LA GROTTE DE POU7.7.0LES. — LA GROTTE DU CHIEN
Pendant celle exploration, noire cocher, que notre longue absence ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous redescendîmes vers Chiaja, nous le irou v;'imes ivre comme auraient pu l'être Horace ou Gallus. Celte petite infraction aux règles de la tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre aulomédon, qui croyait son honneur engagé a nous prouver, par la manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla de coups, el nous dispai unies
dans l'ouverture béante comme si un tourbillon nous emportait.
Malheureusement, à peine avions-nous fait cenl pas dans ce corridor de l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait debout derrière nous, sauta pardessus nuire tête, nous sautâmes par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du corricolo continua sa
route, tandis que l'autre, engagée dans le. moyeu de la charreiie, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui veillait sur noire cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous, si indignes que nous en fussions : nous nous relevâmes sans aucune égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier enfermé dans les brancards.
Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour remettre en ordre son altelage; nous le lui accordâmes d'auianl plus volontiers qu'il nous fallait, à nous, le même temps pour visiter la grotte.
Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande curiosité. Aussi s'en préoccupet-il plus que de nos jours le ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin, l'appelle-l-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole que nous venions de faire avait nui à notre imagination ; mais, n'en déplaise ù Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable odeurd'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés dans ce grand terrier.
Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent si irrespectueusement casser le cou au leur.
Le bilancino et le timonier firent un bond qui manqua démantibuler la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne bougeâmes pas de place.
Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la lanièrede ce petit sifflement habiluel aux cochers italiens, et avec lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinements, mais ne tirent ni un pas en avant ni un pas en arrière.
Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite, firent des écarts ù gauche ; mais d'un seul pas en avant, il n'en lui pas question.
Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, el je l'invitai à aller s'assurer a talons des causes qui nous enchaînaient à noire place; car de voir avec les yeux, il n'y fallall pas songer. Gaetano voulut résister et prétendit que le chevaux devaient partir et qu'ils partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il ajoutai! un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage Gaetano, menacé dans ses Intérêts pécuniaires, descendit.
Au bout d'un insiant, nous l'en h mlimes pousser des soupi r*. puis des plaintes, p^is des gémissemens. Eh bien I lui demandai-je, qu'y a-t-ill
— Oh, ecccllenza
— Après?
— 0 malora I
— Quoi 1
— lia perduto la U tadel mio camllo.
— Comment I vo ivez perdu la tête de votre cheval ?
— I.'ho perilutu '.
Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent.
ORUV. COMPL. — IX.
— Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandaije en éclatant de rire.
— Delpoiero bilancino, eccellenza.
— Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin.
— Eh bien ! demandai-je après un moment de silence, estelle retrouvée?
— O non si troverapiù... mai l mai ! mai !
— Voyons, atiendez, je vais l'aller chercher moi-même.
Je sautai à bas du corricolo ; je fis à tâtons le tour de l'attelage, et je Irouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe de son cheval. Il l'avait attaché a l'envers.
On comprend le résultat naturel de cette combinaison : à chaque coup de fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or, comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus nos chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions comme amarrés à la même place.
J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il en était capable.
II y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée, ce sont les jours d'équinoxe ; comme le soleil se couche exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités,
Il nous était arrivé tant d'encombrés dans cette malheureuse grolie que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière. Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor, se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens. Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un passant, laissant la route, nous primes un petit chemin qui conduit au lac, d'Agnano.
Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des sonnettes de deux chevaux : c'était notre corricolo et notre cocher qui nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé.
Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre nos places ; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous reprimes notre allure habituelle, c'està-dire que nous allâmes comme le vent.
Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir.
Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des figues visibles d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, resiait en arrière, puis reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par le siffler, puis l'appela, puis enfin, voyant des signes de rébellion marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de remonter derrière nous, marcha ;i pied. Je demandai alors quels étaient cet homme el ces chiens; on nous répondil que c'était l'homme qui avait la clé de la grotte, el les deux chiens sur lesquels on faisait successivement les expériences, c'est-à-dire le grand prêtre et les victimes.
Le mot successivement m'éclaira sur les terreurs du chien nankin et sur l'insouciance du chien noir Le chien noir descendail de garde, le chien nankin élail de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait h toute loue re'ourner en arrière, et pourquoi il était Indifférent an chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les rôles changeraient.
A mesure que nous approchions, les terreurs du nialheu-
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
reii* chtëti Maiikîn redoublaient. Il opposait â son camarade
une véritable résistance ; et comme ils riaient à peu près de la même taille, et par conséquent de la même force, que l'un n'avait que le désir d'ohéir â son maître, tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le senliment de la conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que re fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir vers la maison.
Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention nécessaire, et se mit en foarchfe pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant la roule par laquelle ils étaient venus.
L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route.
Milord avait regardé toute cette scèneavëc un profond étonnement: en voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu se jeter dessus pour les dévorer, mais quelques coups de pied de Jadin l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible, à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.
Ce qui devait arriver arriva : les deux chiens s'arrêtèrent à la porte de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant l'autre.
Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire; il fallait que la malheureuse bêle accomplit le sacrifice. En arrivant a la porte de la grotte, il tremblait de tous ses membres ; la porle de la grotte ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient cinq ou six enfans si déguenillés qu'a part les indiscrétions des vêlemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe : chacun tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat.
Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se contentent pas de-l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens coûtent cher à faire mourir : quatre piastres par tête, je crois; tandis que'ppur un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.
Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude. D'ailleurs, les animaux en meurent, (j'ésl vrai, mais aussi les maîtres en vivent, et il y a si peu d'industries a Naples, qu'il faut bien tolérer celle-là.
La grotte peul avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de profondeur. J'introdùjais la tête dans bipartie supérieure, et je ne sentis a.ucunedj'fférénce entre l'air qu'elle contenait ei l'air extérieur!; mais, en recueillant ''ans le creux delà main l'air inférieur et en le portant vivement à na bouche et à mon no/,, je cutis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels né coi ervenl leur action qu'a la hauteur d'un pied a peu pu s du sol. Mais là, en quelques secondes, ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les ani maux.
Le tour du malheureux (bien était venu. Son maître le poussa dans la grotte sans qu'il opposât aucune résit tance; mais une fois dedans, son énerpé lui revint, il bondit, se dressa i m pieds de derrière pour élevi i - a tête au-dessus de l'air méphitique qui l entourait. Mais (oui fui inutile; bientôt un Iremblemenl • onvulsif s'empara de lui, il retoii ba : re lianes, vacilla un instant, se coucha, raidit se , membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout à coup resta immobile. Son mallrele tira par la queuo
hors du trou ; il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine d'écume. Je le crus mort.
Mais il n'était qu'évanoui • bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses poumons se gonflèrent el battirent comme des soufflets; il souleva sa tête, puis l'avani-lrain, puis le train de derrière, demeura un instant vacillant sur ses quatre battes comme s'il eût été ivre; enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule, au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus prudente et la plus méticuleuse attention.
Je crus que c'éiait fini et que son maître ne le rattraperait jamais. Je lui fis même part de celte observation ; mais il sourit de l'air d'un homme qui veut dire : — Allons, allons, vous n'èles pas encore fort sut les chiens! El tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra au patient, qui parut se consuber quelques secondes, retenu entre la crainte et la gourmandise. I a gourmandise l'emporta. Il accourut en remuai!! la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement oublié ce qui venait de se passer.
Le chien noir avait regardé celte opération gravement assis sur son derrière, en tournant la tète, et ayant l'air de dire à part soi, comme l'ivrogne de Charlet : — Voilà pourtant comme je serai dimanche !
Quant à Milord, il élait fourré sous la banquette du corrieolo, où il paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert.
Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels : ils s'appelaient Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son tour.
J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés : et que si je les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'êlre dévorés un jour où l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait.
Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat, nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor nous suffisait.
Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre patiemment des voyageurs plus anglais que nous.