COQUELIN H
Vers le mois de mars 1703, un homme arriva de Paris a Marseille, se remlil Immédiatement an palais, mit sur sa tête un chapeau orné de plumes tricolores, et déploya un papier sisné par les membres du comité de salut public, lequel papier l'insliluait président du tribunal révo'uiionnaire. On le laissa faire sans s'opposer eu rien à son installation; seulement on lui demanda comment il s'appelait : il répondit qu'il s'appelait le citoyen Brutns. C'était un nom fort a la mode à celle époque: aussi personne ne s'étonna du choix qu'on avait fait à Paris du citoyen président du tribunal révolutionnaire de Marseille
Pendant tonte l'année 02 et tout le commencement de l'année 03, la guillotine avait un peu langui a Marseille, on en avait porté plainte au comité de salut publie, et le comité de salut puulicavait envoyé, comme nous l'avons dit, le citoyen Brutus pour rendre un peu d'activité à la machine patriotique. A la première vue on put s'apercevoir que le choix était bon : le citoyen Brutus s'entendait à merveille à déverser sur les planches de la guillotine le trop-plein des prisons.
On lui remettait chaque matin des listes de suspects. Pour ne pas perdre son temps, Brutus emportait ces listes au tribe.nal révolutionnaire, condamnait à mort sans que la moindre émotion de plaisir ou de peine apparût sur sa 'ongue et sèche figure. Puis, pendant que le grenier lisait l'arrêt, il indiquait, sur les listes des suspects qu'on lui avait remises le malin, le nom de ceux qui devaient remplir dans la prison les vides qu'il y faisait le soir.
Cette besogne achevée, il rentrait dans son obscur troisième étage, qui, par une de ces traverses comme on en trouve fréquemment dans lés vieilles villes, mettait en communication la Grande-Rue et la rue de la Coutellerie. La, il restait seul et invisible, même pour les Saron et les Mouraille, qui étaient les Carrier et les Fouquicr Tainville de cet autre Robespierre.
Quant parfois Brutus sortait pour se promener par la ville, il se coiffait d'une casquette en peau de renard et atla (■liait à son cou un grand sabre qui (rainait en faisant jaillir des étincelles des pavés. Le reste de son accoutrement se composait d'une carmagnole et d'une paire de pantalons de couleur sombre. Quand on le rencontrait ainsi, taisant sa tournée, i thaï uns'empressaildelui ôter son chapeau, de peur qu'il ne lui ôiàt la tète.
Grâce à son beau soleil, a ses joyeuses maisons peintes de vives couleurs, et à cette mer d'azur qui rit a ses pieds, Mar cilla, quoique profondément atteinte par cette lièvre révolutionnaire qui lui tirait le pvos pur de son sang, avait conservé pendant quelque temps encore cet aspect de bonheur et de gaîlé (|ui fait c caractère principal de sa physionomie. Cependant, peu à peu, un voile de deuil S'était étendu sur clic, ses rues bruyantes étaient devenues sileneieui nôtres, qui, pareilles au tourne-sol, s'ouvrent tour à tour pour aspirer les premiers rayons du soleil et les pre-
(•) '■ '"' '■ ' hronlque de Louli Méry, que nous avions prorulaé danlranote pagéJoo ttgi foipreinont di voyant dans fis midi de la France.
mières brises du soir, demeuraient fermées; enfin, dernier symptôme de douleur, encore plus terrible dans une ville commerciale (pie dans toute autre, les boutiques s'étaient closes, à l'exception d'une seule.
Sans doute c'était à cause de l'innocent commerce de celui qui l'habitait, car au-dessus de la porte de celte boutique il y avait une enseigne qui disait :
Coquelin, faiseur de joujoux m carton.
Du reste, probablement pour appeler la protection de la république sur soiijéiablisscmcnt, le propriétaire avait fait peindre un bonnet rouge au dessus de celle enseigne, dont l'inscription se trouvait en outre encadrée entre une hache et un croissant.
La boutique de Coquelin s'ouvrait sur la place du Petit- Mazeau. C'était une espèce de voûte, petite et obscure. Celui qui en passant y jetait un coup d'œil apercevait, à peu de distance du seuil de la porte, une table et une chaise, cl devant celle table, et sur celle chaise, un homme à l'œil éteint, aux joues pendantes, occu é à promener les deux branches de ses ciseaux à travers une feuille de carton, ù achever une boite, une brouette, une maison, un puits, un arbre, ou bien encore à faire rouler un carrosse attelé de ses chevaux, a faire danser un pantin en le tirant par le fil qui pendait entre ses jambes, ou à babil er et déshabiller une poupée. Au reste, que le ipie fût la chose dont il s'occupât, ses mouvëmens étaient doux et modérés; il dirigeait lentement sa main vers le compas ou le pot a col e, prenait, en remuant méthodiquement la tôle, le pinceau ou le canif, et sa figure restait constamment animée d'une bienveillante somnolence parfaitement d'accord av>c ses juvéniles occupations.
De temps en temps il se levait, entrait dans son arrièreboutique, et là disparaissait aux regards des passans. On entendait alors le bruit d'une roue, des sons c'airs et rapides pareils à ceux dont le remouleur modère ou augmente l'activité, selon qu'en se courbant sur sa pierre, il presse ou ralentit le mouvement de son pied. Quelquefois un éclair brillait dans la nuit permanente de celle arrière-boutique. Cet éclair la traversait pour s'éteindre dans une obscurilé soudainement interrompue. On aurait cru voir le jet de ce rayon, qu'un enfant, à l'aide d'un verre, dirige sur le nez de son professeur. — Puis l'homme à la ligure bonace rouvrait et refermait la porte de son arrière-boutique, revenait s'asseoir sur la chaise, et continuait le cheval de carton interrompu.
Cet homme, c'était Coquelin.
Depuis quelques semaines, une jeune femme s'arrêtait devant la boutique de Coquelin : non pas qu'elle se plût beaucoup h examiner les petits ouvrages que cet homme confec tionnait, mais par déiérence pour les désirs de sa li'le, jolie enfant de six ans, a la tête de chérubin, qui, chaque fois qu'elle passaildevant la boutique, tirait sa mère car la main, afin qu'elle s'arrêtât, et fixait ses grands yeux bleus sur les chefs-d'œuvre du bonhomme. Quant à sa mère, qu'à son teint pâle et à ses longs cheveux blonds on pouvait reconnaître pour une fleur étrangère à la chaude atmosphère ftrovenrale, elle trouvait son enfant si heureuse à la vue de la table de Coquelin, que le bonheur de sa fille éiait presque Uj) adoucissement au chagrin profond qui paraissait la dominer, etqu'clle ne s' arrachait qu'a rès une pause, d'une demi-heure quelquefois, à la coniemplalion journalière des Cartonnages du faiseur Se jour/:; d'eiifhns.
Coquelin avait l'esprit et l'Œil fort peu curieux, mais il avait pourtant fini par reriiarqu'er cette femme et cet enfant auxquels, malgré son maliqtre'absûlu d'éducation, il faisait un signe de tête assez amical, qui rassurait la mère et enhardissait la fille.
I n jour, la jeune femme demanda à Coquelin le prix d'une jolie inahoniieilccn carton dont le toit simulai! parfaitèhléni les tuiles, et qui avait des conlrevcus peiuls en verl. L'enfant
saniaii de Joie en frappant les mains l'une contro l'autre à l'idée que sa mère allait lui acheter celte Jolie maison Coquelin examina le travail de l'Objet demandé, et après avoir
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — ONE ANNÉE A FLORENCE
réfli'-chi un instant, il prononça ces paroles : Trois francs. C'étaient les seules que la jeune femme lui avait jamais entendu dire. Elle posa le prix de l'estimation sur la table, car Coquelin n'avait point tendu la main vers elle pour recevoir Tarirent, et la petite tille, toute radieuse de joie et d'orçmeil, emporta le superbe joujou.
Le lendemain, soit que l'enfant, satisfaite de son acquisition de la veille, n'eût conservé aucun désir pour les autres jouets que renfermait la boutique de Coqnelin, soit que la jeune femme fut retenue loin de la rue du Pelit-Mazeau par celle affaire qui la rendait si triste, ni la mère ni la fille ne parurent.
Jusqu'à riieure où elles avaient l'iiabitude de s'arrêter devant sa boutique, Coqnelin demeura fort tranquille, se livrant assidûment à ses occupations hibitueleS. Lorsque celle heure fut venue, il se retourna plusieurs fois vers la porte avec un certain air d'impatience, et comme si quelqu'un qu'il attendait ne fût pas venu au rendez vous ; mais quand l'heure fut passée, Coqnelin passa de l'impatience a l'inquiétude, quitta fréquemment sa chaise pour aller regarder aux deux extrémités de la rue, revenant, chaque fois qu'il voyait son espérance trompée, d'un air chagrin de la porte à sa chaise. Ce jour-là il découpa mal. il ne put achever une boîte; ses morceaux ne s'ajustaient pas; la colle était trop brûlée; ses ciseaux se montraient revéc.lies; bien plus, chose étonnante! il n'y eut point.ee jour-là, d'éclairs vifs et rapides ni de bruils grinçans dans l'arrière-bnulique.
Mais le lendemain, les joues pétillantes et ridées de Coqnelin passèrent du vert au rouge quand la jeune femme et son enfant s'approchèrent de sa boutique. Pourtant il ne témoigna sa joie que par le plat sourire qui effleura ses grosses lèvres et s'en alla mourir stupidement dans un coin de ses yeux éteints; la petite fille, enhardie par le sourire, entra résolument dans la boutique el vin! poser sa petite main sur l'épaule de Coquelin, tandis que de l'autre elle faisait tourner une girouette placée, sur un rliâieau de carton ; Coquelin se tourna vers la charmante enfant el lui lit une grimace d'amitié: la petite fille se familiarisa tout à fait avec la figure lourde et sale du faiseur de joiioux, et finit par ajir sans façons, de sorle que, tandis que sa mère avait les yeux fixés sur les murs du palais où le tribunal tenait ses séances, la petite fille s'installa dans la boutique de Coquelin, trempant ses petits doigts dans le pot de colle, faisant danser les pantins, rouler les carrosses, ouvrant les fenêlres des maisons rie carton, bouleversant la table de Coquelin, qui ne proférait pas la moindre plainte, et dont les yeux se reportaient successivement de l'enfant à la mère.
Pendant un moment où il regardait la mère, l'enfant se glissa dans l'arrière-boulique, et presque aussi tôt, jetant un cri, reparut sur le seuil de la porte intérieure avec un doigt tout en sang.
A ce cri, la mère se retourna vivement et se précipita dans la boutique.
— Oh! mon Dieu 1 mon Dieu! lui dit-elle, qu'as-lu fait, ma pauvre enfant? tu l'es cot
— Oh ! maman, maman, répondit l'enfant en secouant sa petite main et en faisant lotit ce qu'elle pouvait pour retenir ses iarmès, ne me gronde pas; c'est un gros vilain couperet qui m'a mordue.
— Un couperet I s'écria la mère.
La figure de Coquelin devint livide de pilleur. Et, fermant avec soin la porte de l'arrière-bouiique, dont il mit la clef dans sa p
— fV n'e-l rien, ce n'esl t'en, dil-il d'une voix Iremblante. Voici du ta: i ne ; pansez-la vous même; mol, i'ai la main trop lourde.
Et avec un empressement extraordinaire, Coquelin présenta fl la jeune femme une lasse pleine d'eau, el se lin! a ge-
noux devant l'enfant, tandis que sa mère lui lavah le doigl cl appliquait sur la coupure un morceau de taffetas d'Angleterre.
— Elle aura mis la main Imprudemment sur quelque couteau de cuisine, dit la jeune femme nu peu i assurée. Ces malheureux enfaos fourrent la main partout.
— Oh! citoyenne, répondit Coquelin, j'en suis bien fâché' car j'aurais dû y veiller; c'est ma faute. Mais mademoiselle Louise est légère comme une biche.
— Et étourdie comme un hanneton, dit la jeune temme avec un triste et doux sourire.
Ce sourire, si passager qu'il eût été, rendit Coquelin expansif. Il regretta de n avoir pas une chaise, pas un tabouret à présenter à la citoyenne et à sa fille. Sa conversation était celle d'un homme qui a peu d'idées, el une certaine ténacité de caractère, ce qui va presque toujours ensemble. D'ailleurs, sa phrase était courte, saccadée, inattendue, et il la débitait avec un accent mon'agnard. De son côté, la jeune femme commençait à s'habituer à cet homme, qui avait commencé par lui inspirer une répugnance dont elle ne se rendait pas compte. Aussi lui fit elle, à son tour, quelques questions.
— Et ce que vous faites-là suffit à vos besoins ? lui demanda t-elle.
— Oh ! j'?i du travail en ville, répondit Coquelin.
— Mais ce travail vous rend-il beaucoup ?
— Oui, oui ! on me paie bien.
— El jamais il ne manque?
— C'est-à-dire, répondit l'ouvrier, qui s'était remis à sa besogne, se renversant en arrière et relevant ses manches, c'est à dire qu'il y a des temps.
— Et vous êtes dans tin bon moment, à ce qu'il paraît? demanda la jeune femme, car vous me semblez content.
— Mais oui ! mais oui ! Depuis deux mois à peu près, les commandes ne vont pas mal, et s'augmentent tous les jours, grâce au citoyen Brunis.
— Vous connais-ez le citoyen Brutus? s'écria la jeune femme, sans réfléchir à celte étrange influence que pouvait avoir le citoyen Brutus sur le commerce d'un faiseur de jouets d'enfans.
— Si je (onnais le citoyen Brulus, répondit Coquelin; parbleu ! si je le connais. C'est un chaud qui ne plaisante pas.
— Vous le connaissez ! oh ! mon Dieu ! c'est pcut-êlre la Providence qui m'a conduite ici. — Et le voyez-vous souvent?
— Oui, comme cela, de temps en temps. Quand j'ai fini mon travail du jour, je vais demander ses ordres pour le lendemain. Nous prenons un petit verre ensemble el nous trinquons à la saule delà république, une el indivisible. — Oh ! il n'est pas lier, le citoyen Brutus.
— Citoyen Coquelin, vous me paraissez un brave homme.
— In brave homme... moi?... ô citoyenne I
— Vous me rendriez volontiers un service, n'est-ce pasP
— Si je le pouvais, citoyenne. Certainement je ne demanderais pas mieux.
— Tenez, citoyen Coquelin, je veux tout vous dire. J'ai mon mari en prison, voilà pourquoi je passe tous les jours dans celle rue; il esi innocent, je vous le jure, mais il a des ennemis parce qu'il est riche. Si vous pouviez implorer pour lui la justice du citoyen Brutus?... Il se nomme Robert, mon mari ; retenez bien son nom, et puisque vous connaissez le président Brutus, puisque vous allez lo voir à la fin de votre travail, eh bien! dites-lui, la première fois que vous irez, dites-lui qu'une pauvre femme bien malheureuse le supplie au nom du ciel de lui conserver son mari... Diteslui bien qu'il n'a rien fait, mon pauvre Charles, le père de ma petite Louise; dites-lui qu'il n'a jamais conspiré, que c'est un bon patriote qui aime la république. Si vous saviez comme il m'aime1... si vous saviez comme il aime son enfant.... Il faut que je vous dise que tous les jours je le Vois ; à cinq heures, il passe devant une petite fenêtre grillée et me fait un Signe : aussi, tous les jours à cinq heures, nous allons attendre ce signe devant la fenêtre. J'ai fait (oui ce que j'ai pu pour voir le citoyen Brutus, mais on ne m'a pas laissé arriver jusqu'à lui. Cependant Je l'aurais lanl prié, tant supplié, qu'il m'aurait donné la vie de mon mari, j'ensuis sûre. Mais c'est le bon Dieu qui m'a conduite ici, et puisque vous connaisse? le citoyen Brulus, on ne tuera pas mon Charles. Louise! mon enlani ! s'eeria la pauvre mère toute éperdue,
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
on veut tuer ton père, prie avec moi le citoyen Coquelin pour qu'on ne le tue pas !
Louise se mit à pleurer en criant :
— Je ne veux pas que papa meure, monsieur Coquelin ; ne tuez pas papa.
La figure de Coquelin devint livide de pâleur.
— N'écoutez pas ce que dit cette enfant, s'écria la mère : elle ne sait ce qu'elle dit, mon bon monsieur Coquelin.
Et elle voulut prendre les mains rugueuses du faiseur de joujoux, qui les relira vivement.
— Citoyenne, ne touchez pas à mes mains, lui dit-il avec une sorte d'effroi.
La pauvre femme se recula, elle ne comprenait pas le mouvement de Coquelin. Il y eut un instant de silence.
— Vous dites donc, reprit Coquelin, que la vie de votre mari dépend du citoyen Brutus?
— De lui seul ! s'écria la jeune femme.
— C'est qu'il est bien dur, le citoyen Brutus ! continua Coquelin en secouant la tête. Bien dur, bien dur, — et il poussa un soupir.
— Me r. usez-vous votre protection ? demanda avec timidité la jeune femme en joignant les mains.
— Moi, dit Coquelin, moi vous refuser quelque chose de ce qu'il m'est possible de faire ? ah ! vous ne me connaissez pas, citoyenne. D'ailleurs, est-ce que vous ne m'avez pas acheté une maison en carton ? est-ce que vous ne venez pas tous les jours dans ma boutique où il vient si peu de monde? Est-ce que vous ne parlez pas, avec votre bonne, petite voix si douce, à un pauvre homme à qui personne ne parle ! Et cependant rendez-moi justice, est-ce que je n'ai pas la boutique la mieux fournie de Marseille? Est-';e qu'il y en a un pour manier les ciseaux comme moi 1 Oh! allez, j'ai de l'adresse, j'ai du goût, moi. — Tenez, voyez 22 petit pantin, c'est cela qui est drôle ; je n'ai qu'à tirer a ficelle, et les bras, les jambes, la tète, tout cela s'agite, oui cela remue; voyez 1 voyez !
La jeune femme, par complaisance, regarda, à travers les larmes qui s'étaient répandues dans ses yeux, I grotesque pantin, dont Coquelin, la ligure ébahie avec ane f-nisfact-on orgueilleuse d'artiste, faisait bondir les jambes et les bras.
De son côté, la petite Louise, passant de la douleur à la joie, comme une entant qu'elle était, sautait sur la pointe de ses pieds en riant comme une folle.
La scène avait pris un caractère touchant et presque patriarchal. Renversé sur sa chaise, Coquelin tenait d'une main, a la hauteur de son nez, le petit bonhomme de carton suspendu par la tête, et de l'autre main il communiquait, au moyen de la ficelle, un mouvement rapide aux bras et aux jambes de ce pantir. Plus le bonhomme se démenait, plus les rires de Louise devenaient joyeux. Coquelin savourait son succès de mécanicien ; sa figure s'épanouissait. Et il disait, tout en tirant la ficelle et en accordant sa voix avec les gestes du pantin :
— Vous dites donc, citoyenne, que votre mari est accusé P Eh bien, je verrai le citoyen Brutus; je lui parlerai... Il est dur, le citoyen Iirutus 1 Mais, qui sait?... En loutcas, je ferai tout ce que je pourrai pour votre mari ; soyez tranquille, citoyenne... Malheureusement, je ne peux pas grand chose... mais tout ce que je peux, je le ferai... tout I
— Oh I mon bon monsieur Coquelin !
— Oh I j'ai de la mémoire, moi, citoyenne. J'en ai... je n'oublierai jamais que, depuis deux semaines, vous venez me voir travailler une demi-heure tous les jours, et que pendant cette demi-heure, je ne sais pourquoi, mais je suis heureux. C'estqu'à Marseille, voyez-vous, on n'aime pas les artistes... j'étais forcé de m'admirer tout seul... Voyez donc comme il danse, mon pantin, ma petite citoyenne. Elle aime bien son papa, n'est-ce pas?
— De tout mon cœur, répondit l'enfant.
— C'est bien. Elle n'a pas cassé sa maison!'
— Oh non I monsieur Coquelin, je l'ai mise sur la table à jeu «lu salon.
— Vous devez être bien heureuse, citoyenne, d'avoir une aussi jolie entant?
— Oui, dit la jeune femme, et comme elle est bien sage, je vais encore lui-acheler ce pantin.
Louise poussa un cri de joie. Coquelin se leva dans toute la fierté de sa taille, et remit le pantin à la pauvre mère, qui le paya quatre francs, recommanda une dernière fois son mari aux bons offices de Coquelin et sortit.
— A propos! votre adresse, citoyenne ? lui demanda-t-il.
— Rue des Thionvillois, île 4, n° 6.
— Merci, dit Coquelin. Et il rentra dans son magasin, écrivit sur un morceau de papier l'adresse que venait de lui donner la jeune femme, mit le morceau de papier dans la poche grasse de son gilet à ramages, poussa un soupir, et passa dans l'arrière-boutique.
Un instant après, les éclairs jaillirent, et le bruit grinçant se fit entendre. ,
Le lendemain, vers les onze heures du matin, la jeune femme apprit que son mari avait paru devant Brutus, et que Brutus l'avait condamné à mort.
La jeune femme resta d'abord toute étourdie de ce coup. Mais elle vit son enfant qui jouait avec la jolie maison ; elle pensa à Coquelin, dit à la petite Louise d'être sage et de s'amuser avec ses joujoux, ferma la porte à clef, et courut, comme une folle, rue du Petit-Mazeau.
La boutique du faiseur de jouets d'enfans était fermée.
C'était un dernier espoir qui lui échappait; aussi se mitelle à frapper du poing contre cette porte comme une insensée, renversant de temps en temps la tête en arrière et poussant des sanglots.
Personne ne répondit, mais une vieille femme voisine de Coquelin ouvrit sa fenêtre, et, voyant cette jeune femme qui frappait sans relâche, elle lui demanda ce qu'elle voulait :
— Je veux parler au citoyen Coquelin! s'écria la jeune femme.
— Le citoyen Coquelin est parti avec son tombereau, répondit la vieille; il doit être à cette heure-ci sur la Cannebière. Et la vieille referma la fenêtre.
La jeune femme femme se mita courir du côté indiqué; mais à mesure qu'elle approchait, la foule était si considérable, qu'elle fut obligée de s'arrêter dans une des rues voisines Des gens à face patibulaire disaient :
— Quel malheur de ne pas pouvoir aller plus loin ! On en mène douze aujourd'hui. Ceux qui ont les premières places en verront pour leur argent.
La pauvre femme s'évanouit.
On la porta dans une maison, on fouilla dans ses poches; on y trouva une lettre à son adresse, et on la reporta rue des Thionvillois.
Quand elle revint à elle, la petit Louise était à genoux, et une vieille femme, qui l'avait suivie de Paris, lui jetait de l'eau sur la figure.
Elle voulut se lever, mais elle était si faible qu'elle fut forcée de se rasseoir.
Elle resta deux heures, les mains appuyées sur les bras de son fauteuil, l'œil fixe, sans prononcer une seule parole»
Au bout de deux heures, on sonna violemment à la porte.
— Allez voir ce que c'est, dit-elle a la vieille servante.
La bonne femme descendit. Un instant après, elle rentra toute tremblante et tenant un billet à la main.
Un homme, coiffé d'un bonnet rouge, avait jeté ce billet dans l'escalier, en criant : — Pour la citoyenne veuve Robert.
La jeune femme prit le papier. Voici ce qui y était écrit;
« Citoyenne, ils étaient douze, votre mari était le douzième, je l'ai fait passer le premier ; vous voyez que j'ai tenu ma promesse, j'ai fait tout ce que j'ai pu.
» Coquelin,
u Exécuteur des hautci-œuvres. »
En ce moment, Louise dit a sa mère :
— Maman, vois comme il saute, mon pantin!
La pauvre femme se leva, mit en pièces le pantin et la maison de carton, et prenant sa lillc dans ses bras, elle retomba évanouie une seconde fois en disant:
— Les monstres! ils ont tué ton père!