GIRGENTI LA MAGNIFIQUE
Il était sept heures du soir lorsque nous remîmes à la voile; par un bonheur extrême, lèvent qui, pendant deux jours, avait soufflé de l'est, venait de tourner au sud. Cependant ce bonheur n'élait pas sans quelque mélange; ce vent tout africain était chargé de chaudes bouffées du désert libyen; c'était le cousin-germain de ce fameux sirocco dont nous avions eu un échantillon à Messine, et comme lui il apportait dans toute l'organisation physique un découragement extrême.
Nous fîmes porter nos lits sur le pont. La cabine était devenue étouffante. Il passait cnmnle une poussière de cendres rouges entre nous et le ciel, et la mer était si phosphorescente qu'elle semblait rouler des vagues de flammes; à un quart de lieue derrière le bâtiment notre sillage semblait une traînée de lave.
Lorsqu'il en était ainsi, tout l'équipage disparaissait, et le bâtiment, abandonné à Nunzio, dont le corps de fer résistait à tout, semblait voguer seul. Cependant je dois dire qu'au moindre cri du pilule, cinq ou six têtes sortaient des écoutilles, et qu'au besoin les bras les plus alanguis retrouvaient toute leur vigueur.
Quoique nous fussions moins sensibles que les Siciliens à l'influence de ce vent, nous n'en éprouvions pas moins un certain malaise dont le résultat était de nous ûler tout appétit ; la nuit se passa donc toute entière à dormir d'un mauvais sommeil, et la journée à boire de la limonade.
Le surlendemain de notre départ de Panthellei ie, et comme nous étions à huit ou dix lieues encore des côtes de Sicile, le vent tomba, et il fallut marcher à la rame ; mais comme chacun avait dans les bras un reste de sirocco, à peine finies nous trois lieues dans la matinée. Vers les cinq heures, une petite brise sud-ouest se leva : le pilote en profila pour faire hisser nos voiles, et le bâtiment, qui élait plein de bonne volonté, commença à marcher de façon à nous donner l'espoir d'entrer le soir même dans le port de Girgenti.
En effet, vers les neuf heures du soir, nous jetions l'ancre dans une petite rade au fond de laquelle on apercevait les lumières de quelques maisons; mais à peine cette opération était-elle terminée que l'on nous héla de la forteresse qu'on appelle la Santé, et qu'on nous donna l'ordre d'aller prendre une autre station. Comme tousles ordres de la polie napolitaine, celui-ci n'admettait ni retard ni explication ; il fallut en conséquence obéir à l'instant mime; on rs^:i\;i de lever l'ancre; mais, dans la précipitation que l'on mit à cette manœuvre, toutes les précautions, à ce qu'il paraît, n'ayant point été prises, le câble se brisa On jeta à l'instant même une bouée pour reconnaître là place, et, comme sans s'inquiéter des causes de notre relard, le chef de la Santé continuait de nous héler, nous allâmes, à grande force d'avirons, prendre la place qui nous était désignée.
Cet événemenl nous tint sur pied jusqu'à minuit : nous étions fatigués de la traversée que nous venions de faire, et nous dormîmes tout d'une traite jusqu'à neuf heures du matin ; la journée éiaii belle et l'eau du port parfaitement calme, si bien que Cama, déjà levé, s'apprêtait à passer terre, d'abord pour achever de se remettre, comme Antée mi tourbanl sa mère, ensuite pour acheter du poisson aux petits balimens que nous voyions revenir de la pêche, lus peclion faite des deux ou trois maisons qui, à l'aida d'une h , se qualifiaient d'auberges, nous reconnûmes que
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
la précaution de notre Iirave cuisinier n'était pas intempestive, et qu'il étai! prudent de déienner a bord avant de nous risq 1er dans l'intérieur des terres. En conséquence, Cania, que nous autorisâmes » faire c<' que bon lui semblerait à l'égard de noire nourriture, se hasarda sur la planche qui conduisait comme un pont de notre speronare .m bateau voisin, et, arrivé sur celui-ci, gagna de proche en proche le rivage. Un instant après, nous le vîmes reparaître, portant sur sa tête une corbeille pleine de poisson.
J'allai annoncer cette nouvelle ù Jadin, qui, en pareille circonstance, levait toujours, au profit de ses natures mortes, une dîme sur notre provision. Cette fois surtout j'avais aperçu de loin certains rougets gigantesques qui, convenablement placés sur un raie et à côié d'une dorade, devaient faire à merveille, comme opposition de couleur. Quelqu'envie qu'il eût de paresser une demi-heure encore, Jadin, dan'? la crainte que ses poissons ne lui échappassent, se hàla donc de passer un pantalon à pied. Pendant qu'il accomplissait cette opération, je lui montrai de loin Cama qui, s'avançant avec sa corbeille, mettait déjà le pied sur la planche, quand tout à coup nous entendîmes un grand cri, et poisson, corbeille et cuisinier disparurent comme par une trappe, Le pied encore mal assuré du pauvre Cama lui avait rmm |ué, et il était lombé dans la mer; aussitôt, et par un mouvement plus rapide que la pensée, Piélro s'éiail élancé après lui
Nous courûmes à l'endroit où l'accident venait d'arriver, lorsqu'à notre grand étonnemenl nous vîmes Piélro qui, au lieu de s'occuper de Cama, repêchait avec grand soin les poissons et les remettait les uns après les autres dans la corbeille qui flottait sur l'eau : l'idée ne lui était pas venue un seul instant que 1 ama ne savait pas naiier; en conséquence, ne doutant pas qu'il ne se tirât d'affaire tout seul, ii ne s'occupait que de la friture, dont la perle d'ailleurs lui paraissait p3ut-être beaucoup plus déplorable que celle du cuisinier.
En ce moment nous vîmes surgir, à quelques pas du bâtiment, le pauvre Cama. non poini en homme qui fait sa brassée 0:1 qui tire sa marinière, mais en noyé qui bat l'eau de ses deux mains, et qui la rejette déjà par le ne? et par la bouche. Le temps était précieux : il n'avait fait que paraître et dispraître. Nous jetâmes bas nos habits pour nous élancer après lui ; mais, avant que nous fussions à la fin île la besogne, Philippe sauta par-dessus bord avec sa chemise et son pantalon, donnant une tête juste à l'endroit où Cama venait de s'enfoncer, et quatre ou cinq secondes après il rereparul tenant son homme par le collet de sa veste blanche. Nous voulûmes lui jeter une corde, mais il tit dédaigneusement signe qu'il n'en avait pas besoin, et, poussant Cama vers l'échelle, il parvint A lui mettre un des échelons entre le- mains; Cama s'y cramponna en véritable noyé, el d'un seul bond, par un effort inouï, il se trouva sur le pont. Tout cela s'était rail si rapidement qu'il n'avait pas eu le temps de perdre connais ance, mais il avail avalé deux ou trois pintes d'eau qu'il s'occupa immé liatemeni de rendre a la mer. Comme il faisait, au re te, une chaleur étouffante, le bain n'eut d'autre suile (pie la petile évaluation que nous avons mentionnée, laquelle même, au dire de tout l'équipapouvait être que très profitable a la santé de Cama
Le capitaine avail rempli les formalités voulues, nos passeports étaient déposés à la pol ce, rien ne s'opposait donc à ce que nous fissions l'excur Ion projetée; en conséquence, noua .i\ 'ii t trame sur le ponl tremblant qui avait failli être si fatal a Cama, et, plus heureux que lui mes le bord sans ai rident.
A peine avions-nous mis pied à terre qu'un homme, qui nous observai l depuis plus d'une heure rs nous
i-t s'i .itiii d'être notre cicérone. Trois ou quatre autres individu! , qui s'i;ia ent appt Intention, nV ayi renl pas même de Bouten r la 1
: 11 lie une médaille qu II hou -
|)Orlall d'un 1 lé génie, qui sont iro êat en 11 •• 1 hacun tl une lour avec « elte devl e Sign il A n qentum 4a l'autre le nom d'Antonio Cloua En effet H
nio Ciotta était le cicérone officiel de l'endroit, et il commença immédiatement son entrée en fonctions en man liant devant nous et en nous invitant à le suivre.
Girgenli est située à cinq milles à peu près de la cote : on s'y rend par une montée assez rapide, qui élève d'abord le voyageur à un millier de pieds au dessus de la mer. Tout le long de la roule nous rencontrions des mulets chargés de ce soufre qui devait, quelques années après, amener entre Naples et l'Angleterre ce fameux procès dans lequel le roi des Français fut choisi pour arbitre. Le chemin se ressentait du commerce dont il était l'artère. Comme les sacs qui conienaient la marchandise n'étaient point si bien fermés qu'il ne s'échappât de temps en temps quelque parcel e de leur contenu, ta route, à la longue, s'était couverte d'une couche de soufre qui, dans quelques endroits, avait jusqu'à trois ou quatre pouces d'épaisseur. Quant aux muletiers qui accompagnaient les sacs, ils étaient parfaitement jaunes depuis les pieds jusqu'à la tète, ce qui leur donnait un des aspecis les plus étranges qui se puissent voir.
Nous n'étions point encore entrés dans la ville que nous savions déjà que penser de l'épithète que, dans leur emphatique orgueil, les Siciliens ont ajoutée à son nom. En effet, Girgenli la magnifique n'est qu'un sale amas de maisons bâties en pierres rougeâtres, avec des rues étroites où il est impossible d'aller en voiture, et qui communiquent les unes aux autres par des espèces dVscaliers do'it, sous peine des plus graves désagrémens,jl est absolument nécessaire de toujours tenir le milieu. Comme il était évident que le reste de la journée ne suffirat pas à la visite des ruines, nous nous mîmes en quête d'une auberge où passer la nuit. Malheureusement une auberge n'était pas chose lacile à découvrir à Girgenli la magnifique Notre ami Ciotta nous conduisit dans deux bouges qui se donnaient insolemment ce nom; mais, après une longue couve' sation avec l'hôte de l'un et l'hôtesse de l'autre, nous déi ouvrîmes qu'à la rigueur nous trouverions à nous nourrir un peu, mais pas du tout ù nous coucher. Enfin, une troisième hôtellerie remplit les deux conditions réclamées par nous à la grande stupéfaction des Agrigentins, qui ne comprenaient rien a une pareille exigence. iNousi.ous hâtâmes en conséquence d'arrêter la chambre et les deux grabats qui la meublaient, et, après avoir commandé notre diner pour six heures du soir, nous secouâmes les puces dont nos pantalons étaient couverts, et nous nous mimes en chemin pour visiter les ruines de la ville de Cocalus.
Je dis Cocalus sur la foi de Diodore de Sicile : entendonsnous bien, car avec les savants ultramontains il faut mettre les points sur les i. Une erreur de date, une faute, de typographie, ont de si graves inconvénieiis dans la patrie de \ ir- il.- il de Théocrile qu'il faut y faire attention. Un pauvre voyageur inoffeusif met sans penser à mal un a pour un o ou un H pour un G; tout à coup il disparaît, on n'en entend plus parler; la famille s'inquiète, le gouvernement informe, et on le trouve enseveli sous une masse d'in-folios, comme Tarpeïa sons les boucliers des Sabins. Si on l'en tire vivant, i) sesauveà toutes" jambes, et on ne l'y reprend plus; mais pour le pUis souvent il est mort, à moins que, comme Encelade, il ne soit de force a secouer l'Etna. Je dis donc Cocalus comme je dirais autre chose, sans la moindre prétention à faire autorité.
Cocalus régnait à Agrigenle lorsque Dédale vint s'y réfugier avec tous les trésors qn'i! emportait de < rète. Ces trésors étaient si considérables que le cé'èbre architecte demanda a sou hôte la permis ion de bâtir un palais pour le; v renfermer Cocalus, qui avait de la terre de reste, lui dit
de 1 hoisir l'endroil qui lui conviendrait 1 ieux, et de faire
sur cei endroit ce que bon lui semblerait. L'auteur du labyrinthe choisit un rocher escarpé accessible sur on seul
point, et 1 iionre fort 1 118 I il ce piinl de telle façon q plaire l unes suffisaient pour le défendre contre une armée.
c.-ci se passait quelques annéi s avant la guerre de Troie.
m 1 1 qui n'enfoui etil i s terre en
sorl t de leur source pour reparaître Oeuvra quelques lieues plus loin, la ville naissante disparaît pendant deux ou trois
siècles dans l'obscurité des temps, pour briller dans les vers de Pindare, sous le nom de reine des cités. Alors, si l'on en croit Diogène de Laerce, sa population était deAuit cent mille âmes, et si l'on s'en rapporte à Empédocle, cette population, entre autres défauts, portait ceux de la gourmandise et de l'orgueil si loin, qu'elle mangeait, disait-il, comme si elle devait mourir le lendemain, et qu'elle bâtissait comme si elle devait vivre toujours. Aussi, comme Empédocle élait un philosophe, c'est-à-dire un personnage probablement fort insociable, il quitta celle ville de cuisinier et de maçons pour aller s'installer sur le mont Etna, où il vécut de racines, dans une pelite tour qu'il se bâtit lui-même. On sait qu'un beau malin, dégoûté sans doute de cette nouvelle résidence comme il l'avait été de l'ancienne, il disparut tout à coup, et qu'on ne retrouva de lui que sa pantoufle.
Une centaine d'années auparavant, comme chacun sait, Phalaris, chargé par ses concitoyens de la construction du temple du Jupiter Polien, avait profilé des sommes énormes mises à sa disposition pour réunir une pelite armée et surprendre les Agrigentins Ce projet liberticide, exécuté avec succès pendant, là célébration des fêtes de Cérès, mit les Agrigentins au désespoir. Aussi firent-ils quelques tentatives pour se délivrer de leur tyran. Mais celui-ci, qui élait homme d'imagination, commanda à un artiste de l'époque un taureau d'airain deux fois grand comme nature, et dont la partie postérieure devait s'ouvrir d'une clef. Au bout de trois mois le laureau fut fini ; au bout de quatre une révolte éclata. Phalaris fit arrêter les chefs, ordonna d'amasser une grande quantité de bois sec entre les jambes du laureau, y fit mettre le feu, et, lorsqu'il fut rouge, on ouvrit le monstre, et on y enfourna les rebelles. Comme il avait eu le soin d'ordonner que la gueule du taureau fût tenue ouverte, le peuple, qni assistait à l'exécution, put entendre par celte issue les cris que poussaient les patiens, et qui semblaient les mugissemens du taureau lui-même. Ce genre d'exécutions, renouvelé cinq ou six fois dans l'espace de dix-huit mois. eut un résultat des plus satisfaisans. Bientôt les révoltes devinrent de plus en plus rares; enfin, elle cessèrent tout a fait, et Phalaris régna, grâce à son ingénieuse invention, tranquille et respecté pendant l'espace de trente-un ans. Après sa mort, quelques critiques, jaloux de sa gloire, disent bien que son laureau d'airain n'était qu'une contrefaçon du cheval de bois, mais il n'en est pas moins vrai que, malgré cette accusation , qui au fond ne manquait peut-être pas de quelque vérité, la gloire de l'invention finit par lui en rester tout entière.
L'époque qui suivit le règne de Phalaris fut l'ère brillante des Agrigentins. C'était à qui parmi eux ferait assaut île luxe et de magnificence. Un simple particulier, nommé Exenelus, vainqueur aux jeux, rentra dans la ville suivi de trois cents chars, traînés chacun par deux chevaux blancs élevés dans ses pâturages. Un autre, nomméCiellias, avait des domestiques stationnant à chaque porte de la ville, et dont la mission élait d'amener tous les voyageurs qui passaient par Agrigente dans son palais, où les attendait une splendide hospitalité. Cinq cents cavaliers de Gela ayant traversé Agrige'nte dans le mois de de janvier, et ayant été amenés à Gellias par ses domestiques, furent logés et nourris par lui pendant trois jours, et reçurent au moment de leur départ chacun un manteau. Gellias était en outre, s'il faut en croire la traduction, un homme de beaucoup d'esprit, ce qui, on le comprend bien, ne gâtait rien à l'hospiialilé qu'on recevait chez lui. Aussi les Agrigentins. ayant eu quelques intérêts à régler avec la pelite ville de Centuripa. le chargèrent de se rendre auprès d'eux et de terminer l'affaire, Gellias parlit aussitôt et se présenta à l'assemblée des Cenluripes. Mais comme, à ce qu'il parait, il élait haut à peine de quatre pieds et demi, et en outre assez mal pris dans sa petite taille, des éclats de rire accueillirent son apparition, et un des assistans, plus impertinent que les autres, se chargea même de lui demander, au nom de l'assemblée, si tous ses concitoyens lui ressemblaient. - Non pas, messieurs, répondit Gellias. Il y a même a Agrigenle de. fort beaux hommes : Beulemenl on les réserve pour les grandes républiques et pour les villes illustres; aux