‹ Une année `a FlorenceChapitre 146 sur 148 · MANSOURAH · texte numérisé non relu

MANSOURAH

Cependant les Français ignoraient la mort de Ne^meddin, car tomes précautions avaient été prises pour la cacher nonseulement a eux, mais encore aux Egyptiens. Quoique ce magnifique sullan ne fut plus qu'un cadavre, quoique l'autorité et le pouvoir fussent remis momentanément aux mains d'une femme, les Mameluks baharites, qu'il avait institués, et qui prenaient leur nom de baharites ou maritimes de ce qu'ils gardaient ordinairement le château de Raoudah, situé au milieu du Nil, continuèrent de veiller ù la porte de son palais ; les repas étaient servis comme s'il eût été vivant; les ordres élaient en son nom; les prières se faisaient pour son rétablissement dans toutes les chaires des mosquées, et lout cela pendant que des messagers avaient été envoyés a Husn- Keila sur les bords du Tigre, où Touran-' bah, son fils, éiail exilé. Pendant ce temps, l'émir Fakreddin avait pris le coin mandement de toute l'Egypte : c'était un grand général et un brave soldai, quoique, par sa reiraite précipitée, qui, au reste, n'élaii peut-être qu'une ruse, il eût livré Daniielle. Il avail été fait chevalier par Frédéric II, et sur son écusson il portait réunies les amies des empereurs d'Allemagne et des sultans du Caiie et de Damas.

Mais à la longue, si bien cachée que futceltemorl,lescroisés avaient fini parl'app endre; cependant, comme les Turcs, ilsaliendaientaussi quelqu'un pour agir. C'étaii le comte de Poitiers, qui, r stéen France, devait amener au secours de l'armée campée devant D.iinielte des hommes et de l'argent. Mais, vers le lenips qu'ils devaient arriver, la mer devint si mauvaise et les vents tellement contraires, que plus de cent trente vaisseaux furent jetés à la côte ou sombrèrent sous voiles. Le comle de Poitiers, parti d'Aigues-Morles vers la lin de juin, au ui"menl OÙ la nouvelle de la prise de Daniielle arrivait en Occident, fut poussé par le vent à Saint Jean d'Acre, de sorte que le roi et tous les chevaliers, ne le voyant point paraître el ne sachant point ce qu'il était devenu, se désespéraient, le croyant mort ou du moins en grand péril,

Char «livrait un avis différent :1 ce sujet, lorsque le sire

de .loinville se rappela que, pétillant son voyage de Marseille a Chypre, il lui était arrivé une chose mervi illeuse. A la

I leur de Tunis, environ vers l'heure des vêpres, ils avaient

rencontré sur leur roule une grande montagne loule ronde; ils la doublèrent le soir et croyaienl l'avoir laisser bien loin

derrière eux pendant la nuit, lorsque, en se réveillant le malin, ils se retrouvèrent é la même place que la veille, ayant toujours la montagne ■< l'avanl de leur navire, quoique le pilule eût jure qu'i1 avail lail cinquante lieues pendant la nuit, Alors ils joignirent les ranu s aux voile-., nagèrent et voguèrent toute la joui née el loule la nuil; mais celle peine fui inutile; en rouvrant les yeux le lendemain, ils revirent

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encore la monlagne fatale devant eux. Alors ils comprirent bien qu'il y a^ail la-dessous quelque niatie que l'on ne vaincrait pas tant que l'on n'emploierait contre elle que des moyens humains. On pr d'homme d'éylise, nommé le doyen de Mauru, éleva en conséqueuee la voix, et dit : « Chers sires et chevaliers, je n'ai de ma vie vu ni persécution ni péril qui ne disparaisse par -l'aide de Dieu et de sa sainte mère, lorsqu'au jour du samedi on f.iit trois fois et dévotement procession en chantant les louanges du Seigneur. » Ce jour était justement un samedi ; de sorte que tout l'équipage, sans plus attendre, se mit a marcher eu chantant des psaumus autour des mats de la nef; et Joinville lui-même s'y lit mener, soulenu parles bras, car il souffrait beaucoup du mal de mer. Or, la conjuration fut efl'n aie, et le lendemain ils avaient perdu de vue la montagne d aimant. Joinville proposa doue le même moyen au légal; celui-ci l'aeceiiia incontinent, et lit crier trois processions dans l'armée. Elles devaient avoir lieu de samedi en samedi, et se rendre a la maison du légal au moustier Notre-Dame, en la ville de Damiene. Elles lurent exécutées avec grande foi et grande espérance, el, à chacune de ces processions, auxquelles assistaient le roi et tous les seigneurs de sa cour, le légat faisait un sermon et remettait les péchés. Enfin, le troisième samedi étant arrivé, comme le roi était à l'église, on vint Un annoncer que I on apercevait plusieurs vaisseaux en mer : c'étaient le comte de Poitiers et l'arrière-ban de la France.

L'arrivée du frère du roi, sauvé d'une manière si miraculeuse, réjouit toute l'armée. Chacun courut au débarquement, et l'on vit avec plaisir ((n'outre un puissant renfort d'hommes, le comte de Poitiers amenait un grand secours d'argent. Onze chariots trahies chacun par quatre forts chevaux, et chargés de vingt-quatre granits tonneaux liés en Fer, contenant des talens, des sterling et de la monnaie de Co logne, s'acheminèrent vers Dannette. C'éiail le prix des biens de l'é-hse, qui avaient été vendus pour aider au succès de la croisade.

Le même jour, Louis IX rassembla ses plus hauts barons, leur adjoignit ceux qu'il reconnaissait comme habiles gens de guerre, el leur demanda leur avis sur la voie qu'il fallait prendre, el si l'on devait mari lier sur Alexandrie ou sur le Caire. Le comte Pierre de Bretagne et les plus expérimentés opinèrent pour que le roi allât a Alexandrie, qui avait un bon port, au moyen duquel on pourrait ravitailler 1 armée; mais cet avis fui repoussé avec force parle comte d'Artois, qui déclara que, pour son compte, il n'irait a Alexandrie que par le i aire; que le Caire était la capiiale du royaume d'Égyple, et que, lorsqu'on voulait tuer le serpent, il fallait d'abord lui écraser la tête. Le roi lui-même se déclara pour cette proposition, el, le 6 décembre, les croisés se mirent en marche, laissant la reine Marguerite, les comtesses d'Artois, d'Anjou et de Poitiers à Damittte, sous la garde d'Olivier de Théines.

Maigre tous ces aeeHens, l'armée présentait encore une magnifique apparence ; vingt mille cavaliers la fleur de la chevalerie, quarante mille fantassins, les meil eurs soldats de pied <pi il y eût, remontaient la rive droite du Nil. En même temps le fleuve, dans la longueur d'une lieue, disparaissait loul entier sous les barques, les galères el les grandes el pailles nefs chargées d'armes, de harnais, d'inslrumens de guerre et d'hommes. Le lendemain on lit halle a Pharescoiir, el là se pn ■semèrent le premier obstacle et la première surprise.

On élail arrivé â l'une de ces branches nombreuses du Nil qui s'échappent du fleuve el vonl se jeter dans la mer depuis la bouille l'ilu-iaipie jusqu'il la bouche Caiiopique ; cl, quoique peu large, la rivière élail trop profonde pour èiie passée a gué. a celle époq is, où l'art stratégique n'avait point encore le secret de ces pont» volans qui transportent

aujourd'hui nos années d'uoe rive h l'aune, il n'y avait, en paicil CAS, d'autre ressource que de fane des saignées au

fleuve, jusqu'à ce que ses eaux, en baissant graduellement, laissassent un gui' a découvert, <>n se mil i t'eenvre, et comme elle s'avançait dej.i.on vil s'approcher, misant des signes pacifiques, cinq cents cavaliers sarrasins un rvcilleiiscnienl

moipés et couverts de magnifiques armures. Louis les en-' voya reconnaître et leur lit demander ce qu'ils voulaient. Us répondirent que, le sultan étant mort et ne voulant pas servir son successeur, ils venaient offrir leurs services au roi de France. Quoique ce prétexte parût peu plausible, comme à cause de leur petit nombre ils se trouvaient à la discrétion des croisés, le roi ordonna que, sous peine de rébelllion, et par conséquent de mort, il ne fût fait aucune insulte a, ces nouveaux alliés. On se mit donc, sous leurs yeux, en mesure de passer le fleuve.

Les templiers marchaient les premiers, conduits par Regnault de Bichers, lorsqu'ils virent les cinq cents Sarrasins, qui s'étaient formés en corps serré, se mouvoir tout à cou;t et venir à eux au grand galop de leurs chevaux; ils s'arrêtèrent alors pour savoir ce qui allait se passer, se contentant toutefois de se mettre en défense, car eux non plus ne pouvaient croire qu'une si petite troupe attaquât toute une année. Leur doute ne fut pas long : un des Turcs, qui devançait les autres de la longueur de quatre ou cinq lances, frappa de sa masse d'armes un templier qui -e trouvait sur les flancs de la bataille, et l'envoya rouler sous les pieds du cheval de liegnault de Biclnrs. Alors celui-ci, tirant son épée, se dressa sur ses étriers en criant : « — Or, en avant, compagnons ; a eux de par le Seigneur, car nous ne pouvons souffrir de telles choses. » A ce- mots il frappa son cheval de sjs éperons, et tous ces moines terribles, que Dieu avait armés chevaliers, se retournèrent contre les Sarrasins, les poussant vers le fleuve et les frappant de leurs épées, jusqu'à ce qu'une parti fût couchée sur le rivage et que l'autre eût disparu dans le Nil ; si bien que pas un de celte troupe d'élite n'échappa, et que tous furent tués ou n< yes Puis les templiers, qui avaient fait à eux seuls cette sanglante exécution, revinrent se placer .à l'avani-garde et passèrent le fleuve sans autre accident. L'armée les suivit. Le lendemain soir elle arriva au bourg de Scharinesah.

Cependant le bruit de sa marche remontait le Nil devant elle ; et à mesure qu'on approchait de Manaourah, ce dernier rempart du Caire, l'effroi se répatdait par toute I Egypte, que la mort récente de son sultan laissait dans le trouble et la confusion. On n'entendait point encore parler du jeune prince Toucan Chah; aucun des messagers envoyés vers lui n'était revenu, et la responsabilité des affaires pub iques pesait tout entière slir une femme. Il est vrai que l'historien arabe Makrisi dit que celle femme surpassait toutes les femmes en beauté et tous les hommes en génie.

Celle crainte fut encore augmentée par une lettre que l'émir Fakreddin envoya au Caire pour appeler tous les bons musulmans aux armes. A l'heure de la prière, le mufii monta dans la chaire, et ayant annoncé qu'il avait quelque chose d'intéressant à communiquer au peuple, il déroula la lettre de Fakreddin et la lut. Elle était conçue n ces termes:

« Au Hom de Dieu el de Mahomet son prophèie.

» Accouiez, grands et petits: la cause de Dieu a hesoiu de vos armes el de vos richesses I es Fiancs. que le ciel les maudisse 1 sont arrivés dans notre pays avec leurs étendards déployés et leurs épées nues; il* veulent s'emparer de nos cités cl ravager no* provinces. Quel musulman peut refuser de mari lier contre eux et de venger la gloire de l'islamisme? »

Le contenu de celte lettre lue dans la grande mosquée se répandil bientôt par tout le Caire, las lâches songèrent a fuir, les braves à marcher au-devant du danger, l'emlaui trois jours, la ville fut eploiee el abattue, comme si i es Francs tant redoutes étaient déjà aux portes Pendant ce lemps, les croisés avançaient toujours, n'ayant aucune connaissance des localités, mais remontant le cours du Nil, et saillant que sur la rive ils trouveraient Malisouiali, et après Mansourab le Caire.

Tout à coup a quelques lieues au delà de Rermonn. l'avant-garde s'arrêta en poussant de grands cris: clic avait aperçu la ville de la victoire, et de l'autre côié du canal de l'AchmOun, sur les deux rives du fleuve, les deux camps de

leurs ennemis, soutenus par aue dalle qui barrait le Nil,

tandis que les Turcs barraient la (eue. Celle fois, ce n'était

ŒUVIŒS COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

plus un torrent à détourner et cinq cents Sarrasins à vaincre, c'était un véritable fleuve ;i franchir, c'élait lonie une année à combattre On était enfin arrivé au lieu marqué par la destinée, et où devait se décider le sort de la guerre. La floue des croisés s'avança jusqu'à la hauteur du canal de Mansourah, les chevaliers chrétiens parvinrent jusqu'aux rives du canal sans attaque et sans opposition. Arrivés là, la floue jeia l'ancre et l'armée établit son camp. Nasir-Daoud, prince de Carak, établi sur la i ive occidentale du Nil, les regarda faire. C'était le 10 décembre de l'an 12S9, le treizième jour de la lune de ramadan.

Les croisés tracèrent aussitôt leur enceinte sur l'emplacement où l'armée du roi Jean de lirienne avait campé trente ans auparavant, et le roi donna ses ordres pour le passage du canal.

Ce canal, qui s'échappait comme une natte de la tête chevelue du Nil, avait, devant Mansourah, une largeur égale à celle de la Seine. Son lit élait profond, ses bords escarpés ; aucun pont n'existait, aucun gué n'était connu, et quelques hommes dispersés sur l'autre rive eussent suffi pour détruire une armée qui eût tenté de le traverser à la nage. Louis décida donc que l'on construirait une chaussée, et que deux tours roulantes et à plusieurs étages défendraient les travailleurs. On se mit à ces deux beffrois, qui furent construits en quelques jours; puis on s'occupa de la jetée.

Les Sarrasins amenèrent alors seize machines de guerre qu'ils disposèrent sur la rive méridionale du fleuve, afin de lancer des pierres et des traits de l'autre coté de l'eau. Aussitôt le roi fit faire dix-huit machines qu'il leur opposa. Par mi ces dix-huit il y en avait une très meurtrière, et dont le maître inventeur fut un chevalier nommé Jousselin de Courrent. Or, pendant qu'on élevait cescliûtels et ces machines, les frères du roi et les chevaliers faisaient bonne garde le jour et la nuit.

Cependant les galeries étant terminées, malgré la pluie de pierres et de flèches qui tombaient sur les travailleurs, la jetée commença d'allonger sa tête sur le fleuve. Mais au même instant, et juste en face, les Sarrasins se mirent à creuser la terre, de sorte que le rivage reculait par un effort pareil à celui qu'on faisait pour le joindre. Pendant trois jours, la chaussée s'avança laborieusement ainsi, toute détrempée de sueur et toute teinte de sang, et, à la fin du troisième jour, il se trouva le même espace à franchir qu'avant le commencement des travaux.

Pendant ce temps, Fakreddin fit descendre la rive gauche du Nil à une troupe nombreuse de Sarrasins, qui traversa le fleuve a Scharmesah, et qui, faisant de nuit la même route qu'avaient faile les chrétiens, s'avança pour les attaquer: l'émir les y avait encouragés en jurant par le nom du prophète que le jour de saint Sébastien il coucherait dans la tente du roi de France.

L'armée était en train de dîner, se gardant avec grand soin du côlé du canal et du fleuve, lorsque, sur les derrières du camp et du côlé de Damietle, on entendit de grands cris d'alarme. Joinville, qui élait toujours, comme nous l'avons vu, des premiers au combat, se leva de table ave; son compagnon Pierre d'Avallon et tous ses gens, et, faisant seller leurs chevaux en toute hâte, ils s'élancèrent vers la partie du camp que l'on attaquait. En mémo temps que lui et sa bataille, venait au secours de ceux qui avalent été surpris toute la milice des templiers, conduite par son infatigable maréchal Regnaullde Bichers 'les deux troupes d'élite tombèrent sur les Sarrasins au moment où ils emmenaient déjà le sire de Perron et le seigneur Du val , son frère, qu'ils avaient rencontrés aux champs. Lorsqu'ils se virent ainsi

poursuivis, ils voulurent tuer leurs prisonniers; mal i leurs

bonnes armures les protégèrent, el Joinville les retrouva conclu'', a terre, meurtris cl blessés, mais encore vivans tous deux. Bientôt de nouveaux renforts arrlvèrenl aux croi es; les Sarrasins furent forci i de quitter le champ de bataille, cl

les deux bons chevaliers furent ramenés en triomphe dans le camp.

Mors Louis ordonna de nouveaux travaux, et recommanda nne nouvelle vigilance. Des fossés furent creusés sur toute

la ligne qui s'étendait vers Damiette ; de sorle que le camp, qui avait la forme d'un triangle, se trouvait protégé sur l'une de ses faces par leNf, sur l'autre par le canal de l'Achmoun, et sur la troisième par les nouveaux fossés, que l'on revêtit encore d'une palissade. Le roi et le comte d'Anjou se chargèrent de veiller sur la parlie qui regardait le Caire; le comte de Poitiers ei le sénéchal de Champagne dressèrent leurs logis de manière à garder le côlé de Damiette, cl le comte d'Artois, avec une troupe choisie, s'établit autour des machines de guerre. Ainsi jamais camp ne fut mieux défendu que le camp de l'Achmoun, car il était gardé par un roi et par trois frères de roi.

Or les Turcs, voyant qu'il n'y avait plus moyen de prendre les croisés par surprise, amenèrent un jour, en face de la digue, une machine de guerre plus forte et plus terrible qu'aucune de celles qui se trouvaient là; en même temps d'auires machines jetaient des flèches et des pierres nonseulement par-dessus le canal de l'Achmoun, mais encore de la rive gauche à la rive droiie du Nil. Ces préparatifs, qui annonçaient des dispositions hostiles pour le lendemain, firent que messire Gauthier de Curel et le sénéchal de Champagne furent appelés à veiller avec le comte d'Artois, dont le roi se déliait toujours à cause de sa jeunesse et de sa fougue. Les chevaliers prirent donc leurs logis au milieu des machines de guerre.

Vers les dix heures du soir, comme les deux bons chevaliers veillaient à dix pas de distance l'un de l'autre, ils virent une lumière de l'autre côté de la rive, et se rapprochèrent, pensant qu'il se tramait quelque chose; au même instant un globe de feu de la grosseur d'un tonneau, traînant après lui une queue pareille à celle d'une comète, et semblable à un dragon volant par l'air, partit de la machine infernale, jetant une si grande lueur qu'on voyait le camp, et Mansourah, el toule la bataille des Turcs, comme en plein jour. Il vint s'abattre entre les deux galeries, dans une saignée que les croisés avaient faite au Heuve pour le diminuer, et là, quoique dans l'eau, continua de brûler, car ce feu, c'était le feu grégeois, inventé par Callinique, et que l'on ne pouvait éteindre qu'avec du sable el du vinaigre. Toul le camp se réveilla d'un seul coup à ce bruit et à celle flamme, pareils à la flamme et au bruit de la foudre, Le roi sortit de sa tente, chacun se leva, restant debout el immobile : et le bon sire Gauthier de Curel, voyant ce feu, se tourna vers Joinville et ses chevaliers, triant : « Seigneurs, nous sommes perdus sans nul remède, car si nous restons ici nous sommes brûlés, et si nous laissons noire garde, nous sommes llétris d'honneur! Or, comme Dieu seul peut nous défendre dans un pareil péril, je vous conseille, compagnons et amis, que, toutes les fois qu'ils nous enverront ce feu, chacun do nous se jette sur les genoux et la face contre terre, criant merci à Noire-Seigneur, en qui est la toute-puissance. » Le sénéchal et les chevaliers promirent de faire ce que le prud'homme leur enseignait, lin ce moment arriva un chambellan du roi pour leur demander si la flamme avait fait quelque dommage. Mais justement elle venait de s'éteindre, cédant aux efforts d'un homme qui avait quelque connaissance, de cette infernale matière, et qui avait seul osé s'approcher de l'endroit OÙ elle était tombée. Le chambellan retourna donc un peu rassuré vers le roi. Mais à peine arrivait-il à la (ente, que 'out le ciel s'éclaira de nouveau d'une lueur si terrible, que Louis lui même tomba à genoux, criant d'une voix pleine de larmes: « Beau sire Jésus-Christ, garde nous, moi et toute mon armée !... »

Cette seconde foudre traversait le canal comme la première; mais, inclinant plus à droite, elle se dirigeait vers la

loin- que gardaient les gens de messire de Courcenay, qui, la voyant venir a eux, abandonnèrent la place où elle devait tomber, et prirent la fuite à droite el à gauche, le dragon

aillent s abattit sur la rive du fleuve, à quelques pied, seulement du beffroi, de sorle qu'un chevalier, qui voyait la flamme gagner la machine, n'espérant pas pouvoir l'éioindro seul, accourul tout éploré vers le sire de Joinville cl messire Gauthier, criant : « Aide/, nous, sire, uldi /-nous, au nom du Seigneur Dieu, ou nous sommes tous brûlés nous et nos

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tours. A l'aide, mosseignfurs ! à l'aide!... » Les deux chevaliers y coururent aussitôt, le courage revint à leurs gens, grâce à cet exemple; tousse pressé; eut où brûlait le feu ; cependant, à peine eurent-ils commencé de l'éteindre, qu'une pluie de tiédies, de pierres et de viretons tomba sur eux, rapide comme une grêle. Mais c'étaient là des armes humaines que pouvaient repousser des moyens humains. les croisés s'en inquiétèrent donc peu, quoique au bout d'un instant leurs boucliers et leurs cuirasses en fussent tout hérissés.

La nuit se passa ainsi an milieu do terreurs surnaturelles: jusqu'au jour le ciel flamboya et les chevaliers veillèrent, commençant à croire que Mahomet, le faux prophète, envoyait à la défense de 1 Egypte, non pas des hommes, mais des démons. Les bruits les plus bizarres obtenaient crédit sur cette terre inconnue et dans cette époque de ténèbres. Le Nil lui-même, qui coulait aux yeux de tous, bienfaisant et nourricier, était l'objet des contes les plus inouïs. Joinville. avec sa crédule et religieuse bonhomie, nous a conservé les opinions étranges que les croisés s'étaient faites ou avaient reçues à ce sujet. Le Nil prenait, disait-on, sa source dans le paradis terrestre; et ce qui donnait force à cette croyance, c'est que souvent les pêcheurs, en tirant leurs lilets, ramenaient de la canelle, du gingembre et de l'aloès, qu'il charriait avec ses eaux. Or, comme ces arbres précieux poussent dans l'Eden, il était évident pour les chrétiens que le vent abattait des fragmens de ces arbustes, comme dans nos pays le vent brise les branches mortes et sèches; ces fragmens tombaient dans le fleuve, et le fleuve les apportait jusqu'au Caire, jusqu'à Mansourah, jusqu'à Damiette, où les mar chauds les recueillaient et les vendaient au poids de l'or.

On disait encore que le Soudan qui venait de mourir avait un jour voulu savoir d'où venait le fleuve aux sources inconnues. Alors il avait ordonné à des gens experts d'exp'orer son cours; aussitôt une flottille s'était mise en roule, emportant avec elle des vivres et du biscuit, de peur d'être arrêtée par la famine. Les voyageurs étaient restés trois mois en route ; puis enfin, au bout de ce temps, ils étaient revenus, disant qu'ils avaient remonté le fleuve jusqu'à un endroit où des roches taillées à pic barraient le passage, et que du haut de ce tertre" inaccessible ils avaient vu le Nil se précipiter comme une immense cascade. Il leur avait paru, au reste, que le sommet de ces roches était couvert d'arbres magnifiques, et, entre ces arbres, il leur avait semblé distinguer une grande quantité de bêles sauvages, telles que lions, éléphans, dragons, tigres et serpens, qui les venaient regarder au bord du précipice. Alors les voyageurs s'en étaient retournés, n'osant pas aller plus avant, et étaient venus rendre compte au sultan de ce qu'ils avaient vu pendant leur voyage.

On conçoit maintenant quelles impressions terribles les moindres événemens qui paraissaient surnaturels devaient faire naître au milieu d'une armée perdue dans un pays où personne ne révoquait en doute de pareilles histoires. On ne s'étonnera donc, pas que la crainte du feu grégeois, ce secret drs empereurs de Constantlnople, découvert par les Turcs mais encore inconnu des chrétiens, se fût répandue aussi profonde dans toute l'armée. Heureusement pour les chutiens celte première allaque se pas^a sans que la giavitc des effets répondit à la terreur qu'inspirait la cause; ceux qui avaient veillé la nuit allèrent se reposer, il n'y eut que le roi et ses frères qui ne voulurent se laisser relever par personne et qui continuèrent leur garde.

Au jour, le comte d'Anjou ordonna que l'on réparât les n. .chines; et comme les traits des Sarrasins inquiétaient les travailleurs, il fit approcher ses deux tours, et répond!) avec les arbalètes de ses beffrois; or, comme les chrétiens avaient d'excellens archers el d'habiles ajusteurs, le> Turcs s'aper- ; du désavantage qu'ils éprouvaient, ils traînèrent alors nue espèce de catapulte, qu'ils appelaient laperrt'ère, t n lace des galeries des croisés, et, accouplant tous leurs engins pour donner plus de force, ils ajoutèrent ' ces glol es terribles de feu, que lançait la principale machine, une multitude il' traits enflammés a laquelle personne n'osa plus s\ xposcr.

Celle fois, s. rvi par la lumière dujour, le feu grégeois fut OEl'V. COMI'L. — x.

plus sûrement et plus fatalement dirigé; en un instant les deux tours et tous les logis qui les environnaient furent en flammes. A celle vue le comte d'Anjou voulut s'élancer seul pour essayer d'éteindre cet incen lie; on le retint de force, si bien qu'il en devint presque insensé. Toute la journée cette pluie de Gomorrhe tomba, dévorant tout, et le soir il n'y avait plus ni bagages ni machines. La nuit fut tranquille; il ne restait plus rien à brûler.

Tout le bois était consumé ; il n'y en avait ni dans le camp ni dans les environs. Le roi assembla ses chevaliers, il leur exposa sa détresse. Il fut arrêté qu'on dépècerait une certaine quantité de vaisseaux, et que de leurs débris on construirait une nouvelle tour. On perdit maint navire; mais quinze jours après une galerie plus forte et plus haute que les précédentes était complètement achevée. Le roi, par un sentiment de chevalerie qui avait pour but de rendre à son frère l'honneur que celui-ci crevait avoir perdu en laissant brûler ses beffrois, ordonna que cette tour ne serait conduite à la chaussée que lorsque le jour de garde du comte d'Anjou serait revenu. Il fut fait ainsi que le roi avait décidé, et au jour marqué on poussa la nouvelle tour vers la rive du canal, et l'on ordonna aux travailleurs de se remettre à leur besogne.

Alors les Sarrasins recommencèrent la même manœuvre dont les croisés avaient déjà été victimes; ils conduisirent sur le point menacé l'infernale perrière, lui adjoignirent seize autres machines, qu'ils accouplèrent, comme la première fois, pour doubler leurs forces, et firent pleuvoir sur les travailleurs une grêle de pierres et de traits. Ceux-ci tinrent un instant, mais, écrasés bientôt sous celte pluie mortelle, ils se retirèrent hors de portée. Aussitôt, voyant la tour abandonnée, les Sarrasins braquèrent la perrière droit sur elle: cinq minutes après, un glohe de flamme, enveloppé de fumée, traversa le canal, sifflant et grondant, et vint tomber aux pieds du beffroi. A'ors le comte d'Anjou s'élança seul au milieu de cet espace vide, décidé à éteindre celte flaiiime infernale ou à être dévoré par elle. Au même instant la pluie de flèches et de pierres redoubla, et ce fut un miracle qu'aucune ne l'atteignît. Pendant ce temps on voyait les préparatifs que faisaient les Sarra/ins pour lancer une seconde fois le feu grégeois; il n'y avait pas un instant à perdre pour sauver le comte d'Anjou. Quatre chevaliers se dévouèrent, marchèrent à lui comme pour le secourir, puis, le saisissant par les bras et par le corps, ils l'entraînèrent de force hors de la portée des traits et de la flamme. A peine s'était-il éloigné qu'un second globe traversa l'air et vint s'attacher aux flancs de la galerie. A toute autre flamme peut être la tour eût résisté, car elle était entièrement garnie de cuir et construite avec du bois humide; mais toutes ces précautions étaient inutiles contre le feu grégeois: le dragon brûlant se cramponna de ses griffes de feu au cœur de la tour, enveloppant de ses ailes gigantesques le colosse inerte et immobile sur lequel il s'était abattu; bientôt tout se confondit dans un immense brasier, et au bout d'une heure il ne resta plus de la machine, qui avait coûté tant de peines et d'argent, qu'un monceau de cendres.

Le roi était écrasé; il ne voyait pas de fin à cette lutte; il fallait traverser le canal ou renoncer à la croisade. Etablir une chaussée était impossible; le courant était trop rai ide et Irop profond pour qu'un le traversât à la nage ; la retraite vers Damiette était honteuse et impolilique, et cependant les choses ne pouvaient demeurer en l'état ou elles étaient. La famine commençait à se mettre dans l'armée; quelques hommes étaient morts d'une maladie qui. sans avoir de ci ractère contagieux, offrait cependant des symptômes uniformes, el par conséquent inquiétans. Louis rassembla tous ses harois en conseil extraordinaire.

L'assemblée se tenait sous la tente du roi. et l'on n'ai tendait plus, pour commencer la discussion, que messin' Mu nbert de Beaujeu, connétable de France, qui élall en ronde à

l'ei r du camp, lorsqu'il entra porleur d'une nouvelle qui

rendil le courage à toul le monde. Pendanl sa palro til e, un Bjdouin s'était présenté* lui, qui lui avait offert de lui montrer un gué acecs ihle aux chevaux, moyennant cinq cents

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

besans d'or. Le roi accepta, à la condition que la somme ne sérail payée nue lorsque les croisés auraient louché l'autre rive. Le "traité ainsi conclu, le passage fut décidé pour la nuit du mardi 8 février.

Le lundi soir, le r"i remit la garde du camp au duc de Bourgogne, qui commanda aussitôt des patrouilles de peur de surprise; puis le roi et ses trois frères se mirent en marche commandant les différentes batailles. A Pavant-garde était le frère Gilles avec les templiers, dont il était le grandcommandeur. Derrière eux venait le comte d'Artois, suivi des prud'hommes et gendarmes de sa maison; puis enfin le roi et ses deux frères, le comte d'Anjou et le comte de Poitiers, commandant le reste du détachement: en tout quatorze cents cavaliers à peu près, plus trois cents arbalétriers qui devaient passer en croupe avec l'avant-garde

Le détachement commandé pour l'expédition se mit en roule vers une heure du matin, dans l'obscurité, en silence, et suivant les bords du canal dans l'ordre que nous avons dit. Pendant la roule quelques cavaliers s'écartèrent imprudemment, et, comme les rives en pente étaient de limon et de glaise, ils tombèrent, eux et leurs chevaux, dans le canal, et disparurent a l'instant même, tant l'eau était profonde et le courant rapide. Au nombre de ceux-ci se trouva un très brave capitaine nommé Jehan d'Orléans, lequel portait la bannière île l'armée; le roi apprit ces accidens, secoua la tête comme les tenant pour mauvais présage, et ordonna que les chevaliers s'éloignassent de la rive.

Vers les deux heures du malin les croisés étaient parvenus au gué. A la lueur de l'aube naissante on aperçut, sur l'autre rive, trois cents cavaliers sarrasins à peu près qui, sans doute, avaient été mis la pour garder le passage. Alors le Bédouin descendit le premier avec son cheval dans le canal, alla jusqu'à l'autre rive, et revint vers le roi, qui lui compta aussitôt les cinq cents besans d or et le renvoya au camp. Alors, malgré l'ordre qu'il avait donné que nul ne quittât son posle, le comte d'Artois passa de la seconde bataille à l'avant garde et poussa le premier son cheval dans l'eau Le roi n'eut que le temps de lui crier, sur sa vie, qu'arrivé â l'autre bord, il l'attendit. Le prince fit signe de la main pour rassurer son frère, et tout le premier, en avant des templiers blessés de celle atteinte à leurs droits, il se mit à traverser le canal. En même temps, l'es gens du comte, voyant leur maître en tète de la colonne, se jetèrent à l'eau pour le rejoindre, rompant la bataille des templiers et arrivant pêle-mêle avec eux sur l'autre rive, qui heureusement était d'une pente douce, et par conséquent d'un abord facile.

A peine le comte d'-\rtois eut-il louché l'autre bord, que, malgré l'ordre du roi, qui avait commandé que l'on attendit que tout le monde fui passé pour engager le combat, il ne pui résister au désir d'attaquer le camp, et partit au galop avec ses hommes d'armes, remontant la rive. Les templiers alors, les voyant partir ainsi, ne voulurent pas demeurer en arrière, cl s'élancèrent à l'envi des chevaliers Ils arrivèrent ainsi, r mporlés avec une telle rapidité (quoique la plupart des chevaux', outre leurs cavaliers porta sein un arbalétrier en croupe), qu'ils surprirent la garde et entrèrent dans le camp, apportant au boni de leurs lances la nouvelle de leur passage. Ils trouvèrent les Sarrasins couchés el endormis. Alors ils jetèrent bas leurs arbalétriers, qui s'éparpillèrent dans h- (amii ci le carnage commença. Exaspérés par un mois de lutte impuissanie, les croisés, qui étaient enfin parvenu i a joii dre leurs ennemis, ne faisaient plus grâce à personne: eufans, vieillards, guerriers, jeunes filles, tous f frappés île même ardeur, sans pitié ni merci, les uns dans leurs m-,, les autres fuyant entre les loncs, d'autres entin a moitié armés el vêtu*; l'émir Fakreddin était au hain ii r i usait parfumer >a barbe lorsqu il entendit lis <iis de mon que poussaient a la fol i les a salllans el les victimes. i courut a la porte de a lente, tout nu et sans au ire défen e qu'une ma se d'armes; un cheval sans Belle el sans bride pa sait, tmii effrayé , Il le sal II par la crinière, s élança sur

lo s, ci i mu ut vers le point où H entendait le plus de

in u i i , crianl / lam I Islam .' d'une voix qui f il ouïe de loul le camp, u rencontra les Prançala au moment où ils venaient

de se rendre mailres des machines de guerre, parmi lesquelles était endormie et sombre celle fatale perrière qui avait jeié lanl de flammes dans le camp. L'émir ne croyait pas les croisés si près de lui, de sorte qu'il se trouva au milieu d'eux et ne reconnut le danger que lorsqu'il n'élaii plus temps de fuir. En un instant son corps fut le but de tous les coups, el il tomba percé de plus de vingt blessures. Alors un chevalier, nommé Foucault de Nesle, voyant fuir de tous côtés les Sarrasins, saisit le cheval du comte d'Arlois par le! frein, criant : — Or, à eux! or, a eux ! Le comle d'Arlois avait déjà plutôt besoin d'être retenu que d être excité : il piqua donc son cheval des éperons pour poursuivre les infidèles; mais le grand commandeur du Temple, frère Gilles, se jela en travers de son chemin, lui rappelant l'ordre du roi, qui voulait qu'on l'attendît. Cependant le chevalier continuait de tirer le cheval du comle d'Artois par la bride, criant toujours »t de toute sa voix : — Ur, à eux 1 or, à eux ! car, étant sourd, il n'avait point entendu l'ordre du roi et ne savait pas ce que le commandeur du Temple disait au au comte. Celui-ci, blessé de. la hardiesse de frère Gilles, frappa le cheval du commandeur avec le plat de son épée pour le faire écarter de la roule, lui disant : « que s'il craignait, il demeurât où il était, mais le laissât aller, lui qui n'avait pas peur. — Nous n'avons pas plus peur que vous, monseigneur, répondit frère Gilles, el où vous irez, avec l'aide de Dieu, nous irons. » En même temps il mit son cheval au pas de celui du comte d'Arlois et partit au galop, ne permettant pas, tout frère du roi qu'il élait, qu'il le déliassât d'une demi-longueur de lance. En < e moment ils entendireni crier derrière eux: « — Arrêtez! » C'étaient dix chevaliers qui venaient de la part du roi ordonner au comte d'Artois d'attendre les autres batailles ; mais le comte d'Artois leur montrant les infidèles en déroule : « — Ne voyezvous pas qu'ils fuient, dit-il, et que ce serait mauvaiseié et couardise que de ne pas les poursuivre? » A ces mois il reprit sa course, s'écartant pour frapper à droite el à gauche, parlout où il voyait des troupes de Sarrasins, sans tenir aucune roule, et toujours suivi de frère Gilles. Enfin, toujours poursuivant et frappant, ils vinrent jusqu'à Mansourah, et, comme les portes en étaient ouvertes, afin que les Turcs pussent s'y réfugier, ils y entrèrent, laissant la route qu'ils venaient de suivre jonchée de morts et détrempée de sang. Derrière eux les portes se refermèrent, el l'on entendit aussitôt un grand bruit de tambours el de trompettes; les Sarrasins s'appelaient aux armes par toutes les voix de la guerre, ne pouvant croire que les Français fussenl assez insensés pour s'être engagés en si petit nombre au milieu d'une ville fortifiée, el qui servait de garnison à leurs plus braves soldats, les mamelucks baharites

Cependant le roi avait passé le canal derrière le comte d'Arlois el le maître du Temple avec la second, e partie de l'armée ; mais la troisième étaii encore sur l'autre rive, el cependant les Sarrasins se ralliaient et s'armaient en toute hâte Joinville aperçut, à sa main gauche, une troupe considérable qui allait charger sur le roi, et résolul de la prévenir, afin de donner à la iroisième bataille le temps de gagner la rive. Il appela donc à lui, outre ses chevaliers, les prud'hommes de bonne volonté qui le voudraient suivre, et répondirent à cet appel messires Hugues de Tricliatel, seigneur de Conflans, qui portail bannière; messire H.ioul de \ et non ; mesure Errard d'Esmeray ; messire Regnau.lt de IMeniiiiciiurl i m ssire Ecrrrys de Loppry; me-sire Hugues

d'Ecosse, et beaucoup d'autres : si hien que, se voyant en nombre suffisant pour faire diversion,, ils piquèreui droit aux Sarrasins. Le bon sénéchal, comme toujours et partout, arriva le premier et avec tant de rapidité que celui des infidèles qui paraissait commander relie troupe n'avait pas encore eu le temps de monter a cheval : il neiiait lé pied à l'eiricr, et un de ses chevaliers lui lenail la bride, lorsque Joinville, le frappanl au défaut de la mirasse, lui enfonça

sons une aisselle son épée, qui ressortit SOUS l'autre. Alors

le chevalier sarrasin lâcha la bride du cheval de son maître,

el, avant que Joinwlle n'ci'il pu retirer si pee, il le frappa,

entre les deux épaules, d'une masse d'aunes si rudement que

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le chevalier plia, se courbant jusque sur le cou de sa mon- | ture Mais se relevant aussitôt, il tira une seconde epee qu il portait à l'arçon de sa selle et en frappa le Sarrasin, qui prit la fuite. Comme cette dernière troupe se dispersait, une secorde, composée de six mille hommes a peu pies, qui avait à la première alerte abandonné ses logis et s était ralliée aux champs, parut, et, voyant cette petite compagnie de chrétiens devant elle, mit ses chevaux au galop et courut sus Quoiqu'ils fussent à peine deux cents, tant ecuyers que chevaliers, Juinvil e ei ses amis s'apprêtèrent I ftiKlJW contenance Au \ rentier choc, messire Hugues .le Tr.ehaiel fut tué et u.essire de Ven.on fut pris. Mais comme les Turcs le liraient à eux, Joinville l'aperçut au milieu de ceux qui I avaient fait prisonnier; et, se dégageant du combat, il chargea avec messire Errard d'Esmeray sur ceux qui remmenaient, et ils le dégagèrent. Au même ins ant Joinville reçut sur son casque un si grand coup que son cheval tomba sur ses genoux et, lui faisant vider les arçons, le jeta pardessus sa tête. Les Sarrasins crurent l'avoir tué et coururent à d'autres. Mais lui se releva aussiiot, son ecu au cou et son épée au poing, et, regardant autour de lui il vil Errard d'Esmeray abattu comme lui, qui venait de se relever comme lui, et tous deux résolurent de se retirer vers les ruines d*. ne maison où ils espéraient se cacher ou se défendre, jusqu'à ce que leurs gens vinssent à leur secours et leur amenassent des chevaux. Sur ces entrefaiies, une grande bande de Turcs, qui couraient à la mêlée parut tout à coup Les deux chevaliers n'essayèrent ni de fuir ni de se mettre en défense ; en quelques secondes les Sarrasins les atteignirent : heu. tés par les chevaux, ils tombèrent; et toute 'a cliaige passa sur eux comme une Uon.be de fer, et alla chercher une lutte plus sérieuse, sans s mquie ter de ces deux hommes qu'elle croyait écrasés. Cette fois Joinville était presque évanoui, son bouclier était sépare de son cou, et lui-même gisait à terrj sans avoir la force de se relever lorsque messire Errard vint le secourir. Soutenu patson compagnon, il gagna enfin la masure qui leur offrait un abri- et a p?ine j étaient-ils arrivés qu'ils y lurent rejoints par Hugues d Ecosse, Ferreys de Loppey, Regnault de Menoncourt Raoul de » emon et plusieurs de leurs gens. Ils venaient de se rallier ainsi lorsqu'ils furent char es par un gros de Turcs qui les enveloppa, les attaquant de face et par derrière, car quelques-uns étaient descendus de cheval et étaient entrés dans les ruines pour combattre de 'nlus près, et la lutte se rengagea de nouveau et avec plus d'acharnement, car les seigneurs avaient donne un cheval a Joinville et un cheval à messire Errard d EM.ieray; de sorte que, grâce à des prodiges de vaeur les Sarrasins furent repoussés, et, voyant qu'ils avaient allaue a de trop rudes chevaliers, allèrent chercher du rentort. Alors la petite troupe put se reconnaître. Quatre ou cinq chevaliers étaient lues; messire Raoul de Vemon et messire Ferreys de Lonney avaient reçu chacun un coup d'epee entre les épaules elle sang soi tait de leurs plaies comme le v.n d un tonnc'aVme-sirV K, ta, d avait, te ravre par le visage d un tel eoui. 'd'enee, que son DU el une partie de sa joue, delà, lies des « retombaient sur sa bouche. Tous les aultes étaient blessé* Plus ou moins, el dans une détresse telle que Jo|Uville ayant perdu confiance dans le courage humain, s adressa à la forée divine, et se souvenant de monseigneur saint Jacques, auquel il avait une dévotion particulière, J>guil les mains, disant : « Beau sire saint .la. ques, e le supplie, aide-moi et secoure moi. » 11 n'avait pas achevé cette prière que le comte d'Anjou apparut au milieu des champs,

conduisant sa bataille et a nulle pas d'eux a peu prè*. Cependant le comte d'Auioti, occupe a Combattre les Nl.r.i-

slMquireniourateal.ne voyait ni J ville .uses ,pa-

monlqui ëtaleol si Wbfos qu'ils ne pouvaient a 1er a lui. Alors u.essire Un ard se tourna vers le but) sruc.halct lui

' J xj,T si vous ne pensiez, que .je le lais pour n.'cufuir et

vous abandonner, je vous irais quérir. il péril lUOOSeï-

gueur le COmlC d'Anjou, que IMUUJ tOJOUS U I " IBS t lanipS,

Alors Joinville lui répondit:

— Messire Errard, vous me feriez grand honneur et grand plaisir si vous alliez nous chercher un aide qui put nous sauver la vie.

A C' s mots il lâcha le cheval de messire Errard, qu il lenait par la bride. Aussitôt le chevalier partit au galop. Il était temps : derrière lui les Sarrasins revinrent à la charge. Le combat v'en-agea de nouveau, et Joinville et ses compagnons allaient succomber, malgré leur défense, éciasés de fatigue, accablés sous le nombre et trempés de sueur et de sang, lorsque les cris $An,oua la recoure se tirent entendre: c'était le prince et toute sa bataille qui les venaient secouiir et dé ivrer, conduits par messire Errard d'Esmeray, qui mourut le lendemain de cette terrible blessure qu il avait revue à travers le visage.

Au même instant le roi parut sur une colline avec un grand bruit de clairons et de cors; là il s'arrêta pour donner quelques ordres. Dépassant tous ceux qui l'entouraient de la tête il avait au front un casque doré; il portait à la main une épée d'Allemagne à la poignée dorée; il était couvert d'une cuirasse couverte de fleurs de lis dorées; de sorte que, comme en ce moment le soleil levant donnait en plein sur sa personne, il semblait déjà resplendir de la lumière Qi* paradis. Chrétiens et infidèles, amis el ennemis le reconnurent aussitôt, et tous, retrouvant des forces, coururent a lui, les uns pour le défendre, et les autres pour l'attaquer. Alors il jeta un regard calme autour de lui, el, voyant en quel péril ceux qui n'avaient pas suivi ses instructions avaient mis toute l'armée, il ordonna à sa bataille de se serrer et de ue point se désunir, jurant que, grâce à cette précaution et avec l'aide de Jésus-Christ, les Sarrasins, si nombreux qu ils fussent, ne pourraient rien contre eux A peine celte ordonnance fut elle rendue, qu'avec un grand bruit de cymbales et de cors les Sarrasins, à plus de dix mille, s'en vinrent atta-

qULa bataille, ainsi engagée, était un des plus magnifiques spectacles que l'on pût voir , car nul ne se servait darc ni d arbalète, mais de glaive, de masse et d'epieu, si bien nue Ion combattait corps à corps comme dans un tournoi. C'était là que brillait la chevalerie de France, grâce à ses longues épées; et quoique chaque prud'homme eût affaire ;1 trois ou quatre Sarrasins, '.combat était égal el se maintenait ■ or, le premier de tous, au milieu de tous, on voyait le toi exposant plus sa personne qu'aucun homme ce suit armée; de sorte que l'un de ses plus fidèles, messire Jehan de \ a éry, prit son cheval par la bride, el, maigre lui, i c.itrainadu coté du fleuve, ou pouvaient du moins, de l autre rive le protéger les machines de guerre et les arbaleh a. is du dVde Bourgogne. U y était à peine que messire d- l'.eaulieu connétable de France, arriva tout sauvant, n ayant pois en main qu'un tronçon de son épée fleurdelisée. Il du au roi nueson frère, le comte d'Artois, était en grand péril dans les rues de Maiisourab, se défendant que c'était merveille, mais cependant près de succomber s'il n'était secouru .... Abus le roi s'écria : t...;.

- Pique/, devant, connétable, et, sur mon Seigneur Jesus- Christ. je vous suivrai de près. Aussitôt le connétable prit une autre épee, et la levant en l'air :

Qui esi de bonne volonté et de bon courage me suive ! dit-il El Joinville el cinq autres, tout blesses et meurtris qu'ils étaient, répondirent :- Nous voila! puis, liappant leurs chevaux des éperons, suivirent le connétable.

Us n'étaient plus qu'a une l'ail, e distance de vansourah, lorsqu'un sergeni à masse aux armes du connétable, moule sur un cheval frais, les rejoignit, criant :

xrrète/ nosseigneurs, car le roi est en grand péril,

arrêtez. La petite troupe obéit. Depuis dix minutes le con* bai avait changé de fo.ee, car 'es Sarrasins avaient changé de lactique. Voyant qu'ils ne pouvaient entamer cette masse ils s'étaient éloignés et avaieul Cad pleuvoir sur les chrétiens t telle quantité de flèches, de traits el de virer

,„„ ,,ue le so'eil en était obscurci, et que les point," de

,,.,. L ees projectiles , rencontrant les durasses ci les Uour

,;,|e,desci..ics,el,q.ielaicnl comme la grec sur UU s hommes, abrili s s us leurs armures, supportaient

encore cette tempête; mais les chevaux tombaient, entraînant leurs cavaliprs : si bien que Louis, voyant la confusion se mettre dans les lignes, cria : En avant I et, malgré les représentations de se^ barons, chargea le premier. Touts'ébranla et le suivit; de sorte que les deux batailles se heurtèrent de nouveau avec un tel bruit, que le connétable et Joinville l'entendirent à un mille de distance : alors ils lié silèrent pour savoir qui ils devaient secourir du roi ou de son frère, et il leur parut à tous que c'était le roi. Ds firent donc voiler leurs chevaux; mais enlre eux et Louis il y avait un corps de dou7e cents Sarrasins a peu près, et eux n'étaient que six : ils prirent alors un détour par les bords du canal, et, tout en suivant sa rive, ils voyaient flotter au gré de l'eau, venant de Mansonrah, des arcs, des lances, des piques, des hommes et des chevaux, faussés, brisés, rompus, morts ou mourans; c'élaient de tristes nouvelles qui leur arrivaient du comte d'Artois et de ses gens. Ils détournèrent les yeux du canal, et continuèrent leur course vers le roi.

Louis s'était retiré sur la rive du fleuve dans une position avantageuse, après avoir fait dans cette lutte gigantesque ce qu'on n'aurait pas cru qu'un homme put faire : entraîné à la fois par six Sarrasins, dont deux avaient déjà saisi le mors de son cheval, il les avait abattus tous les six de six coups d'épée, et s'était dégagé seul. Or, sans cet exemp'e royal et ce courage surhumain, tout était perdu. Mais lorsque les chevaliers virent leur prince accomplir de pareils faits d'armes, il n'y en eut pas un qui voulût demeurer en arrière ; de sorte que chacun fit de son mieux, et que les Sarrasins reculèrent enfin pour se rallier à leur tour, car, quoique dix fois plus nombreux, ils avaient été mis par les croisés dans un terrible et pileux état.

Joinville et le connétable étaient donc arrivés à temps, non pas pour voir la lin du combat, car ce rppos momeniané n'était qu'une trêve où chacun reprenait des forces, mais pour venir en aide à leurs compagnons dans la lulie nouvelle qui se préparait. Or, devant le roi était un torrent qui se jetait dans le canal, et sur ce torrent un petit pont. Joinville vit que la position élait imposante; il s'y arrêta avec leconné table, et apercevant son cousin le comte de Soissons :

— Sire, lui dit-il, je vous prie de demeurer ici, à garder ce passage, et, ce faisant, vous ferez bien, car, si vous le laissez, ces Turcs que vous voyez devant vous viendront assaillir le roi par derrière, tandis que leurs compagnons l'attaqueront par devant.

— Sire, mon cousin, répondit le comte de Soissons, si je demeure à ce pont, y demeurerez-vous avec moi?

— Oui, répondit Joinville, jusqu'à ce que j'y meure.

— Eh bien ! répondit le comte, soit, je suis votre homme. Ce que voyant et entendant le connétable :

— C'est bien! dit-il, gardez ce pont comme de braves et loyaux chevaliers, et je vais vous chercher du secours. Alors les chevaliers s'organisèrent pour celte garde, et Joinville, qui avait eu l'idée de celle défense, se mit en lêle du passage, ayant a sa droile le comte de Soissons, et a sa gauche messire de Noailles.

Ils étaient depuis un instant à ce poste, lorsqu'ils virent accourir droit à eux le comte de Bretagne, qui revenait du côté de Mansonrah, où il n'avait pu entrer. Il était monté sur un gros cheval flamand, dont toutes les rênes étaient brisées et rompues, et qu'il tenait à deux mains par le cou, de peur que les Sarrasins, qui le suivaient de près, ne l'en fissent choir, auquel cas il eût été perdu. De temps en temps il se relevait sur ses arçons, ouvrait la bouche, et le sang alors en sortait comme s'il l'eût vomi ; ce qui ni' l'empêchait pas de se retourner, raillant et insultant ceux qui le poursuivaient. Enfin, il arriva au pont, toujours menacé parles Turcs el toujours se moquanl d'eux; mais ceux-ci, voyant un poste <ie chevaliers qui inis.-iinii bonne contenance ci qui tournaient vers eux leurs visages el leurs épées, se retirèrent aussitôt, cl allèrent joindre les autres batailles des Sarrasins.

Biles venaient d'èlre ordonnées de nouveau, de sorle qu'au bout d'un in huit les cors, les cymbales et les cris rclenlirenl plus mcnaçaiis et plus terribles que jamais. Touies les

forces turques s'élaient réunies, et allaient tenter un dernier effort pour repousser le roi, et les six ou sept cents chevaliers qui lui restaient, dans le canal auquel il était acculé.

Ce que Joinville avait prévu arriva. Eue parlie des Sarrasins marcha au roi, el l'autre tenta de forcer le passage du pont; mais, sur les deux points, ils furent vigoureusement reçus. Parmi la petite troupe de Joinville éiaienl deux hérauts du roi, dont l'un se nommait Guillaume de Bron et l'autre Jehan de Gamarhe. Leurs tabards semés de fleurs de lis attiraient spécialement sur eux l'attention des infidèles. Une grande quantité de populace et de valets s'était donc assemblée conlre eux et les accablait de pierres. De leur côté, les arhaléiriers sarrasins faisaient pleuvoir sur eux des milliers de flèches; si bien que derrière les chevaliers la terre semblait hérissée d'épis inclinés par le vent. Joinville, pour se garantir de cette pluie mortelle, dépouilla un Sarrasin mort de sa cuirasse matelassée, et s'en fit un bouclier ; de sorte qu'il ne fut atteint que de cinq flèches, tandis que son cheTal en avait reçu quinze. Chacune de ces décharges élait accompagnée de cris et d'insultes qui mettaient le bon sénéchal hors de lui. Aussi à peine un des bourgeois de sa sénéchaussée lui eut-il apporlé une bannière à ses armes et un grand couteau de guerre pour remplacer son épée brisée, qu'il fondit, avec le comte de Soissons et lecomtedeNoailles sur tous les vilains, les dispersa, et. après en avoir tué plusieurs, revint au pont, où bientôt ils furent attaqués avec de nouveaux cris et un nouvel acharnement. Aussi voulait-il charger encore, lorsque le comte de Soissons l'arrêta, disant :

— Laissons crier et braire celte canaille, et par la coiffe Dieu, croyez-moi, nous parlerons un jour de celte journée, en chambre et devant les dames. Et il ne fallut rien moins que cetle promesse du comte pour faire prendre patience au bon sénéchal.

De son côté, le roi n'était pas moins attaqué, et ne tenait pas moins ferme. Les Sarrasins avaient mis en œuvre la même lactique : ils se tenaient à dislance, et accablaient l'armée de traits et de flèches, se succédant les uns aux autres, vidant leurs carquois et se retirant pour aller les remplir. Lorsqu'ils virent les trois quarts des chevaux blessés et une parlie des cavaliers démontés, profitant de la confusion répandue dans les rangs des croisés, ils pendirent leurs arcs à leurs bras gauches, et, décrochant leurs masses en tirant leurs épées, ils chargèrent tous ensemble en criant : Islam! islam! Mais le roi et toute sa bataille, leur répondant par le cri de Mont/oie et saint Pénis ! reçurent le choc sans s'ébranler, et le combat corps à corps recommença à la fin delà journée avec le même acharnement qu'il avait été entamé le matin. •

Cependant les croisés qui étaient de l'autre coté du canal, séparés de leurs frères par la distance d'un trait et demi d'arbalète tout au plus, se désespéraient de ne pouvoir porter secours au roi, dont ils comprenaient le péril. On les voyait se frapper le visage et se tordre les bras; on entendait leurs cris de rage et leurs menaces impuissantes. Tout h coup, adoptant une résolution désespérée, ils jettent dans le canal les poutres, les engins, les instrumens de guerre. Les cadavres, les piques, les boucliers, les corps de chevaux, qui suivent le courant, s'arrêtent contre cette espèce de di« gue; bientôt à la chaussée commencée s'ajoute cetle chaussé*, nouvelle : c'est un pont improvisé, mouvant, infernal, mais c'est un pont qui Joint une rive à l'autre. Pourvu que l'on puisse passer, c'est tout ce qu'il faut; on se presse, on se pousse, on se heurte : ceux qui tombent au delà du pont, sont emportés par le courant; ceux qui tombent en deçà, s'accrochant aux débris, aux poutres, aux cadavres, remontent tout mouillés. A la place de l'arme qu'ils ont laissée échapper, ils SC saisissent du premier fer qu'ils rencontrent, puis abordent enfin, joyeux et triomphans de pouvoir prendre part au combat que depuis le malin ils regardent en Bpectateurs. Leurs cris annoncent au roi qu'il lui arrive du secours, cl au* Sarrasins que la victoire qu'ils croient tenir est près de leur échapper ; bientôt toute celle multitude se répand sans ordre, sans chef, comme un incendie, comme une inondation, et conduite par sa seule colère : le roi el ses

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chevaliers, font un dernier effort et reprennent l'offensive. Messire Humbert de Beaulieu rassemble à grand'peine une centaine d'arbalétriers, dont il fait une compagnie; il se jette avec eux en avant de Joinville, du comte de Noailles, du comte de Soissons et de leur compagnie, qui allaient être forcés. Les Sarrasins reculent à leur tour. A leur tour, ce sont les croisés qui chargent en criant : Mont joie et saint Denis! Les infidèles reculent; les chrétiens les repoussent au delà des limites de leur camp. Cependant on combat toujours; c'est une retraite et non pas une fuite, un avantage et non une victoire : la nuit tombe avec la rapidité des climats orientaux et sépare les combaiians ; les Turcs s'enfoncent dans de grands joncs, où ils disparaissent. Les chrétiens rentrent dans leur camp, inutile conquête qui ne leur présente d'autre résultat que la prise de vingt-quatre machines de guerre ; la bataille avait duré dix-sept heures !

Alors le connétable, voyant la journée gagnée, dit à Joinville d'aller trouver le roi, et de ne point l'abandonner qu'il ne l'eût vu descendre de cheval et rentrer dans son pavillon. Au moment où le sénéchal arriva près de Louis, il se mettait en chemin pour se rendre aux tentes que l'on avait dressées sur le bord du canal. Alors Joinville lui enleva son casque, qui était lourd et tout bossue, et lui mit son propre heaume, qui était de fer battu très mince et très léger. Tandis qu'ils cheminaient ainsi côte à cote, frère Henry, prieur de l'hôpital de Rennay, qui avait passé la rivière, vint audevant du roi el baisa sa main gantelée, s'enquérant de lui s'il avait quelques nouvelles de son frère le comte d'Artois.

— Oui, bien! lui dit le roi, j'en ai de sûres.

— Et lesquelles ? demanda le prieur.

— C'est qu'il est en paradis, répondit le roi d'une voix étouffée. El comme le prieur tentait de le consoler en lui disant que jamais roi de France n'avait eu honneur pareil au sien, puisque, grâce à son courage, lui et son armée avaient passé une mauvaise rivière et chassé de leur camp les infidèles, le hou roi lui répondit :

— Que Dieu suit adoré dans tout ce qu'il nous donne! Et, malgré la résignation du chrétien, de grosses larmes pressées et silencieuses coulaient des yeux du frère.

Alors ils furent rejoints par Guyon de Malvoisin, qui revenait de Mansoiirah. Quoique le roi sut déjà, comme nous l'avons dit, la mort de Sun frère, le nouvel arrivant élait le premier qui pût lui en donner des détails : ils étaient désastreux.

Les Sarrasins, en voyant les chrétiens entrer dans Mansourab, avaient cru que toute l'armée suivait le comte d'Artois; de sorte que, se regardant comme perdus, ils avaient aussitôt fait partir un pigeon pour le Caire. Ce pigeon portait sous son aile un billet contenant un message conçu en ces termes : • Au moment où l'oiseau est expédié, l'ennemi attaque Mansourah ; une bataille terrible est livrée par les chrétiens aux musulmans. ;> Cette lettre avait porté la terreur dans la capitale de l'Egypte, et le gouverneur avait ordonné que toute la nuit les portes en resteraient ouvertes ppur recevoir les fuyards. Mais, dès qu'on se fut aperçu à Mansourah du petit nombre des croisés qui s'étaient engagés dans la ville, le chef des mameluks, homme de courage et de tête, fit aussitôt, comme nous l'avons dit plus haut, sonner les trompettes, battre les tambours et baisser les herses; puis, au moment où les croisés pillaient le palais du sultan, il tomba sur eux avec les bahariies, celle milice d'esclaves qui élait déjà la meilleure troupe des Egyptiens, et sur laquelle Napoléon devait venger, par la vicloiredes Pyramides, le désastre de Mansourah.

Aussitôt, tout musulman en état de porter une lance, de tirer une flèche, de lancer une pierre, s'arme el se prépare an combat. Les chrétiens voient s'amasser l'orage, et tàcbenl de se rallier pour y faire lace; mais, dans les rues étroites de cette ville arabe, ils ne peuvent faire manœuvrer leurs chevaux ni se servir de leurs épies. A I instant chaque

fenêtre devient une meurtrière, de laquelle partent des traits el îles pierres; chaque terrasse se transforme en rempart, d'où tombent le sable embrasé et l'eau bouillante. Alors tout le inonde oublie l'imprudence du comle d'Artois en face du

danger qui en est la suite. Le comte de Salisbury et ses Anglais, le grand-maiire du Temple et ses moines, le sire de Couey et ses chevaliers, se rallient et se pressent autour du frère de leur roi, et la lutte commence sans l'espérance de la victoire, mais avec la foi du martyre. Pendant cinq heures les croisés combattirent ainsi contre Bibars et ses mameluks, contre la population tout entière, ayant la mort devant eux, la mort derrière eux, la mort sur leurs têtes. Tous, ou du moins presque tous, tombèrent les uns après les autres, el les uns près des autres. Le comte de Salisbury fut tué à la tête de ses chevaliers ; Robert de Vair, qui portait la bannière anglaise, s'en enveloppa comme d'un linceul, et mourut dans son drapeau. Raoul de Couey expira au milieu d'un cercle de Sarrasins abattus autour de lui et par lui. Le comte d'Artois, assailli dans une maison où il s'était retiré, s'y défendit plus d'une heure contre tout ce que la chambre pouvait contenir d'infidèles. Sa cuirasse fleurdelisée l'avait fait prendre pour le roi ; de sorte que tous les efforts étaient réunis contre lui, et qu'il répondait à tous de la voix el de renée, par la menace et par les coups. Enfin, les Sarrasins, lassés de celte lutte où tombaient leurs plus braves, mirent le feu à la maison. Mais alors le comte d'Artois, se voyant perdu, voulut du moins, comme Samson, perdre ses ennemis avec lui ; il se plaça en travers de la porte, et dès lors personne ne sortit plus : si bien que les murailles tombèrent, écrasant croisés et Sarrasins, chrétiens et infidèles, et tout ce que le comle d'Artois n'avait pas frappé de l'épée périt parla flamme.

Le grand-maitre des Hospitaliers, resté seul sur le champ de bataille après avoir brisé deux épées et frappé de sa masse tant qu'il avait eu la force de lever le bras, fut fait prisonnier. Le grand-maitre du Temple, après avoir vu tomber à ses côtés deux cent quatre-vingts de ses chevaliers, se jeta, lui cinquième, dans le canal, et revint au camp, un œil crevé, ses habits déchirés, sa cuirasse percée de coups ; et de tous ceux qui étaient entrés dans Mansourah et qui avaient vu périr le comte d'Artois, lui et ses quatre compagnons furent les seuls qui purent donner de ses nouvelles.

A cinq heures du soir, un second pigeon était parti pour le Caire porteur d'un billet bien différent du premier. Celuici annonçait qu'avec l'aide de Mahomet l'aimée française, entrée à Mansourah, y avait élé défaite, el que le roi de France y avait élé tué avec, la fleur de sa chevalerie.

L'erreur venait, comme nous l'avons raconté, de ce que la cuirasse du comle d'Artois, comme celle de son frère, élait semée de fleurs de lis d'or.

Cette nouvelle, dit un auteur arabe, fut la clef de joie pour tous les vrais croyuns.

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