LE CAPITAINE LANGLET
Quand notre dîner fut prêt, notre aubergiste nous fit signe de revenir ; son avis eut le plus grand succès. L'eau et l'air de la mer nous avaient donné une faim rouge; nous pensâmes que ces deux causes réunies avaient dû produire le même effet sur notre compagnon de voyage, qui, entré en même temps que nous venait de sortir en même temps que nous, et se rhabillait. En nous rhabillant, nous lui demanda mes donc s'il ne voulait pas parlagernolre dîner. Il nous répondit que ce serait aver grand plaisir, si nous lui permettions d'en payer sa part. Nous lui répondîmes qu'il en était de cela comme du liaiu, et qu'il était parfaitement libre, OU de se considérer comme notre invité, ou de changer notre repas en pique, Dique,allendu que, là-dessus, nous ne voulions en rien blesser sa délicatesse. Il insista pour le pique-nique, et nous nous mimes à table.
Le pique-nique fut splcndide; on nous servit comme des
empereurs. Nous en eûmes chacun pour trente sous.
Pendant le dîner, nous finies plus ample connaissance avec noire jeune homme, et, profitant du progrès que nous paraissions avoir fait dans sa confiance, nous lui demandâmes où il allait. Il se mit à sourire avec une simplicité qui n'était pas dénuée de charme.
— Ce que je vais vous répondre, nous dit-il, est bien bote. Vous me demandez où je vais, n'est-ce pas?
— S'il n'y a pas d'indiscrétion, jeune homme, lui dit Jadin en trinquant avec lui.
— Eh bien ! je n'en sais rien, nous répondit-il.
— Comment cela? dit Jadin. Vous vaguez purement et simplement. Permettez-moi de vous le dire : ceci n'est point une position dans la société.
— Mon Dieu ! reprit le jeune homme en rougissant, si je n'avais pas peur que vous ne me trouvassiez indiscret, je vous raconterais mon histoire.
— Est-elle longue P demanda Jadin.
— En deux minutes, monsieur, elle sera finie.
— Alors versez-moi encore un verre de ce petit vin ; il n'est pas mauvais ce petit-vin, et dites.
En effet, l'histoire était courte, mais n'en était pas moins incroyable.
Notre compagnon de route s'appelait Onésime Chay. Il avait douze cents livres de rente que lui avaient laissées ses parens ; il éiait cinquième clerc de notaire à Saint Denis, et il était venu à Toulon pour recueillir une petite succession de quinze cents francs qu'une tante lui avait laissée.
— Le hasard avait fait que nous nous étions trouvés à Toulon en même temps que lui. Dans sa curiosité juvénile, il avait tout fait pour nous voir, Jadin et moi, sans avoir pu y réussir; enfin, il avait appris que nous partions par la voiture de Toulon à Fréjus ; et, cédant à cette curiosité, il y avait retenu sa place jusqu'au Luc, comptant repartir du Luc pour Aix et Avignon ; mais au Luc, le charme de notre société l'avait tellement fasciné, qu'il avait poussé jusqu'à Fréjus ; à Fréjus, il nous avait faitdemander, comme nous l'avons dit, la permission de diner au bout de notre table. La façon gracieuse dont nous lui avions accordé celte demande l'avait séduit de plus en plus. Nous entendant parler du golfe Juan, il s'était décidé à le visiter en même temps que nous; et maintenant, puisqu'il était en route, son intention, si nous le lui permettions, était de nous accompagner jusqu'à Nice. Mais, ajouta-t-il, à la condition, bien entendu, qu'il paierait sa place dans notre voiture.
Si notre convive avait été moins naïf, nous aurions cru qu'il se moquait de nous; mais il n'y avait pas à se tromper à son air : c'était la bonhomie en personne.
Nous lui dîmes en conséquence que, s'il tenait absolument à payer sa part de notre voiture, il n'avait qu'à faire le calcul lui-même, en défalquant les huit ou dix lieues que nous avions faites sans lui, et qu'il n'était pas juste qu'il payât. Il prit un crayon, fit sa soustraction, la vérifia par une preuve, et nous remit 19 francs 75 centimes, en nous remerciant, les larmes aux yeux, de la faveur que nous lui accordions,
Nous montâmes dans la voiture; mais quelques instances que nous finies à notre compagnon de voyage, il ne voulut jamais aller qu'à reculons.
En arrivant à Antibes, Jadin l'appelait Onésime tout court. A la fin du souper, il le tutoyait. Le lendemain, il lui donnait de grands coups de poin;; dans le dos.
Quant à Onésime, il ne parla jamais à Jadin qu'avec le plus profond respect; il continua toujours del'appeler monsieur Jadin, et jamais ne leva la main, même sur Milord.
A Nice, l'amitié d'Onésime pour Jadin était devenue si forte, qu'il ne put pas se décider à le quitter, et qu'il partit avec nous de Nice pour Florence.
Onésime ne voulut pas être venu à Florence sans voir Rome, et il partit avec nous de Florence pour Home.
Bref, Onésime fit avec nous presque le tour de l'Italie. Les 1,.'>00 francs de sa tante y passèrent jusqu'au dernier sou.
Après quoi, il s'en revinljnyeuscment à Saint-Denis, emportant, nous dit-il, des souvenirs pour tout le reste de son existence.
Et alors P.. . alors ce fut Jadin qui eut toutes les peines du monde ;i se passer de lui.
J'ai anticipé sur les événemens, pour faire connaître tout de suite quelle bonne créature c'était que notre compagno' de voyage.
Jadin et lui couchèrent dans la même chambre, et, comme nous n'élions séparés que par une cloison, j'entendis, pendant une partie de la nuit, Jadin qui lui donnait des conseils sur la manière de se conduire dans le monde.
Je fus réveillé a six heures du matin par des chants d'église. En même temps Jadin ouvrit ma porte en me criant de regarder par ma fenêtre.
Un convoi passait, escorté par une vingtaine de pénilens, couverts de longues robes bleues, dont le capuchon leur couvrait le visage. Ces pénilens chantaient a tue-tête.
C'était la première fois que nous voyions un spectacle de ce genre ; aussi, Jadin et moi sautâmes-nous sur nos habits. En un tour de main nous fumes vêtus. Nous descendîmes l'escalier quatre à quatre, et nous nous mîmes à la suite du convoi. Onésime, qui était resté derrière par ordre de Jadin, pour demander des explications à notre hôte, nous apprit, en nous rejoignant, que le mort était un jeune manœuvre en maçonnerie qui avait été écrasé par accident, la veille, et que la confrérie qui raccompagnait appartenait à l'église du Saint-Esprit et Sainte-Claire, la même où avaient été renfermés, en 1815, les vingt Français de Casablanca.
Cela nous rappela ce bon capitaine Langlet.
Cependant la confrérie se rendait, au pas de course et tout en chantant, au cimetière. Voulant voir comment la cérémonie se terminerait, nous y entrâmes avec elle.
Tout le long de la route j'avais marché près d'un pénitent que mon voisinage, à mon grand étonnement, avait paru fort inquiéter. Dix fois il s'était retourné rapidement de mon côté sans interrompre son chant, m'avait jeté un regard inquiet, et à chaque fois avait tiré sa cagoule de plus en plus sur ses yeux ; si bien qu'a la fin à peine y voyait-il pour se conduire. Quant à son office, quoiqu'il tint son livre ouvert pour la forme, il n'y jetait pas même les yeux ; il le savait par cœur. En entrant dans le cimetière, il s'écarta le plus qu'il put de moi, mais il s'en alla tomber dans Jadin, à qui je fis signe de ne point le perdre de vue : il commençait à nie venir un singulier soupçon.
On déposa près de la fosse le cercueil, que quatre ouvriers maçons portaient découvert sur leurs épaules. Puis, après que chacun à son tour eut jeté de l'eau bénite sur le cadavre, on cloua le couvercle, comme je l'avais déjà vu faire au cimetière des Baux, et l'on descendit la bière dans la tombe.
En ce moment les pénitens entonnèrent le Libéra.
J'allai près de Jadin, lequel était resté près du pénitent sur lequel ma présence avait paru produire une si étrange impression. Il chantait à tue-tête.
— Est ce que vous ne connaissez pas cette voix-là ? demandai-je à Jadin.
— Attendez donc, me dit-il en rappelant ses souvenirs, il me semble que si.
— Venez par ici, maintenant. Je le conduisis en face du chanteur.
— Est-ce que vous ne connaissez pas cette bouche-là ? lui demandai-je.
— Attendez donc, attendez donc. Oh I pas possible !...
— Mon cher, ou il y en a deux pareilles, ce qui n'est pas probable, ou c'est celle...
— Du capitaine Langlet, n'est-ce pas?
— C'est vous qui l'avez dit.
Le pénitent, qui voyait que nous le regardions, se démantibulait le visage cl faisait tout ce qu'il pouvait pour se défigurer.
— Ah ! le vieux singe ! dit Jadin.
— Chut! fls-je en l'entraînant.
— Non pas, non pas, reprit Jadin, je veux lui demander des nouvelles de monsieur de Voltaire.
— Aliendons-lc dehors, et là vous lui demanderez tout ce que vous voudrez.
— Vous ave?, raison.
Nous sortîmes et nous attendîmes à la porte. Notre pénitent sortit un des derniers, sa cagoule plus rabattue que jamais,
— Eh I bonjour, capitaine, lui dit Jadin en lui frappant sur le ventre.
Le capitaine, se voyant reconnu, fit contre fortune bon cœur; et, relevant sa cagoule, il nous découvrit une figure qui n'avait rien de l'austérité monacale.
— Eh bien ! oui, c'est moi, nous dit-il avec son triple accent provençal. Que voulez-vous; il faut bien hurler avec les loups; ils connaissent ici mes opinions napoléoniennes et ma vénération pour ce grand monsieur de Voltaire ; je n'ai pas envie de me faire mettre en cannelle comme ce bon maréchal Brune. D'ailleurs, qu'est-ce que cela me fait, à moi, l'enveloppe? Le cœur, il est toujours dessous, n'est-ce pas? Eh bien ! je vous le répète, ce cœur, il est napoléonien dans l'âme. Quant à ce livre de messe, est-ce que vous croyez que je sais ce qu'il y a dedans ? Je ne connais pas le latin, moi.
— Mais, capitaine, lui répondis-je, vous vous défendez là de choses fort honorables, ce me semble.
— Non, c'est que vous pourriez penser que je crois à tou tes ces bêtises, moi, à toutes ces momeries qui sont bonnes pour les femmes et pour les enfans.
— Soyez tranquille, capitaine, dit Jadin; nous pensons que vous êtes un farceur, voilà tout.
— Eli ! allons donc!... Eh bien ! oui, je suis un farceur, un bon diable, un bon vivant. Avez-vous déjeuné?
— Non, capitaine.
— Voulez-vous venir déjeuner avec moi ?
— Merci, capitaine, nous n'avons pas le temps.
— Eh ! vous avez tort. Je vous aurais conté de bonnes histoires de calotin, et chanté des chansons bien hardies sur l'empereur.
— Nous sommes on ne peut plus reconnaissans, capitaine; mais il faut que nous soyons aujourd'hui de bonne heure à Nice.
— Vous ne voulez donc pas ?
— Impossible.
— Eh bien ! alors, bon voyage, dit le capitaine en nous tendant la main.
Nous vîmes que nous le tirerions d'embarras en le laissant aller de son côté et en allant du nôtre. En conséquence, nous ne voulûmes pas le tourmenter plus longtemps, et nous lui donnâmes la main chacun à notre tour, en lui souhaitant toules sories de prospérités.
Nous rentrâmes à l'auberge, où nous trouvâmes notre déjeuner qui nous attendait. Nous ordonnâmes d'atteler, afin de pouvoir partir en nous levant de table.
— Mais, nous dit noire hôte d'un air assez embarrassé, ces messieurs vont à Nice, je crois?
— Sans doute, pourquoi cela?
— C'est qu'il faudrait alors que les passeports de ces messieurs fussent signés par le consul de Sa Majesté Charles-Albert.
— Mais ils sont visés par l'ambassade de Paris, dit Jadin.
— N'importe, dit l'hôte, ces messieurs ne pourraient pas entrer en Sardaigne s'il n'y avait pas un visa daté d'Antibes.
— Donnez donc voire passeport, dis-je à Jadin ; il faut bien que tout le monde vive, même les rois
Nous grossîmes de chacun trente sous la liste civile du roi Charles-Albert, après quoi nous fûmes libres d'entrer sur son territoire.
Nous profilâmes de celte liberté pour monter en voilure.
Deux heures après nous élions sur les bords du Var.
La lêle du ponl était gardée par la douane. Comme nous sortions de France, nous n'avions rien à faire avec elle. Nous passâmes donc fièrement.
Derrière la douane étaient deux factionnaires avec lesquelles nous n'eûmes encore rien à démêler.
Derrière les deux factionnaires était un commissaire de police
Avec celui-ci ce fut autre chose. Après avoir bien comparé mon signalement à mon visage et en avoir tait autant pour Jadin et pour Onésime, il lui vint dans l'idée que l'une des deux daims qui étalent dans notre voilure était sans
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
doute la duchesse de Berry. En conséquence, il lui chercha une querelle sur son âge, prétendant qu'elle ne paraissait pas les 20 ans qui étaient portés sur son passeport. La chose éLait on ne peut plus (laiteuse pour la dame, mais, comme elle était fort ennuyeuse pour nous, je voulus faire quelques observaiions au commissaire.
Le commissaire me dit qu'il savait ce qu'il avait : i faire, et que, si je ne me taisais pas, il allait me faire prendre par deux gendarmes et nie faire reconduire a Amibes.
Je lui lis alors observer que mon passeport était parfaitement en régie.
— Eh ! qu'est-ce que cela me fait, me dit le commissaire, que votre passeport soit en règle ou non? Je ne m'en moque pas mal de votre passeport. El il rentra dans sa baraque.
Je vis que le commissaire était un insolent on un imbécile, deux espèces qu'il faut ménager quand elles ont le pouvoir en main.
En conséquence, je me lus, me contentant de soubailer tout bas qu'on donnât de l'avancement à monsieur le commissaire, en le niellant auprès d'un fleuve où il y eût de l'eau.
Au bout d'une demi-heure d'attente, monsieur le commissaire sortit de sa baraque et nous annonça avec une morgue pleine de bienveillance qu'il ne s'opposait pas a ce que nous continuassions notre chemin.
En conséquence, nous nous engageâmes sur le pont.
A moitié chemin du pont se trouve un poteau.
Sur ce poteau, est écrit d'un coté le mot France, et de l'autre est peinte une croix, ce qui veut dire Sardaigne.
Nous nous retournâmes pour saluer d'un dernier adieu le pays natal.
Puis, avec celte émotion que j'ai éprouvée toutes les fois que j'ai quitté la patrie, je fis un pas.
Un pas avait suffi pour franchir la limite qui sépare les deux royaumes. Nous foulions la terre italique, nous étions dans les Étals de Sa Majesté le roi Charles-Albert.
Lk PRINCIPAUTE DE MONACO.
Il y a parmi les choses que le roi de Sardaigne ne peut pas sentir, cinq choses qui lui sont particulièrement désagréables :
Le tabac qu'il ne fabrique pas lui même;
Les éloffes neuves et non taillées en vêiemens;
Les journaux libéraux ;
Les livrps philosophiques;
Et ceux qui font les livres philosophiques OU autres.
Je n'avais pas de tabac, tous nies habits avaient été portés, les eul i m laux que je possédasse étaient trois numéros du Constitutionnel qui enveloppaient mes bottes; mes seuls livres étaient un Guide en Italie et une < uisiniére bourgeoise, et mon nom avait l'honneur d'être parfaitement inconnu au chef de la douane : il en résulta que j'entrai beaucoup plus facilement en Sardaigne que Je n'étais sorti de France.
Il y avait bien au fond de ma caisse à fusils deux ou trois cents cartouches pour lesquelles je tremblais de toul mon corps-, mais Sa Majesté le roi Charles-Alberl avait fait, a ( '■ qu'il parait, étant prince de Carlgnan, une i onnais sance
trop intime avec la poudre pour en avoir peur. Ses douaniers ne lirenl pas môme attention h mes carloui he
Au re le, je ne ai s pas trop pourquoi le roi Charte >-Al* berl i ii veut tant aux révolutions, n est peut-être le prince qui aii le moln i -i s'en plaindre il y a quelques centaines d'années que ses aïeux, les dues dit Savoie, étaient do braves
petits ducs sans importance, qu'on appelait tout bonnement Messieurs de Savoie; lorsque, Lésée de» révolutions qui suivirent la niorl de la reine Jeanne, Nice se donna corps et biens à Amé VII surnommé le Rouge : en 1815, il en fut de Gênes comme il en avait été de Niée en 158* , avec celle exception que Nice s'était donnée et que Cènes fut prise; niais aujourd'hui il n'en est ni plus ni moins, ces deux bouchées que les anciens ducs et les nouveaux rois ont mordues à droite et â gauche arrondi-sent assez comfortablement la souveraineté sarde, et en font une petite puissance européenne qui, grâce à l'esprit et au cœur belliqueux de son roi, ne laisse pas d'avoir bon air sur la carte militaire de l'Europe.
Cependant, les princes de Savoie ne jouirent pas toujours seuls de celte belle maîtresse provençale qui s'était donnée à eux : en 1543, les armées combinées des Turcs et des Français assiégèrent Nice; Barberousse et le duc d'Enghien sommèrent le gouverneur André Odinet de se rendre; mais André Odinet répondit : — Je me nomme M ont fort, mes armes sont des pals, et ma devise : Il faut tenir. Quoi qu'il fit en brave soldai pour ne pas mentir à cette réponse toute héraldique, André Odinet fut forcé de se retirer dans le château, et Nice capitula.
En 1C9I, Catinat assiégea Nice etla prit à son tour, grâce à une bombe qui fit sauter le donjon du château où était le mapasin a poudre. En t"06, le duc de Bervick prit le château à son lour, comme Catinat l'avait pris, et pour épargner à ses successeurs la peine que cette forteresse avait donnée à ses prédécesseurs, il la démolit tout a fait. Aussi en 98 Nice fut conquise sans résistance, et devint jusqu'en 1814 le chef-lieu eu département des Alpes-Maritimes.
En t8l4, Nice retourna, pour la quatrième fois, â ses amans éternels les ducs de Savoie et les rois de Sardaigne.
Nice est représentée sous l'emblème d'une femme armée, portant le casque en tête , ayant la poitrine ouverte, et la croix d'argent de Savoie empreinte sur le cœur; sa main droite porte une épée nue, sa main gauche un bouclier d'argent avec une aigle de gueules aux ailes éployées ; ses pieds s'appuient sur un écueil de sinople que baignent les vagues de la nier. Enfin, ù ses pieds, on voit un chien, symbole de la fidélité, avec ces mois : Sicœa fidelis.
Quelque flatteur que soit cet emblème pour la ville de Nice, elle serait mieux représentée, à notre avis, sous les traits d'une belle courtisane, mollement couchée au bord de son miroir d'azur, à l'ombre de ses orangers en fleurs, avec ses longs cheveux abandonnés aux brises de la mer, et dont les flots viendraient mouiller ses pieds nus, car Nice c'est la ville de la douce paresse et des plaisirs faciles. Nice est plus italienne que Turin et que Milan, et presque aussi grecque assurément (pie Sybaris.
Aussi lien de plus charmant que Nice par une belle soirée d'automne, quand sa mer, à peine ridée parle vent qui vient de Barcelonne ou de Palma, murmure doucement, et quand ses lucioles, comme des étoiles filantes , semblent pleuvoir du ciel. Il y a alors â Nice une promenade qu'on appelle {a Terrasse, et qui n'a pas peut-être sa pareille au monde, où se presse une population de femmes pâles et frêles qui n'auraient pas la force de vivre ailleurs, et qui viennent chaque hiver mourir ;i Nice ; c'est ce que l'aristocratie de Paris, de Londres et de Vienne, a de mieux et de plus souffrant. En échange, les hommes en général s'y portent ;i merveille, et ils semblent être venus la, conduits par un sublime dévouement, pour céder une part de leur force et de leur santé à toutes ces belles mourantes, que lorgnent en passant dechajrmans petits abbés, si coquets et si galans, que l'on comprend à la première vue qu'ils ont des absolutions toutes prêtes pour elles, quelques péchés qu'elles aient commis.
Car à Nice commencent les abbés; non pas de gros vilains
abbés comme à Naplcs ou a Florence, niais de jolis pelits
comme on en rencontre parfois au Monte Pincio a
Rome, ou sur la promenade de la marine â Messine; de
V bés de nielle, connue il y en avait au petit lever de
madame de Ponipadour, et au petit coucher de mademoi
selle Lange; de délicieux abbés, enfin, nourris de bonbons et de confitures, à la chevelure propre et parfumée, à la jambe rondelette, au chapeau coquettement incliné sur l'oreille, et au petit pied mignardement chaussé d'un soulier verni à boucle d'or.
Je vous demande un peu si tout cela donne à IS'ice l'air d'une Minerve armée de pied en cap, et si son épithète de fidclis doit se prendre au pied de,Ia lettre.
Il y a deux villes à Nice, la vieille ville et la ville neuve, Vantica Nizza, et la Nice neio : la Nice italienne et la Nice anglaise. La Nice italienne, adossée à ses collines avec ses maisons sculptées ou peintes, ses madones au coin des rues et sa population, au costume pittoresque, qui parle, comme dit Dante, la langue — del bel pae'e là dove il sisuona. — La Nice anglaise, ou le faubourg de marbre avec ses rues tirées au cordeau, ses maisons blanchies à la chaux, aux fenêtres et aux portes régulièrement percées, et sa population à ombrelles, à voiles et à brodequins verts, qui dit : — Jès.
Car, pour les habitans de Nice, tout voyageur est Anglais. Chaque étranger, sans distinction de cheveux , de barbe, d'habits, d'âge et de sexe, arrive d'une ville fantastique perdue au milieu des brouillards, où quelquefois par tradition on entend pailer du soleil, où l'on ne connaît les oranges et les ananas que de nom, où il n'y a de fruits mûrs que les pommes cuites, et que par conséquent on appelle Lonclon.
Pendant que j'étais à l'hôtel d'York, une chaise de poste arriva. Un instant apn's l'aubergiste entra dans ma chambre.
— Qu'est-ce que vos nouveaux venus? lui demandai-je.
— ^ono certi Inç/e'e, me répondit-il , ma non saprai dire si sono Francesi o Tedeschi.
Ce qui veut dire : — Ce sont de certains Anglais, mais je ne saurais dire s'ils sont Français ou Allemands.
Il est inutile d'ajouter que tout le monde paie en conséquence de ce que chacun est appelé milnrd.
Nous restâmes deux jours à Nice; c'est un jour de plus que ne restent ordinairement les étrangers qui ne viennent point pour y passer six mois. Nice est la porte de l'Italie, et le moyen de s'arrêter sur le seuil quand on sent à l'horizon Florence, Rome etNaples I
Nous fîmes prix avec un voitui in, qui se chargea de nous conduire ù Gènes en trois jours par la route de la Corniche : je connaissais le mont Cenis, le Saint-Bernard, le Simplon, le col de Tende, les Bernardins et le Saint Gothard. C'était doi>'' la seule route, je crois, qui me restât à parcourir.
;..i première ville qu'on rencontre sur le chemin est Villa* Franca, dont le port, ouvrage des Génois, et creusé par le conseil de Frédéric Rarberousse, n'est séparé de celui de Nice que par la roche de Monialbano ; a une demi lieue au delà de Villa-Franca, on entre dans la principauté de Monaco, qui s'annonce formidablement au voyageur par une ligue de douanes. Le prince de Monaco, Honoré V, actuellement régnant, est le même qui , en revenant en 1813 dans ses État*, rencontra Napoléon au golfe Juan. La douane du prince perçoit deux et demi pour cent sur les marchandises, et seize sous sur les passeports. Or, comme Monaco est sur la route la plus fréquentée d'Italie, cette double contribution forme la partie la plus claire de son revenu.
Au reste, le prince de Monaco est né pour la spéculation, quoique toutes les spéculations ne lui réussissent pas, témoin la monnaie qu'il a fait battre en 1857 et ipti s'use tout doucement dans sa principauté, attendu que les rois ses voisins ont refusé de la recevoir, Les autres industriels se (' i t ordinairement payer ce qu'ils font; le prince de Monaco se fait payer ce qu'il ne fait pas, voici la chose.
Parmi les clioscs que le roi Charles Albert a en antipathie, n us avons mis au premier ring le libac à fumer et le tabac en poudre, autrement dit en terme de régie, le Scaferlati et le Macouba.
Or, puisque moi qui demeure à trois cent; lieues du roi de Sârdalgm , je connais son antipathie, il n'esl point étonnant que le prince Honoré Y, dont les t au sont enclavés dans les siens, eu ait clé informé. Le prince réfléchit un
instant, et trouvant cette haine injuste, il résolut d'en tirer parti. En conséquence, il (il planter force tabac, et annonça pour l'année suivante des cigares à un sou, qui, vu l'heureuse position du terrain, vaudraient ceux de la Havane.
Cette annonce mit en émoi loutes les contributions indirectes sardes. Le roi Charles-Albert vit ses états inondés de cigires; il avait bien une douane ou deux comme son voisin Honoré V, mais ces douanes sont sur les routes, et non point tout autour de la principauté; d'ailleurs, eût il dans toute sa circonférence une ligne aussi épaisse et aussi vigilante qu'un cordon sanitaire, cinq cents cigares sont bientôt passés; un carlin cousu dans la peau d'un caniche en passe à lui seul trois ou quatre mille, et la principauté de Monaco est peut-être la seule où il reste encore des carlins. Il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était d'abaisser le prix de ses cigares au prix des cigares d'Honoré V, ou de traiter avec lui de puissance à puissance. Le roi Charles-Albert préféra traiter: baisser le prix de ses cigares, vu la répugnance que les peuples ont en général pour l'administration des droits réunis, lui eût semblé une concession politique.
Il fut donc établi un congrès entre les deux souverains pour régler celte importante question de commerce; mais comme les prétentions du prince de Monaco paraissaient exagérées au roi de Sardaigne, à l'instar du congrès de Rastadt, le congrès de Monaco traîna en longueur, si bien que le temps de la récolte arriva.
Le prince de Monaco donna une livre de tabac de gratification à chacun de ses cinquante carabiniers, et les envoya fumer sur les frontières du roi Charles-Albert.
Les soldats sardes flairèrent la fumée des pipes de leurs voisins les Monacois ; c'était, comme l'avait dit le prince dans son prospectus, une véritable fumée havanaise, sans aucun mélange de ces herbes inouïes que les souverains ont i'nabiiude de vendre pour du tabac : les Sardes étaient connaisseurs, ils accoururent sur les frontières d'Honoré V, et demandèrent aux carabiniers du prince où ils achetaient leur tabac. Les carabiniers répondirent que c'étaient des plants que leur souverain bien aimé avait fait venir de Cuba et de Lalakié, et dont, outre leur solde qui était égale a celle des soldats sardes, ils recevaient une livre par semaine.
Le même jour, vingt soldats du roi Charles-Albert désertèrentet vinrent demander du service a Honoré V, lui offrant, s'il les acceptait, de faire déserter aux mêmes conditions tout le régiment.
Le danger devenait pressant, le régiment pouvait suivre les vingt hommes, et l'armée suivre le régiment; or, comme la monarchie du roi Charles-Albert est une monarchie toute militaire, qui n'a pas encore eu le temps de se creuser des racines bien profondes dans le peuple, il vit d'un seul coup* dœil que si l'armée désertait ainsi en masse, ce serait Honore Vqui serait roi de Sardaigne; quant a lui, il serait bien heureux si on le laissait même prince de Monaco. En i i [uenoe, il passa par toutes les conditions qu'exigea son voisin, et le traité fut conclu moyennant une rente annuelle de 50,000 francs que le roi Charles-Albert paie à Honore V, et une garnison de 500 hommes qu'il lui prête gratis pour étouffer les petites révoltes qui ont lieu de temps en temps dans ses petits états. Quant a la récolte, elle, fut achetée sur pied moyennant une autre somme de 50.000 francs, et mêlée aux feuilles de noyer que l'on fume généralement de Niée à Cènes et de Chainbéry à Turin; si bien qu'il en résulta chez les PiémontBis, qui n'étaient pas habitués à cette douceur, une grande recrudescence de popularité pour le roi Charles-Albert.
La principauté de Monaco a subi de grandes vicissitudes; elle a été tour à tour sous la protection de l'Espagne et de la France, puis république fédératlve,puis incorporée a l'empire ls, puis rendue, comme nous l'avons vu, à son légitime propriétaire en (SI ï avec le protectorat de la France,
puis remise en isis sous le protectorat de la Sardaigne. Nous allons la suivre dans ces différentes révolutions, dont quelques-unes ne manquent pas d'uneçertaine originalité.
Monaco fut, vers le V Biècle, érigée en seigneurie héréditaire par la famille Giitnaldi, puissante maison génoise
qui avait des possessions considérables dans le Milanais et dans le royaume de Naples. Vers 1.'j">0, au moment de la formation des grandes puissances européennes, le seigneur de Monaco, craignant d'èire dévoré d'une seule bouchée par les ducs de Savoie ou par les rois de France, se mit sous la proieclion de l'Espagne. Mais en 1044, cette protection lui étant devenue plus onéreuse que profitable, Honoré II résolut de changer de prolecleur,et introduisit garnison française à Monaco. L'Espagne, qui avait dans Monaco un port et une forteresse presque imprenables, entra dans une de ces belles colères flamandes comme il en prenait de temps en temps à Charles-Quint et à Philippe II, et confisqua à son ancien protégé ses possessions milanaises et napolitaines. Il résulta de cette confiscation que le pauvre seigneur se trouva réduit à son petit Etat. Alors Louis XIV, pour l'indemniser, lui donna en échange le duché de Valenlinois dans le Dauphiné, le comté de Carlades dans le Lyonnais, le marquisat des Baux et la seigneurie de Buis en Provence ; puis il maria le fils d'Honoré II avec la tille de M. Le Grand. Ce mariage eut lieu en t6S8, et valut à M. de Monaco et a ses enfans le titre de princes élrangers. Ce fut depuis ce temps-là que les Grimaldi changèrent leur titre de seigneur contre celui de prince.
Le mariage ne fut pas heureux ; la nouvelle épousée, qui était cette belle et galante duchesse de Valenlinois si fort connue dans la chronique amoureuse du siècle de Louis XIV, se trouva un beau matin d'une enjambée hors des étals de son époux, et se réfugia à Paris, tenant sur le pauvre prince les plus singuliers propos. Ce ne fut pas tout: la duchesse de Valentinois ne borna pas son opposition conjugale aux paroles, et le prince apprit bientôt qu'il était aussi malheureux qu'un mari peut l'être.
A cette époque on ne faisait guère que rire d'un pareil malheur-, mais le prince de Monaco était un homme fort bizarre, comme l'avait dit la duchesse, de sorte qu'il se fâcha. Il se fit instruire successivement du nom des différens amans que prenait sa femme, et les lit pendre en effigie dans la cour de son château. Bientôt la cour fut pleine et déborda sur le grand chemin, mais le prince ne se lassa point et continua de faire pendre. Le bruit de ces exécutions se répandit jusqu'à Versailles, Louis XIV se fâcha à son tour, et fit dire à monsieur de Monaco d'être plus clément; monsieur de Monaco répondit qu'il était prince souverain, qu'en conséquence il avait droit de justice basse et haute dans ses Etats, et qu'on devait lui savoir gré de ce qu'il se contentait de faire pendre des hommes de paille.
La chose fit un si grand scandale qu'on jugea à propos de ramener la duchesse à son mari. Celui-ci, pour rendre la punition entière, voulait la faire passer devant les effigies de ses amans; mais la princesse douairière de Monaco in. sista si bien que son fils se. départit de cette vengeance, et qu'il fut fait un grand feu de joie de tous les mannequins.
« Ce fut, dit madame de Sévigné, le flambeau de ce second hyménée. »
On vit bientôt cependant qu'un grand malheur menaçait les princes de Monaco. Le prince Antoine n'avait qu'une fille et perdait de jour en jour l'espoir de lui donner un frère. En conséquence, le prince Antoine maria, le 20 octobre 17i;>, la princesse Louise -Hippolyte à Jacques-François. Léonor de Goyon-Malignon, auquel il céda le duché de Va. lentinois, en attendant qu'il lui laissai la principauté de Monaco, ce qu'il lit à son grand regret le 20 février 1751. Jacques-François-Léonor de Goyon-Matigunn, Valentinois par mariage, et Grimaldi par succession, est dune la souche de la maison régnante actuelle, qui va s'éteindre a son lour dans la personne d'Honoré V cl dans celle de son frère, tous deux 6ans postérité masculine et sans espérance d'en obtenir.
Honoré IV régnait tranquillement, lorsque arriva la révO" lulion de 80. Les Monacois en suivirent toutes les phases avec une attention toute particulière, puis lorsque la république fut proclamée en France, ils proOtèrcnl d'un moment où le prince étaii je ne sais on, s'armèrent de tout ce qu'ils purent trouver sous leurs mains, et marchèrent sur le palais
qu'ils prirent d'assput, et dont ils commencèrent par piller les caves, qui pouvaient conlenir douze à quinze mille bouteilles de. vin. Deux heures après, les huit mille sujets du prince de Monaco étaient ivres.
Or, à ce premier essai de liberté, ils trouvèrent que la liberté était une bonne chose, et résolurent à leur lour de se constituer en république. Seulement, comme Monaco était un trop grand Etat pour donner naissance à une république une et indivisible comme était la république française, il fut résolu entre les fortes têtes du pays qui s'étaient constituées en assemblée nationale, que la république de Monaco serait, à l'instar de la république américaine, une république fédéraiive. Les bases de la nouvelle constitution furent donc débattues et arrêtées entre Monaco et Mantone, qui s'allièrent ensemble à la vie et à la mort: il reslail un troisième village appelé Roque-Brune. Il fut décidé qu'il appartiendrait par moitié à l'une et à l'autre des deux villes. Roque- Brune murmura; il aurait voulu être indépendant et entrer dans la fédération, mais Monaco et Mantone ne firent que rire d'une prétention aussi exagérée : Roque-Brune n'étant pas le plus lort, il lui fallut donc se taire: seulement, à partir de ce moment, Roque-Brune fut signalé aux deux conventions nationales comme un foyer de révolution. Malgré cette opposition, la république fut proclamée sous le nom de république de Monaco.
Mais ce n'était pas le tout pour les Monacois que d'être consiitués en république : il fallait se faire dans les Elats qui avaient adopté la même forme de gouvernement des alliés qui les pussent soutenir. Ils pensèrent naturellement aux Américains et aux Français ; quant à la république de Saint-Marin, la république fedérative de Monaco la méprisait si fort qu'il n'en fut pas même question.
Toutefois, parmi ces deux gouvernemens, un seul était à portée, par sa position topographique, d'être utile à la république de Monaco: c'était la république française. La république de Monaco résolut donc de ne s'adresser qu'à elle ; elle envoya trois députés à la convention nationale pour lui demander son alliance et lui offrir la sienne. La convention nationale étaii dans un moment de bonne humeur; elle reçut parfaitement les envoyés de la république de Monaco, et les invita ù repasser le lendemain pour prendre le traité.
Le traité fut dressé le jour même. Il est vrai qu'il n'était pas long; il se composait de deux articles:
« Art. 1er. h y aura paix et alliance entre la république française et la république de Monaco.
» Art. 2. La république française est enchantée d'avoir fait la connaissance de la république de Monaco. »
Ce traité, comme il avait élé dit, fut remis aux ambassadeurs qui repartirent fort contens.
Trois mois après, la république française avait emporté la république de Monaco dans sa peau de lion.
On n'a pas oublié sans doute comment, grâce à madame de D., le traité de Paris rendit, en 1814, au prince Honoré V, ses Etats qu'il a heureusement conservés depuis.
Au reste, le prince Honoré V, toute plaisanterie à part, est fort aimé de ses sujets, qui voient avec une grande inquiétude l'heure où ils changeront de maître. En effet, malgré le mépris qu'en fait Saint-Simon (I), ils habitent un délicieux pays, dans lequel il n'y a pas de recrutement, et presque pas de contributions, la liste civile du prince étant presque entièrement défrayée par les deux et demi pour cent qu'il perçoil sur les marchandises, et par les seize sous qu'il prélève sur les passeports. Quant à son armée, qui se compose de cinquante carabiniers, elle se recrute par lescnrôlemens volontaires.
Malheureusement nousrc pûmes jouir, comme nous l'aurions voulu, de celte charmante orangerie qu'on appelle la principauté de Monaco, une pluie atroce nous ayant pris à la fiontière, et nous ayant accompagnés avec acharnement
(i) C'est au demeurant la souveraineté d'uno, roche du milieu de laquelle on peut pour ainsi dire ri icher hors de ses étroites limites.
{Vdrnnircs dv >fuc de Saint-Simon.)
pendant les trois quarts d'heure que nous mîmes à traverser le pays. 11 en résulta que nous n'aperçûmes la capitale et sa forteresse, dans laquelle tiendrait la population de toute la principauté, qu'a travers une espèce de voile : il en fut ainsi du port, où nous distinguâmes cependant une felouque, laquelle, avec une autre qui pour le moment était en course, forme toute la marine du prince.
En traversant Manlone, une enseigne nous donna une idée du degré de civilisation où en était venue l'ex-république fédérative. 1 an de grâce 4855. Au-dessus d'une porte on lisait en grî- Js lettres : JHariane Casanove vendpain et modes.
A un quart de lieue de la ville, nous retombâmes dans une seconde ligne de douanes et dans un second visa de passeport; le passeport n'était rien, mais la visite fut cruelle, et nous pûmes nous convaincre que, dans les États du prince de Monaco, l'exportation était aussi sévèrement défendue que l'importation. Nous voulûmes employer le moyen usité en pareil cas, mais nous avions affaire à des douaniers incorruptibles qui ne nous firent pas grâce d'une brosse à dents, de sorte qu'il nous fallut, nous et nos effets, recevoir une espèce de contre-épreuve du déluge, attendu que, sous le prétexte de la beauté du climat, il n'y a pas même de hangard. Je profitai de ce contre-temps pour approfondir un point de science chorégraphique que je m'étais toujours proposé de tirer au clair à la première occasion ; il s'agissait de la Monaco, où, comme chacun sait, l'on chasse et l'on déchasse. Je fis en conséquence, pour la troisième fois depuis que j'avais quitté la frontière, toutes les questions possibles sur cette contredanse si populaire par toute l'Europe ; mais là, comme ailleurs, je n'obtins que des réponses évasives qui redoublèrent ma curiosité, car elles me confirmèrent dans ma première opinion, à savoir que quelque grand secret, où l'honneur du prince ou de la principauté se trouvait compromis, se rattachait à cette respectable gigue. Il me fallut donc sortir des États du prince aussi ignorant sur ce point que j'y étais entré, et perdant à jamais l'espoir de découvrir un mystère que je n'avais pu éclaircir sur les lieux.
Quant à Jadin, il était absorbé dans une idée non moins importante que la mienne :
Il cherchait à comprendre comment il pouvait tomber une si grande pluie, dans une si petite principauté.