LE COUVENT DES CAPUCINS
La journée du lendemain était consacrée à des courses par la ville : un jeune homme, Arami, camarade de collège du marquis de Gargallo, et pour lequel ce dernier m'avait remis une lettre, devait nous accompagner, dîner avec nous, et de là nous conduire au théâtre, où il y avait opéra.
Nous commençâmes parles églises, le Dôme avait droit à notre première visite; nous l'avions déjà parcouru le jour de notre arrivée; mais, préoccupés de la scène qui s'y passait, nous n'avions pu en examiner les détails. Ces détails sont, au reste, peu imporlans et peu curieux, l'intérieur de la cathédrale ayant été remis à neuf : nous en revînmes donc bientôt aux sépulcres royaux qu'elle renferme.
Le premier est celui de Roger II, fils du grand comte Roger, et qui fut lui même comte de Sicile et de Calabre en 1101, duc de Pouille et prince de Salerne en 1127, roi de Sicile en H50; qui mourut enfin en 1 154, après avoir conquis Corinthe et Athènes.
Le second est celui de Conslance à la fois impératrice et reine : reine de Sicile par son père Roger; impératrice d'Allemagne par son mari, Henri M, roi de Sicile lui-même en 1194, et mort en 1197.
Le troisième est celui de Frédéric II, père de Manfred, et grand père de Conradin, qui succéda à Henri VI et mourut en 1250.
Enfin, les quatrième et cinquième sont ceux de Constance, fille de Manfred, et de Pierre, roi d'Aragon.
En sortant du Dôme, nous traversâmes la place, et nous nous trouvâmes en face du Palais-Royal.
Le Palais-Royal est bâti sur les fondemens de l'ancien Al Cassar sarrasin. Robert Guiscard et le grand comte Roger entourèrent de murailles la forteresse arabe, et s'en contentèrent momentanément; Roger, son fils, deuxième du nom, y éleva une église à Saint-Pierre et fit construire deux tours, nommées, l'une, la Pisana et l'autre la Greca. La première de ces deux tours renfermait les diamans et le trésor de la couronne; la seconde servait de prison d'Etat. Guillaume l,r trouva la demeure incommode et commença le Palazzo- Nuovo, qui fut achevé par son fils vers l'an U70.
Nous venions voir principalement deux choses au Palazto- Nuovo : les fameux béliers syracusains, qui y ont été transportés, et la chapelle de Saint-Pierre, qui, malgré ses sept cents ans d'existence, semble sortir de la main des mosaïstes grecs.
Nous cherchions de tous côtés les béliers, lorsqu'on nous les montra coquetlement badigeonnés en bleu de ciel : nous demandâmes quel était l'ingénieux artiste qui avait eu l'idée de les peindre de celle agréable couleur; on nous répondit que c'élait le marquis de Forcella. Nous demandâmes où il demeurait, pour lui envoyer nos cartes.
Il n'en est point ainsi de l'église de Saint-Pierre; elle est re tée a la fois un miracle d'architecture et d'ornementation, i Sans doute, le respect qu'on a eu pour elle tient à la Iradi-
l , tradition respectée et transmise par les Sarrasins eux-
mêmes, et qui veut que saint Pierre, en se rendant de Jérusalem a Rome, ait consacré lui-même une petite chapelle souterraine, qui sert aujourd hni do caveau mortuaire à
l'église.
C'est dans cette chapelle que Marie-Amélie de Sicile épousa Louis Philippe d'Orléans. C'est encore dans celle chapelle que lui baptisé le premier-né de leur (ils, le duc d'Orléans
actuel. En versant l'eau sainte sur le front de l'enfant, l'archevêque dit tout haut :
— Peut-être qu'en ce moment je baptise un futur roi de France.
— Ainsi soit-ill répondit le marquis de Gargallo, qui tenait, au nom de la ville de Palerme, l'enfant royal sur les fouis baptismaux.
Le roi Louis-Philippe n'a point oublié, sur le trône de France, la petite chapelle de Saint-Pierre, et, lors de son voyage en Sicile, le prince de Joinville lui fit don, au nom de son père, d'un magnifique ostensoir de vermeil, incrusté de topazes.
De cette chapelle presque souterraine on nous fit monter sur l'Observatoire ; c'est du haut de cette terrasse que, grâce à l'instrument de Ramsden, Piazzi découvrit pour h première fois, le 1er janvier 180-1, la planète de Cèrès. Comme nous y allions dans un dessein beaucoup moins ambitieux. nous nous contentâmes, à l'orient, de voir les îles Lipari, pareilles à des taches noires et vaporeuses flottant à la surface de la mer, et, à l'occident, le village de Montreale, surmonté de son gigantesque monastère que nous devions visiter le lendemain.
Près du palais est la Porte Neuve, arc de triomphe élevé à Charles V, à l'occasion de ses victoires en Afrique.
Pour en finir avrc les monumens, nous ordonnâmes a notre cocher de nous conduire aux deux châteaux sarrasins de Ziza et de Cuba : ces deux noms, à ce que nous assura notre cocher, habitué à conduire les voyageurs aux différentes curiosités de la ville, et par conséquent tout disposé à trancher du cicérone, étaient ceux des fils du dernierémir; mais Arami, auquel nous avions une confiance infiniment plus grande, nous dit qu'aucune tradition importante ne se rapportait à ces deux monumens.
Le palais Ziza est le mieux conservé des deux ; on y voit encore une grande salle mauresque à plafond en ogive, décorée d'arabesques et de mosaïques. Une fontaine qui jaillit clans deux bassins octogones continue de rafraîchir cette salle, aujourd'hui solitaire et abandonnée. Dans les autres pièces, l'ornementation arabe a disparu sous de mauvaises fresques. Quant au château de Cuba, c'est aujourd'hui la caserne de Rorgognoni.
Près des deux châteaux mauresques s'est élevé un monastère chrétien en grande réputation, non seulement à Palerme, mais par toute la Sicile; c'est le couvent des capucins. Ce qui lui a valu cette renommée, c'est surtout la singulière propriété qu'ont ses caveaux de momifier les cadavres, et de les conserver ainsi exempts de corruption jusqu'à ce qu'ils tombent en poussière.
Aussi, dès que nous arrivâmes au couvent, le père gardien, habitué aux visites quotidiennes qu'il reçoit des étrangers, nous conduisit-il à ses catacombes; nous descendîmes trente marches, et nous nous trouvâmes dans un immense caveau souterrain, taillé en croix, éclairé par des ouvertures pratiquées dans la voûte, et où nous attendait un spectacle dont rien ne peut donner une. idée.
Qu'on se figure douze ou quinze cents cadavres réduits i l'état de momies, grimaçant a qui mieux mieux, les uns semblant rire, les autres paraissant pleurer, ceux-ci ouvrant la bouche démesurément, pour tirer une langue noire entre deux mâchoires édentées, ceux-là serrant les lèvres convulsivement, allongés, rabougris, tordus, luxés, caricatures humaines, cauchemars palpables, spectres mille fols plus hideux que les squelettes pendus dans un cabinet d'anatomie, tous revêtus dérobe de capucins, que trouent leurs membres disloqués, et portant aux mains une étiquette sur laquelle on lit leur nom, la date de leur naissance et celle de leur mort. Parmi tous cet cadavres est celui d'un Français nommé Jean d'Esachard, mort le -î novembre 1851, âgé de cent deux ans.
Le cadavre le plus rapproché de la porte, et qui, de son vivant, s'appelait Fraocesco Tollari, porte à la main un bâton Noua demandâmes au gardien de nous expliquer ce symbole; il nous répondit que, comme le susdit Fraocesco Tollari était le plus près de la porte, on l'avait élevé à la di-
gnité de concierge, et qu'on lui avait mis un bâton à la main pour qu'il empêchât les autres de sortir.
Cette explication nous mit fort à notre aise; elle nous indiquait le degré de respect que les bons moines portaient eux-mêmes à leurs pensionnaires; dans les autres pays, on rit de la mort; eux riaient des morts : c'était un progrès.
En effet, il faut avouer que, dans celte collection de momies, celles qui ne sont pas hideuses sont risibles. Il est difficile à nous autres gens du Nord, avec notre culte sombre et poétique pour les trépassés, de comprendre qu'on se fasse un jeu de ces pauvres corps dont l'âme est partie, qu'on les habille, qu'on les coiffe, qu'on les farde comme des mannequins; que, lorsque quelque membre se déjelte par trop, on casse ce membre, et on le raccommode avec du fil de fer, sans craindre, avec ce sentiment éternel qui réagit en nous contre le néant, que le cadavre n'éprouve une souffrance physique, ou que l'âme qui plane au-dessus de lui ne s'indigne aux transformations qu'on lui fait subir. J'essayai de faire part de toutes ces sensations à notre compagnon; mais Arami étai» Sicilien, habitué dès l'enfance à regarder comme un honneur rendu à la mémoire, ce que nous regardons comme une profanation du tombeau. Il ne comprit pas plus notre susceptibilité, que nous son insouciance. Alors nous en prîmes notre parti; et comme la chose était curieuse au fond, convaincus que ce qui ne blessait pas lesvivansne devait pas blesser les morts, nouscont tinuàmes noire visite.
Les momies sont disposées, tantôt sur deux et tantôt sur trois rangs de hauteur, alignées côte, à côte, sur des planches en saillie, de manière à ce que celles du premier rang servent de cariatides ù celles du second, et celles du second au troisième. Sous les pieds des momies du premier rang sont trois étages de coffres en bois, plus ou moins précieux, décorés plus ou moins richement d'armoiries, de chiffres, de couronnes. Ils renferment les mûris pour lesquels les parens ont consenti à faire la dépense d'une bière; ces bières ne se clouent pas comme les nôtres, pour l'éternité, mais elles online porte, et celte porte a une serrure dont les parens possèdent la clef. De temps en temps les héritiers viennent voir si ceux dont ils mangent la forlune sont toujours là : ils voient leur oncle, leur grand-père ou leur femme, qui leur fait la grimace, et cela les rassure.
Aussi feriez-vous le tour de la Sicile sans entendre raconter une seule de ces poétiques histoires de fantômes qui font la terreur des longues veillées septentrionales. Pour l'habitant du midi, l'homme mort est bien mort; pas d'heure de minuit à laquelle il se lève, pas de chant du coq auquel il se recouche : le moyen de croire aux revenans, quand on tient les revenans sous clef, et qu'on a celte clef dans sa poche !
Parmi ces morts, il y a des comtes, des marquis, des princes, des maréchaux de camp dans leurs cuirasses ; le plus curieux de tous ceux qui composent celte société aristocratique est sans contredit un roi de Tunis qui, poussé à Palerme par un coup de vent, tomba malade au couvent des capucins ety mourut; mais avant de mourir, touché par la grâce, il se convertit et reçut le baptême. Cette conversion, comme on le pense bien, fit grand bruit, l'empereur d'Autriche lui-même avant consenti à être son parrain. — Aussi les capucins, afin de perpétuer l'honneur qui en rejaillissait sur leur couvent, se sont-ils mis en trais pour le royal néophyte. Sa tête et ses mains sont posées sur une espèce de tablette surmontée d'un dais eu calicot ; la tète porte une couronne de papier, et la main gauche tient en guise de BCCptre un bâton de chaise doré ; au dessous, de cette singulière cbassBtOn lit cette inscription, qui renferme toute l'histoire du roi de Tunis;
Naccui, in Tiinisi re, venuto a sorte in Palermo,
Abbracfal la sanla fede.
La fede e il viver bene salva ml in morte.
bon Piîippo d'Austrl», re dl Tuniui,
Mori a Palermo, — 20 setlembre 1628(1).
(1) « Je naquis roi à Tunis. Poussé par le sort u Palerme, j'en»-
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Oulre ces niclies destinées au commun des martyrs, outre les caisses réservées à l'aristocratie, il y a encore un des bras de celle immense < roix funéraire qui forme une espèce de caveau particulier! c'est celui des dames de la haute aristocratie palermiiaine.
C'est là peut-être que la mort est la plus hideuse : car c'est là qu'elle est la plus parée ; les cadavres, couchés sous des cloches de verre, y sont habillés de leurs plus riches habits : les femmes, en parures de bal ou de cour ; les jeunes filles, avec leurs robes blanches et avec leurs couronnes de vierge-;. On peut à peine supporter la vue de ce.s visages coiffés de bonnets enrubanés, de ces bras desséchés Sortant d'une manche de satin bleu ou rose, pour allonger leurs doigts osseux dans des gants quatre fuis trop larges, de cr-s pieds chaussés de souliers de taffetas et dont on aperçoit les nerfs et les os à travers des bas de soie à jour. L'un de ces cadavres, horrible à voir, tenait à la main une. palme, et avait cette épitaphe écrite sur la plinthe de son lit mortuaire.
Saper vuoi Uichi ciacce, il senso vero : Antonia
ivilnelie fior
Passaggiero visse anni xx e mori a xxv
Sellembre 1834.
Un autre cadavre non moins affreux à voir, enseveli avec une robe de crêpe, une couronne de roses et un oreiller de dentelles, est relui de lasignora D. Maria Amaldi e Vcntimiglia, marchesina di Spataro, morle Ie7aont 1854, à l'âge de de vingt-neuf ans. Ce cadavre était tout jonché de fleurs fraîches ; le gardien des capucins, que nous interrogeâmes, nous dit que ces fleurs étaient renouvelées tous les jours, par le baron P... qui l'avait aimée. C'était un terrible amour que celui qui résistait depuis deux ans à une pareille vue.
Nous étions dans ces catacombes depuis deux heures à peu près, et nous pensions avoir tout vu, lorsque le gardien nous dit qu'il nous avait gardé pour la fin quelque chose de plus curieux encore. Nous lui demandâmes avec inquiétude ce que ce pouvait être, car nous croyions avoir atteint les borne- dli hideux, et nous apprîmes qu'après voir vu les cadavus arrivés à un étal complet de dessiccation, il nous reslaitâ voir ceux qui étaient en train de sécher. Nous étions allés trop loin déjà pour reculer en si beau chemin ; nous lui dîmes de marcher devant nous, et que nous étions prêts à le suivre.
Il alluma donc une torche; et, après avoir fait une douzaine de pas dans un des corridors, il ouvrit un petit caveau entièrement privé de jour, et y entra le premier son flambeau à la main. Alors, à la lueur rougeâlre de ce flambeau, nous aperçûmes un des plus horribles spectacles qui se puissent voir; c'était un cadavre entièrement mi, attaché sur une espèce de grille de fer, ayant, les pieds nus, les mains et les
I flehoircs liés, afin d'empêcher autant que possible les nerfs c ce, différentes parties de se conefraefer ; un ruisseau i eau vive coulait au dessous de lui, et opérait cette dessic- ( aion. dont le terme est ordinairement du six mois : ces six i lis écoulés, le défunt passe à l'étal de momie, est rhabillé e remisa sa place, où il restera jusqu'au jour du jugement d rnier. Il y a quatre de ces caveaux qui peuvent contenir cl ai mi trois nu quatre cadavres ; on les appelle les pourrissoirs...
Les hôtes de cet nssuairo, ont, comme les autres morts, leur jour de fête; abus on les habille avec, leurs habits du dimanche, du linge blanc, des bouquets au côté, et l'on ouvre les porles des catacomhi ah i| punis et à leurs amis. Quelque i un i cependant coiy erven| leur robe de bure et leur au morne. Les parens, qui se doutent de ce qui les atin i.. se bâtent deleur demander s'ils ont besoin de qui Ique
brai ai i i atnu fol et i., bonne rie me au\ .,
l'heure de la mort.
i Don Pbillppa d.Aulrlene, roi de Tunis, mourut à Pâli 90 i ptembre 1622.
Il y ai ngue a la trol lèmi
II i il ■ u :. .p iiUÊ de rai d
t'e I bl i , pur Italien,
chose, et si une messe ou deux peut leur être agréable. Les morts répondent par un signe de tête, ou par un si^ne de main, que c'est cela qu'ils désirent. Les parens paient un certain nombre de messes au couvent, et si ce nombre est suffisant, ils ont la satisfaction, l'année suivante, de voir les pauvres patiens fleuris et endimanchés, en signe qu'ils sont sortis du purgatoire et jouissent de la béatitude éternelle.
Tout cela n'cst-il pas une bien étrange profanation des choses les plus saintes? Et notre tombe, à nous, ne rend-elle, pas bien plus religieusement à la poussière ce corps fait de poussière, et qui doit redevenir poussière?
J'avoue que je revis avec plaisir le jour, l'air, la lumière et les fleurs ; il me semblait que je m'éveillais après un effroyable cauchemar, et, quoique je n'eusse louché à aucun des habitans de cette triste demeure, j'étais comme poursuivi par une odeur cadavéreuse dont je ne pouvais me débarrasser. En arrivant à la porte de la ville, notre cocher s'arrêta pour laisser passer une litière, précédée d'un homme lenan/ une sonnette et suivie de deux autres litières : c'était un mor qu'on portait aux Capucins. Cette manière de transporter les trépassés, assis, habillés et fardés, dans une chaise à porteurs, me parut digne du reste. Les deux litières qui suivaient la première étaient occupées, l'une par le curé, l'autre par .-on sacristain.
Je fis un des plus mauvais dîners de ma vie, non pas que celui de l'hôtel fût mauvais, mais j'étais poursuivi par l'image <]n mort que je venais de voir sécher sur le gril. Quant à Araini, il mangea comme si de rien n'était.
Après le dîner nous allâmes au théâtre ; deux des principaux seigneurs de Sicile s'étaient faits entrepreneurs, et étaient parvenus à réunir une assez bonne troupe: on jouait Norma, ce chef-d'œuvre deBcllini.
J'avais déjà beaucoup entendu parier de l'habitude qu'ont les Siciliens de dialoguer par gestes, d'un bout à l'autre d'une place, ou du haut en bas d'une salle ; cette science, dont la langue des sourds-muets n'est que l'a, b, c, remonte, s'il faut en croire les traditions, à Denys le Tyran : il avait prohibé sous des peines sévères les réunions et les conversations, il eu résulta que ses sujets cherchèrent un moyen de communications qui remplaçât la parole. Dans les entractes, je voyais des conversations très animées s'établir entre l'orchestre et les loges ; Arami surtout avait reconnu dans une avant scène un de ses amis, qu'il n'avait pas vu depuis trois ans, et il lui faisait avec les yeux, et quelquefois avec les mains, des récits qui, à en juger par les gestes pressés de notre compagnon, devaient être du plus haut intérêt. Celte conversation terminée, je lui demandai si sans indiscrétion je pouvais connaître les événemensqui avaient paru si fort l'émouvoir. — Oh ! mon Dieu I oui, me répondit-»! ; celui avec qui je causais est un de mes bons amis, absent de Païenne depuis trois ans, et il m'a raconté qu'il s'était marié à Naples; puis qu'il avait voyagé avec sa femme en Autriche et en Fiance. Là, sa femme est accouchée d'une fille, (pie malheureusement il a perdue. Il est arrivé par le bateau à vapeur d'hier ; mais, comme sa femme a beaucoup souffert du mal de mer, elle est restée au lit, et lui seul est venu au spectacle.
— Mon cher, dis-je à Arami, si vous voulez bien que je vous croie, il faudra que vous nie fassiez un plaisir.
— Lequel P
— C'est d'abord de ne pas me quitter de la soirée, pour que je sois sûr que vous n'irez pas faire la leçon à votre ami, et, quand nous le joindrons au foyer, de le prier de nous répéter but haut ce qu'il vous a dit tout bas.
— Volontiers, dit Arami.
La toile se releva; on joua le second acte de Norma, puis, la toile baissée, le., acteurs redemandés selon l'usage, nous
allâmes au foyer, où nous rencontrâmes le voyageur.
— Mon cher, lui ilit Arami, je n'ai pas fiai lancinent compris ia> que tu voulais me dire, fais moi le plaisir de me le
répéter.
Levoyt m- répéta son Irjgjplre mot pour mot, et sans
; une syllabe a la traduction qu'Arami lli';|\--|il f.iili'
de Ignés l < lail vcrltablemenl miraculeux.
Je vis six semaines après un second exemple de celte faculté de muette communication ; c'était à Naples. Je me promenais avec un jeune homme de Syracuse, nous passâmes devant une sentinelle ; ce soldai et mon compagnon échangèrent deux ou trois grimaces, que dans tout autre temps je n'eusse pas même remarquées, mais auxquelles les exemples que j'avais vus me firent donner quelque attention.
— Pauvre diable ! murmura mon compagnon.
— Que vous a-t-il donc dit? lui demanriai-je.
— Eh bien 1 j'ai cru le reconnaître pour Sicilien, et je me suis informé en passant de quelle ville il était; il me dit qu'il était de Syracuse et qu'il me connaissait prfaitemenl- Alors je lui ai demandé comment il se trouvait du service napolitain, et il m'a dit qu'il s'en trouvait si mal, que, si ses chefs continuaient de traiter comme ils le faisaient, il finirait certainement par déserter. Je lui ai fait signe alors que, si jamais il en était réduit à cette extrémité, il pouvait compter sur moi, et que je l'aiderais autant qu'il serait en mon pouvoir. Le pauvre diable m'a remercié de tout son cœur, je ne doute pas qu'un jour ou l'autre je ne le voie arriver.
Trois jours après, j'étais chez mon Syracusain, lorsqu'on vint le prévenir qu'un homme qui n'avait pas voulu dire son nom le demandait; il sortit, et me laissa seul dix minutes à peu près.
— Eh bien! fit-il en rentrant, quand je l'avais dit 1
— Quoi?
— Que le pauvre diable déserterait. .
— Ah! ah ! c'est votre soldat qui vient de vous faire demander ?
— Lui-même ; il y a une heure, son sergent a levé la main sur lui, et le soldat a passé son sabre au travers du roips de son sergent. Or, comme i! ne se soucie pas d'être fusillé, il est venu me demander deux ou trois durais: après demain il sera dans les montagnes de la Calabre, et dans quinze jours en Sicile.
— Eh bien 1 mais une fois en Sicile que fera-l-il ? deir.andai-je.
— Heu! dit le Syracusain avec un geste impossible à rendre; il se fera bandit.
J'espère (pic le compatriote de mon ami n'a pas fait mentir la prédiction susdite, cl qu'il exerce à celle heure honorablement son état entre Girgenli et Païenne.