LES CHEVAUX SPECTRES
J'avais été recommandé à monsieur Martin Zir comme artiste ; j'avais adm ré ses galeries de tableaux, j'avais exalté sou cabinet de curiosités, et j'avais augmenté sa collection d'autographes. Il en résultait que monsieur Martin Zir, à mon premier passage, si rapide qu'il eut été, m'avait pris en grande affection ; et la preuve, c'est qu'il s'était, comme on l'a vu ailleurs, défait eu ma faveur de son cuisinier Cama, dont j'ai raconté l'histoire (voir le Spcronare), et qui n'avait d'autre défaut que d'être ap;iassionatto de Roland et de ne pouvoir supporter la mer, ce oui était cause que sur terre il faisait fort peu de cuisine, et que sur mer il n'en faisait pas du tout.
Ce fut donc avec grand plaisir que monsieur Martin Zir nous vit, après trois mois d'absence, pendant lesquels le bruit de noire mort était arrivé jusqu'à lui, descendre à la porte de son hôtel.
Comme sa galerie s'était augmentée de quelques tableaux, comme son cabinet s'étaij enrichi de quelques curiosités, comme sa collection d'autographes s'était recrutée de quelques signatures, il me fallut avant toute chose parcourir la galerie, visiter le cabinet, feuilleter les autographes.
Après quoi je le priai de me donner un appartement.
Cependant il ne s'agissait pas de perdre mon temps à me reposer. J'étais à Naples, c'est vrai ; mais j'y étais sous un nom de contrebande ; et comme d'un jour à l'autre le gouvernement napolitain pouvait découvrir- mon incognito et me prier d'aller voir à Rome si son minisire y était toujours, il fallait voir Naples le plutôt possible.
Or, Naples, à part ses environs, se compose de trois rues où l'on va toujours et de cinq cents rues où l'on ne va jamais.
Ces trois rues se nomment la rue de la Chiaja, la rue de Tolède et la rue de Forceila.
Les cinq cents autres rues n'ont pas de nom. C'est l'œuvre de Dédale ; c'est le labyrinthe de Crète, moins le minolaure, plus les lazzaroni.
Il \ a trois manières de visiter Naples :
A pied, en corricolo, en calèche.
A pied, on passe partout.
En corricolo, l'on passe presque partout.
En calèche, l'on ne passe que dans les rues de Chiaja, de Tolède et de Forceila.
Je ne me souciais pas d'aller à pied. A pied l'on voit trop de choses.
Je ne me souciais pas d'aller en calèche. En calèche on n'en voit pas assez.
Restait le corricolo, terme moyen, juste milieu, anneau ■ Maire qui réunissait les deux extrêmes.
Je m'arrêtai donc au corricolo.
Mou choix fait, j'appelai monsieur Martin Zir. Monsieur Martin Zir monta aussitôt.
— Mon cher hôte, lui dis-je, je viens de décider dans ma sagesse que je visiterai Naples en corricolo.
— A merveille, dit monsieur Martin. Le corricolo est une voilure nationale qui remonte a la plus haute antiquité, i !\ si la biga des Romains, et je vois avec plaisir que vous appréciez le corricolo.
— Au plus haut degré, mon cher hôte. Seulement je voudrais -avoir ce qu'on loue un corricolo au mois
— On ne loue pas un corricolo au mois, me repondit monsieur Martin.
— Alors à la semaine.
— On ne loue pas le corricolo à la semaine.
— Eh bien au jour.
— On ne loue pas le corricolo au jour.
— Comment donc loue-t-on le corricolo P
— On monte dedans quand il passe et l'on dit : « Pour un carlin. » Tant que le carlin dure, le cocher vous promène ; le carlin usé, on vous descend. Voulez-vous recommencer? vous dites : « Pour un autre carlin ; » le corricolo repart et ainsi de suite.
— Mais moyennant ce carlin on va où l'on veut?
— Non, on va où le cheval veut aller. Le corricolo est comme le ballon, on n'a pas encore trouvé moyen de le diriger.
— Mais alors pourquoi va-t-on en corricolo ?
— Pour le plaisir d'y aller.
— Comment ! c'est pour leur plaisir que ces malheureux s'entassent à quinze dans une voiture où l'on est gêné ù deux !
— Pas pour autre chose.
— C'est original !
— C'est comme cela.
— Mais si je proposais ù un propriétaire de corricolo de louer un de ses berlingots au mois, à la semaine ou au jour?
— Il refuserait.
— Pourquoi?
— Ce n'est pas l'habitude.
— Il la prendrait.
— A Naples, on ne prend pas d'habitudes nouvelles : on garde les vieilles habitudes qu'on a.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Diable ! diable ! j'avais une idée sur le corricolo ; cela me vexera horriblement d'y renoncer.
— N'y renoncez pas.
— Comment voulez-vous que je la satisfasse, puisqu'on ne loue les corricoli ni au mois, ni a ia semaine, ni au jour ?
— Achetez un corricolo.
— Mais ce n'est pas le tout que d'acheter un corricolo, il faut acheter les chevaux avec.
— Achetez les chevaux avec.
— Mais "cela me coûtera les yeux de la tête.
— Non.
— Combien cela me coùtera-t-il donc ?
— Je vais vous le dire.
Et monsieur Martin, sans se donner la peine de prendre une plume et du papier, leva le nez au plafond et calcula de mémoire.
— Cela vous coulera, reprit il :1e corricolo, dix ducats ; chaque cheval, trente carlins; les harnais, une pislole; en tout quatre-vingts francs de France.
— C'est miraculeux! Et pour dix ducats j'aurai un corricolo !
— Magnifique.
— Neuf?
— Oh ! vous en demandez trop. D'abord il n'y a pas de corricoli neuls. Le corricolo n'existe pa;, le corricolo est mort, le corricolo a été tué légalement.
— Comment cela ?
— Oui, il y a un arrêté de police qui défend aux carrossiers de faire îles corricoli.
— F,t combien y a-t-il que cet arrêté a été rendu?
— oh ! il y a cinquante ans peut-être.
— Alors comment le corricolo survit-il à une pareille ordonnance?
— Vous connaisse/, l'histoire du couteau de Jeunnot '
— Je crois bien ' c'est nue chronique nationale.
— Ses propriétaires successifs en avaient changé quim?
fois le manche.
— Et quinze fois la laine.
— Ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours le même.
— Parfaitement.
-•i^h bien ' c'est l'histoire du eorriclo. Il est défendu d*
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
faire des corricoli, niais il n'esl pas défendu de mettre des roues neuves aux vieilles caisses, et des caisses neuves aux vieilles roues.
— Ah ! je comprends.
— De celle façon, lecorricolo résiste et se perpétue. De cette façon, le corricolo est immortel.
— Alors vive le corricolo, avec des roues neuves et une vieille caisse ! Je le fais repeindre, et fouette cocher ! Mais l'attelage? Vous dites que pour trente francs j'aurai un attelage.
— Superbe ! et qui ira comme le vent.
— Quelle espèce de chevaux ?
— Ah ! dame ! des chevaux morts.
— Comment 1 des chevaux morts?
— Oui ; vous comprenez que pour ce prix-là vous ne pouvez pas exiger antre chose.
— Voyons, entendons-nous, mon cher monsieur Martin, car il me semble que nous pataugeons.
— Pas le moins du monde.
— Alors expliquez-moi la chose; je ne demande qu'à m'insiruire, je voyage pour cela.
— Vous connaissez l'histoire des chevaux ?
— L'histoire naturelle? Monsieur de Biiffon ? Certainement : le cheval est après le lion, le plus noble des animaux.
1 — Non pas, l'histoire philosophique?
— Je m'en suis moins occupé; mais n'importe, allez toujours.
— Vous savez les vicissitudes auxquelles ces nobles quadrupèdes sont soumis.
— Dame! quand ils sont jeunes, on en fait des chevaux de selle.
— Après ?
— De la selle, ils passent à la calèche ; de la calèche ils descendent au fiacre ; du fiacre, ils tombent dans le coucou; du coucou, ils dégringolent jusqu'à l'abattoir.
— Et de l'abattoir?
— Ils vont où va l'âme du juste ; aux Champs-Elysées, je présume.
— Eh bien ! ici ils parcourent une phase de plus.
— Laquelle?
— De l'abattoir, ils vont au corricolo.
— Comment cela?
— Voici l'endroit où l'on tue les chevaux, au ponte délia Maddalena.
/ — J'écoute.
— Il y a des amaleurs en permanence.
— Bon !
— Et lorsqu'on amène un cheval...
— Lorsqu'on amène un cheval?
— Ils achètent la peau sur pied trente carlins; c'est le prix, il y a un tarif.
— Eh bien?
— Eh bien! au lieu de tuer le cheval et de lui enlever la peau, les amateurs prennent la peau ei le cheval, et ils utilisent les jours qui restent à vivre au cheval, surs qu'ils sont que la peau ne leur échappera pas. Voilà ce que c'est que des cnevaux morts.
— M:iis que diable peut-on faire de ces malheureuses bêtes?
— On les attelle aux corricoli.
— Comment ! ceux a\ee lesquels je suis venu de Salerne à Naples.'...
— Etaient «1rs fantômes de chevaux, des chevaux spectres.
— Mais ils n'uni |>as quille le galop I
— L<-s morte vont \iie.
— Au fait, je comprens qu'en les bourrant d'avoine...
— D'avoine? Jamais un cheval de corricolo n'a mangé d'aloinel
— Mais de quoi vivent-ils ?
— De ce qu ils trouvent
— Et que trouvent i1 ?
— Toutes soi irs de chose», des trognons de choux, des feuilles de salade, de vieux chapeaux de paille.
— El S quille lirure (.inineiil ils Inir aliment ?
— La nuit on les mène paître.
— A merveille, Restent iç* harnais
— Oh ! quant ù cela, je m'en charge.
— Et des chevaux ?
— Des chevaux aussi.
— El du corricolo ?
— Encore, si cela peut vous rendre service.
— Et quand tout cela sera-t-il prêt ?
— Demain au matin.
— Vous èles un homme adorable !
— Vous faut-il un cocher?
— Non, je conduirai moi-même.
— Très bien ; mais en attendant, que ferez-vous?
— Avez-vous un livre ?
— J'ai douze cents volumes.
— Eh bien ! je lirai. Avez-vous quelque chose sur voire ville ?
— Voulez-vous Nipoli senza sole?
— Naples sans soleil?
— Oui.
— Qu'est-ce que c'est que cela?
— Un ouvrage à l'usage des gens à pied, et qui vous sera plus utile que tous les Enels et tous les Richards de la terre.
— El de quoi trai(e-t-il?
— De la manière de parcourir Naples à l'ombre.
— La nuit.
— Non, le jour.
— A une heure donnée?
— Non, à touies les heures.
— Même à midi?
— A midi surtout. Le beau mérite qu'il y aurait de trouver de l'ombre le soir el le matin !
— Mais que! est le savant géographe qui a exécuté ce chefd'œuvre?
— Un jésuite ignorant, que ses confrères avaient reconnu trop bête pour l'occupera autre chose.
— Et cette besogne l'a occupé combien d'années?
— Toute sa vie... C'est une publication posthume.
— Moyennant laquelle on peut, dites-vous?...
— Partir d'où on voudra et aller où cela fera plaisir, à quelque instant de la matinée ou à quelque heure de l'aprèsmidi que ce soit, sans avoir à traverser un seul rayon de soleil.
— Mais voilà un homme qui méritait d'être canonisé.
— On ne sait pas son nom.
— Ingratitude humaine!
— Alors ce livre vous convient?
— Commenldonc ! c'est un trésor. Envoyez- le-moi le plus tôt possible.
Je passai la journée à étudier ce précieux itinéraire : deux heures après, je connaissais mon Naples sans soleil, et je serais allé a l'ombre du ponledella Maddalena au Pausilippe, et de la \ initia à Saint-Eimo.
Le soir vint, et avec le soir la fraîcheur. Alors, à celle douce brise de mer, on vit toutes les fenêtres s'ouvrir comme pour respirer. Les portes rotth rent sur leurs gonds, les voitures comment èrent à sortir, Chiaja se peupla d'équipages, et la Villa-Reale de piétons.
Je n'avais pas encore mon équipage, je me mêlai aux piétons.
La Villa-Heale fait face à l'hôtel de la Victoire; c'est la promenade de Naples. Elle esl siliiée, relativement à la rue de Chiaja, comme le jardin des Tuileries à la rue de Rivoli. Seulement, au lieu de la terrasse du bord de l'eau, c'esi la plage de l'Anio; au lieu de. la Seine, c'est la Méditerranée; au lieu du quai d'Orsay, c'est retendue, c'est l'espace, c'est l 'infini .
La Villa-Reale est sans contredit, la plus belle ei surtout la plus aristocratique promenade du momie. Les gens du peuple, les paysans el les laquai» en soijl rigoureusement exclus ii n'y peuvent mettre le pied qu'une fois l'an, le jour de
la fête de la Madone du Piotl de la < '.roi le. Aussi ce jour là
la foule se près t I elle sons ses. allées d'acauuias, dans ses bo quels de ntyctee, autour, deson temple circulaire, cha-
cun, Iionime et femme, accourt de vingt lieues ù la ronde avec i son costume national ; Ischia, Caprée, Caslellamarc, Sorrente, Procida, envoient en députation leurs plus belles filles, et la solennité de ce jour est si grande, si ardemment attendue, qu'il est d'habitude de faire dans les contrais de mariage une obligation au mari de conduire sa femme à la promenade de la Villa Réale, le 8 septembre de chaque année, jour de la fêle délia Madona di Pie-di Gi'otla.
Tout au contraire des Tuileries, d'où l'on renvoie le publie au moment où il est le plus agréable de s'y promener, la Villa-Reale reste ouverte toutela nuit. Les grandes grilles se ferment, il est vrai, mais deux petites portes dérobées offrent aux promeneurs attardés une entrée et une sortie toujours praticables à quelque heure que ce soit.
Nous restâmes jusqu'il minuit assis sur le mur que vient i battre la vague. Nous ne pouvions nous lasser de regarder cette mer limpide et azurée que nous venions de sillonner en • tous sens et à laquelle nous allions dire adieu. Jamais elle ne nous avait paru si belle.
En entrant;'! l'hôtel, nous trouvâmes monsieur Martin Zir, qui nous prévint que tontes les commissions dont nous l'avions chargé étaient faites, et que le lendemain notre attelage nous attendrait à huit heures du matin à la porte de l'hôtel.
Effectivement, à l'heure dite, nous entendîmes sonner les grelots de nos revenans; nous mimes le nez à la fenêtre, et nous vîmes le roi des corricoli.
Il était fond rouge avec des dessins verts. Ces dessins représentaient des arbres, des animaux et des arabesques. La composition générale représentait le paradis terrestre.
Deux chevaux qui paraissaient pleins d'impatience disparaissaient sous les harnais, sous les panaches, sous les pompons dont ils étaient couverts.
Enfin un homme, armé d'un long fouet, se tenait debout près de notre équipage, qu'il paraissait admirer avec toute la satisfaction de l'orgueil.
Nous descendîmes aussitôt, et nous reconnûmes dans l'homme au fouet Francesco, c'est-à-dire l'aulomédon qui nous avait amené en calessino deSalerne à Naples. Monsieur Martin Zir s'était adressé à lui comme a un homme de l'état. Flatté de la confiance, Francesco avait fait vite et en conscience. Il s'était procuré la caisse, il avait acheté les chevaux, et il avait trouvé de rencontre des harnais presque neufs; enfin, malgré la prétention quajiious avions manifestée de conduire nous-mêmes, il venait nous olfrir ses services comme cocher.
Je commençai par lui demander la note de ses déboursés : il me la présenta. Comme r'avait dit monsieur Martin Zir, elle montait à quatre-vingt-un francs.
Je lui en donnai quatre-vingt-dix ; il mit sa croix au-dessous du total en forme de quittance; puis je lui pris le fouet des mains, et je m'apprêtai a monter dans notre équipage.
— Est-ce que ces messieurs ne me gardent pas à leur service? nous demanda Francesco.
— Et pourquoi faire, mon ami? répondis je.
— Mais pour faire tout ce dont je serai capable, et particulièrement pour faire marcher vos chevaux.
— Comment! pour faire marcher nos chevaux?
— Oui.
— Nous les ferons bien marcher nous-mêmes.
— il faudra voir.
— J'en ai mené de plus fringans que les tiens !
— Je ne dis pas qu'ils sont fringans, excellence.
— El dans une ville OÙ il est plus difficile de conduire qu'il Naples, où jusqu'à cinq heures de l'apres-midi il n'y a personne dans les rues.
— Je ne doute pas de l'adresse de son excellence, mais...
— Mais quoi ?
— Mais son excellence a peul-élre mené jusqu'ici des chevaux vivans, tandis que...
— Tandis queP \ oyons, parle.
— Tandis que ceux ci sont des chevaux morts.
— Eh bien !
— Eh bien ! je ferai observer h son excellence que c'est tout autre chose.
— Pourquoi?
— Son excellence verra.
— Est-ce qu'ils sont vicieux, tes chevaux?
— Oh ! non, excellence ; ils sont comme la jument de Roland, qui avait toutes les qualités; seulement toutes ces qualités étaient contrebalancées par un seul défaut.
— Lequel?
— Elle était morte.
— Mais s'ils ne marchent pas avec moi, ils ne marcheront avec personne.
— Pardon, excellence.
— Et qui les fera marcher ?
— Moi.
— Je serais curieux de faire l'expérience.
— Failes, excellence.
Francesco alla d'un air goguenard s'appuyer contre la porte de l'hôtel, tandis que je sautais dans le corricolo, où m'attendait .ladin, et que je m'accommodais près de lui.
A peine établi, je rassemblai mes rênes de la main gauche, et l'allongeai de la droite un coup de fouet qui enveloppa le bilancino et le porteur.
Ni le porteur ni le bilancino ne bougèrent; on eût dit des chevaux de marbre'.
J'avais opéré de droite à gauche, je recommençai en opérant cette fois de gauche à droite. Même immobilité.
Je m'attaquai aux oreilles.
Ils se contentèrent de secouer les oreilles comme ils auraient fait pour une mouche qui les eût piqués.
Je pris le fouet par la lanière et je frappai avec le manche. Ils se contentèrent de tourner leur peau comme fait un âne qui veut jeter son cavalier à terre.
Cela dura dix minutes.
Au bout de ce temps, toutes les fenêtres de l'hôtel étaient ouvertes, et il y avait autour de nous un rassemblement de deux cents lazzaroni.
Je vis que je donnais la comédie gratis à la population de Naples. Comme je n'étais pas venu pour faire concurrence .à Polichinelle, je pris mon parti. A l'instant même je jetai le fouet à Francesco, curieux de voir comment il s'en tirerait à son tour.
Francesco sauta derrière nous, prit les rênes que je lui tendais, poussa un petit cri, allongea un petit coup de louet, et nous partîmes au galop.
Après quelques évolutions autour de la place, Francesco parvint à diriger son attelage vers la rue de la Chiaja.
Chiaji. n'est qu'une rue : elle ne peut donc offrir de curieux que ce qu'olfre toute rue, c'est-à-dire une longue 61e de hâlimens modernes d'un goût plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de Kivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues : c'est de ne présenter qu'une seule ligne de portes, de fenêtres et de pierres plus ou moins maladroiiemcni Dosées les unes sur les autres. La ligne parallèle est occupée par les arbres tailles en berceaux delà \ illa-liea'e, de sorte qu'à parti» du premier étage des maisons, ou plutôt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle a Naples, ou domine cette seconde partie dj golfe
que sépare de l'autre le château de t'OEuf.
Mais si la rue de Chiaja n'est pas curieuse par elle-même, elle conduit a uni' partie des curiosité de Naples : c'esl par elle qu'on va au tombeau de Virgile, a la grotte du Chien,
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
au lac d'Agnano, à Pouzzoles, à Baïa, au lac d'Averne et aux Champs-Elysées.
De plus et surtout, c'est la rue où tous les jours, à trois heures de l'après-midi pendant l'hiver, et à cinq heures de l'après-midi pendant l'été, l'aristocratie napolitaine fait corso.
Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à quelque honnête architecie qui nous prouvera que l'art de la bâtisse a fait de grands progrès depuis Michel - Auge jusqu'à nous, et nous allons dire quelques mots de l'aristocratie napolitaine.
Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n'indiquent jamais de date à lanaissancede leurs familles. Peut-être auront-ils une lin, mais a coup sur ils n'ont pas eu de commencement. Selon eux, l'époque florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains; ils citent tranquillement parmi leurs aïeux les Fabius, les Mareellus, les Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu'au douzième siècle sont de la petite noblesse, du lretin d'aristocratie.
Comme toutes les autres noblesses européennes, à quelques exceptions près, la noblesse de Naples est ruinée. Quand je dis ruinée, il est bi -n entendu qu'on doit prendre le mot dans une acception relative, c'est:à dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce qu'étaient leurs aïeux.
Il n'y a pas, au reste, à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus ordinaires sont de cinq à dix mille duca'ts. Le commun des martyrs a mille écus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des dettes.
Mais la chose curieuse, c'est qu'il faut être prévenu de relie différence pour s'en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même fortune.
Cela tient à ce qu'en général tout le monde vit dans sa voiture et dans sa loge.
Or, comme, à paît les équipages du duc d'Éboli, du prince de Sant'-Anlimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou moins vieux, une livrée plus ou moins fanée, il n'y a souvent, à la première vue, qu'une nuance entre deux fortunes où il y a un abime.
Quant aux maisons, elles sont presque toujours hermétiquement closes aux étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement leurs galeries dans la journée, et fastueusement leurs salons le soir ; mais pour tout le reste, il faut en faire son deuil. Le temps est passé où, comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on écrivait audessus de sa pot te : sibi, suisque et amicis omnibus ; pour soi, pour les siens et pour tousses amis.
C'est qu'a part ces riches demeures, qui perpétuent à Naples l'hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l'aide d'Asmodée, lèverait la terrasse delà plupart de ces palais, trouverait dans un tiers, la gêne, et dans les deux autres la misère.
Grâce à la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. Ou met sa carie au palais, mais on se ^encontre au Corso, mais Oïl fait ses visites au Fondo ou à Saint-Charles. De cette façon, l'orgueil est sauvé; comme François I"r on a tout perdu, mais du moins il reste l'honneur.
Vous me direz qu'avec l'honneur On ne mange malheureusement pas, et qu'il faut manger pour vivre. Or, il estévidenl que. lorsqu'on prend sur mine écus de rente l'entretien d'une voilure, la nourriture de deux chevaux, fes gages d'un cocher et la location d'une logeait Fondo ou a Saint-Charles,, il ne doit pas rester grand'chosé pour faire face aux dépenses de la laide, a celaje répondrai «pie Dieu esl grand, la mer profonde, le macaroni a deux sous la livre ci l'asprino d'Ai a deux Dards le Qasco.
Pour l'instruction de dos Ii ctenrs, qui ne savent probablement pas ce que c'obI que l'asprino d'Aversa, nous leur apprendro que c'esl un |oll petll vin qui lient le milieu entre
j la tisaune de Champagne et le cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni el de l'asprino, on fait chez soi un charmant dîner qui coûte quatre sous par personne. Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c'est vingt sous.
Restent neuf francs pour soutenir l'honneur du nom.
Mais le déjeuner?
On ne déjeune pas. Il est prouvé que rien n'est plus sain que de faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas change de nom el d'heure selon la saisoi. où on le prend. En hiver, on dine à deux heures, et moyenant ce diner on en a jusqu'au lendemain deux heures. En été, on soupe à minuit, et moyennant ce souper on en a pour jusqu'au lendemain minuit.
Puis il y a encore les élégans, qui mangent du pain sans macaroni ou du macaroni sans pain pour s'en aller prendre le soir à grand fracas une glace chez Donzelli ou chez Beuvenuti.
11 va sans dire que cette hygiène n'est adoptée que par les petites bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier français dont la filiation de certificats est aussi en règle que la généalogie d'un cheval arabe. Ceux-là font deux et quelquefois trois repas par jour. Pour ceux-là il n'y a pas de pays : le paradis esl partout.
Le premier plaisir de l'aristocratie napolitaine est le jeu. Le malin on va au casino el l'on joue ; l'après-midi on va à la promenade, et le. soir au spectacle. Après le spectacle, on revien t au i .asino et l'on joue encore.
L'aristocratie n'a qu'une carrière ouverte: la diplomatie. Or, comme, si étendues que soient ses relations avec les auires puissances, le roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consolais plus d'une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq sixièmes des jeunes nobles ne savent que faire, et par conséquent ne font rien.
Quant à la carrière militaire, elle est sans avenir. Quanta la carrière commerciale, elle est sans considération.
Je ne parle pas des carrières littéraires ou scientifiques, elles n'exislenl pas : il y a à Naples, comme partout, plus que partout même, une certaine quantité de savans qui disputent sur la forme des pincettes grecques et des pelles à feu romaines, qui s'injurient à propos de la grande mosaïque de Ponipeïa et des statues des deux ISalbus. Mais cela se passe en famille, et person*) ne s'occupe de pareilles puérilités.
La chose importante, c'est l'amour. Florence est le pays du plaisir ; Rome, celui de 1 amour; Naples celui de la sensation.
A Naples, le sort d'un amoureux est décidé lout de suite. A la première vue il est sympathique ou antipathique. S'il esl antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer. S'il est sympathique, on l'aime sans grand délai : la vie est courte, et le temps qu'on perd ne se ràttrappe pas. L amant préféré s'installe au logis ; on le reconnaît malgré la distance respectueuse où il se lient de la maîtresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il s'assied et à la manière facile avec laquelle il appuie sa lèle contre les fresques. En outre, c'esl lui qui sonne les domestiques, qui reconduit les visileurs et qui ramasse les poissons rouges que les bambins font tomber du bocal sur le parquet.
Quant à l'amant malheureux, il s'en va tout consolé, certain que .son infortune ne sera pas constante el qu'il trouvera bientôt à ramasser des poissons rouges ailleurs.
L'aristocraiie napolitaine esi peu instruite : en général, son éducation est négligée sous le l'apport intellectuel : cela tient a ce qu'il n'y a pas, dans tout Naples, nu seul hou collège celui des jésuites excepté. En compensation, ceux qui sa-enl savent bien : ils ont appris aveu des professeurs altachés a leur personne. J'ai vu des femmes plus furies en histoire, en philosophie el en politique que certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes déiai de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple esl quelque chose de merveilleux en ce genre, le Dis écrit noire, langue comme Charles Nodier, el les mies la parii m comme madame de Sévigné.
( Les exercices physiques sont, lu contraire, fort suivis à
IMPRESSIONS DE VOYAGE. —Ul CORRICOLO.
Naples : presque tous les hommes montent bien à cheval et tirent remarquablement le fusil, l'épée et le pistolet. Leur réputation sur ce point est même assez étendue et à peu près incontestée Ce sont des duelliftes fort dangereux.
Cette dernière période de notre alinéa nous amène tout naturellement a parler du courage chez les Napolitains.
La nation napolitaine, toute proportion gardée et en raison de l'état politique de l'Italie actuelle, n'est ni une nation militaire comme la Prusse, ni une nation guerrière comme la France : c'est une nation passionnée. Le Napolitain insulté dans son honneur, exalté par son patriotisme, menacé dans sa religion, se bat avec un courage admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accepté que partout ailleurs : et s'il varie sur les préliminaires qui appartien neut à des habitudes de localités, le dénouement en est toujours mené à bout aussi vigoureusement qu'à Paris, à Saint- Pélersbomg ou à Londres Citons quelques faits.
Le comte de Roera Rumana, le Saint-Georges de Naples, se prend de querelle avec un colonel ; le rendez-vous est indiqué à Caslellamare, l'arme choisie est le sabre. Le colonel français se rend sur le terrain à cheval ; Rocea Itomana prend un fiacre, arrive au lieu désigné où l'attend son adversaire; le colonel rappelle à Rocca Romana qu'une des conditions du duel est qu'il aura lieu à cheval. — C'est vrai, répond Rocca "Romana, je l'avais oublié ; mais qu'à cela ne lit nue, l'oubli est facile à réparer. Aussitôt il dételle un des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l'animal, combat sans selle et sans bride et tue son adversaire.
A l'époque de la restauration, c'est-à-dire vers ISIo, Ferdinand, grand père du roi actuel, de retour à Naples, qu'il avait quitté depuis dix ou douze ans, voulut rétablir les gardes-du corps. En conséquence, ou recruta celte troupe privilégiée dans les premières familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont trois napolitaines et deux siciliennes.
J'ai dit dans ie Si-eronare, et ù l'article de Talerme, quelle est l'antipathie profonde qui sépare les deux peuples. On comprend donc que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvèrent pas plutôt en contact, surtout à celte époque où les haines politiques étaient encore toutes chaudes, que les querelles commencèrent d'éclater. Quelques duels sans conséquence eurent lieu d'abord, mais bientôt on résolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples à deux champions choisis parmi leurs enlans. On y voulait voir non seulement une haine accomplie, mais une superstitieuse révélation de l'avenir. Le choix tomba sur le marquis de Cresciniani, Sicilien, et sur le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait, et accepté par les adversahes, on décida qu'ils se battraient au pistolet à vingt pas, et jusqu'à blessure grave de l'un ou de l'autre champion.
Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper particulièrement
Celait un jeune homme de vingt-quatre ou vingt cinq ans, prince de Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite ligne du fameux condottiere Dudonedi Conza, dont parle le Tasse. Il était riche, il était beau, il était poète ; il avait par conséquent reçu du ciel toutes les chances d'une vie heureuse ; mais un mauvais présage avait attristé son entrée dans la "ie. Mirelli éiail né au village de, Sanl'-Aotimo, tiefde sa famille, a peine eût-on su que sa
c était accouchée d'un (ils, que l'ordre fut envoyé à la
chapelle d un couvent démettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux événemenl à toute la population. Le sacristaln éiail absent ; un moine se chargea de ce soin, mais, inhabile à cet exercice, il se laissa enlever par la volée de la (unie, el au plus haut de sou ascension, perdant la tête, pris par un vertige, il lâcha son point d'appui, tomba dans le coeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutilé ainsi,
le pauvre religieux ne se traîna pas moins du ch<rur ;i la porte, où il appela au secours; on vint à son aide, on le transporta dans sa cellule; mais quelque soin qu'on prit de lui, il expira le lendemain.
Cet événement avait fait une grande sensation dans la famille, et cette histoire souvent racontée au jeune Mirelli,
OEIV. COIII'L. — IX.
s'était profondément gravée dans son esprit. Cependant il en parlait rarement.
Voilà l'homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion.
Quant au marquis Creseimani, c'était un homme digue en tout point d'être opposé à Mirelli, quoique les qualités qu'il avait reçues du ciel fussent peut-être moins brillantes que celles de son jeune adversaire.
Au jour et à l'heure dits, les deux champions se trouvèrent eu présence : ni l'un ni l'autre n'était animé d'aucune haine personnelle, et ils avaient vécu jusque là au contraire plutôt en amis qu'en ennemis.
En arrivant au rendez-vous, ils marchèrent l'un à l'autre en souriant, se serrèrent la main et se mirent à causer de choses indifférentes, tandis que les témoins réglaient les conditions du combat.
Le moment arrivé, ils s'éloignèrent de vingt pas, reçurent leurs armes tontes chargées, se saluèrent en souriant, puis, au signal donné, tirèrent tous les deux l'un sur l'autre: aucun des deux coups ne porla.
Pendant qu'on rechargeait les armes, Mirelli et Creseimani échangèrent quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur place. On leur remit les pistolets chargés de nouveau. Ils tirent feu une seconde fois, et, celte fois, comme l'autre, ils se manquèrent tous deux.
Enfin, à la troisième décharge Mirelli tomba.
Une balle l'avait percé à jour au dessus des deux hanches; on le crut mort, mais lorsqu'on s'approcha de lui. on vit. qu'il n'était que blessé. Il est vrai que la blessure était terrible ; la balle lui avait traversé tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal.
On lit approcher une voilure pour transporter le blessé chez lui; on voulut le soutenir pour l'aidera y monter; mais il écarta de la main ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant virement par un effort incroyable sur luimême, il s'élança dans la voiture en disant : •• Allons donc ! il ne sera pas dit que j'aie eu besoin d'être soutenu pour monter, fût-ce dans mon corbillard ! » v peine fut-il entré dans la voiture que la douleur reprit le dessus, et il s'évanouit. Arrivé chez lui, il voulut descendre comme il était monté ; mais on ne le souffrit point. Deux amis le prirent à bras et le portèrent sur son lit.
On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza ; c'était un homme qui s'éiait fait dans la science un nom européen. Le docteur sonda la blessure et dit qu'il ne répondait de rien, mais qu'en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse.
— Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n'a pas jeté un cri pendant qu'on lui disséquait la jambe, je serai muet connue Marius.
— Oui, dit le docteur ; mais torque le chirurgien en eut fini avec la jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N'allez pas me laisser entreprendre une opération eim'arrêter au milieu.
— Vous irez jusqu'au bout, docteur, soyez tranquille, répondit Mirelli , mon corps vous appartient, et vous pouvez l'anatomiser tout a votre aise.
Sur celle assurance le docteur commença.
Micelli tint sa parole ; mais à mesure, que la nuit s'approcha, il parut plus agité, plus inquiet, il avait une lièvre terrible. Sa mère legardait avec deux de ses amis. \eis les onze heures il s'endorm t, mais au premier coup de minuit il se réveilla. Alors sans paraître voir ceux qui étaient la, il s'appuya sur son coude el parut écouler. Il était pale coin.
me un mort, nuis ses yeux étaient ardens de délire. Peu à peu ses regards se Qxèrenl suc une porte qui donnait dans un grand salon. Sa mère se leva el lui demanda s'il avait besoin de quelque chose.
— Non, rien, répondit Mirelli, c'est lui qui vient.
— Qui, lui ? demanda sa mère avec inquiétude P.
— Entendez-vous le tratnement de sa robe dans le salon ? s'écria le malade. L'entendez- vous P Tenez, il vient, il s'approche ; vôyei , la porte s'ouvre... sans que personne la i sse.,. Le voila... le voila !... il entre... il se traîne surses
in
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
cuisses brisées... il vient droit à mon lit. Lève ton froc, moine, lève ton froc, que je voie ton visage. Que veux-tu ?... parle... voyons !... viens-lu pour me chercher?... d'où sorstu P.. . de la terre... Tenez, voyez-vous?... il lève les deux mains; il les frappe l'une contre l'autre ; elles rendent un son creux, coin le si elles n'avaient plus de chair... En bien! oui, je t' conte, parle !
El Mirelli, au lieu de chercher à fuir la terrible vision, s'approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais au bout, de quelques secondes d attention, pendant lesquelles il rrsia dans la pose d'un homme qui écoule, il poussa un profond soupir ei tomba sur son lit en murmurant :
— Le moine de Sant'Anlimo I
C'est alors qu'on se rappela seulement cet événement arrivé le jour de sa naissance, c'est-à-dire vingt-cinq ans auparavant, et, qui, conservé toujours vivant dans la pensée du jeune homme, prenait un corps au milieu de son délire.
Le lendemain, soit que Mirelli eût oublié l'apparition, soil qu'il ne voulût donner aucun détail, il répondit à (eûtes les questions qui lui furent faites qu'il ignorait complètement ce qu'on voulait lui dire.
Pendant trois mois, l'apparition infernale se renouvela chaque nuit, détruisant ainsi m quelques minutes les progrès que le reste du temps le blessé faisait vers la guérison. Mirelli ressemblait à un spectre lui-même. Euli.i une nuit il demanda instamment à rester seul, avec tant d'insistance que sa mère et ses amis ne purent s'opposer à sa volonté. A neuf heures, tout le monde ayant quitté sa chambre, il mil son épéesousle chevet de son lit et attendit. Sans qu'il le sût, un de ses amis était caché dans une chambre voisine, voyant par une porte vitrée et prêt à porter secours au malade s'il en avait besoin. A dix heures il s'endormit comme d'habitude, mais au premier coup de minuit il s'éveilla. Aussitôt on le vit se soulever sur son lit et regarder la porte de son regard lixe et ardent ; un instant après il essuya son front, d'où la sueur ruisselait ; ses cheveux se dressèrent sur sa tête, un sourire passa sur ses lèvres : puis, saisissant son épée, il la tira ho>s du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme s'il eût voulu poignarder quelqu'un avec la pointe de sa lame, et, jetant un cri, il tomba évanoui sur le plancher.
L'ami qui était en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit ■. celui-ci serrait si fortement la garde de son épée qu'on ne pût la lui arracher de la main.
Le lendemain, il lit venir le supérieur de Sant'Anlimo et lui demanda, dans le cas où il mourrait des suites de sa b essure, .1 être i uterré dans le cloitredu couvent, réclamant la faveur, en supposant qu'il en échappât cette fois, pour l'époque où sa fflorl arriverait, quelle que fut celte époque et en quelque lieu qu'il expirât. Puis il raconta à ses amis qu'il avail résolu la veille de se débarasser du fantôme en luttant corps a corps, omis qu'ayanl é é vaincu, il lui avait pi , : , cuiiu de se faire i uterrer dans son couvent ; promesse qu'il n'avait pus voulu lui accorder 'jusque-là, tant il lui répugnail de paraître cédera une crainte, même religieuse et urnaturetle.
a partir de ce momeut, la vision disparut, el neui mois après Mirelli élail complètement guéri.
Nous u'.oi; i i i onlé i h d. i.n! cette, anecdote, d'abord parie que de pari Ides légendes, surtout parmi les contemporains, sonl rares en Italie, le pays le moins fantastique de la
terre ; et ensuite p iree qu'elle ts a paru développer dans
un seul homme trois courages bien diffi rens: leco irage patriotique, qui consiste à risquer froidemenl sa vie pour la de la patrie ; le courage physique, qui con liste Et sup porter stoïquement la douleur ; cl enfin le co qui i in i ti à réa il contre l'invisible el a lutter i outre I in connu Bayard ml i enainemeni eu les deux pn mil i il esi doiiieux qu'il ' ûi eu le irol Ièine.
Non . ttini es en i ont éva la ville de
di lb es. Le < ardinal Ruflu pat tl de Pah mie deset ndu de la
Calabre, et soutenu par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort, a assiégé Naples^et, voyant l'impossibilité de prendre la ville défendue du côté de la mer par Caracciolo, et du côté de la mer par Manlhony Car-alfa et Schiappani, a signé une capitulation qui assure aux patriotes la vie et la fortune sauves : près de sa signature ou lit celle de Foote, commandant la (lotte britannique ; de Kéraudy, commandant la flotte russe et de Iionnieu, coimuau dant la Ûotie ottomane. Mais dans une nuit de débauche et d'orgie, Nelson a déchiré le. traité. Le lendemain, il déclare que la capitulation est mile, que Bonnieu, Kéraudy et Foote ont outrepassé leurs pouvoirs en transigeant avec les rebelles ; et il livre à la haine de la cour, en échange de l'amour de lady Ilamillon, les troupeaux de victimes qu'on lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car on avail à peu près vingt mille têtes à faire tomber. Eh bien ! toutes ces têtes tombèrent, et pas une seule ne tomba déshonorée par une larme ou par un soupir.
Cilons au hasard quelques exemples.
Cyrillo et Pagano sont condamnés à être pendus. Comme André Chénier et Boucher, ils se rencontrent au pied de l'échafaud : là ils se disputent à qui mourra le premier : et comme aucun des deux ne veut céder sa place à l'autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend la main à Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, .et monte l'échelle infâme, le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le front.
Hector Caraffa, l'oncle du compositeur, est condamné à avoir la tête tranchée ; il arrive sur l'échafaud ; on s'il. forme s'il n'a pas quelque désir à exprimer.
— Oui, dil-il, je d,ésire regarder le fer de la mandaja.
Et il est guillotiné couché siir le dos, au lieu d'être couché sur le ventre.
Quoique cet article soit consacré à l'aristocratie, un mot sur le courage religieux. Ce courage est celui du peuple.
Au moment où Championnet marchait surNaples, proclamant la liberté des peuples et créant des républiques sur son passage, les royalistes répandirent le bruit dans la ville que les Français venaient pour brûler les maisons, piller les églises, enlever les femmes et les filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces accusations d'autant plus accréditées qu'elles sont plus absurdes, les lazzaroni, que les mots d'honneur, de patrie et de liberté n'auraient pu tirer de leur sommeil, se lèvent des portiques des palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places publiques, s'arment de pierres et de bâtons, et à moitié nus, sans chefs, sans lactique militaire, avec l'instinct des bêles fauves qui gaulent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de :<Jrive saint Janvier I vive la sainte Foi ! Mort aux Jacobins ! ils combattent soixante heures les soldats qui avaient vaincu à Montenotte, passé lepontdeLodi, prisMantoue. Au bout de ce temps, Championnet n'était encore parvenu qu'à la porte Saint-Janvier, et sur tous les autres points n'avait pas encore gagné un pouce de terrain.
A tout cela on m'objectera sans doute la révolution de 1820, le passage des Abhru/.zes, abandonné presque sans combat. Je répondrai une seule chose : c'est que les chefs qui commandaient cette armée et qui avaient en face d'eux les baïonnettes autrichiennes, voyaient se relever derrière
eux, les bûchers, les érhal'auds el les potences de !)!> ; c'est
qu'ils se savaient trabls à Naples, lundis qu'eux venaient mourir a la frontière -, c'est qu'enfin c'était une guerre sociale que l'epe et Caiiascosa avaient entreprise à leurs risques el périls, et que le peuple napolitain n'avait pas sanctionnée.
Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées, non pas dans l'élude individuelle des peuples, mais dans de simpW s théories émises par des piiblinsles, el que
nous Jetons un coup d'œH léger à la surface de. ce peuple que
nous voyons couché presque nu sur le seuil des palais et
dans les angles des places où il mange, dort et se réveille, notre ceiir se serre B la vue de cette misère apparente, et,
nous crions dans notre |ihilunlropique clan : i Le peuple
napolitain est le peuple le plus malheureux de la terre i d sous s trompons étrangement.
Non, le peuple napolitain n'est pas malheureux, car ses besoins sont en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger ? une pizza ou une tranche de coeomero à mettre sous sa dent ; que lui faut-il pour dormir ? une pierre à mettre sous sa tète. Sa nudité, que nous prenons pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat ardent où le soleil l'habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le ciel de velours qui flamboie sur sa tête ? Chacune des étoiles qui scintillent à la voûte du (inuainent tête n'est-elle pas dans sa croyance une lampe qui brûle au pied de la madone? Avec deux grains par jour, ne se procure.-t-il pas le nécessaire? et de son superflu ne lui resle-t-il pas en core de quoi payer largement l'improvisateur du môle et le conducteur du corricolo ?
Ce qui est malheureux à Naples, c'est l'aristocratie qui, à peu d'exceptions près, est ruinée, comme nous l'avons dit à propos de la noblesse de Sicile, par l'abolition des majorats et des lideicommis ; c'est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n'a plus de quoi le dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles.
Ce qui est malheureux à Naples, c'est la classe moyenne,qui n'a ni commerce ni industrie, qui lient une plume et qui ne peut écrire, qui a une voix et qui ne peut parler; c'est celte classe qui calcule qu'elle aura le temps d'être morte de faim avant qu'elle réunisse à elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se faire une majorité constitutionnelle.
Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu'il ne devait être consacré qu'à la noblesse; mais de déduction en déduction on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure ; nous nous apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolcdo.
Toledo est ta rue de tout le monde. C'est la rue des restaurans, des calés~des boutiques ; c'est l'artère qui alimente et traverse tous les quartiers de la ville ; c'est le fleuve où vont se dégorger tous les torrens de la foule. L'aristocratie y passe en voilure, la bourgeoisie y vend ses étoffes, te peuple y fait sa sie-te. Pour le noble, c'est une promenade ; pour le marchand un havar-, pour le lazzarone, un domicile.
Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation moderne, telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui réunit la cité poétique à la ville industrielle, c'est un terrain neutre où l'on peut suivie d'un œil curieux |.s restes île l'aneieii morille qui s'en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive. A côté de la classique osteria aux vieux rideaux lâchetés par les mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et ses babas. En face d'un respectable fabricant d'anliquiiés à l'usage de messieurs les Anglais se pavane un marchand d'allumettes chimiques. Au-dessus d'un bureau de loterie s'élève un hril lanl salon île eoitlure ; colin, pour dernier Irait cai aclenslique de la fusion qui s'opère, la rue île Toledn est pavée en lave comme llerculaiiuni et l'ompi la, el n lainv au gai comme Londres et Paris.
Toiil est à vo'n dans la rue de TolCdo ;■ mais eouniie il
est impossible de tout dec.iire, il faut ;e I er a iFOiB pa
lais qui sont ce qu'e le oHïe de plus saillant el de plus remarquable | le palais du roi a une extrémité, 1, palais île la Ville u I autre cxtremili ■, el au milieu le palais de Uut bapi.
Quani au palais du roi de Nazies, l'invasion se piv si utero
de nous en occuper. Passons à la Ville. La Ville se compose: 1° d'un carrosse a douze places peint et doré dans le plus beau style espagnol du dix-septième siècle; 2n de douze magistrats, élus moitié parmi les nobles, moitié parmi les bourgeois napolitains, portant fièrement la râpe et l'épée, chaussés de petits souliers à bon les, et coiffés d'énormes perruques à la Louis XIV ; 5° de six chevaux harnachés, empanachés, caparaçonnés avec la plus grande magnificence. Voj^i maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la Ville : le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les douze magistrats sont chargés de s'asseoir dans le carrosse, et les six chevaux sont obligés de traîner le tout d'un bout de Toledo à l'autre, le plus lentement possible. Tout le monde s'acquitte à merveille de ses devoirs.
Reste donc à expliquer à mes lecteurs ce que c'est ou plulot ce que c'était que Barba ja ; car hélas ! au moment où t'écris ces lignes, ce grand homme a disparu, cette grande gloire s'est évanouie, ce grand astre s'est éteint.
Domenico Barbaja était le véritable type de l'impresari» italien. En France nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire du roi, le caissier, les contrôleurs, nous ne connaissons pas l'imprésario. L'imprésario esJ tout celaà la fois, mais il est plus encore. Nos théâtres sont ré-iseonstitulionnellement, nos directeurs régnent et ne gouvernent pas, suivant la célèbre maxime parlementaire. L'imprésario italien est un despote, un czar, un sultan, régnant par le droit divin dans son théâtre, n'ayant, comme les rois les plus légitimes, d'autres règles que sa propre volonté, et ne devant compte de son administration qu'à Dieu et à sa conscience.
Il est à la fois pour les artistes un exploiteur habile et un père indulgent, un maître absolu et un ami fidèle, un guide éclairé et un juge incorruptible.
C'est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soit au monde le droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité toute américaine.
Au reste, l'imprésario n'a pas seulement ledioit pour lui, il a aussi la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton d infanterie, un commissaire de police et un capitaine de place, des sbires, des carabiniers, des gendarmes, pour envoyer immédiatement en prison les chanteurs qui s'aviseraient d'avoir des caprices et le public qui oserait siffler sans raison.
Domenico Barbaja 1er a donc régné d'une manière aussi complète et aussi absolue pendant l'espace de quarante ans. C'était un homme de taille moyenne, mais bâti en Hercule, la poitrine large, les épaules carrées, le poignel de fer. Sa tête était assez commune, et ses (rails ne se piquaient pas d'une grande régularité; mais ses yeux pétillaient d'esprit, d'intelligence et de malice.
Goldoni l'avait prévu en écrivant le Bourru bienfai ont. Excellent cœur, mais les manières les plus brusques, le caractère le plus violent el le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire dansaucune langue le.diclionnaire d'Injures el de gros mots dont il se si mit i l'égard des artistes de son théâtre. Mais il n'en est pas un qui lui ail gardé rancune, lanl ils étaient sûrs qu'au moindre succès Barbaja serait là pour les embrasser avec illusion, à la moindre chute pour I, s consoler avec délicatesse, à là moindre maladie pour les veiller nuit el jour avec une tendresse et un dévoumenl paternels.
Parti d'un cale de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était arrivé à diriger en môme temps les théâtres de Saint Charles, de la Seala el de \ tenue, à remuer sans contestation el sans contrôle sur le public italien ei sur le public allemand, c'est-a-dir tr deux publics dont l'un passe
pour être le pins capricieux et l'autre pour être le plus difficile de l'univers. Après avoir amassé sou par sou sa for? lune, Barbaja la dépen ail noblemenl en prodigalités royales i'i en gém i' u\ bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, nue villa pour irailer ses amis, des jeux publics pour
ŒUVUliS COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.
amuser tout le monde. Génie vraiment extraordinaire et ins tinetif, n'ayant jamais su écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le choix de leurs morceaux; doué par Dieu de la voix la plus criarde et la plus dissonnante, et formant par ses conseils les premiers chanteurs de l'Italie; ne parlant que son patois milanais, et se faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec lesquels il traitait de puissance à puissance.»
Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepierla moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion a Barbaja. 11 avait toujours sous sa main de <iuoi récompenser largement etdequoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle accommodante à l'endroit des décors, un public encourageait-il les débulans avec celte bienveillance qui tri pie les moyens d'un artiste, un gouvernement ne lésinait il pas trop sur la subvention? ville, public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de l'imprésario ; il leur envoyait Rubini, la Pasla, Lablache, l'élite de sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop exigeante, si un autre public abusait de son droit de sifflr acheté ù la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses chiens, comme il les appelait par une expression énergique; leur faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait les plaintes et les sifilels des patiens avec le même sang-froid qu'un empereur romain assistant au spectacle du cirque
Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge d'avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation, grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un : « Cnn deDio! • qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, celait le public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, ei lui lançait à pleine voix un : « Fioli d'una vacca, voulez-vous vous taire! vous ne méritez que de la canaille ! » Si c'était le roi par hasard qui manquait d'applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les épaules et sortait en grommelant de sa loge.
Barbaja ne se liait à personne du soin de former sa troupe; il avait pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, et qu'avec des lalens célèbres il y avait plus à perdre qu'a gagner 11 aimai! mieux les créer lui-même, et commençait d'ordinaire ses expériences in anima
Voici sa manière de procéder :
Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et s'acheminait seul et a pied a la recherche de l'ut de poitrine. S'il renconlrait un paysan assez beau, assez bien tourné el asspz paresseux pour faire un ténor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait la main sur l'épaule, et engageait la conversation a peu près en ces i * • i mes :
— Eh bienl mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'estce pa ' Non n'avons pas la force de lever la bêcheP
— Je me reposais, eccellenza.
— Connu! ci i! le paysan nopolilain se repose toujours.
— C'est qu'il lait une chaleur étouffante. El puis la terre
lure!
— Je p irfe que lu dois avoir une belle voix ; je ne connais rien qui soulage et qui donne des forces comme un peu de
si tu me chanta' j une t liait on f
— Moi. monsieur ' Je n ai Jamais chanté de ma \ ir.
— liaison île plus ; lu auras la voix pin h, m !..
— \ mis voulez plaisanter !
— Non, je veux l'entendre.
— El qu'est-ce que je gagnerai a me fair endre de
vous.
— Mais peut être que i la voix me plail lu ne travaillera I lus, je te prendrai avec moi.
I — Pour domestique?
— Mieux que cela.
— Pour cuisinier?
— Mieux, le dis-je.
— Et pourquoi donc ? demandait alors le paysan avec quelque défiance.
— Qu'est-ce que ça te fait? chante toujours.
— Bien fort?
— De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche. Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton ou de
basse-taille, l'imprésario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie champêtre; mais s'il était assez heureux dans sa journée pour mettre la main sur un ténor, il l'emmenait avec lui et le faisait monter... derrière sa voilure.
Il ne gâtait pas les artistes, celui-là.
S'agissait-il d'engager un homme : — Qu'est-ce qu'il te te faut, mon garçon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque el de son ton bourru ; tu auras assez de cinquante fiants par mois pour commencer. Des souliers pour te chausser, "un habit pour te couvrir, du macaroni pour te régaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, el ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas! ce temps ne viendra que trop tôt; tuas une belle voix, et la preuve c'est que je t'ai engagé; tu as de l'intelligence, el la preuve c'est que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra en chantant. Si je te donnais beaucoup d'argent tout de suite, tu ferais le beau, lu le griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix au bout de trois semaines.
Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus simple :
— Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou; c'est toi, au contraire, qui dois me payer. Je t'offre lss moyens de montrer au public tout ce que lu possèdes d'agrémens naturels. Tu es jolie; si lu as du laleut, t: arriveras hier, vile; si lu n'en as pas, lu arriveras pins vite encore. Crois-moi, lu m'en remercieras plus tard lorsque lu auras acquis un peu plus d'expérience. Si tu étais déjà riche à les débuts, lu épouserais r.n choriste qui te battrait ou un prince qui le réduirait ii la misère.
Convaincus par une logique aussi entraînante, les arlistes s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus souvent qu'après le premier trimestre ils devaient six mille francs à un usurier. Alors Barbaja, pour ne lias les faire aller en prison, payait leurs dettes, el le compte était soldé.
Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le grand imprésario, qui peignent l'homme tout entier et donnent une exacte mesure de ses connaissances en musique.
Je ne sais plus quel marquis napolitain, donl l'influence élait grande a la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bil avenir. Barbaja iit une moue significative el enfonça ses deux mains dans les poches de sa veste de nankin, altitude qu'il prenait habituellement quand il ne pouvait |ias donner un libre cours à sa colère.
— Nous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance qui échauflail de plus en plus la bile du terrible imprésario, c'est un véritable prodige !
— Bien, bien ! qu'elle vienne demain à midi.
Le lendemain, à l'heure dite, la débutante mel sa plus belle robe, prend ses cahiers, et, flanquée de l'éternelle mère que vous connaissez, se présente au palais de Barbaja.
Le dire, leur (le l'on liesiie i lait déjà au piano, Barbaja se promenait de long en large dans son salon.
— signor imprésario, dit la vieille femme après nue pro» fonde révérence, il csi du devoir dune mère, devoir religieux ci sacré, de vous avertir que celte pauvre enfant, élani pure comme le cristal-, el limide comme une colombe...
— Nous commençons mal, interrompu brusquement Barbaja; au ihéalreil faul t ire effrontée.