‹ Une année `a FlorenceChapitre 32 sur 148 · VISITES DOMICILIAIRES · texte numérisé non relu

VISITES DOMICILIAIRES

MAISON r> ALFIEBI.

Au bout du PûiUe-alla-Trinita, en descendant le quai qui conduit au palais Corsini, entre le casino de la Noblesse et la maison habitée par le comte deSaint-Leu, ex-roi de Hollande, indiquée sous le n° 4177, est la maison où mourut Alfieri.

L'appartement du poêle piémonlais était au second étage. Lors démon arrivée à Florence, cet appartement était vacant; je le visitai dans la double intention de rendre liom mage à la mémoire du Sophocle italien, cpmme on l'api

tsemenl a Florence, el de le louer s'il me convenait. Malheureusement savdisposition rendait impossible la réalisation de ce dernier désir : quelque lustre qui eût pu rejaillir sur moi d'avoir dormi dans la même chambre 1 1 ir.ivaillédans le i que l'auteur de PoliwfYe et de

la Conspiration des l'azzi, il me fallut renoncer à cet honneur.

Ce lut vers la lin de I7t)3, comme le dit lui-même Alfieri dans ses Mémoires, qu'il vint habiter la maison où il mourut

i A la tin de cette même ant ée il se trouva, près du pont de la Sainte-Trinité, une maison extrêmement jolie, quoique

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fi avril 1842.

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

petile, placée sur le Long'Arno au midi : la maison de Gianfigliazzi, où nous allâmes nous établir vers le mois de novembre, où je suis encore, et où il est probable que je mourrai si le sort ne m'emporte pas d'un autre côté. L'air, la vue, la commodité de cette maison, me rendirent la meilleure partie de mes facultés intellectuelles et créatrices, moins les tramelogédics, auxquelles il ne me fut plus possible de m'élever (I). »

Allieri habitait cette maison avec une femme dont le souvenir est encore aussi vivant à Florence que si elle ne fût pas morte depuis dix ans : c'était la comtesse d'Àlbany, veuve de Charles-Edouard, le dernier des princes anglais déchus du trône. Le poëie l'avait rencontrée à son précédent voyage dans la capitale de la Toscane; il avait alors vingthuit ans : il raconte lui-même le commencement de cet amour, qui ne devait finir qu'avec sa vie.

« Pendant l'été de 1777, que j'avais tout entier passé a Florence, comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontré sans la chercher une belle et très-aimable dame. Etrangère de haute distinction, il n'était guère possible de ne la point voir et de ne la point remarquer; plus impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas lui trouver un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais, plongé dans mes études et dans une mélancolie sauvage et fantasque, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne voulus pas a mon premier voyage me laisser présenter dans sa maison. Néanmoins il m'était arrivé très-souvent de la rencontrer dans les théâtres et à la promenade ; il m'en était resté dans les yeux et en même temps dans le coeur une première impression très-agréable. Des yeux très noirs et pleins d'une douce flamme, joints, chose rare, à une peau blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté un éclat dont il était difficile de ne pas être frappé, et auquel on échappait malaisément. Elle avait vingtcinq ans, un goût très-vif pour les lettres et les beaux-arts, un caractère d'ange ; et malgré toute sa fortune, des circonstances pénibles et désagréables ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse ni aussi contente qu'elle l'eût mérité I il y avait la trop de doux écucils pour que j'osasse les affronter.

« Mais dans le cours de cette automne, pressé à plusieurs reprises par un de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais assez fort, je me risquai ù en courir le danger, et je ne fus pas longtemps à me sentir pris presque sans m'en apercevoir. Toutefois, encore chancelant entre le oui et le non de celte flamme nouvelle, au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier jusqu'à Rome; voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour tout fruit qu'un sonnet que je lis une nuit dans une pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impossible de fermer l'œil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours; je passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori, qui ne me détourna point de ces nouvelles chaînes dont j'étais plus d'à moitié enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de les river pour toujours. L'approche de cette quatrième cl dernière lièvre de mon cœur

nçait, heureusement pour moi, par des symptômes

bien differens de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières : dans celles-ci, je n'étais poinl ému, comme dans la dernh re, par une passion de l'intelligence qui, se mêlant

celle du cœur el lui taisant un contre-poids, formait, pour i comme le poêle, un mélange ineffable et confus qui, noins d'ardeur el d'impétuosité, avait cependant quelque clio e de plus profond, de mieux senti, de plus durable. Telle fut la Dam m q ti, i datet de c Ile époque, vint Insennent se placer u la tête de toutes mes affections, de toutes mes pensées, el qui désormais ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Ayanl Uni par m'apercevoir, au bout de

m, Ce te citai) 'M el lei i llatloni uivantes que j'emprunterai aux Mémoire! d'AIflerl 10 I prl c i dans la belle traduction de M. Laiour, homme de beaucoup de talent, <'i qui :i <lèjn fait

avec un rare boni r pa ter dans notre langue lei Dtrntirei

Lettres d» JacQut» <>itt elles i'n on de Bllvlo Pelllco,

deux mois, que c'élait la femme que je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le vulgaire des femmes, un obstacle à la gloire littéraire, et de voir l'amont qu'elle m'inspirait me dégoûter des occupations utile? et rapetisser pour ainsi dire mes pensées, j'y trouvais, au contraire, un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui était bien. J'appris à connaître et à apprécier vl ii trésor si rare, et dès lors je nie livrai éperdùment à elle. Et, certes, je ne me trompai point, puisqu'après dix années entières, ù l'époque, où j'écris ces enfantillages, désormais, hélas! entré dans la triste saison des désenrhantemens, de plus en plus je m'enflamme pour elle à mesure que le temps va détruisant en el e ce qui n'est pas elle, ces frêles avantages d'une beauté qui devait mourir. Chaque jour mon cœur s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle ; el j'oserai dire, j'oserai croire qu'il en est d'elle comme de moi, el que son cœur, en s'appuyant sur le mien, y puise une nouvelle force. »

Alfieri habita dix ans cette maison, à laquelle il reconnaît sur sa santé et son génie une si heureuse influence, c'est àdire qu'il y entra à l'âge de quarante-cinq ans. Ce fut la qu'après avoir lu Homère et les tragiques grecs dans des traductions littérales, il se remit à l'élude de la langue de Démosthènes, écrivit la seconde Alceste, finit son Misoyallo, termina sa carrière poétique par la Talcutodia, conçut le plan de six comédies à la fois, institua son ordre d'Homère dont il se décora de sa propre main ; las, épuisé, renonça à toute entreprise nouvelle, et, plus propre, comme il le dit lui-même, désormais à défaire qu'à faire, sortit volontairement de la quatrième époque de sa vie en se constituant vieux à cinquante-cinq ans, après avoir passé vingt-huit ans à inventer, à vérifier, à traduire et à étudier.

Les Mémoires d'Allieri s'arrêtent au 4 mai 1803. A cette époque sa santé était entièrement détruite. Comme chez Schiller, l'âme avait chez Allieri usé le corps avant l'âge. La goutte qu'il éprouvait il tous les ebangemens de saison l'avait pris dès le mois d'avril, plus fâcheuse que de coutume, sans doute parce qu'elle l'avait trouvé plus épuisé qu'à l'ordinaire. Alors, comme depuis un an déjà Alfieri sentait sa digestion devenir de plus en plus difficile, il se mit en tête qu'il affaiblirait son mal en réduisant encore le peu de nourriture qu'il prenait, et que d'un autre côté son estomac, plus libre par l'inaction à laquelle il le condamnait, laisserait plus de lucidité à son esprit. Le résultat de ce régime, auquel Byron dut aussi, selon toute probabilité, sa mort prématurée, fut bientôt visible chez Allieri ; déjà arrivé à un état de maigreur inquiétant, il devint plus maigre encore de jour en jour. Alors la comtesse d'Albany essaya d'user de son influence pour décider le malade à renoncer à cette diète fatale; mais pour la première fois ses prières furent sans influence. En même temps, comme si Allieri eût senti la mort venir, il travaillait sans relâche à ses comédies; puis, dans les momens où il ne composait pas ou n'exécutaii pas, il lisait, relisait sans cesse, afin de donner à la fébrile avidité de son esprit une nourriture dont il privait son corps. C'est ainsi que maigrissant toujours et réduisant sans cesse la portion d'alimens qu'il se permettait, il arriva au 3 octobre de la même année.

Ce jour-là Allieri s'était levé plus gai (pie la veille et mieux portant que '''habitude. Vers les onze heures, après ses éludes régulières du malin, il sortit en pbaélon pour aller se promener aux Caschines. Mais a peine fut-il arrivé au Pontcalla-Carrajà, qu'il se sentit pris d'un si grand froid, qu'il voulut, pour se réchauffer, descendre el marcher un peu le long de l'Arno. Il n'avait pas lait dix pas qu'il se sentit pris de violentes douleurs d'entrailles, il rentra aussitôt, et à peine rentré, fui pris d'un accès de lièvre qui aura* quelques heures et cessa vers le soir, laissant cependant subsister pendanl toute la nuit une continuelle et impuissante envie de vomir.

Cependant, comme se, douleurs d'entrailles s'étaient calmées vers midi, Allieri s'habilla, il a deux heures descendit

pour se mettre a table. Malscelle fois, il n'essaya pas même démanger; une partie de Itiprès-dlner et de la soirée se

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIERI

passa dans une somnolence continue, et cependant a peine pendant la nuit put-il dormir deux heures, tant cette nuit fut agitée.

Le 5 au matin, il se rasa lui-même, s'habilla presque sans le secours de son valet de chambre, et voulut sortir pour prendre l'air. Riais arrivé au seuil de la porte, la pluie qui commençait à tomber, et qui menaçait d'aller en augmentant, ne le lui permit pas. Il remonta donc, essaya de travailler, n'en put venir à bout, et passa la journée dans un état d'impatience qui lui était trop familier pour que dans toute autre circonstance on s'en fui inquiété, mais qui cette fois alarma violemment la comtesse d'Albany. Le soir cependant cette irritabilité se calma un peu ; il but son chocolatet le trouva bon ; niais trois heures après s'être remis au lit, il fut repris de nouvelles douleurs d'entrailles plus vives et plus intenses encore que les premières. Le docteur, appelé pour la première fois, ordonna alors des sinapismes aux pieds. Après de longues contestations, le malade consentit a se les laisser mettre ; mais a peine commencèrent-ils d'agir, que, craignant qu'ils ne produisissent quelques plaies, et que ces plaies ne l'empêchassent de marcher, Allieri s'en débarrassa sans rien dire et les repoussa dans un coin de son lit. Si peu qu'ils eussent opéré, cependant, leur application avait été favorable; et vers le soir, le malade se trouvant mieux se leva, quelque observation qu'on tentât de lui faire, prétendant qu'il ne pouvait supporter le lit.

Dans la matinée du 8, comme l'état du malade présentait des symptômes de p'us en plus inquiétans, le médecin ordinaire d'Alfieri lit appeler un de ses confrères. Ce dernier approuva le traitement suivi, b'àma l'enlèvement prématuré des sinapismes, que trahit le peu de traces qu'ils avaient laissé, et ordonna des vésicaloires aux jambes. Mais si Alfieri s'était révolté contre le premier remède, ce fut bien pis contre le second. Il déclara que rien au monde ne le déterminerait à l'employer, et invita ses deux médecins à ne s'occuper de rien autre chose que de calmer ses douleurs d'e::lraillcs; ils lui préparèrent alors une potion dans laquel'e entrait une assez forte d'osé d'opium.

Celte potion le calma d'abord ; mais le malade ayant persisté dans son refus de se coucher, et étant resté étendu sur une chaise longue près de la comtesse d'Albany, qui é! it établie sa gardienne, peu à peu le repos momentané qu'il devait ù ce puissant narcotique dégénéra en hallucinations ; alors son visage pile s'empourpra, ses yeux s'ouvrirent fixes et fiévreux, sa parole devint stridente et saccadée, et, dans une espèce de délire, il vit repasser devant ses yeux, vivans et comme s'ils étaient accomplis de la veille, les événemens les plus oubliés de son enfance e! de. sa jeunesse. Bien plus, des centaines de vers d'Hésiode, qu'il n'avait cependant lu qu'une fois, se représentèrent à sa mémoire avec, une telle lucidité, qu'il en disait des tirades entières qu'il avait retenues, lui-même ne savait comment. Cet état (l'exaltation dura jusqu'à six heures du malin.

A celle heure seulement, vaincue par ses prier, s. la comtesse d'Albany consentit a prendre quelques inslans de A peine fut-elle sortie de s.i ebambre, qu'Alilcri profita de son absence pour prendre une potion qu'il avait demandée à sis médecins, et que ses médecins lui avaient refusée i c'était un mélange d'huile et de magnésie. Au même instant il se sentit plus mal, à ses douleurs d'entrailles avaient succédé un engourdissement lourd et froid qni ressemblail a une paralysie. Le malade lutta pendant quelque temps contre <c premier envahissement de la mort, marchant dans la chambre , ivniani tout haut, essayant la réaction de l'intelligent» sur la matière. Mais enlin, se sentant de p'us eu plus m il, il sonna, et son domesllque en entrant le trouva assis et épuisé sur un fauteuil voisin du cordon de la Bonnette, il appela aussitôt lacotn- ' A Mii.niy et courut chez le médecin.

t i comtesse d'Albany accourut. Elle trouva Allieri respirant .i p iue ei ii demi suffoqué. Elle l'invita alors .i essayer de te coucher; il se leva aussitôt, chancelanl el lui tend. un la main, mac |

mlssementj bientôt sa vue B'obscurclt, ses yem

nièrent. La comtesse qui a genoux près de lui tenait une de ses mains dans les deux siennes, sentit un faible serrement; puis elle entendit un faible et long soupir ; c'était le dernier souffle du poéie : Allieri était mort.

Au moment où les Français envahirent la Toscane, AIfieri, exagéré comme toujours, avait résolu de les attendre comme autrefois les sénateurs romains attendirent les Gaulois sur leurs chaises curules, ne doutant pas que la mort ne dut être le prix de son courage. 11 avait fait alors son épilaphe et celle de la comtesse d'Albany. Les voici toutes deux :

ÉPITAHIE D'ALFIERI.

Ici repose enûn

Victor Allieri d'Asti,

Ardenl adorateur des -Vuscs,

Esclave de la seule vérité,

Par conséquent odieux aux despotes

Qui commandent et aux lâches qui obéissent,

Inconnu à la

Multitude,

Attendu qu'il ne remplit jamais

Aucun emploi

Pub ic.

Aimé de peu de gens, mais des meilleurs.

Méprisé

De personne, si ce n'est peut-être

De lui-même.

Il a vécu... années... mois... jouis

Et il est mort... jour... mois...

L'an du Seigneur M. D. CCC...

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