AIX ILLUSTIUSSIMO SIGNORE ANTONIO GASPARONE
Ai bagni di CiviUa-Vecchia.
Et en effet Gasparone mérite bien le litre d'illustrissime, tant prodigué en Italie, et qui se réhabiliterait bien vite si on ne l'appliquait qu'a de pareilles célébrités; car, pendant dix ans, de Sainte-Agathe à Fondi et de Foncli a Spo'etto, il ne s'exécuta point un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un assassinat, — et Dieu sail combien de vols furent exécutés, combien d'incendies s'allumèrent, combien d'assassinats furent commis, — sans que vol, incendie ou assassinai ne fût signé du nom de Gasparone.
Comme on le comprei d bien, tous ces récils ne faisaient qu'augmenter singulièrement ma curiosité, qui était portée à son comble lorsque nous arrivâmes à la porle de la forteresse.
A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouviil comme par enchantement ; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de son excellence, marcha devant nous.
D'abord nous entrâmes dans ure grande cour, toute hérissée de pyramides de boulets rouilles, et détendue par cinq ou six vieux canons endormis sur leurs illùts; tout autour de celle cour pareille à un cloître régnait une grille, et sur l'une des quatre face de celle grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-cl-une donn irai dans hs cellules des compagnons de Casparoue, el la vingt-deuxième dans celle de Gasparone lui-même.
A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de sa cellule, comme pour passer une inspection.
Nous nous étions a I avance, et sur leur réputation, figuré voir des hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque : nous fûmes singulièrement détrompés.
Nous vîmes de bons paysans, toujours coin me on en voit à rOpéia-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus bienveiilans.
Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que c'étaient eux, nous es cherchions encore.
Vous rappelez-vous lous les Turcs de l'ami a-sade ollomane, que nous trouvions si beaux, si romanesques, si poétiques, sous leurs robes brodées, sous leurs riches dolimans,
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
sous leurs magnifiques cachemires, el qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau de parapluie el leurs calot.es grecques, ont l'air de bouteilles à cachets rouges? Eli bien ! il en était ainsi de nos brigands. Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de touie la bande ; il était le dernier de ses compagnons, occupant la première cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte, les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un air patriarcal.
C'était lacet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les États romains, qui avait eu une armée, qui avait lutté corps à corps avec Léon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de saint Pierre comptent dans leurs rang; les deux autres sont, comme on le sait, Jules II et Sixte-Quint.
Il nous invita d'une voix presque caressante a entrer dans sa cellule.
Ainsi, c'élait cette voix caressante qui avait donné tant d'ordres de mort, c'étaient ces yeux bienveillans qui avaient lancé de si terrililes éclairs, c'étaient ces mains iiioflensives qui s'étaient si souvent roupies de sang humain. C'élait à croire qu'on nous avait volé nos voleurs. Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait déjà étonrédans ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que j'acceptai celle fois sans me faire prier. J'espérais qu'a défaut du lion je trouverais au moins une caverne.
La caverne était une pntite chambre assez propre, quoique fort misérab'ement meublée.
Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulièrement.
Quatre rayons de bois cloués au mur simulaient une bibliothèque, et les rayons de cette bibliothèque à leur tour soutenaient quelques livres.
Je fus curieux de voir quelles étaient les lectures favorites du bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la parlie intéressante de son mobilier.
Il me répondit que les livres, la cellule et son propriétaire étaient bien à mon service.
Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus à mon grand étonnement: d'abord un Télémaque; près du Télémaque, un Dictionnaire français-italien; puis, de l'autre côié du Dictionnaire français-italien, une pauvre petite édition de Paul et Virginie, toute fatiguée et toute crasseuse; enfin les Nouvelles morales, de Soane, et les Animaux parlons, de Casti.
Pips quelques autres livres qui n'eussent point été déplacés dans une institution de. jeunes demoiselles.
— Est-'e voire propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a composé celte bibliothèque? demandai-je à Gasparone.
— C'est mon propre choix, très illustre seigneur, répondit le bandit; j'ai toujours eu du goût pour les lectures de ce genre.
— Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes à moi, Fénélon et Bernardin de Saint-Pierre; parlericz-vous noire langue?
— Non ; mais je la lis et la comprends.
— Faites-vous cas de ces deux cuivrages?
— ( n si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe a traduire Télémaque en italien.
— Ce sera un véritable cadeau que vous ferez à votre patrie que de l'aire pisser dans la langue du liante l'un (|es
chefs d'oeuvre de notre langue.
— Malheureusemi n m i réj on lil Ga paronc d'un air modeste, je suis incapable <}<■ tran porter d'une langue dans l'autre le i beauté du style ; mais au moins les Idées resteront.
— Et où en êtes-vous de votre traduction
— A la lin du premier volume.
!:i (;:i par me n oni a i ur sa table une pyramide de papiers couverts d'une gro e écriture: c'était sa traduction.
J'en lus quelques pai agei A pari l'orthographe, sur la-
quelle^ comme M. Marie, Gasparone me parut avoir des idées particulières, ce n'était pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les jours.
Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie de sa vie passée; mais chaque fois il détourna la conversation. Enfin, sur une allusion plus directe :#
— Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habite Civitta-Vecchia, je suis revenu des vanités de ce monde.
Je vis qu'en poussant plus loin me< investigations je serais indiscret, et qu'en restant plus longtemps je serais importun ; je priai Giisparone d'écrire sur mon album quelques lignes de sa traduction et de me choisir un passage selon son cœur :
Sans se faire prier, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes :
« L'innosenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del vizio abitano questa terra forlmiala. Egli scm. bia che la dea Aslrea, la qnale si dit e ritirata nel ce.lo, sia anelie costi nacosla fia questi uomini. Essi non anno Lisogno di giudici, giacche la loro propria coscienza gle ne tiene luogo.
» Civitta-Vecchia, li 2j octobre 1855. »
.Te remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de quelque chose.
A cette demande, il releva fièrement la tête.
— Je n'ai besoin de rienrme dit-il, Sa .Sainteté me donne deux pauli par jour pour mon tabac et mon eau de-vie; cela me suffît. J'ai pris quelquefois, mais je n'ai jamais demandé l'aumône.
Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser.
Il reçut mes excuses avec beaucoup de dignité, el nie salua en homme qui désirait visiblement en rester là de ses relations avec moi.
Je me retirai assez humilié d'avoir manqué mon effet sur Gasparone; et comme Ja. lin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui à la dérobée, je rendis son salut ù mon bote et je sortis de sa cellule.
J'ai cru bien longtemps fermement, et je le crois encore un peu, que c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir.
USE VISITE A SA SAINTETÉ UE r-AT-E GRÉGOIRE XVI.
En arrivant a Rome, je trouvai une lettre de M. de Tallenay, mon audience m'était accordée pour le lendemain.
11 m'invitait donc a me tenir prêt le lendemain à onz heures, et en uniforme.
Maislàs'élevaitunegravedifficulté : a celte époque, où j'allais en Ilaliepourla première fois, je ne connaissais pas la nécessité de l'uniforme, et j'avais négligé de m'en l'aire faire un : je me trouvais donc tout bonnement possesseur d'un babil noir, encore était-il un peu bien frlppé par quatorze mois do voyage. M. de Tallenay exposa mon embarras, qui fui exposé a Sa Sainteté, laquelle répondit qu'eu égard a la recommandation dont je m'émis fait précéder on dérogerait pour mol aux lois de l'étiquette.
Il est vrai que celle recommandation était une lettre de la main de la reine. Mais, hâtons nous de le dire, M n'était pas seulement comme venant de la reine qu'il y élail fait droit,
mais comme venant de la plus digne, de la plus noble et do
la plus sainte des femmes.
Pauvre mère l a qui Dieu enfonça sur la fêle la couronne d'épines de son propre lils !
Le lendemain, à l'heure dite, j'étais a l'ambassade de
France ; M. de Tallenay m'attendait, nous partîmes.
J'éprouvais, je l'avoue, l'émotion la plus profonde que j'eusse éprouvée de ma vie. Je ne sais s'il rxisie un homme plus accessible que moi aux impressions religieuses; j'avais déjà clé reçu par quelques-uns des rois de ce monde ; j'avais vu un empereur qui en valait bien autre, et qui s'appelait Napoléon, c'est-à-dire quelque chose comme Charlemagne ou comme César; mais c'était la première fois que j'allais me trouver face ù face avec la plus sainte des majestés.
Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, et la dernière fois même avec une bonté si particulière que j'en garderai une reconnaissance éternelle ; mais chaque fois l'émotion fut la même, et je ne puis la comparer qu'à celle que j'éprouvai lorsque je communiai pour la première fois.
A moitié de l'escalier du Vatican, je fus forcé de m'arrêter, tant mes jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et des modernes sans les voir. J'étais comme les bergers qui suivaient l'étoile et qui ne regardaient qu'elle.
On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meublée en bois de chêne. Nous attendîmes un instant, tandis qu'on prévenait Sa Sainteté. Cet instant fut pour moi presque de l'anxiété, tant mon émotion était grande ; cinq minutes après, la porte s'ouvrit et l'on nous fit signe que nous pouvions passer.
M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'étiquette; le pape reçoit toujours debout : trois fois ce'ui qu'il daigne re cevoir s'agenouille devant lui— une première fois sur le seui de la porU — une seconde fois après être entré dans la cham bre — une troisième fois à ses pieds. Alors il présente sa mule, sur laquelle est une croix brodée, pour que l'on voie bien que l'hommage rendu à l'homme remonte directement à Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'e»c que l'intermédiaire en re la terre e; le ciel.
Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on peu' lui parler le français qu'il entend parfaitement.
J'arrivai ù la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore que je ne. l'avais été sur l'escalier : je suivais immédiatement l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperçus Sa Sainteté debout et nous attendant.
C'était un beau et grand vieillard, âgé de soixante-sept ou soixante-huit ans, à la fois simple et digne, avec un air de paternelle bonté répandu sur toute sa personne : il portait sur la tète une petite calotte blanche et étaii vêtu d'une simarre de même couleur, boutonnée du haut jusqu'en bas et tombant jusqu'à ses pieds.
L'ambassa leur s'agenouilla et je m'agenouillai près de lui, mais un peu en arrière: il lui fi! signe alors de s'approcher de lui, indiquant par ce signe qu'il supprimait la seconde génuflexion. Nous nous avançâmes donc a'ors de son côté; il lit un pas vers nous, présenta à M. de Tallenay sa main au lieu de son pied, et son anneau au lieu de sa mule. M. de Tallenay baisa l'anneau et se releva. Puis vint mon tour.
Je le répète, j'étais tellement étourdi de me trouver en face de la représentation vivante de Dieu sur la terre, que je ne savais plus guère ce que je faisais; aussi, au lieu de faire comme milord Stain que Louis \1V invitait à monter le premier dans sa voilure, et qui, calculant que venant de si haut touie Invitation est un ordre, y monta sans répliquer, lors- <l te le pape, comme il avait lait pour M. de Tallenay, me présenta son anneau, j'insistai pour baiser le pied: le pape
— Suit, puisque vous le voulez, dit-il, et il me présenta 6a mule.
— Tibi et rétro! balbu'iai-je, en appuyant mes lèvres sur la croix.
Le pape sourit à cette allusion, et, me présentant de nouveau la main, me releva en me demandant, dans la lang ie de Cicéron, niais avec l'accent d'Allieri, quelle cause m'amenait a Rome.
,li- priai alors Sa Sainteté de vouloir bii n me parler italien, la langue latine mêlant trop peu familière pour que ja
pusse comprendre couramment cette langue, surtout avec 1 accent, si différent du notre, que lui ont donné les Italiens modernes. Alors Sa Sainlelé me répéta sa question dans la langue de Dame.
Comme cette langue était celle que je parlais depuis puis d'un an, mon embarras passa, et je restai avec ma setile émotion.
Les souverains sont comme les femmes, ils éprouvent t lujours un certain plaisir à voir l'effet qu'ils produisent : je ne sais pas si le pape fut accessible à ce petit sentiment d'orgueil ; mais ce que je sais, c'est que, pendant toute l'audience, je ne vis luire sur son visage qu'une parfaite sérénité.
Nous parlâmes de toutes choses : du duc d'Orléans, dont il espérait beaucoup ; de la reine, qu'il vénérait comme une sainte ; de M. de Chateaubriand, qu'il aimait comme un ami.
Puis la conversation tomba sur le mouvement qui s'opérait en France. Grégoire XVI le suivait des yeux, mais ne se trompait point sur son résultat : il l'envisageait comme un mouvement plus chrétien que catholique, plus social que religieux.
Puis il me parla des missions dans l'Inde, dans la Chine et le Thibel ; me conduisit devant de grandes cartes géographiques sur lequelles étaient marqués, avec des épingles à tête de cire, toute la route suivie par les missionnaires et les points les plus avancés auxquels ils étaient parvenus. Il me raconta plusieurs dessupplices qu'avaient subis les modernes martvrs avec, non moins de courage cl de résignation que les martyrs antiques. Il me cita tous les noms de ces derniers i apûtres du Christ, noms qui, au milieu de nos tourmentes politiques eî de nosagitations sociales, ne sont pas même parvenus jusqu'à nous.
Or, pour ce cœur plein d'espérance et de foi, la religion, loin de marcher à sa décadence, n'avait point encore atteint son ape *ée.
Et, eu effet, il est permis de voir ainsi lorsqu'on s'appelle Pie VII on Grégoire XVI, et que, du haut d'un trône qui dépasse celui des rois et des empereurs, on donne au monde l'exemple de toutes les vertus.
Après avoir passé en revue, l'une après l'autre, toutes ces grandes questions, Sa Sainteté voulut bien revenir à moi.
— Mon tils, me dit-elle, vous venez de me parler en homme qui. tout en s'éearlant parfois de la religion, comme l'ait un enfant de celle qui lui a donné son lait le plus pur, n'a point oublié cependant celle mère universelle et sublime. N'avezvous donc ja nais songé que, dans un temps comme le notre, Où toutes les nobles croyances ont besoin d'èire raffermies, le théâtre était une chaire d'où pouvait descendre aussi la parole de Dieu ?
— On dirait que Votre Sainteté lit au plus profond de mon cœur, répondis-je. Oui, mon intention est bien celle-là. Mais je ne sais pas si pour notre époque, gangrenée encore par les doctrines de Y Encyclopédie, les orgies de Louis XV et les turpitudes du Directoire, le temps est arrivé de prononcer de nouveau sur la scène les paroles sévères et religieuses que tirent entendre, au dix septième siècle, Corneille, dans Pohjeucte et Racine dans At*alie. Notre génération les c- n itérait sans doute; car, chose étrange, ce sont les jeunes gens qui. chez nous, sont les hommes giaves. Mais ceux là qui ont applaudi, depuis quarant0 ans, les sentences de Voltaire, les concetti d - Marivaux et les saillies de Beaumarchais, ont toul à t'ait oublié la Bible et se souviennent fort peu de l'Évangile. Votre Sainteté m'a parlé tout à l'heure de ses missionnaires. Si je tentais une pareille œuvre, je pourrais bien avoir, à Paris, le sort qu'ils ont dans lliule, dans
et dans le Thibel.
— Oui, c'est cela, répondit Sa Sainteté en souriant, et vous ne vous sentez pas assez fort pour le martyre.
— Si fait; mais, je l'avoue, j'ai besoin d'être encouragé par un mot de \ otre Sainteté.
—Avez- vous déjà votre sujet 1
— Depuis longtemps ; el le véritable but de mon voyagea Rome et a Naples était d'étudier l'antiquité, non pas l'antiquité de Tite-Live, de Tacite el de Virgile, mais celle de Plutarque, de Suélone ci de Juvénal, J'ai vu Pompela, et Pom-
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
peïa m'a raconté tout ce que je voulais savoir, c'est à-dire tous ces tlétails île la vie privée qu'on ne trouve uans aucun livre ; aussi suis-je prêt.
— Et comment s'appellera votre œuvre?
— Caligula.
— C'est une belle époque, mais vous ne pourrez pas y placer les premiers chrétiens ; les premiers chrétiens, vous le savez, ne parurent que postérieurement à la mort de cet empereur.
— Je le sais, Votre Sainteté ; mais j'ai trouvé moyen d'aller au devant de celle objection en adoptant la tradition populaire qui fait mourir Madeleine à la Sainte-Baume, et taisant remonter la lumière d'Occident en Orient, au lieu de la faire descendre d'Orient en Occident.
— Faites, mon fils; ce que vous ferez dans ce but pourra ne pas réussir peut-être aux yeux des hommes, mais aura le mérile de l'intention à ceux du Seigneur.
— Et si j'ai le sort de vos missionnaires de l'Inde, de la Chine et du Thibet, Votre Sainteté daignera-t-ellc se souvenir de moi?
— Il est du devoir de l'Eglise, répondit en riant Sa Sainteté, de prier pour tous ses martyrs.
L'audience avait duré une heure. Je m'inclinai.
— Je vais prendre congé de Votre Sainteté, dis-je au pape, mais avec un regiet.
— Lequel !
— C'est de ne rien emporter qui soit béni par elle; si j'avais su la trouver si lionne pour moi, j'eusse acheté deux ou troi> chapelets, qui me seraient bien précieux pour ma mère et pour ma sœur.
— Qu'a cela ne tienne, répondit Sa Sainteté. Je comprends votre désir, et je ne veux pas que vous me quittiez sans qu'il soit accompli.
A ces mots, le pape se dirigea vers une petite armoire, qui se trouvait dans l'angle de son cabinet, et en tira deux ou trois chapelets et autant de petiies croix en bois et en nacre; puis, les ayant bénis, il me les mit dans la main.
— Tenez, me dit-il, ces chapelets et ces croix viennent directement de la Terre Sainte, ils ont été travaillés par les moines du Saint-Sépulcre et ils ont touché le tombeau du Christ. Je viens en outre d'y attacher, pour les personnes qui les porteront, toutes les indulgences dont l'Eglise dispose.
Je me mis à genoux pour les recevoir.
— Que Votre Sainteté accompagne ce précieux cadeau de sa bénédiction, et je n'aurai plus rien à lui demander que de ne pas me confondre dans sa mémoire avec la foule de ceux qu'elle daigne recevoir.
Je sentis les deux nains de ce digne et saint vieillard se poser sur ma tête, je m'inclinai jusqu'à terre et je baisai une seconde fois sa mule, puis je sortis des larmes plein les yeux et de la foi plein le cour.
Deux ans après celle audience, Caligula parul : ce que j'a- ^ais prévu arriva, et si Sa Sainteté m'a tenu parole, mon nom doit être inscrit au Martyrologe.