IMPROVISATION
Le premier monument qu'on aperçoit à sa droite, quand on va du quai d'Orléans à la mer, c'est la Consigne.
La Consigne est un monument de fraîche et moderne tournure, avec de nombreuses fenêtres garnies de triples grilles, donnant sur le bassin du port. ■ Au dessous de ces fenêires sont force gens qui échangent des paroles avec les habitans de celte charmante maison.
On croirait être à Madrid, et on prendrait volontiers tous ces gens pour des amans qui se cachent d'un tuteur.
Point; ce sont des cousins, des frères et des sœurs qui ont peur de la peste.
La Consigne est le parloir de la quarantaine.
Un peu plus loin, en face du fort Saint-Nicolas, bâli par Louis XIV, est la tour Saint-Jean , bâtie par le roi René; c'est par la fenêtre carrée, située au second étage, qu'essaya de se sauver en 95 ce pauvre duc de Monlpensier, qui a laissé de si cliarmaus mémoires sur sa captivité avec le prince de Conli.
On sait que la corde grâce ù laque^e il espérait gagner la terre étant trop courte, le pauvre prisonnier se laissa tomber au hasard et se brisa la cuisse en tombant; au point du jour, des pêcheurs le trouvèrent évanoui et le portèrent chez un perruquier où il obtint de rester jusqu'à son entière guérison.
Le perruquier avait une fille, une de ces jolies grisettes de Marseille qui ont des bas jaunes et un pied d'Andalouse.
Je ne serai pas plus indiscret que le prince, mais cela me coûte. Il y avait une jolie histoire à raconter sur celte jeune fille et le pauvre blessé.
Nous laissâmes à notre droite le rocher de l'Esteou : nous étions juste sur la Marseille de César que la mer a recouverle. Quand il fait beau temps , dit-on , quand la mer est calme, on voit encore des ruines au fond de l'eau. J'ai bien peur qu'il n'en soit de la Marseille de César comme du passage des pigeons.
Au pied d'un rocher, près du Château-Vert, nous aperçûmes Méry; il nous montra qu'il avait à la main un papier et un crayon. Je commençai à croire qu'il avait aussi bien fait de ne pas venir ; nous avions vent debout, un diable de mistral qui ne voulait pas nous laisser sortir du port, mais qui promenait de bien nous secouer une fois que nous en serions sortis.
En face de la sortie du port, l'horizon semble fermé par les îles de Ratonneau et de Pommègucs. Ces deux îles, réunies par une jetée, forment le port de Frioul, — Fretum Julii, — détroit de César. Pardon, l'étymologie n'est pas de moi : cetle jetée est un ouvrage moderne; quant au Frioul c'est le port du typhus, du choléra, de la peste et de la fièvre jaune, la douane des fléaflx, le lazaret enfin.
Aussi y a-t-il toujours dans le port du Frioul bon nombre de vaisseaux qui ont un air ennuyé des plus pénibles à voir.
Malheureusement, ou heureusement plutôt, Marseille n'a point encore oublié la fameuse peste de 1720, que lui avait apportée le capitaine Cbalaud.
La troisième île des environs de Marseille, la plus célèbre des trois, est l'Ile d'If j cependant l'Ile d'il n'est qu'un écuell; mais sur cet écuell est une forlcrcssc, et dans cette forteresse est u- cachot de Mirabeau.
il en résulte que l'Ile d'If est devenue une espèce de pèle-
rinage politique, comme la Sainte-Beaume est un pèlerinage religieux.
Le château d'If était la prison où l'on enfermait autrefois les fils de famille mauvais sujets; c'était une chose héréditairement convenue : le fils pouvait demander la chambre du père.
Mirabeau y fut envoyé à ce titre.
Il avait un père fou et surtout ridicule; il l'exaspéra par les déréglemens inouïs d'une jeunesse où débordait la sève des passions; tous ses pas jusqu'alors avaient été marqués par des scandales qui avaient soulevé l'opinion publique. Mirabeau, resté libre, était perdu de réputation. Mirabeau prisonnier fut sauvé par la pitié qui s'attacha à lui.
Puis cette réclusion cruelle était peut-être une des voies don! se servait la Providence pour forcer le jeune homme a étudier sur mi-même la tyrannie dans tous ses détails ; il en résulta que, lorsque la révolution s'approcha, Mirabeau put mettre au service de cette grande catastrophe sociale, ses passions arrêtées dans leur course et ses colères amassées pendant une longue prison.
La société ancienne l'avait condamné à mort : il lui renvoya sa condamnation, et le 21 janvier 4795 l'arrêt fut exécuté.
La chambre qu'habita Mirabeau, la première et souvent la seule qu'on demande à voir, tant le colosse républicain a empli cette vieille forteresse de son nom, est la dernière à droite dans la cour, à l'angle sud-ouest du château; c'est un cachot qui ne se distingue des autres que parce qu'il est plus sombre peut-être. Une espèce d'alcôve taillée dans le roc indique la place où était son lit ; deux crampons qui soutenaient une planche aujourd'hui absente, la place où il mettait ses livres; enfin quelques restes de peintures à bandes longitudinales bleues et jaunes, font foi des améliorations que la philanthropie de l'ami des hommes avait permis au prisonnier d'introduire dans sa prison.
Je ne suis pas de l'avis de ceux qui prétendent que Mirabeau captif pressentait son avenir; il aurait fallu pour cela qu'il devinât la révolution. Est-ce que le matelot, quand le ciel est pur, quand la mer est belle, devine la tempête qui le jettera sur quelque île sauvage, dont sa supériorité le fera le roi?
En sortant de la chambre de Mirabeau, l'invalide qui sert de cicérone au voyageur lui fait voir quelques vieilles planches qui pourrissent sous un hangard :
C'est le cercueil qui ramena le corps de Kléber en France.
A notre retour nous trouvâmes Méry qui nous attendait en fumant son cigare sur le quai d'Orléans.
— Et mes vers? lui criai-je du plus loin que je l'aperçus.
— Vos vers ?
— Eh bien ! oui, mes versP
— Ils sont faits, vos vers, il y a une heure. Je sautai sur le quai.
— Où sont-ils? demandaije en prenant Méry au collet.
— Pardieu, les voilà-, j'ai eu le temps de les recopier; êtes-vous content?
— C'est miraculeux ! mon cher.
En elTet, en moins d'une heure, Méry avait fait cent vingthuit vers : l'un dans l'autre , c'était plus de deux vers par minute.
Je les cite, non point parce qu'ils me sont adressés, mais ù cause du lourde force.
Les voici :
A Alexandre Dumas.
Tantôt j'étais assis près do la rive aimée, I,a mer aux pieds, couvert de l'humide fiiméo Oui s'rlève des rocs lorsque les (lots naotivans S'abandonnent lascifs aux caresses des venis.
L'air était froid : décembre étendait sur ma lêto
Son crêpe nébuleux, drapeau de la tempête ;
Les alcyons au vol gagnaient l'abri du port ;
Le Midi s'effaçait sous les teintes du Nord.
La Méditerranée, orageuse et grondante,
Comme un lac échappé du sombre enfer de Dante,
N'avait plus son parfum, plus son riant sommeil,
Plus ses paillettes d'or qu'elle emprunte au soleil.
Il le fallait ainsi : la mer intelligente
Qui roule de Marseille au golfe d'Agrigente,
Notre classique mer, avait su revêtir
Le plaid d'Ecosse au lieu de la pourpre de Tyr :
C'est ainsi, voyageur, qu'elle te faisait fête,
A toi, l'enfant du Nord, dramatique poète,
Le jour où, couronné d'un cortège d'amis,
la voile au vent, debout sur le canot promis,
Loin du port, où la vague expire, où le vent gronde,
Loin de la citadelle, où surgit la tour ronde,
Vers l'archipel voisin tu voguais si joyeux,
Et pour tout voir n'ayant pas assez de tes yeux.
Moi, l'amant de la mer, et que la mer tourmente,
Moi, qui redoute un peu mon orageuse amante,
Sur la brume des eaux je te suivais de l'œil ;
Je conjurais de loin la tempête et recueil,
En répétant tout bas à ta chaloupe agile
Les vers qu'Horace chante au vaisseau de Virgile ;
Et puis, en te perdant sur les f.ots écumeux,
Mes souvenirs venaient, noirs et tristes comme eux !.
Combien de fois, depuis mes courses enfantines,
J'ai contemplé la mer et ses voiles latines ;
L'île de Mirabeau, rocailleuse prison ;
Les Monts-Bleus dont le cap s'effile à l'horizon ;
Et les golfes secrets, où le flot de Provence
Chante de volupté sous le pin qui s'avance.
Alors, à cet aspect, je ne songeais à rien,
Celait un tableau calme, un rêve aérien,
Un paysage d'or. La vague, douce et lente,
Endormait dans l'oubli ma pensée indolente.
Aujourd'hui, toi voguant au voisin archipel,
La brise obéissant à ton joyeux appel,
Je ne sais trop pourquoi de tristes rêveries
Fanent aux mêmes bords mes visions fleuries.
Je ne songe qu'aux jours où le deuil en passant
A coloré ces flots d'une teinte de sang,
Où la peste, vingt fois do l'Orient venue,
A frappé cetto ville agonisante et nue;
Où les temples sacrés du rivage voisin,
Meurtris du fer de Romo ou du fer sarrasin,
Se sont évanouis commo la vapeur grise
Que ma bouche aspirante abandonne à la brise.
Pèlerin, sur la mer, en détournant les yeux,
Ici, tu ne peux voir ce qu'ont vu mes aïeux :
Cette île do maisons, près do la tour placée,
01» ! non, non, co n'est point la fille de Phocéc ;
Elle est bien morte, et l'algue a tissé son linceul.
Son cadavre est visible aux regards do Dieu seul.
Peut-être sous les flots elle dort tout entière,
Et co golfe riant lui sert de cimetière.
Hélas! sur nos remparts trois mille ans ont pesé,
Le roc des Phocéens lui-même s'est usé ;
Et chaque jour encor la vague déracina
Celte église qui fut lo temple do Lucine,
Cetto haute esplanade où tant do travaux lents
Avaient amoncelé les péristyles blancs,
Divine architecture, en naissant expirée,
Comme sa sœur qui dort dans les flnts du Pj rée,
Et qui du moins en Grèce, aux mura du l'.ntln-non,
En s'eleignant laissa les lettres de son nom!...
Il ne nous reste rien, à nous; rien no surnage De notro vio antique, ot rion du moyen-flgo.
Une tour, qu'épargnait notre peuple rongeur, Aurait pu t'arrêter un instant, voyageur! Moi je l'ai vue enfant : noble tour! elle seule A chaque Marseillais rappelait son aïeule. Un jour d'assaut, un jour d'héroïque vertu, Nos mères, à son ombre, avaient bien combattu! Elle avait des créneaux où la conque marine Sifflait l'air belliqueux, lorsque la coulcvrine, S'allongeant, envoyait, d'un homicide vol, Lo boulet de Marseille au dévot Espagnol. Sur cette haute tour, la tour de Sainte-Paule, Flottait notre drapeau ! Là, le coq de la Gaule! Et sur l'écu d'argent, si redouté des rois, L'azur de notre ciel dessinant une croix !... Elle s'est éboulée ! 0 voyageur, approche. Il te faut aujourd'hui visiter une roche ; C'est un fort monument qui résiste à la mer, Se rit du feu grégeois et méprise le fer.
Nous n'avons ni palais, ni temples, ni port:ques,
Les seuls monts d'alentour sont nos trésors antiques,
Et même, tant Marseille a subi de malheurs,
Ils n'ont plus ni leurs bois, ni leurs vallons de fteurs.
Tourne ta proue, oh ! viens, la ville grecque est morte,
Oui, mais Marseille vit; elle t'ouvre sa porte!
La splendide cité, reine de ces climats,
Cache l'eau de son port sous l'ombre de ses mâts.
Elle est riche : elle peut, à défaut de ruines,T-
Couvrirde monumens sa plaine et ses collines.
Son nom, que sur le globe elle fait retentir,
Est plus grand que les noms de Sidon et de Tyr.
Elle envoie aujourd'hui les enfans de son môle
Aux leux de la Torride, aux glacières du pôle :
Partout, son pavillon, à l'heure où je t'écris,
L'univers commerçant lo salue à grands cris.
Les trésors échangés de sa rive féconde
Illustrent les bazars de Delhy, de Goiconde,
De Lahore, d'Alep, de Bagdad, d'Ispahan,
Que la terre couronne et que ceint l'Océan.
Notre voisine sœur, l'Orientale Asie,
Couvre ce port heureux de tant de poésie;
Les longs quais do ce port, congres de l'univers,
Sont broyés nuit et jour par tant d'hommes divers,
Qu'un voyageur mêlé dans la foule mouvante,
Marbre aux mille couleurs, mosaïque vivante,
Croit vivre en Orient , ou, dans les jour< premiers,
Sous Didon ao Cartilage, au pays des palmiers.
Ainsi donc le commerce est chez nous poétique.
Poëtc, viens l'asseoir sous quelque frais portique;
Si je no puis oftrir à ton brûlant regard
Ni les temples nîmois, ni l'aqueduc du Gard ;
Ni la vieille Phocéo à ta gloire ravie ;
A défaut do la mort, viens contempler la vie;
Le cœur se réjouit à cet éclat si beau,
L'opulcnto maison vaut mieux que le tombeau.
— Maintenant, me dit Méry après que j'eus lu ses vers, ce n'est pas le tout. Pendant le temps que j'ai perdu à vous attendre, je vous ai retrouvé une chronique qui vous ma que pour compléter votre tableau de Marseille.
— Laquelle?
— C'est Marseille on 05.
— Vite la chronique.
— Allons d'abord place du Petit-Mazeau ; mon frère nous y attend avec ses manuscrits.
Nous nous rendîmes a la rue désignée ; Louis Méry nie montra une petite maison, basse et de ehétivo apparence, et que cependant on avait récrépie et mise à neuf autant que la chose était possible.
— Regardez bien cette maison, me dit Louis Méry.
— C'esl fait. Eh bienl qu'est-ce que c'est que cette malbon?
— Reniiez à votre luMcl, lisez ce manuscrit et vous le saurez. v
OEUVRES COMPLETES U'ALliXANURK DUMAS.
J'obéis ponctuellement ; je lus le manuscrit de la première à la dernière ligne.
Voici ce que c'était que cette maison.