GRAND GALA
Avant d'abandonner les rues où l'on passe, pour conduire nos lecteurs dans les rues où on ne passe pas, disons un mot du fameux théâtre de San-Carlo, le rendez vous de l'aristocratie.
Lorsque nous arrivâmes à Naples, la nouvelle de la mort de Bellini élait encore toute récente, cl, malgré la haine qui divise les Siciliens et les Napolitains, elle y avait produit, quelles que fussent les opinions musicales des dilettanli, une sensation douloureuse ; les femmes surtout, pour qui la musique du jeune maestro semble plus spécialement écrite et sur le jugement desquelles la haine nationale a moins d'influence, avaient presque toutes dans leur salon un portrait del gentile maestro, et il était bien rare qu'une visite, si étran gère qu'elle fût à l'art, se terminât sans qu'il y eut échange de regrets entre les visiteurs et les visités sur la perte que l'Italie venait de faire.
Donizetti surtout, qui déjà portait le sceptre delà musique et qui héritait encore de la couronne, élait admirable de regrets pour celui qui avait été son rival sans jamais cesser d'èire son ami. Cela avait, du reste, ravivé les querelles entre les bellinislcs et les donizellistes, querelles bien plus prouptement terminées que les nôtres, où chacun des antagonistes tient à prouver qu'il a raison, tandis que les Napolitains s'inquiètent peu, au contraire, de nationaliser leur opinion, et se contentent de dire d'un homme, d'une femme ou d'une chose qu'elle leur est sympathique ou antipathique. Les Napolitains sont un peuple de sensation. Toute leur conduite. est subordonnée aux pulsations de leur pouls.
Cependant les deux partis s'étaient réunis pour honorer la mémoire de l'auteur de Norma et des Puritains. Les élèves du Conservatoire de Naples avaient ouvert une souscription pour lui taire des funérailles ; mais le ministre des cultes s'eiait opposé à celle fête mortuaire, sous le seul prétexte, peu acceptable en France, mais suffisant à Naples, que Bellini était mort sans recevoir les sacremens. Alors ils avaient demandé la permission de chanter à Santa Chiara la fameuse messe de Winicr; mais celle fois le ministre était intervenu, disant que ce Requiem avail été exécuté aux funérailles de l'aïeul du roi, et qu'il ne voulait pas qu'une messe qui avait, servi pour un roi fût chantée pour un musicien. Celte seconde raison avait paru moins plausible que la première. Cependant les amis du minisire avaient calmé l'irritation en faisant observer que Son Excellence avait fait une grande corn slon au progrès des esprits en daignant instruire le public du motif de son refus, puisqu'il pouvait lout bonnement dire : Je ne. veux pas, sans prendre la p iue de donner la rais >n de te non-vouloir. Cet argument avait paru si juste
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
que le mécontentement des bellinistes s'était calmé en le méditant.
Puis, comme les jours poussent les jours, et comme un soieil fait oublier l'autre, un événement à venir commençait à faire diversion a l'événement passé. On parlait comme d'une chose incroyable, inouïe, et à laquelle il ne fallait pas croire, du reste, avant plus ample informé, de la présomption d'un musicien français qui, lassé des ennuis qu'ont à éprouver les jeunes compositeurs parisiens pour arriver à l'Opéra-Comique on au grand Opéra, avait acheté un drame à l'un de ces milles poètes librettistes qui marchent à la suite de Romani, et qui, de plein saut et pour son début, venait s'attaquer au public le plus connaisseur de l'Euiope et au théâtre le plus dangereux du monde. A l'appui de celte opinion sur eux-mêmes et sur Saint-Charles, les dilettanli napolitains rappelaient; avec la béatitude de la suffisance, qu'ils avaient hué Rossini et sifflé la Malibran, et ne comprenaient rien à la politesse française, qui se contentait de leur répondre en souriant : Qu'est-ce que cela prouve? Une chose encore nuisait on ne peut plus à mon pauvre compatriote, j'aurais dû dire deux choses ; il avait le malheur d'être riche, et le tort d'être noble, double imprudence des plus graves de la part d'un compositeur à Naples, où l'on est encore à ne pas comprendre le talent qui va en voiture et le nom célèbre qui porte une couronne de vicomte.
Enfin, comme un point plus sombre en ce sombre horizon, une cabale, chose, il faut l'avouer, si rare à JNaples qu'elle est presque inconnue, menaçait pour cette fois de faire infraction à la règle et d'éclater en faveur du compositeur étranger. Voici comment elle s'était formée; je la raconte moins à cause de son importance que parce qu'elle me conduit tout naturellement a parler des artistes.
La direction du théâtre Saint-Charles avait, sur la foi de ses succès passés, engagés la Ronzi pour soixante représentations, et cela à mille francs chacune. 11 était donc de son intérêt de faire valoir un pensionnaire qui lui coûtait par soirée la recette ordinaire d'un théâtre de France. En conséquence, elle avait exigé que le rôle de la prima donna fût écrit pour la Ronzi. Mais, par une de ces fatalités qui rendent les diletlanti de Saint-Charles si fiers de leur supériorité dans l'espèce, la nouvelle prima donna, fêtée, adorée, couronnée six mois auparavant, était venue tombera plat, et si j'osais me servir d'un terme de coulisse, fit un fiasco complet à Naples. On avait trouvé généralement qu'il était absurde à l'administration de payer mille francs par soirée pour un reste de talent et un reste de voix, tandis qu'en ajoutant mille francs de plus on aurait pu avoir la Malibran, qui était le commencement de tout ce dont l'autre était la fin. En conséquence de ce raisonnement, une espèce de bande noire s'était attachée aux ruines de la Ronzi et la démolissait en sifflant chaque soir.
Dès lors, l'administration avait compris deux choses : la première, qu'il fallait obtenir de la nouvelle pensionnaire qu'elle réduisit de moitié le nombre de ses représentations, il les dégoûts qu'elle éprouvait chèque soir rendaient la négociation facile ; la deuxième, que c'était une mauvaise spéculation de soutenir un talent qui n'était pas adopté par un opéra, qui ne pouvait pas l'être. En conséquence, le rôle de la prima donna était passé des mains de la Ronzi dans (elles de la l'ersiani. pour la voix de laquelle, du reste, il n'était pas écrit, celle ci étant une soprano de la plus grande étendue. De là l'orage donl nous avons i ignalé l'existence.
Au reste, la troupe de Saint-Charles restait toujours la plus belle et la plus complète d'Italie : elle se composait de
trois élémens musicaux issaires pour taire un temi . d'un
ténor mezzo-caratlero, d'une basse, d'un soprano. Par bonheur encore les trois élémens étaient aussi parfaits qu'on pouvait le désirer, et avaient noms : Dupiez, Roncoili, Taquinardl.
A cette époque, la France ne connaissait. Duprez que vagnement: on parlait bien d'un grand artiste, d'un admirable cbanleur qui parcourait l'Italie et commençait a In |h >■ •■ ides conditions aux impresarli de Naples, de Milan et de \enise; mais des qualités de sa voix on ne savait rien que ce
qu'en disaient les journaux ou ce qu'en rapportaient les voyageurs. Quelques amateurs se rappelaient seulement avoir entendu chanter a l'Odéon un jeune élève de Choron, a la voix franche, sonore, étendue ; niais l'identité du grand chanteur était si problématique qu'on se demandait avec doute si c'était bien celui-là que les éludians avaient sifflé qui était applaudi à celte heure par les dilettanli italiens. Deux ans après, Duprez vint à Paris, et débuta dans Guillaume Tell. Nous n'avons rien de plus il dire de ce roi du chant.
Ronconi était, à celte même époque, un jeune homme de vingt-trois à vingl-quaire ans, inconnu, je crois, en France, et qui se servait d'une magnifique voix de baryton que le ciel lui avait octroyée, sans se donner la peine d'en corriger les défauts ou d'en développer les qualités. Engagé par un entrepreneur qui le vendait trente mille francs et qui lui en donnait six, il puisait dans la modicité de son traitement une excellente excuse pour ne pas étudier, attendu, disait-il, que lorsqu'il étudiait on l'entendait, «et que lorsqu'on l'entendait, il ne pouvait pas dire qu'il n'était pas chè/. lui. Depuis lors Ronconi, payé a sa valeur, a fait les progrès qu'il devait faire, et c'est aujourd'hui le premier baryton de l'Italie
La Taquinardi était une espèce de rossignol qui chante comme une autre parle : c'était madame Damoreau pour la méthode, avec une voix plus étendue et plus fraîche; rien n'était comparable à la douceur de cet organe, jeune et pur, mais rarement dramatique. Du reste, talent intelligent au suprême degré, sans devenir jamais ni mélancolique ni pas sionné . ligure froide et jolie: c'était une brune qui chaînait blond. La Taquinardi, en épousant l'auteur û'Ines de Castro, est devenue la Persiani.
Voila quels étaient les artistes chargés de représenter le poëme de Lara.
Lorsque j'arrivai à Naples, l'ouvrage était en pleine répétition, c'est-à- dire qu'on l'avait mis ù l'étude le 8 du mois de novembre, et qu'il devait passer le 19 dudit ; ce qui faisait onze répétitions en tout pour un ouvrage du preiier ordre. Tous les opéras cependant ne se montent pas avec cette rapidité. Il y en a auxquels on accorde jusqu'à quinze et dixhuit répétitions. Mais cette fois il y avait ordre supérieur : la reine-mère s'était plainte de ne pas avoir celte année pour sa fêle une nouveauté musicale, ce qui ne manque jamais d'arriver pour celle de son lils ou de sa tille; et le roi de Naples, faisant droit à la plainte, avait ordonné qu'on jouerail l'opéra du Français pour faire honneur à l'anniversaire maternel : c'était une espèce de victime humaine sacrifiée à l'amour filial.
Aussi ne faut-il pas demander dans quel état je retrouvai mon pauvre compatriote. Il se regardait comme un homme condamné par le médecin, et qui n'a plus que sept à huit jours à vivre. Le fait est qu'en examinant sa posiiion il n'y avait guère qu'un charlatan qui pût promettre de le sauver. J'essayai cependant de ces consolai ions banales qui ne consolent pas. Mais à tous mes arguinens il répondait par une seule parole : Grand ijula ! mon ami, grand gala! Je lui plis la main : il avait la fièvre ; je me retournai vers le chef d'orchcslre, qui fumait avec un chibonque, et je lui dis en soupirant : il y a un commencement de délire.
— Non, non, dit Fesla en Ôtânt gravement le tuyau d'ambre de sa bouche : il a parbleu raison, grand gala! grand gala! mon cher monsieur, grand gala!
J'allai alors vers Dupiez, qui faisait dans un coin des boulettesavec de la cire d une bougie, et je le regardai comme pour lui dire : Voyons, tout le m nde n'est-il pas fou, ici ? II comprit ma pantomime avec une rapidité qui aurait fait honneur à un Napolitain!
— Non, me dit-il en n'appliquant la boulette de cire sur le nez, non, ils ne sont pas fous. Vous ne savez pas ce que c'est que le grand gala, VOUS?
Je sortis humblement. J'allai prendre un dictionnaire, je cherchai a la lettre ('■ : Je ne trouvai rien.
— Auriez-vous là bonté, dls-Je en rentrant, de m'expliquer ce que veut dire grand gala?
— Cela veut dire, répomM DttpTW, qu'il y a ce jour-là
dans la salle (lniue cents bougies qui vous aveuglent et dent la ruinée prend les chanteurs a la gorge.
— t ela veut dire, continua le chef d'orchestre, qu'il faut jouer l'ouverture la toile levée, attendu que la cour ne peut pas attendre; ce qui nuit infiniment au chœur d'inlroduclion.
— Cela vent dire, termina Ruoliz, que tonte la cour assiste à la représentation, et que le public ne peut .applaudir que lorsque la cour applaudit, et la cour n'applaudit jamais.
— Diahle! diable! dis-je, ne trouvant pas autre chose à répondre à cette triple explication. Et joignez à cela, ajoutai-je pour avoir l'air de ne pas rester court, que vous n'avez plus, je crois, que sept jours devant vous.
— Et que les musiciens n'ont pas encore répété l'ouverture, ilit Ruoliz.
— Oh ! l'orchestre, cela ne m'inquiète pas, répondit Fesla.
— Que les acteurs n'ont point encore répété ensemble, ajouta l'auteur.
— Oh ! les chanteurs, dit Dnprez, ils iront toujours.
— Et je n'aurai jamais ni la force ni la patience de faire la dernière répétition.
— Eh bien ! mais ne suis je pas la? dit Donizclli eu se levant. Ruoltzallaà lui et lui tendit la main.
— Oui, vous avei raison, j'ai trouvé de bons amis.
— Et, ce qui vaut mieux encore pour le succès, vous avez fait de la belle musique.
— Croyez-vous ? dit Ruoltz avec cet accent naïf et modeste qui lui est propre. Nous nous mimes à rire.
— Allons à la répétition! dit Duprez.
En effet, tout se passa comme l'avaient prévu Fesla, Duprez et Douizetli. L'orchestre joua l'ouverture a la première vue; les chanteurs, habitués a jouer ensemble, n'eurent qu'à se mettre en rapport pour s'entendre, et Ruoltz, mourant de fatigue, laissa le soin de ses trois dernières répétitions à l'auteur dVnna Rolena.
Je revins du théâtre fortement impressionné. J'avais cru assister à l'essai d'un écolier, je venais d'entendre une partition de maître. On se fait malgré soi une idée ;!;>* œuvres par les homn.es qui les produisent, et malheureusemcj.; «u prend presque toujours de ces œuvres et de ces hommes 'l'opinion qu'ils en ont eux-mêmes. Or, Ruol z était l'enfant le plus simple et le plus modeste que j'aie jamais vu. Depuis trois mois que nous nous connaissions, je ne l'avais jamais entendu dire du mal des autres, ni. ce qui est plus étonnant encoie pour un homme qui en est à son premier ouvrage, du bien de lui. J ai trouvé en général b saucoup plus d'amourpropre dans les jeunes gens qui n'ont encore rien fait que dans les hommes arrivés, et, qu'on me passe le paradoxe, je crois qu'il n'y a rien de tel que le succès pour guérir de l'orgueil. J'attendis donc, avec plus de confiance, le jour de la première représentation. Il arriva.
C'est une splendide chose que le théâtre Saint-Charles, jour de grand gala. Cette immense et sombre salle, triste pour un œil fiançais pendant les représentations ordinaires, prend, dans les Occasions solennelles un air de vie qui lui est communiqué par les faisceaux de bougies qui brûlent à chaque loge. Alors les femmes sont visibles, ce qui n'arrive pas les jours où la salle est mal éclairé. Ce n'est, c cries, ni la toilette de l'Opéra ni la Fasaion des Bouffes; mais c'est une profusion de diamans dont on n'a pas d'idée en France; ce sont des yeux italiens qui pétillent comme des diamans, cYst toute la cour avec son costume d'apparat, c'esl le peuple le plus bruyant de l'univers, sinon dans la plus belle, du niuiits dans la plus grande salle du monde.
Le soir, contre l'habitude des premières représentations, la salle élail pleine. La foule italienne, toute opposé & la notre, n'affronte jamais une musique inconnue. Non; a Naptes surtout, ou a vie esl toute de bonheur de plaisir, de sensation, on crainl trop que l'ennui n'en ternisse quelques heures, n i.iui s ces habllans du pus beau pays de la terre une vie l'on. me leur ciel avee un soleil brûlant, pomme li tir mer avec des tiois qui réfléchissent le soleil Lorsqu'il est bien constaté que l'œuvre est du premier mérite, lor-que la liste est faite des morceaux qu'on doit écouter et de ceux pendant lesquels on peut se mouvoir, oh I alors oa s>uipresse, on
i s'encombre, on s'étouffe; mais cette vogue ne commence qu'à 1 la sixième ou builii me représentation. En France, on va au théâtre pour se montrer; à Naples, on va à l'Opéra pour jouir.
Quant aux claqueurs, il n'en est pas question : c'est une lèpre qui n'a pas encore rongé les beaux succès, c'est un ver qui n'a pas encore piqué les beaux fruits. L'auteur n'a de billets que ceux qu'il achète, de loges que celles qu'il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis quand le parterre croit qu'ils méritent de l'être, les jours de grand gala exceptés, où, comme nous l'avons dit, l'opinion du public est subordonnée à l'opinion de la cour; quand le roi n'y est pas, à celle de lr reine; quand la reine est absente, à celle de don Carlos, e ainsi de suite jusqu'au prince de Salei ne.
A sept heures précises, des huissiers parurent dans les loges destinées à la famille royale. Au même instant la toile se leva, et l'ouverture lit entendre son premier coup d'archet.
Ce fut donc une chose perdue que l'ouverture, si belle qu'elle fût. Moi-même tout le premier, et malgré l'intérêt que je prenais à la pièce et à i'auteur, j'étais plus occupé de la cour que je ne connaissais pas, que de l'opéra qui commençait. Les aides de camp s'emparèrent de l'avant-scène ; la jeune reine, la reine-mère et le prince deSalerne prirent la loge suivante; le roi etle prince Charles occupaient la troisième, et le comte de Syracuse, exilé dans la quatrième, conserva au théâtre la place isolée que sa disgrâce lui assignait à la cour.
L'ouverture, si peu écoutée qu'elle fut, parut bien disposer le public. L'ouverture d'un opéra est comme la préface d'un livre; l'auteur y explique ses intentions, y indique ses personnages et y jette le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de l.ara une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutôt allemande qu'italienne, des motifs neufs et suaves qu'on espéra retrouver dans le courant de la partilion, enfin une connaissance approfondie du matériel de l'orchestre.
Dès les premiers morceaux, je m'aperçus de la diflérer.ce qui r-v.'ste entre l'orchestre de Saint Charles et celui de l'Opéra de Paris, qui tous deux passent pour les premiers du monde. L'orchestre de* faint-Charles consent toujours à accompagner le chanteur et laisse pour ainsi dire flotter la voix sur l'instrument comme un liège sur l'eau; il la soutient, s'élève et s'abaisse avec el!e, mais ne la couvre jamais. En Fiance, au contraire, le moindre triangle prétend avoir sa part des applaudissemens, et alors, c'est la voix de l'artiste qui nage entre deux eaux. Aussi, à moins d'avoir dans le timbre une vigueur peu commune, est-il très rare que quelques notes de chant bondissent hors du déluge d'harmonie qui les couvre; et encore, comme les poissons-volaus^ qui ne peuvent se maintenir au-dessus de l'eau que tant que leurs ailes sont mouillées, à peine la voix redescend elle dans le médium qu'on n'entend plus que l'instrumentation.
Un très beau duo entre Ronconi et la Persiani passa sans être remarqué. De temps en temps un général portait son lorgnon à ses yeux, examinait avec grand soin quelques dilettanli, puis appelait un aide de camp, et désignait tel ou tel individu au parquet ou dans les loges. L'aide de camp sortait aussitôt, reparaissait une minute après derrière le person- 1 igné, lui disait deux mots, et alors celui-ci sortait cl. ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela signifiait ; on nie repouilii que relaient des officiers qu'on envoyait aux arrêts pour eue venus en bourgeois au théâtre. Du reste, la coiir paraissait si occupée de l'application de la discipline militaire, qu'elle n'avait pas encore pensé à donner ni aux musiciens ni aux acteurs un signe de sa présence; par conséquent l'ouverture et les trois quarts du premier acte avaient passé déjà sans un applaudissement. Ruoltz crut son opéra tombé cl se sauva.
Le second acte commença, les beautés allèrent croissant; des Bots d'harmonie se répandaient dans la salle : le publie. était haletant. C'était quelque chose de merveilleux a voir que ce te puissance du génie qui pèse sur trois mille petsonnes qui m déballent el étouffent *ous elle; l'atmosphère
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
avait presque cessé d'être respirable pour tons les hommes, autour desquels flottaient des vapeurs symplioniques chaudes comme ces boudées d'airqui précèdent l'orage; de temps en temps la belle voix de Duprez illuminait une situation tomme un éclair qui passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l'opéra : c'est une cavatine chantée par Lara au moment où, poursuivi par le tribunal, abandonné de ses amis, il en appelle à leur dévnûment et maudit leur ingratitude. L'acteur sentait qu'après ce morceau tout était perdu ou sauvé; aussi je ne crois pas que l'expression d^ la voix humaine ait jamais rendu avec plus de vériié abattement, a douleur et le mépris : toutes les respirations étaient suspendues, toutes les mains prêles à battre, toutes les oreilles tendues vers la scène, tous les yeux fixés sur le roi. I e roi e retourna vers les acteurs, et au moment où Duprez jetait ;a dernière note, déchirante comme un dernier soupir, Sa dajesté rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul et rand cri : c'était la respiration qui revenait à trois mille personnes.
Le premier torrent d'applaudissemens fut, comme d'habitude, reçu par l'acteur, qui salua; mais aussitôt trois mille voix appelèrent l'auteur avec une unanimité électrique; il n'y avait plus de rivalité nationale, il n'était plus question desavoir si le compositeur étailFrançais ou Napolitain; c'était un grand musicien, voilà tout. On voulait le voir, l'écraser d'applaudissemens comme il avait écrasé le public d'émotions; on voulait rendre ce que l'on avait reçu.
Duprez chercha l'auteur de tous les côtés et revint dire au public qu'il était disparu. Le publie comprit la cause de cette fuite, et les applaudissemens redoublèrent. Au bout d'un quart d'heure on reprit l'opéra.
Le dernier morceau était un rondo chanté par la Taquinardi ; c'était quelque chose de déchirant comme expression. La maîtresse de Lara, après avoir essayé de le perdre par une fausse accusation, se traîne empoisonnée et mourante aux pieds de son amant en demandant grâce. laMaliluan ou la Grisi, en pareille situation, se serait peu inquiétée de la voix, mais beaucoup du sentiment; la Taquinardi réussit par le moyen contraire ; elle fila des sons d'une telle pureté, fit jaillir des notes si fleuries, s'évanouit en roulades si difficiles, qu'une seconde fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple. Cette fois l'auteur était revenu : on l'avait retrouvé, je ne sais où, dans les bras de Donizetti, qui l'assistait à se? derniers momens. Duprez le prit par une main, la Taqu/'.iardi par l'autre, et on le traîna plutôt qu'on ne le conduis/.* sur la scène.
Quant à mit , qui, comme compitriote et comme camarade, >ar esprit n*/ional et par amitié, avais serti dans cette soiée mon cfts»*' passer par toutes les émotions, et qui avais ppelé ce compile de toute mon âme, je le vis s'accomplir vec unj pitié profonde pour celui qui en était l'objet : c'est que je connaissais ce moment suprême et cette heure où l'on est porté par Satan sur la plus haute montagne et où l'on .oit au-dessous de soi tous les royaumes de la terre; c'est lue je savais que de ce faite on n'a plus qu'à redescendre. \iche et heureux jusques alors, un homme venait tout à coup le changer son existence tranquille contre une vie d'eu ojons, sa douce obscurité contre la lumière devinante du sucvs. Aucun changement physique ne s'était opère en lui, et lependant cet homme n'était plus le même bomme : il avait cessé de s'appartenir; pour des app audissemens et des couronnes, il s'étail vendu au public; il était maintenant l'esclave d'un caprice, d'une mode, d'une cabale; il allait sentir son nom arraché de sa personne comme un Fruil de sa tige. Les mille voix de la publicité allaient le briser en morceaux, l'éparpiller sur le monde ; et maintenant, y voulût il le reprendre, le cacher, l'éteindre dans la vie privée, cela n'était plus en son pouvoir, iiùt-ii se briser d'émotions â trente-quatre
an • o noyer de dégoût a soixante; dût-il, < omn e Bellinf,
succomber avant d'avoir aiteini toute a splendeur, ou, comme Gros, dit p traître apri • avoir survécu à la : ieniic,
Je ne m étais pa; trompé dans ma prévision : 'e vicomte
Ruollz, après avoir eu un succès a l'Opéra de Paris comme il en avait eu un à l'Opéra de Naples, a complètement abandonné la carrière musicale, et aussi bon chimiste qu'il élait excellent compositeur, vient de faire celle excellente découverte dont le monde savant s'occupe en ce moment, et qui consiste à dorer le ter par l'application de la pile voltaïque.
1E LAZZAIIONE.
Nous avons dit qu'il y avait à Naples trois rues où l'on passait et cinq cents rues où l'on ne passait pas; nous avons essayé, tant bien que mal, de décrire Chiaja, Toledo et Forcella; essayons maintenant de donner une idée des rues où l'on ne passe pas : ce sera vite fait.
Naples est bâtie en amphithéâtre; il en résulte qu'à l'exception des quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellir.a, toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si rapides que le corrieolo seul, avec son fantastique attelage, peut y tenir pied.
Puis ajoutons que, comme il n'y a que ceux nui habitent de pareilles rues qui peuvent y avoir affaire, un étranger ou un indigène qui s'y égare avec un habit de drap est î, l'instant même l'objet de la curiosité générale.
Nous disons un habit de drap, parce que l'habit de drap a une grande influence sur le peuple napolitain. Celui qui est vestito di pano acquiert par le lait même de celle supériorité somptuaire de grands privilèges aristocratiques. Nous y reviendrons.
Aussi l'apparition de quelque Cook ou de quelque Bougainville est-elle rare dans ces régions inconnues, où il n'y a rien à découvrir que l'intérieur d'ignobles maisons, sur le seuil ou sur la croisée desquelles la grand'mère peigne sa fille, la fille son enfant, et l'enfant son chien. Le peuple napolitain est le peuple de la terre qui si; peigne le plus; peutêtre est-il condamné à cet exercice par quelque jugement inconnu, et accomplit-il un supplice analogue à celui qui punissait les cinquante tilles de Danaus, avec celle différence que, plus celles-ci versaient d'eau dans leur barrique, moins il en restait.
Nous passâmes dans cinquante de ces rues sans voir aucune différence entre elles. Une seule nous parut présenter des caractères particuliers : c'était la rue de la Mor a-Capuana, une large rue poussiéreuse, ayant des cailloux pour pavés et des ruisseaux poar trottoirs. Elle est bordée à droite par des arbres, et à gauche par une longue file de maisons, dont la physionomie n'offre au premier abord rien de bizarre; mais si le voyageur indiscret, poussant un peu pus loin ses recherches, s'approche de ces maisons; s'il jette un regard en passant dans les ruelles borgnes et tortueuses qui se croisent en tous sens dans cet inextricable labyrinthe, il est étonné de voir que ce singulier faubourg, de même que I ile de Lesbos, n'est habité que par des femmes, lesquelles, viei les ou jeunes, laides ou jolies, de tout âge, de loul pays, de toutes conditions, sont jetées là pêle-mêta, gardées à vue comme des criminelles parquées comme def iroupeaux, traquées comme des bêles fauves. Eh bien, ce n'est pas, comme on pourrail s'y attendre, des cris, des Mas plume-., des gémissemens qu'on entend dans cet étrange pamli iiiiiniuui, mais au contraire des chansons joyeuses, de folles tarentelles, des éclats de rire à faire damner un ana-
Ch< rcte.
Tout le reste r.,1 habité par une population qu'on ne peut nommer, qu'on ne peui décrire, qui fait on ne sait quoi, qui vit on ne sait comment, qui se croil fort au dessus du lazzarono, et qui est fort ai lie
Abanlonnons-la don ■ pour passer au lazzarone. Hélas I le lazzaronese perd - celui qui voudra voie encore le lazzarone devra se bâter. Naples éclairée au gaz, Naples avec des restaurans, Naples avec ses bazars, effraie l'insouciant enfant du mole. Le lazzarone, comme l'Indien rouge, se relire devant la civilisation.
C'est l'occupation française de 99 qui a porté le premier coup au lazzarone.
A cette époque, le lazzarone jouissait des prérogatives entières de sou paradis terrestre; il ne se servait pas plus de tailleur que le premier homme avant le péché .- il buvait le soleil par tous les pores.
Curieux et câlin comme un enfant, le lazzarone était vite devenu l'ami du soldat français qu'il avait combattu; mais le soldat français est avant toutes choses plein de convenance et Je vergogne; il accorda au lazzarone son amitié, il consentit à boire avec lui au cabaret, à l'avoir sous le bras à la promenade, mais à une condition sine qud non , c'est que le lazzarone paierait un vêtement. Le lazzarone, fier de l'exemple de ses pères et de dix siècles de nudité, se débattit quelque temps contre cette exigence, mais enfin consentit à faire ce sacrifice à l'amitié.
Ce fut le premier pas vers sa perte. Après le premier vêtement vint le gilet, après le gilet viendra la vjste. Le jour où le lazzarone aura une veste, il n'y aura plus de lazzarone; le lazzarone sera une race éleine, le lazzarone passera du monde réel dans le monde conjectural, le lazzarone rentrera dans le domaine de la science, comme le mastodonte et l'ichtyo^aurus, comme le cyclope et le troglodyte.
En attendant, comme nous avons eu le bonheur de voir et d'étudier les derniers restes de celte grande race qui tombe, hâtons-nous, pour aider les savans à venir dans leurs investigations anthropologiques, de dire ce que c'est que le lazzarone.
Le lazzarone est le lils aîné de la nature : c'est à lui le soleil qui brille; c'est à lui la mer qui murmure; c'est à lui la création qui sourit. Les autres hommes ont une maison, les autres hommes ont une villa, les autres hommes ont un palais; le lazzarone, lui, a le inonde.
Le la'zaione n'a pas de maître, le lazzarone n'a pas de lois, le lazzarone est en dehors de toutes les exigences sociales : il dort quand il a sommeil, il mange quand il a faim, il boit quand il a soif. Les autres peuples se reposent quand ils sont las de travail er; lui, au contraire, quand il est las de se reposer il travaille.
Il travaille, non pas de ce travail du Nord qui plonge élernellenienl l'homme dans les entrailles de la terre pour en tirer de la houille ou du charbon; qui le courbe sans cesse sur la charrue pour féconder un sol toujours tourmenté et toujours rebelle; qui le promène sans relâche sur les t ils inclinés on sur les murs croulans, d'où il se précipite et se brise; mais de ce travail joyeux, insouciant, tout brodé de chansons et de lazzis, tout interrompu par le rire qui montre ses dents blanches, ei par la paresse qui étend ses deux bras; de ce travail qui dure une heure, un.' demi-iieure, dix minutes, un instant, et qui dans cet instant rapporte un salai e plus que suffisant aux besoins de la journée.
Quel est ce travail ? Dieu seul le sait.
Une malle portée du baleau à vapeur à l'hôtel, un Anglais conduit du mole a Cbiaja, trois poissons échappés 'lu nlet qui les emprisonne et vendus à un cuisinier, la main tend ie à toul ha ard ci dans laquelle le forestière laisse tomber en liant une aumône; voila le travail du lazzarone.
Quant à sa nourriture, c'est plus facile a dire : quoique le lazzarone' appartienne à l'espèce des omnivore-, le lazzarone
lie mange en général que deux choses : la pizza cl 1 mero.
On croit que le lazzarone vil de macaroni : c'est une grande erreur qu'il est temps de relever; le macaroni esi né a Naples, il est vrai, mais aujourd'hui le macaroni est i européen qui a voyagé comme la civhis ition, el qui, comme la civilisation, se trome l'on éloigné de son berceau. D'ail leurs, le macaroni coule deux sous la livre, ce qui ne le rend accessible aux bourses des lazzaroni que les dima.ni lus