LA MAISON DE FAKREDDIN-BEN-LOKMAN
La nuit fut agitée ; les Sarrasins, vainqueurs a Mansourah, avaient été vaincus sur les bords du canal, leur camp tout entier élait resté au pouvoir des croisés, el le roi et les chefs de l'armée avaient élevé leurs tentes tout autour des machines de guerre qu'ils avaient prises. Aussi Joinville, qui avait établi son logis à droite des engins, dans une tenta qui lui venait du grand maître des Templiers, et que ses gêna lui avaient apporlée de l'autre rive, fut-il, vers le milieu de la nuit, quelque envie et quelque besoin qu'il eût de dormir, réveillé par les cris : Alarme! alarme! Il lit aussitôt lever son chambellan, et lui ordonna d'aller voir ce qui se passait. Celui ci rentra quelques secondes après, tout effrayé et
criant :
— Sire, or sus I or sus, sire I car voici les Sarrasins a
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
pied et à cheval qui égorgeHt les gens qui font le guet autour des machines.
A ces mois, Jninville se leva en haie, passa sa cuirasse, mit un casque de fer sur sa tète, et il sortit de sa lente, appelant ses hommes d'armes. Quelques chevaliers, attires tomme lui par les cris des gens de garde, accouraient au seuil de 'eurs logis; tonl blessés et à demi armés qu'ils étaient, ils se ruèrent sur les Sarrasins, qui furent repoussés. En ce moment le roi envoya Gauthier de Chalillon avec un corps de troupes fraîches qu'on avait tirées du camp; ils S'établirent entre les pavi Ions et les Turcs, et, grâce à celle précaution, les chevaliers purent au moins dormir jusqu'au jour.
Ce jour était celui du premier mercredi de carême. Toute l'armée commença ses pénitences; seulement, au lieu de cendres, le légat répandit sur la tête du roi le sable du désert.
, Les Sarrasins étaient campés dans la plaine, à un jet de pierre à peine des chrétiens. Quoique le combat eût cessé, les traits volaient toujours de part et d'autre, et continuaient de blesser et de tuer au hasard dans les deux armées; alors six chefs sarrasins descendirent de leurs chevaux, et vinrent dresser une espèce de rempart de grosses pierres de taille pour se mettre à l'abri des vireions et des flèches. Or, Joinville et ses chevaliers, voyant ces apprêts de défense, décidèrent que la nuit venue ils iraient renverser cette muraille. Si Court que fut ce délai, il parut sans doute encore trop long à un prêtre, nommé messire Jehan de Waysi, lequel, aussitôt qu'il eut fini de confesser les chevaliers, et de leur verser de la cendre sur le front, opération qu'il faisait la cuirasse au corps, mit un casque sur sa tête et une épée sous son bras de manière à ce que les Sarrasins ne vissent pas qu'il était armé, et marcha droit à la lumière : les six Turcs ne tirent point attention à cet homme qui venait seul, et cou-, Huilèrent eur besogne ; mais à peine fut-il à portée, qu'il tira son épée, et, courant sus aux travailleurs, se mita frap per sur eux ava' 1 qu'ils eussent eu le temps de se mettre en défense. Deux tombèrent, l'un blessé, I autre.mort, et lesau- Ires prirent la fuite. Le prêire les poursuivit quelques instans; mais, voyant qu'un gros de Sarrasins venait au secours de ceux qu'il chassait, il se retourna vers l'armée des chrétiens, poursuivi a son tour par une quarantaine d'hommes qui piquaiei t leurs chevaux â grands coups d'éperons. Alors un même nombre de chevaliers et de gens d armes monta à cheval du côté des chrétiens pour soutenir le prêtre. Ils n'eurent pas besoin défaire d'autres démonstrations; les Sarrasins, les voyant debout, se retirèrent. Les chevaliers ne chargèrent pas moins sur eux; ne pouvant les joindre, un des croisés leur lança à toute volée sa dague : l'aune, jetée au hasard, alla s'enfoncer dans le côté d'un Sarrasin, qui l'emporla en fuyant; mais bientôt il tomba de son cheval, mort ou blessé mortellement, car on ne le vit pas se relever.
A part celte escarmouche, la journée fut assez tranquille; les Sarrasinsétaientoccupés a recevoir à Mansourah le jeune 1 ulian Touran-Chah, qui était an ivé le jour même de ia bataille; il as au passe par le i.aiie, où la sultane Cheger Eddur luf avait remis le pouvoir, et aussitôt! suivi d'une troupe 'i éli e, il s'était mis en marche pour le théâtre de la bataille. Les deux colon lie. qui portaient dans la capitale, l'une la nouvelle de l'attaque îles Fiançais, l'autre le récit de leur défaite, passèrent au-dessus de sa têtesans qu'il apprit rien des avis dont ces oiseaux élaienl porteurs; de sorte que le soir il arriva au moment où les Sarrasins proclamaient capitaine de Paruiée, eu remplacement de Fakreddin, Bibars, si r nom nié Bondoular, paru' qu'il était général «les arbalétriers Le nouveau Sultan confirma sa Domination; et convaincu comme les autres que c'était le roi de France luimême qui était tombé sons les coups de ses soldais, il in exposer sa cotte d'armes, ail n de redoubler leur courage. H ne s'était pas trompé : i eetw vue, tous se mirent à crier le cri de guerre, el demandèrent à combattre; mais Bibars,
voulant leur laisser un jour (le repos, lixa le vendredi pour b: jour de la bataille Le soir nu me, des espions durent pré-
venir le roi de ce qui s'était passé, et lui annoncèrent qu'il serait attaqué le lendemain. Louis rassembla aussitôt ses chevaliers, el, du tertre sur lequel était élevée sa tente, dominant la foule, il étendit la main pour demander le silence, cl leur dit ;
— Mes fidèles, vous qui avez partagé avec constance mes travaux el mes dangers, sachez que demain nous devons être ailaqués par toutes les forces réunies des ennemis du Seigneur. Or, que devons-nous faire? Si nous taisons retraite, nos ennemis se réjouiront, triompheront de nous et se glorifieront de noire fuite; el, plus agiles que nous, animés encore par la vue de notre faiblesse, ils nous poursuivront sans relâche, jusqu'à ce qu'à la honte de la chrétienté ils nous aient exterminés tous: alors la gloire universelle sera perdue, et la France couverte d'opprobres Invoquons donc le Seigneur, que nous avons, à ce qu'il parait, grièvement offensé par nos péihés; attaquons avec confiance nos ennemis tout sanglans du sau;; de nos frères, et tirons d'eux unit vengeance solennelle, afin qu'on ne puisse pas dire que nous avons supporté avec patience les injures faites à Jésus- Christ.
Et à ces paroles du roi, dit Matthieu Paris, tous furent animés et armés comme un seul homme : Armati sunt el animait quasi virunus,universi. Alors le roi, voyant cet enthousiasme, en conçut bon augure, fit approcher tous les capitaines de l'armée, leur ordonna de faire armer et préparer tous leurs gens d'armes, et que chacun couchât hors des tentes el des pavillons, et tout à l'enlour de l'entrée du camp, afin qu'on ne put êire surpris. Grâce à ces ordonnances, la nuil fut assez tranquille, et les croisés purent prendre quelque repos.
Au point du jour le roi organisa ses batailles.
Nos lecteurs connaissent déjà la position des chrétiens: ils élaienl appuyés au canal de l'Achmoun, qui se rend du Ml au lac de Menzaleh; ijgavaient à leur droite Mansourah, aux sanglans souvenirs; à leur gauche et à l'exlrémiié occidenlale de la plaine de Daquelieh les ruines de Meudes, et devan1 eux la vaste plaine qui s'étend jusqu'au Caire.
Louis disposa son armée sur tome celle ligne. La première bataille, commandée par le comte d'Anjou, se trouvait la plus proche de Mansourah; elle était composée de chevaliers << ui avaient perdu leurs chevaux dans les batailles précédentes, de sorte que le frère du roi était à pied comme les autres.
La seconde avait pour capitaines n.ossire Guy d'Ibelin et messire Baudouin, son frère : ils commandaient aux croisés de Chypre et de Palestine; ne s'étant point trouvés à la dernière, bataille, pour n'avoir pu passer le canal à temps, ils élaienl frais el reposés, et avaient tous leurs chevaux et toutes leurs armes.
La troisième élait sous les ordres de messire Gauthier de. Chalillon; il avait avec lui les meilleurs prud'hommes el les plus braves chevaliers de toute l'armée. Et le roi Louis avait mis ainsi ces deux bel es compagnies à côté l'une de l'autre pour qu'elles pussent se défendre, el secourir celle qui venait après elles.
La quatrième était la plus pauvre de toutes; elle se composait du reste de la milice des Templiers. Elle élait commandée par le grand maître, Guillaume Sonnac, encore tout mutilé de son dernier combat. Sentant sa faiblesse, elle s'était entourée d'un rempart qu'elle avait élevé avec les déhris des machines de guerre sarrasines.
La cinquième était celle de messire Guy de Malvoisin, peu nombreuse mais composée toute de braves chevaliers, frères ci amis, ne formant qu'une famille» combattant toujours ensemble cl partageant tout, gloire) danger et butin. Elleéiait déjà loi l diminuée depuis le eoinnicnecnicnl de la campagne, el la journée qui se préparait devait la réduire encore.
La sixième bataille coinmençaii l'aile gauche, que commandai! le comte de Poitiers, comme le comte d'Anjou l'aile droite. Bile était toute composée de gêna de pied, au milieu
desquels monseigneur le frère du roi était seul à cheval; il avait a sa gauche Ull de ses chevaliers, qu'il avait amené en
Egypte avec lui, et qui se nommai I messire Jocerand de
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Branç.on : il commandait avec son filsuneautre petite troupe de pédaille, et dans celle-ci comme dans l'autre, les deux chefs seuls étaient a cheval.
La septième bataille était celle de Guillaume, comle de Flandre, qui n'avait pas donné dans l'autre combat, et qui était toute fraîche et ardente. Aussi avait-on mis en quelque sorle à l'abri, sous son aile de fer, la petite troupe ilu sénéchal de Champagne, qui formait le demi-cercle et venait s'appuyer au canal, a quelque dislance de l'endroit même où l'armée l'avait passé a gué. En effet, Joinville et ses chevaliers étaient si meurtris de la dernière lutte, que deux ou tros à peine avaient pu revêtir leurs cuirasses; les autres, et parmi eux était le bon sénéchal, n'avaient pour toute arme défensive que leur casque, et pour toute arme offensive que leur épée.
Au centre de ces huit batailles, et prêt à se porter partout où besoin serait, était Louis avec ses plus preux et ses plus fidèles, do t huit s'étaient réunis pour lui former une garde, que l'on appelait les prud'hommes du roi. Enfin, le long du canal, protégés par celle muraille de fer, bivouaquaient les gens de l'armée, bouchers, valels, vivandiers femmes et pages, qui avaient passé le pont aussitôt après le combat de Mansournh, et s'étaient établis à l'amour des logis des chevaliers, se bâtissant des huttes avec les débris des engins et des machines de guerre que les croisés avaient conquis sur les infidèles.
Pendant que Louis prenait ses dispositions le général sarrasin ne restait pas en retard pour établir les siennes. Comme le soleil se levait, les croisés le virent paraître à la tête d'à peu près quatre mille chevaliers bien montés et bien armés, qu'il disposa sur une ligne pareille a celle des chrétiens, les divisant en autant de batailles que Louis en avait fait de son coté; puis il alla chercher une telle assemblée de gens à pied, pour soutenir sa chevalerie, qu'elle enveloppait tout le camp de? Fiançais comme aurait pu le faire une muraille. Bientôt, outre ces deux années en arriva une troisième; c'était celle qu'avait amenée avec lui le jeune sultan Touran-Chah. Cette dernière bataille fut rangée à part, afin qu'elle pût manœuvrer selon les circonstances Ces ordonnances faites, le général sarrasin passa une dernière fois devant le front de ses troupes, monté sur un petit cheval de course, s'avançant, jusqu'à cent pas de l'armée française, examinant ses batailles el augmentant ou diminuant les siennes, selon qu'il avait reconnu celles des chrétiens pour fortes ou pour faibles; ensuite il fil approcher trois mille Bédouins aussi près qu'il le pul du pont qui joignait l'armée au camp du duc de Bourgogne, afin, le cas échéant, de s'opposer à ce que les croisés reçussent aucun secours pendant la bataille.
Ces préparatifs durèrent jusqu'à midi à peu près; tout étant réglé, un grand bruit de tambours et de cors s'éleva dans l'armée sanasine, qui se mit en marche, fantassins et chevaux, et vint attaquer l'armée chrétienne.
Le premier point sur lequel le combat s'engagea fut celui que commandait le comte d'Anjou • non que de pari ou d'autre on eût usé en cela de taciiipie, mais parce qu'il se trouvai! le plus rapproché des Turcs; < enx-ci s'avancèrent, disposés en manière de jeu d'échecs, les pions ou gens de pied man haut les première, armés de tubes par lesquels ils soufflaient le feu grégeois et derrière eux les cavaliers qui profilaient du troublé produit pour entrer dans les rangs, et y frappera droite et !\ gauche. Ce te manœuvre, adoptée à l'égard des gens de pied, mil bientôt le désordre dans la bataille du coinie d Anjou, à pied lui-même au milieu de ses soldats. Heureusement, le roi, du point élevé où il était placé, dominait loute la plaine, et vil l'extrémité dans laquelle se trouvait son frère. Aussiiôt il frappa son che\al des éperons, et, suivi de sa garde, il vint se jeter, l'cpée au poing, loul au milieu des Infidèles. A peine y élail-il qu'un Sarrasin, se trouvant à sa portée, souilla sur lui le feu grégeois, et cela si près et si hardiment, que son cheval en fut tout couvert; mais a\ec l'aide de Ttien, pour lequel Louis combattait, ce qui eût dû sauver les Sarrasins les perdll : le noble animal, iloni la crinière cl la croupe flamboyaient, perdu par lu douleur, ne sentant plus ni frein ni voix, em-
porta son maître au plus profond des rangs infidèles, où il entra comme l'ange exterminateur» derrière lui venaient les plus braves, qui avaient juré de suivre le roi partout, el qui le suivaient, heurtant et renversant tout ce qui sp trouvait devant eux, si bien que la bitaille des infidèles, frappée au cœur de celle blessure profonde, recula, dégageant le duc d'Anjou et sa compagnie. Le roi remonta sur un autre cheval, et revint prendre ce poste élevé, d'où, comme l'aigle, il pouvait (ont embrasser et s'abattre partout.
Pendant celte charge merveilleuse exécutée parle roi, le eombal s'était engagé sur toute la 'igné, d'une égale ardeur, mais avec des succès différens. Messire Guy d'Ibelin el Beaudouin,son frère, avaient vigoureusen ent reçu les Sarrasins; car, on le sait, ni hommes ni chevaux de leur compagnie n'avaient encore donné 11 y a plus : Gauthier de Châlillon s'éianl réuni à eux avec une troupe d'élite, les Sarrasins furent bieniol forcés de s'enfuir, et d'aller reformer leur bataille, abandonnant les fantassins, qui furent presque tous tués.
Mais il n'en était pas de même de la quatrième bataille, commandée par frère Guillaume de Sonnac, maître du Temple, à qui il ne reslail que quelques-uns de ses soldats réunis aux débris des hospitaliers. Vainement ils s'étaient, comme nous l'avons dit, fait un rempart avec des palissades tirées des machines de guerre. Les Sarrasins jetèrent le feu grégeois sur cet amas de planches, qui s'enflamma aussitôt et leur découvrit à travers les flammes le peu d'hommes qu'elles défendaient; alors, sans atlendre que cette faible défense fût détruite, ils s'élancèrent au milieu de l'incendie, qu'ils traversèrent pareils à des démons, et vinrent se heurter contre les restes de celte terrible milice. Cependant lotit affaiblis qu'ils étaient, les Templiers n'étaient pas gens a succomber ainsi, et, au bout de quelques minutes, les infidèles repoussés, après avoir [perdu leurs plus braves, passaient à travers les flammes, mais celle fois pour se sauver Cependant, comme ils n'étaient pas poursuivis, ils S'arrêtèrent à di-lanee; alors leurs arbalétriers s'avancèrent, firent pleuvoir sur les Templiers une telle quantité de traits, qu'à cinquante pas derrière eux la terre en était couverte comme d'une moisson. Celte pluie meurtrière avait fait plus de mal qu'un combat corps a corps, presque tous les chevaux qui restaient eh avaient élé frappés; le grand-maître el quatre ou cinq chevaliers seulement avaient conservé leurs destriers, encore étaient-ils tout hérissés de dards et de flèches. Les Sarrasins jugèrent que le moment était alors venu de défaire ces invincibles, et se ruèrent tous ensemble el d'un seul effort une seconde fois sur eux. Au moment du choc, le grand-maitre, qu1 av rit déjà perdu un œil au combat du mercredi, reçut un coup d'épée qui lui creva le second ; mais, loul aveugle et sanglant, il piqua son cheval, qui le jeta parmi les Sarrasins où il frappa au hasard, jusqu'à ce que percés de coups monture et cavalier s'abatissenl pour ne plus se relever; et tous eussent elé détruits comme lui dans celte charge, si Louis, voyant leur détresse. iv fût venu a leur secours, comme il élail venu à l'aide du duc d'Anjou. Les Sarrasins n'attendirent pas le roi, et pour la seconde fois ils traversèrent en désordre celte ligne de flamme qui n'étaient plus que de la fumée.
Pendant que le roi Louis portail secours aux soldats du Temple Et deSaint-Jean, sou frère, le comte de Poitiers, commandant l'aile gauche de l'armée, se trouvait en grand péril. Il élail, comme nous avons dit, suil a cheval au milieu de toute une bataille de gens à pied; de sorle que c- qui étail adVend pour le Comté d'Anjou advint pour lui. Les infidèles arrivèrent, fantassins conire fantassins, poussant le l'eu grégeois devant eux; de sorte que les cavaliers n'eurent qu'à entrer et frapper au milieu de cette pédaille épouvantée. Le comte d'Anjou se jeta au -devant d'eux ; mais, après avoir' abattu deux OU Irois Sarrasins, il fut enveloppé el pris,
et déjà on l'eiiniKMi:ii t prisonnier, el il était traîné bois du camp, lorsque ions les ^ens de l'armée, piges valets, bouchers, vivandières, qui l'aimaient à cause de sa bonté, s'ê* murent el s'armèrent. Tout leur liai bon, haches, épieut, couperets et couteaux ; lauifl cette troupe, sur laquelle nul
ne comptait, se rua sur les Sarrasins, coupa les jarrets des chevaux, égorgea les cavaliers qui tombaient, se prit corps à corps et de lutte avec les fantassins, et se battit avec de tels cris et une telle rage, que les infidèles, étourdis de leurs clameurs et de leur acharnement, prirent la fuite, relâchant le comte de Poitiers, qui, abandonné par ses soldais, fut secouru par des vilains.
Les Sarrasins furent encore plus rudement reçus par les trois dernières batailles. L'une était, comme nous l'avons ilit, sous les ordres de messire Joeerand de Brançon, qui en était le maître et le chef : c'était un digue chevalier, oncle de Joinville, et il avait assisté dans sa vie à trente-six batailles et journées de guerre, où presque toujours il avait emporté le prix des armes. Un jour de vendredi saint en carême, comme il était en l'armée du comte de Màcon, son cousin, il s'en vint à Joinville et a un de ses frères et leur dit : « — Mes neveux, venez m'aider avec toute votre puissance à courir sus aux Allemands, qui abattent et pillent le moustier de Màcon. » Joinville et son frère répondirent aussitôt à l'appel, et, sous la conduite de leur oncle Joeerand de Brançon, ils entrèrent tous armés jusque dans l'église, ce que Dieu leur pardonna sans doute, car ils faisaient cela pour la bonne cause, et, à grands coups de taille et de pointe ils chassèrent les Allemands du saint lieu. Cela fait, messire Joeerand descendit de cheval, et s'agenouilla tout armée devant l'autel, criant : « — Beau sire Jésus-Christ mon Seigneur, je vous prie, si vous croyez me devoir quelque récompense, de m'accorder celle de mourir à votre service! » Or, messire de Brançon s'était croisé un des premiers, avait, dans les batailles du mardi et du mercredi, frappé comme un des plus forts; si bien que, de toute sa troupe, lui et son fils avaient seuls conservé leurs chevaux. Lorsqu'il voyait ses gens pressés par les Sarrasins, il faisait semblant de fuir par les ouvertures des ailes de la bataille, puis il revenait avec son fils par derrière les infidèles à grande course de chevaux : ceuxci étaient obligés de se retourner, et, pendant ce temps, ses gens reprenaient courage et se ralliaient. Enfin Dieu lui lit la grâce qu'il avait demandée, et, dans une de ces charges audacieuses, il fut renversé et mis à mort, ne voulant pas se rendre. Sun fils alors lui succéda dans le commandement de sa petite troupe, avec laquelle il battit en retraite jusqu'à la rive du canal. Arrivé la, messire Henry de Cône, qui était de l'autre côté et dans le camp du duc de Bourgogne, amena t iree arbalétriers et archers, qui, d'une rive à l'autre, firent, chaque fois que les Turcs chargeaient, pleuvoir sur eux une telle grêle de traits et de flèches, que, sur vingt chevaliers dont se composait la suite de Joeerand, douze seulement périrent, et que le reste fut sauvé.
Apres la bataille de messire Joeerand, on se rappelle que venaient celles de monseigneur Guillaume de Flandre et de Joinville, la plus forte et la plus faible de l'armée; elles étaient près l'une de l'autre et protégées l'une par l'autre. Le comte elses Flamands étaient pleins d'ardeur, ayant passé le fleuve la veille, et tous bien montés et bien armés : ils attendirent les infidèles, qui, de leur côté, arrivèrent sur eux avec courage; mais à peine en furent-ils venus aux mains, que Joinville et ses chevaliers, qui, étant blessés et meurtris, n'avaient pu endosser leurs armures, saisirent des arcs et des flèches, et se mirent a seconder de leur mieux les archers et les arbalétriers, qu'ils avaient disposés de manière à prendre les Turcs en flanc. Ceux-ci se mirent aussitôt en désordre; le comte Guillaume profita de ce trouble pour leur courir sus. Les Turcs ne purent supporter le choc de cette merveilleuse chevalerie, portée sur ses lourds destriers flamands qui semblaient des coursiers héroïques. Ils prirent la fuite; les croisés les poursuivirent au-delà des limites du camp. Les cavaliers arabes échappèrent seuls, grâce a la vitesse de leurs chevaux; mais tout ce qui était nomme de pied parmi les infidèles fut tué et taillé en pièces; de sorte que tous les gens d'arme;, du comte, parmi lesquels était au premier ran^ messire Gauthier de la Horgue, revinrent chargés de larges et de boucliers- Ce fut ainsi que la mêlée s'engagea sur toute la li^nc. Elle duia depuis midi jusqu'à sept heures du soir. A ce moment,
les Sarrasins, repoussés partout, grâce à la vigilance de Louis, qui, toujours en tête de sa bataille royale, venait en aide à ceux qui faiblissaient, commencèrent à se retirer. Les chrétiens les poursuivirent jusqu'aux limites de la lice; mais, cette fois, instruits par l'expérience, ou plutôt brisés par la lassitude, ils s'arrêtèrent aux barrières de leur camp. Sur la longueur d'une lieue et sur une largeur de cinq cents pas, la terre était toute couverte de morts, parmi lesquels on comptait trois infidèles pour un chrétien.
Alors Louis, voyant le combat terminé à la plus grande gloire de ses armes, rassembla ses barons devant sa tente royale, et là, de même qu'il leur avait parlé avant le combat pour leur donner courage, il leur dit après la victoire pour les féliciter : « Seigneurs et amis, maintenant vous pouvez voir et connaître les grandes grâces que Dieu nous a faites et nous fait encore, puisque mardi dernier, qui était jourde carême prenant, nous avons, par son aide, chassé et déboulé nos ennemis de leurs retranchemens, où nous sommes logés à cette heure, et que, aujourd'hui, nous nous sommes défendus, à pied et mal armés, contre eux bien armés à pied et à cheval, et en deux endroits. » Puis à la France, à qui il ne devait autre chose que la vérité, il envoya cette relation, simple et grande comme son âme : « Le premier vendredi du carême, le camp ayant été attaqué par toutes les forces des Sarrasins, Dieu se déclara pour les Français, et les infidèles furent repoussés avec beaucoup de perte. »
Cependant, malgré celte double victoire et les actions de grâces qu'il en rendait au ciel, Louis commençait à comprendre que la campagne était manquée : l'armée avait perdu presque tous ses chevaux, un tiers des chevaliers était blessé et le reste écrasé de fatigue; d'un autre côté, chaque jour augmentait le nombre des ennemis. Il ne fallait plus songer à aller au Caire, et quelques-uns pensaient déjà, même avec crainte, qu'il serait impossible de rester où l'on était. On parla de retourner à Damiette; mais retourner à Damielie, c'était fuir. Or, des chevaliers français, des soldats du Christ, pouvaient-ils fuir devant un ennemi vaincu? Ce conseil fut donc repoussé. On mit le camp en état de défense, afin de se garantir de toute surprise de la part des Sarrasins, et l'on attendit une nouvelle attaque.
Ce fut en vain ; les Sarrasins demeurèrent cois et couverts. Eux aussi attendaient et ne furent pas trompés dans leur attente.
Huit ou dix jours après la bataille, les corps qui avaient été jetés dans l'Achmoun se corrompirent et remontèrent à la surface du fleuve. Le courant alors les emporta vers la mer; mais bientôt ils rencontrèrent le pont que les chrétiens a\aienl établi sur le canal, et comme l'eau était haute, ils ne purent passer entre les piles, et s'y amassèrent en si grande quantité que l'on ne voyait plus le courant à plus d'une portée de trait au-dessus du pont. Alors le roi loua cent hommes de travail pour séparer les chrétiens des infidèles. Ces hommes portaient les premiers dans de grandes fosses creusées pour leur donner la sépulture, et avec de longues perches ils enfonçaient les corps des Sarrasins sous l'eau, jusqu'à ce qu'ils suivissent le courant, qui les entraînait entre les piles, et de là à la mer. Il y avait là des pères qui cherchaient leurs fils, des frères qui cherchaient leurs frères, des amis qui cherchaient leurs amis. Tout le temps que dura cette funèbre besogne, Degville, le chambellan du comte d'Artois, ne quitta point un instant le rivage, espérant toujours reconnaître le prince. Mais le dévouement de ce brave serviteur fut inutile, et le corps du martyr de Mansoiirah ne fut pas retrouvé.
Or, comme nous l'avons dit, on était depuis quinze jouis entré dans le carême, et les croisés, quoique en campagne et en guerre, suivaient à la lettre les commandemens de l'église, jeûnant et faisant maigre les jours désignés, comme s'ils eussent été dans leurs villes ou dans leurs châteaux. Il en résultait (pic, comme la pénurie était extrême, ils n'avaient pour tous vivres qu'une espèce de poissons que l'on péchait dans le canal même de l'Achmoun, lesquels, étant des poissons voracAS et carnivores, n'avalent vécu que do cadavres, sur lesquels ou les voyait, depuis que ccS ca la-
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vres étaient remontés sur l'eau, fondre en grandes troupes. Soit dégoût, soit qu'effectivement cette odieuse nourriture eût communiqué à leur chair des qualités nuisibles, bientôt le scorbut se déclara dans l'armée. Ceux qui avaient mangé du poisson, et c'était le plus grand nombre, furent malades. Les gencives leur enflaient jusqu'à ce qu'elles recouvrissent les dents ; et alors les barbiers de l'armée, qui occupaient en même temps l'office des médecins, étaient forcés de détacher avec leurs rasoirs ces excroissances corrompues, ce qui était une des plus douloureuses opérations chirurgicales qui se pût voir. « Si bien, dit Joinville dans la naïve bonhomie de son langage, que l'on n'entendait que cris et plaintes, comme si l'armée tout entière n'était composée que de femmes en travail d'enfant. »
A cette épidémie vint s'en joindre une autre, causée par les exhalaisons méphitiques des cadavres. Celle-ci s'attachait à tout le corps, mais particulièrement aux jambes, qui se desséchaient jusqu'à l'os, et dont la peau devenait tannée et noire « à la ressemblance, dit encore Joinville, d'une vieille botte de cuir qui eût été longtemps cachée derrière des coffres.» La mort se présentait donc déjà aux chrétiens sous ce double aspect, lorsque ces deux fantômes appelèrent à leur aide un troisième plus terrible encore, la famine.
L'armée tirait ses approvisionnemens de Damiette; aussi la première tactique du Soudan avait-elle été d'occuper ses soldats non plus à combattre les chrétiens, mais à les affamer. Il avait fait descendre trois mille cavaliers et six mille fantassins jusqu'à Scharmesah, les avait éparpillés aux deux côtés du Nil, et avait barré le fleuve avec une flotte, de sorte que, ni par terre ni par eau, rien ne parvenait plus au camp. Les chrétiens ne comprenaient ni ce silence ni cet abandon, lorsqu'une galère du comte de Flandre, qui avait brisé l'obstacle et était passée de force, vint annoncer la nouvelle du blocus. Alors il fallut s'approvisionner parles Bédouins, espèce de horde de sauvages pareille à celle des chacals et des hyènes, qui rôdait sans cesse autour des deux camps, pillant l'un comme l'autre, et prêle à tomber sur le plus faible au premier cri de détresse qu'il jetterait. Il en résulta une telle cherté que, lorsque Pâques fut venu, un bœuf se vendait quatre-vingts livres, un mouton trente livres, le muid de vin dix livres, et un œuf douze deniers, prix exorbitant si l'on compare à la valeur actuelle la valeur de l'argent à cette époque.
Quand le roi vit l'armée réduite à cette extrémité, ses dernières illusions disparurent; il comprit qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour retourner vers Damiette, si déjà même il n'avait attendu trop longtemps. 11 ordonna donc de tout préparer pour repasser le canal ; mais, jugeant avec raison que la retraite ne s'opérerait pas sans obstacles, il fit établir à la tête et aux deux côtés du pont des fortifications couvertes, qui permettraient même aux gens de cheval de le traverser à l'abri. Louis ne s'était pas trompé. A peine les Sarrasins virent-ils ces préparatifs, qu'accourant de tous côtés, sans que l'on sût d'où ils sortaient, ils reformèrent ces batailles qui avaient momentanément disparu. Mais le roi continua de donner ses ordres pour le départ, convaincu que chaque jour de relard, en alfaiblissant l'armée, rendrait encore le passage plus périlleux et pi us difficile. La tête de colonne, composée des malades et des blessés, se mit donc en marche, tandis que de chaque côté du pont et en avant d'eux, pour les protéger, le roi, ses deux frères et tout ce qui restait encore debout attendaient, l'épée au poing, qu'ils fussent passés jusqu'aux derniers. Celte attitude imposa aux Sarrasins.
Après les blessés, les harnais et les armes passèrent; puis vint le tour de Louis, qui dut à regret les suivre. Ce fut le moment que les Sarrasins choisirent pour attaquer, car ils avaient vu que partout où était le roi, là aussi était la victoire. Louis suivait donc une des barbacanes (II, elle comle d'Anjou l'autre, lorsqu'on entendit de grands cris :i l'arrièregarde de l'armée, commandée par Gauthier de Châtillon.
(i) Nom Mes paUimdaa que te roi avait fait établir pour prot&-
gOT 1 ' pa Saga île l'armer.
OBUVi t.otll'l.. — X.
C'étaient les Sarrasins qui chargeaient; la bataille était engagée de nouveau. Le comte d'Anjou se retourna aussitôt, et sortit des retranchemens avec une troupe encore terrible, quelque malade et affamée qu'elle fût. Il était temps; Gauthier de Châtillon, accablé sous le nombre, allait succomber, car il s'était jeté presque seul entre l'arrière-gardeet les Sarrasins. Messire Erard de*Vallery était pris, et son frère, à pied, ne voulant pas l'abandonner, frappait sur ceux qui l'entraînaient, sans autre chance que de tuer et d'être tué. Au cri de guerre que le comte d'Anjou poussa en reparaissant, tous reprirent courage. Les Sarrasins lâchèrent messire Érard, qui, n'étant pas blessé, ramassa la première épée venue, et se mit à son tour à défendie son frère, comme son frère l'avait défendu. Gauthier de Châtillon, que toute l'armée infidèle n'avait pu faire reculer d'un pas, reprit l'offensive du moment qu'il se vit soutenu par le comte d'Anjou. L'arrière-garde passa le pont, sauvée par le dévouement et le courage de deux hommes.
Le lendemain, le bruit se répandit que des négociations de paix étaient entamées entre le roi de France et le soudan. En effet, messire Geoffroy de Sargines, chargé des pleins pouvoirs de Louis, venait de repasser le canal pour avoir une entrevue avec l'émir Zeineddin, mandataire de Touran- Chah. Une lueur de joie ranima le cœur de tous ces hommes qui se regardaient comme perdus, et ils attendirent avec anxiété le retour du messager. Vers les cinq heures du soir, messire Geoffroy de Sargines rentra au camp, et l'on pouvait juger à son visage triste, sinon abattu, qu'il était porteur de fatales nouvelles.
En effet, les négociations, arrêtées sur tous les points, s'étaient rompues sur un seul. Louis devait rendre au Soudan la cité de Damiette, et le soudan rendre aux chrétiens la ville de Jérusalem.
Ce premier article avait été adopté.
Louis devait emmener tranquillement tous ses malades de Damiette et reprendre, dans les magasins de la ville, toutes les chairs salées dont les musulmans ne mangent point, et dont le roi avait besoin pour nourrir son armée en mer.
Ce second article avait été adopté.
Louis offrait de donner pour sûreté du pacte, et jusqu'à son entier accomplissement, l'un de ses deux frères en otage, soit le comte de Poitiers, soit le comte d'Anjou. El ce fut ici que les négociations se rompirent. L'émir Zeineddin avait reçu du soudan l'ordre de n'accepter d'autre otage que le roi. A celle prétention, Sargines se récria; les envoyés du Soudan insistèrent, et messire Geoffroy se relira, déclarant que l'armée chrétienne se ferait tuer, depuis son premier baron jusqu'à son dernier valet, avant de donner son roi en gage. C'était cette nouvelle qu'il rapportait. La retraite fui fixée pour le mardi soir, après les octaves de Pâques.
Cette résolution arrêtée, le roi, qui lui-même était malade de l'épidémie, fit venir Josselin de Corvant, l'inventeur de la grande machine de guerre, et, le nommant chef des maîtres d'œuvres et ingénieurs, il lui ordonna, au moment où il verrait l'armée se mellre en marche, de rompre la chaussée qui communiquait à l'autre rive de l'Achmoun, afin que les Sarrasins ne pussent le poursuivre sans aller à deux lieues delà chercher le gué, ce qui donnerait toujours aux clintiens quelques heures d'avance sur les infidèles. Puis, celte précaution prise, Louis fit venir lui-même les marinier- ri leur commanda d'ordonner leurs vaisseaux, afin qu'ils lussent prêts au moment désigné à recueillir les malades pour les conduire à Damietle.
De ces deux ordres un seul fut exécute. Lorsque la nuit lui venue, sombre et propice, chacun se prépara à partir. On avait allumé, comme d'habitude, îles feux sur la rive, autant pour réchauffer les malades que pour ne pas donner des soupçons. Joinville venail de descendre dans sou vaisseau avec lieux chevaliers el quelques valels, seuls débris
de loule sa maison de guerre, lorsque du milieu du lleuve, où il était parvenu, il vil à la lueur des flammes les Sarrasins pénétrer dans le camp. Soit trahison, soit Impossibilité, Josselin de Corvant et ses ouvriers n'avaient point rompu le pont, ainsi qu'ils eu avaient reçu l'ordre, «h- sorie
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRB DUMAS
qu'il élait au pouvoir des Sarrasins, qui passaient par milliers sur la rive, et s'étendant comme un immense demicercle, enfermaient louie l'armée.
Alors toutes les craintes eurent le roi pour objet; tous les efforts tendirent à le faire embarquer sans retard. Mais, quoique malade et affaibli, quoique velu d'un justaucorps de soie en place d'armure, quoique montant un faible cheval au lieu de son destrier de bataille , le roi s'arrêta au premier cri d'alarme, déclarant qu'il ne descendrait dans les barques que lorsqu'il aurait vu embarquer le dernier de ses malades et de ses soldats. Les mariniers, perdant la tête en ce moment ou songeant à se sauver eux-mêmes, coupèrent les cordes des galères, qui avaient a peine recueilli un tiers de l'armée, et les laissèrent dériver malgré les clameurs des chevaliers qui criaient de toute part : Attendez le roi t sauvez le roil Joinville, qui était dans sa barque, vit venir à lui cette flotte insensée, qui ne pensait qu'a fuir, et se trouva pris et presque brisé entre les gros vaisseaux. Quelques pilotes cependant, cédant aux instances des chevaliers, s'approchèrent de la rive; mais sitôt qu'ils y abordaient, Louis faisait entrer dans leurs navées des malades et des blessés; puis, lorsqu'elles étaient pleines, il leur ordonnait de reprendre leur roule et continuait de demeurer, disant qu'il aimerait mieux mourir que d'abandonner son peuple. Un si grand exemple rendit, non pas le courage, nul ne le perdit dans cette terrible circonstance, mais la force a quelques chevaliers. Érard de Vallery, Geoffroy de Sargines, demeurèrent près du roi, jurant de le défendre jusqu'à la mort. L'occasion de tenir leurs sermens ne se fit pas attendre : les Sarrasins s'étaient rués comme des troupeaux de loups au milieu des malades et des blessés, égorgeant sans choix et sans trêve. Bientôt les arbalétriers arrivèrent avec le feu grégeois. Une multitude de flèches enflammées sillonna l'air, éclairant le champ de bataille et le dévoilant dans toute sa confusion et dans toute son horreur. Ces traits tombaient en telle quantité qu'on eût cru que c'étaient les étoiles qui pleuvaient du ciel. Alors tout fut perdu : les mariniers gagnèrent le large, les blessés et les malades firent un dernier effort, et les uns se jetèrent à l'eau pour poursuivre les barques, les autres se mirent a genoux pour attendre la mort. Partout on égorgeait. Sur une étendue de deux lieues, la plaine n'était qu'un lit d'agonie; et cependant le roi ne voulait pas quitter cette terrible mêlée, pleurant et levant les mains au ciel pour invoquer le Seigneur. Une dernière galère reslait, c'était celle du légat du pape : on pressait Louis d'y monter. Mais il déclara qu'il suivrait la rive, pour protéger autant qu'il le pourrait les restes de son armée, et ordonna aux mariniers de rejoindre la flotte. — Ils obéirent. Louis alors ordonna à sa bataille de marcher vers Damiette, sous la conduite d'Érard de Vallery, et, toujours accompagné de son fidèle Sargines, il alla prendre sa place a l'arrière-garde.
La petite troupe marcha toute la nuit. Au point du jour un vent très fort s'éleva qui repoussa toute la flotte vers Mansourah. En même temps que cette rafale augmentait le danger de ceux qui s'étaient embarqués, elle donnait quelque répit à ceux qui suivaient la rive, en élevant entre eux un nuage de poussière si épais qu'il les dérobait à leur vue. Alors, s'il faut en croire l'historien arabe Salih, les chrétiens étaient tellement abandonnés de leur Dieu, que le cadi Gazal-Uddin, s'apercevantquc la victoire allait échapperaux Sarrasins, adressa la parole au vent, lui criant de toute sa force :
— Au nom de Mahomet I je t'ordonne de diriger ton souffle contre les Français. —Et le vent obéit.
Ce changement dans la direction du vent, qui fut le résultat d'un hasard ou d'un miracle, avait soulevé les flots du Nil ; plusieurs des bâltmens, chargés outre mesure, avuient été submergés, et d'autres jetés a la côte. Decr nomlireétait la galère de Joinville. De l'endroit où il était échoué, ii voyait, de l'autre cftté du fleuve, une grande partie des vaisseaux déjà touillés au pouvoir des infidèles, qui égorgeaient les équipages, jetaient les cadavres a l'eau et tiraient hors (les nefs, les (.offres et les harnais qu'ils avaient gagnés. En même t' mps il vit venir a lui une troupe de Turcs, qui, le
voyant échoué, accouraient pour s'emparer de son navire; mais le sort qui les attendait rendit qui Ique puissance a ses gens, de sorte qu'après des efforts inouïs, ils se retrouvèrent à flot. Les Sarrasins arrivèrent au rivage comme ils venaient de le quitter, de sorte que, voyant qu'ils ne puuvaient les rejoindre, ils les accablèrent de traits et de flèches en telle quantité que Joinville, tout blessé qu'il était, revêtit son haubert pour se garantir de celte pluie de viretons qui tombait dans son vaisseau. Arrivé au milieu du Nil, le pilote continua son chemin vers l'autre rive sans que Joinville remarquât son intention; mais un de ses gens se mit a crier alors :
— Sire, sire I notre marinier, parce que les Sarrasins le menacent, nous veut mener à la terre, où nous serons tous tués et occis. — Aussitôt Joinville lui ordonna de suivre le courant, mais il ne tint pas compte de cette injonction, si bien que le bon sénéchai se fit soulever, et, tirant son épée, lui déclara que, s'il faisait un pas vers la terre, il le tuerait sans miséricorde. Cette menace produisit son effet : le pilole se maintint à une égale distance des deux rives, mais bientôt les vaisseaux arrivèrent a l'endroit où le Nil était barré par la flotte du soudan. Le pilote alors demanda à Joinville ce qu'il aimait le mieux, ou de continuer sa route, ou de gagner le rivage, ou de jeter l'ancre au milieu du fleuve. Joinville se décida pour ce dernier parti ; mais à peine l'avait-on mis à exécution, que l'on vit paraître quatre galères du soudan, qui contenaient bien mille hommes, et qui s'avançaient de front, dans le but d'enfermer la flotte française et de lui ôter tout espoir de salut. A celte vue, Joinville délibéra avec ses chevaliers pour savoir si l'on devait se rendre aux Sarrasins de l'autre rive ou à ceux des vaisseaux. L'avis fut. unanime pour qu'on se rendît à ces derniers, parti qui leur offrit au moins la chance de n'être point séparés les uns des autres. Il n'y eut, dans tout l'équipage, qu'un clerc qui voulait que l'on ne se rendit pas, mais qu'on se fît tuer pour aller en la compagnie de Dieu; mais il fut le seul de son avis.
Alors Joinville prit un petit coffret dans lequel étaient ses joyaux les plus précieux et ses reliques les plus saintes, et, afin qu'il ne tombât point entre les mains des infidèles, il le jeta dans ie fleuve. Un de ses mariniers s'approcha de lui, et lui dit qu'ils étaient tous perdus s'il ne le bissait dire aux Sarrasins qu'il était le cousin du roi. Joinville lui répondit de dire tout ce qui lui plairait. En ce moment les galères arrivaient bord à bord ; l'une d'elles jeta son ancre par le travers du bâtiment chrétien. Le bon chevalier se croyait perdu, et recommandait déjà son âme à Dieu, lorsqu'un Sarrasin, touché de pitié sans doute, vint à la nage, lui disant :
— Sire, si vous ne m'en croyez, vous êtes mort. Jetez-vous promplenient à l'eau; ils ne vous verront pas, occupés qu'ils seront à piller votre vaisseau : alors je vous sauverai. Joinville, qui ne s'attendait pas à un tel secours, ne perdit pas une seule minute pour profiler de l'avis et se laissa glisser dans le Nil. Alors le Sarrasin le soutint, car il élait si faible que seul il se fût noyé. Ils abordèrent ainsi à la rive. A peine y eurent-ils mis le pied, que les égorgeurs se jetèrent sur eux; mais le Sarrasin couvrit Joinville de son corps, criant : Le cousin du roi I le cousin du roi 1 II élait temps. Joinville, sentant déjà sur son cou le froid du couteau, était tombé à genoux. L'espérance d'une riche rançon l'emporta sur la soif du sang. Le prisonnier fut conduit jusque dans un château occupé par les Sarrasins, qui, le voyant si faible, eurent pitié de lui, le dépouillèrent de son haubert, et lui jelèrerit sur le dos une couverture d'écarlate, fourrée de menuvair, que sa mère lui avait donnée ; en même temps un autre lui apporta une courroie blanche dont il se ceignit les reins ; enfin, un troisième lui donna un chaperon dont il se couvrit la tête.
Quant au roi, il avait vu le désaslre de sa flotte, et, ne pouvant y porter secours, il avait continué sa roule, toujours poursuivi et toujours gardé si fidèlement par Sargines et par Cllflllllon, que pis un Sarrasin n'osait eu approcher; car, à grands coups d epée, les deux chevaliers chassaient les iuûdèles, comme des serviteurs vigiiaus, dit Joinville,
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINTE JOURS AU SINAI
écarient les mouches du hanap de leur maître. EnOn, épuisé de faiigue, ne pouvant plus se soutenir sur son cheval, il fui forcé île s'arrêtera Minieh, où il descendu au giron d'une bouryeoisr qui était de Paris, et là il fut reconnu si mal, que l'on crut (|u'il ne passerait pas la journée.
Il se jetait sur un lit, lorsque niessire Philippe de Montfort accourut près de lui, disant qu'il venait d'apercevoir, parmi ceux qui les poursuivaient, l'émir Zeineddin, avec lequel ries pourparlers de paix avaient été échangées à Mansourali. Il venait demander au roi si son bon plaisir était qu'il tentai un dernier effort près de lui, afin d'obtenir au moins une suspension d armes. Le roi lui donna toute liberté d'agir comme il voudrait. Messire Philippe de Montfort prit une petite escorte pour l'accompagner, sortit de la ville, s'achemina vers les infidèles, et les joignit comme ils se reposaient et reprenaient haleine pour attaquer la ville où ils avaient vu entrer le roi. Leurs armes étaient couchées à côté d'eux, et leurs turbans déroulés et étendus sur le sable.
Le chevalier laissa son escorte à cinquante pas des Sarrasins, marcha droit à l'émir, qui, voyant s'avancer un homme seul, et se doutant qu'il était chargé de quelque message, avait fait signe qu'on le laissât passer. Alors il lui rappela les conditions offertes par le Soudan, c'est-à-dire la reddition de Damiette en échange de Jérusalem, que devait garantir la personne même du roi, restée en otage. Ces conditions, Louis les ratifiait, et messire Philippe de Montfort venait demander à l'émir Zeineddin s'il était toujours dans l'intention de les accepter. Telle était la crainte que le roi, tout malade et abandonné qu'il était, inspirait encore aux Sarrasins, que leur chef consentit aussitôt. Alors le sire de Montfort tira son anneau en marque d'engagement pris, et le donna à l'émir ; mais, au moment où celui-ci allait le passer à son doigt, un traître, nommé Marcel, sortit de la ville, et, courant à l'escorte de Montfort : « Seigneurs chevaliers, rendez-vous tous ; le roi vous le mande par moi. Ne le faites pas tuer en résistant • Aussitôt les chevaliers, ne se défiant pas de lui, jetèrent leurs armes et leurs humais : les Sarrasins, saisissant l'occasion offerte, se précipitèrent sur la petite troupe. Alors l'émir rendit l'anneau à Philippe de Montfort en disant : ■ On ne traite pas avec des prisonniers. »
CelijB réponse fut le signal d'une nouvelle attaque. Philippe de Montfort rejoignit, lui troisième ou quatrième, la compagnie de Gauthier de Châtillon. Les Sarrasins, conduits par les deux émirs Zeineddin et Gemal-Eddin, marchèrent vers la ville. Le roi, entendant le bruit du combat, fit un dernier effort, et, quittant la maison ouverte et sans défense dans laquelle il avait été reçu, se rendit dans le palais d'Abiad-Allah, seigneur de Minieh, qui pouvait au moins opposer quelque résistance, et Gauthier de Châtillon >e plaça, avec le reste de son arrière-garde, au bout de la rue étroite qui conduirait à la forteresse royale.
Alors la dernière lune s'engagea. Tout ce qui s'était rallié a Gauthier était ce qu'il y avait de plus brave dans la chevalerie française, et le chef qui la commandait était digne d'une pareille troupe. On eût dit que lui et son cheval étaient de fer comme leurs armures, tant ils avaient tous deux suppor é de fatigues devant Mansourah sans en paraître atteints ni inquiétés. Lorsqu'il vit s'avancer les Sarrasins, il tira son épée et marha de nouveau a eux comme si c'eût éié un premiercomb.it, criant : « A Châtillon, chevaliers! à Châtillon, mes prud'hommes I » Et les Sarrasins le reconnurent et le retrouvèrent tel qu'il s'était montré à eux sur le canal de l'Achmoun. Les infidèles, étonnés d'une pareille résistance lorsqu'ils croyaient tout espoir perdu pour les Français, reculèrent d'abord jusqu'aux portes de la ville. Gauthier de Châtillon profila de ce moment de trêve pour arracher de son bouclier, de sa cuirasse et de son corps, les viretons d'arbalète dont il était tout couvert, de sorte qu'en ri tournant a la charge les Sarrasins le retrouvèrent encore le premier à la tête de ses chevaliers, tout sanglant, mais debout et prêt a continuer le combat. Celte fois ce fut un carnage. Les Sarrasins, irrités d'une si longue lutte, revenaient avec des forces décuples de celles des Fiançais. Tout ce qui était la fut tué. Gauthier de Châtillon tomba le dernier, percé de
coups, et frappant, sans vouloir de merci, tant qu'il put lever le bras. Un Sarrasin s'empara de son épée et de son cheval mourant.
Les infidèles alors se précipitèrent vers le palais du roi. Quand Louis les entendit briser les portes, le courage du guerrier l'emporta sur la résignation du martyr; il prit son épée et se leva; mais, presque aussitôt, il tomba évanoui. Le premier qui entra dans la chambre et qui porta la main sur lui fut l'eunuque Rechild; il fut suivi de l'émir Sufeddin Eckanieri : Louis était prisonnier.
Alors, sans respect pour le courage, pour la faiblesse, pour la majesté du martyr, ils lui mirent une chaîne aux pieds et le transportèrent sur le Nil dans un bateau de guerre, entouré de ses serviteurs prisonniers et enchaînés comme lui. Aussitôt les cors, les tambours et les cymbales retentirent de tous côtés en signe de victoire et de joie; le bruit se répandit partout que le soudan des Français était pris. Les égorgeurs cessèrent un instant la besogne qui les éparpillait dans la plaine, et accoururent sur la double rive du Nil, qu'ils remontèrent dans le désordre du triomphe, accompagnant la barque qui portait le roi, et qui était suivie elle-même de toute la flotte.
Le lendemain le roi arriva à Mansourah, fut conduit dans la maison de Fakreddin-Ren-Lokman, et remis à la garde de l'eunuque Sahib.
Le jeune sultan ne pouvait croire a une victoire aurssi complète; à peine en eut-il la certitude, et la vue seule du roi captif put la lui donner, qu'il écrivit à tous ses gouverneurs pour leur annoncer cette grande nouvelle. L'Arabe Mokrisi nous a conservé la lettre de Touran-Chah â Dgemal-Eddin- Ben-Jagmour; elle peint, par la joie qu'elle exprime, la crainte qu'il avait éprouvée. La voici :
« Grâces soient rendues au Tout-Puissant qui a changé notre tristesse en joie I C'est à lui seul que nous devons la victoire. Les faveurs dont il a daigné nous combler sont innombrables, et la dernière est la plus précieuse. Vous annoncerez au peuple de Damas, ou plutôt a tous les Musulmans, que Dieu nous a fait remporter une victoire complète sur les chrétiens dans le temps qu'ils avaient conjuré notre perte. Le lundi, premier jour de cette année, nous avons ouveit notre trésor, et avons distribué nos richesses à nos fidèles soldats. Nous leur avons donné des armes; nous avons appelé à notre secours les tribus arabes; une multitude innombrable de soldats se sont rangés sous nos étendards. Le soir du mardi au mercredi, nos ennemis ont abandonné leur camp avec tout leur bagage et ont marché vers Damiette. Malgré l'obscurité de la nuit, nous les avons poursuivis. Trente mille des leurs sont restés sur le champ de bataille, sans compter ceux qui se sont précipités dans le Nil. Nous avons fait périr et jeter dans le fleuve les captifs sans nombre que nous avions faits. Leur roi s'était retiré a Minieh ; il a imploié notre clémence. Nous lui avons accordé la vie et rendu les honneurs qu'exigeait sa qualité. »
A cette lettre était joint, comme don, le bonnet du roi de France, qui était tombé pendant la bataille; il était d'écarlate, fleurdelisé d'or et fourré de petit-gris. Le gouverneur de Damas le mit sur sa tête pour lire au peuple la lettre du soudan, puis il répondit à son maître :
» Dieu, sans doute, vous destine à la conquête de l'univers, et vous allez marcher de victoire en victoire, puisque, en gage de cet avenir, vos esclaves se couvrent déjà des dépouilles que vous faites sur les rois. •
Cependant la nouvelle de la défaite s'était répandue à la fois chez les amis et les ennemis. La reine l'apprit à Damiette, trois jours avant que d'accoucher, et sa douleur fut grande; il lui semb'ait à tout moment, malgré les précautions prises parle brave gouverneur, qui répondait d'elle au roi, que Damiette était prise et que les Sarrasins entraient dans sa chambre. Alors, tout endormie, elle s'écriait : • A l'aide ! à l'aide 1 » Knfin, sentant combien ces terreurs pouvaient nuire à l'enfant qu'elle portait en elle, elle fit veiller auprès de son lit un vieux chevalier âgé de plus de quatrevingts ans, qui ne lui lâchait point la main, et qui, chaque fois qu'elle s'écriait ainsi dans 1rs songes, la réveillait en
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lui disant : « Madame, n'ayez garde; je suis avec vous et vous veille. » Enfin, la nuit qui précéda le jour de son accouchement, cette terreur fut si grande, que la reine fit sortir tous ceux qui étaient dans la chambre. Puis, restant seule avec le vieux chevalier, elle descendit de son lit et se jeta ù genoux devant lui, le requérant de lui accorder un don ; le chevalier aussitôt le lui octroya par serment, comme femme à qui il devait courtoisie, et comme reine à qui il devait obéissance. Alors Marguerite de Provence lui dit : » Sire chevalier, je vous requiers, sur la foi que vous m'avez donnée, que, si les Sarrasins s'emparent de celte ville, vous me couperez la tête avant qu'ils ne me puissent prendre. » Et le chevalier lui répondit : « Très volontiers, je le ferai, madame, car j'avais eu la pensée de le faire sans que vous me le demandassiez, si la chose que vous craignez arrivait. »
Le lendemain, la reine accoucha d'un fils qui fut nommé Jean, et surnommé Tristan, en mémoire de ce qu'il avait vu le jour en tristesse et en pauvreté.
Elle venait d'être délivrée à peine, lorsqu'on vint lui dire que les chevaliers de Pise et de Gênes, qui avaient leurs vaisseaux dans le port, voulaient fuir et abandonner Damiette. Or, abandonner Damietle, c'était abandonner le roi. Damiette était la seule rançon que Louis pût offrir pour sa personne; Damielte était donc le dernier espoir de la chrétienté. Elle lit en conséquence prier les chevaliers pisans et génois devenir lui parler, et ordonna aux chambellans, toute souffrante qu'elle était, qu'ils fussent introduits auprès délie. Dès qu'elle les aperçut, elle se souleva sur son lit, et tendant les mains vers eux : « Seigneurs, dit-elle, au nom de Dieu, je vous supplie de ne point abandonner cette ville, car, si vous le faisiez malgré mes prières, vous savez bien que monseigneur le roi et tous ceux qui sont avec lui seraient perdus; et, si vous ne le faites pour lui, qui ne vous est ni maître ni souverain, au nom de la Vierge et de l'enfant Jésus, faites-le. pour la pauvre femme et pour le pauvre enfant que vous voyez couchés et gisans devant vous. » Tous lui répondirent qu'il était impossible qu'ils restassent plus longtemps, parce qu'ils mouraient de faim. Et alors la reine se Ot apporter un coffre plein d'or, l'ouvrit devant eux, et leur dit qu'elle allait faire acheter tout le pain et toutes les viandes qui se trouvaient dans la ville, de sorte qu'à l'avenir ils seraient nourris aux dépens du roi. Moyennant celte promesse, ils restèrent, et il en coula à la reine, pour tenir cet engagement, 570,000 livres. Ce n'était pas acheter trop cher la possession de Damiette.
Le soir, une troupe considérable d'hommes armés apparut à l'horizon, se dirigeant vers la ville. A mesure qu'ils approchaient, on reconnaissait les harnais, les armures et les bannières des chrétiens. Cependant, comme il y avait quelque chose d'étrange dans la manière dont ils s'avançaient et dans le silence qu'ils gardaient en s'approebant, le gouverneur lit fermer les portes et monter les soldats sur les murailles. En effet, à leurs visages basanés et à leurs longues barbes, Olivier de Thermes reconnut bientôt la ruse. Les Musulmans, couvert des armures chrétiennes et marcbanl sous les bannières saintes, avaient espéré surpin lire la ville ; mais, se voyant reconnus et découverts, ils n'essayèrent pas même de poursuivre leur projet, et se relirereiii sans combattre. Cet échec eut un bon résultat, en ce qu'il prouva aux infidèles que, quoique les chrétiens connu- senl la prise de leur roi, ils n'en étaient point abattus et . t. h lient toujours prêts a la défense. Cependant Touran-Chalt songeait à tirer parti de sa victoire, ei commençait a comprendre qu'ayant entre les mains la fortune de la France, il devait l'estimer a sa valeur; il avait calcule, non par liiiuianilé, mais par avarice, que ceux
que l'on tuait ne se rachetaient pas, ci il avait donné l'ordre de ne plus tuer que les pauvres gens desquels on ne pouvait espérer rançon, el de garder les chevaliers. Alors le roi apprit que quelques-uns de ceux ci, pressés de sorlir des mains
des infidèles, avaient déjà entamé des négociations particulières; aussilùl il fit faire, défense à qui que ce lui, même a scs frères, de conclure aucun accord, disant qu'il traiterait pour eux, puis, qu'ayant traité pour tout le monde, il trai-
terait pour lui ; il avait amené son armée en Egypte, ajoutait il, c'était à lui de l'en faire sorlir. Le soudai) vit donc que c'était au roi qu'il lui fallait avoir affaire; et, soit qu'il voulût le bien disposer en sa faveur, soit qu'il fût réellement touché de son courage, il envoya à Louis cinquante habits magnifiques, que le roi refusa, disant qu'il était souverain d'un royaume plus riche que l'Egypte, et que c'était à lui de donner et non de recevoir. Alors Touran-Chah, ayant appris que la reine était accouchée à Damiette, fit partir une ambassade chargée d'offrir de riches présens à la mère et un berceau d'or à son fils. Marguerite voulait refuser d'abord ; mais elle se rappela les présens des rois Mages, qui étaient infidèles comme le soudan, et, en souvenir du divin enfant et de sa sainte mère, elle accepta.
Alors le soudan commença de marcher à son but, et fit demander à Louis s'il voulait lui rendre Damietle el les cités que les Français avaient en Palestine, disant qu'alors il serait libre. Mais le roi répondit que Damietle était à lui, il est vrai, puisque notre Seigneur avait permis qu'il la conquît sur les infidèles, mais qu'il n'avait aucun droit sur les autres villes de la Judée. Le soudan renvoya devers le roi. Les nouveaux messagers étaient chargés de lui demander s'il voulait, pour sa rançon, rendre Damiette et les châteaux de Rhodes et du Temple. Et le roi répondit qu'il ne le pouvait faire, attendu que la chose serait contre le serment accoutumé, et que les châtelains et gouverneurs de ces forteresses juraient à Dieu et à Notre-Seigneur de ne les rendre aux Sarrasins pour la rançon du corps d'aucun homme, fût-ce celui du roi. Les messagers reportèrent cette réponse à Touran-Chah.
Alors vint un émir avec des soldats ; cette fois il était porteur, non plus de propositions, mais de menaces; les ambassadeurs avaient fait place aux bourreaux; ils avaient mission d'annoncer au roi que, comme il refusait tout arrangement, le soudan avait décidé de le mettre à la torture jusqu'à ce que la douleur eût obtenu de lui ce que ne pouvait obtenir la persuasion. Et Louis répondit qu'il était le prisonnier du soudan, que le soudan pouvait faire de lui ce qu'il voudrait, et que toute douleur et affliction qui lui serait envoyée par Notre Seigneur Jésus-Christ serait la bienvenue dès qu'elle venait en son nom.
Alors les massacres recommencèrent. Les chevaliers étaient dans des pavillons, et les soldats et valets dans une immense cour; ces derniers, qu'on avait promptement reconnus pour des gens de peu d'importance , avaient été entassés pêlemêle entre ces murailles de terre, où rien ne les garantissait de l'ardeur du soleil, et où nul ne s'occupait de les nourrir. Et cependant ce n'était pas la maladie et la famine qui en tuaient le plus, c'était le caprice du soudan ; chaque nuit on en faisait sortir quelques centaines ; on. les emmenait au bord du fleuve, où les attendait une troupe de bourreaux, et là on leur demandait s'ils voulaient apostasier; ceux qui reniaient avaient la vie sauve; ceux qui refusaient de renier étaient égorgés et jetés dans le Nil ; puis le courant les entraînait vers Damiette , où ils portaient de terribles nouvelles de l'armée.
Cependant les conseillers du soudan, qui se composaient de la cour jeune et voluptueuse qu'il avait ramenée avec lui de la Mésopotamie, voyaient avec crainte ces retards et ces massacres. Tout ce qui pouvait prolonger la présence des chrétiens en Orient les effrayait; car ils sentaient instinctivement qu'il existait une haine sourde entre les émirs, la milice des mamelouks, fondés par le père, qui avaient tout fait dans cette guerre, et la troupe frivole des courtisans du fils, arrivés après le combat, et juste à temps pour partaget les dépouilles des prisonniers qu'ils n'avaient pas vaincus, et des morts qu'ils n'avaient pas tués. Il était donc important que le soudan fût débarrassé d'un ennemi si puissant encore, tout captif qu'il était, alln d'affermir au dedans son pouvoir cl de commencer véritablement son règne. De nouveaux messagers furent envoyés à Louis; ils venaient lui ofrir la liberté, à la condition qu'il payerait pour sa rançon cinq cent mille livres. Mais Louis répondit qu'un roi de France ne se rachetait pas pour de l'or; que, si tel était le
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI
bon plaisir du sultan, il donnerait pour son armée les cinq cent mille livres, et pour lui la ville de Damiette. Touran- Chah trouva la proposition si digne, qu'il ne voulut point être en reste de générosité avec son captif, et qu'il s'écria lorsqu'on lui eut reporté cette réponse : « Par ma foi I le Français est libéral, qui n'a pas marchandé sur une si grande somme, mais qui octroie et paie tout ce qu'on lui demande. Allez lui dire que pour sa rançon j'accepte la ville de Damiette, et que sur celle de ses gens je lui fais remise de cent mille écus. »
Cet accord terminé, le soudan fit monter le roi et ses barons sur quatre galères, afin de les conduire à Damiette en descendant le fleuve. Arrivée à Charescour, la flotte jeta l'ancre; Louis devait y avoir une entrevue avec Touran- Chah; soit dans ce but, soit en honneur de la victoire de Minieh, un grand pavillon de bois de sapin, recouvert de toile peinte, avait été élevé au boni du fleuve. Devant ce monument il y avait un vestibule, où les émirs reçus en audience par le soudan laissaient leurs épées.et leurs bâtons; ce pavillon avait, au centre des bâtimens divisés en quatre ailes, une grande cour carrée, au milieu de laquelle s'élevait une tour dont la plaie-forme dépassait toutes les terrasses environnantes, et du haut de cette tour le soudan distinguait tout le pays d'alentour et les deux armées ; puis, par un berceau de treilles doublé de riches étoffes de l'Inde, on communiquait de ce pavillon au Nil, et ce passage était réservé au jeune soudan lorsqu'il voulait aller se baigner dans le fleuve.
Les chrétiens arrivèrent devant ce palais improvisé, le jeudi d'avant la fêle de l'Ascension deNotre-Seigneur; aussitôt arrivé, le roi fut conduit à terre et reçu par le soudan. Celait un beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, de la famille des Ayoubiles, Curde d'origine et dernier descendant de la postérité de Salah-Eddin ; élevé, comme nous l'avons dit, loin de son père, qui, arrivé au trône par usurpalion, avait craint pour lui le sort qu'il avait fait à son frère. Le jeune prince, dans son exil aux bords de l'Euphrate, avait pris ces habitudes de mollesse et d'insouciance léguées par les Assyriens aux peuples qui leur ont succédé. Comme nous l'avons vu dans ses différentes relations avec le roi, il ne manquait pas d'une certaine élévation de caractère; mais elle se montrait sans continuité, sans direction, et par lueurs passagères et rapides comme des éclairs. La première, chose qu'il avait faite en arrivant au Caire, avait élé de demander compte à la sultane Cheger-Eddur des trésors de son père, qu'il avait aussitôt distribués entre ses favoris: acte doublement impolitique, en ce qu'il ruinait l'État pour enrichir des hommes inutiles, et qu'il mécontentait ceux qui venaient de sauver l'Egypte à Mansourah. Ceuxci, les Mameloucks bahariles, formaient à celte époque une milice de huit cents cavaliers, commandés par Ribars, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été proclamé émir sur le champ de bataille en remplacement de Fakreddin. Or, celte milice, qui se perpétua jusqu'à nos jours, qui disposa pendant sept siècles de la vie desdifférens soudans qui se succédèrent en Egypte, avait été fondée par Nedjm-Eddin, père de Touran-Chah, un jour qu'au siège de Naplouse il avait élé lâchement abandonné par ses troupes, et soutenu par les esclaves, lurcs d'origine, que lui avaient vendus des marchands syriens. Reconnaissant de ce courage et de ce dévouement, qu'il n'avait pas droit d'attendre delà part de gens achetés, il les combla de bienfaits, les éleva aux premières dignités, et comme il venait de faire bâtir un palais dans Hle de Roudah, il leur en confia la garde. De pareils hommes étaient à craindre. Aussi les conseillers les plus sa^t s du nouveau roi lui recommandaient-ils toujours de les ménager; mais lui, jeune, sans expérience des hommes ni des choses, porté; tout à coup, et comme par un tourbillon, de l'exil au Irône, arrivé en Egypte pour voir tomber devant lui l'armée la plus brave de la chrétienté, riait de ces conseils, donnés le plus souvent au milieu d'une orgie, et, tirant alors son sabre, il faisait voler avec le tranchant l'extrémité des bougies qui éclairaient le repas, et (lisait, pour toute réponse: « — C'est ainsi que je traiterai les esclaves baha-
riles. » Tel était l'homme qui régnait alors en Egypte, et qui disposait des destinées du roi Louis et des premiers princes et barons de la France. Cependant, esclave de sa parole , en digne fils du prophète, il renouvela avec son royal prisonnier les conditions arrêtées, et il fut convenu que, le samedi suivant, c'est-à-dire le surlendemain, le roi rendrait Damiette. Ce point établi, Touran-Chah voulut retenir Louis à un grand dîner qu'il donnait le jour même aux Mamelouks; mais le roi, pensant que cette invitation lui avait élé adressée non pas pour lui faire honneur, mais pour l'exposer à la curiosité de ses vainqueurs, refusa, malgré les instances du prince, et retourna sur sa galère, rapportant aux chevaliers l'heureuse nouvelle que toutes les conventions élaient réglées défmiiivement aux termes convenus entre les messagers, et que le samedi suivant ils seraient libres. Ce fut une grande joie alors parmi tous les prisonniers, qui, après s'être vus si près de la mort ou de la captivité éternelle, ne pouvaient croire à leur délivrance.
De son côté, Touran-Chah n'avait jamais été si fier et si joyeux : il était maître souverain du royaume d'Egypte, l'un des plus antiques, l'un des plus beaux et des plus riches de la terre ; chef d'une milice si brave, qu'elle venait de vaincre une armée dont aucune nation n'eût attendu le choc sans frémir. Enfin, aux trésors de son père, que lui avait remis la sultane, il allait joindre 400,000 écus d'or que devait lui payer le roi. C'était une merveilleuse féerie, c'était un conte des Mille et une Nuits digne d'être ajouté aux contes arabes les plus incroyables et les plus dorés.
Un souffle fit écrouler toute celte Babel, qui, en tombant, écrasa Touran-Chah sous ses débris.
Pendant le dîner, le soudan n'avait point remarqué les conversations à voix basse des Mamelouks et les coups d'œil échangés entre les convives. Lorsque le moment de quitter la salle du repas fut venu, il se leva en chancelant et demanda à Bibars son sabre, qu'il avait déposé en entrant dans la chambre: or, comme l'émir n'obéissait pas, Touran-Chah renouvela sa demande d'une voix impérieuse. En ce moment Bibars tira le sabre du fourreau, et, frappant le bras du Soudan étendu vers lui, il lui fendit la main entre le troisième et le quatrième doigt. Le soudan, blessé profondément, leva sa main ensanglantée, et, se retournant vers les autres ,smjrs : „ a moi 1 cria-t-il, à moi I vous voyez que l'on veut me tuer. » Mais ceux-ci tirant leurs sabres à leur tour, lui répondirent : « — Nous ne te faisons que ce que tu voulais nous faire ; et mieux vaut que tu meures, toi qui es un lâche, que nous qui sommes des braves. » Alors Touran- Chah vil que ce n'était pas une vengeance individuelle, mais une révolte générale. Il se précipita sur l'escalier, gagna la tour qui s'élevait au milieu du préau, et referma les portes derrière lui. Bibars, craignant que le reste de l'armée ne vînt secourir le soudan, moins encore peut-être par amour pour lui que poussée par celte haine instinctive des soldats pour les corps privilégiés, sortit du pavillon, et, s'adressant aux chevaliers sarrasins et aux Arabes, il leur annonça à haute voix que Damiette était prise, et leur ordonna, au nom du soudan, qui allait s'y rendre, de l'y précéder. Les guerriers sarrasins et les soldats arabes n'eurent aucun soupçon de la ruse, et, montant à cheval, ils s'élancèrent tous à l'envi l'un de l'autre. Les Mamelouks restèrent seuls.
Les chrétiens, effrayés de cette course précipitée, eteroyant que la nouvelle de la prise de Damiette était vraie, virent alors un étrange spectacle. A peine l'armée eut-elle disparu, que les pavillons qui enfermaient la tour furent abattus comme par enchantement, laissant à découvert toute la milice des Mamelouks menaçante et en armes. A l'une des fenêtres de celle tour était le soudan, agitant sa main sanglante et demandant merci. Les chrétiens commencèrent alors à comprendre qu'une de ces révolutions militaires, si communes en Orient, allait se dénouer devant eux.
Le soudan priait et implorait toujours, et Bibars, devenu à son lonr le maître, lui ordonnait de descendre; mais Touran-Chah ne voulait pas le faire que les émirs ne lui eussent promis la vie sauve. Alors, jugeant inutile de prendre celte tour, dans laquelle ils craignaient de trouver quelques sol-
ra
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
dais fidèles disposés à défendre le sullan, les révoltés formèrent un grand demi-cercle qui enfermait la tour entre eux et le Nil, et lancèrent sur le dernier asile du malheureux soudan une pluie de flèches ardentes. Les croisés, placés au milieu du fleuve, ne perdirent aucun des détails de la scène. La tour, comme nous l'avons dit, était de bois et de toiles peintes; eile s'enflamma sur tous les points attaqués par le feu grégeois avec une rapidité effroyable ; en un instant le Soudan se trouva au milieu des flammes ; la tour brûlait à la fois par la base et par le faîte ; les flammes montaient et descendaient, menaçant de se rejoindre. Tonran-Chah, menacé à la fois au-dessus et au-dessous de lui, monta sur le rebord de la fenêtre, où il parut un instant hésitant et suspendu; puis, comme l'incendie n'était plus qu'à quelques pieds de lui et allait l'atteindre, il s'élança de la hauteur de vingt pieds, et, étant tombé sans se faire aucun mal, il se précipita vers le Nil, n'ayant plus d'espoir et de secours à attendre que des prisonniers, que la veille encore il menaçait d'une captivité éternelle ou de la mort.
Bihais vit son intention et s'élança à sa poursuite : avant qu'il n'eût gagné le fleuve, il le joignit et lui donna un second coup d'épée dans le côté; Touran-Chah n'en continua pas moins sa course, se jeta dans le Nil et se mit a nager vers les galères. Tous les chrétiens étaient attentifs à celte odieuse lutte; instinctivement et généreusement ils excitaient le fugitif de leurs cris, et déjà le Soudan se croyait sauvé, lorsque Bibars et six autres mamelouks, se dépouillant de leurs habits, s'élancèrent à sa poursuite, le poignard entre les dents. Touran-Chah, quoique affaibli par ses deux blessures, faisait des efforts inouïs pour leur échapper; mais comme, en s'éloignant du bord, le courant était plus rapide, ses vètemens ralentirent ses mouvemens. Les assassins le rejoignirent, et, malgré ses cris et ses supplications, ils le poignardèrent sans pitié; puis, le traînant sur la plage, l'un des émirs, nommé Fares-Eddin-Octaï, lui ouvrit la poitrine, en lira le cœur tout sanglant, et le montrant aux mamelouks : „ Voilà, dit-il, le cœur d'un traître; qu'il soit mangé par les chiens et par les oiseaux. » Et il le jeta loin de lui, pour que celte condamnation reçût son accomplissement : personne ne songea à le ramasser, et sans doute il fut fait parles animaux de proie ainsi qu'il avait été décidé par les hommes.
Alors les chefs des mamelouks se jetèrent, au nombre d-e trente, dans une barque, et se firent conduire aux galères des prisonniers. Fares-Eddin-Octaï, accompagné de deux ou trois hommes, monta sur le vaisseau de Louis, et se présentant à lui, la main tout ensanglantée : « — Roi des Francs, lui dit-il, que me donneras-tu pour l'avoir délivré d'un ennemi qui te trahissait, et qui, après l'avoir repris Damiette, t'aurait fait mcltreà mort? » Mais Louis ne répondit rien, soit qu'il ne comprit pas ce que lui disait le meurtrier, soit que le roi lui-même ne voulût point paraître approuver l'assassinat d'un autre roi. Alors l'émir, prenant ce silence pour du mépris, tira le poignard qui venait d'ouvrir la poitrine de Ton ran-Chah, et, l'appuyant sur le cœur du roi : « — Roi des Francs, lui dit-il, ne comprends-tu pas que je suis maître de ta personne? ■> Louis croisa les bras et sourit dédaigneusement. La colère monta comme une flamme au visage de l'assassin. « — Roi des Francs, cria-t-il d'une voix aliérée, par la coPre, fais-i.'.oi chevalier, ou lu es mort. — Fais-loi chrétien, lui répondit le roi, et je le ferai chevalier. »
Soit qu'Oclal n'eût pas réellement de mauvaises intentions contre son prisonnier, soit que ce calme lui en imposât, il ne répondit rien, remit lentement son poignard dans le lourreau et sortit du navire.
Il trouva tout en confusion sur la galère de Joinville; les aulies émirs y étaient montés avec des cris et des menaces, ayant leurs épées nuis à ia main et leurs haches d'armes au cou. Joinville demanda alors à messire Baudouin d'Un lin, qui entendait la langue sarrasine, ce que demandaient ces furieux. Le chevalier répondit qu'ils venaient pour couper la tête des prisonniers, s'il fallait en croire ce qu'ils disaient. Joinville se retourna et vit une troupe de ses gens qui se confessaient tous ensemble à un religieux de la Trinité : cela
lui confirma la vérité de ce que venait de lui annoncer messire Baudouin ; mais comme il ne se rappelait avoir commis aucun péché, il s'agenouilla devant un mamelouk, et, tendant le cou, il fit le signe de la croix, et, résolu à son sort il ditseulemenl:« — Ainsi mourutsainte Agnès.» Or, pendant qu'il était à genoux, messire Guy d'Ibelin, connétable de Chypre, qui était dans la même posture, attendant la mort comme lui, lui demanda qu'il voulût bien recevoir sa confession. Joinville y consentit, et, lorsqu'il eut fini, lui accorda l'absolution qu'il pouvait lui donner; mais, de tout ce qu'il avait eniendu, le bon sénéchal avoue lui-même qu'il ne se rappela point un seul mot, une fois relevé. Ce fut en ce moment qu'Octaï parut et ordonna que pas un seul coup de sabre, de hache ou de poignard ne fût donné. Les mamelouks obéirent, et les chrétiens se retirant tous ensemble, et pressés comme un troupeau de moulons, vers la poupe de leur galère, ils tinrent conseil à la proue; puis, la décision arrêtée, ils redescendirent dans leur barque et se firent conduire au vaisseau du roi.
Cette fois, leur manière d'y aborder fut toute différente; ils montèrent en silence sur le pont et se présentèrent respectueusement à Louis ; ils lui dirent qu'il n'arrivait rien que par le jugement de Dieu, qui, lorsqu'il voulait un événement, en préparait d'avance les causes; qu'il fallait donc que les chrétiens oubliassent ce qui venait de se passer sous leurs yeux; que ce qui était fait était fait, et que la seule chose que les mamelouks exigeassent du roi, c'était l'accomplissement du traité fait avec le soudan. Le roi répondit qu'il était prêta le tenir; mais les mamelouks pensèrent alors que les sermens du roi avaient été faiisà Touran-Chah, et non à son successeur; de sorte qu'il fallait que ces promesses fussent renouvelées. Le roi y consentit, et, de part et d'autre, des négociateurs furent nommés pour rédiger la formule des nouvelles conventions.
Il fut stipulé que les sermens que devaient prêter les mamelouks seraient au nombre de trois et conçus en ces termes :
Le premier, que, s'ils ne tenaient au roi leurs conventions et promesses, ils voulaient être honnis et déshonorés à l'égal du musulman qui, à cause de ses péchés, est condamné à faire, tête nue, le pèlerinage de la Mecque;
Le second, que, s'ils ne tenaient pas leurs conventions et promesses, ils voulaient êire honnis et déshonorés à l'égal du musulman qui, ayant répudié sa femme, la reprend après avoir vu un autre homme couché près d'elle et dans son lit;
Le troisième, que, s'ils ne tenaient pas leurs conventions et promesses, ils consentaient à être honnis et déshonorés à l'égal du musulman qui mange de la chair de porc.
Les émirs firent les sermens demandés; puis, à leur tour, ils présentèrent par écrit ceux qui devaient être prononcés par le roi , il y en avait deux : ils avaient été rédigés par des apostats. Les voici :
Le premier, que, si le roi ne tenait pas ses promesses et ses conventions, il consentait d'être à jamais séparé de la compagnie de Dieu, de sa digne mère, des douze a pu ires et de tous les autres saints et saintes du paradis ;
Le second, que, si le roi ne tenait pas ses promesses et ses conventions, il serait réputé parjure comme le clirétien qui a renié son Dieu, son baptême et sa foi, et qui, en mépris de Dieu, crache sur la croix et la foule aux pieds.
Louis répondit aux messagers des émirs qu'il était prêt à prononcer le premier serment, mais qu'aucune puissance humaine ne lui ferait jurer le second, qui était un blasphème.
A celte réponse, il s'éleva un grand tumulte dans l'assemblée ; car tous s'écriaient à la (ois qu'ils av.iienl juré tout ce que le roi avait voulu, tandis qu'à son tour le roi refusait le serment qu'il avait promis de faire. Un des messagers dit abus qu'il savait bien d'où venait lYmpêrhenieiii et l'hésitation, et que c'était, non pas du roi, mais du patriarche de Jérusalem, qui était son conseiller. Aussitôt les émirs montèrent de nouveau dans une barque, et se rendirent pour la troisième lois au vaisseau de Louis. Ils le trouvèrent toujours ferme et câline, quelques menaces qu'ils lui lissent; puis,
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voyant que rien ne pouvait l'ébranler, et croyant, comme l'avait dit le messager, que c'était le patriarche de Jérusalem qui l'affermissait ainsi par ses conseils, ils se saisirent de ce prêtre, et quoique ce fût un beau et vénérable vieillard de quatre-vingt-six ans, ils l'attachèrent à un poteau, et devant le roi ils lui serrèrent les mains avec une corde, de telle force que ses mains enflèrent et que le sang en jaillit. Mais le mariyre des autres ne put avoir d'influence sur celui qui était prêt à le subir lui-même, et quoique le patriarche, vaincu par la douleur, lui criât : « — Jurez, sire, jurez hardiment, j'en prends le péché sur moi et sur mon âme; » le roi lui répondit qu'il valait mieux mourir en bon chrétien que de vivre dans le courroux de Dieu et de sa mère. Enfin les Musulmans, voyant que le vieillard était évanoui et que Louis ne voulait pas jurer, le détachèrent, et dirent qu'ils se conlenleraient de la parole du roi, mais que c'était bien le plus fier chrétien que l'on eût jamais vu en Orieut.
Le soir même, Louis envoya un isessager à la reine ; il lui ordonnait de partir pour Aix à l'instant même, car Damiette devait être livrée le surlendemain. Marguerite reçut le message, soutfranle et alitée des suites de sa couche; mais aussitôt elle se leva, préférant risquer sa vie a l'horreur de se voir, ne fût-ce qu'un instant, à la merci des infidèles; de sorte que, lorsque le roi arriva le lendemain au pavillon qu'il avait fait tendre à quelque distance des murailles, sa femme et son fils étaient déjà en mer, et par conséquent en sûreté.
Damiette était libre; il n'y restait plus que les malades, qui devaient demeurer en otage jusqu'à ce que le roi, qui payait comptant deux cent mille livres, c'est-à-dire la moitié de la somme convenue, eût renvoyé d'Aix le reste de sa rançon. Les Sarrasins entrèrent, au soleil levant, dans la ville, conduits par messire Geoffroy de Sargiues, qui remit les clefs de la ville aux mains des amiraux ; puis l'on commença de faire le payement des 200,000 livres.
Cette opération se faisait au poids et dans des balances ; chaque pèsement était de 40,000 livres. Cela dura depuis le samedi malin jusqu'au dimanche à trois heures du soir; et afin que les choses se fissent d une manière loyale, le roi y avait assisté pendant tout le temps. Les dernières 40,000 livres pesées, Louis rentra dans sa tente et s'occupa des préparatifs de son départ. Il allait quitter le rivage, lorsque me-sire Philippe de Montfort, qui avait été chargé de livrer l'argent, lui «lit qu'il avaii fraudé les Sarrasins d'unebalance; alors le roi, malgré les supplications de ses gens, qui le voyaient avec terreur se remettre aux mains des infidèles, rentra dans sa tente, fit rouvrir un coffre et renvoya les 40,000 libres.
Le lendemain, Louis, ayant fidèlement rempli ses promesses comme roi et comme chrétien, quitta, avec trois galères et cinq cents chevaliers seulement, cette terre d'Egypte, qu'il avait abordée avec onze cents vaisseaux, ivuf milie cinq cents chevaliers et cent trente mille fantassins.
Dix-huit ans après, un poêle arahc, nommé Ismaël, ayant appris que Louis se préparait à une seconde croisade contre l'Afrique, lit les vers suivans :
« Français, ignorcs-lu que Tunis est la sœur du Caire? Songe au sort qui t'attend. Tu trouveras dans cette ville le tombeau au lieu de la maison de Fakreddin-Ben-Lokman, et les deux anges de la mort, Munkir et A'afcir, remplaçant l'eunuque Sahil, viendront te demander qui est ton Seigneur, qui est ton prophète. ■
Louis partit pour Tunis, et la prédiction du poêle fut accomplie le 25 août 4270.
La maison deFakreddln-Bcn-Lokman, qui servit de prison h saint Louis, s'élève encore, ombragée de palmiers séculaires, sur la rive gauche du Nil, qu'elle domine majestueusement; trois croisées immenses, composées, au lieu de verres, de fuseaux tournés, capricieusement agencés lis uns dans les autres, dominent une porte ronde, dont l'archivolte est enrichie de pierres routes et blanches alternées; la partie
gauche de la maison est flanquée d'une petite construction basse, percée d'uue seule ouverture dont la dimension ne mérite pas le nom de croisée; c'est la modeste chapelle dans laquelle le saint roi priait; l'émir, cédant au scrupule pieux de son prisonnier, la fit édifier, afin que Louis pût réciter ses prières dans un lieu dont l'entrée était interdite aux musulmans. Nous fîmes halte un instant devant la maison consacrée; puis nos rameurs reprirent avec insouciance leurs chants de la veille, et la djerme vola, doublement emportée par les rames et par le courant. La nuit nous surprit sans nous arrêter; lorsque nous nous réveillâmes, le lit du fleuve s'était visiblement élargi, et les murailles blanches de Damiette nous apparaissaient au-dessus du rideau de feuillage qui borde le Nil. Cette ville, située à deux lieues plus haut que ne l'était l'ancienne, a l'aspect italien : les maisons sont grandes et belles ; celles qui bordent les quais ont toutes des terrasses entourées de treillages verts, qui produisent le plus agréable effet.
Nous étions à peine descendus chez le vice-vonsul de France, que déjàToualeb, Béchara et tous nos fidèles Arabes étaient auprès de nous. Ils venaient prendre nos ordres pour nous conduire par El-Arisch et le désert jusqu'à Jérusalem ; mais la récente expérience que nous venions de faire de l'allure par eau nous avait tellement charmés, ce moyen de transport nous semblait si préférable à celui que nous promettaient les Arabes, et notre avis fut si complètement adopté par monsieur Linant et par le vice-consul, qu'il fut résolu que nous irions par mer jusqu'à Jaffa.
Nous quittâmes nos Arabes comme de vieux et véritables amis, et ce ne fut pas sans un serrement de coeur que nous jetâmes un dernier regard sur nos dromadaires, qui, agenouillés et immobiles, avec leurs yeux de gazelle tournés vers nous, semblaient protester contre ce que nous disions de la rudesse de leurs mouveniens. Bientôt cependant ils nous prouvèrent qu'ils n'avaient oublié aucun de leurs agrémens ; ils se relevèrent en deux temps, selon le classique usage du désert, et emportèrent leurs cavaliers avec un petit trot capable de désarçonner un cuirassier.
Les préparatifs furent bientôt terminés pour notre pelite traversée; la djerme que nous avions nolisée avait environ vingt pieds de longueur; trois marins turcs la conduisaient, c'est-à-dire trois graves personnages exclusivement occupés à fumer dans de longues chibouques d'excellent tabac de Laiakié.
Afin de profiter de la brise du matin pour passer le Boghaz (l'embouchure du Nil), nous quittâmes Damiette à six heures.
Au moment de pousser au large, un Turc s'approcha du baron Taylor et lui demanda l'hospitalité du passage jusqu'à Jaffa. Lajoie du solliciteur fut extrême quand on lui dit que sa demande était accordée. Il entra dans la barque, et s'empressa d'organiser une chibouque avec le tabac de nos marins; puis, se joignant au groupe, il s'en éleva bientôt une colonne de fumée qui put faire supposer à ceux qui nous voyaient marcher ainsi sans apercevoir personne aux manœuvres, que nous allions par le moyeu de quelque vapeur nouvelle.
Les bords du Nil, près de l'embouchure, sont rians et plantés de rizières; les arbres sont plus rares à mesure que l'on avance; mais la configuration des rives ne change pas, elles suivent une pente insensible jusqu'à la mer; en quelques endroits le fleuve a trois quarts de lieue de large; en d'autres il se rétrécit jusqu'à n'en avoir plus qu'un quart; à l'embouchure il peut avoir, au jugé, une lieue et demie.
Les courans sont rapides, et le fond, rempli de roches à fleur d'eau, présente les plus grandes difficultés. Le patron de la djerme, nonchalamment étendu, donnait ses ordres aux deux matelots; deux fois il nous jeta contre les brisans, et je lui dois cette justice, qu'il ne parut pas le moindrement ému du danger que nous courions. A neuf heures nous étions en pleine nier, glissant sur la surface unie, poussés par une bris* fraîche qui venait de terre.
C'était le dernier adieu de l'empire des Pharaons, le dernier soupir de celle mystérieuse Egypte, qui bientôt ne do-
mina plus la mer que d'un mince filet de verdure semblable à un serpent marin, et, quand vint le soir, disparut dans un ciel de pourpre et d'or. Nos yeux furent tournés vers ce point élincelant jusqu'à ce que le voile de la nuit, en descen-
dant, eût rendu tous les horizons semblables. Nous cessâmes enfin de voir; mais nos yeux ne se fermèrent pas, l'ardeur de l'altenle nous tint éveillés : au jour nous devions saluer la Terre Saints.