‹ Une année `a FlorenceChapitre 56 sur 148 · EXCURSION AUX ILES É0LIEN1NES · texte numérisé non relu

EXCURSION AUX ILES É0LIEN1NES

Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvâmes nos hommes sur le port. A vingt ou (renie pas en mer, notre petit speronare se balançait vif, gracieux et fin, au milieu des gros bâtimens, comme un alcyon au milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarrée au quai : nous y descendîmes; cinq minutes après nous étions à bord.

Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien lavé de noire speronare. Je passai ma tête dans la cabine ; nos deux lits étaient à leurs places. Après tant de draps d'une propreté douteuse, c'était quelque chose de délicieux à voir que ces draps éblouissans de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour en sentir la fraîche impression.

Tout ceci doit paraître bien étrange au lecteur; mais tout homme qui aura traversé la Romagne, la Calabre ou la Si cile, me comprendra facilement.

A peine fûmes-nous à bord que noire speronare se mil en mouvement, glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous éloignâmes du rivage. Alors Palerme commença à s'étendre à nos yeux dans son magnifique développement, d'abord masse un peu confuse, puis s'élargïssant, puis s'allongeant, puis s'éparpillant en blanches villas perdues sous les orangers, les chênes verts et les palmiers. Bientôt tonte cette splendide vallée, que les anciens appelaient la conque d'or, s'ouvrit depuis Moniieale jusqu'à la mer, depuis la montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano Palerme l'Heureuse se faisait coquette pour nous laisser un dernier regret, à nous qu'elle n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilité, la quittions pour ne jamais la revoir.

Au sortir du port, nous trouvâmes un peu de vent, et nous bissâmes notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout à fait, et force fut à nos matelots de reprendre la rame La journée était magnifique ; le ciel et le flot semblaient d'un même azur ; l'ardeur du soleil était tempérée par une douce brise qui court sans cesse, vivace et rafraîchissante, à la surface de la mer. Nous finies étendre un tapis sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce poétique horizon ; nous finies allumer nos chibouques et nous nous couchâmes.

C'étaient là les douces heures du voyage, celles où nous rêvions sans penser, celles on le souvenir du pays éloigné et des amis absens nous revenait en la mémoire, comme ces nuages à forme humaine qui glissent doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se décomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures glissaient alors sans qu'on sentit ni le loucher ni le bruit de leurs ailes ; puis le soir arrivait nous ne savions comment ; allumant une à une ses étoiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident, éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert clair: alors il s'élevait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les poissons s'élançaient hors de la mer pareils à des éclairs d'argent ; le pilote se levail sans quitter le gouvernail, et \'Âve Marin commençai I à l'instanl même où s'éteignait le dernier rayon du jour.

connue presque toujours, le vent se leva avec la lune seulement: à sa chaude moiteur nous reconnûmes le sirocco; le capitaine fui le pri mier à nous Invilrr à rentrer dans la cabine, et nous suivîmes son avis, à la condition que l'équipage chanterai I en chœur sa chanson habituelle!

Rien n'était ravissant comme cet air chanté la null et accompagnant île sa mesure la douce ondulation du bâtiment.

IMPRESSIONS Dli VOYAGE. — LE CAPITAINE AB.ÉNA.

Je me rappelle que souvent, au milieu de mon sommeil je l'entendais, et qu'alors, sans m'éveiller tout à fait, sans me rendormir entièrement, je suivais pendant des heures entières sa vague mélodie. Peut-être, si nous l'eussions enleudu dans des circonstances différentes et partout ailleurs qu'où nous étions, n'y eussions-nous pas même fait attention. Mais la nuit, mais au milieu de la mer. mais s'élevant de noire petite barque si frêle, au milieu de ces flots si puissans, il s'imprégnait d'un parfum de mélancolie que je n'ai retrouvé que dans quelques mélodies de l'auteur de.Yo;-ma et des "Puritains.

Lorsque nous nous réveillâmes, le vent nous avait poussés au nord, et nous courions des bordées pour doubler Alicudi, que le sirocco et le greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine à nous permettre. Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous ordonnâmes au capitaine de s'approcher le plus près possible de l'Ile, et de mettre en panne. Comme il n'y a à Alicudi ni port, ni rade, ni anse, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronaie, mais seulement avec la petite chaloupe ; encore la chose était-elle assez difficile, a cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur les rochers, lesquels, au reste, polis et ulissans comme une glace, n'offraient aucune sécurité au f 'ied qui se hasardait à sauter dessus.

Nous n'arrivâmes pas moins à aborder avec l'aide de Pielio et de Giovanni : il est vrai que Pietro tomba à la mer ; mais, comme nos hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise, et qu'ils nageaient comme des poissons, nous ;i ions fini par ne faire même plus attention à ces sortes <t accidens.

.\licudi est l'ancienne Ericodes de Strabon, qui, au reste, comme les anciens, ne connaissait que sept îles Eoliennes: ' irongyle, Lipara, Vulcania, Didyuie, Phœnicodes, Ericodes Cl Evoniinos. Celle dernière, qui était peut-être alors la plus considérable de toutes, a tellement été rongée par le feu intérieur qui la dévorait, que ses cratères affaissés ont ouvert ilifférens passages à la mer. et que ses différentes sommités, qui s'élèvent seules aujourd'hui au-dessus des flots, forment les îles de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de Lisca- Biaoca et de Datoli. De plus, quelques rochers épais, faisant sans doute partie de la même terre, s'élèvent encore noirs el nus à la surface de la mer, sous le nom de Formicali.

Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre et de plus désolé que cette malheureuse île, qui forme l'angle occidental de l'archipel Eolien. C'est un coin de la terre oublié lors de la création, et resté tel qu'il était du temps du chaos. Aucun chemin ne conduit à son sommet ou DC luivge son rivage; quelques sinuosités creusées par les eaux de la pluie sont les seuls passages qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les aspérités de la lave. Sur toute l'île, pas un arbre, pas un morceau de Verdun' pour reposer les yeux ; seulement, au fond de quelques gerçures des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges de ces bruyères qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa. C'est le solitaire et périlleux chemin de Dante, où, parmi les rocs et les débris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main.

lit cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misérables cabanes cent cinquante ou deux cents pêcheurs, qui ont cherché à utiliser les rares parcelles de terre ecliap- I" - .1 la destruction générale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui achetâmes pour 3 carlins i2tt sous à peu près) tout le poisson qu'il avait pris.

Noua remontâmes sur notre bâtiment, le cœur serré de tant de misères. Vraiment, quand ou vit dans un certain monde el d'une certaine façon, il est des existences qui deviennenl Incompréhensibles. Qui a fixe ces gens suye volcan êleinl ! Y ont-ils poussé comme les bruyères qui lui ont donné son nom? Quelle raison empêche qu'ils ne quittent ni effroyable séjour 7 II n'y a pas un coin du monde où ils ne soient mieux que la. Ce rocher brûlé par le feu, celle lave durcie par l'air, ces scories sillonnées par l'eau dis tempe les, esl-ce donc une patrie? Qu'un y naisse, cela esl conce vable, on naîi où l'un peut , mais qu'ayant la faculté de se

mouvoir, le libre arbitre qui fait qu'on peut chercher le mieux, une barque pour vous porter partout ailleurs, et qu'on reste la, c'est ce qui est impossible à comprendre, c'est ce que ces malheureux eux-mêmes, j'en suis sûr, ne sauraient expliquer.

L ne partie de la journée nous courûmes des bordées; nous avions toujours le vent contraire : nous passions successivement en revue les Salines. Lipari et Yulcano; apercevant à chaque passage, entre les Salines et Lipari, Stromboli secouant à l'horizon son panache de flammes. Puis, chaque j fois que nous revenions vers Yulcano, tout enveloppée d'une vapeur chaude et humide, nous voyions plus distinctement ses trois cratères inclinés vers l'occident, et dont l'un d'eux a laissé couler une mer de lave, dont la couleur sombre contraste avec la terre rougeâtre et avec les bancs sulfureux qui l'entourent. Ce sont deux îles réunies en une seule par une irruption qui a comblé l'intervalle; seulement, l'une était connue de toute éternité, et c'était Yulcano ; tandis que l'autre ne date que de l'an 550 de Borne. L'irruption qui les joignit eut lieu vers la moitié du seizième siècle; elle forma deux ports : le port du levant et le port du couchant.

Enfin, après huit heures d'efforts inutiles, nous parvînmes à nous glisser entre Lipari et Yulcano, et, une fois abrites par celte dernière île, nous gagnâmes à la rame le port de Lipari, où nous jetâmes l'ancre vers les deux heures.

Lipari, avec son château-fort bâti sur un rocher el ses maisons suivant les sinuosités du terrain, présente un aspect des plus pittoresques. Nous eûmes, au reste, tout le temps d'admirer sa situation, attendu les difficultés sans nombre qu'on nous fit pour nous laisser entrer. Les autorités, à qui nous avions eu l'imprudence d'avouer que nous ne venions pas pour le commerce de la pierre-ponce, le seul commerce de 111e, et qui ne comprenaient pas qu'on pût venir à Lipari pour autre chose, ne voulaient pas, à toute force nous laisser entrer. Enfin, lorsqu'à travers une grille nous eûmes passé nos passeports que, de peur du choléra, on nous prit des mains avec des pincettes gigantesques, et qu'on se fut bien assuré que nous venions de Palerme, el non point d'Alexandrie ou de Tunis, on nous ouvrit une grille, et l'on consentit à nous laisser passer.

Il y avait loin de cette hospitalité à celle du roi Eole.

On se rappelle que Lipari n'est autre que l'antique Éolie où vint aborder Ulysse après avoir échappé à Polyphème. Voici ce qu'en dit Homère :

« Nous parvenons heureusement à l'île d'Eolie, ile accessible et connue, où règne Eole, l'ami des dieux. Un rempart indestructible d'airain, bordé de roches polies et escarpées, enferme l'île tout entière. Douze enfans du roi font la principale richesse de son palais, six fils et six filles, tous au printemp* de l'âge. Eole les unit les uns aux autres, et leurs heures s'écoulent, près d'un père et d'une mère dignes de leur vénération et de leur amour, en festins éternels, et splendides d'abondance et de variété. »

Ce ne fut pas assez pour Eole de bien re-evoir Ulysse, et de le festoyer dignement tout le temps que lui et ses compagnons restèrent a Lipari; au moment du départ, il lui lit encore cadeau de quatre outres, où étaient entérinés les principaux vents: Eurus, Auster el Aquilon. Zéphyr seul était resté eu liberté, el avait reçu de son souverain l'ordre de pousser heureusement le roi fugitif vers Ithaque. Malheu réusement, l'équipage du vaisseau que moniail i lysse t il la curiosité dé voir ce que renfermaient ces outres si bien enflées, et un beau jour il les ouvrit. Les (rois vents, d'autant plus joyeux d'être libres que depuis quelque temps déjà ils étaient enfermés dans leurs outres, s'élancèrent d'un seul coup d'aile dans les cieux, où ils exécutèrent par manière de récréation une telle tempête, que tous les vaisseaux dl lysse furent brisés, et qu'il s'échappa seul sur use planche.

Aristote parle aussi de Lipari :

« Dans une des sept iles de l'Eolie, dit-il. on raconte qu'il y a un tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses car on assure qu'on entend sortir de ce lombeau

<W VUES COMPLETES D'ALEXANDRh HUMA*-

un bruit de tambours et de cymbales, accompagné de cris éclatans. »

Chaque pan t'ait face à une petite vallée, et est oerré a distance égale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposés de façon que le vent qui s'engouffre dans les cavités produit des vibrations pareilles au\ frémissemens des harpes épliennes. Cette construction à moitié enfouie se trouve encore à l'endroit où elle a été retrouvée.

A peine fûmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mimes en quête d'une auberge ; malheureusement c'était chose inconnue dans la capitale d'Eole. Nous cherchâmes d'un bout a l'autre de la ville : pas la moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon.

Nous en étions là, Milord assis sur son derrière, et Jadin et moi nous regardant, fort embarrassés tous deux, lorsque nous vîmes un attroupement assez considérable devant une porte; nous nous approchâmes, nous fendîmes la foule, et nous vîmes un enfant de six ou huit ans, mort, sur une es pèce de grabat. Cependant sa famille ne paraissait pas autrement affectée; la grand'mère vaquait aux soins du ménage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mère seule était assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre avec une volubilité qui faisait que je n'en entendais point un mot. J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me répondit que la mère chargeait l'enfant de ses commissions pour le père et le grand'pere, qui étaient morts il y avait l'un un an et l'autre trois : ces commissions étaient assez singulières, l'enfant était chargé d'apprendre à Tailleur de ses jours que sa mère était sur le point de se remarier, et que la truie avait fait six marcassins beaux comme des ani/es.

En ce moment deux franciscains entrèrent pour enlever le cadavre. On le mit sur une civière découverte ; la mère et la grand'mère l'embrassèrent une dernière fois; on tira le jeune frère de ses occupations pour en faire autant, ce qu'il exécuta en pleurnichant, non pas de ce que son frère aîné était mort, mais de ce qu'oirle dérangeait de son occupation; puis on déposa le corps de l'enfant sur une civière, en jetant seulement sur lui un drap déchiré, et on l'emporta. A peine le cadavre eut il franchi le seuil de la porte, que la mère et la grand'mère se mirent à refaire le lit, et à effacer la dernière trace de ce qui s'était passé.

Qnanl à nous, voulant voir s'accomplir entièrement la cen m nie funéraire, nous suivîmes le cadavre. On le conduisit à l'église des Franciscains, attenante au nt des bons père-, sans qu'aucun parent le suivît. On lui dit une petite messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune, on tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une touche de chaux

La cérémonie achevée, nousétions occupés ;'i examiner la pei i égli ••- lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous demandant si nous étions Français, Anglais ou Ha iens : nous lui répondîmes que nous it i'.n- Français, ei la conversation s'étant engagée surce point, nous ne tardâmes pas à lui exposer l'embarras où

nous nous trouvions a l'endroit d' auberge. Il nous offrit

aussitôt l'hospitalité dan*, son COUVent. On devine que nous .iei épiâmes avec reconnaissance ; le moine avait d'autant pi us la droit de noua faire cette offre qu'il était le supérieur de

i c rnunaulé.

Notre guide nom Bl traverser un petli cloître, e( nous

trouvâmes dans le monastère; delà il nous conduisit

a noire apparieuieui : c'étaient deuj petite* cellules pareille

à ci m des autres moines, si ce n'est qu'elle* avaient des

draps de toile È leur lit, tandis ipie les moues ne COUChenl

quedansdes drap de laine ; les fenêtres de ces deux cellules

OUVffl les a I 01 lent, Offraient une vue admirable sur le* mon

de laCalabra i i sur ïti côtes de la Bielle, qui, grâce au prolongement du cap Pelore, semblaient se Joindre À au gle droit au de ou de ScyHi \ rlnjr>dnq milles t peu tout .1 rail -i notre gauche au-delà de Panarla et des toi mu ali. doni en distinguait tous les détails, ■'élevait la cimi fui Ii bU'omboli. \ nos pieds se déroulait la

ville aux toits plats et blanchis à la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout à fait oriental.

Un quart d'heure après que nous fûmes entrés dans notre chambre, un frère servant vint nous demander si nous souperions avec les pères, ou si nous désirions être servis chez nous : nous répondîmes que si les pères voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitaliié. Le souper était pour sept heures du soir, il en était quatre, nous avions donc tout le temps d'aller nous promener par la ville.

L'île de Lipari, qui donne son nom à tout l'archipel, a six lieues de tour, et renferme dix-huit mille habitans : elle est le siège d'un évêché et la résidence d'un gouverneur.

Les événemens sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale des îles Eoliennes : aussi raconte-t-on comme une chose arrivée hier le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan Barberousse ■ dans une seule descente et d'un ?eul coup de filet, il enleva toute la population, hommes, femmes etenfans, et emmena tout en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant à celte colonie des ingénieurs pour y bâtir une citadelle et une garnison pour la défendre. Les Li pari o tes actuels sont donc les descendans de ces Espagnols ; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparaître aucun de ceux que Barberousse avait enlevés.

Noire arrivée avait fait événement : à part les matelots anglais et français qui viennent y charger de la pierre ponce, il est bien rare qu'un étranger débarque à Lipari. Nous étions donc l'objet d'une curiosité générale; hommes, femmes et enfans sortaient sur leurs portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous éiions loin. Nous traversâmes ainsi la ville.

A l'extrémité de la grande rue et au pied de la montagne de Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravîmes afin de jouir du panorama de la ville tout entière. Nous y étions depuis un instant, lorsque nous y fûmes accostés par un homme de trente-cinq à quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec l'intention évidente de nous parler; c'était le gouverneur de la ville et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais sous u n autre nom que le mien, et j'étais entré dans le royaume de Naples par contrebande. Mais je fus bientôt rassuré aux formes toutes gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des nouvelles du reste du monde, avec lequel il élail fort rarement en communication, et nous invi ter à diner pour le lendemain : nous lui apprîmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur Naples et sur la France, et nous acceptâmes son diner.

De notre côté, nous lui demandâmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il y connaissait de plus nouveau, c'était son orgue éolien dont parle àrislote, et ses étuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux voyageurs qui avaient visité l'île avant noue, les derniers étaient Spallanzaniel Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi Eole dont il était le successeur, s'ennuyait à crever; il passait sa vie sur la (errasse de sa maison, une lunette d'approche a la main; il nous avait vus arriver Bl n'avait perdu aucun détail de notre

débarquement ; puis aussitôt il s'était mis a notre piste, t n instant il nous avait perdus, grâce à noire entrée dans la maison de l'enfant mort, et à notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait rattrapés et nous déclara qu'il ne nous lâchait plus. La honne fortune étant au moins Bégaie pour nous que pour lui, nous nous mîmes a sa dlSDO siiinn, â part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain cinq heures, à la condition cependant qu'il monterait séance lésante avec noue sur le Campo-BIanco, qu'il nous laisserai! une benre pour diner chez nos Franciscains, el qu'il nous accompagnerait le lendemain dans nolie cvur

hion a Yuicano. (les trois articles, qui formaient la base de notre traité, furent acceptés â l'instant même.

La montagne étall derrière nous, nous n'avions ,i ■ qu'à

nous retourner et à nous mettre a l'œuvre . elle étall loute parsemée d'énormes rochei blanchâtres, qui lui avaient

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CAPITAINE ARÉNA

fait donner son nom tle Campo Bianco. Comme je n'étais pas prévenu et que j'avais pris ces rochers an sérieux, je voulus m'appuycr à l'un d'eux pour m'aider dans ma montée; mais ma surprise fut grande quand, cédant à l'ébranlement que je lui donnai, le rocher, après avoir un instant vacillé sur sa hase, se mit à rouler du haut er bas de la montagne, directement sur Jadin qui était resté en arrière. Il n'y avait pas moyen de fuir ; Jadin se crut écrasé et, par un mouvement machinal, il étendit la main en avant : j'éprouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout à coup, à mon grand élonnement, je vis celle masse énorme s'arrêter devant l'obstacle qui lui était opposé. Alors Jadin prit le rocher dans sa main, le souleva à la hauteur d<> l'œil, l'examina avec attention, puis le rejeta par-dessus son épaule.

Le rocher était un bloc de pierre ponce qui ne pesait pas vingt livres; tous les autres rochers environnans étaient de même matière, et la montagne même sur laquelle nous marchions, avec sa solidité apparente, n'avait pas plus d'opacité réelle : détachée de sa base, le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la transporter d'un bout à l'autre de l'île.

Celte explication m'ôta un peu de ma vénéralion pour les Tilans, et je ne les réintégrerai dans mon estime première que lorsque je me serai assuré par moi-même qu'Ossa et Pélion ne sont point des montagnes de pierre ponce.

Arrivés aa sommet de Campo-Bianco, nous dominâmes tout l'archipel ; mais autant la vue que nous avions autour de nous était magnifique, autant celle qv . nous avio>. s audessous de nous était sombre et désolée : Lipari n'est qu'un amas de rocs et de scories; les maisons elles-mêmes, de la dislance où nous les voyions, semblaient un amas de pierres mal rangées, et à peine sur la surface de toute l'île disiinguait-on deux ou trois morceaux de verdure, qui semblaient, pour nie servir de l'expression de Sannazar, des fragmens du ciel tombés sur la terre. Je compris alors la tristesse et l'ennui de notre malheureux gouverneur, qui, né à Naples, c'est à-dire dans la plus belle ville du monde, était forcé, pour quinze cents francs par an, d'habiter cet abominable séjour.

Nous nous étions laissés attarder à regarder ce splendide panorama qui nous entourait et le lugubre spectacle que nous dominions : six heures et demie sonnèrent; nous n'avions plus qu'une demi-heure devant nous pour ne p. :s faire attendre nos hôtes : nous descendîmes tout romans, et, après avoir promis au gouverneur d'aller prendre le café chez lui, nous nous acheminâmes vers le couvent. Nous arrivâmes comme la cloche sonnait.

Heureusement, de peur de nous faire quelque mauvaise affaire avec, les Liparioles, nous avions préeautionnellement mis Milord en laisse: en entrant dans le réfectoire nous trouvâmes un troupeau de quinze ou vingt chais. Je laisse h juger au lecteur de l'extermination féline qui aurait eu lieu si Milord s'élait trouvé libre.

Toute la communauté consistait en une douzaine de moines ; ils étaient assis à une table a iroi - comparlimens, dont deux en retour comme les ailes d'un château : le supérieur, sans aucune distinction apparente, était assis au centre de la table qui faisait face à la porte; nos deux eouvctls élaient placés vis-à-vis de lui.

Quoique nous fussions au mardi, la communauté faisait re, ne mangeant que des légumes el du poisson; on nous servit à part un morceau de bœuf bouilli el des es- |n ces de tourterelles rôlies dont j'avais vu un certain nombre dans l'Ile.

Au dessert, el comme les moines, après avoir dit les », se levaient pour se retirer, le supérieur leur lit signe de se rasseoir, et l'on apporta une bouteille de mal- TOlsie de l.ipari ; c'était bien le plus admirable via qu< j'eusse jamais bu de ma vie; il se récoltait el se fabriquait au couvenl même.

Le souper achevé, nous primes congé du supérieur, en lui demandant jusqu'à quelle heure nous pouvions rentrer : il i. pondit que u- couvenl, qui se forme ordinairement a neuf heures, sérail pour nous ouverl toute la nuit.

Nous nous rendîmes chez le gouverneur; il habitait une maison décorée du nom de château, el qui, en effet, comparée à toutes bs autres, mériiait incontestablement ce titre. Il nous attendait avec impatience, et nous prèsenla à sa femme; toute sa postérité se composait d'un bambin de cinq ou six ans.

A peine fûmes-nous assis sur une charmante terrasse toute garnie de fleurs et qui dominait la mer, qu'on nous apporta du café el des cigares ; le café élail fait à la manière orientale, c'est-à-dire pilé sans êire rôti, et bouilli au lieu d'être passé : les lasses elles mêmes étaient toutes petites et pareilles aux lasses turques; aussi l'habitude est-elle de tes vider cinq ou six fois, ce qui est sans inconvénient aucun altendu la légèreté de la liqueur. J'aimais beaucoup cette manière de préparer le café, et je lis fêle à celui de noire hôte. Il n'en fut pas ainsi des cigares, qu'à leur tournure et à leur couleur je soupçonnai indigènes ; Jadin, moins difficile que moi, fuma pour nous deux.

C'était, au reste, quelque chose de délicieux que cette mer vaste et tranquille, toute parsemée d'iles, et enfermée dans l'horizon vaporeux que lui faisaient les côtes de Sicile et les montagnes de la Calabre. Grâce à la dégradation du soleil qui s'abaissait derrière le Campo Bianco, la terre, par un jeu de lumière plein de chaleur el d'harmonie, chan gea cinq ou six fois de teinte, et finit par s'effacer dans la vapeur; alors, cette délicieuse brise de la Grèce, qui arrive chaque soir avec l'obscurité, vint nous caresser le visage, et je commençai à trouver noire gouverneur un peu moins malheureux. J'essayai, en conséquence, de le consoler en lui détaillant les unes après les autres toutes les délices de sa résidence. Mais il me répondit en soupirant qu'il y avait quinze ans qu'il en jouissait. Depuis quinze ans, le même soir, à la même heure, il avait le même spectacle, et le même venl lui venait rafraîchir le visage; ce qui ne laissait pas à la longue d'être quelque peu monotone, si fort amaleur que l'on soit de la belle nature Je ne pus m'empêcher d'avouer qu'il y avait bien quelque justesse au fond de ce raisonnement.

Nous restasses sur la lerrasse jusqu'à dix heures du soir. En rentrant, nous trouvâmes une salle de billard illuminée, et il nous fallut l'aire notre sortie. Apres la partie, lu maîtresse de la maison nous invita à | asser dans la salle à man.er, où nous attendait une collation composée de gâteaux et de fruits. Tout cela était présenté avec une grâce si parfaite que nous résolûmes de nous laisser faire jusqu'au bout.

A minuit cependant, le gouverneur, pensant que nous avions besoin de repos, nous laissa libres. Il y avait dix ans qu'il ne s'était couché à pareille heure, el il n'avait jamais, nous assura-l-il, passé une soirée si agréable.

Je renvoyai tous les honneurs du compliment à Jadin qui, enchanté de trouver une occasion de parler français, avait été flamboyant d'esprit.

Le lendemain, à six heures du malin, le gouverneur ouvrit la porte de ma chambre; il élail désole : une allaite inattendue le retenait impitoyablement dan-- le siège de son gouvernement, et il ne pouvait nous accompagner à Vubano. En échange, il niellait sa barque et ses quatre rameurs à noire disposiiion. De plus, il nous apportait une lettre pour les lils du gênerai Nunziante, qui exploitent les mines de soufre de Vulcano. L'ile tout entière est affermée à leur

père

Nous acceptâmes la barque el la lettre; nous nous engageâmes a èlre de retour à quatre heures ; cl. après avoir pris une légère collation que le frère cuisinier avait eu le soin de nous tenir prête, nous descendîmes sers le port, juvompagnés de noire gouverneur, ei entourés, comme on lecomprend bien, du respect et de la vénéralion de tous les Liparioles.

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

EXCURSION AUX ILES ÉOL1ENNES.

Un détroit, large de trois milles à peine, sépare Lipari de Vulcano. Nous finies ce trajet, grâce à l'habileté de nos rameurs, en moins de quarante minutes.

Vulcano, la Vulcania amique, est l'île dont Virgile fait la succursale de l'Etna et l'atelier de Vulcain (I). Au reste elle est bien digne de cet honneur, car, quoiqu'il soit évident que depuis dix-neuf siècles elle ail perdu un peu de sa chaleur, il a succédé une fort belle fumée au feu qui, sans doute, s'en échappait à cette époque. Vulcano, pareil au dernier débris d'un monde brûlé, s'éteint tout doucement au milieu de la mer qui siffle, frémit et bouillonne tout autour de lui. Il est impossible, même à la peinture, de donner une idée de cette terre convulsionnée, ardente et presque eu fusion. Nous ne savions pas, à l'aspect de cette étrange apparition, si noire voyage n'élait pas un rêve, et si ce sol fantastique n'allait pas s'épanouir devant nous au moment où nous croirions y mettre le pied.

Heureusement nous étions bien éveillés, et nous abordâmes enfin sur celte terre, si étrange qu'elle fût.

Notre premier soin, en sautant sur le rivage, fut de nous informer auprès de deux ou trois hommes qui étaient accourus a noire rencontre, où nous irouverions les fils du général Nunziante. Non-seulement on nous montra â l'instant même la maison qu'ils habitaient, et qui, au reste, est la seule de l'ile ; mais encore un des hommes â qui nous nous étions adressés, courut devant nous pour prévenir les deux frères de noire arrivée.

Un seul était là pour le moment : c'était l'aîné. Nous vîmes venir au-devant de nous un beau jeune homme de vingtdeux à vingt-quatre ans, qui, avant même que je lui eusse dit mon vrai nom, commenta par nous recevoir avec une charmante affabilité. Il achevait de déjeuner, et nous offrit de nous mettre à table avec lui. Malheureusement, nous venions précautionnellement d'en faire autant il y avait une heure. Je dis malheureusement, attendu que la table était ornée d'une magnifique langouste, qui faisait envie à voir, surtout à des gens qui n'eu avaient pas mangé depuis qu'ils avaient quitté Paris. Aussi je ne pus m'empêcher de m'informer auprès de lui dans quelle parlie de l'archipel on trouvait cet estimable cruslacé. Il nous répondit que c'était aux environs de Panaria, et que si nous avions quelque désir d'en manger, nous n'avions qu'à prévenir notre capitaine d'en faire provision en passant devant cette île.

J'inscrivis cet important renseignement sur mon aibum-

Comme noire hôte se levait de table, le frère cadet arriva : c'était un jeune homme de dix-sept ;i dix huit ans. Son aine noua le présenta aussitôt, et il nous renouvela le compliment de bienvenue que nous avions déjà reçu. Tous deux vivaient ensemble, seuls et isolés, au milieu de cette terrible population, car nous apprîmes alors ce que nous avions ignoré |usque-là c'esi qu'à l'exception des deux frères, l'ile n élail habitée que par '1rs forçais.

Nos hôtes voulurent nous faire en personne les honneurs

de leur il aine; le nouveau venu se bâta donc, moyennant

deux œufs frais et le reste de la langouste, de se mettre ô noire niveau. Apres quoi, les deux jeunes gens nous annoncèrent qu'il ■ étaient à nos ordres.

i i" ula - lolum |uxta lalua 1E0U1 |u<

' i, ôjraaniibui ardtu mil ,

Quam subi i pecu el Cyc opum rxi a cai la

Aalrs •■ ina I loi I, validique Incudibus Ictui

Audill refi runi tum, triduntque cavernli

StrictursCbalvbum, el fornacibu Ignls anhelat : Vuk-aiii (luniiiB, ui Vuloania oomlne lellut,

La première curiosité qu'ils nous offrirent de visiter élait un petit volcan sous-marin, qui chauffait l'eau dans une circonférence de cinquante à soixante pieds à peu près, jusqu'à une chaleur de quatre-vingts à quatre-vingt-cinq degrés; c'élait là qu'ils faisaient cuire leurs œufs. Comme â ce détail culinaire ils virent passer sur nos lèvres un sourire d'incrédulité, ils firent signe à l'un de leurs forçats, qui courut à la maison, et rapporta aussitôt un petit panier et deux œufs pour faire, séance tenante, la susdile expérience.

Le petit panier tenait lieu de cuiller à pot ou de marmite; on le posait sur l'eau, le poids de son con'enu le faisait enfoncer jusqu'à la moilié de sa hauteur; on le laissait trois minutes, la montre à la main, dans la mer, et les œufs élaient cuits â point.

La chose s'exécuta ainsi à notre grande confusion. Un des deux œufs, ouvert avec les précautions d'usage, offrait l'aspect le plus appétissant. On en fit don à un des forçats qui nous accompagnait, lequel n'en fit qu'une gorgée, au nez de Milord, qui n'avait point pris d'intérêt à toute la discussion que dans l'espérance qu'on lui en offrirait les résultais.

Comme j'avais un grand faible pour Milord, j'allais le dédommager de sa déception en lui abandonnant le second œuf, lorsque Jadin s'aperçut qu'il s'était cassé en cuisant. et que l'eau de la mer avait pénétré dans l'intérieur; cette circonstance méritait considération : ce mélange d'eau de mer, de soufre et de jaune d'œuf, pouvait être dangereux; quel que fût mon .egret de priver Milord de ce qu'il regardait comme son dû, je jetai l'œuf à la mer.

Milord avait suivi la discussion avec cet œil intelligent qui indiquait clairement que, sans entendre parfaitement notre dialogue, il comprenait cependant qu'il roulait sur lui ; aussi, à peine m'eut-il vu jeter l'œuf à la mer, que d'un seul bond il s'élança au milieu de la distance que je lui avais fait parcourir, et qu'il tomba au milieu de l'eau bouillante.

On comprend la surprise du pauvre animal : la théorie des volcans lui étant parfaitement étrangère , il avait cru sauter dans l'eau froide, et il se trouvait dans un liquide chauffé à quatre-vingt cinq degrés : aussi jeta-t-il un ori perçant, et, sans s'occuper davantage de l'œuf, commençat-il à nager vers le rivage, en nous regardant avec deux gros yeux ardens, dont l'expression indiquait on ne peut plus clairement la stupéfaction profonde qui s'était emparée de lui.

Jadin l'attendait sur le rivage; à peine y eut-il mis le pied, qu'il le prit aussitôt dans ses bras et courut de toutes ses forces à cinquante pas de là pour le tremper dans l'eau froide ; mais Milord, en sa qualité de chien échaudé, n'élait pas le moins du monde disposé à faire une nouvelle expérience : une lutte des plus violentes s'engagea entre lui et Jadin, et pour la première fois de sa vie il se permit d'entamer, d'un coup de croc, la main de son auguste maître; il est vrai qu'à peine fut-il dans l'eau froide, qu'il comprit si bien l'étendue de ses torts, que, soit qu'il éprouvât un grand soulagement au changement de la température, soit qu'il craignit en regagnant la terre de recevoir la correction méritée, il refusa constamment de sortir de la mer.

Comme il n'y avait aucun danger qu'il se perdit, vu qu'il n'était pas assez niais pour essayer de gagner Lipari, Scylla ou Messine en nageant, nous le laissâmes s'ébattre en pleine eau, et nous abandonnâmes le rivage pour nous enfoncer dans l'intérieur de l'ile* mais alors ce que nous avions prévu arriva. A peine Milord nous vit-il à cent pas de lui, qu'il regagna la terre et se. mil à nous suivre à distance respec tueuse, s'ar fêtant el s'asseyant aussitôt «pie nous nous re- Iiiiii nions, Jadin ou moi, pour le regarder, manœuvre qui indiquait à ceux qui étaient au courant de son caractère la plus suprême défiance; comme la défiance est la mère de la

Mneie, nous perdîmes bientôt toute inquiétude à son endroit, el nous continuâmes d'aller en avant.

Nous commencions à gravir le cratère du premier volcan, ei à chaque pas que nous faisions nouB entendions la terre résot r sous nos pieds comme si nous marchions sur des

IMPRESSIONS Dli VOYAGE. - Lli CAPITAINE ARÉNA.

catacombes : on n'a point idée de la fatigue d'une pareille ascension à onze heures du malin, sur un sol ardent et sous un soleil de feu. La montée dura trois <iuarls d'heure à peu près, puis rous nous trouvâmes sur le bord du cratère.

Celui là était épuisé, et n'offrait rien d'autrement curieux : aussi nous acheminâmes-nous aussitôt vers !e second, situé à un millier de pieds au-dessus du premier, et qui est en pleine exploitation.

Pendant la roule, nous longeâmes une montagne pleine d'excavations; quelques-unes de ces excavations étaient fermées par une porte, et même par une fenêtre; d'autres ressemblaient purement et simplement à des lanières de bêtes sauvcges. Celait le village des forçats ; quatre cents hommes à peu près habitaient dans cette montagne, et, selon qu'ils étaient plus ou moins industrieux ou plus ou moins sensuels, ils laissaient leur demeure abrupte, ou essayaient de la rendre plus comforlable.

Après une seconde ascension, d'une heure a peu près, nous nous trouvâmes sur les bords du second volcan, au fond duquel, au milieu de la fumée qui s'échappait de son centre, nous aperçûmes une fabrique, autour de laquelle s'agitaii une populaiion tout entière. La forme de celte immense excavation était ovale et pouvait avoir mille pas de longueur dans son plus grand diamèire; on y descendait par une pente facile, de forme circulaire, produite par l'éboulement d'une partie des scories, et assez douce pour être praticable à des civières et à des brouettes.

Nous fûmes près de vingt minutes à atteindre le fond de cette immense chaudière; à mesure que nous descendions, la chaleur du soleil, combinée avec celle de la terre, augmeniait. Arrivés à l'extrémité de la descente, nous fûmes forcés de nous arrêter un instant, l'atmosphère était à peine respirable.

Nous jetâmes alors un coup d'oeil en arrière pour voir ce qu'était devenu Milord : il était tranquillement assis sur le bord un cratère, et, craignant sans doute quelque nouvelle surprise dans le genre de celle qu'il venait d'éprouver, il n'avait cas jugé à propos de s'aventurer plus loin.

Au bout de quelques minutes, nous commencions a nous familiariser avec les émanations sulfureuses qui s'exhalent d'une multitude de petites gerçures, au fond de quelquesunes desquelles on aperçoit la flamme ; de temps en temps cependant nous étions forcés de nous percher sur quelque bloc de lave pour aller chercher, à une quinzaine de pieds au-dessus de la terre, un air un peu plus pur. Quand à la population qui circulait autour de nous, elle était parvenue .i s'y habituer et ne paraissait pas en souffrir. Messieurs Nunzianie eux-mêmes étaient parvenus a s'y accoutumer, tant bien que mal, et ils restaient quelquefois des heures entières au fond de ce cratère sans être incommodés de ce gaz, qui, au premier abord, nous avait pain presque insupportable.

Il serait difficile de voir quelque chose de plus étrange que l'aspect de ces malheureux forçats : selon qu'ils travaillent dans des veines de terre différentes, ils ont fini par prendre la couleur de cette terre ; les uns sont jaunes comme des canaris; les autres, rouges comme des Hurons; ceux-ci, enfarinés comme des paillasses, ceux là bistrés comme des mulâtres. Il est difficile de croire, en voyant toute cette grotesque mascarade, que chacun des hommes qui la composent est là pour quelque vol ou quelque meurtre. Nous nous étions particulièrement attachés à un peiii bonhomme d'une quinzaine d'années, à la ligure douce comme celte d'une jeune fille. Nous i informâmes de ce qu'il avait fait : il avait, à ! li mi ans, tué, d'un coup de couteau, un domestique de ia princesse de la Caitolica

Apre", avoir passé en revue les hommes, qui avait n bord absordé toute notre attention, nous examinam - le sol ; à m m e qu'il se rapprochait du centre du cratère, il per- .1 i:i de sa solidité, devenait tremblant comme la houille d'un marais, (mis rnlin menaçai) de manquer sous li s pieds, t ne piene de quelque p au milieu de ce i i ■

i.iiu mouvant, s'y enfonçait et disparaissait comme liai

ni m . i omp, — ix.

Après une heure d'exploration, nous remontâmes, toujours accompagnés de nos deux jeunes et aimables guides, qui ne voulurent pas nous abandonner un seul instant; seulement, au haut du cratère, ils se séparèrent: l'un nous quilta pour nous aller écrire quelques lettres de recommandation pour la Calabre, l'autre resta avec, nous pour nous accompagner a une grotte que notre voisin le gouverneur avait eu le soin de recommander à notre attention.

Celle groile, effectivement fort curieuse, est située dans la partie de l'île qui fait face h la Calabre ; c'est une étroite ouverture qui, après une quinzaine de pas, va en s'élargissant ; on n'y pénètre qu'en marchant à quatre panes dans les endroits faciles, et en rampant dans les endroits difficiles ; encore est-on bientôt obligé de revenir à l'orifice extérieur pour faire une nouvelle provision d'air respirable. Quelques nouvelles instances que nous lissions à Milord.il refusa obslinément de nous suivre; et j'avoue que je compris son entêtement : je commençais, comme lui, à medéfier des surprises.

Après trois essais successifs, nous parvînmes enfin au fond de la grolte, qui s'élève d'une dizaine de pieds et s'élargit d'une quinzaine de pas; là nous allumâmes les torches dont nous nous étions munis, et, malgré la vapeur qui la remplissait, la caverne s'éclaira. Les parois étaient recouvertes d'ammoniaque et de muriate de soude, et au fond bouillonnait un petit lac d'eau chaude ; un thermomètre pendu à la muraille, et qu'y trempa monsieur Nunziante, monta jusqu'à soixanle quinze degrés.

J'avais hâte de sortir de cette espèce de four où je respirais à grand'peine, cl je donnai l'exemple de la retraite. J'avoue que je revis le soleil avec un cenain plaisir; je n'étais resté que dix minutes dans la grotte, et j'étais mouillé jusqu'aux os.

Nous regagnâmes nuire débarcadère en suivant le rivage de la mer, dont Milord ne s'approcha jamais à plus de vingtcinq pas. En arrivant à la maison, nous trouvâmes monsieur Nunziante qui achevait sa seconde lettre; la première était pour monsieur le chevalier Alcala, au Pizzo ; la seconde, pour le baron Mollode Lozen:-a. On verra plus lard de quelle utilité ces deux lettres nous furent en temps et lieu.

Nous prîmes congé de nos deux hôtes avec une reconnaissance réelle. Ils avaient été pour nous d'une obligeance parfaite : aussi, ce qui est peu probable, si ces lignes leur tombent jamais sous les yeux, je les prie d'y recevoir l'expression de nos bien sincères remercîmens; faits ainsi, et à sept ans d'intervalle, ils leur prouveront au moins que nous avons la mémoire du cœur.

Nous retournâmes au rivage, accompagnés par eux, et nous échangeâmes un dernier serrement de main, eux à terre el nous déjà dans notre barque ; un coup d'aviron nous sépara d'eux.

Nous avions le vent bon pour revenir ; aussi, grâce à la pelile voile quenous hissâmes, ne mîmes-nous pas plus d'une demi-heure à exécuter le trajet.

Quand nous fume* assez près de Lipari pour que les objets devinssent distincts, nous aperçûmes noire gouverneur qui nous suivait du haut de sa terrasse, sa lorgnette à l'œil. Lorsqu'il nous vit approcher du port, il repoussa d'un coup de paume de la main les différens tubes de son instrument les uns dans Ici autres, ci disparut. Nous présumâmes qu'il venait au-devant de nous; nous ne nous trompions point, nous le trouvâmes au débarquer. Celle fois, il va sans dire que, grâce à la barque el aux rameurs du gouverneur, la grille nous fui ouverte à deux battans.

Il eiaii quatre heures moin- un quart, cela me donnait le d'aller remercier les bons pères et régler mon i ix ; je laissai Jadin accompagner notre gouverneur, ci je me rendis au couvent.

J'y trouvai ie supi rieur, ■• emi ni d a

voir sans doute trouvé la cuisine mauvaise puisque e

n , i pu; i dîm i hors de chez lui Je lui répondis que

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vi are ■ la mai doni i u. nous étail offer-

êilons à la fols satisfaits de la

H.lJVItl S COMPJ M ! S li'ALBXANDKE DUMAS.

chère et reconnaissans de l'accueil ; cependant nous n'avions pas pu refuser d'aller dîner cliez le gouverneur. Le supérieur parut se rendre à nos raisons, et je lui demandai combien nous lui devions.

Mais là, la discussion recommença ; le supérieur avait entendu nous offrir l'hospitalité gratis. Je craignis de le blesser en insistant, je lui lis mes remerciemens pour moi et Jadin ; seulement, en passant devant le troue du couvent, j'y glissai deux piastres.

Je me rappellerai toujours ce petit couvent avec son air oriental et son beau palmier, qui lui donnaient bien plus l'aspect d'une mosquée que d'une église : cela avait si fort frappé Jadin de son côté, qu'à cinq heures du malin, tandis que je dormais encore, il s'était levé et en avait fait un croquis.

En arrivant chez notre bon gouverneur, je trouvai le dîner servi et chacun prêt a se mettre à table. Le brave homme avait mis à contribution pour nous recevoir la terre et la mer. Nous le grondâmes de faire de pareilles folies pour des gens qui lui étaient inconnus. Mais il nous répondit que, grâce aux bonnes heures que nous lui avions fait passer, nous n'étions plus des étrangers pour lui, niais bien au contraire des amis dont, dans son exil, il conserverait le souvenir toute sa vie. Nous lui rendîmes compliment pour compliment.

Nous désirions, autant que possible, entrer le lendemain soir, avant la fermeture de la police, dans le port de Sliomboli. Aussi avions-nous (ixé notre départ .1 cinq heures et demie. Mais notre hôte insista tant et si fort que nous n'eûmes le courage de le quitter qu'à six heures.

Avant de prendre congé de lui, il nous fit promettre que pendant la soirée nous regarderions de temps en temps du côté de sa terrasse, attendu qu'il nous ménageait une dernière surprise. Nous nous y engageâmes.

Toute la famille vint nous conduire jusqu'au bord de la nui. Le chef de la police avait bien envie de nous chercher noise, attendu l'heure avancée de notre départ ; mais un OlOl du gouverneur, qui déclara que c'était lui qui nous avait retenus, aplanit toutes les difficultés.

i\ous étions déjà sur le speronare, et nous allions lever l'ancre, lorsque nous vîmes un frère franciscain qui accourait en nous faisant de grands signes ; nous envoyâmes Piètre a bord avec la barque, pour savoir ce que le bon moine nous voulait. Un frère m'avait vu déposer notre offrande dans le tronc et l'avait ouvert; de sorte que le supérieur, trouvant que nous avions trop largement payé notre hospitalité, nous envoyait une petite barrique de ce malvoisie de Lipati, que nous avions trouvé si bon la veille.

Pendant ce temps-là, l'équipage avait levé l'ancre; nous saluâmes encore une luis notre gouverneur de la main, et, nos hommes commençant à jouer vigoureusement des avirons, nous nous trouvâmes en un instant hors du port.

Dix minutes après, nous revîmes notre gouverneur sur sa terrasse, agitant son mouchoir de toute sa Force, ^ou-. lui rendîmes signe pour signe, présumant cependant que cen'é tait point encore là la surprise qu'il nous avait annoncée.

Nous fûmes un instant distraits de l'attention qne nous portions a notre hôte par V Ave Maria. Nous nous étions lait nous-mêmes une habitude de cette prière ; et quoique rêve nu à terri' ri séparé de nos matelots, je lus longtemps à ne ïamaifl laisser passer cette heure sans penser à la solennité qu'elle me rappelait,

VAtot Maria fini, nous nous retournâmes vers Liparl. Le soleil s'abaissait derrière le Campo-Bianco, enveloppant de

I ayons toute l'Ile qui se détachait ''il vigueur sur un Ion.)

i or. Au reste, comme nous avions le vent contraire, el que.

nous ne marchions qu'a la rame, nous ne nous éloignions que lentement; de sorte que nous ne perdions que, peu ii peu ici déUllS du magnifique horizon que nous avions devant les yeux, ci doni Liparl formai I le centre. Tant que !'• . objet i demeuréreul visibles, nous dislin ;uâ

mes le gouverneur sur sa terrasse ; puis, lorsque le ciépus-

•ule fut enfin devenu assez sombre pour qu'il commenças-

U ni .1 s'elfacer, une lumière »'alluma COmm* un phare qui

nous permit de ne poini perdre la direction du château. Enfin, au bout d'une heure il peu près de nuit sombre, nous vîmes une fusée s'élancer de terre et aller s'éteindre dans le ciel.

C'était le signal d'un feu d'artifice que le gouverneur tirait en notre honneur.

Lorsque le dernier soleil fut évanoui, lorsque la dernière chandelle romaine fut éteinte, je pris ma carabine, el, en réponse à sa dernière politesse, je lâchai le coup en l'air.

Nous nous demandions si nous avions été vus ou entendus de la terre, lorsque nous vîmes à noire tour un éclair qui sillonnait la nuit, et que nous entendîmes, mourant sur le* Ilots, la détonation d'uu coup de feu.

Puis tout retomba dans le silence et dans l'obscurité.

Comme la journée avait été dure, nous rentrâmes aussiU',1 dans notre cabine, où nous ne tardâmes point à nous endoimir.

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