OEUV, COMPL. — IX
et les jours de fête. Tout le reste du iemp> le lazzarone mange, comme nous l'avons dit, des pizzc et du cocomero; du cocomero l'été, des pizze I hiver.
La pizza est une espèce de talmouse comme on en fait à Saint-Denis; elle es! de forme ronde et se pétrit de la même pâte que le pain. Elle est de différentes largeurs, selon le prix. Une pizza de deux liards suffit à un homme ; une pizza de deux sous doit rassasier toute une familie.
Au premier abord, la pizza semble un metssimp'e; après examen, c'est un mets composé. La pizza est à l'huile, la pizza est au lard, la pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux (ornâtes, la pizza est aux petits poissons ; c'est le thermomètre gastronomique du marché : elle hausse ou baisse de prix, selon le cours des ingrédieos sus-désignés, selon l'abondance ou la disetie de l'année. Quand la pizza aux poissons est à un demi-grain, c'est que la pêche a été bonne ; quand la pizza à l'huile est à un grain, c'est que la récolte a été mauvaise.
Puis une chose influe encore sur le cours de la pizza, c'est son plus ou moins de fraîcheur; on comprend qu'on ne peut plus vendre la pizza de la veille le même prix qu'on vend celle du jour; il y a pour les petites bourses des pizze d'une semaine; celles-là peuvent, sinon agréablement, du moins avantageusement, remplacer le biscuit de mer.
Comme nous l'avons dil, la pizza est la nourriture d'hiver. Au 1er mai, la pizza fait place au cocomero; mais la marchandise disparait seule, le marchand reste le même. Le marchand c'est le Jar.us antique, avec sa face qui pleure au passé, et sa lace qui sourit à l'avenir. Au jour dit, le pizza-joie se fait mellonaro.
Le changement ne s'étend pas jusqu'à la boutique : la boutique reste la même. On apporte un panier de cocomeri au lieu d'une corbeille de pizze; on passe une éponge sur les différentes couches d'huile, de lard, de saindoux, de fromage, de tomates ou de poissons, qu'a laisséi s le comestible d'hiver, et tout est dit, on passe au comestible d'été.
Les beaux cocomeri viennent de Castellamare ; ils ont un aspect à la fois joyeux et appétissant : sous leur enveloppe vi ne , ils offrent une chair dont les pépins font encore ressortir le rose vif; mais un bon cocomero coûte cher ; un cocomero de la grosseur d'un boulet de quatre-vingts coule de cinq à six sous. Il est vrai qu'un cocomero de celte grosseur, sous les mains d'un détailleur adroit, peut se diviser en mille ou douze cents morceaux.
Chaque ouverture d'un nouveau cocomero est une représentation nouvelle; les concurrens sont eu t icc l'un de l'autre : c'est à qui donnera le coup de couteau le plus adroitement et le plus impartialement. Les spectateurs jugent.
Le mellonaro prend le cocomero dans le panier plai où il est posé pyramidalemenl avec une vingtaine d'autres, comme sonl posés les boulets dans un arsenal. Il le flaire, il l'eleve au dessus de sa tête, comme tin empereur romain le globe du monde. Il crie : « C'est du feu 1 « ce qui annonce d'avance que la cliair sera du plus beau rouge. Il l'ouvre d'un seul coup, et présente les deux hémisphères au public, un de chaque main. Si, au lieu d'être ronge, la cliair du cocomero estjauneou verdâ re, ce qui annonce une qualité inférieure, la pièce fait fiasco; le mellonaro esl hué, conspué, honni : trois chutes, et un mellonaro est déshonoré à tout jamais! Si le marchand s'aperçoit, au poids ou au l'air, que le cocomero n'esl point bon, il se garde de l'avouer. Au contr ire, il se présente plus hardiment au peuple; il énumère ses qualités, il vante sa chair savoureuse, il exalte sou eau glaive : — \ ois voudriez bien manger cette chair ' vous voudriez bien boire celle eau! s'êcrie-l il ; mais celui ci n . si pas pour vous; celui-ci vous passe devanl le liez; celui-ci est
deslinéà des convives autrement nobles que vous. Le ioi me l'a fait retenir pour la reine.
El il le faii passée de sa droite à sa gauche, au grand éba hissemenl de la multitude, qui envie le boi beui de la re ne ei qui admire la galanli rie du roi
Mais si au eonti.Mv, lu cocomero ouverl esl d'une qualité satisfaisante, la foule se précipite, el le détail commence
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
Quoiqu'il n'y ail pour le cocomero qu'un acheteur, il y
a généralemeni trois consommai 's : d'abord son seul el
véritable propriétaire, celui qui paie sa tranche un demidenier, un denier ou nu liard, selon sa gros-eur; qui en mange aristocratiquemenl la même porlion à peu prés que mange d'un rantalou un lioinnie bien élevé, et qui le pusse à un ami moins fortuné que lui ; ensuite l'ami qui le lient de seconde main, qui en lire ce qu'il peut et le passe a son tour au gamin qui attend celle libéralité inférieure ; êntln le gamin, qui en grignote l'ér.orce, el derrière lequel il est parfaitement inutile de cherchera glaner.
Ave.- le cocomero on mange, on boit et on se lave, à ce qu'assure le marchand ; le cocomero contient donc à la fois le nécessaire et le superflu.
Aussi le mellonaro faii-il e plus grand tort aux aquajoli. Les aquajoli sont les marchands de co< o de Naples, à l'exception qu'au lieu d'une exécrable décoction de réglisse ils vendent une excellente eau glacée, a> idulée par une tranche de citron ou parumée par trois gouttes de sambuco.
Contre toute croyance, c'est l'hiver que les aquajoli font les meilleures affaires. Le cocomero désalière, tandis que la pizza étouffe ; plus on mange de cocomero, moins on a soif; on ne peut pas avaler une pizza sans risquer" la suffocaiion.
C'est donc l'aristocratie qui défraie l'été les aquajoli. Les princes, les ducs, les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire arrêter leurs équipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux verres de celle délicieuse boisson, dont chaque verre ne coule pas un liard.
C'est que rien n'est tentant au monde, sous ce climat brûlant, comme la boutique de l'aquajolo, avec sa couverture de feuillase, ses franges de dirons et ses deux tonneaux à bascule pleins d'eau glacée. Je sais que pour mon compte je ne m'en lassais pas, et que je trouvais adorable cette façon de se rafraîchir sans presque avoir besoin de s'arrêter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas; on n'a qu'à étendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et la bouche court d'elle-même au verre.
Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs en mangeai, t son cocomero.
Maintenant ce n'est point asspz que le lazzarone mange, boive ei dorme ; il râut encore que le lazzarone s'amuse. Je connais une femme d'esprit qui prétend qu'il n'y a de nécessaire (pic h- superflu et de positif que l'idéal. Le paradoxe semble violenl au premier abord, et cependant, en y songeant, on reconnaît q i'il y a, surtout pour les gens comme il faut, quelque chose 'v vrai dans cet a\iome.
Or, le lazzarone a beaucoup des vices de Yhomme comme il faut Un de ses '.'nés est. d'aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas. Ennuierons les plaisirs du lazzarone.
Il a l'in prnvisaieur du môle. Malheureusement, nous a dil qu'à Naples il y avait beaucoup de choses qui s'en allaient, ci l'improvisateur est une d s choses qui s'en vont.
Pourquoi l'improvisateur s'en va-i -il / quelle est la cause de sa décadi nce ? \ oilà ce que tout le monde s'est demandé et ce que personne n'a pu résoudre.
Onadil que le prédicateur lui avait ouvert une concurrence : c'esl vrai ; lu. lis examinez sur la même place le pré-
; ci l'improvi aleur, vous verrez que le prédicateur
prêche dans li di ii et que l'improvisateur chante | r la
foule Ce ne peut donc Être le prédicateur qui ait tué l'imi aleur.
On a di; qui :ii vii illi ; que la folie de Roland
étai! 'ni |i u bien i onnue ; q .e les amours de Médor et d'Angélique, éieiii !' me t ri pél s. étafenl au bout de leur int ê.l ' ; un qi , depuis la découverte de, bateaux .1 vapeur ri des allumettes chimiques, les sorcelleries de Merlin il paru hier p
■ rai, ci la preuve c'esi que, l'improvi ateur coupa t les séances, 1 omme le poète coup 1 ses 1 haqu ■ soir ;> l'endr >ii le plus intén s sant, il n'y a pa • de nuil que quelque lazz irone i ni p
u ail «réveil 11 1 ' avoir la suite de son
réi u. D'ailleurs, a l'auditoire qui manque à VI
visalenr, c'esl l'improvisateur qui manque à l'auditoire.
Eh bien ! celle cau^e de la décadence de l'inir-ovisalion, je crois l'avoir trouvée : la voici. L'improvisateur est aveugle comme Homère: comme Homère, il tend son chapeau à la foule pour en obtenir une faible rétribution : c'est cette rétribution, si modique qu'elle soit, qui perpétue l'improvisateur.
Or, qu'arrive-t-il à Naples ? c'est que lorsque l'improvisateur fait le tour du cercle, tendant son chapeau, il y a des spectateurs poétiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un sou ; mais il y en a aussi qui, abusant du même geste, au lieu d'y mettre un sou, en retirent deux.
Il en résulte que lorsque l'improvisateur a fini sa tournée il retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu'avant de l'avoir commencée, moins la coiffe.
Cet état de choses, comme on le comprend, ne peut durer : il faut à l'art une subvention ; à défaut de subvention, l'art disparait. Or, comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais l'improvisateur, l'art de l'improvisation est sur le point de disparaître.
C'est donc un plaisir qui va échapper au lazzarone; mais, Dieu merù ! à délaut de celui-ci i! en a d'autres.
Il a la revue que le roi, tous les huit jours, passe de son armée.
Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre: loutjeum-, il faisait déjà changer les uniformes des troupes. C'est a propos d'un de ces changemens qui ne. s'opé raient pas sans porter quelque a'ieinte au trésor, que son aïeul Ferdinand, roi plein de sens, lui disait les paroles mémorables qui prouvaient le cas que le roi faisait, non pas sans doute du courage, niais de la composition de son armée : — Mon cher enfant, babille-les de blanc, habille-les de rouge, ils s'enfuiront loujours.
Cela n'arrêta pas le moins du monde le jeune prince dans ses dispositions belliqueuses ; il continua d'éludier le demi, tour à droite et le demi-tour à gauche; il amena des perfectionnemens dans la coupe de l'habit et la forme du schako; enfin, il parvint à é.'argir les cadres de son armée jusqu'à ce qu'il put y faire entrer cinquante mille hommes à peu prés.
C'est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille soldats qui marchent, qui s'arrêtent, qui tournent, qui virent à la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille individualités était une mécanique.
Maintenant, examinons comment celte mécanique esl montée, et cela sans faire tort, le moins du monde, au génie organisateur du roi ei au courage individuel de chaque soldat.
Le premier corps, le corps privilégié, le corps par excellence de tontes les royaulés qui tremblent, celui auquel est confiée la garde du palais, est composé de Suisses; leurs avantages sont une paie plus élevée: leurs privilèges, le droit de porter le sabre dans la ville.
La garde ne vient qu'eu second, ce qui fait que, quoique jouissant a peu près des mêmes avantages et oes mêmes privilèges ipie les Suisses, elle exècre ces digues desceudans de Guillaume Tell, qui, à ses yeux, ont commis un crime irrémissible, celui de lui avoir pris le premier rang.
A res la garde vient la légion sicilienne, qui exècre les Suisses parce qu'ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu'ils sont Napolitains.
Apres les Siciliens vient la ligne, qui exècre les Suisses el la garde parce que ces deux corps ont des avantages qu'elle n'a pas et des privilèges qu'on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison qu'ils sont Sicilii ns.
Enfin, vient la gendarmerie, qui en sa qualité de gendarmerie esi naturellement exécrée par les autre i corps.
Voilà les cinq élémens dont se compose l'armée de Ferdinand il, cette formidable armée que le gouvernement napolitain offrait au prince impérial de Russie comme l'avant- : .1 nie de la future coalition jui devait marcher sur la
I 1 . nce.
Mettez dans une plaine les Suisses cl la garde, les Siciliens
I I la ligne ; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie) el Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes
s'entrégorgeront depuis le premier jnsqu'au dernier, sans rompre d'une semelle. Echelonnez ces cinq corps contre l'ennemi, aucun d'eux ne tiendra peut-être, car chaque échelon sera convaincu qu'il a mons à craindre de l'ennemi que de ses alliés, et que, si mal attaqué qu'il sei'a par lui, il sera encore plus mal soutenu par les autres.
Cela n'empêche pas que lorsque cetie mécanique militaire fonctionne, elle ne soit fort agréable à voir. Aussi, quand le lazzarone la regarde opérer, il bat des maius; lorsqu'il entend sa musique, il fait la roue. Seulement, lorsqu'elle fait l'exercice à feu, il se sauve : il peut rester uue baguette dans les fusils; cela s'est vu.
Mais le lazzarone a encore d'autres plaisirs.
Il a les cloches, qui partout sonnent, et qui à Naples chaulent. L'instrument du lazzarone, c'est la cloche. Plus heureux que Guildenstern qui refuse à llamlet de jouer de la flûie sous prétexte qu'il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans lavoir appris. Veut-il après un un long repos un exercice agréable et sain, il entre dans une érlise et prie le sacristain de lui laisser sonner la cloche ; le sacristain, enchanté de se reposer, se fait prier un instant pour donner de la valeur à sa concession ; puis il lui passe la corde: le lazzarone s'y pend aussitôt, et, tandis que le sacristain se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige.
Il a la voiture qui passe, et qui le promène gratis. A Naples, il n'y a pas de domestique qui consente à se tenir debout derrière une voilure, ni de maître qui permette que le domestique se tienne assis à coté de lui. Il eu résulte que le domestique monte près du cocher et que le lazzarone monte derrière. On a essayé ous les moyens de chasser le lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont échoué. La chose est passée en coutume, et, comme toute chose passée en coutume, a aujourd'hui force de loi.
Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n'entre pas dans l'intérieur où se joue la pièce, c'est vrai. Aux Puppi, les premières coûtent cinq sous, l'orchestre trois sous, et le parterre six liards Ces prix exorbitans dépassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais, pour attirer les chalands, on apporte sur des tréteaux dressés devant l'entrée du théâtre les principales marionnettes revêtues de leur grand costume. C'est le roi Latinus avec son manteau royal, son sceptre à la main, sa couronne sur sa tête ; c'est la reine Âmata, vêtue de sa robe de grand gala et le front serré avec le bandeau qui 'ui serrera la gorge ; c'est le pieux Eneas, tenant à ia main la grande épêe qui occira Turnus ; c'est la jeune Lavinie, les cheveux ombragés de la fleur d'oranger virginale; c'est enlin Polichinelle. Personnage indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Moïse et de Sésostris. Polichinelle est chargé de maintenir la paix entre hs Troyenset les Latins ; et, lorsqu'il perdra tout espoir d'arranger les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n'en descendra que pouren enteirer les morts. Voila ce qu'on lui montre, à lui, cet heureux lazzarone ; c'est tout ce qu'il désire. Il connaît les personnages, son imaginai ion fera le reste.
Il a l'Anglais. Peste ! nous avions oublié l'Anglais.
L'Anglais qui est plus pour lui que l'improvisateur, plus que la revue, plus que les cloches, plus que les Puppi ; I' anglais, qui lui procure non seu entent du plaisir, mais de l'argent ; l'Anglais, sa chose, son bien, sa propriété ; l'Angais. qu'il précède pour lui montrer son chemin, ou qu'il suit pour lui voler son mouchoir; l'Anglais, auquel il vend des curiosités ; l'Anglais, auquel il procure îles médailles antiques ; l'Anglais, auquel il apprend sou idiome ; l'Anglais, qui lui jette dans la mer d>s sous qu'il rattrappe en plongeant; l'Anglais enfin, qu'il accompagne dans ses ex cuisions 9 POUZZO es, a Caslcllamare, a Capri et à Pompeia. Car l'Anglais est original par système : l'Anglais refuse parfois le guide patenté et le cicérone à numéro : l'Anglais prend le premier lazzarone venu, sans doute parce que l'Anglais a une attraction instinctive pour le lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calculée pour l'Anglais.
Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon
guide, mais encore bon conseiller. Pendant mon séjour à Naples, un lazzarone avait donné a un Anglais trois conseils dont il s'était trouvé fort bien. Aussi les trois conseils avaient rapporté cinq piastres au lazzarone, ce qui lui avait fait une existence assurée et tranquille pour six mois. Voici le fait.