‹ Une année `a FlorenceChapitre 72 sur 148 · OSJII.N ET ZA1DA · texte numérisé non relu

OSJII.N ET ZA1DA

Nous étions descendus à l'hôtel de la Victoire. Monsieur tV.irtin Zircst le type du parlait hôtelier italien : homme de goût, homme d'esprit, antiquaire distingué, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries, collectionneur d'autographes, monsieur Martin /.ir est tout, excepté aubergiste. Cela n'empêche pas l'hôtel de la Victoire d'être ie meilleur hôtel rte Naples. Comment cela se fait-il P Je n'en sais rien. Dieu est parce qu'il est.

C'est qu'aussi l'hôtel de la Victoire est situé d'une manière ravissante : vous ouvrez une fenêtre, vous voyez Chiaja, la \ illa-Keale, le Pansilippe-, vous en ouvrez une autre, voilà h' golfe, et à l'extrémité du golfe, pareille à un vaisseau éternellement à l'ancre*, la Mesura el poétique Gaprée , voua en ouvre? une troisième, c'est Saiale-Lucie avec ses mollenarit ses fruits de mer, ses cris de tous les jours, ses illumina lions de (Ouïes les nuits.

i chambn d'où l'on voil toutes ces belles choses ne mm point des appartement ; ce sont des gâteries de tableaux,

des cabinets de eurfosiléa, eesonl des i tiques de

brac.

7e crois que ce qui ih'icrmine monsieur Martin 7,ir a rece rolrcttetlul des ètrangei c'est d'abord le déslt dateur faire

voir les trésors qu'il possède ; puis il loge et nourrit les hôtes par circonstance. A la fin de leur séiour à la Vittoria, un total de leur dépense arrive, c'est vrai : ce total se monte à cent écus, à vingt-cinq louis, à mille, francs, plus ou moins, c'est vrai encore; mais c'est parce qu'ils demandent leur compte. S'ils ne le demandaient pas, je crois que monsieur Martin Zir, perdu dans la contemplation d'un tableau, dans l'appréciation d'une porcelaine ou dans le déchiffrement d'un autographe, oublierait de le leur envoyer.

Aussi, lorsque le dey, chassé d'Aller, passa à Naples, charriant ses trésors cl son harem, prévenu par la réputation de monsieur (Martin Zir, il se fit conduire tout droit à l'hôtel de la Vittoria, dont il loua les trois étages supérieurs, c'est-à-dire le troisième, le quatrième cl l^s greniers.

Le troisième était pour ses officiers et les gens de sa suite.

Le quatrième était pour lui et ses trésors.

Les greniers étaient pour son harem. .

L'arrivée du dey fut une bonne fortune pour monsieur Martin Zir, non pas, comme on punirait le croire, à cause de l'argent que l'Algérien allait dépenser dans l'hôtel, mais relativement aux trésors d'armes, de costumes et de bijoux qu'il transportait avec, lui.

Au bout de huit jours, llussein-l'achu et monsieur Martin Zllf étalent les meilleurs amis du momie ; ils ne su quittaient plus Qui v::vnl painlie I un '-. :lleu:iiil a voi imm::ltate-

meni paraîtra l'autre, Oréste el Pylade n'étaient pas plus inséparables; Daman el Pyibias n'étaienl pas plus dévoués

< j la dura quatre OU cinq mois. IViulanl ce temps, nu donna force fêtes à Son Allesse. Ce fut ù l'un" de ces fêtes, chez le prime de Cassaro, qu'après avoir vu exéculer un COlMIOP

effréné le dey demanda au prince de Tricasie, gendre du minislre des affaires étrangères, comment, étant si riche, il se donnait la peine de danser lui-même.

Le, dey aimait fort ces sortes de divertissemens, car il était fort impressionnable à la beauté, à la beauté comme il la comprenait, bien entendu. Seulement il avait une singulière manière de manifester son mépris et son admiration. Selon la maigreur ou l'obésité des personnes, il dirait :

— Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut plus de mille durais.

Fn jour on apprit avec étonnement que monsieur Martin Zir et Hussein-Pacha venaient de se brouiller. Voici à quelle occasion le refroidissement était survenu :

Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau nègre de Nubie, noir comme de l'encre et luisant comme s'il eût été passé au vernis : un malin, dis-je, le cuisinier de Hussein- Paclia était descendu au laboratoire et avait demandé le plus grand couteau qu'il y eût dans l'hôtel.

Le chef lui avait donné une espèce de tranchelard de dixhuit pouces de long, pliant comme un fleuret et affilé comme un rasoir. Le nè^re avait regardé l'instrument en secouant la tète, puis il était remonté à son troisième étage.

Un instant après, il était redescendu et avait rendu !e tran chelard au chef en disant :

— Plus grand, plus grand !

Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant découvert un coutelas dont il ne se servait lui-même que dans les grandes occasions, il l'avait remis à son confrère. Celui-ci avait regardé le coutelas avec la même attention qu'il avait fait du tranchelard, et, après avoir répondu par un signe de tête qui voulait dire : « Hum ! ce n'est pas encore cela qu'il me faudrait, niais cela se rapproche; » il était remonté comme, la première fois.

Cinq minutes après, le nègre redescendit de nouveau, et, rendant le coutelas au chef:

— Plus grand encore, lui dit-il.

— El pourquoi diable avez-vous besoin d'un couteau plus grand que celui-ci? demanda le chef.

— Moi en avoir besoin, répondit flegmatiquQmenl le nègre.

— Mais pourquoi faire?

— Pour moi couper la tèle à Osmin.

— Comment 1 s'écria le chef, pour toi couper la tèle à Osmin.

— Pour moi couper la tête à Osmin, répondit le nègre.

— A Osmin, le chef des eunuques de Sa nantisse P

— A Osmin, le chef des eunuques de Se Ilautesse.

— A Osmin que le dey aime tant ?

— A 0>min q»e le dey aime tant.

— Mais vous êtes fou, mon cher ! Si vous coupez la tète à Osmin, Sa Ilautesse sera furieuse

— Sa Ilautesse l'a ordonne à moi.

— Ah! c'est différent alors.

— Donnez donc un autre couteau à moi, reprit le nègre, qui revenait à son idée avec la persistance de l'obéissance passive.

— Mais qu'a l'ait Osmin? demanda le chef,

— Donnez un autre coûtent) a moi. plus grand, plus grand.

— Auparavant, Je voudrais savoir ce qu'a tait Osmin.

— Donnes un autre eostetu a moi, plus grand, pins grand, plus grand encore!'

— Eh bien! je te donnerai Ion couteau, si lu nie dis ee qu'a fait 0 min.

— Il a laissé faire un trou dans le mur?

— A quel mur î»

— Au mur du harem.

— Et après ?

— Le mur, il était celui de '/.aida.

— La favorite de Si Haulesse?

— La favorite 'le Sa Haatesse.

. — Eh bien?

— i-'ii bien | un homme est I ■■• 7, lïda,

— DlaWel

— Donne/, il. -ie' un grand, grand grand «raleato a moi

pour CORppT la o't " i Osmin.

— Pardon ; mais que fera-t-on a Zaïda?

— Sa Ilautesse aller promener dans le golfe avec un sac, Zaïda être dans ce sac, Sa Haulesse jeter le sac à la mer... Bonsoir, Zaïda.

Et le nègre montra, en riant de la plaisanterie qu'il venait de faire, deux rangées de dents blanches comme des perles.

— Mais quand cela? reprit le chef.

— Quand quoi? demanda le nègre.

— Quand jelte-t-on Zaïda à la mer?

— Aujourd'hui. Commencer par Osmin, finir par Zaïda.

— Et c'est toi qui l'es chargé de l'exécution?

— Sa Haulesse a donné l'ordre à moi, dit le nègre en se redressant avec orgueil.

— Riais c'est la besogne du bourreau et non la tienne.

— Sa Haulesse pas avoir eu le temps d'emmener son bourreau, et il a pris cuisinier a lui. Donnez donc à moi un grand couteau pour couper la tête à Osmin.

— C'est bien, c'est bien, interrompit le chef; on va te le chercher, ton grand couteau. Attends-moi ici.

— J'attends vous, dit le nègre.

Le chef courut chez monsieur Martin Zir, et lui transmit la demande du cuisinier de Sa Haulesse.

Monsieur Martin Zir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et le prévint de ce qui se passait à son hôtel.

Son Excellence lit mettre les chevaux à sa voiture et se rendit chez le dey.

Il trouva Sa Hautesse à demi couchée sur un divan, le dos appuyé à la muraille, fumant du latakié dans un chibouque, une jambe repliée sous lui et l'autre jambe étendue, se faisant gratter la plante du pied par un icoglan et éventer par deux esclaves.

Le ministre fit les trois saluts d'usage, le dey inclina la tête. '

— Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police.

— Je te connais, répondit le dey.

— Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m'amène.

— INon. Mais n'importe, sois le bienvenu.

— Je viens pour empêcher Votre Hautesse de commettre un crime.

— Un crime! Et lequel? dit le dey, tirant son chibouque de ses lèvres et regardant son interlocuteur avec l'expression du plus profond étonnement.

— Lequel? Voire Hautesse le demande' s'écria le ministre. Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de faire couper la tête à Osmin?

— Couper la tête à Osmin n'est point un crime, reprit le dey.

— Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de jeter Zaïda a la mer?

— Jeter Zaïda à la mer n'est point un crime, reprit encore le dey.

— Comment! ce n'est pas un crime de jeter /.aida a la mer et de couper la tête à Osmin?

— J'ai acheté Osmin cinq cents piastres et Zaïda mille seqnins. eomnie j'ai acheté cette pipe cent ducats.

— Eh bien ! demanda le, ministre, où Votre Hautesse en veut-elle venir?

— Qc.e, comme celte pipe m'appartient, je puis la casser en dix morceaux, en vingt mouvaux, en cinquante morceaux, si cela me convient, et que per.-unne n'a rien a dire. Et le pacha cassa sa pipe, dont il jeta les débris dans la chambre.

— Bon pour une pipe, dit le ministre; mais Osmin, mais Zaïda !

— Moins qu'une pipe, dit gravement le dey

— Comment, moins qu'une pipe ! t'n homme moins qu'une pipe | lue femme moins qu'une pipe !

— Osmin n'esl pas un homme, '/aida n'est p. nul une fem-

u:e ee s. ml (les esclaves, .le ler.u COUper la IfilC ;i < 'jlllill, et

je ferai jeter /.aida à la mer.

— Non, dit Son Excellence.

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

— Comment, non ! s'écria le pacha avec un geste de met nace.

— Non, reprit le ministre, non ; pas àNaples du moins.

— Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m'appelle?

— Vous vous appelez Hussein-Pacha?

— Chien de chrétien ! s'écria le dey avec une colère croissante; sais-tu qui je suis?

— Vous êtes l'ex-dey d'Alger, et moi je suis le ministre actuel de la police de Naples.

— Et cela veut dire? demanda le dey.

— Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites l'impertinent, entendez-vous, mon hrave homme? répondit le ministre avec le plus grand sang-froid.

— En prison! murmura le dey en retombant sur son. divan.

— En prison, dit le ministre.

— C'est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples.

— Votre Hautesse est libre comme l'air, répondit le ministre.

— C'est heureux, dit le dey.

— Mais à une condition cependant.

— Laquelle?

— Cest que Votre Hautesse me jurera sur le prophète qu'il n'arrivera malheur ni a Osmin ni à Zaïda.

— Osmin efZaïda m'appartiennent, dit le dey, j'en ferai ce que bon me semblera.

— Alors Votre Hautesse ne partira point.

— Comment, je ne partirai point !

— Non, du moins avant de m'avoir remis Osmin et Zaïda.

— Jamais! s'écria le dey.

— Alors je les prendrai, dit le ministre.

— Vous les prendrez? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave?

— En touchant le sol de Naples, votre esclave et' votre eunuque sont devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu'à la condition que les deux coupables seront remis à la justice du roi.

— Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m'empêchera de partir?

— Moi.

— Vous?

Le pacha porta la main à son poignard; le ministre lui saisit le bras au dessus du poignet.

— Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fenêtre, regardez dans la rue. Que voyez vous à la porte de l'hôtel ?

— Ln peloton de gendarmerie.

— Savezvousreque le brigadier qui le commande attend? Que je lui fasse un signe pour vous conduire en prison.

— En prison, moi? je voudrais bien voir cela !

— Voulez-vous voir ?

Son Excellence lii un signe: un instant après, on entendit retentir dans l'escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d'éperons. Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et le brigadier parul sur le seuil, la main droite à son chapeau, la main gauche à la couture de sa culotte.

— Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais l'ordre il arrêter monsieur cl de le conduire en prison, y verriez-vous quelque difficulté?

— Aucune, Excellence.

— \ous Bavez (pie monsieur s'appelle Hussein-Pacha P

— Non. je ne II' savais |i;is.

— El (pie il sieur n'est ni plus ni moins gue le dev

d'Alger?

— Qu'esl-ce que c'est que ça, le dey d'Alger?

— \ oiis voy< /. dit le ministre.

— Diablel III le dey.

— Faut-il ? demanda Gennaro en liranl une paire de pou-

eellesde :, poche Cl en s':iv:im;anl \er lin sein-l'.ie|i;i. qui,

le voyant faire i n pa en avant, m >ie on < ûté un pas en arrière.

— Non, il ne le fatil pas, dil le ministre. Sa Hautes?* sera

ili menl, chen in/ dans l'hôtel un certain Osmin 1 i laine Z iïda, el i ondui ez-les ions ir, deux a la préfet lure

— Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem !

— Ce n'est pas un homme ici, répondit le ministre; c'est un brigadier de gendarmerie.

— N'importe, il n'aurait qu'à laisser la perte ouverte!

— Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et Zaïda.

— Et ils seront punis? demanda le dey. .

— Selon toute la rigueur de nos lois, répondit le ministre

— Vous me le promettez?

— Je vous le jure.

— Allons, dit le dey, il faut bien en passer par où vous voulez, puisqu'on ne peut pas faire autrement.

— A la bonne heure, dit le ministre; je savais bien que vous n'étie? pas aussi méchant que vous en aviez l'air.

Hussein-Pacha frappa dans ses mains; un esclave ouvrit une porte cachée dans la tapisserie.

— Faites descendre Osmin et Zaïda, dit le dey. L'esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tête

et s'éloigna sans répondre un mot. Un instant après il reparut avec les coupables.

L'eunuque était une petite houle de chair, grosse, grasse, ronde, avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme.

Zaïda élait une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents noircies avec du bétel, aux ongles rougis avec du henné.

En apercevant Hussein Pacha, l'eunuque tomba à genoux, Zaïda releva la tête. Les yeux du dey élincelèrent, et il porla la main à son canjiar. Osmin pâlit, Zaïda sourit.

Le ministre se plaça entre le pacha et les coupables.

— Faites ce que j'ai ordonné, dit-il en se retournant vers Gennaro

Gennaro s'avança vers Osmin et vers Zaïda, leur mita tous deux les poucettes et les emmena.

Au moment où ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement.

Le ministre de la policé alla vers la fenêtre, vit les deux prisonniers sortir de l'hôtel, et, accompagné de leur escorte, disparaître au coin de la rue Cbiatamone.

— Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est libre de partir quand elle voudra.

— A l'instant même! s'écria Hussein, à l'instant même! Je ne resterai pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vôtre!

— Bon voyage! dit le ministre.

— Allez au diable! dil Hussein.

Une heure ne s'était pas écoulée que Hussein avait frété un peiit bâtiment; deux heures après il y avait fait conduire ses femmes et ses trésors Le même soir il s'y rendait à son tour avec sa suite, et à minuit il mettait à la voile, maudissant ce pays d'esclaves où l'on n'était pas libre de couper le cou à son eunuque et de noyer sa femme.

Le lendemain, le ministre lit comparaître devant lui les deux coupables et leur lit subir un interrogatoire.

Osmin fut convaincu d'avoir dormi quand il aurait dû veiller, cl Zaïda d'avoir veillé quand elle aurait dû dormir.

Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de .èze hautesse n'étaient point prévus, il n'étaient passibles d'aucune punition.

En conséquence, Osmin el Zaïda furent, à leur grand étonneinenl, mis en liberté le lendemain même du jour où le dey avail quitté Naples.

Or, comme Ions les deux ne savaient que devenir, n'ayant ni fortune ni élat, ils furent foires de se créer chacun une industrie.

Osmin devint marchand de pastilles du sérail, et Zaïda se m demoiselle de comptoir.

Quand au dey d'Alger, il était sorti de Naples avec, l'intention de se rendre en Angleterre, pays où il avail entendu dire qu'on avail au moins la liberté de vendre sa femme, a défaut du droil de la noyer : mais il se trouva indisposé pendant la traversée, il fui forcé de relâcher à Livourne, où il Ht i omme chacun sait une forl belle mort, si ce n'esl cependant

qu'il mourut sans avoir pardonné à monsieur Martin Zir, ce qui aurait eu de grandes conséquences pour un chrétien. mais ce qui est sans importance pour un Turc.

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