LE MIRACLE
Nous nous trouvions heureusement à Naples lors du retour decetie époque solennelle.
Huit jours auparavant, on commença à sentir la ville s'agiter, comme c'est l'habitude à l'approche de quelque grand événement : les lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort; les cochers devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les recevoir; enfin, les hôtels s'emplissaient d étrangers, qu'amenaient de Rome, les diligences, ou qu'apportaient de Civita-Vecchia et de Palerme les bateaux à vapeur.
Il y avait aussi recrudescence de carillons; tout à coup une ' loche se mettait à sonner hors de son heure : on courait à l'église d'où parlait ce bruit pour s'il. former des motifs de ce concert inattendu-, le lazzarone, qui s'ébattail en pendillant au bout de sa corde, vous répondaii tout bonnement que la cloche sonnait parce qu'elle était joyeuse.
Le Vésuve, de son côté, lançait une fumée plus noire le jour et plus rouge la nuit ; le soir, à la base de celte colonne de vapeur qui montait «n tournoyant, et qui s'épanouissait dans le ciel comme la cime d'un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flan. nie pareilles aux dards d'un ser peut. Tout le monde parlait d'une éruption prochaine; et, à force de l'entendre annoncer comme inévitable, nous avions fini par compter dessus, et la classer a son endroit dans le programme de la fête.
La surveille, toutes les populations voisines commencèrent à déborder dans la ville : c'étaient les pécheurs de Sorrente, de Résina, de Caslellatuare el de Capii, dans leurs plus beaux costumes ; c'étaient les femmes d'Ischia, de Net-
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
tuno. tic Procida et d'Averse, dans leurs plus riches alours. Au milieu de toule celte foule diaprée, joyeuse, dorée , bruyante, passait de temps en temps une vieille, femme, aux cheveux gris épars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans s'inquiéter des coups qu'elle donnait ; entourée au resie par tout son chemin de respect et de vénération : c'était une des nourrices ou des parentes de saint Janvier : toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie a Mergellina, sont parentes de sainl Janvier et descendent de celle que l'aveugle guéri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant dans une fiole le sang du saint.
Toute la nuit les cloches sonnèrent a folles volées : on eut dit qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient, isolées le; unes des autres et dans une indépendance toute individuelle.
La veille du miracle, nous fûmes réveillés à dix heures du matin par une rumeur effroyable. Nous mîmes le nez à la fenêtre, les rues semblaient des canaux roulant à pleins bords la population de Naples et des environs; toute cette foule se rendait h l'archevêché pour prendre sa place à la procession. Celte procession va de la chapelle du Trésor, domicile habituel de saint Janvier, à la cathédrale. Sainte- Claire, métropole des rois de Naples, et dans laquelle le saint doit accomplir son miracle.
Nous suivîmes la foule, et nous allâmes gagner la maison de Duprez. qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous avait offert place à ses fenêtres. Nous minus plus d'une heure a faire cinq cents pas. Par bonheur, la procession, qui part de l'archevêché avant le jour, n'arriva à la cathédrale qu'à la nuit fermée : il lui faut d'ordinaire quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d'un kilomètre à peu près.
Elle, se compose, comme nous l'avons dit, non seulement de la ville toule entière, mais encore des populations environnantes, divisées par castes et confréries. La noblesse doit marcher la première, puis viennent les corporations. Malheureusement, grâce au caractère parfaitement indépendant de la nation napolitaine, personne ne garde ses rangs; j'étais depuis une heure a la fenêtre, demandant quand viendrait la procession à tous mes voisins, qui, étrangers comme moi, se faisaient les uns aux autres la même question, lorsqu'un Napolitain survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanchée, ces ouvriers poudrés à blanc, habillés de noir, de vert, de rouge, de jaune el de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille couleurs, leurs bas chinés, escarpins à boucles, marchant par groupes de quinze nu vingt, s'arrêtant pour causer avec leurs connaissances, faisant halte pour boire à la porte des cabarets, criant pour qu'on leur apportât des tranches de cocomero et des verres de sambuco, étaient la procession elle-même.
Ce fut un trait de lumière : je regardai plus attentivement, et je vis en effet une double ligue de soldats placée sur tonte la longueur de la rue, portant au bras le fusil orné d'un bouquet, et destinée comme une digue à resserrer le torrent dans -un lit; mission dont, malgré toute sa benne volonté el la rigueur de la consigne, elle ne pouvait parvenir à s'acquitter.
La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s'en allait vagabonde et indépendante, comme la Durance, batlant de ses flots les maisons, et de préférence la porte des cabarets ; s'arrêtant tout à coup sans qu'il y eût une cause visible, à cette station; se remettant en marche sans qu'on pùi deviner le motif qui lui rendait le mouvement; pareille, enfin, a ces fleuves aux cours contraires, dont il est, grâce ii leur double remou, presque impossible de distinguer la véritable direction.
Au mflieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le i li be uniforme d'un officier napolitain, marchant nom halaminent, un cierge renversé a la main, ci escorte de quatre ou cinq lazzaroni, se heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornel de papier gris la cire tom-
l':11'1 l! Il fgi ; lândis que poffleier, là tête haute, sans
»'OC< 'pet de ce qui se passait a ses pieds, faisait largesse
de sa cire, lorgnait les dames amassées aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets en échange de ses clins d'œil.
Puis venaient, précédés de la croix et de la bannière, mêlés au peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs: capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et déchaussés; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tête enluminée posée carrémeni sur de larges épaules : ceux-là s'en allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-être un peu plus charnellement que ne le permettait la règle de leur ordre, les jeunes filles groupées sur les bornes ou appuyées sur l'épaule des soldats pour les voir passer; les autres, maigris par le jeûne, pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leur front jaune, leurs joues livides el leurs yeux caves; marchant sans voir où le flot humain les emportait ; fantômes vivans, qui s'étaient fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduirait droit.au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont ils étaient environnés.
C'étaii l'endroit el l'envers de la vie monastique.
De temps en temps, lorsque les stations étaient trop longues, ou lorsque le désordre était trop grand, le ceremoniere lâchait sur les traînards ses estaliers armés d'une longue baguette d'ébène, comme fait le berger en envoyant ses chiens après les ninutons réealritrans; alors, cédant à cette mesure de répression, les buveurs, les causeurs el les priseurs liiiissaiei t par reprendre tant bien que mal un rang quelconque, el la procession faisait quelques pas en avant.
Cependant, comme on le comprend bien, celle procession qui n'avait pas encore de queue avait une tête; vers les onze heures du matin cette tête arrivait à la cathédrale, entrait par la porte du milieu, cl commençait à déposer ses bouquets et ses cierges devant l'autel où était exi osé le buste de saint Janvier; puis, rcssorlani par les portes latérales, chacun s'en allait à sa besogne : les moines à leurs dîners, les officiers à leurs amours, les corporations à leur sieste, les lazzaroni à de nouveaux cierges.
Et ainsi de suite, au fur et à mesure que les masses se succédaient.
Les masses se succédèrent ain-i jusqu'à six heures du soir; à six heures du soir, la procession commença à prendre une forme un peu plus régulière.
D'abord nous vîmes parailre, précédée par des bouffées d'harmonie qui, -entré foules les rumeurs populaires, étaient dé|à venues jusqu'à nous, la musique des gardes royales, exécutant les airs les plus à la mode de Rossini, de Mercadante et de Donizeiii ; ensuite les séminaristes en surplis, et marchant deux à deux dans le plus grand ordre; puis enfin les soixante quinze statues d'argent des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.
A l'approche de ces slalues, un autre spectacle nous attendait; on nous l'avait réservé pour le dernier, sans doute parce qu'il était le plus t uiicax.
Comme nous l'avons dit, les saints qui composent le cortège de. saint Janvier ne sont pas choisis dans l'aristocratie du calendrier, mais, au contraire, parmi les parvenus de la finance : il en résulte qu'il y a sur les élus de la Chaussécd'Aniin napolitaine bien des choses à dire et nié i e des cancans de faits; et OODime IC peuple, ainsi que nous l'avons dit, met sainl Janvier au-dessus de toute chose, et ne voit rien, ni avant, ni après lui, ces saints, subordonnés à leur bienheureux patron, sont, à mesure qu'ils paraissent, exposés aux quolibets les plus piquans et les plus réitérés; ce qui ne serait pas encore trop grand'chose pour les saints; mais oe qui devient grave pour eux, c'est qu'il n'y a pas une peccadille de la Vie publique ou prive e de ce , malheureux élus qui
échappe à la censure des spectateurs. On reproche à saint Paul sou idolâtrie, à sainl l'ierre ses iraliisons, à saint Au-
gusiin ses fredaines, à sainte Thérèse son extase, à saint François Boriiïa ses principes, à saint Anioine son usurpation, à saint Gaétan son insouciaoce; et cela, en des termes, avec des cris, avec des vociférations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au bon caractère des Saints, et qui prouvent qu'à la tète des vertus qui leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l'humilité.
Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six fachini et précédée par six prêtres, et chacune d'elles soulevait tout le long de sa route ie hourra toujours prolongé et toujours croissant que nous avons dit.
Puis, ainsi apostrophées, les statues arrivent enfin à l'église Painte-Claire, font humblement la révérence à saint Janvier, qui est«exposé sur le côté droit de l'autel, et se retirent.
Après les saints vient l'archevêque, porté dans une riche litière et tenant en main les fioles du sang miraculeux.
L'archevêque dépose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fii i pour ce jour-là.
Chacun s'en retourne à ses amours, a ses plaisirs ou à ses affaires; les cloches seules n'ont point de repos et continuent de sonner avec une allégresse qui ressemble au désespoir.
Ce branle universel et continuel dura toute la nuit.
À sept heures du matin nous nous levâmes ; Naples se précipitait vers l'église Sainte-Claire : il ne s'agissait, celle fuis, ni de demander les chevaux ni d'appeler sa voiture; la circulation de tout véhicule était interdite. Nous descendîmes nos deux étages, nous nous arrêtâmes un instant sur la porte, puis nnus nous abandonnâmes à la foule et nous laissâmes emporter par le tourbillon.
Le torrent nous mena droit à l'église de Sainte-Claire. Le vaste édilice était encombré; mais, grâce à l'ambassade françai-e. nous avions eu des billets réservés. A la vue de nos posti distinti, les sentinelles nous firent faire place et nous gagnâmes nos tribunes.
Voici le spectacle que présentait l'église :
Sur le maître-autel étaient : d'un côté, le buste de saint Janvier; de ! autre, la fiole contenant le sang.
Un chanoine était de garde devant l'autel.
A droite et à gauche de l'autel, étaient deux tribunes;
La tribune de gauche, chargée de musiciens attendant. Inirs instrumens à la main, que le miracle se fit pour le célébrer.
La tribune de droite, encombrée de. vieilles femmes s'intitulant parentes de saint Janvier, et se chargeant d'activer le miracle si par hasard le miracle se faisait attendre.
Au bas des marches de l'autel s'étendait une grande balustrade où venaient tour à tour s'agenouiller les fidèles; le chanoine alors prenait la fiole, ta leur faisait baiser, leur montrait le sang parfaitement coagulé; puis les fidèles, satisfaits, se reliraient pour faire place à d'autres, qui venaient baiser la fiole à leur tour, constater de leur côté la coagulation du sang, puis se reliraient encore cédant la place à leurs successeurs, et ainsi de suite.
Les mèm s peuvent revenir trois, quatre, cinq cl six fois, tant qu'ils veulent enfin ; seulement ils ne peinent pas rester deux fois de suite : une fois la fiole baisée, une fois la coagulation du sang constatée, il faut qu'ils se retirent.
Le reste de l'église fi.rme une mer de têtes humaines, aude d i de laque 1 1 apparaissent comme des îles chargées de
t'e ■<. d'ho ) mes, de plumes, de i rachats, de rubans, d'é-
paulettesel d'ét harpes; la tribune des primes, la tribune des ambassadeurs et la tribune dei posti distinti.
Princes, ambassadeurs, poste* distinti peuvent descendre de leur échafaudage, aller baiser la Qole, constater la coagulation du sang et revenir à leur place : seulement, pet danl ce trajet, il risquent d'être étouffés comme tic simples mortels.
la première chose que nous finies fut de mois agenouiller ù la balustrade ; le chanoine de gaide nous pré enta la fiole, que nous baisâmes; puis il nous lit voir le angde êché, qui se tenait collé aux parois.
Sous revînmes prendre noire placé : Jadln laissa dans le trajet un pan de min habit, moi un t icholr de poche,
Puis nous attendîmes.
Les foules se succédèrent ainsi depuis le moment de notre entrée, c'est-à-dire depuis trois he u in, jusqu'à huit
heures de l'après-midi. A trois heures de l'après-n idi, des murmures commencèrent à se faire entendre, et quelques malintentionnés répandaient le bruit que le miracle ne se forait pas.
Vers trois heures et demie, les murmures augmentèrent d'une façon effrayante: cela commençait par une espèce de plainte, et cela montait jusqu'aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetèrent quelques injures au saint qui se faisait ainsi prier.
A quatre heures, il y avait presque émeute : on trépignait, on vociférait, on montrait des poings; le chanoine de garde (on avait renouvelé les chanoines d'heure en heure) s'approcha de la balustrade et dit :
— Il y a sans doute des hérétiques dans l'assemblée. Que les hérétiques sortent, ou le miracle ne se fera pas.
A ces mots, une clameur épouvantable s'éleva de toutes les parties de la cathéd aie, hurlant : — Dehors les hérétiques! à bas les hérétiques! à mort les hérétiques!
Une douzaine d'Anglais, qui étaient aux tribunes, descendirent alors de leur échafaudage, au milieu des cr huées et ries vociférations île la foule; une escouade de fantassins, conduite par un officier, l'épée nue à la main, les enveloppa, afin qu'ils ne fussent pas mis en pièces par le peuple, et les accompagna hors de l'église, où je ns sais pas ce qu'ils devinrent.
Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule, émue et soulevée, reprit le mouvement qui la reportail vers l'autel pour baiser la fiole, et ["éloignait de l'autel quand la fiole était baisée
Lue heure à peu près s'écoula dans l'attente, et sans que le miracle se fit. Pendant cette heure, la foule fut assez tranquille; mais c'était le calme qui précède l'orage. Bientôt les rumeurs recommencèrent, les grondemens se tirent entendre de nouveau, quelques clameurs sauvages el i-olées éclatèrent. Enfin, cris tumultueux, vociférations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement universel dont rien ne peut donner une idée.
Le chanoine demanda une seconde fois s'il y avait des hérétiques'dans l'assemblée; mais celte fois personne ne répondit. Si quelque malheureux Anglais, Russe ou Grec, se filt déhoncé'en répondant à cet appel, il eûl été certainement mis en morceaux, sans qu'aucune Force militaire, sans qu'aucune protection humaine eût pu le sauver.
Alors les parentes de saint Janvier se mêlèrent à la partie ; c'était quelque chose de hideux que ces vingt ou (rente mégères arrachant leur bonnet de rage, menaçant saint Janvier du poing, invectivant leur parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les plus grossières, vociférant les menaces les plus terribles, insultant le saint sur son autel, comme une populace ivre eût pu faire d'un parricide sur un échafaud.
Au milieu de ce sabbat infernal, tout à coup le prêtre éleva la fiole en l'air, criant: — Gloire à saint Janvier, le miracle est fait !
Aussitôt tout changea.
Chacun se jeta la face contre terre. Aux injures, aux vo ciférations, au\ cris, aux clameurs, aux rugissemens, succédèrent lesgi m s e eus, !es plaintes, les pleurs, lessanglots. Toute celte populace, folle de joie, se roulait, se relevait, s'embrassait, criant : — Miracle! miracle; et demandait pardon ;i saint Janvier, en agitant ses mouchoirs trempés de larmes, des exci s auxquels elle venail de i e porter à sou endroit.
Au même instant, les musiciens comnn ncèrenl à jouer et et les chantres a chanter le /' Detm», tandis qu'un coup de canon lire au fort Saint Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans |î l ville et au monde, urbi
cl orôi, que le miracle était l'ail.
En effet, la foule : préi Ipil ; versl*aul autres. Ainsi que la première fois, on nous donna la fiole à baiser; mais, de pari Bgillé qu'il était d'abord, le
sang était devenu pat faltemeni liquide.
es
CEUVfll i I i MPI ETES D'ALEXANDRE Dl MAS.
C'est, comme nous l'avons dit, dans celte liquéfaction que consiste le miracle.
Et il y avait bien véritablement miracle, car c'était toujours la même fiole; le prêtre ne l'avait touchée que pour la prendre sur l'autel et la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne l'avaient pas un instant perdue de vue.
La liquéfaction s'était faite au moment où la fiole était posée sur l'autel, et où le prêtre, a dix pas de la fiole à peu près, apostrophait les parentes de saint Janvier.
Maintenant, que le doute dresse sa tête pour nier, que la science élevé sa voix pour contredire; voilà ce qui est, voilà ce qui se fait, ce qui se fait sans mystère, sans supercherie, sans substitution, ce qui se fait à la vue de tous. La philosophie du dix huitième siècle et la chimie moderne y ont perdu leur latin: Voltaire et Lavoisier ont voulu mordre à celte fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y ont usé leurs dents.
Maintenant, est-ce un secret gardé par les chanoines du Trésor et conservé de génération en génération depuis le quatrième siècle jusqu'à nous?
Cela est possible ; mais alors celte fidélité, on en conviendra, est plus miraculeuse encore que le miracle.
J'aime donc mieux croire tout bonnement au miracle; et, pour ma part, je déclare que j'y crois.
Le soir, toute la ville était illuminée et l'on dansait dans les rues.
SAINT ANT01NK USURPATF.Cn.
Maintenant, et après ce que nous venons de dire delà popularité de saint Janvier, croirait on une chose? C'est que, comme une puissance terrestre, comme un simple roi de chair £t d'os, connue un Stuart, ou comme un Bourbon, un jour Vint où saint Janvier fut détrôné.
Il est juste d'ajouter que c'était en 99, époque du détrôncment général sur la terre comme au ciel; il est vrai de dire que c'était pendant cette période étrange où Dieu luimême, chassé de son paradis, eut besoin, pour reparaître en France sous le nom de l'Etre-Suprême, d'un laissez-passer de la Convention nationale signé par Maximilien Robespierre.
Ceux qui douteront de la chose pourront, en passant dans le faubourg du Roule, jeter les yeux sur le. fronton de l'église Saint-Philippe; ils y liront encore celte inscription, mal rflacéc :
" Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre-Suprême et l'immortalité de l'âme. »
Or, comme nou9 le disions, ce fut en 1790, dans le seizième siècle du patronal de saint Janvier, messieurs Barras, Rewbel, Gobier et autres régnant en France sous le nom de direi leurs, que la i luise arriva.
\ oici ii quelle occasion :
Le 25 janvier ITOO, après une défense de trois jours, pendant lesquel - les lazzaroni, armé i de pierres el de bâtons seu lemenl, avaient tenu tête aux meilleures troupes de la repu blique, Naples s'était rendue à Cbampionnet, et, grâce m un di cours que le général en chef avait lait aux Napolitains
dans le ir propre lanj ic cl par laquel il leur avait | tvé
que tout ir qui s'était passé étail un malentendu, l'armée ré huhlicalnc avail fail son entréi dans la ville, crlanl : — Vive ainl lanvieri tandis que de li ir côté les lazzaroni criaient: — v Ive les Français !
Pendant la nuit, on entorra quatre raille moris, victimes
de ce malentendu cl I" il fut dit.
Cependant, comme on le pense bien, relie entrée, toute fraternelle qu'elle était, avait amené un changement notable dans les affaires du gouvernement: le parti républicain l'emportait; il se mit donc à établir une république, laquelle prit le nom de république parthénopéenne.
Le jour où' elle fut proclamée, il y eut un grand banquet que le général Championriel donna aux membres du nouveau gouvernement, dans l'ancien palais du roi, devenu palais national.
Ce banquet réjouit beaucoup les lazzaroni, qui virent dîner leurs représentans, et qni s'assurèrent que les libéraux n'étaient point des anlropophages, comme on le leur avait dit.
Le lendemain, le général Cbampionnet, suivi de tout son état-major, se transporta en grande pompe dans la cathédrale de Sainte-Claire, pour rendre grâces à Dieu du rétablissement de la paix, adorer les reliques de saint Janvier, et implorer sa protection pour la ville de Naples, malgré son changement de gouvernement.
Cette cérémonie, à laquelle assista autant de peuple que l'église put en contenir, fut. fort agréable aux lazzaroni, qui reconnurent, vu le signée du saint et le recueillement du général et de son état-major, que les Français n'étaient point des hérétiques, comme on leur avait assuré.
Le surlendemain on planta des arbres de la Liberté sur toutes les places de Naples, au son de la musique militaire française et de la musique civile napolitaine.
Cet essai d'horticulture ebampionnienne mit le comble à l'enthousiasme des lazzaroni, qui aiment la musique et adorent l'ombre.
Alors commencèrent ce que l'on appelle les réformes; ce fut la pierre d'achoppement de la nouvelle république.
— On abolit les droits sur le vin, et le peuple laissa faire sans rien dire.
On abolit les droits sur le tabac, et le peuple toléra encore celte abolition.
On abolit le droit sur le sel, et le peuple commença à murmurer.
On abolit les droits sur le poisson, et le peuple cria plus fort.
Enfin, on abolit le titre d'excellence, et le peuple se fâcha tout à fait.
Bon et excellent peuple, qui regardait chaque abolition d'impôt comme un outrage fait à ses droits, el qui pourtant ne se révolta réellement que lorsqu'on abolit le titre d'ex cellcnce, qui cependant comme il le disait lui-même n'avait rien fail au nouveau gouvernement.
Malheureusement, le nouveau gouvernement ne tint aucun compte des réclamations des lazzaroni, et continua ses réformes, fier et fort qu'il était de l'appui de l'armée française.
Mais cet appui, comme on le comprend bien, révéla aux Napolitains qu'il y avait connivence entre l'armée française et le gouvernement qui les opprimait en leur enlevant les uns après les autres leurs impôts les plus anciens et les plus sacrés. Hès lors les Français, d'abord combattus comme des hérétiques, puis accueillis comme des libérateurs, puis fêtés comme des frères, furent regardés comme des enne nis, el le bruil cominenç.i à se répandre, du château de l'Œuf à Capodi-Monte, el du pont de la Maddalena à la grotte de Pouzzoï les, que saint Janvier, pour punir la ville de Naples de la confiance qu'elle avait eue en eux, ne ferait point son miracle le premier dimanche du mois de mai, comme c'est son habitude de le faire depuis quatorze siècles au jour susindiqué.
Celte désastreuse nouvelle lit grande sensation , chacun en s'abordant se demandait : — Avez-vous entendu dire quo saint Janvier ne fera pas son miracle cette année? On se répondait : — Je l'ai entendu dire; el les interlocuteurs, regardant le ciel en soupirant, secouaient la lête et se quittaient en murmurant :
— C'est la faute de ces gueux de Français1
Bientôt on commença, aux heures de l'appel, à remarquer des al sences dans les rangs. Le rapport en fut fail au gêné-
no
rai Championne!, qui ne douta point un seul instant que les absens n'eussent été jetés à la mer.
Quelques jours avant celui où le miracle devait avoir lien, on trouva trois soldats inanimés : un dans la rue Porta Canuana, le second dans la rue Saint-Joseph, le troisième sur la place du Marché-Neuf.
Un d'eux avait encore dans la poitrine le couteau qui l'avait tué, et au manche du couteau était attachée cette inscription:
« Meurent ainsi tous ces hérétiques de Français, qui sont cause que saint Janvier ne fera pas son miracle ! »
Le général Championnat vit alors qu'il était fort important pour son salut et pour le salut de l'armée que le miracle se fit.
Il décida donc que d'une façon ou de l'autre le miracle se ferait.
A mesure que le premier dimanche de mai approchait, les d émonslrations devenaient plus hostiles et les menaces plus ouvertes.
La veille du grand jour arriva : la procession eut lieu comme d'habitude; seulement, au lieu de défiler entre deux lignes de soldats napolitains, elle défila entre une haie de grenadiers français et une haie de troupes indigènes.
Toute la nuit les patrouilles furent faites, moitié par les soldats de la république parthénopéenne, et moitié parles soldats de la république française. Il y avait pour les deux nations un même mot d'ordre franco-italien.
La nuit, quelques cloches isolées sonnèrent; mais au lieu de ce joyeux carillon qui leur est habiiuel, elles ne jetèrent dans l'air que de lugubres volées. Ces lintemens rappelèrent au général Championnet celui des Vêpres Siciliennes; et il promit de ne pas se laisser surprendre comme l'avait fait Charles d'Anjou.
Le malin, chacun s'avança vers l'église de Sainte-Claire morne el silencieux. C'était un trop grand contraste avec le caractère napolitain pour qu'il ne fût pas remarqué. Le général, à l'exception des hommes de service, consigna les soldats dans les casernes, en leur donnant l'ordre de se tenir prêts à marcher au premier appel.
La journée s'écoula sous un aspect sombre et menaçant. Cependant, comme le miracle ne s'accomplit d'ordinaire que de trois à six heures du soir, jusque-là il n'y eut encore trop rien à dire; mais cette heure arrivée, les vociférations commencèrent; seulement, celte fois, au lieu de s'adresser au saint, c'était les Français qu'elles attaquaient. Comme le général assistait à la cérémonie avec son état-major, et qu'il entendait parfaitement le patois napolitain, il ne perdit pas un mot de toutes les menaces qui lui étaient laites.
A six heures, les vociférations se changèrent en hurlemens, les bras commencèrent;! sortir des manteaux et les couteaux à sortir des poches. Bras et couteaux se dirigeaient vers le général et vers son état-major, qui demeuraient aussi in passibles que s'ils n'eussent rien compris, ou que si la chose ne les eût point regardés.
A huit heures, c'étaient des rugissemens ù ne plus s'entendre, ceux de la rue repondaient à ceux de l'église; les grenadiers regardaient le général pour savoir si eux aussi ne tireraient pas la baïonnette, le gênerai était impassible.
A huit heures et demie, comme le tumulte redoublait, le gi n irai se pencha vers un aide dn camp et lui dit quelques mois à l'oreille. L'aide de camp descendu de l'échafd traversa la double haie de soldats français et napolitains qui conduisait au chœur, se mêla ù la foule des Gdèles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva Jusqu'à labalustrade, se mil ■< genoux el attendit son tour.
Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l'autel la fiole renfermant le sang parfaitement coagulé; ce qui était, vu l'heure avancée, une grande preuve de la colère de saint Janvier contre les Français, la leva en l'air, pour que personne ne dOUlâl il" l'étal dans li quel elle était . |uiis il com- 1 la faire bai er i 1 1 ronde.
1 m i 'i arriva devant l'aide de camp, celui-ci, tout eji bai uni la Bole, lui prit la main. I e ch it ine III un m tuve
ment
— Un mol, mon père, dit le jeune officier.
— Que me voulez-vous? demanda le prêtre.
— Je veux vous dire, de la part du général en chef, reprit l'aide de camp, que si dans dix minutes le miracle n'est pas fait, dans un quart d'heure vous serez fusillé.
Le chanoine laissa tomber la Dole, que le jeune aide de camp rattrapa heureusement avant qu'elle n'eût touché la terre, et qu'il lui rendit aussitôt avec les marques de la plus profonde dévotion ; puis il se leva, et revint prendre sa place près du général.
— Eh bien ? dit Championnet.
— Eh bien ! dit l'aide de camp, soyez tranquille, généra!, dans dix minutes le miracle sera fait.
L'aide de camp avait dit la vérité : seulement il s'était trompé de cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en criant : — Il miracolo e fatto. Le sang était en pleine liquéfaction.
Mais au lieu de cris de joie et de transports d'allégresse qui accueillaient ordinairement celte heure solennelle, toute celte foule, déçue dans son espoir, s'écoula dans un morne silence : la promesse faite au nom de saint Janvier n'avait pas été tenue ; malgré la promesse des Français, le miracle s'était accompli. Saint Janvier ne les regardait donc pas comme des ennemis; c'était à n'y plus rien comprendre; et comme ni le chanoine ni le général ne révélèrent pour le moment la petite conversation qu'ils avaient eue ensemble par l'organe du jeue aide de camp, personne, en effet, n'y comprit rien.
Il en résulta que de mauvais soupçons planèrent sur saint Janvier: on l'accusa tout bas de s'être laissé séduire par de belles paroles et de tourner tout doucement au républicanisme.
Ce bruit fut la première atteinte portée au pouvoir spirituel et temporel de saint Janvier.
Nous avons dit ailleurs comment les choses suivis ent un aulre cours que celui auquel on s'attendait. Les Français, battus dans l'Italie occidentale, rappelèrent les troupes qui occupaient Naples : le général Macdonald, qui avait remplacé le général Championnet, évacua la capitale, laissant la république partliénopeenne à elle-même Trois mois après, la pauvre république n'existait plus.
Il y eut alors une réaction terrible contre tout ce qui avait subi l'influence du parti français. Nous avons raconté les supplices de Caracciolo, d'Hector Caraffa, de Cirillo et d'Éléonore Pimentale; pendant deux mois, JNapIes fut une vaste boucherie. Que ceux qui en ont le courage ouvrent Colelta et fassent avec lui le tour de cet effroyable charnier.
Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout lue ou tout proscrit, force leur fut de s'arrêter. On regarda alors de tous côtés, pour voir si l'on n'avait oublié personne, avant de déraciner les potences, de démonter les échafauds et d'éteindre les bûchers ; lotit était muet et désert comme une tombe ; il n'y avait que des boum aux sur les places, des spectateurs aux fenêtres, mais plus de victimes.
Quelqu'un pensa alors à saint Janvier, lequel avait fait si :i miracle d'une façon anti-nationale et surtout si malien
Mais saini Janvier n'était pas une de ces puissances d a jour, à laquelle on s'attaque sans s'inquiéter de ce qu'il en résultera : sain: Janvier avait vu passer les Crées, les Cotlis, les Sarrasins, les Normands, les Souabes, les Angevins, les Espagnols, 1rs vice-rois et les rois, el saint Janvier était toujours debout; de sorte que ce fut tout lias el presque en tremblant que le premier qui accusa saint Janvier formula son accusationa
Mais, justement à cause de cette longue popularité, saint Janvier avait au fond beaucoup plus d'ennemis qu'on ne lui en connaissait. Si bienveillant, si puissant, si attentif qu'il fut, il lui avait été impossible, au milieu du concert «le demandes qui monte éternellement jusqu'à lai, d'entendreet d'exaucer loul le monde ; il s'était donc, sans qu'il s'en doutât lui-même, f.tii une foule de méconlens, lesquels n'osaient rien dire tant qu'ils se croyaient Isolés, mais se rallièrent Immédiatement au premier accusateur qui éleva la voix; i!eu
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
résulta que, contre son attente, celui-ci eut un succès auquel il ne s'était pas entendu.
Du moment qu'on n'avait pas mis l'accusateur en pièces, on releva sur un pavois : aussitôt, chacun fit chorus ; il n'y eut pas jusqu'au plus petit lazzaronc qui ne formulât sa petite accusation. Saint Janvier, d'abord soupçonné d'indifférence, fut bientôt taxé de trahison ; on l'appela libéral, on l'appela révolutionnaire, on l'appela jacobin. On courut à la chapelle du Trésor, qu'on pilla préalablement; puis on prit la statue du saint, on lui attacha une corde au cou, O'n la traîna sur le Môle, on la jeta à la mer.
Quelques voix s'élevèrent bien parmi les pêcheurs contre celte exécution, qui si niait son 2 septembre d'une lieue; mais ces voix furent aussitôt couvertes par les vociférations de la populace, qui criait : — A bas saint Janvier! saint Janvier à la mer 1
Saint Janvier subit donc une seconde fois le martyre, et fut jeté dans les flots; il est vrai que celte fois il était exécuté en effigie.
Mais saint Janvier ne fut pas plus lot h la mer que la ville de Naples se trouva sans patron, et que, habituée comme elle l'était à une protection miraculeuse, elle sentit de la façon la plus déplorable l'isolement dans lequel elle se trouvait.
Son premier mouvement, son mouvement naturel, fut de recourir à l'un de ses soixante-quinze patrons secondaires, et de lui transmettre la survivance de saint Janvier.
Malheureusement ce n'était pas chose facile à faire; les saints supérieurs étaient occupés ailleurs : saint Pierre avait Rome, saint Paul avait Londres, saint François avait Assise, saint Charle-, Borromée Arona; chacun enfin avait sa ville qu'il avait toujours protégée comme saint Janvier avait protégé Naples, ei il n'y avait pas lieu d'espérer que, quelque espérance d'avancement que lui donnât cette nouvelle nomi nation, il abandonnât son peuple pour un peuple nouveau. D'un autre côté, en partageant son patronage, il y avait ù craindre que le saint n'eût plus de besogne qu'il n'en pouvait faire, et n'étreignît mal pour trop embrasser. Restaient, il est vrai, les saintes, qui, grâce à rétablissement presque général de la loi salique, ont plus de temps a elles que les saints; mais c'était un pa ivre successeur à donner à saint Janvier qu'une femme, et les Napolitains étaient trop fiers pour laisser ainsi tomber le patronage de leur ville en quenouille.
Pendant ce temps, toutes sortes de brigues s'ourdissaient ; chacun présentait son saint, exagérait ses mérites, doublait ses qualités, s'engageait pour lui et en son nom, répondait de sa bonne volonté ; il n'y eut pas jusqu'à saint Gaétan qui n'eût ses preneurs. Mais on comprend que c'était un mauvais antécédent pour le saint que de s'être laissé voler luimême, et de n'avoir pas pu se retrouver. Aussi san Gaëiano n'eut-il pas un instant de chance, et ne fut-il nommé que pour mémoire.
On résolut de faire un conclave où les mérites des prétendans seraient examinés, et d'où sortirait le plus digne. Les noms des soixante-quinze saints lurent proclamés; après chaque proclamation, chacun eut la liberté de se lever et de dire en faveur du dernier nommé tout ce que bon lui semblerait ; la liberté entière du vole fut accordée ; et, pour que ces voies fussent essentiellement libres, on décréta que le scrutin serait secrel.
Au troisième i m de scrutin, saint Antoine fut élu.
Ce qui avaltsuriout plaidé en faveur desaint Antoine, c'est qu'il est patron du l'eu.
Or, Naples étant Incessant ni menacée, comme Sodome
et Gomorrhe, de périr de combustion instantanée, voyait une certaine sécurité dans le choix d'un patron qui tenait particulièrement sous sa dépendance l'élémenl mortel e( redouté.
Mais Naples n'avait pas rongé à une chose, c'est qu'il y a feu et feu, comme il y a fagotsel fagots, l'ami Antoine était le patron du feu causé par accident, par inadvertance, par maladresse; Il était souverain contre tout incendie ayanl pour principe une cause humaine; mais saint Antoine ne
pouvait rien contre le (eu du ciel, ni conlie le feu de la terre ; saint Antoine était impuissant contre la foudre et contre la lave, contre les orages et contre les volcans. A part le soin avec lequel il s'était gardé jusque là, saint Antoine n'était donc pas pour Naples un patron de beaucoup supérieur à saini Gaélan.
Saint Antoine n'en fui pas moins proclamé patron de Naples au milieu de l'allégresse générale. Il y eut des danses, des fêtes, des joules sur l'eau, des distributions gratis, des spectacles en plein air et des feux d'artilice; de s^rle que saint Antoine se crut aussi solide à son poste que l'avaient été successivement les vingt-trois empereurs romains successeurs de Charlemagne, ou les deux cent cinquante-sept papes successeurs de saint Pierre.
Saint Antoine comptait sans le Vésuve.
Six mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement vînt porter atteinte a la popularité du nouveau patron: deux ou trois incendies avaient même eu Heu dans la ville, qui avaient été miraculeusement réprimés parla seule présence de la châsse du saint : de sorte que non-seulement on commençait d'oublier saint Janvier, mais qu'il y avait même des courtisans du pouvoir qui proposaient de jeter bas la statue de l'expalron de Naples, que, par oubli sans doute, on avait laissée debout à la tète du ponte délia Maddalena.
Heureusement l'exaspération était calmée, et celte proposition de vengeance rétroactive n'eut aucun résultat.
Tout semblait donc, marcher pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, lorsqu'un beau malin on s'aperçut que la fumée du Vésuve s'épaississait sensiblement et moulait au ciel avec une violence ei une rapidité extraordinaires. En même temps, des bruits souterrains commencèrent à se faire entendre; les chiens huilaient lamentablement, et de nombreuses troupes d'oiseaux effrayés tournoyaient en l'air, s'abattant pour un instant, puis reprenant leur vol aussitôt, comme s'ils eussent craint de se reposer sur une chose qui avait sa racine dans la leire. Dû son côté, la mer présentait des phénomènes particuliers tout aussi effrayans ; du bleu d'azur qui lui est habituel sous le beau ciel .le Naples, elle était passée à une couleur cendrée qui lui ôlait loute sa transparence ; et, quoique calme en apparence, quoique aucun vent ne l'agitât, de grosses vagues isolées montaient, bouillonnant, el venaient crever à la suiface en répandant une forte odeur de soufre. Parfois aussi, comme s'il yeùl eu pour la mer méditerranéenne une marée pareille à celle qui agite le vieil Océan, le flot montait au dessus de son rivage, puis tout à coup reculait, laissant la plage nue, pour revenir nientôt comme il s'était éloigné. Ces présages étaient trop connus pour qu'on doulât un seul instant de ce qu'ils annonçaient : une éruption du Vésuve était imminente.
Dans tout autre moment, Naples s'en serait souciée comme de Colin-Tampon ; mais au moment du danger, Naples se souvint qu'elle n'avait plus saint Janvier, qui, pendant quatorze siècles, l'avait si bien gardée de son redoutable voisin, que le Vésuve avait eu be.iu jeter feu el flamme, l'insouciante fille de Parihénope n'avait pas moins continué de se mirer dans son golfe, comme si la chose ne l'eût regardée aucunement. En effet, la Sicile aval été bouleversée, la Calabre avait été détruite : Résina et Torre del Greco rebâties, l'une sepl fois et l'autre neuf, s'étaient autant de fois tondues dans un torrent de la lave, sans que jamais une seule des maisons enfermées dans l'enceinte des murailles de Naples eût été sèulemenl ébranlée. Aussi la confiance étaij elle arrivée a ce point que les Napolitains ne regardaient plus le Vésuve que comme une espèce de phare à la lueur duquel ils voyaient leboulcvcrseme.nl du reste du monde, sans qu'euxmêmes eussent a craindre d'être bouleversés. Mais cette lois un vague instinct de malheur leur disait qu'il n'en était plus ainsi. Avec saint Janvier la sécurité usait disparu : le pacle était rompu entre la ville cl la montagne.
Aussi, contre I habitude, une certaine terreur, à la vue de
ces signes inenaçans, se répandit elle dans la cité. Au lieu de se coucher aux ginu.icincu.de la montagne, les nobles el les bourgeois dans leur.-, lits, les pêcheurs dans leurs barques,
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CORRIC.OLO.
les In7zaroni sur les marches de leurs palais, chacun resta debout et examina avec inquiétude le travail nocturne du volcan Celait a l.i fois un magnifique et terrible spectacle, car à chaque instant les présages devenaient plus Certains et le danger plus imminent. En eil'et, de minute en minute la fumée se déroulait plus épaisse, et de temps en temps de longs serpens de flamme, pareils à des éclairs, jaillissaient de la bouche du volcan et se dessinaient sur la spirale sombre qui semblait soutenir le poids du ciel. Enfin, vers les deux heures du malin, une détonation terrible se fit entendre; la (erre oscilla, la mer bondit, et la cime du mont, se déchirant comme une grenade trop Cire, donna passage à un fleuve de lave ardente qui, un instant incertain de la direction qu'il devait prendre, s'arrêta écumant sur un plateau ; puis, comme s'il eût été conduit par une main vengeresse, abandonna son cours accoutumé et s'avança directement vers Naples.
Il n'y avait pas de temps à perdre : une fois sa direction prise, la lame s'avance avec une lenle mais impassible Inflexibilité; rien ne la détourne, rien ne la fléchit, rien ne l'arrête; elle tarit les fleuves, eile comble les vallées, ellesurmonie les collines; elle enveloppe les maisons, les coupe par leur base, les emporte comme des iles flottantes, et les balance à sa surface jusqu'à ce qu'elles s'écroulent dans ses flots. A son approche, l'herbe se dessèche, les feuilles meurent, jaunissent et tombent ; la sève des arbres s'évapore ; l'écorce éclate et se soulève ; le Ironc fume et se plaint ; la lave esta vingt pas de lui encore, que déjà il se tord, s'embrase, s'enflamme, pareil à ces ifs qu'on prépare pour les fêles publiques; si bien que, lorsqu'elle l'atteint, le géant foudroyé n'est déjà plus qu'une colonne de cendre qui tombe en poussière, et s'évanouit comme si elle n'avait jamais existé.
La lave s'avançait vers Naples.
On courut à la chapelle du Trésor ; on en lira la stalue de saint Antoine: six chanoines la prirent sur leur dos, et, suivis d'une partie de la population, s'avancèrent vers l'endroit où menaçait le danger.
Mais ce n'élait plus là un de ces incendies sans conséquence sur lesquels saint Antoine n'avait eu qu'à souffler pour les éteindre; c'était nue mer de l'eu qui s'avançait, ruisselant de rocher en rocher, sur une largeur de trois quarts de lieue. Les chanoines portèrent le sa:ni le plus près de la lave qu'il leur fnt possible, et là ils entonnèrent le Diesirœ, dies Ma Mais, maigre la présence du saint, malgré le-; cha ts des ehanoines, la lave continua d'avancer. Les chanoines tinrent bon tant qu'ils purent, aussi y eut il un moment où l'on crut le feu vaincu. Mais ce n'élait qu'une fausse joie: saint Antoine fut contraint de reculer.
De ce moment ou comprit que tout était perdu. Si le patron de Naples ne pouvait rien pour Naples. quel serait le sainl a--se7. puissant pour la sauver? Naples, la ville des dé lices; Naples, la maison de campagne de Rome du temps d'Auguste; Naples, la reine de la Méditerranée dans tous les i' Bips; Naples allai) être ensevelie comme Herculanum et disparaître comme Pompeî. Il lui restait encore deux heures à vivre, puis loul serait dit : Naples aurait vécu 1
La lave s'avançait toujours; elle avait aiieint d'un côté le chemin de l'orlici, et commençai! à se répandre dans la mer; el'e avait dépissé de l'autre le Sebelus cl commençai l à se répendre dans les jardins. Le centre descendait droit sur l'église de Sainie-Marie-des-Gràces. et allait atteindre le pont dalla Maddalelia.
Tout à coup la sialuc de marbre de saint Janvier, qui se tenait à la lête du pont les mains jointes, détacha sa main droile de sa main gauche, cl, d un geste suprême et impéralif, étendit son bras de marbre vers la rivière de flammes. Àussilol le volcan se referma; aussitôt la terre cessa de frémir; a issiini la : 1er ifl calma. Puis la lave, après avoir fait encore quelques pas, sentant la source qui t'alimentait se lari", l'arrêta tout i coup à son tour. Saint Janvier venait de lui dire, comme autrefois Dieu à l'Océan :
— Tu n'iras pas plus loin I
Naples élait sauvée !
Sauvée par son ancien patron, par celui qu'elle avait bue.
conspué, détrôné, jeté à l'eau, et qui se vengeait de toutes ces humiliations, de tentes ces insultes, de toutes ces iriju-
11 i, c mme Jésus-Ghrist s'était vengé de sej bourreaux, en leur pardonnant
Il ne faut pas demander si la réaction fut rapide : à l'instant même les cris de: Vive saint Janvier! retentirait d'un bout de la ville à l'autre ; toutes les cloches bondirent, toutes les églises chantèrent. On courut à l'endroit où l'on avait jeté la stalue de saint Janvier à la mer; on l'enveloppa de lilels, et l'on demanda les meilleurs plongeurs pour al 1er reconnaître I'endroitoùgi-ait le précieux simulacre. Mais ; lors un vieux pêcheur lit signe qu'on eût à le suivre. Il conduisit toute celle foule à sa cabane; puis, y élant entré seul, il en sortit un inslant après tenant la statue du saint dans ses bras.
Le même soir où elle avait été précipitée du haut du Mêle, il l'avait retirée de la mer et l'avait précieusement emportée chez lui.
La siatue fut aussitôt transportée à la cathédrale de Sainte- Claire, et le lendemain réintégrée en grande pompe dans la chapelle du Trésor.
Quant au pauvre saint Antoine, il fut dégradé de tous ses titres et honneurs, et, à partir de celte heure, classé dans l'esprit des Napolitains un cran plus bas que saint Gaëlan.
Depuis ce jour, la dévotion à saint Janvier, loin de subir quelque nouvelle aiicinte, a toujours élé-en croissant.
J'ai entendu dans une église la prière d'un lazzarone : il demandait à Dieu de prier saint Janvier de le taire gagner à la loterie.