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son dernier bijou. Seulement, à peine fui-edc sortie de la chambre (b;s jeunes princesses que Son beau front se pencha soucieux. Gasparone s'aperçut de sa préoccupation; mais à toute les demandes qu'il lui lit sur ce qu elle avait, Teresa -e 1 onienta de repondre, de ce ton si significatif de la femme qui désire une chose el qui n'oso dire que le chose elle désire : — Que voulez-vous que j'aie? — je n'ai rien.
Le soir, Gasparone entra a l'improvi'te dans la chambre de Teresa, et trouva Teresa qui pleurait.
Celle fois, il n'y av. .il plu - a nii r le chagrin ; loul ce que pouvait faire Ti resa, c étaild'essayi r d'en cacher la eau e.
Tere a e saya de le frire, mai Gasparone la pressa telle— menl qu'elle fui forcée d'avouer que cette belle robe qu'elle avait es a\ée, que ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et qu'elle voudrait les poi éuer, ne fut-ce que pour s'en parer toute : ouïe dans sa chambre el devant son miroir.
Gasparone la laissa d;re, puis, quand elle eut fini :
— Tu dis ilnne, demanda t il, que lu beiais heureuse si tu avais celle robe el ces bijoux?
— Oh ! oui, s'écria Tere-a.
— CVsi bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras.
Le même soir, le feu prit à la villa du prince L..., justement dans la partie du bâtiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par bonheur, Gasparone, q>i i rôdait dans les environs, vit l'incendie un des premiers, se précipita au milieu des flammes, et sauva les deux jeunes filles.
Toute celte partie de la villa fut dévorée par l'incendie, et Pinteiisiié du feu élaii telle qu'on n'essaya pas même de sauver les meubles ici les bijoux.
Gasparone seul osa se jeter une troisième fois dans les flammes, niais il ne reparut plus; on cru! qu'il y avait périmais on apprit que, ne pouvant repasser par l'escalier qui s'eiait abîmé, il avait saule du haut d'une fenêtre qui donnait dans la campagne.
Le prince fil ■ hercher Gasparone. et lui offrit une récompense pour le courage qu'il avait montré, mais le jeune homme refusa fièrement, el quelques instances que lui fît Son Altesse, il ne voulut rien accepter.
On approchait de la semaine de Pâques. Gasparone élait trop bon chrétien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il alla comme d'habitude se confesser au curé de sa paroisse; mais celle fois le curé, on ne sait pourquoi, lui refu-ait l'ab-oliilion. Une discussion s'établit alors enire le confes-enr el le pénitent ; et comme le confesseur persistait dans s n refus d'absoudre le jeune homme, celui-ci, qui ne vou'ait pas s'en retourner avec une con-cience inquiète, tua le curé d'un coup de couteau.
Gasparone, que tout cela n'empêchait point d'être bon chrétien a sa manière, alla s'accuser à un autre prêtre, et du crime qui lui avait valu le refus du premier, el du meurtre de celui-ci. Le nouveau confesseur, que le sort de son prédécesseur ne laissait pas que d'inquiéter, refusa tout juste pour se faire valoir, mais finit par donner pleine el entière l'ab, solution ipie demandait Gasparone.
Sur quoi Gasparone, le cœur satisfait, l'Ame tranquille, alla s'eng'ger comme bandit dans la troupe de Cucumello.
CeCucumello était un bandit a*sez renommé, quoique de second ordre; d'ailleurs il élait petit, roux et louche, fort laid en somme, défaut capital pour un chef do bande. Cela n'empêchait pas qu'on ne lui obéît au doigt et à l'œil. Mais on lui obéissait, voila tout : sans entraînement, sans enthousiasme, sans fanatisme.
L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fil grand effet : Gasparone élait gran t, beau, fort, adroit et rusé Gasparone élait poêle et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des mélodies comme Paësiello. Gasparone fut considéré tout de suite comme un sujet qui devait aller loin.
On lui demanda quels étaient ses tilres pour se faire brigand, il répondit qu'il avait mis le feu à la villa du prince L... pour faire cadeau a sa mat liesse d une robe, d'un collier et d'un bracelel dont elle avait eu envie, et que, comme le prêtre de sa paroisse lui refusait l'absolution de celle peccadille, il l'a va II tué pour l'exemple.
Ce récit i anl confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone avait tout d'abord inspirée aux bandits, et il fut reçu par acclamation.
Huit jours apris, les carabiniers enveloppèrent la bande de Cucumello, qui, par un ordre imprudent du chef, s'était hasardée sur un terrain dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva (oui a coup entre deux carabiniers; les deux soldais étendirent en même temps la main pour le saisir, maisaîani qu'ils n'eussent eu le (emps de loucher le collet de so'i habit, ils élaient tombés Ions deux Irappés de sou slylel. Chacun alors, comme d'habitude, lira de son côté. Gasparone s'enlonça dans te maquis, poursuivi pour son compte par six carabiniers; mais, quoique Gasparone ittt bon coureur, Casparoue ne fuyait pas pour fuir : il connaissait son histoire romaine, l'anecdote des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus ingénieuses, et sa