MAISON DE MICHEL-ANGE
In jour, celait vers l'an 1490, un homme et un enfant se [fouvaieni en même temps dans les jardins de Saint Marc, où Florence commençait à réunir ces chefs-d'œuvre de la sia luaire antique qui tout aujourd'hui tle la gah rie îles Offices là rivale de la galerie Vaticane, et de son musée le second musée du inonde.
L'homme | vall avoir quarante ou quarante-deux ai, s ; il
était laid, petit et assez mal fait; cependant, malgré sa laideur, sa physionomie ne manquait pas d'un certain charme, et lorsque cette physionomie s'éclairail d'un si urire lin el bienveillant qui lui < lail habit ui l . on . aussi-
tôt l'impression désagréable qu'elle atail produite, à la première vue. 1! était vêtu d'une longue sim irre de vi lours \iulel garnie de fourrure, mais très simple du resté, seine à la
taille comme une robe de chambre par un cordon de soie; il avait sur la tête une espèce de loque pareille à nos casque; les de jockey, aux pieds des souliers semblables à nos pantoufles, et, contre l'habitude de l'époque, on cherchait en vain à sa ceinture ou un poignard ou une épée.
Cet homme s'arrêtait de temps en temps devant les statues, qu'il regardait avec un amour d'artiste, et dont il paraissait parfaitement comprendre l'idéale beauté.
L'enfant pouvait avoir treize à quatorze ans: c'était une puissante nature et qui promettait de se développer largement. Il était vêtu d'un pourpoint grisâtre montrant fort sa corde, et lâché de couleurs en différens endroits; l'enfant tenait a la main une tête de faune qu'il polissait avec un ciseau.
L'homme et l'enfant se rencontrèrent.
— Que fais-lu !ù ? demanda l'homme avec un sourire plein d'intérêt, après avoir regardé un instant en silence l'enfant, tellement préoccupé de son œuvre qu'il ne s'était pas même aperçu que quelqu'un s'approchait de lui.
L'enfant leva la tête, regarda l'homme d'un regard fixe, comme s'il eût voulu s'a-surer si celui qui lui adressait la parole avait le droit de l'interroger; puis se remettant à la besogne :
— Vous le voyez, répondit-il, je sculpte.
— Et quel est ton maître? demanda l'homme.
— Dominique Guirlandajo, reprit l'enfant.
— Mais Dominique Guirlandajo est peintre et non pas sculpteur.
— Aussi je ne suis pas sculpteur, je suis peintre.
— Et pourquoi ?culples-tu, alors?
— Pour Mamurco.
— Et qui t'a donné des ciseaux?
— Granacci.
— Et ce marbre?
— Des tailleurs de. pierre.
— Et tu as copié ?
— La tète du faune.
— Mais le bas de la figure manquait?
— Je l'ai remplacé.
— Voyons?
— Tenez.
— Comment l'appelles-tu ? demanda l'homme.
— Michel-Ange Buonarolli, répondit l'enfant. L'homme regarda la tête, la tourna et la retourna en tout
sens; puis, avec un soutire de bienveillante critique, la remettant à son jeune auteur :
— Monsieur le sculpteur, lui dit-il, voulez-vous permettre que je vous fasse une observation?
— Laquelle?
— Vous avez voulu faire Ce faune vieux?
— Sans doute.
— Eli bien ' dans ce cas il ne fallait pas lui laisser toutes ses dents; à l'âge qu'il a, il en manque toujours quelquesunes.
— Vous avez raison.
— \ raiiiient ?
— Vous êtes donc sculpteur?
— Non.
— \ OUS êt( s doue peintre alors?
— Non.
— \ ous êtes donc architecte au moins?
— Non.
— Qu'éies-vous donc, en ce cas?
— .le suis artiste.
— El l'on vous appelle?
— Laurenl de M<
El Laurenl de Médicis, voyant passer dans u litien et Pic de la Mirandole, alla les rejoii j'cnfanl réfléchissant à l'avis qu'il venait de recevoir, et surit lui qui le lui avait donné.
Le lendemain, il porla celle Léte complètement achevée a Laurenl de Médicis. L'ol • rvalion avail porté son fruit, une dent manquait.
Ce t cette même tête de faune qui est a la galerie de Florence.
LS
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
Laurent devina l'homme dans l'enfant, le fit sortir de l'atelier de Guirlandajo, où il était engagé pour trois ans, lui donna une chambre d;.ns son palais, l'admit à sa table, et le traita comme s'il eût été son propre (ils.
Cet événement décida de la vocation de Michel-Ange. Dés lors il abandonna à peu près la peinture pour la sculpture; et cependant il avait déjà en peinture deux étranges succès pour un enfant de son âge.
Un jour, son ami Granaeci, le même qui lui avait procuré des ciseaux, lui avait fait cadeau d'une estampe de Martin de Hollande; elle représentait des diables qui, pour induire saint Antoine au péché, l'assommaient de coups de bàlon. Michel-Ange eut alors l'idée de faire un tableau de celle estampe, et d'entourer le saint des démons ayant la forme de quadrupèdes ou de poissons; mais il ne voulut ébaucher aucun de ces monstres sans avoir primitivement étudié dans la nature les différentes parties dont leur corps se composait. En conséquence, il allait tous les jours aux ménageries ou au marché, dessinant d'après nature les animaux dont il voulait donner la ressemblance à ses diables, et ne comnn nçanl rien de l'ouvre définitive que sur des esquisses parfaitement étudiées.
Le tableau Uni, l'enfant le porta chez Guirlandajo, qui fut étonné de ceite admirable reproduction de la nature, et qui demanda à son élève comment il en était arrivé là. Celui-ci lui nionlra toutes ses études, lui apporta toules ses esquisses ; Guirlandajo les regarda les unes après les autres, puis, secouant la tète avec un mouvement où perçait quelque peu d'envie :
— Ce jeune homme, murmura-t-il en se retirant, sera un jour notre maîire a tous.
Un autre jour, un peintre donne à Michel-Ange une tète à co;ier; c'était une tête d'un des maîtres du siècle passé, on ne sait lequel, mais d'un maître enfin. L'enfant se met à l'œuvre, et rend au peintre, au lieu de l'original, la copie qu'il a eu le soin de noircir à la fumée. Le peintre ne voit aucune différence, et demande alors à voir la copie.
Michel-Ange éclate de rire; en croyant faire un tour d'écolier, il avait fait un tour de niait' e.
Mais, comme nous l'avons dit, le jeune Michel-Ange est tout à la sculpture. Sur le conseil de Politien, il fait le Combat des Centaures, dont la vue, soixante dix ans plus lard, devait lui faire regretter tout le temps qu'il avait perdu à la peinture; il sculpte le grand crucifix de boisdeSan-Spirilo; il achève l'autel de Saint-Dominique, commencé par Jean de Pise; il fail un Amour endormi, qu'il envoie à Rome et vend pour antique; il exécute pour Giacomo Galli le Bacc.hus qui i i :i cette heure à la galerie de Florence; puis, enfin, compose et taille, pour le cardinal de Saint-Denis, le fameux groupe de la Piété qui se trouve aujourd'hui dans li pre- ■ cha| elle à droite en entrant à Saint-Pierre.
Ici s'anèie la première période de sa vie d'artiste.
rendant les dix ans qui viennent de s'écouler, Laurent le Magnifique est mort ; Pierre de Mi dicis, son lils, a été chassé ; ançais ont conquis Naples; César Borgia s'est emparé de la Romagne, et Savonarole a été brûlé.
Michel-Ange a.essayé du doux, du gracieux et du tendre. Il va passer au terrible.
1 • première œuvre de cette nouvelle période est le David de la place du Palais-Vieux : il la tire, connue nous l'avons dit, d'un bloc de marbre oublié depuis longtemps, ébauché
par un autre, auquel personne ne ail qu'il relève, qu'il
qu'il anime ; la statue n'i ] I d'œuvre, mais
le lour de force n'en e il pas moin ■ • rand.
1 ■ i lavid, vienl un bas-relief en bronze i|!'"i! i pour des marchands flamands, el qui arrive ù bon porl a
An.iT de David el Goliath, qu'on ru-,, m- , n
France el qui se perd dans le voyage ; enfin, le fameux c r-
ton de la guern de PI e qui, volé par Ba cio Bain
b 'éparpille en mor eaux par toute l'Italie, el dl paratl sans
q mi ■ : ■ auj iurd hul autre cho le que la gravure d'un
par Marc-Antol C'esi Borne el lui com-
mande son tombeau t ]
sera un parallélogramme de trente pieds de long sur huit de large, et ses quatre faces offriront quarante slatues, sans compter les bas-reliefs.
Jules II lui ouvre son trésor, lui donne un vaisseau, lui livre Carrare. Trois mois après, la place Saint Pierre est encombrée d'une montagne de marbre. Toules les églises de Rome seront petites pour un pareil tombeau ; ni Saint-Paul, ni Saint-Jean-de Latran, ni Sainte-Marie-Majeure ne pourront le contenir. On reprend les travaux de Saint-Pierre, dont Michel-Ange reçoit la direction ; d'une main le géant soutient la coupole, de l'autre il taille Moïse.
C'est alors que celle gloire gigantesque commence à inquiéter Bramante, l'oncle de Raphaël, familier avec. Jules II, connue l'claieut alors les artistes de premier ordre; il lu; insinue que faire faire son tombeau porle malheur, et que. le tombeau fini, Dieu, pour le punir de son grand orgueil, pourrait bien lui ordonner de s'y coucher. La figure du pap< s'assombrit. Le tombeau de Jules II ne sera jamais achevé.
Le pape avait ordonné ù Michel-Ange de ne s'adresser qu'à lui lorsqu'il aurait besoin d'argent. Un jour qu'un nouvea : chargement de marbres vient de débarquer sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange monte au Vatii anjiour réclamer le salaire de ses mariniers. Pour la première fois depuis .qu'il esta Rome, on lui dit que Sa Sainteté n'est pas visible. L'ordre pouvait être général, Michel-Ange n'insiste pas.
Quelques jours après, Michel-Ange se présente de nouveau au palais : même réponse de la part de l'huissier. Un cardinal qui en sortait, el qui c -nnai-sait les privilèges du grand sculpteur, s'étonne et demande a l'homme à la chaîne s'il ne connaît pas Michel-Ange :
— C'est justement parce que je le connais, répond l'huissier, que je ne le laisse point passer.
— Comment cela ? s'écrie Michel-Ange étonné. L'huisssier ne répond pas. Mais sur ces entrefaites Braillante se présente et est introduit.
— C'est bien, dit Michel-Ange, vous direz au pape que si désormais il di sire me voir il m'enverra chercher.
Michel-Ange revient clnz lui, vend ses meubles, prend un cheval de poste, court sans s'arrêter, et arrive au bout de douze heures à Poggibonzi, village situé hors des frontières pontificales.
Jules II a appris sa fuite. C'est alors qu'il comprend l'homme qu'il perd. C'iiq courriers sont expédiés de demi-heure en demi-heure sur les traces du fugitif, avec ordre de ramener Michel-Ange mort ou vif. Ces cinq courriers rejoignent celui qu'ils poursuivent à Poggibonzi; mais Poggibonzi est toscan; le pouvoir pontifical expire à Uadicotani ; Michel- Ange lire son épée, et les cinq couniers reviennent à Rome annoncer qu'ils n'ont pu rejoindre Michel-Ange.
Alors Jules II en fait une affaire de puissance à puissance: Florence rendra Michel-Ange à Rome, ou Romcfera la guerre à Florence. Jules II était un de ces pontifes qui dominent à la fois par l'épée et par la parole. Le gonfalonicr Sodcrini fail venir Michel-Ange.
— Tu t'es conduit avec le pape, lui dit-il, comme ne l'aurait pas fait un roi de France. Nous ne voulons pas entreprendre une guerre pour loi : ainsi prépare toi a partir.
— c'est bien, répond Michel-Ange. Soliman m'attend pour jeter un pont sur la Cornc-d'Or, et je pars, mais pour Constantiuople.
Michel-Ange revient chez lui; mais a peine y est-il que Sodcrini arrive. Le gonfalonicr supplie l'artiste de ne pas brouiller la république avec Jules H. Si l'artiste craint quelque chose poursa liberté ou pour sa vie, la république lui donnera le litre d'ambassadeur.
Enfin Michel-Ange pardonne et va rejoindre Jules II a Bologne qu'il vient de prendre.
— Je le charge de faire mon portrait, lui dit Jules II en l'aperce' I couler en bronze une statue COlo aie qui sera placée sur le portail de Sainte-Pétrone. Voilà nui ducats pour les premiers frais.
— Dans quel acte Votre Sainteté veut-elle être représentée? demanda Michel-Ange,
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALM1ERI
— Donnant la bénédiction, dit le pape.
— Bien, voilà pour la main droite, dit Michel-Ange; mais que meltrons-nous dans la main gauclie ? Un livre ?
— Un livre ! un livre ! s'écria Jules II est-ce que je m'entends aux lettres, moi? Non, pas un livre, morbleu! une épée.
Seize mois après, la statue était sur son piédestal. Jules II vint la voir.
— Dis donc, demanda-t-il en indiquant à l'artiste le mouvement du bras droit qui était un peu trop prononcé, donnet-ellela bénédiction ou la malédiction, ta statue?
— Toutes deux, répondit Michel-Ange; elle pardonne le passé, elle menace l'avenir.
— Bravo! dit Jules II; j'aime qu'on me comprenne. Malgré la menace de la statue, elle fut renversée dans une
émeute et mise en morceaux ; la tête seule pesait six ceuts livres, et elle avait coûté 5,0G0 ducats d'or.
Alphonse de Ferrare en acheta les débris, et en fit fondre une pièce de canon qu'il appela la Julia.
Jules II ramena Michel-Ange à Rome; il lui promettait des travaux immenses; Michel-Ange crut qu'il s'agissait de finir le tombeau et le suivit.
En son absence, Bramante avait fait venir Raphaël.
Un jour Jules II appela Michel-Ange, qui depuis deux mois attendait ses ordres; Michel-Auge accourut.
— Viens, lui dit le pape.
Il le conduisit à la chapelle Sixtine.
— Il faut me couvrir celle chapelle de peintures ; voilà les travaux que je t'avais promis.
— Mais, s'écria MicheWAnge, je ne suis pas peintre, je suis sculpteur.
— Un homme comme toi est tout ce qu'il veut être, dit Jules II.
— Mais c'est l'affaire de Raphaël et non la mienne. Donnez-lui celte chambre à peindre, et donnez-moi une montagne à tailler.
— Tu feras ceci ou tu ne feras rien, dit Jules II avec sa brusquerie ordinaire.
Et il se relira, laissant Michel-Ange anéanti.
La partie élail bien engagée par ses ennemis, et Michel- Ange reconnut l'adresse de Bramante. Ou Michel-Ange acceptait ou Michel-Ange refusait : s'il refusait, il s'aliénait à tout jamais le pap:î ; s'il acceptait, il luttait dans un art qui n'était pas le sien avec le roi de cet art, avec Raphaël !
Mais Michel-Ange élait un lutteur. Il lui fallait l'infini à combattre, l'impossible à vaincre.
— C'est bien, dit-il; je ne cherchais pas Raphaël ; mais, puisqu'il s'attaque à moi, je l'écraserai comme un enfant.
Il alla trouver Jules II.
— Je suis prêt, dit-il.
— Que nie peindras-tu ? demanda le pape.
— Je. n'en sais rien encore, répondit Michel-Ange.
— Et quand commenceras-tu?
— Demain.
— As-tu quelquefois peint à fresque
— Jamais.
Dix-huit mois après la voûte élait achevée.
Vingt fois pendant le travail l'impatient Jules II était monté sur l'écliafaud de l'artiste, et chaque fois il était redescendu plus émerveillé.
La voûte fut découverte, et Rome entière s'inclina devant la terrible merveille.
Le Jour de la Toussaint 1511, le pape dit la messe sous celle admirable voûte.
Quant à Michel-Ange, pendant ces dix-huit mois ses yeux s'étaient tellement habitués à regarder au dessus de sa tête, qu'il ne distinguait plus rien en les ramenant vers la lerre. Un jour il reçut une lettre et ne put la lire qu'en la tenant élevée; il crut qu'il allaii devenir aveugle.
Jules II mourut, laissant à deux cardinaux le soin de faire élever son tombeau. Michel Ange se brouilla avec Léon \ et revint à Florence. Pendant neuf ans il ne toucha ni un ciseau ni une palette : le peintre-sculpteur s'était fait poëte.
C'est de cette époque que datent les deux ou trois volumes de vers que fit Michel-A.nge.
Sur ces entrefaites Léon X mourut empoisonné. Adrien IV lui succéda. Il n'y avait rien à faire avec un pareil pape, qui avait ordonné de briser l'Apollon du Belvédère qu'il prenait pour une idole.
Les Romains étaient trop arlistes pour garder un pareil pape: au bout d'un an il fut un peu empoisonné, et il en mourut tout à fait.
Clément VII lui succéda.
La race des Médicis se résumait dans trois bâtards : Alexandre, Hippolyle et Clément VII.
Florence profita de l'élection de Clément VII pour se révolter et pour changer la forme du gouvernement : le gonfalonier proposa, pour mettre un terme aux ambitions humaines, de nommer Jésus-Christ roi. On recourut au scrutin, et Jésus-Christ fut élu, après une vive opposition, à une majorité de cinquante voix.
Il avait eu vingt voles contraires.
Par une contraJiction étrange, Clément VII ne voulut pas reconnaître cette élection ; le pape résolut de détrôner le Christ, et rassembla tous les Allemands hérétiques qu'il put trouver, en fit une armée, et poussa celte armée contre Florence.
Michel Ange fut chargé de fortifier sa ville natale.
II courut ù Ferrare pour étudier le système de murailles de la ville et pour causer tactique avec le duc Alphonse, un des premiers tacticiens de l'époque ; mais au moment où l'artisie allait quitter le prince, le prince déclara à l'artiste qu'il élait son prisonnier.
— Mais je puis me racheter? dit Michel-Ange.
— Sans doute.
— Ma rançon ?
— Une slatue ou un tableau, à votre voix.
— Des pinceaux et une toile, dit Michel-Ange. Et il lit le tableau des Amours de Léda
Au bout de onze mois de siège Florence fut prise. Quel ques jours avant la capitulation, Michel-Ange, comprenant qu'il n'y aurait pas de salut pour l'bomme dont le génie avait lutté si longtemps contre la force, se fit ouvrir une porte, et partit pour Venise avec quelques amis et 12,000 florins d'or.
Alexandre VI fut nommé duc. Il était artiste, comme à peu près tous les tyrans de celte heureuse époque ; il réclama Michel-Ange ù la république de Venise, qui le lui rendit. Il commanda à Michel-Ange les statues de la chapelle Saint-Laurent; Michel-Ange les exécuta.
Puis un jour on entendit dire que le duc Alexandre avait été assassiné dans un rendez-vous d'amour par son cousin Lorenzino. Michel-Ange tressaillit de joie ; il croyait Florence devenue libre.
Cosme I«r hérita d'Alexandre VI : c'était à peu près comme si Tibère eût hérité de Caligula.
Pendant ce temps Clément Vil était mort et Paul III était monté sur le trône.
Huit jours après son exaltation, le nouveau pape envoya chercher Michel-Ange.
— Buonarotli, lui dit-il, je veux tout ton temps ; combien l'csiimrs-tu? parle, je te le payerai.
— Mou temps n'est pas à moi, répondit Michel-Ange. J'ai signé avec le duc d'Orbin un traité par lequel je m'engage à terminer avant toute chose le tombeau de Jules 11; il faut que je l'exécute.
— Comment! s'écria Paul III, il y a vingt ans que je désire cire pape rien que pour (e faire travailler pour moi seul, et maintenant que je le suis tu travaillerais pour un autre ! Non pas. Où est le contrat, que je le. déchirer'
— Déchirez, dil Michel-Ange, mais je préviens Votre Sainteté que je me relire à Gêucs. Je ne veux pas mourir insolvable envers le cadavre du seul pape qui m'ait aimé.
— Eh bien ! dit Paul ill, je prends sur moi d'obtenir que le dm- d'Urbin se contente de irois statues, et je le ferai délivrer de la promesse par lui-même.
Michel-Ange se faisait vieux, et en se faisant vieux de-
.Kl
ŒUVRES COMPLETES D'A) EX VNDRE Dl MAS.
venait prudent. Il connaissait la colère des papes pour l'avoir éprouvée ; il consentit à tout ce que voulut Paul 111.
Le lendemain du jour où il avait donné son consentement, le pape lit, accompagné de dix cardinaux, une visite à l'artiste. Il se fil montrer les statues du tombeau de .Iules 11 : une était achevée, c'était le Moïse ; deux autres étaient ébauchées seulement.
Puis il voulut voir le carton du Jugement dernier.
Un mois après i'écliafaud de l'artiste élait de nouveau drpssé dans la chapelle Sixtine.
Michel-Ange fut six ans à peindre le Jugement dernier. C'est à lui que s'arrêle la seconde période de la vie de Michel- Ange; période qui embrasse près d'un demi-siècle. C'est l'âge viril de son talent; c'est l'intervalle dans lequel il a fait ses plus belles statues, ses plus beaux vers, ses plus belles peintures. Il lui reste à conquérir sa place d'architecte.
Pendant cette période, presque tout ce qu'il a vu de grand est tombé autour de lui : l'Italie marche à sa décadence.
Jules II est mort en 1513, Bramante en loi;, Raphaël en 1320, I.éon X en 1521, Clément VII en 1354 ; enfin Antoine de San-Gallo vient de mourir en 1540. Michel-Ange, comme une ruine d'un autre siècle, est seul maintenant debout au milieu des tombeaux de ses ennemis, de ses protecteurs et de ses rivaux ; il est vainqueur des hommes et du temps; mais sa victoire est triste comme une défaite : en perdant ses rivaux, le géant a perdu ses juges.
On trouva un jour Michel-Ange tout en larmes : on lui demanda ce qu'il pleurait.
— Je pleure, répondit-il, Bramante et Raphaël.
Saint Pierre était abandonné; nul n'osait élever la coupole, Michel-Ange lui même hésitait. Paul III vint trouver Michel-Ange et le supplia au nom du ciel d'imposer à la terre ce fardeau qu'elle refusait de porter.
En quinze jours il fit un nouveau modèle de Saint-Pierre. Ce modèle coûta 25 écus.
Il avait fallu quatre ans a San Gallo pour faire le sien, et il avait coûté près de 30,000 livres.
A la vue du modèle de Michel Ange, Paul III fit un décret qui coulerait à l'artiste un pouvoir absolu sur Saint-Pierre.
Saii't Pierre avait déjà coûié deux cents millions.
Paul III mourut en 1549. Tant qu'il avait vécu, Mipliel- Angc avait été mailre suprême. Jules III, son successeur, parut d'abord vouloir laisser à Michel-Ange cette même latitude qu'il avait; mais un jour Miehel-^ige reçut une citation pour paraître devant le nouveau pape.
Mi. bel-Ange monta au Vatican : il trouva un tribunal qui ,'ath'iidait pour le juger.
— Michel-Ange, dit Jules III, nous t'avons fait venir pour que t« répondes à nos quêtions.
— Questionnez ! dit Michel-Ange.
— Les intendans de Saint-Pierre prétendent que l'église sera obscure.
— Et lequel de ers imbéciles a dit cela?
— C'est moi ! dit M ir ri Omuo en se levant.
— Eh bien ! monseigneur, dit Michel-Ange en se retournant vers le cardinal, qui bienlôj devait être pape, sachez do/ic qu'outre la fenêtre que je viens de faire exécuter, il y en aura encore iruis nuiras dans lu voûte, et que par conséquciil il fera trois fois plus clair dans l'église qu'il ne lait maintenant?
— Alors pourquoi ne nous avez mois pas dit cela ? reprit Marcel Cervino,
— Parce que je ne suis obligé de communiquer mes plans ni a vous ni ;i aucun autre, répondii Ichel nge. \ otre affaire esl de garamir \oliv ai, uni de, videurs i l de m'en donner quand j'en demande ; la mienne esl de bâtir l'égli e.
l'ois, se tournant vers le pape :
— Saint-Père, lui dit-il, vous savez que ma première con^ dltion en acceptant la direction de Salni-Plerrc a été que je ne touclu '.us aui un traitement. \ oyez quelles sont m compeu ij i le , per ié< utlons que j'éprouve ne servent pas
au salut de mon âme, convenez que je suis un grand fou de continuer une pareille besogne.
— Venez ici, mon fils, dit Jules III en se levant. Michel-Ange alla au pape et s'agenouilla devant lui.
Jules III lui imposa les mains.
— Mon fils, lui dit le pape, elles ne seront perdues ni pour votre âme ni pour votre corps; liez-vous en à Dieu et à moi.
De ce jour, le crédit de Michel-Ange fut inébranlable.
Jules III mourut. Paul IV nionia sur le trône pontifical.
La première idée du nouveau pape fut de faire gratter le Jugement dernier, dont les nus le révoltaient. Heureusement on fit entendre raison à Paul IV : il se contenta de faire demander à Michel-Ange de les voiler. — Allez dire au pape, répondit l'artiste, qu'il s'occupe un peu moins de réformer les peintures, ce qui se fait aisément ; et un peu plus de réformer les hommes, ce qui est plus difficile.
Michel-Ange poursuivit son œuvre gigantesque pendant dix-sept ans. Pendant dix-sept ans toutes les facultés de cet immense génie furent concentrées sur un seul point, il est vrai que ce point élait Saint-Pierre.
Le 17 février 1563, Michel-Ange mourut, laissant pour tout testament ces trois lignes :
« Je lègue mon âme à Dieu, mon corps a la terre, et mes biens i\ mes plus proches parens. »
Il était âgé de quatre-vingt-huit ans onze mois et quinze jours.
Sa maison est à Florence; non pas la maison où il est né, non pas la maison où il est mort, mais la maison dans laquelle il se réfugiait à chaque persécution nouvelle; la maison qui conserve ses ciseaux et sa paielle, son maillet et ses pinceaux : la maison enfin où le visita Vîttoria Colonna, celle autre Béa tri x de cet autre Dante.
Cette maison, dont Miche -Ange a fait un temple et dont ses descendans ont fait un musée, est située via Gliibellina.
Elle est habitée par le cavalier Cosme Buoiiarolli, président del mayestrato supremo de Florence.