‹ Une année `a FlorenceChapitre 86 sur 148 · SAINT JANVIER ET SA COUR · texte numérisé non relu

SAINT JANVIER ET SA COUR

Nous ne suivrons pas les reliques de saint Jantfer dans les différentes pérégrinations qu'elles oni accomplies, et qui les conduisirent de Pouzzolesà Naples,deNaplesà Bétiévent, ei les ramenèrent enfin île Bénévent à Naples : celle narration nous entraînerait à l'histoire du moyen âge tout entière, et on a tant abusé de celte iniéressanie époque qu'elle commence singulièrement à passer de mode.

C'est depuis le commencement du seizième siècle seulement que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que deux fois l'an pour aller faire son miracle à la caibédi aie de Sainle-Claire. Deux ou trois fois par hasard on dé'ange bien encore le saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire pour le laire sortir de ses liabi unies sédentaires; et chacune de ces soriies devient an événement dont le souvenir se perpétue et grandit, par tradilion orale, dans la mémoire du peuple napolitain.

C'est à l'archevêché et dans la chapelle du Trésor que, tout 'e reste de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par 1rs nobles et les bourgeois napolitains : c'est le résultat d'un vœu qu'ils tirent simultanément en 1 .*>27 , épouvantés qu'ils étaient par la peste qui désola celle année la très fidèle ville de Naples. La peste cessa, grâce à l'intercession du saint, et la chapelle fut bâtie comme un signe de la reconnaissance publique.

A l'opposé des volans ordinaires qui, lorsque le danger esi passé, ciblienl le plus souvent le saint auquel ils se sonl voués, les Napolitains mirent une 'elle conscience à remplir vis-à-vis de leur patron l'engagement pris, que doua Catherin - de Sandoval. femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, fr-ur ayant offert de contribuer de son côté pour une somme de trente mille ducats à la confection de la cha pelle, ils refusèrent cette somme, déclarant "qu'ils ne voulaient par'ager avec aucun étranger, < et étranger fut il leur vh e-roi ou leur vice reine, l'honneur de loger dignement leur saini protecteur.

Or, connue ni l'argent ni le zèle ne manqua, la chapelle, fut bientôl bâtie; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en le. mie volonté, nobles el bourgeois avaient passé nue obligation, la |uelle existe encore, devant maître Vicenzio di Bossis, notaire public; celle obligation porte la date du 15 janvier 1527 : ceux qui y onl signé s'engagent a fournir pour le - frais du bâtiment la somme de 13,000 ducats; mais

il parait qu i partir de i elle 1 1 oque il lali.ni déjà e mem cr

•i e délier des devis des architectes : la porte seule coûta

I35,0i'0 francs, c*es'-à-dire une somme triple de celle qui

lo h e po ii i [rai : uéraux de la chapi Ile.

La oiiap lie terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'omer de fresques represenianl les principale» actions de la

vie du saint, les premiers peintres du monde Malheureusement celle décision ne fut pas approuvée par les peintres napolitains, qui décidant à leur tour que la chapelle ne serait ornée que par des artistes indigènes, et qui lurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel fait à son pinceau s'en repentirait cruellement.

Soit qu'ils ignorassent ce serinent, soit qu'ils ne crussent pas à son exécution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d'Arpino accoururent; mais le chevalier d'Arpin > fut obligé de fuir avant même d'avoir mis le pinceau à la main; le Guide, après deux tentatives d'assassinat, auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples à son tour : le Dominiquin seul, fait aux persécutions par les persécutons qu'il avait déji éprouvées, las d'une vie que ses rivaux lui avaient rendue si triste el si douloureuse, n'écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. 11 lit successivement la Femme guérissant une foule de malades avec l'huile de la lampe qui brûle devant saint Janvier, la Résurrection d'un jeune homme, el la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud : on le rapporta chez lui, il élait empoisonné.

Alors les peintres napolitains se crurent délivrés de loute concurrence; mais il n'en élait point ainsi : un malin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le Guide son maître; huit jours après, les deux élevés, attirés sur une galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendit reparler deux; alors Gessi abandonné perdit courage et se retira à son tour; et l'Espagnole!, Corenzio, Lafranco el Sianzoni se trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir, a la possession duquel ils étaient arrivés par des crimes.

Ce fut alors que l'Espagnolel peignit son Saint sortant delà fournaise, composition lilanesque ; Sianzoni, la Possédée délivrée par le saint; et enfin Lafranco, la conpo e, à laquelle il refusa de mettre la main tant que les fresque» commencées par le Dominiquin aux angles des vcûtes ne se raient pas entièrement effacées.

Ce fui à celte chapelle, où l'art avait eu ses martyrs, que les reliques du saint furent confiées.

Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le maitre-autel ; celle niche est séparée par un compartimeni de marbre, alin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui pourrait faire ariver le miracle avant l'époque fixée, puisque c'est par le coniaet de la têle et des fioles que le sang figé se liquéfie. Enfin elle esl close par deux portes d'argent massif sculptées aux armes du roi d'Espagne Charles IL

Ces portes sont fermées elles-mêmes par deux clefs dont l'une est gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort parmi les nobles, et qu'on appelle les députés du Trésor. On voit que s&inl Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, cl qui ne sortaient de leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses incoiivciiien-, elle a bien aussi ses avantages : saint Janvier y gagne à n'être pas dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un médecin de village : aussi ceux qui le gardeni connaissent bien la supériorité de leur position sur leurs confrères 1rs gardiens des autres saints.

Un jour (pie le Vésuve faisait des si; unes, et que la lave, après avoir dévoré Torre «tel Greco, s'acheminait tout doucement vers Naples, il y eut émeute : les lazzaroni, qui cependant avaient le moins à perdre dans tout cela , se portèrent à l'archevêché, et commencèrent a crier pour qu'on sortit le buste de saint Janvier et qu'on le portât, à rencontre île l'inondation de flammes. Mais ce n'était pas chose facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient : saint Janvier

élail sous double ciel, el une de ces deux clés élait entre les mains de l'archevêque, pour le iiioincnl en course dans la Basilicate, tandis que l'autre élait enlre les mains des députes, qui, occupés à déménager ce qu'ils avaienl de plus précieux, couraient l'un d'un côté, l'autre do l'autre.

Heureusement 'e chanoine de garde était un gaillard qui avait le gentiment de la position aristocratique que son saint

es

Janvier occupait au ciel et sur la terre : il monta sur le balcon de l'archevêché qui dominait toute la place encombrée rie monde ; il lit signe de la main qu'il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l'audace de ceux à qui il avait affaire :

— Vous me paraissez encore de plaisans drôles, dit-il, de venir ici crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crépin ou saint Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se dérange pas ainsi p^ur le premier venu.

— Tiens, dit une voix dans la foule, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier venu; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu'on me le refuse?

— Voilà justement où je vous attendais , reprit le chanoine : de qui est fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre fille comme vous et moi pourrions être; tandis que saint Janvier, c'est bien autre chose. Saint Janvier est fils d'un sénateur et d'une patricienne ; c'est donc, vous ie voyez, un bien autre personnage que Jésus- Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez; mais <iuant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis. vous aurez beau vous réunir dix fois plus nombreux que vous n'êtes, et crier quatre fois davantage, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger.

— C'est juste, dit la fouie : allons chercher le bon Dieu. Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate

que saint Janvier, sonit de l'église de Sainte-Claire, et s'en vint suivi de son cortège populaire au lieu qui réclamait sa miséricordieuse présence.

En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint aristocrate : il a un cortège de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près comme les cliens romains reconnaissaient celle de leurs maîtres : ces saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent quand il rentre : ce sont les patrons secondaires de la ville de Naples.

Voici comment se recrute celte armée de saints courtisans.

Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier même qui lient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier bien entendu, n'a qu'à faire fondre une statue d'argent massif du prix de 6 à 8,000 ducats, et l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle : à partir de ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation en règle. Comme les saints, qui au ciel glorifient éternellement Dieu autour duquel ils forment un chœur, eux glorifient éternellement saint Janvier En échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier ; ceux même qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant entre les mains d'un notaire du saint le double de la valeur delà statue à laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins long Le saint rentré, son itlentité constatée, le propriétaire, muni de son reçu , va retirer la somme. De celte façon, on est sûr que les saints ne s'égareront pas, et que, s'ils s'égarent, ils ne seront pas du moins perdus, puisque avec l'argent déposé on en pourra faire fondre deux au lieu d'un.

Cette mesure, qui paraît arbitraire au premier abord, n'a été prise, il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier eût été dupe de sa trop grande confiance: la slatue de san Gaëtano, sortie sans dépôt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne rentra jamais. On eut beau e gayer de charger le saint lui-même, et prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement attentionné à saint Janvier, il avait profilé de la première occasion qui s'était présentée pimr faire une fugue; les témoignages les plus respectables vinrent en foule contredire celle calomnieuse assertion, et, recherches faites, il tul reconu que c'était un cocher de Sacre qui a\ait détourné la précieuse statue. On se mit h la pour- Butte du voleur; maiscomme il avait eu deux jours devant lui,

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il avait, selon toute probabilité, passé la frontière; et, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui jusque-là, à Naples, comme en France, avaient disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui, à partir de ce moment, n'osèrent plus se faire peindre revenant au domicile de la pratique une bourse à la main. Il y a plus, si vous avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV : jurez tout bonnement par san Gaëtano, et vous verrez votre ennemi attéré tomber à vos pieds pour vous demander excuse, s'il ne se relève pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau.

Comme, on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes pour recevoir les statues des saints qui désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1599 ou de 1420; la seule règle exigée , la seule condition sine quâ non , c'est que la statue soit d'argent pur et qu'elle pèse le poids.

Cependant la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la refuserait pas pour cela ; les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun moyen de mainlenir ou d'augmenter leur popularité, ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans.

Ces détails étaient nécessaires pour nous amener au miracle de saint Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le monde.

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