I.B l'MNT.r. DE
Le prime de "", les lunettes, la perruque et la tabatière.
exceptées, naquit avec tous les caractères de la jettatura. Il avait les lèvres minces, les yeux gros et fixes, el le nez en bec de corbin ; sa mère, dont il était le second enfant, n'eut pas même le bonheur de voir le nouveau-né : elle mourut en couches.
On chercha une nourrice pour l'enfant, et l'on trouva une belle et vigoureuse paysanne des environs de Neiiuno. Mais à peine le malencontreux poupon lui eut-il touché le sein que son lait tourna.
Force fut de nourrir le principino au lait de chèvre, ce qui lui donna pour tout le reste de sa vie une allure sautillante à laquelle, grâce au ciel, on le reconnaît a trois cents pas de distance, tandis qu'avec ses gros yeux il ne peut mordre qu'en touchant. Louons le Seigneur, ce qu'il a lait est bien fait.
En apprenant la mort de sa femme et la naissance d'un second fils, le prince de "", qui éiaitambassadeur en Toscane, accourut à Naples ; il descendit au palais, pleura convena blcment la princesse, embrassa paternellement l'enfant et s'en alla faire sa cour au roi. Le roi tourna le dos, il avait trouvé fort mauvais que le prince quittât son ambassade sans autorisation; il eut beau faire valoir l'amour paternel, l'amour paternel lui coûta sa place.
Cette catastrophe refroidit un peu le prince de *** pour son lils; d'ailleurs il avait, comme nous l'avons dit, un (ils aîné, auquel appartenaient de droit titres, honneurs, richesses. Il fut donc décidé que le cadet entrerait dans les ordres. Le principino était trop jeune pour avoir une opinion quelconque â l'endroit de son avenir : il se laissa faire.
Le jour où il entra au séminaire, tous les enfans de la classe dans laquelle il fut mis attrapaient la coqueluche. Note/, qu'au milieu de tout cela aucun accident personne] n atteignait le principino ; il grandissait à vue d "œil et piospérait que c'était un charme.
Il fit ses classes avec le plus grands succès, l'emportant sur tous ses camarados. Une seule fois, on ne sait comment cela se fit, il ne remporta que le second prix; mais l'élève qui avait remporté le premier, en allant recevoir sa couronne, butta sur la première marche de l'estrade et se cassa la jambe.
Cependant l'enfant devenait jeune, homme. Si retiré que fût le séminaire, les bruits du monde arrivaient jusqu'à lui. D'ailleurs, dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles dames dans des voitures élégantes, et de beaux jeunes gens sur de fringans chevaux ; puis, au bout de la rue de Toledo, il apercevait un édifice qu'on appelait Saint-Charles, et de l'intérieur duquel on lui disait tant de merveilles que les palais et les jardins d'Aladin n'étaient rien en comparaison. Il en résultait que le principino avait grande envie de faire connaissance avec le- belles dames, de monter à cheval comme les beaux jeunes gens, et surtout d'entrer à Saint-Charles pour voir ce qui s'y passait réellement.
Malheureusement la chose était impossible; le prince de"*, qui avait toujours sa disgrâce sur le cœur, gardait rancune à son lils cadet D'un autre côté, le prince Hercule, que l'on faisait voyager afin qu'il n'ctlt aucun contact avec sou frère, devenait de jour en jour en jour un peu pins parfait cavalier, et promettait de soutenir à merveille l'honneur du nom. Raison de plus pour que le pauvre principino restât Confiné dans son séminaire.
Cepen lani les affaires se brouillaient entre le royaume des Dcux-Siciles el la France; on parlait d'une croisade contre les républicains; le roi Ferdinand, comme nous l'avons dit ailleurs, voulait en donner I exemple. < lu leva des troupes de tous côtes, on assembla une armée, el l'on annonça avec grande soh unité que l'archevêque de Naples bénirait les drapeaux dans la cathédrale de Sainte ( llaire.
Comme celait une chose forl curieuse, et que si grande que fut l'église il n'y avait pas possibilité que tout Naples y pui tenir, on décida que des députés des ulfl'éreos ordres do i Kiai assisteraient seuls aux cérémonies. En outre, les collèges, ies écoles et le-, séminaires avaient droit d'y envoyer le i eieves de eiiaquc .lasse qui aur* M les premiers dans
la composition la plus rapprochée du jour où devait avoir lien la cérémonie Le principino fut le premier dans sa triple composition de thème, de version et de théologie ; le principino,qui faisait au reste des progrès miraculeux, était à celte époque en rhétorique, et pouvait avoir de 16 à I" ans.
Le grand jour arriva. La cérémonie fut pleine de solennité ; tout se passa avec un calme et un grandiose parfai;s ; seulement, au moment où les étendards, après la bénédiction, déniaient pour sortir de l'église, un des porte-drapeaux tomba mort d'une apoplexie foudroyante eu passant devant le principino. Le principino, qui avait un cœur excellent, se précipita aussitôt sur ce malheureux pour lui porter secours, mais il avait déjà rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le principino saisit l'étendard, l'agita d'un air martial qui indiquait quel homme il serait un jour, et le remit à un officier en criant : Vire le roi I cri qui lut répété avec enthousiasme par tonte l'assemblée.
Trois mois après, l'armée napolilaine était battue, le drapeau était tombé au pouvoir des Français avec une douzaine d'autres, et le roi Ferdinand s'embarquait pour la Sicile.
Le principino avait fait ses classes; il s'agissait de faire choix d'un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En conséquence, il sortit du sémii.aire où il avait passé son adolescence, et il entra comme novice dans le monastère où devait s'écouler sa virilité et s'éteindre sa vieillesse.
Le lendemain de son entrée aux camaldules parut l'ordonnance du nouveau gouvernement qui supprimait les communautés religieuses.
Le jeune homme fut alors forcé de suivre la cari ière de la prélalure, car, les couvens supprimés, il n'en demeurait pas moins le cadet et n'en dait pas plus riche pour cela. Pendant trois mois, il se ptom-ena donc dans les rues de Naples avec un chapeau à trois cornes, un habit noir et des bas violets ; puis il se décida à recevoir les ordres mineurs.
Le matin du jour fixé pour la cérémonie, la république parihénopéenne, qui venait d'être établie, décida qu'il n'y avait pas d'egalilé devant la loi tant qu'il n'y avait pas égalité entre les héritages, et que par conséquent le droit d'aînesse était aboli.
Ce nouveau décret enlevait cent mille livres de rente au prince Hercule, frère aîné de notre héros, lequel se trouvait possesseur d'un capital de deux millions.
Comme le principino n'avait pas une grande vocation pour l'église, il lit des bas rouges comme il avait fait de la robe blanche, envoya le tricorne rejoindre le capuchon, fit venir le meilleur tailleur de Naples, acheta la plus belle voilure et les plus beaux chevaux qu'il put trouver, et envoya retenir pour le soir même une loge a Saint-Charles.
Saint-Charles était véritablement bien digne du désir qu'avait toujours eu le principino d'y entrer : c'était un des monumens dont Charles Ml, pendant sa royauté temporaire, avait doté Naples. Un jour il avait fait venir l'architecte A npe'o Carasale, et mettant tous ses trésors ù sa disposition, il lui avait dit de n'épargner ni frais ni dépense, mais de lui faire la plus belle salle qui existât au monde. L'architecte s'y élait engagé (les architectes s'engagent toujours) ; puis, pro filant de la licence accordée, il avait choisi un emplacement voisin du palais, abattu nombre de maisons, et déblayé un terrain immense sur lequel s'éleva avec une merveilleuse rapidité la féerique construction. E.1 efiet. le théâtre, commencé au mois de mars 1757, fut prel le |cr novembre et s'ouvrit le 4 du même mois, jour de ta saint i harles.
si nous n'avions pas renonce aux descriptions, par la c nviction que nous avons qu'aucune description ne decr t, nous essaierions de relever le nombre île glaces, de calculer le nombre de bougies, d'énumerer le nombre d'arbres en fleurs (pii faisaient, pendant celte gran le soirée, du théâtre Saint Charles la huitième merveille du monde. One grande loge avait été préparée pour le roi et la famille royale : et au moment où les augustes spectateurs y entrèrent, 1'impressiori fut si grande sur eu\ -mêmes qu'ils donnèrent le signal des app audisseniens ; ;, tssilôt la salle toute entière éclata en btavuset en cris d'admiration, Ce ne fut pas tout. Le roi lit venir l'architecte dans sa loge
OEIV. COJH'l.— I\.
et, lui posant la main sur l'épaule à la vue de tous, il le félicita sur son admirable réussite.
— Une seule chose manque à votre salle, dit le roi.
— Laquelle? demanda l'architecte.
— Un passage qui conduise du palais au théâtre. L'architecte baissa la tète en signe d'assentiment.
Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva Carasale qui l'attendait.
— Qu'avez-vous donc fait pendant toute celte représentation? lui demanda le roi.
— J'ai exécuté les ordres de Votre Majesté, répondit Carasale.
— Lesquels?
— Que Votre Majesté daigne me suivre, et elle verra.
— Suivons le, dit le roi en se retournant vers la famille royale, quoi qu'il ail fait, rien ne m'élonnera ; nous sommes dans la journée aux miracles.
Le roi suivit donc l'architecte; mais, quoi qu'il eût dit, son élonnemenl fut grand lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui les portes d'une galerie intérieure toute tapissée d'étoffes de soie et de glaces; cette galerie, qui avait deux pouls jetés à une hauteur de trente pieds et un escalier de cinquante-cinq marches, avait été improvisée pendant trois heures qu'avait duré la représentation
Voilà donc ce qu'était Saint-Chnrles depuis soixante ans; depuis soixante ans ."-aint-Charles faisait l'admiration et l'envie de toute la terre. Il n'était donc pas étonnant que le principino eut une si grande envie de voir Saint-Charles.
Le soir même où le principino avait vu Saint-Charles, et comme le dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au théâtre; le lendemain Saint-Charles n'était plus qu'un monceau de cendres.
Déjà depuis longtemps des bruits alarmans circulaient sur le principino; mais à partir rie ce jour ces bruits prirent une consistance réelle. On se rappelait avec effroi les différens résultais qu'il avait obterus, et l'on commença de le fuir comme la peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrédules ; à Naples. comme partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire à rien. D'ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme à la mode, et madame la comtesse de M***, qui aimait fort les Français, déclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce que l'on l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de son incrédulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le recevoir et pour prouver par l'impunité que tous les bruits qu'on répandait sur lui étaient ridicules et erronés.
La nouvelle du défi porté à la jettatura par la comtesse de M*'* se répandit dans Naples ; le premier mot de tous les invités fut qu'ils n'iraient certainement pas à cette soirée: mais le grand jour venu, !a curiosité l'emporta sur la crainte, et, dèsneut heures du soir, les salons -k la comtesse étaient encombrés. Heuieusement, toute celte foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des verres d? couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes d'instrumentistes et de chanteurs.
A dix heures, le prince de ""arriva: c'était à cette époque un charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c'est vrai ; qui venait de prendre la tabatière bien plutôt par genre qu'autrement, c'est encore vrai ; mais qu'une magniliquechevelure ondoyanie et boin lée devail encore longtemps dispenser de recourir à la perruque. Il était d'un caractère charmant, paraissait toujours joyeux, se frottait les mainssans cesse, et ne manquait pas d'esprit; bref, c'était un homme à succès, n'était cette maudite lettatura.
Son entrée chez la comtesse de M"* fut signalée par un petit accident; mais il est juste de dire que cet accident pouvaii aussi bien avoir pour cause la maladresse que la fatalité : un laquais, qui portail un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment OÙ le prime ouvrait la porte. ( ('pendant la coïncidence de son apparition avec l'événement lit «prou remarqua cet événement, si léger qu'il fut.
Le prime se mil en quête de la maîtresse de la maison. Elle se promenait dans ses Jardins, ainsi que pn sque tous les invités. Il taisait une de ces magnifiques soirées du mois
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
de juin dont la chaleur, àNaples, est tempérée par cette double brise de mer qu'on ne connaît que là. Le ciel élait flamboyant d'étoiles, et la lune, qui monlait au-dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un mortier gigantesque.
Le prince, après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s'élait lancé, comme nous l'avons dit.
Dès qu'elle aperçut le prince, madame la comtesse de M*** vint à lui: on échangea les complimens d'usage; puis, pour prouver le mépris qu'elle faisait des bruits répandus, la comtesse quitta le bras de son cavalier et prit celui du prince. Sensible à cette marque de distinction, le prince voulut la reconnaître en louant la fête.
— Ah! madame, dit-il, quelle charmante fête vous nous donnez là, et comme, en parlera longtemps !
— Ob ! prince, répondit madame de M***, vous eragérez la valeur d'une petite réunion sans conséquence.
— Non, d'honneur, dit le prin:e. Il est vrai que tout y concourt, et que Dieu vous a donné le temps le plus magnifique.
Le prince n'avait pas achevé cette phrase qu'un coup de tonnerre olympien se fit entendre, et qu'un nuage, que per sonne n'avait vu, crevant tout à coup, se répandit en épou" vantable averse. Chacun se sauva de son côté comme il put; les uns cherchèrent un abri momentané dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s'enfuirent vers le palais; la comtesse de M*** et le prince furent au nombre de ces derniers.
Or, notez que, dans le mois de juin, Naples est une espèce d'Egypte à l'endroit de l'eau, et qu'il y a trois mois dans l'année, juin, juillet et août, pendannt lesquels, la sécheresse fût-elle libyenne, on ne se hasarJerait pas, pour la faire cesser, à sortir la châsse de saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance du saint.
Le prince n'avait eu qu'un mot à dire, et un autre déluge avait à l'instant même ouvert les cataractes du ciel.
Le salon principal, vaste rotonde autour de laquelle tournaient tous les autres appartenons, était éclairé par un magnifique lustre en cristal que la comtesse de M*** avait reçu d'Angblerre trois mois auparavant, et4ju'elle avait fait allumer pour la première fois. Ce lustre était d'un effet magique, tant la lumière, reflétée par les mille facettes du verre, se multipliait, brillant de tout les feux de l'arcen-ciel. Aussi, au moment où le prince et la comtesse arrivèrent sur le seuil de la porte, le prince s'arrêta- t-il ébloui.
— Eh bir-n ! qu'avez-vous donc, prince? demanda la comtesse de M"'.
— Ah ! madame, s'écria le prince, que vous avez là un magnifique lustre!
Le prince avait à peine laissé échapper ces paroles louanqu'un dis anneaux dorés qui soutenaienl cet autre soleil au plafond se rompit, el que le lustre, tombant sur le parquet, se brisa en mille morceaux.
Par bonheur, c'était juste au moment où chacun prenait place pour la contredanse; le centre du salon se frouva donc vide, el personne ne fut bit i
Madame d repentir en elle-même d'a-
voir ainsi tenté Dieu eu invitant le prince; mais l'idée qu'elle reculail devant trois accidens qui pouvaient, h tout prendre, être l'effet du basard; la crainte des sarcasmes de blall céder ;> cette crainte, la difficulté de se débarra er du prince, auquel elle donnait le bras, et qal se confondait en regrets sur les cata tropbi i aus>i incroyables >i qui ■•' naienl attrister la fête, tout consldi ration réunie i la déterminèrent a faire i ontre fortune bon " u'au boni la route ou elle était enu : n fui donc que plus aimable avec p. prlnci De plateau renverté, sauf l'orage survenu, sauf le lustre brisé, tout continua d'aller a merveille.
i a oin e i -ni entrecoupée de «haut ; c'étall le moment on Paéslellool Cl osa, i deux ancêtres de Rosslnl, se pat lagealenl te , adorerions du inonde musii ai. ou chantait tour
à tour des morceaux de l'un et de l'autre. Une des meilleures interprètes de ces deux grands génies était la signora Erminia, prima donna du malheureux théâtre Saint Charles, qui fumait encore. C'était un soprano de la plus grande étendue, d'une sûreté de voix et de méthode telle, qu'on ne se rappelait pas, de mémoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.
En effet, depuis trois ans que la signora Erminia élait à Naples, jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais, enfin, pour nous servir du termeconsacré, jamais le moindre chat dans le gosier. Elle avait promis de chanter le fameux air : Pria che spunti, et le moment était venu de tenir sa promesse.
Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il à sa place pour laisser le salon libre à la signora Erminia.
L'accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l'y rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense salon, le prinre, qui l'avait appréciée à sa valeur la seule fois qu'il avait été à Saint-Charles, dit un mot d'excuse à la comtesse de M***, et, s'élançant au devant de la célèbre cantatrice, il lui offrit le bras pour la conduire à son poste.
Chacun applaudit à cet élan de galanterie, d'autant plus remarquable qu'il venait de la part d'un jeune homme qt'i, la veille encore, était au séminaire.
Le prince revint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M***, au milieu d'un murmure général d'approbation.
Mais bientôt les mo'.s Chut! Silence! Ecoutons! se firent entendre. L'accompagnateur jeta à la foule impatiente son brillant prélude. La cantatrice toussa, essaya de rougir : puis ouvrant la bouche, elle fila son premier son.
Elle l'avait pris un demi-ton trop haut, et, à la moitié de la quatrième mesure, elle fit un épouvantable couac.
Comme c'était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque impossible à croire, chacun se bâta de rassurer la cantatrice par des applaudissemens ; mais le coup était porté la signora Erminia, sentant qu'elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent, comprit que c'était la jetlalura qui agissait ; elle s'élança hors du salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver.
Celte série d'événemens commençait à mettre madame de M*" on ne peut plus mal à son aise ; tous les yeux étaient fixés sur elle et sur le ma'encontreux prince, dont la première entrée dans le monde était signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de son côté, à part les complimens de condoléance qu'il se croyaitobligé de faire à madame de M*"*, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il était la cause présumée de tous ces effets, et que, fier de l'honneur d'avoir a son bras le bras de la maîtresse de la maison, il ne semblait pas vouloir s'en dessaisirde toute la soirée, madame deMwavisa un moyen poli de rentrer en possession d'elle-même, en feignant d'être, lasse de. rester debout et en priant le prince de la conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui avait été conservé tout meuble, dam- le but justement d'offrir un lieu de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués.
Cette charmante oasis était d'autant plus agréable que sa porte à deux ballans s'ouvrait sur le salon, et que, tout en Ces anl défaire partie du liai comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce petit boudoir, d'en demeurer spectateur.
Ce fut donc là que le prince de '"conduisit la comtesse; et Comme C'était un cavalier plein d'attentions, il alla premhe un fauteuil contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière qui', tout en se reposant, madame de m**' pût parfaitement voir: approcha uno chaise du fauteuil, afin de
n'être point Obligé de la quitter, el, en l;i saluant, lui fil si-
1 1 de a eoir.
MadaniedelM"" s'assit ; mai | BU moment on rite s'assevail,
les iieu-: pieds de derrière du fauteuil si' brisèrent en même temps, de manière que la pauvre comtesse lit une chute des plus désagréables, êlussl, lorsque le prince, se précipitant rei i le, lui offrit la main pour l'aider à se relever, repouss
t-elle sa main avec une vivacité qu'avait cessé de tempérer toute politesse, et, toute rougissante et confuse, se sauvat-ellc dans sa chambre à coucher, où elle s'enferma, et d'où, quelques instances qu'on lui lit à la porte, elle ne voulut plus sortir.
Veuf de la maîtresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer. Aussi cl.acun se relira-t-il maudissant le malencontreux invité qui avait changé toute cette délicieuse fête en une série non interrompue d'accidens. Le prince seul ne s'aperçut point des causes de cette désertion prématurée; il resta le dernier, et s'obstinait encore à essayer de faire reparaître madame de M*", lorsque les domestiques vinrent lui (aire observer qu'il n'y avait plus que sa présence qui empèrbât qu'on n'éteignit les candélabres et qu'on ne fermât les portes.
Le prince, qui au bout du compte était homme de bon goût, comprit qu'un plus long séjour serait une inconvenance, et se relira chez lui, enchanté de son début dans le monde, et ne doutant pas que son amabilité n'eût produit sur le cœur de la comtesse le plus désastreux effet pour sa tranquillité à venir.
On comprend que les résultats de celte fameuse soirée produisirent une immense sensation ; on les attendait pour porter une opinion définitive sur le prince de ***. A compter de ce moment, l'opinion fut donc fixée.
Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit quelques mots, arriva de ses voyages ; il avait parcouru la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès. Celait chose juste, car peu d'hommes les eussent mérités à aussi juste titre. C'était un excellent cavalier, un danseur merveilleux, et surtout un tireur de première force à l'épée et au pistolet, supériorité qui avait été. constatée par une douzaine de duels dans lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu'il eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule etait-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait naturellement encore de la crainte qu'il inspirait.
L'entrevue entre les deux frères fut naturellement, un peu froide; ils ne s'étaient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant à son puiné l'accroc qu'il avait fait à sa fortune, n'avait point assez de philosophie pour l'oublier entièrement. Néanmoins, le prince aîné était si loyal, le prince cadet était si bon enfant, qu'au bout de quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables.
Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence atiachée a son frère cadet, sans attraper par-ci par là quelques bribes de conversation qui avaient donné l'éveil a sa susccptibdté. Il en résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à l'endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réale un jeune homme en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui par lui jsler à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre réparation que (elle qui se fait les armes a la main. Jour et heure furent pris pour le lendemain ; les témoins devaient, régler les conditions du C bat.
Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'eût été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût élé un bonheur, car il sciait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu; mais le régime avait fort changé : la république parthénopéenne était décrétée de Gaéte à Re^gi", cl elle eût re. gardé comme une atteinte portée a la liberté individuelle d'empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa doue bs choses suivre naturellement leur cours.
or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que sou frère devall se battre le lendemain, loul en continuant d'ignorer la cause pour laquelle il se i allait, il descendit aussitôt chez son aîné pour SMnfoi met de i e qu'il y avi it devrai dans la nouvelle qui venait de parvenir jusqu'à lui; le prince Hercule lui avoua alors qu'il devait so 1 nclfei
lelendemaln, mais il ajouta qu'attendu que le duel avait lieu
propos d'une femme, il nopouvall mettre personne dans le
secret de celle future rencontre, pas même lui qui était son frère.
Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais il exigea de son frère qu'il lui permit d'être son témoin. Celui-ci refusa d'abord, mais le principino insisia tellement que le prince Hercule consentit enfin a ce qu'il lui demandait, à celte condition cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la qiurelle, ni ne consentirait à aucun arrangement.
Quant au choix des armes, le prince Hercule le laissait entièrement à la dispositien de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier que l'épée, et v'ce versa.
Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, à six heures du malin, au lac d'Agnano, et que l'arme à laquelle ils se battraient était l'épée.
La-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité, qu'il fallut que le lendemain, àcinq heures, son frère le réveillât.
Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin, qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires qui serait blessé.
A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils avaient affaire et qui venaient a cheval. Les quatre jeunes gens se saluèrent, puis on s'enfonça sous la grotte. Dix minutes après on était sur les rives du lac d'Agnano.
Les adversaires et les témoins mirent pied à terre : chacun avait apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait se servir. Le sort décida qu'on se servirait de celles du prince Hercule.
Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était inouïe. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touché un fleuret trois fois dans sa vie , tandis que le prince Hercule, qui avait fait de l'escrime son délaissement favori, maniait son épéea\ec une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.
Mais, à la première passe et contre toute attente, le prince Hercule fut enfilé de part en part, et tomba sans même jeter un cri.
Le médecin accourut : le prince était mort; l'épée de son adversaire lui avait traversé le cœur.
Le jeune prince voulut continuer le combat; il arracha l'épée des mains de son frère et somma son meurtrier de croiser le fer à son tour pvec lui ; mais le docteur et le second témoin se jetèrent entre eux, déclarant qu'ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois du duel, s;. bien que force fut au principino de se rendre à leurs raisons, quelque envie qu'il eût de venger son frère.
On le ramena chez lui désespéré, quoique ce fatal événement doublât sa fortune.
Le vieux prince, qui vivait fort retiré dans son château de la Capilanaie, apprit la mort de son fils aîné le lendemain du jour où il avait expiré. Comme il l'avait toujours fort aimé, et que celle nouvelle lui avait été annoncée sans précaution aucune, elle le frappa d'un coup aussi douloureux qu'inattendu. Le même jour il se mit au lit; le surlendemain il était mort.
Le principino se trouva donc le chef de la famille, et maître, à vingl-ct-un ans, d'une fortune de huit millions.
1 1 < nvnvr.
La douleur du prince fulgrintle; aussi résolut-il devoyait pour se distraire.
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE HUMAS
Il y avait justement dans le port une frégate française qui s'apprêtait à faire voile pour Toulon ; le prince demanda une recommandation pour le capilaine et obtint le passage.
Des amis du capitaine lui avaient bien dil, lorsqu'ils avaient appris que le prince de *" allait s'embarquer à son bord, quel était le compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses amis.
Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée: le temps était magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres deFoote, croisait du côté de Corfou; Nelson vivait joyeuse ment à Païenne auprès de la belle Emma Lyunna; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à la recherche d'un monde.
Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'on se réveillant le troisième jour, U la hauteur de Livourne, le capitaine entendit crier par le matelot en vigie : Voile à tribord !
Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue vue et braqua l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut une frégate de dix canons plus forte que la sbnne, et, à certains détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était anglaise.
Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux requin comme le capitaine; il ordonna à l'é quipage de se tenir prêt à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. 11 manœuvrait évidemment pour se rappro cher de la frégate; le capitaine, qui aimait fort ce que les marins appellent le jeu de boules, résolut de lui épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi.
Dans ce moment, le matelot en vigie cria ; / oile à bâbord!
Le capilaine se retourna braqua sa lunette sur l'autre horizon, et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière, et il reconnut un vaisseau de ligne de première force.
— Oh! oh! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires; et aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait porter. Aussitôt on vit se déployer comme autant d'étendards les légères bonnettes, et le bâtiment, cédant a l'impulsion nouvelle que lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la mer avec une nouvelle vigueur.
Le prince de '"* était sur le pont et avait suivi tous ces monvemens avec un intérêt et une curiosité extrêmes. 11 était brave et ne raignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux bâti mens auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.
Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'av : i i I qu'une ligne droite à suivre, tandis que les d. nx autres bâtimen i suivaient la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine, qui jusque-là avait tenu le poite-
voi\ a pleine m. lin, commet ça a le laisser pendre négligemment a son petit d'ii ^ l et a : illlnler la Marseillaise, ce qui voulait dire clairement Enfoncés messieurs les Antjlaisl Le prince comprit parfaitement ce langagi , et, s'approchant du capitaine en se frottant 1rs main,, ei avec ce sourire qui lui était habituel :
— I.li bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes qu'eux?
— Oui, oui. dit le capitaine) et, si ce vent la dure, nous tes auron i I li ntôl lai ■ ■ i ■> une telle distance que nous ne les entendrons plu i aboyer.
— oh! il durera, dil le prince, en fixant ses gros jeux vers le point de l'horizon d'ot venait la brl to.
— Obéi capitaine, cria lo matelot en vigie.
— Eli bien?
— Le vent saute de l'esl BU nord.
— Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambes !
En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers bs agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne pouvait être qu'une saule de vent accidentelle. Le capilaine attendit donc quelques minutes encore avant de prendra un parti ; mais, au bout d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était lixé au nord.
Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois parles trois bâtimens; le vaisseau à trois ponts en prolila pour prendre l'avance et couder à la frégate fiançaise la route de la Corse. Quant à la frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.
Le capilaine élail homme de tête; il prit a l'instant même une résolution décisive et hardie: c'était de marcher droit sur le plus faible des deux bâtimens, de l'attaquer corps à corps et de le prendre à l'abordage avant que le vaisseau de de ligne eût pu venir à son secours.
En conséquence, la manœuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour battit le branle-bas de combat.
Ou était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour qui répondait à noire défi.
De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.
Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne et avaient l'air de suhre le même chemin; seulement ils étaient distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la frégate anglaise, et ù plus de deux lieues du vai-seau de ligne.
Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, vovant l'intention de son ennemie, ne conserva que lf-s voiles strictement nécessaires à la manœuvre, et attendit le choc dont (.lie était menacée.
Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait, invita le prince à discendre à fond de cale, ou du moins a se retirer dans >a cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval et qui désirait profiter de l'ocasion, demanda â demeurer sur le pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en rien la manœuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays qu'ils fussent, lui accorda sa demande.
On continua de s'avancer ; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut â bord de la frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de la frégate fiançaise, puis ou entendit le coup, puis enfin on vit la légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblis^ant et disparaître a travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui venait d: la France.
La parlie était engagée par l'orgueilleuse fille de la Grande- Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour, avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique les canonniers français fussent â leur poste, quoique les mèches fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds affûts, semblassent demander :i dire un mol à leur tour en faveur de la république, tout resta muet â bord, et l'on n'entendit d'autre bruil que l'air de la Marseillaise que continuait de siffloter le capilaine. Il est vrai que, comme c'était à peu prés le seul air qu'il sût,
il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon
les tons on il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on
pouvall reconnaître aux intonations si le capitaine était de
boni U de mauvaise humeur, content ou mécontent, triste
ou joyeux.
Celle fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une expression de nace stridente qui ne promettait rien
de bon a messieurs les Anglais.
En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bà-
timeut, muet et silencieux, s'avançanl en ilroile ligne, et
d'une aile aussi ferme que ce I do I aigle, sur on ennemi,
qui de cinq minute, en i nu minute;, vlranl cl teviranl do
bord, lui effvovait sa double bordée, sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les agrès et la mâture de la frégate française, parut lui faire un mal sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin , les deux bâti mens se trouvèrent presque bord ù bord; la frégate venait de décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait de biais à notre artillerie, le mol Feu ! retentit ; vingt-quatre pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut emporté, deux mats craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment, frémissant de ses màtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa manœuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.
Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les porte haubans du mât d'artimon ; mais, en pas* sant devant son ennemie, elle la salua a bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit ou dix morts et une vingtaine de blessés.
Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de celte fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des deux.
Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient tellement mêlés et confondus qu'on ne savait lesquels attaquaient, lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, ù un quatrième effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu, blessé ou moi t. Chacun se rendait a bord de la frégate anglaise; le pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri : Au feu ! retentit ; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu s'avançanl vers la sainte-barbe.
Aussiiôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des matelots , la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son porte-voix et commanda lamanieuvreù l'aide de laquelle i! espérait s'éloigner de son ennemie, el la belle et intelligente I régate, comme si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts. Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la nier, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui l'étreignait, enfin Il fil trois tours sur lui-même et s'engloutit. Presque aussitôl une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était fini, son ennemie avait cessé d'exister.
Il y eut un instant de trouble suprême rendant lequel personne ne fat sur de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.
Le capitaine reprit le premier son sang-froid; i! ordonna de conduire les prisonniers à fond de cale, de descendre les blesses dans l'entrepont, et de jeter I. s Diorts à la mer.
Puis, ces trois ordres exécutés, il se tourna vers le vaisseau a trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter, avait gagné du chemin, el qui s'avançail cbassanl l'écume devant - a proue comme un cheval de course la poui sicre devaul i on porlrail.
le capitaine lit répaiera l'instanl même les avaries qui
avaient atteint le corps du bâtiment, changea deux ou dois
dét blree par les boulets, remplaça les agrès i oupé -
par des agrès neufs; puis, comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens, il reprit chasse avec toute la vitesse dont son braiment é.ait susceptible.
Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manœuvres, elles avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent, i éprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à l'avant du bâtiment de ligne, el presque aussitôt , passant à travers la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande voile et la voile de foc.
— Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!
Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la porée habituelle, il se trouvait , à son grand désappointement, sous le feu de son ennemi.
— Toutes les voiles dehors ! cria le capitaine, tout, jusqu'aux bonnettes de cacatois ! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand comme un mouenoir de poche dans les armoires ! Allez !
Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout a fait inutile.
En ce moment, un second coup de canon retentit, qui passa comme le premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou deux voiles.
On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes ù peu près ; pendant ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minules d'examen, taisant rentrer les différens tubes de sa lunette les uns dans les autres d'un violent coup de la paume de la main :
— Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais ! cria-t-il, nous fi'ons un demi-n eud plus que vous !
— Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi demain matin nous serons hors de vue?
— Oh ! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce train-lâ.
— Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois jambes, dit en riant le prince.
Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible; un boulet venait de briser le mat auquel était appuyé le prince, au dessous de la grande hune.
En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine ; puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordpges, sa partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de*" sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le prince n'eut pas même une égratignure.
Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui envisageait d'un coupd'œil sa position. Or. celle position était tranchée : maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première lutte et un équipage de moitié moins lort que l'équipage ennemi, ne présentai! pas un instant la moindre chance favorable.
I." capitaine ne se prépara pas moins à celle lutte désespérée avec le courage, calme et persévérant que chacun lui connaissait : le branle-bas de combat reientit de nouveau, et la moitié des matelots courut derechef aux armes, qu'on n'avait l'ait au reste que déposer provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'elançant dans la mature, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès; puis on souleva le mal brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout lui jeté à la mer.
Ce lui alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.
Cependant, si court que fût le temps écoulé depuis la ca-
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
tasiroplie, les progrès du vaisseau étaient déjà visibles : continuer la cliasse était donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la faite n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la manœuvre, et qu'on attendît le vaisseau.
Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard d'arrière, et, s'adressant ù son équipage :
— Mes amis, dit-il. nous sommes tous flambés depuis A iusqu'à Z. Il ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux we nous pourrons. Souvenez-vous du Vengeur, et vive la république l
L'équipage répéta d'une seule voix le cri de : Vive la république 1 puis chacun courut à son pos'e aussi léger et aussi dispos que s'il venait d'être convoqué pour une distribution de grog.
Quant au capitaine, il se mit î. siffler la Marseillaise.
Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en plus funestes ; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son flanc armé a une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui vint s'abattre sur le pont de la frégate.
En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de l'attendre. Le capitaine ordonna de manœuvrersurle bâtiment anglais et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate, c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité physique d- l'ennemi auquel elle avait alfaire, en mettant aux prises l'impétuosité française avec le courage anglican.
Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à peine, tandis que lui, avec ses canons île quarante-huit, la foudroyait impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce futluiqui manœuvra pour la tenir toujours à la même distance, à partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.
La situation du bâtiment français était terrible : maintenu toujours à la même dislance par la même manœuvre, chaque bordée de son ennemi l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou amener.
Le capitaine était ù l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles quelque boulet le couperait en deux; maison eûtditqu'il était invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule blessure.
Il y avait aussi le prince de "** qui était sain et sauf.
Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante : il comprit qu'il était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.
Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa ; et, mettant le cap sur la frégate, il manœuvra pour venir droit à elle; de son coté, la frégate le voyait s'avancer dans un morne
silence : on eût dit qu'à son approche 1rs mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'unedouzaine de piè
ci encore en batterie virent a peine le bâtiment a portée,
qu'ils approchèrent machinalement la mèche des canons ;
mais, sur un signe du capitaine, toutes les lances furent je-
tées sur le pont, et chacun attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.
Au bout d'un instant, les deux bâlimens se trouvèrent presque bord à bord, mais dans un état bien différent : pas un seul homme du vaisseau anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint, pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent comme une chevelure éparse et désolée.
Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en excellent français, ù son courageux adversaire, quelques-uns de ces mots de consolai ion avec lesquels les braves adoucissent entre eux la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes a fi n que l'équipage prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de la frégate étant hors de service.
le transport s'opéra aussitôt. Le bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il menaçait de couler bas.
On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat qu'ils venaient de soutenir.
Le capiiaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis, lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup de pistolet.
Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la chambre du capitaine. Ils le trouvèreut étendu sur le parquet, défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin n'avait pas voulu survivre à sa défaite : il venait de se brûler la cervelle.
Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer qu il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment où le prince de *"* mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.
Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon, son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'a l'aide de ses pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles de la tempête qui avait failli 1 anéantir.
Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le port.de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de fiance, avec le corps de son brave capitaine, auquel elle servait da glorieux cercueil.
Le prince de *" avait supporté la tempête avec, le même bonheur (pie le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de nier.