‹ Une année `a FlorenceChapitre 82 sur 148 · I.I0S VAItltAKiai.I · texte numérisé non relu

I.I0S VAItltAKiai.I

Le peuple esl en général aux mains des nus ce qu'un couteau bien affilé esl aux mains des en fans : il est rare qu'ils

s'en servent sans se blesser. La reine Louise de Prusse pries SOeiélés secrètes : les sociétés secrètes produisirent Sanu. La reine Caroline protégea le carbonarisme; l« carbonarisme amena la révolution de is2t). Au nombre des premiers carbonari reçus, se trouvait un

Calabrais m né c.aei.ino Vardarelli. C'était un de ces

hommes d'Homère possédant toutes les qualités de la primitive nature, aux muscles de lion, a IX jaiiihes île chamois, a l'œil d'aigle. Il avait d'abord sein sous Mural ; car Murât, dans le projet qu'il conçut un Instant iU' se fane roi de toute l'Italie, avait i ait nié que le carbonarisme lui sérail en

ce CBS ^» puissant levier; puis, s'apcrcevunl bientôt qu'il

fallait un autre bras et surtout un autre génie que le sien pour diriger un pareil moteur, Murât, de. protecteur des carbonari qu'il éfait, s'en lit bientôt le persécuteur. Gaétano Vardarelli alors déserta et se relira dans la Calabre, au sein de ses montagnes maternelles, où il croyait qu'aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le poursuivre.

Vardarelli se trompait : Murât avait alors parmi ses généraux un homme d'une bravoure inouïe, d'une persévérance stoïque, d'une inflexibilité suprême ; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu'il veut détruire ou élever : cet homme, c'était le général Manhès.

Parcourez la Calabre de Reggio à Pestum : tout individu possédant un ducal et un pied de terrain vous dira que la paisible jouissance de ce pied de terrain et de ce ducat, c'est au général Manhés qu'il la doit. En échange, quiconque ne possède pas, ou désire posséder le bien des autres, a le général Manhès en exécration.

Vardarelli fut donc forcé comme les autres de se courber sons la main de fer du terrible proconsul. Traqué de vallée en vallée, de forêt en foret, de montagne en montagne, il re cula, pied à pied, mais enfin il recula ; puis un beau jour, acculé à Solla, il fut forcé de traverser le détroit et d'aller demander du service au roi Ferdinand.

Vardarelli avait vingt-six ans ; il était grand, il était fort, il élait brave. On comprit qu'il ne fallait pas mépriser un pareil homme, on le fit sergent de la garde sicilienne C'est avec ce grade et dans celle position que Vardarelli rentra à Naples en 1815, a la suite du roi Ferdinand.

Mais c'était une position bien secondaire que celle de sergent pour un homme du caractère dont était Gaëtano Vardarelli. Toute son espérance, s'il continuait sa carrière militaire, élait d'arriver au grade de sous-lieutenant ; et cette espérance, le jeune ambitieux n'eût pas même voulu l'accepter comme un pis-aller. Après avoir balancé quelque temps, il fit donc ce qu'il avait déjà fait ; il déserta le service du r i Ferdinand, comme il avait déserté celui du roi Joacliim, et, la première comme la seconde fois, il s'enfuit dans la Calabre, sentant, comme Ântée, sa force s'accroître à chaque fois qu'il touchait sa mère

Là, il fit un appel à ses anciens compagnons Deux de ses frères, et une trentaine de bandits errans et dispersés y répondirent. La petite troupe réunie élit Gaétano Vardarelli pour sou chef, s 'en gageant a lui obéir passivement, et lui re- CODBaissaill sur tous le droit de vie et de mort. D'esclave qu'il étaità la ville, Vardarelli se retrouva donc roi dans la montagne, et roi d'autant plus à craindre que le terrible général Mannes n'était plus la pour le détrôner.

Vardarelli procéda selon la vieille rubrique, grâce à laquelle les bandits ont toujours fait de si bonnes affaires en Calabre et à l'Opéra-Comique ; c'est-à-dire qu'il se proclama le grand régularisaient' des choses de ce monde, et (pie, joignant l'effet aux paroles, il commença le nivellement social qu'il rêvait, en complétant le nécessaire aux pauvres avec le superflu dont il débarrassait les riches. Quoique oe système soit un peu bien connu, il esi juste de dire qu'il De s'use jamais. Il en résulta donc qu il s'attacha au nom de Vardarelli une popularité et une terreur grâce auxquelles il ne tarda pas à être connu du roi Ferdinand lui même.

Le roi Ferdinand, qui venait d'être réintégré sur son trône, trouvait naturellement qui- le mon le ne pouvait pas aller mieux qu'il n'allait, et appréciait assez médiocrement (oui réformateur qui essayait de tailler au globe une nouvelle facette , il résulta rie cette opinion bien arriére lui, que \:n.i;ueiii lui apparut tout bonnement comme un brigand à pendre, etqu'il ordonna qu'il rûl pendu

Mais pour' pendre un homme, il faut trois choses; une corde, une potence el an pendu. Quant au bourreau, il esl Inutile dé t'en inquiéter, cete te trouve louj «et partout.

Les agensdu roi avaient la corde el la potence, Ils étalent .à peu près sûrs de trouver le bourreau, n lis il leur manquait la chose priai Ipale : l'homme à pt ndre

on se mil a courir après \ ardai III . mais ci il savait

parfaitement dans, quel but philaniropique on le chcrcliail, il n'eut garde de se laisser rejoindre. Il y a plus : coi

avait l'ait son éducation sous le général Manhès, c'était un gaillard qui connaissait a fond son jeu de cache-cache. Il en donna donc tant et plus à garder aux troupes napolitaines, ne se trouvant jamais où on s'attendait à le rencontrer, se montrant partout où on ne l'attendait pas, s'écbappant comme une vapeur et re-enant comme un orage.

Rien ne réussit comme le succès. Le succès est l'aimant moral uni attire tout à lui. La troupe de Vardarelli, qui ne montait d'abord qu'à vingt cinq ou trente personnes, fut bientôt doublée : Vardarelli devint une puissance.

Ce fut une raison de plus pour l'anéantir : on fit des p'ans de campagne contre lui, on doubla les troupes envoyées à sa poursaile, on mit sa tète S prix, tout fut inutile. Autant eût valu mettre au ban du royaume l'aigle et le chamois, ses compagnons d'indépendance et de libertés

Et cependant, chaque jour on entendait raconter quelque prouesse nouvelle qui indiquait dans le fugitif un redoublement d'adresse ou un surcroit d'audace. Il venait îusqu'à deux ou trois lieues de Naples, comme pour narguer le gouvernement. Une fois, il organisa une chasse dans la forêt de Persiano. comme aurait pu le faire le roi lui même, el comme il élait excellent tireur, il demanda ensuite aux gardes, qu'il avait forcés de le suivre et de le seconder, s'ils avaient vu leur auguste maître faire de plus beaux coups que lui.

Une autre fois, c'était le prince de Lésorano, le colonel Calcedonio Casella, et le major Delponie, qui chassaient eux-mêmes avec une dizaine d'officiers et une vingtaine de piqueurs dans une forêt à quelques lieues de fiaii, quand tout à coup le cri: Vardarelli! Vardarelli! se fit entendre. Chacun alors de fuir le plus vite possible, et dans la direction où il se trouvait. Bien en prit aux chasseurs de fuir ainsi, car tous eussent été pris, taudis que, grâce à la vitesse de leurs chevaux habitués à courre le cerf, un seul tomba entre les mains des bandits.

Celait le major Delponie : les bandits jouaient de malheur, ils avaient fait prisonnier un des plus braves, mais aussi un des plus pauvres officiers de l'armée napolitaine. Lorsque Vardarelli demanda au major Del pou te mi le ducats de rançon pour l'indemniser de ses frais d'expédition, le major Delponie lui lit des cornes en lui disant qu'il le déliait bien de lut faire payer une seule obole. Vardarelli menaça fielponte de le faire fusiller si la somme n'était pas versée a une époque qu'il fixa. Mais Delponte lui répondit que c'était du temps de perdu que d'attendre, et que s'il avait un conseil a lui donner, c'était de le faire fusiller tout de suite. Vardarelli en eut un instant la velléité ; niais il songea que plus Del ponte faisait bon marche, de sa vie, plus Ferdinand devait y tenir. En effet, à peine le roi eut-il appris que le brave major élait entre les mains des bandits, qu'il ordonna de payer sa rançon sur ses propres deniers. En conséquence, un matin, Vardarelli annonça au major Delponie que, sa rançon ayant été exactement et intégralement payée, il était parfaitement libre de qu'Hier la troupe et de diriger ses pas mis le point de la (erre qui lui agréait le plus. Le major Delponie ne comprenait pas quelle élait la main généreuse qui le délivrait; mais comme, quelle qu'elle lui, il était fort disposé a profiter de sa libéralité, il den anda son cheval et son sabre, qu'on lui rendit, se mil en selle avec un flegme parfait, et s'éloigna au petit pas en sifflotant un air de chasse, ne permetlani pas que sa monture fit un pas pins vite que l'autre, lani il tenait a ce qu'on ne pût pas même supposer qu'il avait peur.

Mais le roi, pour s'eire montré magnifique à l'endroit du irajor, n'eu avait pas moins juré l'extermination des bandits qui l'a\airui force de traiter de puissance à puissance avec eux, t n colonel, je ne sais plus lequel, qui l'avait enjurer ainsi, nt a sou tour le serment, si ou voulait lui confier un bataillon, de ramener VardareJH, ses deux frères

ei les soixante Imn >s qui coa posaient sa troupe, pieds el

poings lies, dans les cachots de la Vb aria. L'offre était trop séduisan e pour qu'on ne l'acceptai point ; le ministre de la mil cinq cents hommes a la di | nlonel,

ei le colonel el sa peine iroiu» se nireul en quête de Vardarelli cl de ses cuinqagnons.

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

Vardare'li avait des espions trop dévoués pour ne pas être prévenu à temps de l'expédition qui s'organisait. Il y a plus : en apprenant celle nouvelle, lui aussi, il avait fait un serment: celait de guérira tout Jamais le colonel, qui s'était si aveniureusement voué à sa poursuite, d'un second élan patriotique dans le genre du premier.

Il co nça donc par faire courir le pauvre colonel par

monts et par vaux, jusqu'à ce que lui et sa troupe fussent sur les dents, puis, lorsqu'il les vil tels qu'il le desirail, il leur fit, à deux heures du malin, donner une fausse indication; le colonel prit le renseignement pour or en barre, et partit à l'instant même alin de surprendre, Vardarelli, qu'on lui avait assuré être, lui et sa trouoe, dans un petit village situé à l'extrémité d'une gorge si étroite qu'à peine y pouvait-on passer quatre hommes de front. Quelques aines charitables qui connaissaient les localités firent bien au brave colonel quelques observations, mais il était tellement exaspéré qu'il ne voulut entendre à rien, et partit dix minutes après avoir reçu l'avis.

Le colonel fit une telle diligence qu'il dévora près de quatre lieues en deux heures, de sorte qu'au point du jour il se trouva sur le point d'entrer dans la gorge de l'autre côté de laquelle il devait surprendre les bandits. Quant il lut arrivé là, l'endroit lui parut si effroyablement propice à une embuscade qu'il envoya vingt hommes explorer le chemin, tandis qu'il faisait halle avec le reste de son bataillon ; mais au bout d'un quart d heure les vingt hommes revinrent, en annonçant qu'ils n'avaient rencontré âme qui vive.

Le colonel n'hésita donc plus et s'engagea dans la gorge lui et ses cinq cents hommes; mais au moment où celte gorge s'élargissait, pareille à une espèce d'entonnoir, entie deux défilés, le cri : Vardarelli ! Vardarelli! se fit entendre comme s'il tombait des nuages, et le pauvre colonel, levant la tête, vit toutes les crêtes de rochers garnies de brigands qui le tenaient en joue lui et sa troupe. Cependant il ordonna de se former en peloton ; mais Vardarelli cria d'une voix terrible : « A bas les armes, ou vous êtes morts ! » A l'instant même les bandits replièrent le cri de leur chef, puis l'écho répéta le cri des bandits; de sorte que les soldats, qui n'avaient pas fait le même serment que leur colonel et qui se croyaient entourés d'une troupe trois fois plus nombreuse que la leur, crièrent à qui mieux mieux qu ils se rendaient, malgré les exhortations, les prieris et les menaces de. leur malheureux chef.

Aussitôt Vardarelli, sans abandonner sa position, ordonna aux soldats de meure les fusils en faisceaux, ordre qu'ils exécutèrent ■> l'instant même; puis il leur signifia de se séparer en deux bandes, et de se rendre chacun a un endroit indiqué, nouvel ordre auquel ils obéirent avec la même ponctualiié qu'il avaient lait pour la première manœuvre. Enfin, laissant une vingtaine de bandits en embuscade, il descendit avec le reste de ses hommes, ei, leur ordonnant de se ranger en cercle autour des faisceaux, il les imita à mettre les armes de leurs ennemis hors d'état de leur nuire momentanément parle même moyen qu'avait employé Gulliver pour éteindre

I incendie du palais de Lillipul.

C'est le récit de cet événement qui avait mis le roi de si ma vaise humeur, qu'il ne fallait rien moins que l'anecdote nouvelle dont monsignor Perelli était le héros pour le, lui faire oublier.

< m comprend que celte nouvelle frasque ne remit pas don Ga lano dans les bonnes grâces du gouvernement. Les ordres le, plus sévères furent donnés a son égard; seulement, dès !< demain lerol qui était homme de trop joyeux esprit

pi ui arder rancune ■> Vardarelli d on m bon t , racontait

■ iloyée i aventure a qui voulait l'< ntendre, de orte que, comme II y a toujours foule pour entmd ;. .m mes que veulent bien i ,i, ontei W i roi i le pan

■ de trois ans remettre le pied dan • la capitale.

m ii t le général qui commandait en t ialahre pi ii la chose d une façon bien autrement sérieuse que ne l'avail fail le roi. ii jura que. quel que fût le moyen qu'il dûl employer, il exter. minerail les Vardarelli depuis le premier jusqu'au dernier.

II commença parles poursuivre <■ ouirain e , mais i omme on

s'en doute bien, celte poursuite ne fut qu'un jeu de barres pour les bandits Ce que voyant, le général commandant pro posa à leur chef un traité par lequel lui et les siens entreraient au service du gouvernement. Soit que les conditions fussent trop avantageuses pour être refusées, soit que Gaëtano se lassât de celte vie de dangers sans tin et d'éternel va gabonoage, il accepta les propositions qui lui étaient faites, et le traité fut rédigé en ces termes :

« Au nom de la très sainte Trinité.

» Art. i". Il sera octroyé pardon et oubli aux méfaits des Vardarelli et de leurs partisans.

» Ait. 2. La bande des Vardarelli sera transformée en compagnie de gendarmes.

» Art. 3. La solde du chef Gaétano Vardarelli sera de 90 ducats par mois; celle de chacun de ses trois lieutenans, de 45 ducats, et ce'le de chaque homme de la compagnie, de 50. Elle sera payée au, commencement de chaque mois et par anticipation (l).

» Art. 4. La susdite compagnie jurera fidélité au roi entre les mains du commissaire royal ; ensuite elle obéira aux généraux qui commaiideni dans les provinces, et sera destinée à poursuivre les malfaiteurs dans toutes les parties du royaume.

» Naples, 6 juillet 1817. »

Les conditions ci-dessus rapportées furent immédiatement mises à exécution de part et d'autre; les Vardarelli changèrent de nom et d'uniforme, touchèrent d'avance, comme ils en étaient convenus, le premier mois de leurs appointemens, en échange de quoi ils se mirent a la poursuite des bandits qui désolaient la Capitanale, ne leur laissant ni paix ni relâche, tant ils connaissaient toutes les ruses du métier ; si bien qu'au bout de quelque temps on pouvait s'en aller de Naples à Reggio sa bourse à la main.

Mais ce n'élait pas là précisément le but que s'était proposé le général; il avait contre les Vardarelli, à cause de l'histoire du colonel, une vieille dent que vint encore corroborer la promptitude avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d'exécuter, au nombre de cinquante ou soixante seulement, des choses qu'avant eux des compagnies, des bataillons, des régimens et jusqu'à des corps d'armée avaient entreprises en vain. 11 fut donc résolu que, maintenant que les Vardarelli avaient débarrassé la Capitanale et les Calabres des brigands qui les infestaient, on débarrasserait le royaume des Vardarelli.

Mais c'était chose plus facile à entreprendre qu'à exécuter, et probablement toutes les troupes que le général avait sous ses ordres, réunies ensemble, n'eussent pas pu y parvenir, si les bandils gendarmisés eussent eu le moindre soupçon de ce qui se tramait contre eux. Mais, à défaut de soupçons positifs, ils étaient doués d'un instinct de défiance qui ne leur permettait pas de donner la moindre prise à leurs ennemis, et près d'une année se passa sans que le général trouvât moyen de mettre à exécution son projet exterminateur

Mais le général trouva des alliés dans les anciens amis des ex-brigands. Un homme de Porto-Canone , dont Gaétano Vardarelli avait enlevé la sœur, vint le trouver, et, lui racontant les causes de haine qu'il avait contre les Vardarelli, lui offrii de le débarrasser au moins de Gaétano Vardarelli et de ses deux frères. L'offre était trop selon les désirs du général pour qu'il hésitât un instant à l'accepter. Il offrit à l'homme qui venait lui faire cette proposition une somme.

d'aï ni considérable ; mais celui-ci, tout en acceptant pour

ses compagnons, refusa pour lui-même, disant que c'était du san^ et non de l'or qu'il lui fallait ; que, quant aux compagnons qu'il comptait s'adjoindre dans cette expédition, il s'informerait de ce qu'ils demandaient pour le seconder, et qu'il rendrait compte de leurs exigences au général, qui trailerail directemenl avec eux.

Quelles lurenl ce e ii ;ences? Nul historien ne l'a dit. Ce qui fut donné, ce qui fut reçu, on l'ignore. Ce qu'on sait

d) Ces différons appointemens correspondaient aux soldes au colonels, des capitaines et des lieutenans,

*tt

seulement, ce furent les faits qui s'accomplirent à la suite de cet entretien

I n jour les Vardarelli, se croyant au milieu d'amis sûrs, stationnaient pleins de confiance et d'abandon sur la place d'un petit v,i|ay,e de la rouille, nommé Uriri. Tout à coup, et sans que rien au monde cul pu faire présager une pareille agression, une douzaine de coups tle feu partirent d'une des maisons situées sur la place, et de celte seule décharge, Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six bandits tombèrent morts. Aussitôt les autres, ne sachant pas à quel nombre d'ennemis ils avaient affaire, et soupçonnant qu'ils étaient enveloppés d'uTie vaste trahison, sautèrent sur leurs chevaux, dont ils ne s'éloignaieni jamais, et disparurent en un clin d'œil comme une volée d'oiseaux effarouchés.

Aussitôt que la place fut vide et qu'il n'y eut plus de morts, l'homme qui était allé trouver le général sortit le premier de la maison d'où était parti le feu, s'avança vers Gaëlano Vardarelli, et tandis que sesu compagnons dépouillaient les autres cadavres, s'emp.iraiu de leurs armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains dans le sang de son ennemi, et après s'en être barbouillé le visage :

— Voici la tache lavée, dit-il. Et il se retira sans rien prendre du pillage commun, sans rien accepter de la récompense promise.

Cependant ce n'était point assez : Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six de ses compagnons étaient morts, c'est vrai ; mais quarante autres étaient encore vivans et pouvaient, en reprenant leur ancien métier et en élisant de nouveaux chefs, donner infiniment de (il à retordre à Son Excellence le général commandant. Il résolut donc de continuer à jouer le rôle d'ami, et donna l'ordre que les meurtriers d'Uriri fussent arrêtés. Comme ceux-ci ne s'attendaient à rien de pareil, la chose ne fut pas difficile; on s'empara d'eux à I improviste et sans qu'ils essayassent de tenter la moindre résistance; on les jeta en prison, et l'on cria bien haut qu'on allait leur faire leur procès, et que prompte et sévère vengeance serait tirée du crime qu'ils avaient commis.

II pouvait y avoir du vrai dans tout cela; aussi les fugitifs se. laissèrent-ils prendre au piège. Comme il était notoire qu'a la tête des meurtriers se trouvait le Irère de la jeune tille outragée par Gaëlano Vardarelli, on crut généralement dans la troupe que cet assassinat était le résultat d'une vengeance particulière; de sorte que, lorsque les malheureux qui s'étaient sauvés virent leuis assassins arrêtés et entendirenl répéter de tous côtés que leur procès se poursuivait avec ardeur, ils n'eurent aucune idée que le gouvernement fût pour quelque chose dans cette trahison. D'ailleurs, eussent-ils conçu quelque doute, qu'une lettre qu'ils reçurent de lui les eût fait évanouir: il leur écrivait que le traité du (i juillet restait toujours sacré, et les invitait à se choisir d'au 1res chefs en remplacement de ceux qu'ils avaient eu le malheur de perdre.

Comme <e remplacement était urgent, les Vardarelli procédèrenl immédiatement à la nomination de leurs nouveaux officiers, ci, à psine l'élection achevée, ils prévinrent le géiii i. il que ses instructions étaient suivies. Alors ils reçurent une se> unde lettre qui les convoquait a une r3vue dans la ville deFoggia. Cette lettre leur recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant qu'ils étaient, alin qu'on ne pûl douter que les élections faites ne fussent le résultat positif d'un scrutin unanime et incontestable. ,\ la lecture de celle lettre, une longue discussion s'éleva lire les Vardarelli; la majorité était d'avis qu'on se rendit la revue; mais une faible minorité s'opposait a celle proisiiion : selon elle, c'étail un nouveau guet-apens dressé sur exterminer le reste de la Irôupe. Les \ ardarelli avaient ic droit de nomination entre eux; c'était chose incontestée el qui par conséquent n'avail besoin d'aucune sanction gouvernementale ; un ne pouvail doinMes convoquer que dans quelque sinistre de-sein. C'étail du moins l'avis de huit d'entre eux, ci, malgré les sollicitations-de leurs eamaradfes, ces hu i clairvoyans refusèrent de se rendre a Foggia; le reste de la troupe, qui se composait de trente et un hommes.

et d'une femme qui avait voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour et à l'heure dits.

C'élail un dimanche ; la revue était solennellement annoncée, de sorte que la place publique était encombrée de curieux. Les Vardarelli entrèrent dans la ville avec un ordre parfait, armés jusqu'aux dents, mais sans donner aucun signe d'hostilité. Au contraire, en arrivant sur la place, ils levèrent leurs sabres, et d'une voix unanime firent entendre le cri de Vive le roi ! A ce cri, le général parut sur son balcon pour saluer les arrivans, tandis que l'aide de camp de service descendait pour les recevoir.

Après force complimens sur la beauté de leurs chevaux et le bon état de leurs armes, l'aide de camp invita les Vardarelli à déliter sous le balcon du général, manœuvre qu'ils exécutèrent ?vec une précision qui eut fait honneur à des troupes réglées. Puis, celte évolution exéculée, ils vinrent S3 ranger sur la place, où l'aide de camp les invita a mettre pied à terre et à se reposer un instant, tandis qu il porterait au généra', la liste des trois nouveaux officiers.

L'aide decampvenait.de rentrer dans la maison d'où il était sorti; les Vardarelli, la bride passée au bras, se tenaient pies de leurs chevaux, lorsqu'une grande rumeur commença à circuler dans la foule ; puis à ':ette rumeur succédèrent des cris d'effroi, et toute cette masse de curieux commença d'aller et de venir comme une marée. Par loules les rues aboutissantes à la place, des soldats napolitains s'avançaient en colonnes serrées. De tous côtés les Vardarelli étaient cernés.

Ausilôt, reconnaissant la trahison dont ils étaient victimes, les Vardarelli sautèrent sur leurs chevaux et tirèrent leurs sabres; mais au même instant le général ayant ôté son chapeau, ce qui était le signal convenu, le cri: Ventre à terre ! retentit ; et tous les curieux ayant obéi à celte injonction dont ils comprenaient l'imporlance, les feux des soldats se croisèrent au dessus de leurs têtes, et neuf Vardarelli tombèrent de leurs chevaux, tués ou blessés à mort. Ceux qui étaient restés debout, comprenant alors qu'il n'y avait pas de quartier à attendre, se réunirent, sautèrent à bas de leurs chevaux, et, armés de leurs carabines, s'ouvrirent en combattant un passage jusqu'aux ruines d'un vieux château dans lesquelles ils se retranchèrent. Deux seulement, se confiant à la vitesse de leur monture, fondirent tète baissée sur le groupe de soldats qui leur parut le moins nombreux, ei, faisant feu à bout ponant, profilèrent de la confusion que causait dans les rangs leur décharge, qui avait tué deux hommes, pour passer à travers les baïonnettes et s'échapper à fond de Irain. La femme, aussi heureuse qu'eux, dut la vie à la même manœuvre, opérée sur un autie point, et s'éloigna au grand galop, après avoir déchargé ses deux pistolets,

Tous les efforts se réunirent aussitôt sur les vingt Vardarelli restans, lesquels, comme nous l'avons dit, s'étaient réfugiés dans les ruines d'un vieux château. Les soldats, s'encourageantles uns les autres, s'avancèrent, croyant que ceux qu'ils poursuivaient allaient leur disputer les approches d« leur retraite; mais, au grand étonnement de tout le monde, ils parvinrent jusqu'à la porte sans qu'il y eût un seul coup de fusil lire. Cette impunité les enhardit ; on attaqua la porte à coups de hache el de levier, la porte céda; les soldats se précipitèrent alors dans la cour du château, se répandirent dans les corridors, parcouranl les appai leinens ; mais, à leur grand étonnement, tout était désert: les Vardarelli avaient disparu.

Les assaillons furetèrent une heure dans tous les coins et recoins de la vieille masure; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les Vardarelli avaient trouvé quelque moyen, connus d'eux seuls, de regagner la montagne, lorsqu'un soldat, qui s'éiaii approché du soupirail d'un cellier, et qui se pencbail pour regarder dans l'intérieur, tomba perce d'un coup de feu.

Les Vardarelli élaienl découverts; mais les poursuivre dans leur retraite n'était pas chose facile. Aussi résolut-on, au lie i de cher, lier lesj forcer, d'employer un autre moyen, plus lent, mais plus ilr on comnn uça par rouler une grosse pierre contre le soupirail. Sur «eue pierre on amassa toutes celles que l'on put trouver; on laissa un piquet d'!;umuie»

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

avec leurs armes chargées pour garder cette issue; puis, faisant un détour, on commença par jeter des fagots enflammés contre la porte du cellier, (pie les Vardarelli avaient fermée en dedans, et sur ces fagots enflammes tout le bois et toutes les matières combustibles que l'on put rouver; de sorte que l'escalier ne fut bientôt qu'une immense fournaise, et que, la porte ayant cédé à l'action du feu, l'incendie se répandit comme un torrent dans ce souterrain où les Vardarelli s'étaient réfugiés. Cependant un profond silence régnait encore dans le cellier. Bientôt deux coups de fusil partirent: c'étaient deux frères qui, ne voulant pas tomber vivaus aux mains de leurs ennemis, s'étaient embrassés et avaient à bout portant déchargés leurs fusils l'un sur l'autre. Un instant après, une troisième explosion se fit entendre: c'était un bandit qui se jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne sautait. Enfin, les dix sept bandits restans voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucune chance de salut, et se voyan; près d'èlre asphyxiés, demandèrent à se rendre. Alors on déblaya le soupirail, on les en lira les uns après les autres, et à mesure qu'ils en sortaient on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que l'on amena ensuite les transporta tous dans les prisons de la ville.

Qunni aux huit qui n'avaient pas voulu venir à Foggia et aux deux qui s'étaient échappés, ils furent chassés comme des bètes fauves, traqués de caverne en caverne. Les uns furent tués ou débusqués comme des chevreuils, les autres furent livrés par leurs hôtes, les autres enfin se rendirent eux-mêmes; si bien qu'au bout d'un an tous les Vardarelli étaient morts ou prisonniers.

Il n'y eut que la femme qui s'était sauvée un pistolet de chaque main qui disparut, sans qu'on la revit jamais ni morte ni vivante.

Lorsque le roi apprit cet événement, il entra dans une grande colère ; c'était la seconde fois qu'on vf lait sans l'en prévenir un traité, non pas signé par lui, mais fait en son nom. Or, i: savait que l'inexorable histoire enregistre presque toujours les faits sans se donner la peine d'en rechercher les causes, et que, tout au contraire de ce qui se passe dans notre monde, où ce sont les ministres qui sont responsables des fautes du roi, c'est le roi qui, dans l'autre, est responsable des fautes de ses ministres.

Mais (in lui répéta tant, et de tant de côtés, que c'était une action louable que d'avoir exterminé cette méchante race des Vardarelli, qu'il finit par pardonner à ceux qui avaient ainsi abusé de son nom.

Il est vrai que quelque temps après arriva la révolution de 1820, qui amena avec elle bien d'autres piéorcupations que de savni'' m on avail plus ou moins exactement tenu un traité fait avec des bandits. Pour la troisième fois il rentra au bout de deux ans d'absence, au milieu des eris de joie de son peuple, qui le chassait sans cesse et qui ne pouvait vivre sans lui.

Malheureusement pour les Napolitains cette troisième restauration fui de courte durée. Le soir du 3 janvier I82.">, le roi se coucna après avoir fait su partie de jeu cl avoir dit ses i mlumé ts Le lendemain, comme a dix heures du matin il n'avait pus encore sonné, on entra dans sa chambre, et on le trouva mort.

A l'ouverture de son testament, dans lequel il recommandait n son fils François de continuer les aumône-, qu'il avail l'habitude de faire, on trouva que ces aumônes montaient par au a 24,000 ducats.

il avuit vécu Boixante-seizeans, il eu avail régné soixantecinq -, il avait vu pa énération ■ d homm i ■ trois révolutions et trois restaurations il mourait le roi le plus populaire que Naples ait

jamais eu.

a.u i i le peuple chercha-t-il a la moi I imprévue de son roi bien aimé nu iturelle. Or, pour des hommes d'i-

; ion comme soni les Napolitains, rien n'est difficile à trouver. \ o la e,- qu | on déi ouvrit :

!' i i Ferdinand, com a pu le voir, n'était pus

exempt de cet i. Depuis quinzeans il était per-

sécuté par le i li moine < Ijorl, qui |e tourmentait pouroblcnir

une audience de lui et lui présenter je ne sais quel livre dont il était l'auteur. Ferdinand avait toujours refusé, et, maigre les instances du postulant, avaiteonstamment tenu bon. Enlin le 2 janvier 1825, vaincu par les prières de tous ceux qui l'eniouraient, il accorda pour le lendemain cette audience si longtemps reculée. Le matin, le roi eut quelque velléité de partir pour Caserte et de rejeter sur une chasse, excuse qui lui paraissait toujours valable, l'impolitesse qu'il avait si grande envie de faire au bon chanoine; maison l'en dissuada : il resta donc à Naples, reçut dom Ojori, lequel demeura deux heures avec lui et le quitta en lui laissant son livre.

Le lendemain, comme nous l'avons dit, le roi Ferdinand était mort.

Les médecins déclarèrent d'une voix unanime que c'élait d'une attaque d'apoplexie foudroyante; mais le peuple n'en crut pas un mot. Ce qui fut la véritable cause de sa mort, selon le peuple, ce fut cette audience qu'il donna si à contrecieur au chanoine Ojori.

Le chanoine Ojori était, avec le prince de"**, le plus terrible jettalore de Naples. Nous dirons dans un prochain chapitre ce que c'est que la jettatura.

LA JETTATUnA.

Naples, comme toules les chosps humaines, subit l'influence d'une double force qui régit sa destinée : elle a son mauvais principe qui la poursuit, et son bon génie qui la garde; elle a son Arimane qui la menace, et son Oromaze qui la défend ; elle a son démon qui veut la perdre, elle a son patron qui espère la sauver.

Son ennemi, c'est la jettatura; son protecteur, c'est saint Janvier.

Si saint Janvier n'était pas au ciel, il y aurait longtemps que la jettatura aurait anéanti Naples; si la jettatura n'existait pas sur la terre, il y a longtemps que saint Janvier aurait fait de Naples la reine du monde.

Car la jettatura n'est pas une invention d'hier; ce n'est pas une croyance du moyen-âge, ce n'est pas une superstition du bas-empire : c'est un fléau légué par l'ancien monde au monde moderne; c'est une peste que les chrétiens ont héritée des gentils; c'est une chaîne qui passe a travers les âges, et ù laquelle chaque siècle ajoute un anneau.

Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura : les Grecs l'appelaient alexiana, les Homains fascinum.

La jettatura est née dans l'Olympe; c'est un fléau d'assez benne maison, comme on voit. Maintenant a quelle occasion elle prit naissance, la voici :

Venus, sortie de la mer depuis la veille, venait de prendre place parmi les dieux ; son premier soin avaitété de se choisir un adorateur dans cette auguste assemblée : Baechus avait obtenu la préférence, Baechus éiait heureux.

Toute déesse qu'elle était, Vénus se trouvait soumise aux lois de la nature comme une simple femme; en sa qualité d'Immortelle, elle était destinée a les accomplir plus longtemps et plus souvent, voilà fout. Vénus s'aperçut un jour qu'elle allait être mère. Comme l'enfant qu'elle portait dans son sein était le premier de celte longue suite de rejetons dont la déesse de la beauté devait peupler les forêts d'Ama-

tl le et les bosquetsde Cythère, lu découverte de son nouvel état fui accompagnée chez elle d'un sentiment de pudeur qui la détermina à le cacher aux regards de tous tes dieux. Vénus annonça donc que sa sanié' chancelante la forçait d'habiter pendant quelque temps lu campagne, cl elle se relira dans les apparleincns les plus reculés de son palais, à Paphos.

Tous les dieux avaient été dupes de cette fausse indisposition ; il n'y avait pas jusqu'à Esculape lui-même qui n'eût déclaré que Vénus n'avait rien autre chose qu'une maladie de nerfs qui se calmerait avec des bains et du petit lait; Junon seule avait tout deviné.

Junon était experte en pareille matière. Sa stérilité la rendait lalouse : il ne s'arrondissait pas une taille dans tout l'Olympe que la première ligne de ce changement ne iui sautât aux yeux. Elle avait suivi les progrès de celle de Vénus, et, d'avance, elle voua au malheur l'enfant qui naîtrait d'elle.

En conséquence, elle résolut de ne pas la perdre un inslant de vue, afin de jeter un sort sur le malliemeux fruit des entrailles de sa be le-fille. Aussi, dès que Vénus sentit les premières douleurs, Junon se présenla-t-elle aussitôt à son clievei, déguisée en sage-femme.

Vénus était fort douillette, comme toute femme à la mode doit être : elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail ; puis enfin elle mit au jour le petit Priape.

Junon le reçut dans ses mains, et tandis que Vénus, à moitié évanouie, fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s'apprêta à lancer sur l'enfant la malédiction fatale qui devait influer sur le reste de sa vie.

Mais à l'instant où Junon fixait ses yeux pleins de colère sur le nouveau-né, elle s'arrêta stupéfaite. Jamais elle n'avait vu, même chez les plus grands dieux, rien de pareil à ce qu'elle voyait à celte heure.

Si court que fût ce moment d'hésitaiion, il sauva Priape. Bacchus, qui, du fond de l'Inde, où il était occupé à apprendre aux Birmans la meilleure manière de coller le vin, avait entendu les cris de Vénus, était accouru en toute hâte: il se précipita dans la chambre de l'accouchée, courut à l'enfant, et, dans son ardeur toute paternelle, l'arracha des bras de Junon

Junon se crut découverte; elle sortit furieuse, sauta dans son char, ei remonta au ciel. Bacchus ignorait cependant que ce fût elle; mais il la devina, au cri de ses paons d'abord, puis au rayon de lumière qu'elle laissait à sa suite. Il connaissait de longue main le caractère de sa belle-mère : luimême rvait été obligé de rester six mois caché dans la cuisse de Jupiter pour échapper a sa alousie; il comprit que les choses s" passeraient mal pour le pauvre enfant si jamais elle mettait la main sur lui : il remporta tout courant, et s'en alia le cacher dans l'île de Lampsaque.

Mais le bruit de ce qui s'élait passé se répandit, ainsi que la circonstance à laquelle le jeune Priape ;.\aii du la vie: il n'en fallut pas davanage pour faire croire aux anciens qu'ils avaient trouvé un remède contre la jettalura; de là certains bijoux déterrés à Herculanum et à Pompéïa, qui fai-aient partie de la loilette des femmes.

Chez les modernes, où ces bijoux ne sont pas de mise, les cornes les ont remplacés. Vous n'entrez pas dans une maison de Naples quelque peu aristocratique sans que le premier objet qui trappe vos yeux dans l'antichambre ne soit une paire de cornes ; plus ces cornes sont longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en général de Sicile; c'est lu qu'on trouve les plus belles. J'en ai vu qui avaient jusqu'à trois pieds de long, et qui coûtaient cinq cents francs la paire.

Oulre ces cornes à domicile, qu'on ne peut, vu leur volume, transporter facilement avec soi, on a d'autres petits cornillons que l'on porte au cou, au doigt, a la chaîne de la montre : cela se trouve à tous les coins de rue, chez tous les marchands de bric-à-brac. Ce symbole préservatif est ordinairement en corail ou en jais.

Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont porté les cornes à ce degré d'honneur chez les Napolitains; mais quelque recherche que j'aie faite à ce sujet, j'avoue que je n'ai absolument rien pu découvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre théorie ou échafauder le plus petit système.

Cela esl parce que cela esl ; ne me demandez donc point

autre chus-, car je serais for è de pronom er ce mol qui coûte tant a la bouche humaine ; le ne s.iis pas.

Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, caria jettatura n'est rien autre chose que la substantivation

du verbe jettare, — par le toucher, par la parole, par le regard :

Cuius ab attractu variarum montra ferarum In juveues veniunt; nulli sua mansit imago,

dit Ovide;

Quae née pernumerare curiosi Possint, née mala fascinare lingua,

dit Catulle;

Nescio quis teneros oculis mihi fascinât agnos,

dit Virgile.

Maintenant voulez-vous voir passer cette croyance du monde païen dans le monde chrétien!1 écoutez saint Paul s'adressant aux Galaies :

Quis vos fascinavit non obedire veritati?

Saint Paul croyait donc à la jeltatura?

Maintenant passons au moyen-âge, et ouvrons Erchempert, moine du mont Cassin, qui florissait vers l'an 842 :

« J'ai connu, dit le vénérable cénobite, messire Landol, évêquede Capoue, homme d'une singulière prudence, lequel avait l'habitude de dire : Toutes les fois que je rencontre un moine, il m'arrive quelque chose de malheureux dans la tournée. Quoties nvmachum risucerno, semper mihi fa'ura Jies auspicia iristia submini-trat. »

Or, celte croyance est encore en pleine vigueur aujourd'hui à Naples. Lorsque nous partîmes pour laSicile, je crois avoir raconté qu'au momenl de nous embaquer nous rencontrâmes un abbé, et qu'à sa vue le capitaine nous avait proposé de remettre le dé^arl au lendemain. Nous n'en fîmes compte, et nous fûmes assaillis par une tempête qui nous tint vingtquatre heures enire la vie et la mort.

Des trois jeltatures connues de l'antiquité, deux se sont perdues en roule, et une seule est resiée : la jeliaiura du regard. Il est vrai que c'est la plus terrible: « Nihil ccu/o nequins creatum, » dit l'Ecclésiasie, chap. 2t.

Cependant, comme Dieu a voulu que le serpent à sonnettes se dénonçai lui-même par le bruit que font ses anneaux, il a imprimé au front du jettaiore certains signes auxquels, avec un peu d'habiiude, on peut le reconnaître. Le jetia ordinairement maigre et pâle, il a le nez en bec de i de in-os yeux qui ont quelque chose de ceux du crapaud et qu'il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d'une paire de luneltes: le crapaud, comme on le sait, a reçu du ciel le don fatal de la jettature : il tue le rossignol en le regardant.

Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Napl somme faii ainsi que j'ai dit, prenez garde à vous, il y a ces à parier contre un que c'esl un jettatore. Si c'est un jettatOH et qu'il vous ail aperçu le premier, le mal esl fait il n \ a pat de remède, courbez la tête el attendez. Si, au contraire, voui l'avez prévenu du regard, hâtez-vous de lui présenter du milieu étendu et les deux autres fermes : le maléfice i era conjuré : — El digitum porrigito médium, dit Martial.

Il va sans dire que, si vous portez sur vous quelque corne de jais ou de corail, vous n'avez point besoin de prendre toutes ces précautions. Le talisman esl infaillible, du moins à ce que disent les marchands de coin s.

La jettatura est une maladie incurable; on nail jettatore, on meurt jettatore. on peut à la rigueur le devenir; mais une fois qu'on l'est, on ne peut plus cesser de l'être.

En général, les jeltatori ignorent leur fatale influence : comme c'esi un fort mauvais compliment à faireà un hou, me que de lui dire qu'il esl jattal ire, et qu'il y en a d'ailleurs qui prendraient forl m il la i h >se in se contente de les éviter en mi i peut, et, si l'on ne peut pas. de conjuier leur

Influence en lenanl sa main dans la position sus-indiquée. Toutes les lois que vous voyez à Naples deux hommes eau-

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

san! dans la rue, et que l'un des deux garde sa main pliée contre son dos, regardez bipn celui avec lequel il cause: c'est un jetlatoie, ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel.

Lorsqu'un étranger arrive à Naples, il commence par rire de la jeiiaiura, puis peu à peu il s'en préoccupe; enfin, au bout de irois mois de séjour, vous le voyez couvert de cornes des pieds à la lête, et la main droite éternellement crispée.

Bien ne garantit de la jettatura que les moyens que j'ai indiqués. Il n'y a pas de rang, il n'y a pas de fortune, il n'y a pas de position sociale qui vous mette au-dessus de ses coups. Tous les hommes sont égaux devant elle.

D'un au'.re côté, il n'y a pas d'âge, il n'y a pas de sexe, il n'y a pas d'éiat pour le jellalore : il peut être également enfant ou vieillard, homme ou femme, avocat ou médecin , juge, prêtre, industriel ou gentilhomme, lazzarone ou grand seigneur; le tout est seulement desavoir si l'un ou l'autre de ces âges, l'un ou l'autre de ces sexes, l'une ou l'autre de ces conditions, ajoute ou ôte de la gravité au malélice.

Il y a là-dessus, à Naples, un travail extrêmement développé del gentile signor Niceolo Valetla ; il y discute dans un volume toutes les questions qui divisent sur ce point les savans anciens et modernes depuis vingt-cinq siècles.

Il y est examiné :

4° Si l'homme jette le sort plus terrible que ne le fait la femme :

2" Si celui qui porte perruque est plus à craindre que celui qui n'en porte pas;

5° Si celui qui porte des lunettes n'est pas plus à craindre que celui qui porte perruque ;

4° Si celui qui prend du tabac n'est pas plus à craindre encore que celui qui porie des lunettes ; et si les lunettes, la perruque et la tabatière en se combinant, triplent les forces de la jettatura ;

5" Si la femme jeltatrice est plus à craindre quand elle est enceinte;

6° S'il y a plus à craindre encore d'elle quand il y a certitude qu'elle ne l'est pas ;

7° Si les moines sont p'us généralement jettatori que les autres hommes, et parmi les moines quel est l'ordre le plus à craindre sur ce point ;

8° A quelle distance se peut jeter le sort ;

9" S'il se peut jeter de côté, de face ou par derrière;

iQ° S'il y a réellement des gestes, des sons de voix et des regards particuliers auxquels on puisse reconnaître les jettatori ;

11° S".l est des prières qui puissent garantir de la jettura, et, dans ce cas, s'il est des prières spéciales pour garantir de la jettatura qui vient des moines;

12° Enfla, si le pouvoir des talismans modernes est égal au pouvoir du talisman ancien, et laquelle est plus efficace de la corne unique ou de la corne double.

Toutes ces recherches sont consignées dans un volume qui est du plus haut intérêt el que je voudrais bien faire connaître a mes lecteurs. Malheureusement mon libraire refuse de l'imprimer dans mes notesjustilicalives, sou^ prétexte que c'est un in-folio de 600 pages. Wais j'invite toul voyageur à m- le procurer, en arrivant a Naples, moyennant la modique somme de six carlins.

Maintenant que nous avons examiné la jettatura dans ses effet» ci se» lause», racolions L'histoire d'un jeitatore.

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