MOEURS ET ANECDOTES SICILIENNES
Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres peuples, on ne peut plus désireux de la liberté-, seulement, là comme partout ailleurs, il y a deux genres de liberté : la liberté de l'intelligence, la liberté de la matière. L^s clauses supérieures sont pour la liberté sociale, les classes inférieures sont pour la liberté individuelle. Donnez au paysan sicilien la liberté de parcourir la Sicile en tous sens, un couteau à sa ceinture et un fusil sur son épaule, et le paysan sicilien sera content; il veut être indépendant, ne comprenant pas encore ce que c'est que d'être libre.
Donnons une idée de la façon dont le gouvernement napolitain répond a ce double désir.
Il y a h Palerme une grande place qu'on appelle la p'ace du Marché-Neuf. C'était autrefois un pâté de maisons, sillonné de rues étroites et sombres, et habité par une population particulière, a peu près comme sont les Catalans à Marseille, et qu'on appelait les Conciapelle De temps immémorial ils ne payaient aucune contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur celte franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte à l'époque des Vêpres siciliènni s, <u qu'elle aura été accordée en récompense de la conduite que les Conciapelle avaient teilue dans cette grande circonstance. Au rrsle, toujours armés : l'enfant, presque au sortir du berceau, recevait un fusil qu'il ne déposait qu'au moment d'entrer dans la tombe.
En 1821, les Conciapelle se levèrent en masse contre les Napolitains et firent des merveilles ; mais lorsque les Autrichiens eurent replacé Ferdinand sur le trône, le général Nunziante fut envoyé pour punir le? Siciliens de ces nou velles Vêpres Les Conciapelle lui furent signalés les plus incorrigibles de la ville de Palerme. et il fui décidé que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux.
En conséquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle, se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient à côté de leurs fusils, le général Nunziante lit braquer d.s pièces de canon ù l'entrée de chaque rue. et cerner tout le pâté rfar un cordon de so dais : en se réveillant, les pauvres diables se trouvèrent prisonniers.
Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de se défendre; aussi force leur fut-il de se rendre a discrétion. Le premier soin du général Nunziante fui enlever leurs armes : ou chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de Paient e ev< la permission d'y rentrer seulement dans la journée pou leurs affaire mais avec défenso d'j p t isi r la nuit.
Puis, à peine furent-ils hors des portes, que, sous | d'arriéré de contributions, leurs maison- lurent confisquées ci mises a bas,
Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit, la place du Marché Neuf de Palerme. Souvent |e l'ai traversée, el près q s j'ai liouvé l'esca I
■ dan la Slrada Nova couvert de ces malheureux qui, n- les degrés, restent des heures entières à regarder,
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CEI VRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
immobiles et sombres, ce terrain vide où étaient, autrefois leurs maisons.
Les fêles de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile, où l'on n'est pas très scrupuleux sur Dieu le Père, sur le Christ ou sur la vierge Marie, et où cependant le culte des saints est dégénéré en une véritable adoration : aussi leurs fêtes ressemblent-elles à une suite des saturnales païennes. Chaque ville a son saint de prédilection, pour lequel elle exige que tout étranger ait la même vénération qu'elle; or, comme les honneurs rendus h ce patron sont quelquefois d'une nature fort étrange, il est en général assez dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, criblé de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu de la foule les jours où les saints prennent l'air. Il n'y avait pas longtemps, quand j'arrivai à Syracuse, qu'un Anglais avait été victime d'une erreur commise par lui a l'endroit d'un de ces bienheureux
L'Anglais était un officier de marine descendu à terre pour chasser dans les environs de la ville d'Auguste. Après cinq on six heures employées fructueusement à cet exercice, il rentrait, son fusil sous le bras, sa carnassière sur le dos; tout à coup, au détour d'une rue, il voit venir a lui, avec de grands cris, une foule frénétique traînant sur un tréteau mobile, attelé de chevaux empanachés, et entouré d'un nuage d'encens, le colosse doré de saint Sébastien. L'officier, à l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui, s'arrêta pour laisser passer le saint ; mais, comme il était en uniforme et portait un fusil, son immobilité sembla irrespectueuse a la foule, qui lui cria de présenter les armes. L'Anglais n'entendait pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme, malgré l'injonction reçue. Alors le peuple se mit à le menacer, hurlant Tordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commença à s'inquiéter de toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de franchir la barrière menaçante qui s'était formée tout autour de lui, et qui, avec des cris toujours croissans et des gestes de plus en plus animés, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint. Bientôt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est à lui que s'adresse toute cette colère, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter, croit que c'est le saint qui en est l'objet : il a lu dans la relation de mistress Clark'1 que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de battre les saints dont ils sont méconlens. Ce souvenir est un trait de lumière pour lui : saint Sébastien aura commis quelque méfait dont on veut le punir; comme les démonstrations relatives a son fusil continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qu'à ajouter une balle aux flèches dont le saint est tout couvert; en conséquence, il ajuste le colosse et lui fait sauter la tête.
La (été du saint n'était pas retombée à terre que l'Anglais avait déjà reçu vingt-cinq coups de couteau.
Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours d'une façon aussi tragique en Sicile, et que si les étrangers y courent quelques périls, ces périls n'aient pas leur compensation,
i h de mes amis visitait la Sicile en t82i), avec deux au 1res compagnons de route, Français comme lui e't aventureux comme lui. Arrivés ;> Cataneà la On de janvier, nos voyageurs apprennent que, leS février, il y aura foire brillante el procession solennelle, & propos de la fête de sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitôt le trinmviral B'assemble, . i décide que l'occasion i si trop solennelle pour la manquer, et que l'on re tera.
La semaine qui séparait le Jour de la détermination prise du jour d la fête s'écoula à essayer de monter sur l'Etna, chose impossible à celle époque, el a visiter les curiosités de Catane, qu'on visite en un jonr. <'u comprend donc, i du lemps de re le, les trois compagnon • ne man- |u n n pas une promi nade pas un corso. Toute la ville les , mnaissait.
La U e arriva, J'ai déj i mes lecteurs a trop
ons (,'jur que je leui déi rive celle-ci : cris, guir-
landes, feux d'artifice, girandoles, chants, danses, nlum'i alions. rien n'y manquait.
Après la procession commença la foire. Celte foire, il laquelle assiste non-seulement la ville tout entière, mais encore toute la population des villages environnans, esl le prétexte d'une singulière coutume.
Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la tête; el alors, aussi méconnaissables que si elles portaient un domino, el qu'elles eussent un masque sur la figure, ces tuppanelles^ c'est le nom qu'on leur donne, arrêtent leurs connaissances en quêlant pour les pauvres ; cette quêie s'appelle Vaum&ne de la foire. Ordinairement 'nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval.
La procession était donc finie el la foire commencée, lorsque mon ami, que j'appellerai Horace, si Ion veut bien, n'ayant pas le loisir de lui faire demander la permission de mettre ici son nom véritable, attendu que je le crois en Syrie maintenant ; lorsque mon ami, dis-je, qui, dans son ignorance de celte coutume, était sorti avec quelques piastres seulement, avait déjà vidé ses poches, fut accosté par deux tuppanelles, qu'a leur voix, à leur tournure et à la coquetterie de leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnaître pour jeunes. Les jeunes quêteuses, comme on sait, ont toujours une influence favorable sur la quête. Horace, plus qu'aucun autre, était accessible à cette influence : aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches de son gilel et les deux goussets de son pantalon, pour voir si quelque ducat n'avait pas échappé au pillage. Investigation inutile ; Horace fut forcé de s'avouer à lui-même qu'il ne possédait pas pour le moment un seul bajoco.
Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fût ; mais, malgré sa véracité, il fut reçu avec une incrédulité profonde. Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour leur demander de l'argent, ou de retourner à l'hôtel pour fouiller à son coffre-fort, toutes ces propositions furent repoussées; il avait affaire à des créancières inexorables, qui répondaient à toutes les excuses : Pas de répit, pas de pitié, de l'argent ù l'instant même, ou bien prisonnier.
L'idée de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux jolies femmes, n'était pas une perspeclive si effrayante qu'Horace repoussât ce mezzo termine, proposé par l'une d'elles comme moyen d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru ou non secouru; el, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule, traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il était impossible de reconnaîlre dans l'obscurité, en face d'une voiture élégante, mais sans armoiries, où on le fit monter. Une fois dans la voiture, une de ses conductrices détacha un mouchoir de soie de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placèrent à ses côtés; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayât pas sans doute de déranger son bandeau, et la voilure partit.
Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Uni aie calcula qu'elle avait roulé une demi-heure à peu près; mais, comme on le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner l'ordre à leur cocher de faire des détours pour dérouler le captif. Enfin, la voiture s'arrêta. Horace crut que le moment était venu de voir où il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main droite à son bandeau; mais sa voisine l'arrêta en lui disant : Pas encore I Horace obéit.
Mors on l'aida à descendre; on lui lit monter trois mari lies, puis il cuira, el une porte se ferma derrière lui. Il fit encore vingt pas a peu près, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt cinq degrés; au vingt-cinquième, une seconde porte s'ouvrit, el il loi .sembla entrer dans un corriiIhc. Il suivit ce corridor pendant douze pas; et ayant franchi une troisième porte, il se trouva le, pieds sur un lapis.
Là, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quille, s'arrêtèrent,
— Donne/ nous votre parole d'honneur, lui dit l'une d'elles, que vous n'ôierez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront a la pendule, n e l neuf heures moins
IMPRESSIONS DE YOVAGE. — LE CAPITAINE AREN'A
deux minutes : ainsi vous n'avez pas longtemps à attendre.
Horace donna sa parole d'honneur ; aussitôt ses deux conductrices le lâchèrent. Bientôt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un instant après, neuf heures sonnèrent. Au premier coup du timbre, Horace arracha son bandeau.
Il était dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style qui est encore généralement celui de l'intérieur des palais siciliens. Ce boudoir était tendu d'une étoffe de satin rose avec, des branches courantes, d'où pendaient des Heurs et des fruits de couleur naturelle; le meuble, recouvert d'une étoffe semblable à celle qui tapissait les murailles, se composait d'un canapé, d'une de ces causeuses adossées comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table chargée de romans français et anglais, et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il faut pour écrire.
Le jour venait par le plafond, et le châssis à travers lequel il passait se levait extérieurement.
Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une lettre à la main : ce domestique était masqué.
Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit :
« Vous êtes notre prisonnier, selon toutes les lois divines el humaines, et surtout selon la loi du plus fort.
» Nous pouvons à notre gré vous rendre votre prison dure ou agréable, nous pouvons vous faire porter dans un cachot, ou vous laisser dans le boudoir où vous êtes.
» Choisissez. »
— Pardieu! s'écria Horace, mon choix est fait; allez dire à ces dames que je choisis le boudoir, et que, comme je présume que c'est à une condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je les prie de me faire connaître cette condition.
Le domestique se retira sans prononcer une seule parole, il, un instant après, rentra, une seconde lettre à la main : Horace la prit non moins avidement que la première, et lut ce qui suit :
« Voici à quelles conditions on vous rendra votre prison agréable :
» Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici à quinze jours, aucune tentative d'évasion;
» Vous donnerez votre parole de ne point essayer devoir, tant que vous serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier;
» Vous donnerez votre parole qu'une fois couché, vous éteindrez toutes les bougies, et ne garderez aucune lumière cachée ;
» Moyennant quoi, ces quinze jours écoulés, vous serez libre sans rançon.
» Si ces conditions vous conviennent, écrivez au-dessous :
« Acceptées sur parole d'honneur. » Et comme on sait que vous êtes Français, on se liera à celle parole. »
Attendu que, au bout du compte, les conditions imposées n'étaient pas trop dures, et qu'elles semblaient promettre certaines compensations à sa captivité, Horace prit la plume el écrivit :
« .l'accepte sur parole d'honneur, en nie recommandant à 'a générosité de mes belles geôlières.
» ironAci:. »
Puis il rendit le traité au domestique, qui disparut aussilôl.
Dn instant après, il sembla au prisonnier entendre remuer de l'argenterie et des verres : il s'approcha d'une des deux portes qui donnaient dans son boudoir, ci acquif en y collant son oreille la certitude que l'on dressait une table. La singularité de sa situation l'avait empêché jusque-là de se souvenir qu'il avait faim, et il sut gré à ses hôtesses d'y avoir songé pour lui.
* D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si a lui, habitué des bals de l'Opéra, elles ne laissaient pas apercevoir une main, un coin d'épaule, un bout de menton, t l'aide desquels il pourrait, comme Cuvler, re-
OF.l V. (OMI'I.. — |\.
construire toute la personne. Malheureusement cette première espérance fut déçue : lorsque le domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la salle à manger, le prisonnier vit, quoique le souper parût, par la quantité de plais, destiné à trois ou quatre personnes, qu'il n'y avait qu'un seul couvert.
Il ne se mit pas moins à table, fort disposé à faire honneur au repas. Il fut secondé dans cette louable intention par le domestique masqué qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait pas même le temps de désirer. Il en résulta qu'Horace soupa très bien, et, grâce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes où puisse se trouver un prisonnier.
Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en était ouverte: elle donnait dans une charmante petite chambre à coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre communiquait elle même avec un cabinet de toilette. Là finissait l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible. Le prisonnier avait donc à sa disposition quatre pièces : le cabinet susdit, la chambre à coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la salle à manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garçon.
La pendule sonna minuit : c'était l'heure de se coucher. Aussi, après avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement, et s'être assuré que la porte de la salle à manger s'était refermée derrière lui, le prisonnier rentra-t-il dans sa chambre à coucher, se mit au lit, et, selon l'injonction qui lui en avait été faite, souffla scrupuleusement ses deux bougies.
Quoique le prisonnier reconnût la supériorité du lit dans lequel il était étendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrés depuis qu'il étail en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement éveillé, soit que la singularité de sa position chassât le sommeil, soit qu'il s'attendît à quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une demi-heure ou trois quarts d'heure à peu près, il lui sembla entendre le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un léger froissement comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent crier le parquet et s'approchèrent de son lit ; mais à quelque dislance les petits pas s'arrêtèrent, et tout rentra dans le silence.
Horace avait beaucoup entendu parler de revenans. de spectres et de fantômes, et avait toujours désiré en voir. C'était l'heure des évocations, il eut donc l'espoir que son désir était enfin exaucé. En conséquence il étendit les bras vers l'endroit où il avait entendu du bruit, et sa main rencontra une main. Mais cette fois encore l'espérance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde étail déçue. Cette main petite, effilée et tremblante, appartenait à un corps, el non à une ombre.
Heureusement le prisonnier était un de ces optimistes à caractère heureux, qui ne demandent jamais a la Providence plus qu'elle n'est en disposition de leur accorder. I! en résulta que le visiteur nocturne, quel qu'il fut, n'eut pas lieu de se plaindre de la réception qui lui fut faiie
En se réveillant, Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus personne. Toute Irace de visite avait disparu II lui sembla seulement qu'il s'était entendu dire, comme dans un rêve : — A demain
Horace sauia en luis de son lit el courut a la fenêtre, qu'il ouvrir, elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles, pardessus lesquelles il était impossible devoir, le prisonnier resta donc dans le doute s'il élait à la \ille ou à la campagne.
-\ onze heure- la salle a manger s'ouvrit, el Horace retrouva son domesliqu asqué el son déjeuner tout servi.
Tout en déjeunant, il voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue queles questions fussenl faites, anglais, français ou Italien, le fldéle serviteur répondit son éternel Noncapisco.
Los fenêtres de lu salle n manger donnaient sur la même cour que celles de la chambre ^ eoiniisr. Les murailles
(JEUVRKS COMPLETES D'ALEXANDRE UIMAS.
étaient partout de la même hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau à apprendre de ce côté-là.
Pendant le déjeuner, la chambre à coucher s'était trouvée refaite comme par une fée.
La journée se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur le piano tout ce qu'il savait de mémoire, et déchiffra tout ce qu'il trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dîner fut servi.
Même bonne chère, même silence. Horace aurait préféré trouver un diner un peu moins bon, mais avoir avec qui causer.
Il se coucha à huit heures, espérant avancer l'apparition sur laquelle il comptait pour se dédommager fle sa solitude de la journée. Comme la veille, les bougies furent scrupuleusement éteintes, et comme la veille effectivement il entendit, au bout d'une demi heure, le petit cri de la boiserie, le froissement delà robe, lebruit des pas surle parquet; comme la veille il étendit le bras, cl rencontra une main : seulement il lui sembla que ce n'était pas la même main que la veille; l'autre main était petite et effilée, celle-ci était potelée et grasse. Horace, était homme à apprécier cette attention de ses hôtesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent cl ne se ressemblassent point.
Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main potelée, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutôt quatorze nuits.
La quinzième, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les trois heures du malin, ces deux mains lui passèrent chacune une bague à un doigt; puis, après lui avoir l'ait donner de nouveau sa parole d'honneur de ne point chercher à lever le mouchoir qu'elles allaient lui mettre devant les yeux, ses deux hôtesses l'invitèrent à se préparer au départ.
Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes après, il avait les yeux bandés ; un quart d'heure après, il était en voilure entre ses deux geôlières ; une heure après, la voilulure s'arrêtait, et un double serrement de main lui adressait un dernier adieu.
La portière s'ouvrit. A peine .'i terre, Horace arracha le bandeau qui lui couvrait les yeux; mais il ne vil rien autre chose que le même cocher, la même voiture et les deux tuppanelles: encore à peiue eul-il le temps de les voir, car au moment où il enlevait le mouchoir la voiture repartait au galop. Il était déposé, au resle, au même endroit où il avait été pris.
Horace profila des premiers rayons du jour qui commençaient à paraître pour s'orienter. Bientôt il se retrouva sur la place de la foire, et reconnut la rue qui conduisait à son hôtel : en l'apercevant le garçon fil un grand cri de joie.
On l'avait eru assassiné. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit jou.rs ; mais voyant qu'il ne reparaissait pas el qu'en n'en entendait pas parler, ils avaient (lui pas perdre loul espoir: alors ils avaient fait leur déclaration au juge, avaient nus les effets de leur camarade sons la garde du maître d'hôtel, el avaient, pour le cas peu probable où Horace reparaîtrait, laissé ui..i lettre dans laquelle ils lui indiquaienl l'itinéraire qu'ils comptaient parcourir.
Uni' ,. mil k leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu'à Naples.
Comme il en avail donné sa parole, il ne fit aucune recher che pour savon' a qui appartenaient la main effilée el la main gras >e.
< riant aux deux bagues, elles étaient i exactement pareilles qu'on ne pouvait pas les reconnaître l'une de l'autre.
Quelques années avanl notre voyage, un évênei il étaii
arrivé qui avaii amené un grand scandale : cel événement n élail rien n oins qu'une guerre entré deux couvens du môme ordre. Cependant l'un élail un couvent de capucins, l'autre un couvent du liera-ordre. La scène s "tait passée îi Saint- Philippe d'Argiro.
i.es île \ ii.iiiiiK-ns ■ r louchaient : le mur tiVs deux jardins • di mitoyen, et, aaos doute a cause de cette proximité, les i géraient,
i l capucin* avaient un liés beau chien de garde, nom
mé Dragon, qu'ils lâchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vînt voler les fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un jardin dans l'autre. Quand les moines haïssent, leur haine est bon teint; ne pouvant se venger sur leurs voisins, ils se vengèrent sur le pauvre Dragon, lequel fut assommé à coups de bâton el rejeté pardessus la muraille.
A la vue du cadavre, grande désolation dans la communauté, qui jura de se venger le soir même.
En effet, louie la journée se passa chez les capucins à faire provision d'armes et de munitions ; on réunit tout ce que l'on put trouver de sabres, de fusils, de poudre el de balles, el l'on s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du tiers-ordre.
De leur côlé, les frères du tiers-ordre furent prévenus et se mirent sur la défensive.
— A. six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le mur et descendirent dans le jardin des frères du liers-ordre : ceux-ci les attendaient avec leur gardien à leur têle.
Le combat commença et dura plus de deux heures ; enfui le couvent du tiers-ordre fut emporté d'assaut après une résistance héroïque, el les moines vaincus se dispersèrent dalla la campagne.
Deux capucins furent tués sur la place : c'étaient le père Benedetto di Pietra-Perzia el il padre l.uigi di S. Filippo. Le premier avait reçu deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux lui traversaient la poitrine de part en pari. Dir côté des frères du liers-ordre, il yeui deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un mourut de ses blessures cl que l'autre en revint à grand peine ; quand aux blessures légères, on ne les compta même pas ; il y eut peu de combattans des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une.
Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire ; portée devant les tribunaux, elle eût élé trop scandaleuse.
Remontons un peu plus haut :
Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge nommé Cambo ; celait un travailleur éternel, un homme probe el consciencieux, un magistrat estimé enfin deious ceux qui le connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied de la lettre.
Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il entend crier à l'aide dans la rue, coui t à son balcon, et ouvre sa fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de poignard. L'homme frappé tomba mort, et le meurtrier, qui était iiïconnu à Cambo, mais dont il eut (oui le temps de voir le visage, s'enfuit, laissant le poignard dans la plaie; cinquante pas plus loin, embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour ; puis, se lançai t dans une rue transversale, il disparut.
Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison, heurte du pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa poche et continue son chemin ; arrivé devant la maison de Cambo, qui était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il ne peut pas lui porter secours : il soulève le corps et s'aperçoit que ce n'est plus q'ti'Un Cadavre; en ce moment le pas d'une pa
trouille se fait enlendrc, le garçon boulanger pense qu il va
se trouver mêlé comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée enir'ouvcrte. Mais le mouvement n'a poini eiesi rapide qu'il n'ait été vu : la patrouille accourt, voit lecadavre, cerne la maisi n où elle croil avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on saisit sur lui le four irau qu'il a trouvé; on le compare avec le poignard resté dans la poitrine du mort, gaine el lame s'ajustent parfaite ment. Plus de doute qu on ne tienne le coupable.
Le juge a loul vu : l'assassinai, la fuite du meurtrier, l'arrestation de l'innocent ; e| cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.
A sept heures du matin, il est officiellement prévenu par
IMPRFSSIONS DÉ VOYAGE. — LE CAPITAINE ARENA
le capitaine de justice tle ce qui s'est passé ; il écoute les témoins, dresse le procès- verbal, se rend a la prison, interroge le prisonnier, et inscrit ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude: il va sans dire que le malheureux boulanger se renfermo dans la dénégation la plus absolue.
Le procès commence : Cambo préside le tribunal ; les témoins sont entendus et continuent de charger l'accusé ; mais la principale charge contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si parfaitement au poignard trouvé dans la blessure ; Cambo presse l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la torture. La demande en est faite a Cambo, qui écrit au-dessous de la demande le mot accordé.
Au troisième loiir d'estrapade, la douleur est si forte que le malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.
Le condamné se pourvoit en grâce : le pourvoi est rejeté.
Trois jours après le rejet du pourvoi le condamné est pendu !
Six mois s'écoulent . le véritable assassin est arrêté au moment où il commet un autre meurtre. Condamné à son tour, il avoue alors qu'un innocent a été tué à sa place, et que c'est lui qui a commis le premier assassinat pour lequel a é!é pendu le malheureux boulanger.
— Seulement, ce qui l'étonné, ajouta-t-il, c'est que la sentence ail été prononcée par le juge Cambo, qui a dû lotit voir, attendu qu'il l'a parfaitement distingué à travers sa jalousie.
On s'informe auprès du juge si le condamné ne cherche pas à en imposer à la justice ; Cambo répond que ce qu'il dit est l'exacte vérité, et qu'il a été effectivement depuis le commencement jusqu'à la fin spectateur du drame sanglant qui s'est passé sous sa fenêtre.
Le roi Ferdinand apprend cette étrange circonstance: il était alors à Palermc. Il fait venir Cambo devant lui.
— Pourquoi, lui dit-il, au fait comme lu l'étais des moindres circonstances de l'assassinat, as-tu laissé çondàmt.er un innocent, el n'as-tu pas dénoncé le vrai coupable?
— Sire, répondit Cambo, parce que la législation est positive: elle dit que le juge ne peut être ni témoin ni accu- Mleur; j'aurais donc élé contre la loi si j'avais accuse le coupable ou témoigné en faveur de l'innocent.
— Mais, dit Ferdinand, tu aurais bien pu au moins ne pas le condamner.
— Impossible de faire autr, ment, site : les preuves étaient s nuisantes pour qu'on lui donnai la torturé, et pendant la torture il a avoué qu'il était coupable.
— C'est juste, dit Ferdinand, ce n'esl pas là lame, c'est celle de la torture.
La torture fut abolie el le juge maintenu.
C'était un drôle de corps que ce roi Ferdinand ; nous le retrouverons à Napies, et nous en causerons.
lue des choses qui m'étonnèreht ie plus en arrivant en Sicile, c'est la différence du caractère rtapolitajn el du caractère sicilien ■ une traversée d'un jour sépare les deux capitales, un détroit de quatre milles sépare les deux royaumes, el on les croirait a mille lieues l'un de l'autre. A Napies vous rencontrez les cris, là gesticulation, le bruit éternel ci
sans crise; ;i Messi Il a l'.ilerme vous rrlrouvrz le silence, la sobriété de Restes, el presque de la taciturnilè. Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une phrase vous i epomi ; interrogez l'homme de Napies, uon-seiilenieiii il vous répondra longuement, prolixement, mais encore bientôt c'est lui qui vous inlrrroger J a son tour, ri vous ne pourri z plu* vous en débai ras cr. I c Palermitain i lie ei gesticule aussi mai c'est dans un moment de colère pa ion; le Napolitain, c'est loujours. L'étal normal
de l'un c'est le bruit, l'état habituel de l'autre c'est !e silence.
Les deux caractères disiinctifs du Sicilen c'est la bravoure el le île-intéressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus dans la même journée.
Il y avait émeute à Païenne celte émeute était amenée par une crise d'argent. Le peuple mourait littéralement de faim ; Or il s'était fait ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet de canon, l'agonie, de celte façon, étant moins longue et moins douloureuse.
De leur côté, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour eux, ne pouvaient pas acheter du blé et ne voulaient pas diminuer les impôts ; ils avaient doue fait braquer un canon dans chaque rue, el s'apprêtaient à répondre au peuple avec celte ultima ratio regum.
Un de ces canons défendait l'extrémité de la rue de Tolède, à l'endroit où elle débouche sur la place de Palais-Royal : le peuple marchait sur le palais, et par conséquent marchait sur le canon; l'artilleur, la mècbe allumée, se tenait prêt, le peuple avançait loujours, l'artilleur approche la mèche de la lumière, en ce moment le prince Hercule de Bulera sorl d'une rue transversale, et, sans rien dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon.
Comme c'était l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le reconnaît el pousse des cris de joie.
Le prince fait signe qu'il veut parler ; l'artilleur, stupéfait, après avoir approché irois fois la mèche de la lumière, sans que le prince ail même daigné s'en inquiéter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se tait comme parCnchanlement ; il écoute
Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple comment la cour, chassée de Napies, rongée par les Anglais et réduite à son revenu de Sicile, meurt de faim elle-même; il raconte que le roi Ferdinand va a la chasse pour manger, el qu'il a assisté quelques jours auparavant à un dîner chez le roi, lequel diner n'était composé que du gibier qu'il avail tué.
Le peuple écoute, reconnaît la justesse des raisonnement du prince de Butera, désarme ses fusils, les jette sur sou épaule et se disperse.
Ferdinand et Caroline onl toul vu de leurs fenêtres ; i s font venir le prince de Butera, lequel, à son tour, leur fail un discours très sensé sur le désordre du trésor. Alors les deux souverains offrent d'une seule voix, au prince de Buleta. la place de ministre des finances.
— Sire, répondit le prince de Bulera, je n'ai jamais administre que ma foi tune, et je l'ai mangée
A ces mots, il lire sa révérence aux deux souverains qu'il vienl de sauver, et se retire dans son palais de la Marine, bien plus roi que le roi Ferdinand.
Ce fui en ISIS, irois ans après la Restauration de Napies, que l'abolition des majorais et des substitutions fut introduite en Sicile; celle introduction ruina à l'instant même lous les grands seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les créanciers seuls y trouvèrent leur compte. *
Malheureusement ces créanciers étaient presque tous des juifs el tics usiniers prêtant à cent cl ,i cent cinquante uoui «-«-i 1 1 à des hommes qui se seraient regardés comme déshonorés de se mêler de leurs affaires; quelques-uns n'avaienl jamais mis le pied dans leurs domaines el demeuraient, sans cesse à Napies ou à Païenne. On*demandaii au prince de P... où était siiuée la terre donl il portait le nom.
— Mais je ne sais pas Irop, répondit-il ; je crois que . 'esi cuire G-irgenli el Syracusi .
C'était cuire Messine et Calane.
Avant l'introduction de la loi française, lorsqu'un baron sicilien mourait, son successeur, qui n'élail point forcé d'accepter l'héritage sous bénéfice d'inventaire, commença il par S'emparer de lOUl ; puis il envoyait promener les créanciers. Les créanciers proposaient alors do se contenter des intérêts; la demande paraissait raisonnable, el on y accédait; ut, lorsque celte proposition était faite, les créanciers, grâce au taux énorme auquel l'argent avail élé prêté, étaient déjà rentrés dans leur capital ; toul ce qu ils louchaient eiaii
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALKXANDKE DUMAS
donc un bénéfice clair et net, dont ils se contentaient comme d'un excellent pis-aller.
Mais du moment où l'abolition des majorais et des substitutions fut introduite, lesclioses changèrent: les créanciers mirent la main sur les terres; les frères cadels,à leur tour, devinrent créanciers de leurs aînés; il fallut vendre pour opérer les partages, et du jour au lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en résulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de plus, ces lerres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procès, cessèrent d'être cul livées, et la Sicile, qui du superflu de ses douze millions d'habitans nourrissait autrefois l'Italie, ne récolla plus même assez de blé pour faire subsister les onze cent mille enfans qui lui restent.
Il va sans dire une les impôts restèrent les mêmes.
Aussi y a-t-il dans le monde enlier peu de pays aussi pauvres et aussi malheureux que la Sicile.
De cette pauvreté, absence d'art, de littérature, de commerce, et par conséquent de civilisation.
J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop où, qu'en Sicile ce n'étaient poiut les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais bien au contraire les voyageurs qui nourissaient les aubergistes. Cet axiome, qui au premier abord peut paraître paradoxal, est cependant l'exacte vérité : les voyageurs mangent ce qu'il apportent, et les aabergistes se nourrissent des restes.
Il en résulte qu'une des branches les moins avancées de la civilisation sicilienne est cerlainement la cuisine. On ne voudrait pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs hôtels sous le nom de mels honorables et connus, mais auxquels l'objet s*ervi ne ressemble en rien, du moins pour le goût. J'avais vu à la porte d'une boutique du boudin noir, et en rentrant à l'hôtel j'en avais demandé pour le lendemain. On me l'apporta paré de la mine la plus appétissante, quoique son odeur ne correspondît nullement à celle à laquelle je m'attendais. Comme j'avais déjà une certaine habitude des surprises culinaires qui vous attendent en Sicile à chaque coup de fourchette, je ne goûtai à mon boudin que du bout des dents. Bien m'en prit : si j'avais mordu dans une bouchée entière, je me serais cru empoisonné. J'appelai le maître d'hôtel.
— Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet qui venait de me causer une si profonde déception.
— Du boudin, me répondit-il.
— Vous en êtes sûrP
— Parfaitement sûr.
— Mais avec quoi fait-on le boudin a PalermeP
— Avec quoi ? pardieu ! avec du sang de cochon, du chocolat et des concombres.
Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin ilVn demander davantage.
Je présume que lis Palermitains auront entendu parler un jour par quelque voyageur français d'un certain mets qu'on appelait du boudin, et que ne sachant comment se procurer des renseignemens sur une combinaison si compliquée, ils en auronl fail venir un dessin de l'aris.
C'est d'après ce dessin qu'on aura composé le boudin qui se mange aujourd'hui à Palerme.
I ne des grandes prétentions des Siciliens, c'est la beauté et l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits supérieurs qu'où trouve en Sicile sont les oranges, les ligues et
les grenades; les autres ne sont point mê mangeables.
un m les Siciliens ont sur ce point une réponse on ne peul plus plausible aux plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de leurbistoire où il est raconté que Vu i - a attiré les Lombards en Italie en leur envoyant des fruits de Sicile Comme c'est imprimé dans un livre, on n'a 1 1er a dire, i Inon que les fruits siciliens étaient pins beaux d i elle époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les Lombards n'a\aicni jamais mangé quo des pommes .1 i idre