LA. PERGOLA
L'hiver, Florence prend un aspect tout particulier; c'est une ville de bains, moins les eaux. La température se divise en deux phases bien distinctes et presque toujours parfaitement tranchées : ou il fait un soleil magnifique, on il pleul à torrens. Ce temps couvert, bruineux et humide, qui fait le
fond de notre atmosphère trois ou quatre mois de l'année, y est à peu près inconnu.
S'il fait beau, à une heure, toutes les voitures sortent, moins les voitures florentines dont les maîtres craignent fort les variations hivernales, et se dirigent vers les Cachines. On ne s'aperçoit pas de l'absence des Florentins, car les voitures étrangères suffisent pour défrayer le Longchamps quotidien ; seulement, au lieu de descendre au Pré et à l'ombre, on laisse aux lièvres et aux faisans cette promenade trop froide et trop humide, et l'on descend Longo-l'Arno.
Longo-l'Arno est, comme l'indique son nom, une promenade le long de l'Arno. A gauche, on a le fleuve; à droite, le rideau de chênes verts, de pins et de lierre, qui sépare cette promenade.
C'est là qu'on vient boire, au lieu d'une eau thermale in fecte. ce doux soleil d'Italie, toujours tiède et souriant. Comme le chemin est très étroit, on se coudoie comme dans le passage de l'Opéra ou delà rue de choiseul; seulement, la population y est étrangement variée : chaque groupe qui vous croise ou que l'on dépasseparle une langue différente. Là cependant, contre leur habitude, les Anglais ne sont pas en majorité, les Russes l'emportent; ce qui est une grande consolation pour les Français, qui peuvent se croire encore, en oubliant ce beau soleil et ce magnifique horizon de montagnes tout parsemé de villas, au milieu delà meilleure et de la plus élégante société des Tuileries.
Parmi ces nombreux promentuis, mais seulement plus pressé, plus coudoyé, plus saluant que les autres, passe le grand-duc e sa famille; toute sa garde consiste en deux ou trois valets qui le suivent d'assez loin pour ne pas entendre la conversation.
De I ongo l'Arno, on revient faire la station obligée au Piazzi nne. Là seulement on retrouve bravant ce qu'ils appellent les rigueurs de la saison, quelques Florentins francisés, trop amoureux pour craindre le froid, ou trop jeunes pour craindre les rhumatismes. Quant aux Florentines, il est rare d'en apercevoir plus de deux ou trois dans les plus beaux jours, encore ne font-elles qu'une station d'un instant, et juste ce qu'il faut pour prendre quelques petits arrangemens indispensables pour le soir, pour la nuit ou pour le lendemain.
C'est à la Pergola qu'on se retrouve. La Pergola, ce sont les Bouffes de Florence. Tout ce qu'il y a de Florentins ou d étn ngersdans la capitale de la Toscane, du mois d'octobre au mois de mars, loge à la Pergola ; c'est une chose dont on ne peut pas se dispenser. Dinez à table d'hôte, ou au restaurant de la Lune, mangez chez vous du macaroni et du baccala, personne ne s'en occupe, c'est votre affaire ; mais avez une loge à l'un des trois rangs nobles, c'est laffaii-o de tout le monde. Une loge et une voiture sont les indispensabiiité de Florence. Qui a loge et voilure, est un grand seigneur, qui n'a ni loge ni voiture, s'appelât-il Rohanou Corsini, Poniatowski ou Noailes, n'est qu'un croquant. Réglez-vous làdessus; et, si vous venez a Florence, faites la bourse de la loge et de la voiture, comme en allant de Rome à Naples on fait la bourse des voleurs.
Au reste, voitures et loges ne ont pas cher, à Florence; on a une voilure au mois pour deux cent cinquante francs, et une loge à la saison pour cent piastres. Ajoutez à cela que la loge à la Pergola vaut quatre fois son prix, non point pour le spectacle, personne ne s'occupe du spectacle à Florence , mais pour la salle, j'entends par salle les spectateurs.
En effet, c'est à la Pergola que se croisent tous les feux de la coquetterie féminine. Là, comme à la promenade, les Florentines sont en minorité. La majorité se compose d'étrangères qui arrivent de Paris, de Londres et de :>ainl- Pélersbourg, espérant écraser leurs rivales sous le poids de toutee qu'il y a de plus nouveau dans les trois capitales. Les Françaises, aveeleur élégance simple; les Anglaises, avec leurs plumes sans tin et leurs robes aux couleurs voyantes et criardes; les Russes, avec leurs rivières de diamanseï leurs fleuves de turquoises. Mais les Florentines oui de quoi faire face à tout; elles tirent des vieilles ara , <fs de leurs
ancêtres, des flots de guipures, de point et d'Angleterre des
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
poiguées de diamans princiers ou pontificaux transrais de pères en fils, de ces riches étoffes de brocard comme Véronèse en met a ses rois mages; elles écrivent à mademoiselle Baudran de leur envoyer tout ce qu'elle chiffonnera pendant l'hiver, et elles attendent tranquillement le résullatde la campagne. Il en résulte qu'il y a peu de grandes capitales où l'on rencontre un luxe de toilette pareil à celui de Florence.
Or comprend ce que devient le pauvre Opéra, au milieu de si graves intérêts : les lorgnettes vont d'une loge à l'autre; vers la seène jamais. A moins qu'on ne joue quelque opéra nouveau et inconnu, on cause à peu près pendant tout le temps qu'il dure. Je ne connais que Robert-le-Diable qui soit venu mettre, pendant trente ou quarante représentations de suite, une trêve de Dieu entre les combattans.
En échange, on écoute religieusement le ballet ; il se compose de sixièmes ou septièmes danseuses parisiennes, mais ces demoiselles remédient à la faiblesse de leur talent par le peu de longueur de leurs robes. Elles dansent comme cela se trouve, tantôt sur la plante du pied, tantôt sur le talon, rarement sur la pointe, estropiant les pas, manquant les équilibres, mais raccommodant tout avec une pirouette. Une pirouette, c'est le fond de la danse, comme legno et roba sont le fond delà langue : plus elle dure, plus elle est applaudie. Aussi y a-t-il peu de toupies et de tontons qui puissent rivaliser avec les danseuses florentines. Elles lasseraient un faquir.
Malheureusement le danseur est encore fort à la mode dans les ballets de la Pergola, et il ne le cède aux femmes, ni en mines gracieuses ni en pirouettes prolongées ; c'est peutêtre très beau comme art, mais c'est certainement fort laid comme réalité.
Une autre singularité de la Pergola, c'est le privilège qu'ont les tanneurs, les corroyeurs, et en général tous les manipuleurs de cuir, de venir se casser le cou pour le plus grand plaisir des spectateurs. A quelle époque remonte ce privilège? quelle circonstance y a donné lieu? quelle belle action est-il chargé de récompenser ? C'est ce que j'ignore, mais le privilège existe, voilà le fait. En conséquence, pourvu qu'ils s'habillent à leur compte, ees étranges comparses peuvent venir figurer gratis, chose à laquelle ils ne manquent pas, tandis qu'on a toutes les peines du monde à avoir d'autres figurans payés. En vertu du même privilège, ils ne se mêlent point avec le vulgaire, ils entrent à part, restent entre eux, s'emparent d'un intermède tout entier, et exécutent des groupes, des combats et des cabrioles pareils à ceux des alcides, moins la force, et à ceux des bédouins moins la légèreté. Ces groupes, ces combats et ces cabrioles, au reste, sont toujours fort applaudis, et l'honorable corporation des tanneurs et corroyeurs emporte sa bonne part des applaudissemens de la soirée.
Parfois, au milieu d'une cavatiue ou d'un pas de deux, une cloche au son aigu et déchirant se fait entendre : c'est la cloche de la Miséricorde. Écoutez bien : si elle sonne un coup, c'est pour un accident ordinaire; si elle sonne deux coups, c'est pour un accident grave ; si elle sonne trois coups, c'est pour un cas de mort. Alors vous voyez les loges s'éclaircir, et il arrive souvent que celui avec qui vous causez, s'il est Florentin, s'excuse de vous laisser au milieu de la conversation, prend son chapeau et sort. Vous vous informez de ce que veut dire cette cloche et d'où vient l'effet qu'elle produit. Alors on vous répond que c'est la cloche de la Miséricorde, et que celui avec qui vous causiez étant frère de cet ordre, il se rend à sou pieux devoir.
La confrérie de la Miséricorde est une des plus belles institutions qui existent au monde. Fondée en 1244, ;. propos des fréquentes pestes qui désolèrent le dix-huitième siècle, elle s'i'si perpétuée Jusqu'à nos jours sans altération aucune, iinon dans ses détails, du moins dan i ion esprit. Elle se compose de soixante-douzi frères, dits chefs de garde, lesquels sont de service tous les quatre mois, «.es soixantedouze frères sont divisés ainsi : dix prélats ou praires gravingl prélats ou préires non gradués, quatorze entil hommes el vingl huit; I i cenoyau primitif, re-
présentant les classes aristocratiques et les arts libéraux, sont adjoints cent cinq journaliers pour représenter le peuple.
Le siège de la confrérie de la Miséricorde est place du Dôme. Chaque frère y a, marquée à son nom, une cassette renfermant une robe noire pareille a celle des pénilens, avec des ouvertures seulement aux yeux et à la bouche, afin que sa bonne action ait encore le mérite de l'incognito. Aussitôt que la nouvelle d'un accident quelconque parvient au frère qui est de garde, la cloche d'alarme sonne selon la gravité du cas, un, deux ou trois coups, et, au son de cette cloche, tout frère, quelque part qu'il se trouve, doit se retirer à l'instant même et courir au rendez-vous. Là il apprend quel est le malheur qui l'appelle où la souffrance qui le réclame, revêt sa robe, se coiffe d'un grand chapeau, prend un cierge à la main et va partout où une voix gémit. Si c'est un blessé, on le porte à l'hôpital ; si c'est un mort, on le porte à la chapelle ; grand seigneur et homme du peuple alors, vêtus de là même robe, s'attèlent à la même litière, et le chaînon qui réunit ces deux extrémités sociales est un pauvre malade qui, ne les connaissant ni l'un ni l'autre, prie également pour tous deux.
Puis quand les frères de la Miséricorde ont quitté la maison, les enfans dont ils viennent d'emporter le père, la femme dont ils viennent d'emporter le mari, n'ont qu'à regarder autour d'eux, et toujours sur quelque meuble vermoulu, ils trouveront une pieuse aumône déposée par une main inconnue.
Le grand-duc fait partie de l'association des frères de la Miséricorde, et l'on assure que plus d'une fois, à l'appel de la cloche fatale, il lui est arrivé de revêtir cet uniforme de l'humanité, et pénétrer inconnu, côte à côte d'un ouvrier, jusqu'au chevet de quelque pauvre mourant , chez lequel, après son départ, sa présence n'était trahie que par le secours qu'il avait laissé.
Les frères de la Miséricorde doivent encore accompagner les condamnés à l'échafaud ; mais comme depuis l'avènement au trône du grand-duc Ferdinand, père du souverain actuellement sur le trône, la peine de mort est à peu près abolie, ils sont délivrés de cette pénible partie de leurs fonctions.
Son devoir rempli, chaque frère revient place du Dôme, dépose dans la maison miséricordieuse robe, cierge, chapeau, et retourne à ses affaires ou à ses plaisirs, presque toujours allégé de quelque francesconi.
Revenons à la Pergola, dont nous a, pour un instant, écarté la cloche de la Miséricorde.
Le ballet fini, on chante le second acte, car en Italie, pour donner aux chanteurs le temps de se reposer, le ballet s'exécute entre les deux actes. Comme en général on s'occupe très peu de l'opéra, personne ne se plaint de cette solution de continuité, les étrangers seuls s'en étonnent d'acord, mais bientôt ils s'y accoutument, d'ailleurs on n'habite pas trois mois Florence qu'on est déjà aux trois quarts toscanisé.
Florence est en tout temps ce qu'était Venise du temps de Candide, le rendei-vous des rois détrônés. A la première représentation des Vêpres Siciliennes, j'ai vu à la fois dans la salle : le comte de Laint-î.eu, ex roi de Hollande, le prince de Montfort, ex-roi de Weslphalie, le duc de Lucques, ex-roi d'Étrurie, madame Christophe, ex-reine de Haïti, le prince de Syracuse, ex-vice-roi de Sicile, et peu s'en était fallu encore que celte illustre société de têtes découronnées ne fût complétée par Christine, l'ex-régenie d'Espagne
Il est vrai que l'opéra qu'on représentait était du prince Poniatowski, dont l'ancêtre était roi de Pologne.
Comme on le voit, la Toscane a enlevé à la France le privilège d'être l'asile des rois malheureux.
Après la Pergola, il y a toujours quelque soirée russe, anglaise ou florentine, où l'on va continuer sa nuit et achever une conversation commencée aux Cachines ou à la Pergola.
Oilà ce qu'est à Florence l'hiver pour l'aristocratie.
Quant au peuple toscan, plus heureux que le peuple paririsieii, l'hiver n'est pas pour lui une saison où il a froid et où il a faim ; c'est, connue pour la noblesse au conlraire, une
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — ONE ANNÉE A FLORENCE
époque de plaisir. Comme les grands seigneurs, il a deux théâtres d'opéra, auxque's il va moyennant cinq sous, et où il entend du Mozart, du Piossini et du Meyerbeer, et de plus que les grands seigneurs, il a son Stentarello qu'il va applaudir pour deux crazi.
Sientarello est à Florence ce que Jocrisse est à Paris, ce que Cassandre est à Rome, ce que Polichinelle est à Naples et ce que Girolamo est à Milan, c'est a dire le comique national, éternel et inamovible, qui depuis trois cents ans a le privilège de faire rire les ancêtres, et qui trois cents ans encore, selon toute probabilité, aura l'honneur de faire rire les descendans. Stentarello enfin est de cette illustre famille des ■jueues rouges, qui, à mon grand regret, a disparu en France au milieu de nos commotions politiques et de nos révolutions littéraires. Aussi va-t-on quelquefois en débauche à Stentarello comme on va à Paris aux Funambules.
Ce qui frappe encore à Florence, comme une coutume toute particulière à la ville, c'est l'absence du mari. Ne cherchez pas le mari dans la voiture ou dans la loge de sa femme, c'est inutile, il n'y est pas. Où est-il ? Je n'en sais rien ; dans quelque autre lo^e ou dans quelque autre voiture. A Florence, le mari possède l'anneau de Gygès, il est invisible. Il y a telle femme de la société que je rencontrais trois fois par jours pendant six mois, et qu'au bout de ce temps je croyais veuve, lorsque par hasard, dans la conversation, j'appris qu'elle avait un mari, que ce mari existait bien réellement et demeurait dans la même maison qu'elle. Alors je cherchai le mari, je le demandai a tout le monde, je m'entêtai à le voir. Peine perdue, il fallut partir de Florence sans avoir eu l'honneur de faire sa connaissance, espérant être plus heureux a un autre voyage.
Il n'en est point ainsi, au reste, pour les jeunes ménages : tout une génération s'avance qui s'écarte, sous ce point de vue, des traditions paternelles, et l'on cite, comme remontant à vingt-cinq ans, le dernier contrat de mariage où fut inscrite par les parens de la mariée cette éirange réserve qu'ils faisaient à leur fille du droit ue choisir un cavalier serrant.
Puisque voilà le mot lâché, il faut bien parler un peu du cavalier servant ; d'ailleurs, si je n'en disais rien, on croirait peut-être qu'il y a trop à en dire.
Dans les grandes familles où les alliances, au lieu d'ê'.re des mariages d'amour, sont presque toujours des unions de convenances, il arrive, après un temps plus ou moins long, un moment de lassitude et d'ennui où le besoin d'un tiers se fait sentir : le mari est maussade et brutal, la femme est revécue et boudeuse ; les deux époux ne se parlent plus que pour échanger des récriminations mutuelles ; ils sont sur le point de se détester.
C'est alors qu'un ami se présente. T a femme lui narre ses douleurs; le mari lui conte ses ennuis ; chacun rejette sur lui une part de ses chagrins, et se sent soulagé de celte part dont il vient de charger un tiers; il y a déjà amélioration dans l'état des parties.
Bientôt le mari s'aperçoit que son grand grief contre sa femme était l'obligation contractée tacitement par lui delà mener partout avec lui ; la femme, de son côté, commence à s'apercevoir que la société où la conduit son mari ne lui est insupportable que parce qu'elle est furcée d'y aller avee lui. Quand on- en est là de chaque coté, on est bien près de se comprendre.
Cesl alors que le rôle de l'ami se dessine : il se sacrifie pour tous deux ; le dévoùment est sa venu. Grâce à son dévoùmeni, le mari peut aller où il veut sans sa femme. Grâce ù son dévoùment, la femme reste chez elle sans trop d'ennui; le mari revient en souriant et trouve s:i femme souriante. A qui l'un et l'autre doivent-ils ce changeai m d'humeur? à l'ami ; mais l'ami réduit à ce rôle pourraitblen s'en lasser, et on retomberait dans la position première, position reconnue parfaitement intolérable. Le mari ;i de vieux droits dont il ne m' BOUCie plus et dent il ne sait que faire; il ne veut pas les donner, mais un a un il se le- laisse prendre. A ni" lire qne l'ami ;.r : ubslltue à lui, il se sent plus a son aise dans sa maison; l'ami devient cavalier servant eu titre, OEUV. rowi>L. — Vllf.
et le triangle équilatéral s'établit ainsi tout doucement à la satisfaction de chacun.
Ceci n'est point l'histoire de l'Italie particulièrement, c'est l'histoire de tous les pays du monde ; seulement dans tous les pays du monde on le cache par hypocrisie ou par orgueil; en Italie, on le laisse voir par habimde et par insouciance.
Mais ce qui n'arrive qu'en Italie, par exemple, c'est que cette liaison devient le véritable mariage, et que presque toujours la fidélité trahie envers le premier est gardée au second. En effet, une fois la dame et son cavalier liés ainsi l'un à l'autre, plus cet arrangement a été publie, plus il devient nécessairement durable. Maintenant, ne vaut-il pas mieux prendre publiquement un amant et le garder toute sa vie, que d'en changer clandestinement tous les huit jours, tous les mois, ou même tous les ans, comme c'est l'habitude dans un autre pays que je connais et que je ne nomme pas.
Mais les maris italiens, quels figures font-ils?
A ceci je répondrai par un petit dialogue :
— M. de***, disait l'empereur à l'un de ses courtisans, on m'assure que vous êtes cocu; pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
— Sire, répondit M. de***, parce que j'ai cru que cela n'intéressait ni mon honneur ni celui de Votre Majesté.
Les maris italiens sont de l'avis de M. de ***.
Malheureusement, ce petit arrangement intérieur, que je trouve pour mon compte, du moment que cela convient aux trois intéressés, tout simple, tout naturel, et je dirai presque tout moral, ne s'exéeiue qu'aux dépens de l'hospitalité. En effet, on comprend combien doit être gênant, plongeant du salon à l'alcôve, le coup d'œil investigateur d'un étranger, et surtout d'un Français, qui, avec sa légèreté et son indiscrétion habituelles, s'en ira, Florence à peine quittée, remercier par la publicité de leur vie privée les familles qui, sur la recommandation d'un ami, l'auront accueilli comme un ami. Lui, inconnu, n'aura cependant passé chez ceux qui l'ont reçu ainsi, que pour laisser le trouble en remerciement des gracieuses et attentives politesses qu'il en a réclamées. Il en résulte, oui, cela est vrai, que 1'éiranger, admirablement accueilli d'abord, ou sur la foi de son nom seul, ou sur la lettre qui lui sert d'introduction, après les invitations ordinaires aux dîners et aux bals, sent l'intimité se fermer devant lui, et demeurât-il un an à Florence, reste presque toujours un étranger pour les Florentins. De la, absence complète de ces bonnes et longues causeries auprès du feu, où, après toute une soirée passée à bavarder, on s'en va ignorant parfaitement ce qu'on a pu dire, mais sachant, par l'envie même qu'on a de les renouveler le lendemain, qu'on ne s'y est point ennuyé un instant.
Mais, encore une fois, si cela est ainsi, la faute n'en est certes pas aux Florentins, mais a l'indiscrétion, et je dirai presque ù l'ingratitude française
SÀINTE-MAP.IEDES FLEURS.
Notre premier soin, en arrivant à Florence, avait été de déposer aux palais Corsini, Poniatowskl et Martelllnl, les lettres de recommandation que nous avions pour leurs Illustres maîtres. Le même jour îles cartes nous étaient envoyées, avec des Invitations ou de soirées, ou de bals ou de dîners. Le prince Corsini, entre autres, nous faisait inviter à venir voir du balcon de son casino la course des Barberi, et des salons de son palais l'illumination el les concerts sur l'Arno.
En effet, les fêles de la Saint-Jean arrivaient, et l'on sentait sous le calme floren.in poindre cette agitation joyeuse
OEUVRES COMPLIiTES D'ALEXANDRE DUMAS.
qui précède les grandes solennités. Néanmoins, comme il nous restait deux ou trois jours d'intervalle cuire celui où nous nous trouvions et celui où les fêles devaient commencer, nous résolûmes de les employer à visiter les principaux monumens de Florence.
Mes deux premières visites, en arrivant dans une ville, sont ordinairement pour la cathédrale et pour l'hôtcl-deville. En effet, toute l'histoire religieuse et politique d'un peuple est ordinairement groupée autour de ces monumens. Muni vie mou guide de Florence, de mon Vasari et de mes Républiques italiennes de Simonde de Sismondi, je donnai donc l'ordre à mon cocher de me conduire au Dôme. J'intervertissais tant soit peu l'ordre chronologique, la fondation du Dôme étant postérieure d'une, douzaine d'années à celle du Palais-Vieux; mais à tout seigneur tout honneur, et il est bien juste que le seigneur du ciel passe avant les seigneurs de la terre.
Vers l'an 1294, la république de Florence se trouvait, grâce à sa nouvelle constitution, jouir d'une tranquillité profonde. En même temps qu'elle faisait entourer la ville d'une nouvelle enceinte, revêtir de marbre le baptistère de Saint-Jean, bàiir son Palais-Vieux et élever la tour du Grenier Saint-Michel, elle résolut de faire réédifier avec une magnificence digne d'elle, et par conséquent sur de plus larges proportions, l'ancienne cathédrale" dédiée d'abord au saint Sauveur, puis à sainte P.eparala En conséquence, la commune se rassembla et rendit ce décret :
« Attendu que la haute prudence d'un peuple de grande origine doit être de procéder dans ses affaires, de façon que l'on reconnaisse, d'après ce qu'il fait, qu'il est puissant et sage, nous ordonnons à Amolfo, maître en chef de notre commune, de faire le modèle et le dessin de la reconstruction deSainte-Reparala, avec, la plus haute et la plus somptueuse magnificence qu'il pourra y mettre, afin que celte église soit aussi grande et aussi belle que le pouvoir et l'industrie des hommes la peuvent édifier; car il a été (-lit et conseillé par les plus sages de la ville en assemblée publique et privée, de ne point entreprendre les choses de la commune, si l'on n'est point d'accord de les porter au plus haut degré de grandeur, ainsi qu'il convient de faire pour le résultat des délibérations d'une réunion d'hommes libres, mus par une seule et même volonté, la grandeur et la gloire de la patrie. »
Amolfo di Lapo avait à lutter contre un terrible prédécesseur, qui avait parcouru l'Italie, laissant partout des monumens puissans ou splendides. C'était Buono, sculpteur et architecte, l'un des premiers dont le nom soit prononcé dans l'histoire de l'art. En effet Buono, dès la moitié du douzième siècle, avait bâti à Ravenne force palais et églises, lesquels lui avaient fait une si grande et si noble réputation, qu'il avait été tour a tour appelé à Naples pour y élever le château Capouan et le château del'OEuf ; a Venise, pour y fonder le campanile de Saint-Marc; à Pistoie, pour y bâtir l'église de Saint-André; à Arezzo, pour y construire le palais de la Seigneurie ; et à Pise, pour y fonder, de compte a demi avec Bonnanno, celte fameuse tour penchée qui fait encore aujourd'hui la terreur et l'étonnement des voyageurs.
Arnolfo ne s'effraya point du parallèle, et malgré cette envie naturelle a l'iiumaniléqui gr lit toujours la réputation des morts pour abaisser celle des vivans, ena par le succès que lui avait valu l'exécution de l'église de Sainte Croix qu'il venait d'achever, lise mil hardiment à l'œuvre, et fit un modèle qui réunit si unanimement les suffrages, qu'il fut décidé qu'on le mettrait immédiatement à exécution, En effet, après des travaux préparatoires pour détourner de fondations des sources d'eaux vives auxquelleson attribuait les tremblenu ns de terre qui avaient secoué plusieurs lois l'ancienne basilique, la première pierre fui posée, en 1208, par le cardinal Valeriano envoyé exprès par |r pape Boni face VIII, le môme qui. entré an pontificat
comme un renard, devait, dit t biographe, s'y maintenir
connue m, i ion et y mourir comme uu i liicn.
La nouvelle cathédrale commença donc de s'élever, sous
la gracieuse invocation de Sainle-Marie-des Fleure , nom qu'elle recul, disent les uns, en souvenir du champ de roses sur lequel Florence fut bâtie, et, disent les autres, en honneur de la fleur de lis dont elle a fait ses armes. Alors on assure que, voyant sortir majestueusement son œuvre du sol, et prévoyant sa future grandeur, Arnolfo s'écria :
— Je t'ai préservée des treinblemeus de terre, Dieu le préserve de la foudre !
L'architecte avait tout calculé pour l'exécution du dôme, excepté la brièveté de la vie. Deux ans après la première pierre posée, Arnolfo mourut, laissant sa bâtisse à peine commencée aux mains de Giotlo, qui, au dessin primitif, ajouta le campanile. Puis les années s'écoulèrent encore; Tl addeo Gaddi succéda a Giotlo, André Orgagna à Gaddi, et Philippe à André Orgagna, sans qu'aucun de ces grands entasseurs de marbres eût osé commencer l'exécution de la coupole. Le monument avait donc déjà usé cinq architectes, et restait encore inachevé, lorsqu'en 1417 Philippe Brunelieschi entreprit celle œuvre gigantesque qui n'avait de modèle dans le passé que Sainte-Sophie de Constanlinople, et qui ne devait avoir de rivale dans l'avenir que Saint-Pierre de Rome; et l'œuvre réussit si bien aux mains du sublime ouvrier, que, cent ans après, ..Michel-Ange, appeié à Rome par le pape Jules II pour succéder à Bramante, dit en jetant un dernier coup d'eeil sur celte coupole, en face de laquelle il avait retenu son tombeau, pour la voir même après sa mort :
— Adieu, je vais essayer de faire ta sœur, mais je n'espère pas faire ta pareille.
Le dôme ne fut jamais terminé. Baccio d'Agnolo était en train d'exécuter sa galerie extérieure, lorsqu'une raillerie de Michel-Ange la lui fit abandonner; enfin, au moment de plaquer de marbre la façade, on s'aperçut que l'argent manquait au trésor. Dix-huit millions avaient déjà passé à l'érection du monument. Les travaux s'interrompirent et ne furent jamais repris depuis lors. Seulement, à l'occasion du mariage de Ferdinand de Médicis avec Violente de Bavière, quelques peinlres de Bologne couvrirent de peintures à iresques la façade blanche et nue. Ce sont ces peintures dont on voit aujourd'hui les restes presque entièrement effacés.
Teï qu'il est et tout inachevé que l'ont laissé les vicissitudes qui s'attachent aux monumens comme aux hommes, le dôme, lout incrusté de marbre blanc et noir, avec ses fenêtres ornées de colonnes en spirales, de pyramides et de statuettes, ses portes surmontées de sculptures de Jean de Pise ou de mosaïques de Guirlandajo, tien est pas moins un chef-d'œuvre, qu'à la prière de son premier architecte les tremblemens de terre et la foudre ont respecté Son premier aspect est magnifique, imposant, splendide, et rien n'est beau comme de faire, au clair de la lune, le tour du colosse accroupi au milieu de sa vaste place comme un lion gigantesque.
L'intérieur du dôme ne répond point à l'extérieur; mais ici, les souvenirs historiques viennent dorer la pauvreté de ses murailles et la nudité de sa voûte.
A droite et à gauche en entrant, à une hauteur de vingt pieds à peu près, sont deux monumens : l'un peinl sur la muraille par Paolo Uecello, l'autre exécuté en relief par Jacques Orgagna, et représentant les deux plus grands capitaines qu'ait eus a sa solde la république Florentine. La fresque esi consacrée a Jean Aucud, célèbre condottiere anglais, qui passa du service de l'ise a celui de Florence. Le bas-relief représente Pierre Famèse, le célèbre général ilorenlin, qui, élu le 27 mars lôl>.">, gagna la même année, sur les p. sans, la célèbre bataille deSan-Piero. Le moment choisi parle statuaire est celui où Pierre Famèse, ayant eu son
cheval tué sous lui, rc te sur un mulet, cl l'épée à la
main, a la tête de sts cuirassiers, charge porté par cette étrange monture.
(„>uani a Jean Aucud, comme prononcent les Italiens, ou plutôt à Jean Uawkwood, comme l'écrivent les Anglais, c'était, ainsi que nous l'avons dit, un célèbre condottiere à ia solde du pape. Son engagement avec le saint-père honora*
blemenl fini. Aurr.d ayant trouvé son avantage à pisser a la solde de la magnifique république, devint, en 1377, le plus ferme appui de ceux qu'il avait conibalius jusque là, et qu'il servit jusqu'au 15 mars 1504, c'est-à-dire près de vingt ans. Pendant celte période, il avaii si bien tiavail'é pour l'honneur et la prospérité de Florence, que, quoiqu'il lût mort de maladie dans une terre qu'il avait achetée près de Cortone, la seigneurie le fit enseve ir dans la cathédrale.
Comme on le pense bien, ce n'était point par des œuvres de sainteté que Jean Ilawkwood avait mérité un pareil monument. Jean Hawkwuod était au contraire assez peu respectueux envers les gens de sa religion, et d'avance sentait son hérétique d'une lieue. Un jour, deux frères convers étant allés lui faire une visite dans son château de Montecchio :
— Dieu vous do'iie la paix! lui dit un des deux moines.
— Le diable l'enlève ton aumône! lui répondit Hawkwood.
— Pourquoi nous faites-vous un si cruel souhait? demanda alors le pauvre frère tout ébouriffé d'une pareille réflexion.
— Eh ! pardieu! répondit Ilawkwood, ne savez-vous donc pas que je vis de la guerre ? et que la paix que vous me souhaitez me ferait mourir de faim.
Un autre jour, ayant abandonné le sac de Faenza à ses gens, il entra dans un couvent au moment où deux de ses plus braves officiers, se di-putant une pauvre religieuse agenouillée au pied d'un crucifix, venaient de mettre l'épéeà la main pour savoir celui des deux auquel elle appartiendrait. Ilawkwood n'essaya point de leur faire entendre raison ; il sav.it bien que c'était chose inutile avec les gens à qui il avait affaire. Il alla droit ;'i la religieuse et la poignarda. Le moyen fut efficace, et à l'aspect du cadavre, les deux capitaines remirent leur épée au fourreau.
Aussi Paul Uccello, a qui la peinture qui devait surmonter la tombe avait éié confiée, se garda bien de metlre le simulacre de l'illustre mort dans la posture du repenlir ou de la prière; il le plania bravement sur son cheval de bataille, a qui, au grand désappointement des savans, il fit lever à la fois le pied droit de devant et le pied droit de derrière. Pendant trois siècles et demi en effet, les savans discutèrent sur l'impossibilité de cette allure, qui, dirent-ils, dans tout le genre animai n'appartient qu'a Tours. Ce ne fut qu'il y a que'ques années, qu'un membre du Jockey-Club s'écria en apercevant la fresque de Paolo :
— Tiens ! il marche l'amble !
Celte exclamation mit les savans d'accord.
A quelques pas en avant de Ilawkwood est un portrait de Dante; c'est l'unique monument que la république ail jamais consacré a l'Homère du moyen-âge.
Un mot sur lui. Nous aurons si souvent l'occasion de le citer, comme poète, comme historien ou comme savant, que noue lecteur nous permettra, je l'espère, de le prendre par la main et rte lui faire aire le lour du colosse.
Dante naquit, comme nous l'avons dit, en 12C5, la cinquième année de la réaction gibeline. C élait le reieton d'une noble famille dont il a pris soin lui-même de nous tracer la généa'i gie dans le quinzième chant de son Paradis. La racine de cet arbre dont il fut le rameau d'or était Caceia Guida Hisei, qui, ayant pris pour femme une jeune fille de Ferrare, de la maison des Atigliieri, ajouta à son nom et à ses armes le nom et les armes de sa femme, puis s'en alla mourir en lerre sainte, chevalier dans la milice de l'empereur Conrad.
Jeune encore, il perdit son père. Elevé par sa mère que l'on appelait Relia, son éducation fui celle d'un chrétien cl d'un gentilhomme. Bruneito Lalini lui apprit les lettres latines; quant aux lettres grecques, ce n'était fort heureuse* Dent point encore la mode, san^ quoi, au lieu de sa divine comédie, Danle eût sans doule fait quelque poème comme l'Enéide , quant au nom de son maître de chevalerie, il s'est perdu, quoique la bataille de Campoldino ait prouvé qu'il ••il avait reçu de nobles leçons.
Adolescent, il étudia la philosophie a Florence, Rologne Ot l'adoue. Homme, il vint a Paris et y apprit la Ihéolugie,
puis il s'en retourna dans sa belle Florence, où déjà la peinture ei la statuaire étaient nées, et où la poésie l'attendait pour naître.
Florence élait alors en proie aux guerres civiles ; l'alliance de Danle avec une femme de ta famille des Donali le jeta dans le parti guelfe. Dante était un de ces hommes qui se donnent corps et âme lorsqu'ils se donneni ; aussi le voyonsnous à la bataille de Campoblino, charger ù cheval les Gibelins d'Arezzo, et dans la guerre contre les Pisans, monter le premier a l'escalade du château de Caprona.
Après celte victoire, il obtint les premières dignités de la république. Nommé quatorze fois ambassadeur, quatorze fois il mena ù bien la mission qui lui élait confiée. Ce. fut au moment de partir pour l'une de ces ambassades, que, mesurant du regard les événemens et les hommes, et que trouvant les uns gigantesques el les autres petits, il laissa tomber ces paroles dédaigneuses :
— Si je reste, qui ira ? Si je vais, qui restera ?
Une lerre labourée par les discordés civiles est prompte à faire germer une pareille semence : sa plante est l'envie et son fruit l'exil.
Accusé de concussion, Dante fut condamné, le 27 janvier 1302, par sentence du comle Gabriel Gubbio, podestat de Floienee, à huit mille livres d'amende, à deux ans de proscription, el dans le cas de non paiement de cette amende, a la confiscation et dévastation de ses biens et â un exil éternel.
Dante ne voulut pas reconnaître le crime, en reconnaissant l'arrêt; il abandonna ses emplois, ses maisons, ses terres, et sonit de Florence, emportant pour loute richesse l'épée avec laquelle il avait combattu à Campoldina , el la plume qui avait déjà écrit les sept premiers chants de l'Enfer. Peut-être esi-ce ce moment que choisit le peintre, car on voit derrière l'exilé Florence, et près du poêle une représentation des trois parties de sa Divine Comédie.
Alors ses biens furent confisqués et vendus au profit de l'État ; on passa la chaîne à la place où avait été sa maison, et l'on y sema du sel ; enfin, condamné à mon par contumace, il fut brûlé en effigie sur la même place où, deux siècles plus tard, Savonarola devait l'être en réalité.
L'amour de la patrie, le courage dans le combat, l'ardeur de la gloire, avaient fait de Danle un brave guerrier; l'habileté dans l'intrigue, la persévérance dans la politique, avaient fait de Dante un grand homme d'État. Le dédain, le malheur et la vengeance tirent de lui un poêle sublime. Privé de celte activité mondaine dont il avait besoin, son âme se jeta dans la contemplation des choses divines; el, tandis que son corps demeurait enchaîné sur la Irrre, son espril visitait le triple royaume des morts et peuplait l'enfer de ses haines et le paradis de ses amours. La Divine Comédie est l'œuvre de la vengeance. Dante tailla sa plume avec son épée.
Le premier asile qui s'offrit au fugitif fut le château de ce grand gibelin Cane délia Scala. Aussi, dès les premiers chants de l'Enfer, le poëie s'en pressa d'acquitter la dette de sa reconnaissance (I) qu'il exprimera encore dans le xviu» chant du Paradis (2).
Il trouva la cour de cel Auguste du moyen-âge peuplée de proscrits: l'un d'eux, Sagacius Mutins Ganata, historien de Urggio, nous a laissé des détails précieux sur la manière dont le seigneur de la Scala exerçait l'hospitalité envers ceux qui venaient demander un asile à son château féodal. » Ils avaient, dit-il, dillérens appartenons, selon leurs diverses conditions, et à chacun le magnifique seigneur avait donné des valets et une table splendide; les diverses chambres
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Verra, elle la tara niorir di doglia,
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E sua n.i/i.iii sara Ira feltl'O 0 l'eltro. Inf. Cent. I».
(}) I.o primo tuo rlfllgio el primo ostcllo
S ira la cortcsla dcl grand t onibardo Clic su la Scala porta U B inlo I cullo. Par. Cant. xvii.
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
étaient indiquées par des devises et des symboles divins : la Victoire pour les guerriers, l'Espérance pour les proscrits, les Muses pour les poêles, Mercure pour la peinture, le Paradis ppur les gens d'église, et pendant les repas, des bouffons, des musiciens et des joueurs de gobelets parcouraient les apparlemens. Les salles étaient peintes par Giolto, et les sujets qu'il avait trailés avaient rapport aux vicissitudes de la fortune humaine. De temps en temps le seigneur châtelain appelait à sa propre table quelqu'un de ses hôtes, et suriout Cuido de Castello de Reggio, qu'à cause de sa franchise on appelait le simple Lombard, et Dante Alighieri, homme trèsillustre alors, et qu'il vénérait à cause de son génie. »
Mais tout honoré qu'il élait, le proscrit ne pouvait plier sa fierté à celte vie, et des plaintes profondes sortent a plusieurs reprises de sa poitrine. Tantôt c'est Farinata des Uberli qui, de sa voix altière, lui dit : « La reine de ces lieux n'aura pas rallumé cinquante fois son visage nocturne, que tu apprendras par toi-même combien est difficile l'art de rentrer dans sa patrie. » Tantôt c'est son aïeul Caccia Guida qui, compatissant aux peines de son descendant, s'écrie : « Ainsi qu'Hippolyte sortit d'Athènes, chassé par une marâtre perfide et impie, ainsi il te faudra quitter les choses les plus chères, et ce sera la première flèche qui partira de l'arc de l'exil ; alors tu comprendras ce que renferme d'amertume le pain de l'étranger, et combien l'escalier d'autrui est dur à monter et à descendre. Mais le poids le plus lourd à tes épaules sera celle société mauvaise et divisée, en compagnie de laquelle tu tomberas dans l'abîme. »
Ces vers, on le voit, sont écrits avec les larmes des yeux, elle sang du cœur.
Cependant, quelque douleur amère qu'il souffrît, le poêle refusa de rentrer dans sa patrie, parce qu'il n'y rentrait point par le chemin de l'honneur. En 4315, une loi rappela les proscrits à la condition qu'ils paieraient une certaine amende. Dante, dont les biens avaient été vendus et la maison démolie, ne put réaliser la somme nécessaire. On lui offrit de l'en exempler, mais à la condition qu'il se consiituerait prisonnier, et qu'il irait recevoir son pardon à la porte de la cathédrale, les pieds nus, velu de la robe de pénitent, et les reins ceints d'une corde. Cette proposition lui fut transmise par un religieux de ses amis. Voici la réponse de Dante:
«J'ai reçu avec honneur et avec plaisir votre lettre, et, après en avoir pesé chaque parole, j'ai compris avec reconnaissance combien vous désirez du fond du cœur mon retour dans la pairie Cette preuve de votre souvenir nie lie d'aulant plus élroiiemenl a vous, qu'il est plus rare aux exilés de trouver des amis. Donc, si ma réponse n'était point telle que le souhaiterait la pusillanimité de quelques-uns, je la renieis affectueusement à l'examen de votre prudence. Voilà ce que j'ai appris par une lettre de voire neveu, qui est le mien, et de quelques-uns de mes amis : D'après une loi récemment publiée à Florence sur le rappel des bannis, il paraît que, si je veux donner une somme d'argent, ou faire amende honorable, je pourrai êire absous et retourner à Floreuce. Dans celle loi, ô mon père, il faut l'avouer, il y a deux choses ridicules et mal conseillées, je dis mal conseillées par ceux qui ont fait la loi, car votre lettre, plus sagegement conçue, ne contenait rien de ces choses.
« Voilà donc la glorieuse manière dont Dante Alighieri doit rentrer dans sa pairie après un exil de quinze ans! \ oilà ra réparation accordée à une innocence manifeste à tout le le monde! Mes larges sueurs, mes longues fatigues m'auront rapporté ce salaire! Loin d'un philosophe celle bassesse
digne il un eieiir de boue! Mrrci du sprclacle OÙ je serais oll'ert au peuple comme le serait quelque misérable demi savant, sans cœur et sans renommée. Que, moi... exilé d'honneur, j'aille me faire tributaire de «eux qui m'offensent, comme s'ils avaient bien mérité de moi! Ce. n'est point là le chemin de la pairie, ô père! mais s'il en est quelque aulre qui me soit ouvert par vous et qui n'ôle point la renommée a Dante, je l'accepte. Indiquez-le moi, et alors, soyez en certain, chaque pas Bera rapide qui devra me rapprocher de Florence; mais des qu'on ne rentre pas à Florence par la rue de l'honneur, mieux vaut n'y pas rentrer. Le soleil cl
les étoiles se voient par toute la terrre, et par toute la terre on peut méditer les vérités du ciel. »
Danle, proscrit par les Guelfes, s'était fait Gibelin, et devint aussi ardent dans sa nouvelle religion qu'il avait été loyal dans l'ancienne. Sans doute il croyait que l'unité impériale élait le seul moyen de grandeur pour l'Italie, et cependant Pise avait bâti sous ses yeux son Campo-Sanlo, son Dôme et sa Tour penchée. Arnolfo di Lapo avait jeté sur la place du Dôme les fondemens de Saintc-Marie-des-Fleurs; Sienne avait élevé sa cathédrale au clocher rouge et noir, et y avait renfermé, comme un bijou dans un écrin, la chaire sculptée par Nicolas de Pise. Puis peut-être aussi le caractère aventureux des chevaliers et des seigneurs allemands lui semblait-il plus poétique que l'habilelé commerçante de l'aristocratie génoise et vénitienne, et la fin de l'empereur Albert lui plaisait-elle davantage que la mort de Boniface XIII.
Lassé de la vie qu'il menait chez Cane délia Scala, où l'amilié du maître ne le protégeait pas toujours contre l'insolence de ses courtisans et les facéties de ses bouffons, le poeterepritsavieerrante.il avait achevé son poème de l'Enfer à Vérone, il écrivit le Purgatoire à Gagagnano, et termina son œuvre au château de Tolmino, en Frioul, par le Paradis. De là il vint à Padoue, où il passa quelque temps chez Giotio, son ami, à qui, par reconnaissance, il donna la couronne de Cimabué, enfin, il alla à Ravenne. C'est dans cette ville qu'il publia son poème tout entier. Deux mille copies en furent faites à la plume, et envoyées par toute l'Italie. Chacun leva des yeux étonnés vers ce nouvel astre qui venait de s'allumer au ciel. On douta qu'un homme vivant encore eût pu écrire de telles choses, et plus d'une fois il arriva, lorsque Dante se promenait lent et sévère, dans les rues de Ravenneset de Rimini,'avec sa longue robe rouge et sa couronne de laurier sur sa tête, que la mère, saintement effrayée, le montra du doigt à son enfant, en lui disant : « Vois-tu cet homme, il est descendu dans l'enfer !... »
En effet, Dante devait paraître un homme étrange et presque surnaturel. Et pour bien comprendre sous quel jour il devait apparaître à ses contemporains, il faut jeter un moment les yeux sur l'Europe du xiii» siècle, et voir, depuis cent ans, quels événeniens s'y accomplissaient. On sentira alors que l'on touche à celte époque où la féodalité, préparée par une guerre de huit siècles, commence le laborieux enfantement delà civilisation. Le monde païen et impérial d'Auguste s'était écroulé avecCharlemagne, en Occident, et avec Alexis Lange, en Orient ; le monde chrétien et féodal de Hugues-Capet lui avait succédé de la mer de Bretagne à la mer Noire, et le moyen-âge religieux et politique, déjà personnifié dans Grégoire Vlletdans Louis IX, n'attendait plus, pour compléter cette magnifique trinité, que son représentant littéraire.
Il y a de ces momens où des idées vagues cherchent un corps pour se faire homme, et flottent au dessus des sociétés comme un brouillard à la surface delà terre. Tant que le vent le pousse sur le miroir des lacs ou sur le tapis des prairies, ce n'est qu'une vapeur sans forme, sans consistance et sans couleur. Mais s'il rencontre un grand mont, il s'attache à sa cime, la vapeur devient nuée, la nuée orage, et tandis que le front de la montagne ceint son auréole d'éclairs, l'eau qui lillre mystérieusement s'amasse dans ses cavités profondes, et sort à ses pieds, source de quelque fleuve immense, qui traverse, en s'élargissant toujours, la terre ou la société, et qui s'appelle le Nil, ou l'Iliade, le Danube, ou la Divine Comédie.
Dante, comme Homère, eut le bonheur d'arriver à une de ces époques où une société vierge cherche un génie qui formule ses premières pensées. I! apparut au seuil du monde an moment où saint Louis frappait a la porte du ciel. Derrière lui, tout éiail ruine; devant lui, tout élait avenir. Mai:; le présent n'avait encore que des espérances.
L'Angleterre, envahie depuis deux siècles par les Normands , opérait sa transformation politique. Depuis longtemps il n'y avait plus de combats réels entre les vainqueurs
et les vaincus; mais il y avait toujours lutte sourde entre les intérêts «lu peuple conquis et ceux du peuple conquérant. Dans celte période de deux siècles, tout ce que l'Angleterre avait eu de grands hommes était né une épée à la main, et si quelque vieux barde portait encore une harpe pendue à son épaule, ce n'était qu'à l'abri des châteaux saxons, dans un langage inconnu aux vainqueurs, et presque oublié des vaincus, qu'il osait célébrer les bienfaits du bon roi Alfred, ou les exploits de Harold, fils de Godwin. C'est que, des relations forcées qui s'étaient établies entre les indigènes et les étrangers, il commençait à naître une langue nouvelle, qui n'était encore ni le normand ni le saxon, mais un composé informe et bâtard de tous deux, que cent quatre-vingts ans plus tard seulement, Thomas Horus, Steel et Spenser devaient régulariser pour Shakespeare.
L'Espagne, fille de la Phénicie, sœur de Cartilage, esclave de Rome, conquise par les Goths, livrée aux Arabes par le comte Julien, annexée au trône de Damas par Tarik, puis séparée du kallfat d'Orient par Abdalrahman, de la tribu des Omniades, l'Espagne, mahométanedu détroit de Gibraltar aux Pyrénées, avait hérité de la civilisation transportée par Constantin de Rome à Bysance. Le phare, éteint d'un côté de la Méditerranée, s'était rallumé de l'autre ; et tandis que s'écroulaient sur la rive gauche le Parihénon et le Colysée, on voyait s'élever sur la rive droite Cordoue, avec ses six mille mosquées, ses neuf cents bains publics, ses deux cent mille maisons, et son palais de Zébra, dont les murs et les escaliers, incrustés d"acier et d'or, étaient soutenus par mille colonnes des plus beaux marbres de Grèce, d'Afrique et d'Italie.
Cependant, tandis que tant de sang infidèle et étranger s'injectait dans ses veines, l'Espagne n'avait point cessé de sentir battre, dans les Asturies, son cœur national et chrétien. Pelage, qui n'eut d'abord pour empire qu'une montagne, pour palais qu'une caverne, pour sceptre qu'une épée, avait jeté au milieu du kalifatd'Abdalrahman les fondemens du royaume de Cbarles-Quint. La lutte, commencée en 717, s'était continuée pendant cinq cents ans. Et lorsqu'au commencement du xme siècle, Ferdinand réunit sur sa tète les deux couronnes de Léon et de Castille, c'étaient les Musulmans à leur tour qui ne possédaient plus en Espagne que le royaume de Grenade, une partie de l'Andalousie, et les provinces de Valence et de Murcie.
Ce fut en 1230 que Ferdinand lit son entrée à Cordoue, et qu'après avoir purifié la principale mosquée, le roi de Castille et de Léon alla se reposer de ses victoires dans le magnifique palais qu'Abdarahman III avait fait bâtir pour sa favorite. Entre autres merveilles, il trouva dans la capitale du kalifat une bibliothèque qui contenait six cent mille volumes. Ce que devint ce trésor de l'esprit humain, nul ne le sait. Origine, religion, mœurs, tout était différent entre les vainqueurs et les vaincus ; ils ne parlaient la même langue ni aux hommes ni à Dieu. Les Musulmans emportèrent avec eux la clef «jui ouvrait la porte des palais enchantés; et l'arbre de la poésie arabe, arraché de la terre de l'Andalousie, ne fleurit plus que dans les jardins du Généralif et de l'Alhambra.
Quant a la poésie nationale, dont le premier chant devait être la louange du Cid, elle n'était pas encore née.
La France, toute germanique sous ses deux premières races, s'était nationalisée sous sa troisième. Le système féodal de Hugues Opel avait succédé à l'empire unitaire de Charlemagnc. La langue que devait écrire Corneille et parler Bossuet, mélang« de celtique, de teuton, de latin et d'arabe, s'était définitivement séparée en deux Idiomes, el fixée aux deux côtés de la Loire. Mais, comme les productions du sol, elle avait éprouvé l'influence bienfaisante et active du soleil méridional. Si bien que la langue des Troubadours était déjà arrivée à sa perfection, lorsque celle des Trouvères, en retard comme les fruits de leur terre du nord, avait encore besoin de cinq siècles pour parvenir à sa maturité. Aussi la poésie jouait-elle un grand rôle au sud de la Loire, l'as une bains, pas un amour, pas une l>aix, pas une guerre, pas une soumission, pas une révolte,
qui ne fût chantée en vers. Bourgeois ou soldat, vilain ou baron, noble ou roi, tout le monde parlait ou écrivait cette douce langue; et l'un de ceux qui lui prêtaient ses plus tendres et ses plus mâles accens, était ce Bertrand de Born, le donneur de mauvais conseils, que Dante rencontra dans les fosses maudites, portant sa tête à la main, et qui lui parla avec cette tête (1).
La poésie provençale était donc arrivée à son apogée, lorsque Charles d'Anjou, à son retour d'Egypte, où il avait accompagné son frère Louis IX, s'empara, avec l'aide d'Alphonse, comte de Toulouse et de Poitiers, d'Avignon, d'Arles et de Marseille. Celte conquête réunit au royaume de France toutes les provinces de l'ancienne Gaule situées ù la droite et à la gauche du Rhône. La vieille civilisation romaine, ravivée au ixe siècle par la conquête des Arabes, fut frappée au cœur, car elle se trouvait réunie à la barbarie septentrionale qui devait l'étouffer dans ses bras de fer. Cet homme, que, dans leur orgueil, les Provençaux avaient l'habitude d'appeler le roi de Paris, à son tour, dans son mépris, les nomma ses sujets de la langue d'Oc, pour les distinguer des anciens Français d'outre-Loire, qui parlaient la langue d'Oui. Dès lors, l'idiome poétique du midi s'éteignit en Languedoc, en Poitou, en Limousin, en Auvergne et en Provence, et la dernière tentative qui fut faite pour lui rendre la vie est l'institution des Jeux Floraux, établie à Toulouse' en t323.
Avec elles périrent toutes les œuvres produites depuis le Xe jusqu'au xiii<= siècle, et le champ qu'avaient moissonné Arnault et Bertrand de Born resta en friche jusqu'au moment où Clément Marot et Ronsard y répandirent à pleines mains la semence de la poésie moderne.
L'Allemagne, dont l'influence politique s'étendait sur l'Europe, presqu'à l'égal de l'influence religieuse de Rome, toute préoccupée de ces grands débats, laissait sa littérature se modeler insoucieusement sur celle des peuples environnans. Chez elle, toute la vitalité artistique s'était réfugiée dans ces cathédrales merveilleuses qui datent du xi« et du xne siècle. Le monastère de Bonn, l'église d Andernach, et la cathédrale de Cologne s'élevaient en même temps que le Dôme de Sienne, le Campo-Santo de Pise, et le Dôme de Saiute-Marie-des-Fleurs. Le commencement du xm° siècle avait bien vu naître les Niebelungen, et mourir Albert-le- Grand. Mais les poèmes de chevalerie les plus à la mode étaient imités du provençal ou du français, et les Minnesingers étaient les élèves plutôt que les rivaux des Trouvères et des Troubadours. Frédéric lui-même, ce poêle impérial, renonçant quoique lîls de l'Allemagne ù formuler sa pensée dans sa langue maternelle, avait adopté la langue italienne, comme plus douce el plus pure, et prenait rang avec Pierre d'Aile Vigne, son secrétaire, au nombre des poètes les plus gracieux du xme siècle.
Quant à l'Italie, nous avons assisté plus haut à sa genèse politique; nous avons vu ses villes se détacher les unes après les autres de l'empire; nous savons ù quelle occasion les deux partis Guelfes et Gibelins avaient tiré l'épêe dans les rues de Florence. Enfin, nous avons dit comment, Guelfe par naissance, Dante devint Gibelin par proscription el poète par vengeance.
Aussi, lorsqu'il eut arrêté dans son esprit l'œuvre de sa haine, son premier soin fut-il, en regardant autour de lui, do chercher dans quel idiome il la formulerait pour la rendre éternelle. Il comprit que le latin était une langue morte comme la société qui lui avait donné naissance; le provençal, une langue mourante qui ne survivrait pas à la nationalité du midi ; et le français, une langue naissante et bégayée a peine, qui avait besoin de plusieurs siècles en core pour arriver à sa maturité ; tandis que l'italien, bâtard, vivace et populaire, né de la civilisation et allaité par la barbarie, n'ava I besoin que d être reconnu par un roi pour porter un jour la couronne. Dès lors son choix fut arrêté,
(i) Bappl cb'l on Berlram dcl Bornlo, quelll
Cho cliedi al de glovanl i ma confortl.
lof. Cant, xxviii.
et, s'éloignant des traces de son maître Brunello Lalini, qui avait' écrit son Tirs ..r en lalin il se mil, architecte sublime, à tailler lui-même les pierres dont il voulait bâlir le mûin:meni giganiesqua auquel il força le ciel et la terre de meure la main (l).
C'est qu'eflVciivement la Divine Comédie embrasse tout ; c'est le résumé des sciences découvertes et le rêve des choses inconnues. Lorsque la terré manque aux pieds de l'homme, les ailes du potte l'enlèvent au ciel; et l'on ne saii, en lisant ce merveilleux poème, qu'admirer le plus, ou de ce que l'esprit sait ou de ce que l'imagination devine.
Dante est le moyen-tige fait poëie, comme Grégoire VII était le moyen-agè fait pape, comme saint Louis était le moyen-âge fait roi. Tout est en lui : croyances superstitieuses, poésie Ihéolpgiqup, républicanisme féodal. On ne peut comprendre l'Italie littéraire du xnie siècle sans Dante, comme on ne peut comprendre la France du xixe sans Napoléon. La Divine Comédie est, comme la Colonne, l'œuvre nécessaire de son époque.
Dante mourut à Ravenne, le \A septembre 1521, à l'âge deSti ans. Guido de Poiela, qui lui avait offert un asile, le fit ensevelir dans l'église des Frères-Mineurs, en grande pompe et en habit de poète. Ses ossemens y restèrent jusqu'en 1481, époque à laquelle Bernard Bcnibo, podestat de Ravenne pour la république de Venise, lui fit élever un mausolée d'après les dessins de Pierre Lomhardo. A la voûte de la coupole sont quatre médaillons, représentant Virgile son guide, Brunetto Lalini son maître, Cangrande son protecteur, et Guido Cavalcante son ami.
Dante était de moyenne stature et bien pris dans ses membres ; il avait le visage long, les yeux larges et perçans, le nez aquilin, les mâchoires fortes, la lèvre inférieure avancée et plus grosse que l'autre, la peau brune, et la barbe et les cheveux crépus; il marchait ordinairement grave et doux, vêtu d'habits simples, parlant rarement, et attendant presque toujours qu'on l'interrogeât pour répondre. Alors sa réponse était juste et concise, car il prenait le temps de la peser avec sagesse. Sans avoir une élocution facile, il devenait éloquent dans les grandes circonstances. A mesure qu'il vieillissait, il se félicitait d'être solitaire et éloigné du monde. L'habitude de la contemplation lui fit contracter un maintien austère, quoiqu'il fût toujours homme de premier mouvement et d'excellent cœur. Il en donna la preuve lorsque, pour sauver un enfant qui était tombé dans un de ces petits puits où l'on plongeait les nouveaux-nés, il brisa le baptistère de Saint-Jean, se souciant peu qu'on l'accusât d'impiété.
Dante avait eu, a l'âge de neuf ans, un de res amours qui élendeni leur enchantement sur toute la vie. Beatrix de Folio Poriinari , en qui, chaque fois qu'il la revoyait, il trouvai! une beauté nouvelle (2), passa un soir devant cet enfant au cœur de poêle, qui conserva son image et qui l'immortalisa lorsqu'il lut devenu homme. ,\ l'âge de 20 ans, ange prêléeïi la terre alla reprendre au ciel ses ailes et son auréole, et Dame la retrouva à la porte du paradis, où ne pouvait l'accompagner Virgile.
Florence, injuste pour le vivant, fut pieuse envers le mort, et tenta de ravoir les restes de celui qu'elle avait proscrit. Dès t."'tf), elle lui décrète un monumeni public. ErH429, elle renouvelteses insian< e près des magistrats de Kavenne; enfin, en 1519, elle a Iresse une di mande à Léon X, et parmi les signatures des pétitionnaires, on lit cette apostille:
• Moi , Mil in l-Ange , si ulpteiir , je supplie Votre Sainteté, pour la nu me i ause, m ol rant de faire au divin poète.
f|) Nous ne voulons pas dire cependant que Dante soit le premrer auteur qui ail ûc il en italien. Di\ volumes do i imes antiques [Hme an lia po i nous ' mentir i nou commentons
une telle erreur. Mais presque toutes ces «in one sont érollqucs, beaucoup du mots d'art, «te politique, de science et do guerre
' eut a la poé [i- iia 1s que Dauto
trouva, façonna au rhytliuie cl la rimo.
{2) |o i i la vidl tante voue
Cii'U non trovasbl In Ici nuova hcllozza.
une sculpture convenable et dans un lieu honorable de celle ville. »
Léon X refusa; c'eût cependant été une belle chose que le lomlienn de l'auteur de la Divine Comédie, par le peintre du Jugement dernier.
Le seul monument que posséda Florence jusqu'au moment où le décret, rendu en 1396, fut exécuté de nos jours dans l'église de Sainte-Croix, aux frais d'une société, par le statuaire Etienne Ricci, fut donc le portrait de Dante, devant lequel nous venons de repasser toute la vie du grand poêle, et « qui fut, dit un manuscrit de Bartolomeo Ceffoni, exécuté â fresque par un auteur inconnu, sur la demande d'un certain maître Antoine, frère de Saint-François, lequel expliquait la Divine Comédie dans celte église, afin que celte effigie de l'illustre exilé rappelât sans cesse à ses concitoyens que les ossemens de l'auteur de la Divine Comédie reposaient sur une t?rre étrangère.
Il existe encore à Florence des deseendans de Dante. Quelques jours après la visite que j'avais fait au portrait de leur ancêtre, on me présenta à eux : je les trouvai bien descendus.
A côté de ce grand souvenir littéraire, le Dôme conserve un terrible souvenir politique. Ce fut dans le chœur, à l'endroit même qui est entouré d'une balustrade de marbre, que s'accomplit la conspiration des Pazzi, et que Julien de Médicis fut assassiné.
Jetons un regard en arrière, afin de faire connaître à nos lecteurs les causes de la haine que les Pazzi avaient vouée uiix Médicis; ils verront ainsi, après le soin que nous avons eu de leur faire connaître l'état politique de Florence, ce qu'il y avait d'égoïstique ou de désintéressé dans cette grande machination.
En 1291, le peuple, lassé des dissensions obstinées de la noblesse, de son refus éternel de se soumettre aux tribunaux démocratiques, et des violences journalières par lesquelles elle entravait le gouvernement populaire, avait rendu une ordonnance sous le nom d' ' Ordinamenli délia Giuslizia. Celte ordonnance excluait du priorat trente-sept familles des plus nobles et des plus considérables de Florence, et cela sans qu'il leur fût jamais permis, disait l'ordonnance, de reconquérir les droits de cité, soit en se faisant enregistrer dans un corps de métier, soit même en exerçant réellement une profession. De plus, la seigneurie fut autorisée à ajouter de nouveaux noms à ces trente-sept noms, chaque fois qu'elle croirait s'apercevoir que quelque nouvelle famille, disait encore l'ordonnance, en marchant sur les traces de la noblesse, méritait d'être punie comme elle. Les membres des trente-sept familles proscrites lurent dé-ignés sous le nom de magnats, titre qui, d'honorable qu'il avait été jusqu'alors, devint un titre infamant.
Cette proscription avait duré 143 années, lorsque Cosme l'Ancien, dont nous trouverons à son tour l'histoire écrite sur les murs du palais Ri cardi, de proscrit étant devenu proscripteur, et ayant a son tour, en 143t, chassé de Florence Renaud des Albizzi et la noblesse populaire qui gouvernait avec lui, résolut de renforcer son parti de quelques? une-; des familles exclues du gouvernement, en permettant à plusieurs d'entre elles de rentrer dans le droit commun,
et de prendre, c,o le rayaient hit autrefois leurs aïeux,
une part active aux affaires publiques. Plusieurs familles acceplèrenl ce rappel en revenant les bras ouverts à la pa- Irie, sans songer quel motif personnel les y ramenait : la famille des Pazzi fui de ce nombre. Elle fit plus : oubliant qu'elle était de noblesse d'épée, elle adopta franchement sa position nouvelle, ci ouvrit dans le beau palais qui aujourd'hui poric encore son nom, une maison de banque qui devint bientôt une des plus considérai les et des plus considérées de l'Italie; si bien que les Pa/zi, déjà supérieurs aux Médicis comme gentilshommes, devinrent encore leurs rivaux eoinme marchands. Il résutla de cette position reconquise que, cinq ans après, André de Pazzi, chef de la mai; son, siégea au milieu de la seiginurie, dont ses ancêtres avaient été exclus pendant un sic le ei demi.
André eut trois (Ils : un de ces trois fils épousa la petite-
fille du vieux Cosme, et devint le beau-frère de Laurent et de Julien. Tant que le sage vieillard avait vécu, il avait maintenu l'égalité entre ses enfans, traitant son gendre comme s'il eût élé son fils ; car, voyant combien proniplement cette famille des Tazzi élail devenue puissante et riche, il avait voulu non-seulement s'en faire une alliée, mais encore une amie. En effet, la famille s'élait accrue en hommes aussi bien qu'en richesses; car les deux frères qui s'étaient mariés avaient eu, l'un cinq fils et l'autre trois. Elle grandissait donc de toutes façons, lorsque, contrairement à la politique de son pérc, Laurent de Médicis pensa qu'il était de son intérêt de s'opposer a un plus grand accroissement de richesse et de puissance. Or, une occasion de suivre cette nouvelle politique se présenta bientôt. Jean de Pazzi ayant épousé une des plus riches héritières de Florence, fille de Jean Borromée, Laurent, à la mort de celui ci, fil rendre une loi par laquelle les neveux mâles étaient préférés même aux tilles, et celle loi, non-seulement contre toutes les habitudes, mais encore contre toute justice, ayant été appliquée rétroactivement à la femme de Jean de Pazzi, elle perdit l'héritage de son père qui passa ainsi à des cousins éloignés.
Ce ne fut pas la seule exclusion dont Laurent de Médicis. pour signaler son nai-sant pouvoir, rendit les Pazzi victimes. Ils étaient dans la famille neuf hommes, ayant l'âge et les qualités requises pour exercer la magistrature, et cependant, à l'exception de Jacob, celui des fils d'André qui ne s'élait jamais marié, et qui avait été gonfalonnier en 1-169, c'est-à-dire du temps de Pierre le Goutteux , et de Jean , beau-frère de Laurent et de Julien, qui avait, en 1472, siégé parmi les prieurs, tous les autres avaient élé écartés de la seigneurie. Un tel abus de pouvoir de la part d'hommes que la république n'avait nullement reconnus pour maîtres, blessa tellement François de Pazzi qu'il s'expatria volontairement, et s'en alla prendre a Rome la direction d'un de ses principaux comptoirs. Là, il devint banquier du pape Sixte IV et de Jérôme Riario, que les uns appelaient son ne veu, et les autres son fils. Or, Sixte IV et Jérôme Riario étaient les deux plus gi amis ennemis que les Médicis eussent par toute l'Italie. Le résultat de ces trois haines réunies fut une conjuration dans le genre de celle sous laquelle, deux ans auparavant, c'est-à-dire en 1476, avait succombé Galéas Sforza dans le Dôme de Milan.
Une fois décidé à tout trancher par le fer, François Pazzi et Jérôme Riario se mirent ù l'affût des complices qu'ils pourraient recruter. Un des premiers fut François Sal.viali, archevêque de Pise, auquel, par inimitié pour sa famille, les Médicis n'avaient pas voulu laisser prendre possession de son archevêché. Vint ensuite Charles deMontone, Dis du fameux condottiere Braccio, qui était sur le point de s'emparer de Sienne, lorsque les Médicis l'en cm péchèrent ; Jean- Baplisle de Montesecco, chef des sbires au service du pape; le vieux Jacob de Pazzi, le même qui avait élé autrefois gonfalonnier; deux autres Salviati, l'un cousin, et l'autre frère de l'archevêque; Nanoléon Francesi et Bernard Bandini,amis et compagnons de plaisir des jeunes Pazzi; enfin Etienne Bagnoni, prêtre et maître de langue latine, professeur d'une tille naturelle de Jacob Pazzi; et enfin Antoine Maflei, pn lie de Volterra et scribe apostolique. Un seul Razzi, René, neveu de Jacob et (Ils de Pierre, refusa obstinément d'entrer dans le complot, et se relira à la campagne alin qu'on ne pùl pas même l'accuser de complicité.
Tout était donc arrêté, cl la seule difficulté qui s'opposât à la réussite de la conjuration était de réunir, i niés de leurs amis, et dans un endroit public, Laurent ci Julien Le pape espéra faire naître cette occasion, en nommant cardinal Raphaël [Mario, neveu du comte Jérôme, lequel était Agé de 18 ans à peine et étudiait à Pise.
En effet, une pareille nomination devait être l'occasion de fêtes extraordinaires, attendu qu'ennemis au fond du coeur de Sixte IV, les Médicis gardaient osiensjblemenl envers lui ton ie-. les apparences d'une bponeel respectueuse amitié. Jacob des Pazzi invita donc le nouveau cardinal à venir dîner chez lui à Florence, et H porta sur la liste de ses convives Laurent et Julien. L'assassinat devait avoir Mou a la fin du
dîner, et sur un signe de Jacob; mais Laurent vint seul. Julien, retenu par une intrigue d'amour, chargea son frère de l'excuser : il fallut donc remettre à un autre jour l'exécution du complot. Ce jour, ou le crut bientôt arrivé ; car Laurent, ne voulant pas demeurer en reste de magnificence avec Jacob, invita à son tour le cardinal à venir à Fiesole, et avec lui tous ceux qui avaient assisté au repas donné par Jacob. Mais cette fois encore Julien manqua, il souffrait d'un mal de jambe; force fut donc de remettre encore l'exécution du complot à un autre jour.
Ce jour fut enfin fixé au 26 avril 1478 selon Machiavel. Pendant la matinée de ce jour, qui était jour de fêta, le cardinal Riario devait entendre la messe dans le Dôme de Sainle-Marie-des-Fleurs, et comme il avait fait prévenir Laurent et Julien de cette solennité, il était probable que ceux-ci ne pourraient pas se dispenser d'y assister. On prévint tous les conjurés de celle nouvelle disposition, et l'on distribua à chacun le rôle qu'il devait jouer dans cette sanglante tragédie.
François Pazzi et Bernard Bandini étaient les plus acharnés contre les Médicis, et comme ils étaient en même temps les plus forls et les plus adroits, ils réclamèrent pour eux Julien, attendu que e bruit courait que, timide de cœur et faible de corps, Julien portait habituellement une cuirasse sous son habit, ce qui rendait plus difficile et par conséquent plus dangereux un assassinat sur lui que sur un autre. D'un autre côté, le chef des sbires pontificaux, Jean- Baptiste de Montesecco, avait déjà reçu et accepté la commission de tuer Laurent dans les deux repas auxquels il avait assisté, et où l'absence de son frère l'avait sauvé. On ne doutait point, comme celait un homme de résolution, qu'il ne se se montrât celle fois d'aussi bonne volonté que les autres ; mais, au grand élonnement de tous, lorsqu'il eutappris que l'assassinat devait s'accomplir dans une église, il refusa, disant qu'il était prêt à un meurtre, mais non à un sacrilège, et que, pour rien au monde, il ne commettrait ce sacriléffe si on ne lui montrait, d'avance un bref d'absolution signé du pape. Malheureusement on avait négligé de se munir de cette pièce importante, que Sixte IV n'était certainement pas homme à refuser. On n'avait pas le temps de la faire venir, de sorte que, quelques instances que l'on fit à Monlesecco, on ne put vaincre ses scrupules. Alors on remit le soin de frapper I auient à Antoine de VoUerra et à Etienne Bageoni, qui, en leur qualité de prêtres, dit Antonio Galli, l'un des dix ou douze historiens de cet événement, avaient un respect moins grand j.our les Unir sacres. Le moment oii ils devaient frapper était celui e>ù l'officiant élèverait l'hostie.
Mais ce n'était pas le ionique de frapper les deux frères, il fallait encore s'emparer de la seigneurie, et forcer les magistrats d'approuver le meurtre aus-itôl que le meurtre serait exécuié. Ce soin fut remisa l'archevêque Salviati : il se rendit au palais avec Jacques Kraccioli et une trentaine de conjures inférieurs, il en laissa vingt à la première entrée, lesquels, mêlés au peuple qui allait et venait, devaient rester là inaperçus jusqu'au moment où, à un signal donné, ils s'empareraient de l'entrée; puis, familier avec tous les corriilois du palais, il en conduisit dix autres à la chancellerie, en leur recommandant de tirer la porte derrière eux, et de ne sortir que lorsqu'ils entendraient ou le bruit des armes ou un cri convenu, après quoi il revint trouver la première irpupe se réservant, le moment venu, d'arrêter luimême le gonfalonnier César Pelrncei.
Cependant l'office divin était déjà commencé, et cette fois comme les autres, la vengeance paraissait sur le point d'échapper encore aux conjurés, car Laurent seul était venu. Alors François de Pazzi et Bernard Baudini se décidèrent à aller chercher Julien, puisque Julien ne venait pas.
Ils se rendirenlen conséquence chez lui, et le trouvèrent avec sa maîtresse, il prétexta la souffrance que lui causait sa Jambe; mais les deux envoyés lui dirent qu'il était impossible qu'il n'assi lâl point a la messe, lui assurant que son refus sciait lenti à offense par le cardinal- Julien, malregards supplians de la femme qui se trouvait chez lui, se décida donc, à UX jeunes gens; mais pris
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
au dépourvu, soit confiance, soit qu'il ne voulût point les faire attendre, il n'endossa point sa cuirasse, se contentant de ceindre une espèce de couteau de chasse qu'il avait l'habitude de porter ; encore, au bout de quelques pas, comme le bout du fourreau battait sur sa jambe malade, il le remit à un de ses domestiques, qui le reporta à la maison. François de Pazzi lui passa alors le bras autour du corps, en riant et comme on fait parfois entre amis, et il s'aperçut que Julien n'avait plus sa cuirasse. Ainsi le pauvre jeune homme se livrait à ses assassins sans armes offensives ni défensives.
Les trois jeunes gens entrèrent dans l'église par la porte qui s'ouvre sur la rue Dei Servi, au moment où le prêtre disait l'évangile. Julien alla s'agenouiller près de son frère. Antoine de Volterra et Etienne Magnoni étaient déjà à leur poste; François et Bernard se mirent au leur. Un seul coup d'oeil échangé entre les assassins leur indiqua qu'ils étaient prêts.
La messe continua : la foule qui remplissait l'église donnait un prétexte aux meurtriers pour serrer de plus près Laurent et Julien. D'ailleurs ceux-ci étaient sans défiance, et se croyaient aussi en sûreté, au moins, au pied de l'autel, qu'ils l'étaient dans leur villa de Careggi. Le prêtre leva l'hostie.
En même temps on entendit un cri terrible : Julien, frappé d'un coup de poignard à la poitrine par Bernard Bandini, se redressait sous la douleur et allait tomber tout sanglant à quelques pas, au milieu de la foule épouvantée, poursuivi par ses deux assassins, dont l'un, François Pazzi, se jeta sur lui avec tant de fureur et le frappa de coups si redoublés, qu'il se blessa lui-même, et s'enfonça son propre poignard dans la cuisse. Mais cet accident, qu'au premier abord sans doute il ne crut pas si grave qu'il était, ne tit que redoubler sa colère, et il frappait encore que déjà depuis longtemps Julien n'était plus qu'un cadavre.
Quant à Laurent, il avait été plus heureux que sou frère : au moment deYélévalion, sentant qu'on lui appuyait une main sur l'épaule, il s'était retourné et avait vu briller la lame d'un poignard dans la main d'Antoine de Volterra. Par un mouvement instinctif, il s'était alors jeté de côté, de sorte que le fer qui devait lui traverser la gorge ne lit que luieffleurerlecou.il se releva aussitôt, et d'un seul mouvement, tirant son épée de la main droite, et enveloppant son bras gauche de son manteau, il se mil en défense, en appelant à son secours ses deux écuyers. A la voix de leur maître, André et Laurent Cavalcanti s'élancèrent l'épée a la main, elles deux piètres, voyant que l'affaire devenait plus sérieuse, et qu'il s'agissait maintenant non plus d'assassiner, mais de comballre, jetèrent leurs armes et se mirent à fuir.
Au bruit que faisait Laurent en se défendant, Bernard Bandini, qui était occupé a Julien, leva la tête et vit qu'une de ses victimes allait lui échapper: il quitta donc le mort pour le vivant, et s'élança vers l'autel. Mais il rencontra sur sa route François Nori, qui lui barrait le chemin. Une courte lutte s'engagea, et François Nori tomba blessé a mort. Mais si vite renversé qu'eût été l'obstacle, il avait suffi, comme nous l'avons vu, à Laurent, pour se débarrasser desc. deux ennemis. Bernard se trouva donc seul contre trois. Il appela François, François accourut; mais aux premiers pas qu'il lit, Il s'aperçut a sa faiblesse qu'il était plus grièvement blessé qu'il ne le croyait, et en arrivant au chœur, se sentant prêt à tomber il s'appuya contre la balustrade. Politien, qui accompagnait Laurent, prolita <lc ce moment pour le. faire entrer avec quelques amis qui se tenaient ralliés autour de lui, dans la sacristie, et tandis que les deux Cavalcanti, secondés par les diacres qui frappaient avec leurs crosses d'argent comme avec des ma leijaien
Bernard et trois ou quatre conjurés qui étaient accourus à sa voix, il repoussa les portes de bronze, et les leri Laurent et sur lui. Aussitôt Antonio l'.idolfi, l'un des jeunes gens les plus alla béa à Laurent, suçait la blessure qu'il avaii reçu au cou, de peur que le fer du prêtre n'eût ( lé mpoisonné, et y niellait le premier appareil. Un instant encore
Bernard Bandini essaya d'enfoncer les portes ; m*is, voyan que ses efforts étaient inutiles il comprit que tout était perdu, prit François Pazzi par dessous le bras, et l'emmena aussi rapidement que celui- ci put marcher.
Il y avait eu dans l'église un moment de tumulte facile à comprendre ; l'officiant s'était enfui, en voilant de son étole le Dieu qu'on faisait témoin et presque complice de pareils crimes. Tous les assistans s'étaient précipités sur la place du Dôme, par les différentes portes de la cathédrale. Chacun fuyait donc, à l'exception de huit ou dix parlisans de Laurent, qui s'étaient réunis dans un coin, et qui, l'épée à la main, accourant bientôt à la porte de la sacristie, appelaient à grands cris Laurent, lui disant qu'ils répondaient de tout, et que, s'il voulait sortir, ils s'engageaient sur leur tête à le reconduire sain et sauf à la maison.
Mais Laurent n'avait point bâte de se rendre à cette invitation, il craignait que ce ne fût une ruse de ses ennemis pour le faire retomber dans le piège auquel il était échappé- Alors Sismondi délia Stuffa monta par l'es alier de l'orgue jusqu'à une fenêtre de laquelle, en plongeant, dans l'église, il vit le Dôme vide, à l'exception de la troupe d'amis qui attendait Laurent à la porte de la sacristie, et du corps de Julien, sur lequel était étendue une femme si pâle et si immobile que n'eussent été ses sanglots on eût pu la prendre pour un second cadavre.
Sismondi délia Stuffa descendit et dit à Laurent ce qu'il avait vu ; alors celui-ci reprit courage et sortit. Ses amis l'entourèrent aussitôt, et, comme ils le lui avaient promis, le reconduisirent sain et sauf à son palais de Via Larga.
Cependant, au moment du lever Dieu, les cloches avaient sonné comme d'habitude • c'était le signal attendu par ceux qui s'étaient chargés du palais. En conséquence, au premier tintement du bronze, l'archevêque Salviati entra dans la salle où était le gonfalonnier, donnant lour prétexte q"u'il avait quelque chose à communiquer de la part du pape.
Ce gonfalonnier, comme nous l'avons dit, était César Petrucci, c'est-à-dire le même qui, huit ans auparavant, étant podestat de Pialo, avait été enveloppé dans une conspiration pareille, par André Nardi. Cette première catastrophe, dont il avait failli être victime, avait laissé dans sa mémoire des traces si profondes que, depuis ce temps, il était sans cesse sur ses gardes. Aussi, quoique aucun bruit de la conjuration n'eût transpiré encore, et quoique aucune nouvelle n'en fût parvenue jusqu'à lui, à peine eut-il aperçu Salviati qui venait à lui avec une émotion visible, qu'au lieu de l'attendre, il s'élança *ers la porte où il trouva Jacques Bracciolini qui voulait lui barrer le passage ; mais César Petrucci était, malgré sa prudence, plein de courage et de force. Il saisit B'acciolini aux cheveux, le renversa, et, lui mettant le genou sur la poitrine, il appela ses sergtns qui accoururent. Cinq ou six conjurés qui accompagnaient Bracciolini vou'urent le secourir; mais les i^rgens étaient en force, trois des conjurés firent tués, deux turent jetés par les fenêtres, un seul se sauva en appelant au secours.
Alors «eux qui Uaient dans la «banccllerie comprirent que le moment était arrivé, et voulurent courir à l'aide de leurs camarades ; ma s la pirte, qu'ils avaient tirée sur eux, avait un secret qui, une fois fermé, l'empêchait de se rouvrir. Ils te trouvèrent donc prisonniers, et, par conséquent, dans l'impossibilité de secourir l'archevêque. Pendant ce ti mps, César Petrucci avait couru à la salle où les prieurs tenaient leur audience, et là, sans savoir pi écisémeni encore de quoi il s'agissait, il avait donné l'alarme. Les prieurs aussitôt s étaient réuni, à lui : César les encouragea. On résolut de se défendre, chacun s'arma de ce qu'il put; le vaillant gonfalonnier, en traversant la tuisine, prit une broche, et ayant fait entrer la seigneurie dans la tour, il se plaça devant la porte, qu'il défendu si bien que personne, n'y pénétra.
Cependant l'archevêque, grâce à son costume ecclésiastique, avait inversé la salle oii, près des cadavres de ses camara les, Bracciolini était prisonnier, et, d'un geste, il avait fait comprendre à son complice qu'il allait venir à son secours. En effet, à peine eut-il paru à la porte de la rue que
le reste des conjurés se rallia à lui ; mais, au moment où ils allaient remonter, ils virent déboucher, par la rue qui conduit au Dôme, une troupe de partisans des Médicis qui s'approchait en poussant le cri ordinaire de cette maison, qui était palle, palle. Salviali comprit qu'il ne s'agissait plus d'aller secourir Bracciolini, mais de se défendre soi-même.
En effet, la fortune avait changé de face, et le danger s'était retourné contre ceux qui l'avaient éveillé. Les deux pr.êtres avaient été poursuivis et mis en pièces par les Médicis. Bernard Bandini, après avoir vu Politien fermer entre Laurent et lui les portes de bronze de la sacristie, avait, comme nous l'avons dit, emmené François Pazzi hors de l'église; mais arrivé devant son palais, celui-ci s'était senti si faible qu'il n'avait pu aller plus loin, et que, tandis que Bernard gagnait au large, il s'était jeté sur son lit, et attendait les événemens avec autant de résignation qu'il avait montré de courage. Alors Jacob, malgré son grand âge, avait tenté de remplacer son neveu ; il était monté à cheval, et, à la tête d'une centaine d'hommes qu'il avait réunis dans sa maison, il parcourait les rues de la ville en criant : Liberté ! liberté ! Mais c'était un cri que déjà Florence ne comprenait plus. Une partie dps citoyens, qui ignorait encore ce qui s'était passé, sortaient sur leurs portes, et le regardaient en silence et avec étonnement; ceux qui connaissaient le crime grondaient sourdement en le menaçant du geste, et en cherchant une arme pour joindre l'effet ù la menace. Jacob vit ce que les conjurés voient toujours trop lard ; c'est que les maîtres ne viennent que lorsque les peuples veulent être esclaves. Il comprit alors qu'il n'avait pas une minute à perdre pour pourvoir à sa sûreté, et fit volte-face aveo sa troupe, gagna une des portes de la ville, et prit la route de la Romagne.
Laurent se retira chez lui, et, sous le prétexte qu'il pleurait son frère, il laissa faire ses amis.
Laurent avait raison ; il était dépopularisé pour le reste de sa vie, s'il s'était vengé comme on le vengeait.
Le jeune cardinal Hiavio, qui ignorait, non pas le complot, mais la mauièredont il devait s'accomplir, s'était mis à l'instant même sous la garde des prêtres qui l'emmenèrent dans une sacristie voisine de celle où s'était réfugié Laurent. L'archevêque Salviati, son frère, son cousin, et Jacques Bracciolini, arrêtes par César Pelrucci dans le palais même de la seigneurie, lurent pendus, les uns à la Ringhiera, les autres aux balcons des fenêtres. François Pazzi, retrouva sur sop lit tout épuisé du sang qu'il avait perdu, fut traîné au Palais-Vieux au milieu des malédictions et des coups de la populace qu'il regardait en haussant les épaules, le sourire du mépris sur les lèvres, et pendu ù la même fenêtre que Salviati, sans que les menaces, les coups ni le supplice aient pu lui arraclier une suie plainte. Jean-Baptiste de Montesecco, qui avait refusé de frapper Laurent dans une église, et qui probablement lui avait sauvé la vie en l'abandonnant aux poignards des deux prêtres, eut la tête trancliée. René des Pa/zi, qui s'était retiré a la campagne pour ne point être confondu avec les conjurés, ne put, par cette précaution, éviter sou sort; il fut pris et pendu comme ses parens. Le vieux Jacob des Pazzi, qui s'était sauvé avec sa troupe, avait été arrêté par les montagnards des Apennins qui, malgré une somme assez forte qu'il leur oirril, non point pour le laisser libre, mais pour le tuer, l'amenèrent vi vaut à Florence, où il fui pendu ù la même fenêtre que René. Enfin, comme deux ans s'étaient écoulés depuis celte ca tastrophe, on vit, un malin, un cadavre accroché aux fenêtres du bargello; c'était celui de Bernard Bandini qui s'éiait réfugié à Conslanlinople, el que le sultan Mahomet II avait envoyé prisonnier à Laurent en signe de son désir de conserver la paix avec la Magnifique république.
Le chœur qui enferme l'espace où ut joué ce grand drame fut exécuté depuis par ordre de Cosme Ier ; il est orné de quatre- vlnut-hui' ligures en bas relief, de. Baccio Bandlnelll et de fon élève Jean dell'Opera. Le grand autel est du même maître, a l'exception du crucifix en bois sculpté, qui est de Benoît de Majano, et d'une pièce en marbre représentant Jo» sept) d'Aiimathie soutenant le Christ, et qui est le dernier oeuv. comp. — vin.
morceau de marbre qu'ait touché le ciseau de Michel-Ange. Michel-Ange le destinait au tombeau qu'il voulait se préparer à Sainte-Marie-Majeure ; mais les chanoines du Dôme eurent, si on peut le dire, la piété sacrilège de détourner ce bloc inachevé de sa destination tumulaire, et s'en emparèrent pour leur cathédrale.
Au-dessus du chœur s'élève, à une hauteur de 275 pieds, la fameuse coupole de Brunelleschi ; elle resta nue et sans ornement, belle de sa beauté, et grande de sa seule grandeur, jusqu'en 1572, époque où Vasari obtint de Cosme U* l'autorisation de la couvrir de peinture. Le jour anniversaire de la naissance du grand-duc, il monta sur son échafaud. et donna le premier coup de pinceau à cet immense et médiocre ouvrage, qu'il laissa inachevé en mourant; l'œuvre fut continué par Frédéric Zuccheri.
Deux gloires artistiques font en outre pendant aux deux gloires militaires de Jean Hawkwood et de Pierre Farnèse: ce sont les tombeaux de Brunelleschi et du Giotto. L'épilaphe du premier est de Mazzuppini, et celle du second de Politien. La meilleure des deux au reste, est fort médiocre, en comparaison d'une statue de l'un ou d'un tableau de l'autre.
En sortant deSainte-Marie-des-Fleurs par la grande porte du milieu, on se trouve juste en fare d'une autre porte. C'est celle du baptistère de Saint-Jean ; c'est la fameuse porte de bronze de Ghiberti. Michel-Ange avait toujours peur que Dieu enlevât ce chef-d'œuvre à Florence, pour en faire la porte du ciel.
Le baptistère de Saint-Jean, église primitive de la ville, donl Danle parle si souvent et avec tant d'amour, est une bâtisse du sixième sircle, et qui ne remonte à rien moins qu'à cette belle reine Théodolinde, qui commandait alors à loute cette riche contrée qui s'étendait du pied des Alpes au duché de Rome. C'éait le temps où les ruines éparses du monde qui venait de finir offraient de splendides matériaux au monde qui commençait. Les architectes lombards prirdit à pleines mains colonnes, cliapit aux, bas-reliefs, et jusqu'à une pierre porlant une inscription romaine en l'honneur d'Aurélius Vérus, puis ils en firent un temple qu'ils consacrèrent au baptême du Christ.
Le baptistère demeura ainsi rude et fruste, et dans toute sa nudité barbare, jusqu'au onzième siècle; c'était la grande époque des mosaïstes. Partis de Conslanlinople, ils parcouraient le monde, appliquant leurs longues et maigres ligures du Christ, de la Vierge et des saints sur des fonds d'or. Apollonius fut appelé à Florence, et on lui livra la voûte. Les peintures commencées par lui furent continuées par André Tali, son élève, el achevées par Jacques da Turrita, Taddeo.Gaddi, Alexis Baldovinotti et Dominique Guirlandajo. Bientôt, lorsqu'on vit l'intérieur si beau et si resplendissant, on pensa ù l'extérieur, et on chargea Arnolfo di Lapo de le revêtir de marbre. Ces améliorations avaient porté leurs fruits : les offrandes devenaient dignes du temple. On pensa qu'il fallait des portes de bronze pour enfermer tant de richesses, el, en 1330, on chargea André de Pisc d'exécuter celle du midi, qui regarde le Biijalto. L'œuvre fut achevée en 1330, el produisit une telle sensation, que la seigneurie de Florence sortit solennellement de son palais pour aller la visiter, accompagnée des ambassadeurs de Naples et de Sicile. L'arliste, qui était de Pise, ainsi que l'indique son nom, reçut en outre les honneurs de la cittadinanza.
Restaient deux autres portes à exécuter; le travail merveilleux du premier ouvrier rendait difficile le choix du second ; on résolut de les mettre au concours. Chaque concurrent adopté par la commission devait recevoir de la Magnifique république une somme suffisante pour vivre un an, et. au bout de celle année, présenter son esquisse. Brunelleschi, Donalello, Lorenzo de li .rloluccio, Jacopo délia Quercia de Sienne, Nicol.is d'Arez/o, son élève, François de Valdambrine et Simon de Colle, appelé Simon des Bronzes, à cause de son habileté à mouler celle matière, se présentèrent et furent reçus sans diflicultés.
(I y avait alors à Uiinini un jeune homme qui faisait son tour d'Italie, comme on fait chez nous son tour de France ;
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
il allait rie Venise à Rome, mais il avait été arrêté au passage par le seigneur Malalesta. Celait un de ces tyrans artistes du moyen âge qui prenaient tant à cœur l'intérêt de l'art : aussi, comme je l'ai dit, avait-il arrêté ce jeune homme, et lui faisait-il faire force belles fresques. Dans les intervalles de son travail, le jeune homme, qui était en outre orfèvre rt sculpteur, s'amusait, pour se distraire, à mouler des petites figures en glaise et en cire, que le seigneur Malatesta donnait à ses beaux enfans, qui devaient être un jour des tyrans comme lui.
Un matin, il trouva son commensal tout préoccupé; Malatesla lui demanda ce qu'il avait. Le jpune homme lui répondit qu'il venait de recevoir une lettre de son beau-père qui lui annonçait que la porte principale du baptistère de Pise était mise au concours, et qui l'iHvitait à venir concourir, honneur si grand, qu'au fond du cœur il s'en trouvait fort indigne. Malalesta encouragea fort le jeune homme a partir pour Florence; puis, comme il comprit que le pauvre artiste était à sec d'argent, il lui donna une bourse pleine d'or pour l'aider à faire son voyage. C'était, comme on le voit, un excellent homme que cet excécrable tyran Malalesta.
Le jeune homme se mit en route pour Florence, à la fois plein d'espérances et de crainte. Le cœur lui battit fort, lorsque de loin il aperçut les tours et les clochers de sa ville natale; enfin, il lit un effort sur lui-même, et, avant même d'embrasser ni sa femme ni son père, il s'en alla frapper à la porte de ce fameux conseil dont toule sa vie allait dépendre.
Les juges lui demandèrent son nom et ce qu'il avait fait. Le jeune homme répondit qu'il se nommait Lorenzo Ghiberli ; quant à la seconde question, il était moins facile d'y réponpondre, car il n'avait guère fait encore que. les charmâmes figures de cire et de glaise avec lesquelles jouaient les jolis enfans du tyran Malalesta.
Aussi le pauvre Ghiberli eut-il grande peine de désarmer la sévérité de ses juges, et d jà il était près de retourner à Rimini, lorsque, sur la demande de Brunelleschi, ami de son beau-père, et de Donalello, son ami à lui, il fut reçu, mais plutôt ù litre d'encouragement qu'à litre de concurrence sérieuse. N'importe, il était reçu, celait tout ce qu'il lui fallait ; il empocha sa somme, prit son programme et se mit a la besogne.
L'année s'écoula, chacun travaillant de son mieux ; puis, au jour dit, chacun présenta son esquisse. Il y avait trentequatre juges, tous peintres, sculpteurs ou orfèvres du premier rang.
Le prix se partagea de prime-abord entre trois des concurrens. Ces trois lauréats étaient Brunelleschi, Lorenzo de Rartoluccio et Donatello. On avait bien trouvé l'esquisse de Ghiberli fort belle ; mais il élait si jeune, que, soit crainle de ble-ser les maîtres qui avaient concouru avec lui, soit toute autre raison, on n'avait point osé lui donner le prix. Mais alors il arriva une chose merveilleuse : c'est que Brunelleschi, Barloluccio et Donatello, sYtant retirés dans un coin pour délibérer, revinrent, après un instant de délibération, et dirent aux consuls qu'il leur semblait qu'on avait fait une chose «outre la justice en leur décernant le prix, et qu'ils croyaient, en leur âme et conscience, que celui qui l'avait véritablement gagné élait Lorenzo Ghiberli.
On conçoit qu'une pareille démarche rangea facilement les juges de son côté; et, une (ois par hasard, le prix fui accorde a celui qui l'avait mérité II est vrai que le concours, fldè e !i la mission originelle de tout concours, l'avait donné d'abord a celui qui ne le méritait pas.
L'ouvrage dura quarante ans, dit Vasari, c'est-à-dire un an de moins que n'avait vécu Masaccio, un an de plus (pie ne devait vivre Raphaël. Lorenzo, qui lavait commencé plein de jeunesse et de forte, l'acheva vieux el courbé. Son portrait est celui de ce vieillard chauve qui, lorsque la porte est fermée, se trouve dans l'ornement du milieu; loute une vie d'artiste s'était écoulée en sueurs, et élait tombée goutte a goutie sur ce bronze!...
ml a l'autre porte, qui fut donnée a Ghiberli en récompense de la première, ce ne fui plus qu'un Jeu pour lui,
car il n'avait qu'à imiter André de Pise, qu'on avait regardé jusqu'alors comme inimitable.
C'est en sortant du Baptistère par celle porte du milieu, où sont attachées les chaînes du port de Pise, — malheureuses chaînes que se sont partagées tour n tour les Génois et les Florentins, — que l'on découvre, dans toule sa majestueuse hardiesse, le Campanile de Giollo. Ce merveilleux mQiiument, solide comme une tour et découpé comme une dentelle, si léger, si beau, si brillant, que Politien l'a chanté on vers latins, que Charles V disait qu'on le devrait meitre sous verre pour ne le montrer que les jours de grande fête, et qu'on dit encore aujourd'hui à Florence : Beau comme le Campanile, pour indiquer loute chose si splenJide qu'il lui manque un terme de comparaison.
Giotto avait ménagé des niches qui furent remplies par Donatello. Six statues sont de ce maître; l'une d'elles, celle qui représente le frère Barduccio Cherichini, plus connu sous le nom de del'o Zuccone, à cause de sa calviiie, est un chef-d'œinre de naturel et de modelé. Du point où on l'examine, c'est la perfection grecque réunie au sentiment chrétien ; aussi l'on raconte que lorsque Donatello accompagna sa statue bien-aimée de son atelier au Campanile, confiant dans son génie, et croyant que le Dieu des chrétiens lui devait le même miracle que Jupiter avait fait pour Pvgmalion, il ne cessa, tout le long de la route, de lui répéter à demivoix : — Farellal favellal — Parle, mais parle donc!
La statue resta muctie, mais l'admiration des peuples et la voix de la postérité ont parle pour elle.
LE PALAIS RICCÀRDÎ.
Nous allions quitter cette magnifique place du Dôme pour nous faire conduire a celle du Grand-Duc, lorsquen jetant un regard dans la Via Martelli, nous aperçûmes, à l'extrémité de cette rue, l'angle d'un si beau palais, que nous nous écartâmes un moment de notre plan chronologique, pour nous acheminer droit à cet édifice. A mesure que nous avancions, nous le voyions se développer à la fois dans toute son élégance et dans toule sa majesté. C'était le magnifique palais l'iecardi,qui fait le coin de la Via Larga et de la Via dei Calderei.
Le palais P.iccnrdi fut bâti par Cosme l'Ancien, celui-là que la patrie commença par chasser deux fois, et linit enlin par appeler son père.
Cosme vint a une de ces époques heureuses où tout dans une nation tend à s'épanouir a la fois, et où l'homme de génie a toule facilité pour être grand. En ell'et, l'ère brillante de la république élait venue avec lui; les arts apparaissaient de tout côlés. Brunelleschi bâtissait ses églises, Donalello taillait ses sialues, Orcagna découpait ses portiques, Mazaccio couvrait les murs de ses fresques; enlin, la prospérité publique, marchant d'un pas égal avec, le progrès des ans, faisait de la Toscane, placée entre la Lombardie, les Etats de l'Eglise, et la république vénitienne, le pays non-seulement le plus puissant, mais encore le plus heureux de l'Italie.
Cosme élait né avec, des richesses immenses qu'il avait presque doublées, et, sans être plus qu'un citoyen, il avait acquis une influence étrange. Placé en dehors du gouvernement, il ne l'attaquait point, mais aussi ne le flânait pas. Le gouvernement suivait-Il une bonne voie, il était sur de sa louange; s'écartait-il dp droll chemin, il n'échappait point ii son blâme; cl celle louange ou ce blâme de Cosme i'Apclen liaient d'une importance suprême, car sa gravité, ses richesses el ses cliens donnaient à Cosme le rang d'un homme public. Ce n'était point encore le chef du gouverne-
mont, mais c'était déjà plus que cela peut-être : c'était son censeur.
Aussi l'on comprend quel orage devait secrètement s'amasser contre un pareil homme. Cosme le voyait poindre et l'entendait gronder; mais, tout entier aux grands travaux qui cachaient ses grands projets, il ne tout nail pas même la tête du côté de cet orage naissant, et faisait achever la i liapelle Saint-Laurent, bâtir l'église du couvent des dominicains de Saint-Marc, élever le monastère de San-Frediano, et jeter enfin les fondemensde ce beau palais de Via Larga, appelé aujourd'hui palais Riccardi. Seulement, lorsque ses ennemis le menaçaient trop ouvertement, comme le temps de la lutte n'était pas encore venu pour lui, il quittait Florence pour s'en aller dans le Rugello, berceau de sa race, bâtir les couvens del Bosco et de Saint-François, rrniraitsous le prétexte de donner un coup d'œil à sa chapelle du noviciat des pères de Saint-Croix et du Couveni-des-Anges des Camaldules, puis il sortait de nouveau pour aller presser les travaux de ses villas de Carteggi. de Caffaggio, de Fiesole etde Tribbio, ou fondait à Jérusalem un hôpital pour les pauvres pèlerins Cela fait, il revenait voir où en étaient les affaires de !a république, et son palais de Via Larga
Et toutes ces constructions immenses sortaient à la fois de terre, occupant tout un monde de manœuvres, d'ouvriers et d'architectes : et cinq cent niilleécus y passaient, c'est-àdire sept ou huit millions de notre monnaie actuelle, sans que le fastueux citoyen parût le moins du monde appauvri de celle éternelle et royale dépense.
C'est qu'en eflet Cosme était plus riche que bien des rois de l'époque, son père Giovanni lui ayant laissé à peu près quatre millions en argent et huit ou dix en papier, et lui, par le change, ayant plus que quintuplé cette somme. Il avait dans les différentes places de l'Europe, tant en son propre nom qu'au nom de ses agens, seize maisons de banque en activité. A Florence, tout le monde lui devait, car sa bourse était ouverte à tout le monde, et celte générosité était si bien, aux yeux de quelques-uns, l'effet d'un calcul, qu'on assurait qui] avait l'habitude de conseiller la guerre, pour forcer les citoyens ruinés de recourir à lui. Aussi avait-il fait, pour animer la guerre de Lucques, de tels elToris, que Varehi dit de lui, qu'avec ses vertus visibles et ses vices secrets, il arriva à se faire chef et presque prince d'une république déjà plus esclave que libre.
Mais la lutte fut longue; Cosme, chassé de Florence, en sortit en proscrit, et y rentra en triomphateur.
Cosme adopta dès lors cette politique que nous avons vu Laurent, son peliifils, suivre plus lard ; il se remit i\ son commerce, à ses agios el à ses monumens, laissant à ses partisans, alors au pouvoir. le soin de sa vengeance. Les proscriptions furert si longues, les supplices furent si nombreux, qu'un de ses plus intimes et de ses plus fidèles crut devoir aller le trouver cour lui dire qu'il dépeuplait la ville. Cosme leva les veux d'un calcul de change qu'il faisait, posa la main sur l'épaule du messager de clémence, le regarda fixement, el avec, un imperceptible sourire • — J'aime mieux la dépeupler que de la perdre, lui dit-il. Et l'inflexible arithméticien se remit à ses chilTres.
Ce fut ainsi qu'il vieillit, riche, puissant, honoré, mais frappé, dans l'intérieur de sa famille par la main de Dieu. Il avait eu dë'sa femme plusieurs enfans, dont un seul lui survécut. Aussi, ca-sé et imputent, se taisant porter dans les immenses salles de son immense palais, afin d'itt sculptures, dorures et fresques, il secouait tristement la tête et disait : — Jlélasl hélas ! voilà une bien grande maison pour une si petile famille!
En effet, il laissa pour tout héritier de son nom, de ses biens ei de sa puissance, Pierre de Médicis, qui, placé entre Cosme le Père de là patrie et Laurei t le Magnifique, obtint pour tout surnom celui de Pierre le Goutieux.
Refuge des savans grecs (liasses de Constantinople, berceau de la renaissance des arts pendant le xtv« el \v" siècle, siège aujourd'hui des séances de l'académie de la Crus ca, le palais Riccardi fut ni habité par Pierre
le Goutteux et par Laurent le Magnifique, qui s'j relira après
la conspiration des Pazzi, comme son aïeul s'y était retiré après son exil. Laurent légua le palais, avec son immense collection de pier.es précieuses, de camées antiques, d'armes splendides et de manuscrits originaux à son fils Pierre, qui mérita, non pas le litre de Pierre le Goutteux, mais le titre de Pierre l'Insensé.
Ce fut celui-là qui ouvrit les portes de Florence à Charles VIII, qui lui livra les clefs de Sarzane, de Pieira-Santa, de Pise, de Libra-Fatta etde Livourne,et qui s'engagea à lui faire payer par la république, à litre de subside, la somme de deux cent mille florins.
Il lui offrit en outre, en son priais de Via Larga, une hospitalité que le roi de France était tout disposé à prendre, quand bien même on ne la lui aurait pas offerte.
En effet, comme chacun sait, Charles VIII entra à Florence en vainqueur et non en allié, monlé sur son cheval de bataille, la lance au poing el la visière baissée : il traversa ainsi toute la ville depuis la porte San-Friano jusqu'au palais de Pierre, que la seigneurie avait dès la veille chassé de Florence, lui et les siens.
Ce fut au palaisRiccardi qu'eut lieu la discussion du (raité passé entre Charles VIII el Pierre, au nom de la république, traité que la république ne voulait pas reconnaître. Les choses allèrent loin, et l'on fut sur le point de recourir aux armes, car les députés ayant élé introduits dans la grande salle, en présence de < harlcs VIII, qui les reçut assis et couvert, le secrétaire royal, qui était debout auprès du trône, commença de lire article par article les conditions de ce traité, el comme chaque article nouveau amenait une discussion nouvelle, Charles VIII impatienté s'écria : — lien sera cependant ainsi, ou je ferai sonner mes trompettes. — Eh bien 1 répondit Pierre Caj poni, secrétaire de la république, en arrachant le papier des mains du lecteur, et en le menant en pièces; eh bien ! sire, faites sonner vos trompettes, nous ferons sonner nos cloches.
Cette réponse sauva Florence. Le roi de France crut que la république était aussi forte qu'elle était lïère ; Pierre Capponi s'étail déjà élancé hors de l'appartement, Charles le fit appeler, et présenta des conditions nouvelles qui furent acceptes.
Onze jours après, le roi quitta Florence pour marcher sur Naples, laissant dévaster par ses soldats trésor, galeries, collections et bibliothèques.
Le palais Riccardi resta vide pendant dix-huit ans que dura l'exil des Médicis; enfin, au bout de ce temps, ils rentrèrent ramenés par les Espagnols, et, maigre ce puissant secours, ils rentrèrent, dit la capitulation, non pas comme princes, mais comme simples citoyens.
Mais enlin le tronc gigantesque avait poussé de si puissans rameaux que sa sève commençait à tarir, et que l'arbre dépérissait de plus en plus. En effet, Laurent II, mort et enseveli dans son tombeau sculpté par Michel-Ange, il ne restait plus du s u n . de Cosme l'Ancien qui' trois bâtards; Hippolyie, bâtard de Jules !I, qui lut cardinal ; Jules, bâtard de Julien l'Ancien assassiné par les Pazïi, et qui fui pape sous le nom de Clément \II; enfin Alexandre, bâtard de Julien II ou de Clément VII, on ne sait pas bien, el qui fut duc de Toscane. Comme ils demi tirèrent tous trois un instant à Florence, logeant sur la même place, on appela par raillerie rc[W place des T rois-Mulets.
Auiant au teste la race des Médicis de la branche aînée avait d'abord élé en honneur à Florence à son commencement, auiant elle était venue en exécration et tombée en mépris un's cette époque. Aussi les Florentins n'attendàient-ils qu'une occasion pour chasser Alexandre et Hippolyle de Florence; niais leur oncle Clément VII, placé sur le Irône pontifical, leur offrait un appui trop puissant pour que les derniers débris du pat li républicain osassent rien entreprendre contre eux.
t e sac de Rome par les soldais du connétable de Pourbon, et Pcmpi :'i pape au château Saint-Ange, vinrent offrir aux Florentins l'occasion qu ils attendaient. Ils la saisirent a l'instant même, cl cour la troisième fois ii la routo de l'exil. Clément VU, qui
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
était homme de ressources, se lira d'affaire en vendant sept chapeaux de cardinaux, avec lesquels il paya une partie de 5a rançon, et en en mettant cinq autres en gage pour répondre au reste. Alors comme, moyennant ces garanties, on \ui laissait un peu plus de liberté, il en profita pour se sauver de Rome, sous l'habit d'un valet, et gagna Orviette. Les Florentins se croyaient donc bien tranquilles sur l'avenir en voyant Charles-Quint vainqueur et le pape fugitif.
Malheureusement, Charles-Quint avait été élu empereur en «519, et il avait besoin d'être couronné. Or, l'intérêt rapprocha ceux que l'intérêt avait séparés. Clément VII s'engagea à couronner Charles-Quint, et Charles-Quint s'engagea à prendre Florence et à en faire la dot de sa fille naturelle, Marguerite d'Autriche, que l'on fiança à Alexandre
Les deux promesses furent religieusement tenues : Charles- Quint fut couronné à Bologne, car, dans la tendresse toute nouvelle qu'il portait au pape, il ne voulait pas voir les ravages que ses troupes avaient faits dans la cité sainte; et après un siège terrible, où Florence fut défendue par Michel-Ange et livrée par Malalesta, le ôt juillet 1551, Alexandre fit son entrée solennelle dans la future capitale de son duché.
Alexandre avait à peu près tous les vices de son époque, et très-peu des vertus de sa race. Fils d'une Mauresque, il en avait hérité les passions ardentes. Constant dans sa haine, inconsiant dans son amour, il essaya de faire assassiner Pierre Slrozzi, et fit empoisonner le cardinal Hippolyte son cousin, <i qui, au dire de Varchi, était un beau et agréable jeune homme, doué d'un esprit heureux, affable du cœur, généreux de la main, libéral et grand comme Léon X, et qui donna d'une seule fois quatre mille ducats de rente à François-Marie Molza, noble Modénois, versé dans l'étude de la grande et bonne littérature, et dans celle des trois belles langues, qui étaient, ù celte époque, le grec, le latin et le toscan. »
Aussi y eut-il, pendant ses six ans de règne, force conspirations ronire lui.
Philippe Sirozzi déposa une somme immense entre les B)»ius d'un frère dominicain de Naples, qui avait, disait-on, liiic grande influence sur Charles-Quint, pour qu'il obtint de Cuarles-Quint qu'il rendit la liberté à sa patrie. Jean-Baptiste Cibo, archevêque de Marseille, essaya de profiter de ses amours avec la sœur de son frère, qui. séparée de son mari, habitait le palais des Pazzi, pour le faire tuer un jour qu'il viendrait la voir dans ce palais; et comme il savait qu'Alexandre portait ordinairement sous son habit un jaque de mailles, si merveilleusement fait qu'il était à l'épreu\e de l'épée et du poignard, il avait fait remplir de poudre un coffre sur lequel le duc avait l'habitude de s'asseoir lorsqu'il venait voir la marquise, et il devait y faire mettre le feu. Mais cette conspiration et toutes les autres qui la suivirent furent découvertes, à l'exception d'une seule. C'est qu'aussi dans celle-là il n'y avait qu'un conjuré, qui, a lui seul, devait tout accomplir. Ce conjuré était Laurent de Médicis, l'aîné de celte branche cadette, qui s'écarta du tronc paternel avec Laurent, frère puiué de Cosnie le Père de la patrie, et qui, dans sa marche ascendante, s'était, tout en côtoyant la branche aînée, séparée elle-même en deux rameaux.
Laurent était né à Florence, l'an \S\4, le 25 mars, de Pierre-François de Médicis, deux fois neveu de Laurent, frère de Cosme et de Marie Soderini, femme d'une sagesse exemplaire, et d'une prudence reconnue.
Laurent perdit son père de bonne heure, et comme il avait neuf ans a peine, sa première éducation se lit alors sous l'inspection de sa mère. Mais I enfant ayant une grande facilité a apprendre, cetle éducation fut faite très-rapidement, et il sortit (!<■ celle tutelle féminine pour entrer sous celle de de Philippe Stro/.zi : là son caractère étrange se développa. Celait un mélange de raillerie, d'inquiétude, de désir, de doute, d'impiété, d'humilité et de hauteur, qui faisait que tant qu'il n'eut pas de motifs de dissimuler, srs véritables amis ne le virent jamais deux fois do suite sous la mémo face. Caressant tout le monde, n'estimant uersonne,
aimant tout ce qui était beau, sans distinction de sexe, c'était une de ces créatures hermaphrodites, comme la nature capricieuse en produit dans ses époques de dissolution. De temps en temps, de ce composé d'élémens hétérogènes jaillissait un vœu ardent d3 gloire et d'immorialilé, d'autant plus inattendu qu'il parlait d'un corps si frêle et si féminin qu'on ne l'appelait queLorenzino. Ses meilleurs amis ne l'avaient jamais vu ni rire ni pleurer, mais loujours railler et maudire. Alors son visage, plutôt gracieux que beau, car il était naturellement brun et mélancolique, prenait une expression si infernale, que, quelque rapide qu'elle fût, car elle ne passait jamais sur sa face que comme un éclair, les plus braves en étaient épouvantés. A quinze ans, il avait été étrangement aimé du pape Clément, qui l'avait fait venir à Rome, et qu'il avait eu plusieurs fois l'intention d'assassiner. Puis, à son retour à Florence, il s'était mis à courtiser le duc Alexandre avec laut d'adresse et d'humilité, qu'il était devenu non pas un de ses amis, mais peut-être son seul ami.
Il est vrai qu'avec Lorenzino pour familier, Alexandre pouvait se passer des autres. Lorenzo lui était bon à tout : c'était son bouffon, c'était son complaisant, c'était son valet, c'était son espion , c'élait son amant, c'était sa maîtresse. Il n'y avait que quand le duc Alexandre avait envie de s'exercer aux armes, que son compagnon élernel lui faisait faute, et se couchait sur quelque lit moelleux ou sur quelques coussins bien doux, en disant que toutes ces cuirasses étaient trop dures pour sa poitrine, et toutes ces dagues el ces épées trop lourdes pour sa main. — Alors, tandis qu'Alexandre s'escrimait avec les plus habiles spadassins de l'époque, lui, Lorenzino, jouait avec un petit couteau de femme, aigu et effilé, el dont il essayait la pointe en perçant des florins d'or, et en disant que c'était là son épée à lui, et qu'il n'en voulait jamais porter d'autre. — Si bien qu'en le voyant si mou, si humble et si lâche, on ne l'appelait plus même Lorenzino, mais Lorenzaccio.
Aussi, de son côté, le duc Alexandre avait-il une grande confiance en lui ; et la preuve la plus certaine qu'il lui en donnait, c'est qu'il était l'entremetteur de toutes ses intrigues amoureuses. Que! que fût le désir du duc Alexandre, soit que ce désir montât au plus haut, soit qu'il descendit au plus bas, soit qu'il poursuivit une beauté profane, soit qu'il pénétrât dans quelque saint monastère, soit qu'il eut pour but l'amour de quelque épouse adultère ou de quelque chaste jeune fille, Lorenzo entreprenait tout. — Lorenzo menait tout à bien. — Aussi Lorenzo était-il le plus puissant et le plus délesté à Florence, après le duc.
De son côté, Lorenzo avait un homme qui lui était aussi dévoué que lui-même paraissait l'être au duc Alexandre. Cet homme était tout bonnement un certain Michel del Tovallaccino, un sbire, un assassin qu'il avait fait gracier pour un meurtre, que ses camarades de prison avaient baptisé du nom de Scoronconcolo, nom qui lui était resté, à cause de sa bizarrerie même. Des lors cet homme était entré à son service et faisait partie de sa maison, Ini témoignait une reconnaissance extrême, et cela à tel point qu'une fois Lorenzo s'étant plaint devant lui de l'ennui que lui donnait un certain intrigant, Scoronconcolo avait répondu : — Maître, dites-moi seulement quel est le nom de cet homme, et je vous promets que demain il ne vous gênera plus. — Et comme Lorenzo s'en plaignait encore un aulre jour ; — Mais dites-moi donc qui il eslï demanda le sbire. Fut-ce quelque favori du duc, je le tuerai. — Enfin, comme une troisième lois Lorenzo revenait encore à se plaindre, du même homme : — Son noml son nom! s'était écrié Scoronconcolo; car je le poignarderai, fût-ce le Christ I — Cependant, pour celte luis, Lorenzo ne lui dit rien encore. — Le temps n'était pas venu.
Un malin le duc fit dire à Lorenzo de le venir voir plus lot que de coutume. Lorenzo accourut : il trouva le duc encore couché La veille, il avait vu une 1res jolie femme, celle de Léonard Ginori, et la voulait avoir. C'était pour cela qu'il faisait appeler Lorenzo ; et il avait d'autant plus compté sur lui, que celle dont il avait envie était la lante môme de
Lorcnzo. Lorenzo écouta la proposition avec la même tranquillité que s'il se fût agi dune étrangère, et répondit à Alexandre, comme il avait coutume de lui répondre, qu avec de Tardent toutes choses étaient faciles. Alexandre répliqua qu'il savait bien où était son trésor, et qu'il n'avait qu a prendre ce dont il avait besoin ; puis Alexandre passa dans une autre chambre. Lorcnzo sortit, mais en sortant il mit sous son manteau, sans être vu du duc, ce fameux jaque de mailles qui faisait la sûreté d'Alexandre, et le jeta en sortant dans le puits de Seggio Capovano.
Le lendemain, le duc demanda à Lorenzo ou il en était de sa mission ; mais Lorenzo lui répondit qu'ayant affaire celte fois a une femme honnête, la chose pourrait bien traîner en quelque longueur; puis il ajouta en riant qu il navait qu'a prendre patience avec ses nonnes. En effet, le duc Alexandre avait un couvent, dont il avait séduit d'abord l anbesse et ensuite les religieuses, et dont il s'était fait un se rail. Alexandre se plaignit aussi ce jour-là d'avoir perçu sa cuirasse, non pas tant qu'il crût en avoir besoin, mais parce qu'elle s'était si bien assouplie, à ses mouvemens qu.U en était arrivé, tant il avait l'habitude, à ne la plus sentir. Lorenzo lui donna le conseil d'en commander une autre; mais le duc répondit que l'ouvrier qui l'avait faite n'était plus à Florence, et qu'aucun autre n'était assez habile pour le rem-
Quelques semaines se passèrent ainsi, le duc demandant toujours à Lorenzo où il en était près de la signora Ginori, et Lorenzo le payant toujours de belles paroles, si bien qu il était arrivé à l'amener, par ce retard même, à un desir immodéré de posséder celle qui résistait ainsi.
Enfin, un matin, c'était le 6 janvier 1536 (vieux style), Lorenzo lit dire au sbire de venir déjeuner avec lui, ainsi que, dans ses jours de bonne humeur, il avait déjà fait plusieurs fois. Puis, lorsqu'ils furent attablés et qu'ils eurent amicalement vidé deux ou trois bouteilles :
— Or ça, dit Lorenzo, revenons à cet ennemi dont je tai parlé; car maintenant que je te connais, je. suis certain que tu ne me manqueras pas davantage dans le danger que je ne te manquerais moi-même. Tu m'as offert de le trapper, eh bien ! le moment est venu, et je te conduirai ce soir en un endroit où nous pourrons faire la chose a coup sûr. Es-tu toujours dans la même résolution ?
Le sbire renouvela ses promesses en les accompagnant de ces sermens impies dont se servent en l'occasion ces sortes de gens.
Le soir, en soupant avec le duc et plusieurs autres personnes, Lorenzo, avant comme d'habitude pris sa place près d'Alexandre, se pencha à son oreille et lui dit qu'il avait enfin, à force de belles promesses, disposé sa tante à le recevoir, mais à la condition expresse qu'il viendrait seul et dans la chambre de Lorenzo, voulant bien avoir cette faiblesse pour lui, mais voulant néanmoins garder toutes les apparences de la vertu. Lorcnzo ajouta qu'il était important que personne ne le vît ni entrer ni sortir , cette condescendance de la part de sa tante étant a la condition du plus grand secret. Alexandre était si joyeux qu'il promit ce qu'on voulut. Alors Lorenzo se leva pour aller, disait-il, tout préparer • puis sur la porte il se retourna une dernière fois, et Alexandre lui fit signe de la tête qu'il pouvait compter sur lui.
En effet, aussitôt le souper fini, le duc se leva et passa dans sa chambre ; là, il mil bas l'habit qu'il portail et s'enveloppa d'une longue robe de salin fourrée de zibeline. Alors, demandant ses gants à son valet de chambre :
— Mettrai je, dit-il, mes gants de guerre ou mes gants d'amour i' Car il avait en effet sur la même table des gants de mailles et des gants parfumés ; et comme avant de lui présenter les uns ou les autres, le valet attendait sa réponse :
— Donne moi, lui dit-il, mes gants d'amour. Elle valet lui présenta ses gants parfumés.
Alors, il sortit du palais Médlcis avec quatre personnes Seulement, le capitaine Giusliniano de Sesena, un de ses conlUlensqui portail comme lui le nom d'Alexandre, el deux autres de ses gardes, dont l'un se nommait Giorno, et l'au-
tre le Hongrois ; et lorsqu'il fut sur la place Paint-Marc, où il était allé pour détourner tout soupçon du vérilable but de sa sonie, il congédia Giusliniano el Giorno, disant qu'il voulait être seul, et ne gardant avec lui que le Hongrois, il prit le chemin de la maison de Lorenzo. Arrivé au palais Sostigni, qui était presque en face de celui de Lorenzo, il ordonna au Hongrois de demeurer là et de l'y atiendre jusqu'au jour; et quelque chose qu'il vît ou qu'il entendit, quelles que fussent les personnes qui entrassent ou qui sortissent, de ne parler ni bouger sous peine de sa colère. Au jour, si le duc n'était point sorti, le Hongrois pouvait retourner au palais. Mais lui, qui était familier avec ces sortes d'aventures, se garda bien d'attendre le jour, el dès qu'il vit le duc entrer dans la maison de Lorenzo, qu'il savait être son ami, il s'en revint au palais, se jeta selon son habitude sur un matelas qu'on lui étendait chaque soir dans la chambre du duc, et s'y endormit.
Pendant ce temps le duc était monté dans la ebambre de Lorenzo, où brûlait un bon feu et où l'attendait le maître de la maison Alors il détacha son épée et alla s'asseoir sur le lit. Aussitôt Lorenzo prit l'épée, et roulant autour d'elle le ceinturon qu'il passa deux fois dans la garde, afin que le duc ne la pût tirer du fourreau, il la posa au chevet du lit, en disant au duc de prendre patience et qu'il allait lui amener celle qu'il attendait. A ces mots, il sortit, tira la porte après lui, et comme la porte était de celles qui se ferment avec un ressort, le duc sans s'en douter se trouva prisonnier.
Lorenzo avait donné rendez-vous à Scoronroncolo a I angle de la rue et Scoronconcolo, fidèle à la consigne, était à son poste. Alors Lorenzo, tout joyeux, alla à lui, et lui frappant sur l'épaule :
— Fière, lui dit-il, l'heure est venue. Je tiens enferme dans ma chambre cet ennemi dont je t'ai parlé; es-tu toujours dans l'intention de m'en défaire?
— Marchons ! fut la seule réponse du sbire ; et tous deux rentrèrent dans la maison. Arrivé à moitié de l'escalier, Lorenzo s'arrêta :
— Ne fais pas attention, dit il en se retournant vers Scoronconcolo, si cet homme est l'ami du duc, et ne m'abandonne pas.
— Soyez tranquille, dit le sbire.
Sur le palier, Lorenzo s'arrêta de nouveau :
— Quel qu'il soit, entends-tu bien? ajouta-t-il en ^adressant une dernière fois à son acolyte.
— Quel qu'il soit, répondit avec impatience Scoronconcolo, fût- ce le duc lui-même.
— Bien, bien, murmura l.orenzo en tirant son épée et en la mettant nue sous son manteau ; et il ouvrit la porte doucement, et entra suivi du sbire. Alexandre était couché su» le lit, le visage tourné vers le mur, et probablement à moi. lié assoupi, car il ne se retourna point au bruit; si bien que Lorenzo s'av3nça lout proche de lui, et, tout en lui disant : — Seigneur, dormez-vous? lui donna un si terrible coup d'épée, que la pointe, qui lui entra d'un côté au-dessous de l'épaule, lui sortit de l'autre au dessous du sein, lui traversant le diaphragme, et, par conséquent, lui faisant une blessure mortelle.
Mais, quoique frappé mortellement, le duc Alexandre, qui était puissamment fort, s'élança, d'un seul bond, au milieu de la chambre, et allait gagner la porte restée ouverte, lorsque Scoronconcolo, d'un coup du taillant de son epee, lui ouvrit la tempe, cl lui abattit presque entièrement la joue gauche. Le duc s'arrêta chancelant, et Lorenzo, profitant de ce moment, le saisit à bras le corps, le repoussa sur le lit, et le renversa en arrière, en pesant sur lui de tout le poids de son corps. En ce moment, Alexandre, qui, comme une bel,' fauve prise au piége, n'avait encore rien dit, poussa un cri en appelant à l'aide. Aussitôt Lorenzo lui mit la main gauche sur la bouche si violemment, que le pouce et une partie de l'index v entrèrent. Alors, par un mouvement msliuctif Alexandre serra les dents avec tant de force, que les os qu'il brojall craquèrent, et que ce fut Lorenzo, à son tour, qui vaincu par la douleur, se renversa en arrière en jetant
ŒUVKES COMPLETES'D'ALEXANDRIÏ DUMAS.
un cri terrible. Aussitôt, quoique perdant son sans Par ('f"llx blessures, quoique le vomissant par la bouche, Alexandre se rua sur son adversaire, et le pliant sous lui comme un roseau, il e-saya de l'étouffer avec, ses deux mains. Murs il y eut un instant terrible; car' le sbire voulait en vain venir au secours de son maître : les deux lutteurs se tenaient tellement enlacés, qu'il ne pouvait frapper l'un sans risquer de frapper l'autre. Il donna bien quelques coups de pointe à travers les jambes de Lorenzo, mais il n'avait rien fait autre chose que percer la robe et la fourrure du due, sans autrement atteindre son corps. Tout à coup il souvint qu'il avait sur lui un couteau. Alors il jeta sa grande épée, qui lui devenait inutile et, saisissant le duc dans ses bras, il se mêla à ce groupe informe qui luttait au milieu de la demi-lumière que .ïeiait dans la chambre le feu de la cheminée, cherchant un endroit où frapper Enfin, il trouva la gorge d'Alexandre, y enfonça la lame de son couteau de toute sa longueur; et, comme il Vit que le duc ne tombait pas encore., il la tourna et retourna tellement, qu'à force de chicoler, dit l'historien Varchi, il lui coupa l'artère et lui sépara presque la tête des épaules. Le duc tomba en poussant un dernier rilemeut. Scoronconcolo et Lorenzo, qui étaient tombés avec lui, se relevèrent et firent chacun un pas en arrière; puis, s'élaul regardés l'un l'autre, effrayés eux-mêmes du sang qui couvrait leurs habits, et de la pâleur qui couwait leur visage :
— Je crois qu'il est enfin mort, dit le sbire.
Et, comme Lorenzo secouait la tête en signe de doute, il alla ramasser son épée, et revint en piquer lentement le duc, qui ne fil aucun mouvement ; ce n'é ait plus qu'un cadavre.
Ils le prirent, l'un par les pieds, l'autre par les épaules, et, tout souillé de sang, ils le mirent sur le lit, et jetèrent sur lui la couverture; puis, comme il. était tout haletant de la lune, et prêt a se trouver mal de douleur, Lorenzo s'en alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur Via Larga, afin de respirer et de se remettre, et pour voir aussi, en même temps, si le bruit qu'ils avaient fait n'avait attiré personne. Ce bruit avait bien été entendu de quelques voisins, et surtout de madame Marie. Salviali, veuve de Jean des bandesnoires, et mère de Cosme, qui s'était étonnée de ce long et obstiné trépignement. Mais, comme, dans la prévision de ce qui venait d'arriver, Lorenzo, vingt fois, pour y accoutumer les voisins, avait fait un bruit pareil, en raccompagnant de cris et de malédictions, chacun crut reconnaître dans cette rumeur le train habituel que menait celui que les uns regardaient comme un insensé, et les auir-s comme un biche; de sorte que personne, à tout prendre, n'y avait fait attention, et que, dans la rue et dans les maisons attenantes, tout paraissait parfaitement tranquille.
Alors Lorenzo et Scoronconcolo, un peu remis, sortirent de la chambre qu'ils fermèrent, non-seulement au ressort, mais encore à la clef, et Lorenzo étant descendu chez son intendant Francesco Zefii, prit tout l'argent comptant qu'il avait pour le moment a la maison, ordonna ;> un de ses domestiques nommé Freccia de le suivre, cl sans autre suite que lesbireeilui. il s'en alla, grâce à une lii ence qu'il avait demandée d'avance dans la journée à l'évêque de Marzi, prendre des chevaux à ta poste, et, sans s'arrêter el (oui d'une haleine, il s'en alla jusqu'à Bologne, où seulement il s'arrêta pour panser sa ntain, donl les deux doigts étaient presque détachés, et qui cependant reprirent, mais en laissant une cicatrice éternelle. Puis, remontant à cheval, il gagna Venise, où il arriva dans la nuit du lundi. Aussitôt arrivé, il lit appeler Philippe Strozzl qui, exilé depuis quatre ou cinq ans, cette heure i \ enise. Alors, lui montrant la t lef de sa chambre : — Tenez, lui dit-il, vous voyez cette ciel elt bit ferme la porte d'une chambre où esl le cadavre du duc Alexandre, assassiné par moi. Philippe Strozzl ne voulait pas croire une pareille nouvelle , mais le meurtrier, llranl de a valise ses vêlemens toul ensanglantés, et lui montrant sa main mutilée : — 'l'eue/, lui dit-il, en voilà la pr< uve.
Alors Philippe Strozzl se Jeta .1 son cou eu l'appelant le Brutus île Florence, et en lui demandant la main de ses deux sœurs pour ses deux lils.
C'est dans une maison aflenante au palais Riecardi, que Laurent poignarda ainsi, a l'aide du spadassin Scoronconcolo, le duc. Alexandre, frère naturel de Catherine de Médl cis, premier duc de Florence el dernier descendant de Cosme, le l'ère de la patrie, car le pape Clément VII était mort en Vi'A et In cardinal llippolyte en 1533 ; et à l'occasion de cet assassinat on remarqua une chose étrange, qui était la sextuple combinaison du nombre six: Alexandre ayant été assassine en l'année ISSG, à l'âge de 26 ans, le 0 du mois de janvier, à 0 heures de la nuit, de 6 blessures, et après avoir régné G ans.
La maison dans laquelle il fut assassiné était située à l'endroit même où sont aujourd'hui les écuries.
Au reste, le proverbe évàngélique : « Qui frappe del'épée périra par l'épée, » fut appliqué a Lorenzo dans sa rigoureuse exactitude. Lorenzo, qui avait tué par le poignard, mourut par le poignard, à Venise, vers l'an 1537, sans que l'on lût bien certain de quelle main parlait le coup; seulement on se rappela que Cosme 1er, en montant sur le trône, avait juié de ne pas laisser lu meurire du duc Alexandre impuni.
Le meurtre d'Alexandre fut le dernier événement important qui se passa dans ce beau palais. Abandonné en 1540, par Cosme ler, lorsqu'il résolut d'habiter le Palais-Vieux, il fui vendu à la famille Riecardi, dont il a conservé le nom, quoiqu'il soit rentré, sous le règne de Ferdinand II, je crois, en la possession des Médicis.
Aujourd'hui la fameuse académie de la Crusca y tient ses séances : on y blute des adverbes et on y écosse des participes, comme dit noire lion el spirituel Charles Nodier,
C'est moitîs poétique, mais c'est plus moral!