L'ARNO
En sortant du palais Pitti, on entre dans la vieille ville par trois ponts au choix : le PonteVecchio, qui conduit a la place de la Seigneurie; le Ponte délia Trinita, qui conduit à la place du même nom, et le Ponle alla Caraja, qui conduit à la place de Sainte-Marie-Nouvelle.
A propos de ponts, comme je dois une réparation à l'Arno, le lecteur trouvera bon que je la lui fasse à cet endroit.
J'ai écrit je ne sais où que l'Arno était, après le Var, le plus grand fleuve sans eau que je connusse. Le Var n'a rien dit, peu habitué à se. trouver dans les rimes des poètes , peutêtre même s'est-il regardé comme honoré de la comparaison, mais il n'en a pas été de même de l'Arno. L'Arno, en se faisant aristocrate, est devenu susceptible. L'Arno s'est regardé comme insulté, je ne dirai pas dans son eau, mais dans son honneur. L'Arno a réclamé, non point par la voie des journaux comme il aurait fait en France : il n'y a heureusement pas de journaux dans la Toscane; mais par la voix de ses concitoyens.
Une des choses remarquables de l'Italie, c'est la nationalité. Je ne veux pas dire ici cette nationalité qui unit les hommes de ce grand lien politique, civil et religieux, qui fait les États puissans et les peuples forts , mais de cette nationalité restreinte, individuelle, égoïste, qui remonte au temps des petites républiques. Or il ne faut pas trop dire de mal de cette nationalité, si mal entendue qu'elle paraisse au premier abord : c'est à elle que l'Italie doit la moitié de ses monumens et les trois quarts de ses chefs-d'œuvre.
Mais aujourd'hui que dans l'Italie, comme dans tous les autres pays du monde, ou n'élève que peu de monumens, et l'on n'exécute que peu de chefs-d'œuvre, cette nationalité tourne ses dents et ses griffes contre ce qui vient de l'étranger. Tout au contraire de la France qui, en mère prodigue, l'ait bon marché du génie de ses enfans, déprécie tout ce qu'elle a, exalte tout ce qui lui manque, l'Italie est une arche sainte gardée par une armée d'antiquaires, de savans et de sonnétisles; ri quiconque louche à l'un de ses milles tabernacles est a l'instant même frappé de mort.
Un Qorentin serait venu à Paris, et aurait médit de la Seine, qu'il eut trouvé à l'instant même cent Parisiens pour la calomnier ; il n'en est pas ainsi à Florence. J'ai dit que l'Arno manquait d'eau, et Florence n'a pas été tranquille qu'on ne m'eût prouvé qu'il en regorgeait; il est vrai qu'on me l'a un peu prouvé à la manière dont le bailli prouve à Cadet- Roussel qu'il est un poisson. Mais qu'importe! connue Cadet-ROUSSel, j'ai fini par dire (pie j'étais dans mou loil , et Je crois qu'aujourd'hui la capitale de la Toscane m'a à peu prê i pardonné l'erreur dans laquelle J'étais tombé.
Au resie, j'avais élé entraîné dans cette hérésie par un
précédent authentique. Un de mes amis était passé en Toscane vers l'hiver de 1852. L'hiver de 1852 avait été fort pluvieux, comme chacun sait, et l'Arno s'en était ressenti. Mon ami avait eu sur la route de Livourne à Florence une foule de difficultés avec les vetturini, ce qui lui avait fait singulièrement regretter la facile locomotion du baleau à vapeur. En arrivant il l'hôtel de madame Ilumbert, il vit de ses fenêtres l'Arno qui coulait à plein bord; il appela le domestique de place.
— Peste I vous avez là un beau fleuve, mon ami, lui dit-il ; où va-l-il comme cela ?
— Excellence, il va à Pise. *
— Et de Pise?
— A. la mer.
— Et il est toujours aussi abondant P
— Toujours, excellence.
— Eté comme hiver?
— Elé comme hiver.
— Mais alors, pourquoi ne va-t-on pas à Pise en baleau à vapeur?
— Parce qu'il n'y en a pas, excellence.
— Pourquoi n'y en a-t-il pas? demanda mon ami.
— Heu ! fit le Florentin.
C'était une réponse qui pouvait s'interpYéler de plusieurs
manières, mais mon ami l'interpréta ainsi :
— Le seul pays véritablement civilisé, c'est la France. Or, le résultat de la civilisation, c'est le bateau à vapeur et le chemin de fer. La Toscane n'a. encore ni chemin de fer ni bateau à vapeur. C'est tout simple; mais le premier industriel qui établira un tracé de chemin de fer de Livourne à Florence, ou une ligne de bateaux à vapeur de Florence a Pise, fera sa fortune.
— Pourquoi ne serais-je pas cet industriel ? se demandat-il à lui-même.
— Je le serai, se répondit-il, parlant toujours à sa personne.
Or, cette résolution prise, il hésita un instant entre le chemin de fer et le bateau à vapeur.
Le chemin de fer nécessitait des concessions de terrain immenses, il y a près de vingt lieues de Florence à Livourne; c'était une affaire de soixante à soixante-dix mil. lions, et mon ami, qui d'artiste qu'il était, se faisait, à la vue de l'Arno, tout à coup spéculateur, comme certains cardinaux par inspiration se font papes, avait dans sa poche loin juste de quoi revenir en France.
Au contraire, le bateau à vapeur nécessitait à peine une mise de fonds d'un million à un million et demi. Or, qui est-ce qui, sur l'apparence d'une idée, ne trouve pas en France un million et demi?
Mon ami s'arrêta donc au bateau à vapeur.
Il adressa aussitôt une demande au gouvernement, afin de s'assurer s'il pourrait établir, quoiqu'il fût étranger, une entreprise gigantesque, qu'il avait conçue après de profondes méditations, et dont il devait résulter le plus grand bien pour toute la Toscane.
Il va sans dire que le pétitionnaire s'était bien gardé d'é. noncer quelle était cette entreprise, de peur qu'on ne lui volât son idée.
Le gouvernement répondit que toute industrie était libre dans les Élats du grand-duc; que, loin de gêner les entreprises particulières qui devaient concourir à la prospérité publique, le ministère les encourageait ; que le pétitionnaire pouvait donc, en toute sécurité, poser les bases de son entreprise quelle qu'elle fût.
Le pétitionnaire bondit de Joie : il retint sa place à la diligence de Livourne, sauta sur le premier bateau à vapeur venu ; deux jours après il était en France, trois jours après il élait à Paris.
C'était l'époque ou toutes les idées tournaient à l'industrie, il y avait des bureaux de spéculation en permanence : mon ami courut à un de ces bureaux.
Il tomba au milieu d'une société de capitalistes. Le moment était bien choisi : il y avait là cinq ou six millionnaires qui ne savaient que faire de leurs millions.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. —LA VILLA PALMIER!
Mon ami demanda à cire introduit, on s'informa de son nom; i! allait le dire, lorsqu'il se souvint que, son nom étant un nom artistique, ce nom pourrait bien lui former toutes les portes. Il rattrapa doue la première syllabe, qui était déjà sortie, et répondit d'une voix pleine de majesté :
— Annoncez un liomme qui a une idée.
Le domestique rendit l'annonce dans les termes textuels où elle avait été faile, et mon ami fut introduit à l'instant même dans le Sanctum sanctorum de la finance.
— Messieurs, dit-il, vos instans sont précieux, je serai donc bref. Je viens vous proposer d'établir des bateaux à vapeur sur l'Arno.
Il y eut un instant de silence, les capitalistes se regardèrent; puis l'un d'eux, répondant au nom de tous, demanda :
— D'abord qu'est-ce que l'Arno?
Mon ami laissa échapper un imperceptible sourire, et répondit :
— Messieurs, si je vous disais moi-même ce que c'est que l'Arno, comme je suis intéressé dans la question, peut-être ne me croiriez-vous pas. Je vous demanderai donc purement et simplement si vous possédez un dictionnaire de géographie et une carte de l'Italie?
— Non, répondit un de ces messieurs ; mais avec de l'argent on a tout ce qu'on désire, et l'on n'a qu'a prendre de l'argent et aller chercher chez le premier libraire venu ce que vous demandez.
— Envoyez donc, dit mon ami ; les deux objets demandés sont indispensables à la chose.
On expédia un garçon de bureau qui revint un inslant après avec le Dictionnaire de Vosgien et la carte de l'Italie de Cassini.
— Lisez vous-même l'article Ar:vo, dit mon ami au spéculateur qui se trouvait le plus proche de lui et qu'on lui avait indiqué comme le plus riche capitaliste de la société.
Le capitaliste prit le dictionnaire, le tourna et le retourna, puis il la passa à son voisin : il ne. savait pas lire.
Le voisin, qui avait reçu une éducation un peu plus forte, ce qui faisait qu'il était un peu moins riche, ouvrit le volume a la lettre A, page j'8, et au bas de la deuxième colonne lut ce qui suit :
« Ar\o, Arnus, grand fleuve d'Italie, dans la Toscane ; il prend sa source dans l'Apennin, passe à Florence et ù Pise, et se jette dans la nier un peu au-dessous. »
L'article était d'une rédaction assez médiocre comme langue, mais fort clair comme topographie.
— Arno, Arnus, grand fleuve d'Italie, dans la Toscane ; il prend sa source dans l'Apennin, passe à Florence et à P.se, et se jette dans la mer un peu au-dessous,— répétèrent en choeur les capitalistes.
— Ah, ah ! fit le spéculateur qui ne savait pas lire.
— Diable ! répondirent les autres.
— Arno, Arnus, grand fleuve d'Italie, dans la Toscane: il prend sa source dans l'Apennin, passe ,ï Florence et à Pise, et se jette dans la mer un peu au-dessous, —reprit ù son tour mon ami, appuyant sur chaque mot, pesant sur chaque syllabe.
— Nous entendons bien, nous entendons bien, dirent les capitalistes.
— Ce n'est pas le tout que d'entendre, messieurs, ajouta mon ami d'une voix qui s'était raffermie de toute la somme de confiance qu'il voyait que l'on commençait a lui accorder.
El il déploya sur une table la carte de Cassini, du même ;.< ste qu'aurait fail Napoléon lorsqu'il avait dit a Lucien : — Choisis parmi les royaumes de la terre! — Puis appuyant le bout du doigt vers le milieu de la Péninsule :
— Messieurs dit-Il, voici l'Arno.
El l'on vil une jolie petite ligne tortueuse qui, comme l'indiquait le dictionnaire, prenait sa source dans l'Apennin, el allait se Jeter dans la mer à la droite de Pise.
— Maintenant, ajoula-t-il, il n'est point que vous n'ayez entendu parler de Pise el de Florence, le.- deux villes les plus visitées de l'Italie.
— Vi il ce pas de ce côté-là, demanda le spéculateur qu ne savait pis lire, que monsieur Deniidufl a une manufac-
OBBV. COUP. — ix.
turc de soierie, et monsieur Larderelle une fabrique de borax?
— Justement, messieurs, justement, s'écria mon ami. Eh bien ! de Florence à Pise, et de à Pise Florence, on ne communique qu'à l'aide de voiturins et de diligences ; les voilurins prennent C francs par personne et les diligences 9 francs. Les voiturins mettent huit heures à parcourir le trajet, et les diligences douze. Nous élablissons deux bateaux à vapeur qui remoulent et qui descendent l'Arno chaque jour; nous prenons 5 francs au lieu de 6, nous faisons le trajet en cinq heures au lieu de douze: nous coulons les voiturins, nous anéantissons les diligences, et nous faisons notre forlune.
— Mais, dit un des capitalistes qui passait pour l'homme politique de la société parce qu'il était propriétaire d'une action au Constitutionnel, mais la Toscane est un pays qui n'a n: Charte politique ni Code civil ; c'est un pays de despotisme, où nous n'obtiendrons jamais un privilège pour une entreprise qui doit porter les lumières.
— Eh bien ! voilà ce qui vous trompe, dit mon ami. La Toscane a un Code, et, ce qui vaut quelquefois mieux q l'une Charte, un souverain qu'elle adore. De privilèges, i! n'y en a pas. Toute industrie est libre, et chacun peut y venir ion der tel élablissement commercial qu'il lui plaît.
— Oh ! oh ! oh ! fit l'actionnaire du Constitutionnel, vous ne nous ferez pas accroire de pareilles choses, jeune homme'
— Lisez, dit mon ami en déployant aux yeux de tous la lettre qu'il avait reçue du ministère.
La lettre passa de main en main, et s'arrêta à celle du capitaliste qui ne savait pas lire, lequel la replia proprement et la rendit à sou propriétaire avec un geste plein de courtoisie.
— Qu'en dites-vous, messieurs ? demanda mon ami.
— Eli bien ! nous disons, mon cher, que vous pourriez bien avoir raison. Faites vos calculs, nous ferons les noires, et revenez demain à la même heure.
Mon ami passa le resie de la journée et une partie de la nuit à mettre des chiff. es les uns au dessous des autres.
Le lendemain à l'heure convenue il se retrouva au rendezvous.
On compara ces calculs avec ceux des capitalistes ; il n'y avaitentreeux qu'une centaine de mille francs de différence, ce qui donna aux capitalistes une haute idée de la capacité de mon ami.
Séance lenante on arrêta les bases d'une sociéié au capital de 1,600,000 francs. Mon ami fut nommé gérant, avec 1-2,000 francs d'appointemens et un sixième dans les bénélic s.
Puis l'on décida que comme ij n'y avait en Toscane ni brevets ni privilèges, il fallait se garder d'ébruiter la spéculation, commander deux bateaux à vapeur à Marseille, [mis un beau jour arriver à Pise comme Napoléon élail arrivé au golfe Juan, c'est-à dire sans être attendu, et mettre aussitôt le projet à exécution.
La construction des bateaux prit six mois; ils coûtèrent Cinq cent mille francs chacun : restaient donc six cent mille francs pour l'installation ; c'était le double de ce qu'il fallait. Pour la première fois les dépenses étaient restée au-dessous du de\is.
On laissa à mon ami le choix du nom des baieaux ; 11 appela l'un le Dante, et l'autre le Corneille : c'était un appel à [a fraternité future des deux nations.
Les deux bâiimens entrèrent dans le port de Livournu après une navigation de trente heures ; c'était deux heures de plus seulement que ne mettent aujoud'hui pour le même trajel les bâiimens de l'État.
Tous les présages, comme on le voit, étaient favorables.
Mou ami prit sa place dans un voiturin el partit pour Florence, où il pensait qu'il aurait quelques démarches à faire avant de mettre son entreprise au courant.
En arrivant auprès de l'Ambrogiana, il se trouva près d'un immense ravin au fond duquel coulail un pelil liiei d'eau.
il demanda avec un sourire de pitié quel était ce mauvais torrent qui faisait tant d'embarras pour si peu de chose, et auquel il fallait pour une si petite rigole un si grand lit.
Ol*n\'IU:S COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.
Le voiturin, qui était Lucquois, et qui par conséquent n'avait aucun motif de lui cacher la vérité, lui répondit que c'était l'Arno.
Mon ami poussa un cri de (erreur, fit arrêter le berlingot, sauta à terre, et descendit tout courant vers le fleuve. Le voiturin, qui éla't payé, continua sa roule vers Casellino, où il trouva un voyageur qui, moyennant quatre pauli, prit la place vacante. C'était un marché d'or pour tous deux.
Pendant ce temps, le gérant de la société des bateaux a vapeur le Dante et le Corneftle était arrivé près du filet d'eau, qu'il sondait avec sa canee et qu'il mesurait de l'œil.
Dans sa plus grande profondeur il avait quinze pouces ; et dans sa plus grande largeur, dix-huit pieds.
Il remonta le fleuve pendant une lieue, et reconnut qu'il y avait des endroi ts où tout ce qu'il pouvait faire était de porter un bateau de carton.
Au bout d'une lieue il rencontra un paysan qui péchait des écrevisses en retournant des pierres, et qui avait de l'eau jusqu'à la cheville. Il lui demanda si l'Arno était souvent dans l'état déplorable où il le voyait.
Le paysan répondit que la chose lui arrivait pendant neuf mois de l'année.
Mon ami ne crut pas utile de pousser jusqu'à Florence, et revint à Livourne dans la plus grande consternation.
Là, il avoua la chose à ses commettans, leur déclara qu'il s'était trompé, qu'il devait en conséquence porter la peine de son erreur. Il possédait quarante mille francs; c'était toute sa fortune; il les offrit à la société à titre de dommages et intérêts.
La société déclara que la chose était grave, et qu'il fallait en délibérer en conseil général.
Le conseil général décida qu'on vendrait les bateaux, et quemon ami supporterait les perles.
Heureusement, vers le même temps, un bateau à vapeur sauta sur la Seine, et un autre sur le Rhône.
La société offrit les siens ; et comme ils étaient tout prêts, ce qui permettait aux compagnies de la Seine et du Rhône de continuer leur service presque sans interruption, elle fit valoir la circonstance, et gagna cinquante mille francs dessus.
Grâce à celte circonstance, mon ami copserva ses quarante mille francs qui, placés a cinq, lui donnent deux mille livres de rente, lesquels deux mille livres de rente il mange tranquillement en Provence, dégoûté des spéculations et tremblant toutes les fois qu'on lui parle d'un fleuve.
Or, voila ce qui était arrivé à mon ami à l'endroit de l'Arno; ce qui, outre le témoignage de mes propres yeux, avait semblé pouvoir m'autoriser à avancer sur ce fleuve l'opinion qui avait si fort effarouché Florence, et dont elle avait si fort tenu à me faire revenir.
Or, voici les preuves qu'on m'avait données. Je les livre aux lecteurs dans leur écrasante supériorité.
D'abord il y avait eu, outre le déluge général de Noé et le déluge partiel d'Ogygès, qui, selon les savans, s'est étendu jusqu'à Florence, trois débordemens de l'Arno : le premier au onzième sjèi le, h second, vers la fin du douzième, et le troisième au commencement du quatorzième Dans ces trois débordemens, quinze maisons s'étaient écroulées et trois personnes avaient péri. On allait eu bateau dans les rues. On me montr: e vieille gravure qui représenlait ce dernier événement; c'était à faire frémir: la vilie était à blanc d'eau, et un vaisseau de 74 canons aurait pu naviguer sur la place de la Trinité.
Après le réi II de ce8 trois déplorables événemens vint celui de i fêli donl i Vrno avait été le théâtre, et pour < hacune elles il avait piété le secours de ses abondantes eaux. Ces fêles furent si nombreuses que leur programme seul formerait un volume : aussi n'en clti rons nous que trois, dans le quelles on verra d'abord l'Arno jouanl le rôle de l'Achéron, puis l'Arno louant le rôle de la Newa, puis enfin I irno louant le rûle de l'Qellesponl L'Arno est le maître Jacques de, fleuve ; il se prête ;i (oui a\ec la bonhomie delà force el la i omplai ance île la supériorité.
<.' i .1 l'an de grâce 1504 que remonte la fête la plus antique que le fleuve florentin cite dan ■ preirvt I dé no-
blesse ; elle eut lieu à propos de l'arrivée à Florence du car* dinal Nicolas de Prato, légat du Saint-Siège, et elle fut donnée par le bourg San-Friano.
Un jour on trouva afficha, non-seulement sur les murs de Florence, mais encore sur ceux de toutes les villes de la Toscane, que quiconque aurait envie de savoir des nouvelles de l'autre monde n'avait qu'à se rendre le jour des calendes de mai sur le pont alla Carraja, et que là il lui en serait donné de certaines.
On comprend qu'une pareille annonce éveilla une curiosité générale : c'était justement l'époque OU venaient de paraître les six premiers chants de la Divine Comédie, et l'enfer était à la mode.
Chacun accourut donc au jour indiqué ; on s'entassa sur le pont alla Carraja, qui, à cette époque, était de bois, el sur les quais environnans : toutes les fenêtres qui donnaient sur l'Arno étaient garnies de spectateurs comme les loges d'un théâtre un jour d'une représentation gratis.
Or, on avait organisé au beau milieu du fleuve et de chaque coté du pont alla Carraja, à l'aide de bateaux et de barques retenus par des piquets, des espèces de gouffres infernaux éclairés par des flammes de couleur, et au fond desquels on voyait s'agiter, poussant des cris lamentables et grinçant des dents, une certaine quantité d'individus dans le costume historique de nos premiers parais, lesquels représentaient les malheureuses âmes en peine delta citta dolente. Bon nombre de diables et de démons, horribles à voir, tenanten main des fouets, des fourches et des tridens, vaguaient au milieu des damnés, dont ils redoublaient les pleurs et les contorsions en les accablant de coups ; si bien que c'était un spectacle terrible à voir. Mais plus ce spectacle était terrible à voir, plus il attira de spectateurs; et il en attira tant et tant, et l'on s'entassa si fort pour le voir de plus près, que tout à coup le pont se rompit et s'abîma avec ceux qui le surchargeaient sur les diables et les damnés, qu'ils écrasèrent en se brisant avec eux. Si bien, dit naïvement Jean Villani, qui raconie cette catastrophe, qu'il y euf plus de quinze cents personnes qui, réalisant la promesse du programme, eurent ce jour-là des nouvelles certaines de l'enfer en allant les y chercher elles-mêmes, et cela à ia grande douleur et au grand deuil de toute la ville, dans laquelle il y avait peu de personnes qui n'eussent à regretter un fils, une femme, un frère ou un mari.
La seconde fête fut plus gaie, et n'entraîna par bonheur aucune conséquence fâcheuse; elle eut lieu en IC04, année pendant laijuelle le froid fut si intense que l'Arno gela comme aurait pu faire le Danube ou le Volga. Cet événement, presque sans exemple dans les fastes toscans, lui donna un petit air septentrional donl les Florentins résolurent de profiler pour étendre la renommée de leur fleuve. Il s'agissait d'organiser sur cette glace inconnue une fêle aussi grande et aussi magnifique qu'on eût pu la donner dans l'arène d'un cirque.
Le lieu choisi pour le spectacle fut l'espace compris entre le pont de la Trinité et le pont alla Carraja. C'est l'endroit où, élé comme hiver, l'Arno, grâce à une digue construite à cent pas au dessous de ce dernier pont, se présente dans toute sa majesté et toule l'abondance de son cours. Les loges destinées à servir de cabinets de toilette à ceux qui devaient activement prendre part à la fétc furent les arches des deux ponts recouvertes par des tentures.
Quand chacun eut pris rang dans la troupe à laquelle il appartenait, ci eût revêtu le costume qu'il devait porter, la procession commença de se montrer, sortant de l'arche voisine de San-SpiritO. D'abord six tambours marchaient en tète, puis venaient six trompettes fort noblement habillés: les trompettes, comme on le sait, jouaient un grand rûle dans toutes les fêtes de la république florentine; puis après les trompettes s'avançait une mascarade comique composée d'une
Il eu lai ne de jeunes gens qui devaient courir le l'alliuill pieds nus puis derrière «eue mascarade apparut une autre troupe de coun urs vêtus en nymphes, assis sur des tabourets, tenant leurs jambes élevées a la manière des goutteux, et ne marchant qu'a l'aide de deux peliles, béquilles dont Ils ta-
IMPRESSIONS DE VOYAGE. - LA VILLA PALMIER!
naiont une de chaque main, exercice qui donnait lieu aux aecidens les plus bouffons, et aux chutes les plus ébouriffantes : enfin venaient sur des chars bas et longs, faits d'après un modèle antique, glissant sur des palins de cuivre, et tirés et poussés par des hommes, les chevaliers appareillés pour la joute, et se tenant à cheval sur une selle, alin d'être. plus libres de leurs inouvemens.
Lorsque la procession eut fait le tour du cirque afin d'être vue et admirée des spectaleurs qui encombraient les ponts et les quais, les coureurs déchaussés se retirèrent sous la première arche voisine de la Trinité, les coureurs goutteux sous la seconde arche, et enfin les chevaliers sous la troisième; et aussitôt commença un des plus amusans et des plus ridicules spectacles qui se puissent voir, car les couleurs pieds nus étant sortis de leur arche et s'étant mis à courir, il leur fut impossible de se maintenir sur la glace, si bien que de quatre pas en quatre pas il en tombait quelqu'un qui, en étendant les jambes, faisait tomber un autre de ses camarades, lequel communiquait la chute à un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que tous fussent couchés sur le carreau.
Après cette course vint celle des goutteux, plus comique encore que la première par les efforts extravagans que faisaient les pauvres estropiés, qui, forcés de se servir de leurs bras au lieu de leurs jambes, n'avançaient qu'à l'aide des mouvemens les plus grotesques et les plus exagérés -, encore de dix pas en dix pas tombaient ils de leurs tabourets, glissant quelquefois sur la partie postérieure de leur personne, à dix ou douze pieds de distance par l'élan même qu'ils s'étaient donné, et pareils à des balles à qui dans leurs jeux les eufans font raser la terre.
Enfin vint la dernière course, c'était celle des chevaliers. Celle-ci s'exécutait contre un géant sarrazin tont bardé de fer, monté sur un char, et tenu ferme contre tous les coups qu'il pouvait recevoir par quatre hommes cachés derrière lui, lesquels demeuraient en place, grâce aux crampons dont étaient armés leurs souliers.
Après que chaque cavalier eut rompu douze ou quinze .an^es, tous se réunirent dans une évolution générale ; pis, rangeant de manœuvre, ils coururent l'un contre l'aulre, la pointe de la lance armée de plats de faïence qui, en se heur? tant l'un contre l'autre, se brisaient à grand bruit et volaient en mille morceaux.
Enfin vint la troisième et la plus magnifique des fêtes qui ont illustré l'Arno : c'est celle qui eut lieu en 1GIS, sous le ligne de Cosmc II, et qui fut imaginée par le célèbre Adimari. Ce divertissement représentait les amours d'IIéro et de Léandre. Laissons parler le programme lui-même; nous ne ferions certes pas une relation qui peignit aussi bien que lui le caractère 4e l'époque, à laquelle cette fêle était donnée, et qui correspondait chez nous aux premières années du règne de Louis XIII.
« Iléro, très belle et très noble damoiselle, prêtresse de Vénus, désirant, de concert avec son amani Léandre, mon lier encore à l'Italie ce que e'esi qu'un, amour constant, a obtenu de la déesse de la he;iule, uon-seulenu nt de quitte? les Champs-Elysées pour revenir sur la terre avec, les mêmes senti mens qui suivent l'âme dans la tombe, mais em autorisé à métamorphoser pour aujourd'hui la royal fleuve Aino dans l'antique et fameux llcllrspont. Qn YQJI doue à la fois sur les deux rives de ce délroii, dont le faible intervalle sépare l'Europe de l'Asie, soupirer sur son rocher de SeslOS l'amoureuse damoiselle, tandis que sur l'autre rive l'amoureux jeune pomme l);" ' d'Abydos à la nage et s'expose, pour pas-er une heure ;i\re sa maîtresse, a Cfl périlleux trajet. Alors la déesse, assise dans mi nuage entre ces. doux amours si tendres, cède à la compassion que lui inspire Léanilrc, el Bile I lent) d'une rive a |'a pont que Kcrcès voulut deux fois faire bâtir pour n archer à ii conquête de la Grèce Hais les peuples de i E irope, sai-
Issanl l'occas ion qui leur est oifei te d atteindre à l'antique de leurs ancêtres, non-seulement endéfendeni l'usage. •i l'amoureux époux, mais encore tentent a'
tu e de s'emparer du popl . tentative ;ï laquelle s'op.
posent les Asiatiques, à l'aide d'une antre armée non moins nombreuse, indignes qu'ils sont que l'art essaie de réunir ces deux terres que la nature a séparées.
» Les Européens s'avancent donc sous la présidence de la nymphe Europe, laquelle, pour ei flammer ses soldats, leur promet, en récompense de leur victoire, le même, taureau dans lequel se changea Jupiter lorsqu'il la transporta de Phénicie en Crète. De leur côté, les Asiatiques viennent sous les auspices de Raccbus, leur antique dieu, lequel, pour animer le courage de ses troupes, promet aux victorieux un immense tonneau rempli de sa première liqueur.
d Alors commence sur ce pont, jeté par Vénus, une terrible lutte entre les deux peuples. Heureusement Cupidon, qui craint les désastres d'un t' 1 combat, voit a peine les armées en présence, que de la cime des deux roches opposées il fait voler deux amours qui viennent, leur flambeau a la main, séparer par un feu d'artifice, les Asiatiques des Européens, montrant, par l'exemple de ces loyaux amans et de ces fidèles époux, combien sont dignes de mémoire ceux-là qui, sans crainte du danger, savent noblement mener à bonne fin les entreprises de guerre ou les aventures d'amour. »
Comme on le voit, de peur d'affliger sans doute les Florentins, le traducteur de Pindare avait violé, non pas l'histoire, mais la fable, en couronnant les amours d'IIéro el de Léandre par un mariage. Cela rappelle notre bon Ducis, qui, en voyant I effet terrible qu'avait produit le premier dénouement d'Othello, en fit immédiatement un second à l'usage des âmes sensibles.
Puis peut être aussi la véritable cause de celle substitution fut elle qu'il n'y avait pas dans le faux llellcspont assez d'eau pour noyer Léandre il).