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NEUVIÈME SYSTÈME

Celui-ci est notre contemporain et date de 1837. Il a été émis par notre confrère le Bibliophile P.-L. Jacob. Selon lui, l'homme au masque de fer ne serait autre que le malheureux Fouquet, qui, profilant des adoueisseinens donnés à sa prison pour exécuier une tentative d'évasion, aurait été puni de celle lenlative par la nouvelle de sa mort officiellement répandue, et par l'application de celle ingénieuse ma" chine, dont l'invention, dans ce cas encore, appartiendrait, au grand roi.

Comme le livre dans lequel notre ami a développé ce nouveau système est dans les mains de tout le monde, nous y renvoyons pour plus amples détails.

Il y a encore deux autres petits systèmes: l'un ferait du masque de fer le patriarche Arwedicks, enlevé, selon le manuscrit de monsieur de Bonac, pendant l'ambassade de monsieur de Féréol â Constanlinople; l'autre serait un malheureux écolier puni parles jésuites d'un distique latin fait contre leur ordre, et auquel, sur la recommandation de ces bons pères, Louis XIV aurait bien voulu servir de geôlier et de bourreau.

Ajoulons, pour dernier système, celui qui consiste à tie croire à rien et à dire que le masque de fer n'a jamais existé.

Maintenant, après les conjectures, voici les certitudes :

Ce fui dans l'intervalle du 2 mars 1680 au \°' septembre )<;si, que l'homme au masque de fer parut a l'igneroi, d'où il fut transporté â Exllles, lorsque monsieur de Saint-Mars passa de celle première forteresse a la si ckwiU' ti y resta six ans ; et monsieur de Saint-Mars, ayant eu en Ki87 le gouvernement des îles Sainte Marguerite, s'y ni suivre par son prièsonnir, dont il était condamné lui-même à rester l'ombre,

En arrivant dans ces îles, Saint-Mars écrivit a monsieur de Louvois, le 20 janvier 1687 : « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis vous en répondre pour son entière sûreté. »

En effet, ce bon monsieur de Saint-Mars avait fait exécuter tout exprès pour lui une prison modèle. Cille prison, selon Piganiol de la Force, n'était éclairée que par une seule fenèlre regardant la nier, et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde. Cette fenêtre, outre les premiers barreaux, était défendue par trois grilles de fer placées entre les soldats de garde et le prisonnier.

Aux iles Sainte Marguerite, monsieur de Saint-Mars entrait rarement dans la chambre de son prisonnier, de peur que quelque indiscret écoulât leur conversation. En conséquence, il se tenait ordinairement sur la porie ouverte, et de cette façon pouvait, tout en causant, voir des deux cotés du corridor si personne ne venait. Un jour qu'il causait ainsi, le fils d'un de ses amis, qui était venu passer quelques jours dans l'ile, cherchant monteur de Saint-Mars pour lui demander l'autorisation de prendre un baieau qui le. conduisit à terre, l'aperçut de loin sur le seuil d'une chambre. Sans doute en ce moment la conversation entre le prisonnier et monsieur de Saint-Mars était des plus animées, car ce dernier n'eulendit les pas du jeune homme que lorsqu'il fut près de lui. 11 se rejeta en arrière, referma la porle vivement, et demanda tout palissant au jeune homme s'il n'avait rien vu ni entendu. Le jeune homme, pour toute réponse, lui démontra que de la place où il était la chose était presque impossible. Alors seulement monsieur de Saint-Mars se remit; mais il n'en lit pas moins le même jour partir ie jeune homme, en écrivant à son père pour lui raconter la cause du renvoi, et ajoutant : « Peu s'en est fallu que celte aventure n'ait coulé cher à voire fils, et je vous le renvoie de peur de que que nouvelle imprudence. »

Un autre jour, il arriva que le masque de fer, qui était servi en argenterie, écrivit quelques lignes sur un plat, au moyen d'un clou qu'il s'élait procuré, et jeta ce plat à travers sa fenêtre el les triples grilles. Un pécheur trouva ce plat au bord de la mer, et pensant qu'il ne pouvait provenir que de l'argenterie du château, le rapporta au gouverneur.

— Avez-vous lu ce qui est écrit sur ce plat? demanda monsieur de Saint-Mars.

— Je nj sais pas lir ■, répondit le pêcheur.

— Quelqu'un l'a-l-il vu enire vos mains?

— Je l'ai lrou\é à l'instant même, el je l'ai apporté à Voire Excellence en le cachant sous ma veste, de peur qu'un ne me prit pour un voleur.

Monsieur de Saint-Mare réfléchit un instant; puis, faisant signe au pécheur de se retirer :

— Allez, lui dit-il , vous êtes bien heureux de ne pas savoir lire!

L'année suivante, un garçon de chirurgie, qui fit une trouvaille a peu près semblable, fut moins heureux que le pécheur. Il vil llolier sur l'eau quelque chose de blanc et le ramassa; c'était une chemise très fine, sur laquelle, à détail! de papier et a l'aide d'un mélange de suie et d'eau et d'un os de poulet taillé en manière de plume, le prisonnier avait écrit toute son histoire. Monsieur de Saint- M.ir- lui fit alors lu même question qu'au pêcheur. Le garçon de chirurgie répondit qu'il savait lire, il est vrai, mais qu saut que lis lignes tracées sur celle chemise pouvaient renfermer quelque secret d'État, il s'était bien gardé de les lire. Monsieur de Saint Mars le renvoya d'un airpensif, et le lendemain on trouva le pauvre garçon mon dans son ht.

Vers le nième temps, le domestique qui servait l'homme au masque de fer étant trépassé, une pauvre femme se présenta pour le remplacer; mai%monsieur de Saint-Mars lui avant dit qu'il fallait qu'elle partageât éternel lerai ni la prison du maître au service de qui elle allait entrer, et qu'a

partir do ce |OWP elle CCSSil de voir son mari et ses enfans, fusa 'le Bouscrire à de pareilles oondilioi sol se relira.

Lu 1(il)8, l'ordre arriva à monsieur dd S. uni-Mais .ie traiisleier son prisonnier ;i la Bastille. On comprend que

pour un voyage aussi ion;; le. ; redoublerai]

L'homme au masque de fer fut placé dans une litière qui précédait la voiiuie de monsieur de Saint Mars. Celle litière éiait entourée de plusieurs hommes à cheval qui avaient l'ordre de tirer sur le prisonnier à la moindre tentative qu'il ferait, ou pour parler, ou pour fuir. En passant à sa terre de Palteau, monsieur de Saint-Mars s'arrêta un jour et ose nuit. Le dîner eut lieu dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la cour. A travers ces fenêtres, on pouvait voir le geôlier et le captif prendre leurs repas. L'homme au masque de fer tournait le dos aux fenêtres. Il était de grande taille, vêtu de brun, et mangeait avec, son masque, duquel s'échappaient par derrière quelques mèches de cheveux blancs. Monsieur de Saint Mars était assis en face de lui, et avait un pistolet de chaque coté de son assiette; un seul valet les servait el fermait la porle à double tour chaque lois qu'il entrait ou qu'il sortait.

Le soir, monsieur de Saint-Mars se fit dresser un lit de camp et coucha en iravers de la porle, dans la même chambre que son prisonnier.

Le lendemain on repartit, et les mêmes précautions lurent pries. Les voyageurs arrivèrent à la Bastille le jeudi t8 septèmbre 1698, à trois heures de l'après-midi. L'homme au masque de fer fut mis dans la tour de la Bazinière en attendant la nuil ; puis, la nuit venue, monsieur Dujonca le conduisit lui-même dans la troisième chambre de la tour de la Bertaudière, laquelle chambre, dit le journal de monsieur Dijon a, avait été meublée de touies choses. Le sieur Rosange-s, qui venait des iles Sainte-Marguerite à la suite de monsieur de Saint-Mars, était, ajoute le même journal, chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur.

Néanmoins, en souvenir de la chemise trouvée sur le bord de la mer, c'était le gouverneur qui le servait à table , et qui. après le repas, lui enlevait son linge; en outre, il avait reçu la défense expresse de parlera personne ni de montrer sa ligure à qui quece fùl dans les courts inslans de répil que lui donnait le gouverneur en ouvrant lui-même la serrure qui fermait son masque. Dans le cas où il eût osé contrevenir à l'une ou l'autre de ces défenses, les sentinelles avaient ordre de lirer sur lui.

Ce fut ainsi que le malheureux prisonnier restai) la Bastille depuis le (8 septembre 1698 jusqu'au 19 novembre 1703 A la date de ce jour, on trouve celte note dans le même journal : « Le prisonnier inconnu, toujours viasqué d'un marque de rclours noir (I), s'élanl trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, esl mon aujourd'hui sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie. Monsieur Giraut, noire aumônier, le confessa hier. Surpris par la mort, il n'a pu recevoir les sacremens, et notre aumônier I a exhorté un moment avant que de mourir. Il a été eut ne, le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de Saint-Paul. Son enterrement a coulé quarante livres. »

Maintenant, voici ce que l'on a retrouvé sur les registres do sépulture oe l'église Saint Paul :

« L'an 170"», le l'J novembre, Marchialy, ;'igé de quarante» » cinq ans ou environ, esl décédé dans la Bastille, duquel le « corps a été Inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa » paroisse, le 20 dudit mois, en présence de monsieur l\oss, major delà Bastille, et de monsieur Hcih, chirur- » gieu delà Bastille, qui oui signé. »

Mais ce que ne disent ni le registre de la prison ni le registre de la Bastille, c'esl que les préos nions prises pendant sa vie poursuivi» ni ce malheureux après sa mort. Son veo du vitriol, afin qu'en cas d'exhumation on ne put le reconnaître; puis on brûla ions ses meuii dépava sa chambre, on effondra les plafonds, on fouilla tous les coins ci recoins, on regratta et blanchit les murailles; enfin, on leva les uns après les autres tous les carreaux, de peur qu'il eût caché quelque billet ou quelque marque qui pût faire connaître son nom.

(i La C -i l'amour du lerr b ■ ■ in m sans doute fait

prendre ce masque pour un masque do fer.

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OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Du 19 novembre 1703 au 14 juillet 1789, tout continua de rester dans l'obscurité, tant les murs de la Bastille étaient épais, tant ses portes de fer étaient bien fermées. Puis, un jour, il arriva que ces murs furent renversés à coups de canon, ces portes enfoncées à coups de bâche, et que les cris de liberté retentirent jusqu'au plus profond de ces cachots où tout semblait mort, jusqu'à l'écho qui dut hésiter à les répéter.

Les premiers soins du peuple vainqueur furent pour les vivans. Huit prisonniers seulement furent retrouvés dans la sombre et sinistre forteresse. Le bruit courut alors que, quelques jours auparavant, plus de soixante autres avaient été transportés dans les bastilles de l'État.

Puis, après la préoccupation envers les vivans, vint la curiosité pour les morts. Parmi les grandes ombres qui apparaissaient au milieu des ruines de la Bastille, se dressait, plus gigantesque et plus sombre que les autres, le fantôme voilé du masque de fer. Aussi courut-on à la cour de la Bertaudière qu'on savait avoir été habitée cinq ans par ce malheureux ; mais on eut beau chercher sur les murailles, sur les vitres, sur les carreaux, on eut beau déchiffrer tout ce que l'oisiveté, la résignation ou le désespoir avaient pu tracer de sentences, de prières ou de malédictions sur ces mystérieuses archives que les condamnés se léguaient en mourant les uns aux autres, toute recherche fut inutile, et le secret du masque de fer continua de demeurer entre lui et ses bourreaux.

Tout à coup cependant de grands cris retentirent dans la cour. L'un des vainqueurs avait découvert le grand registre, de la Bastille sur lequel était mentionnée la date de l'entrée et de la sortie des prisonniers, et qui avait été inventé et établi par le major Chevalier. Le registre fut porté à l'Hotelde-Ville, où l'assemblée municipale voulut chercher ellemême ce secret de la royauté si longtemps caché. On l'ouvrit à l'année i698. Le folio 120, correspondant au jeudi 18 septembre, avait été déchiré. Le feuillet de l'entrée manquant, on se reporta à la date de sortie. Le feuillet correspondant au 19 novembre 1703 manquait comme celui du 18 septembre, et celte double lacération bien constatée, tout espoir fut à jamais perdu de découvrir le secret de l'homme au masque de fer.

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