LA PLACE DU MARCHE
Nous avons dit que le Môle est le boulevart du Temple de Naples; il Mercato est sa place de Crève.
autrefois, quand on pendait à INaples, la polencc restait dressée en permanence sur la place du Marché. Aujourd'hui, que Naples esi éclairée au ga/., qu'elle esl pavée d'asphalte el qu'elle guillotine, on élève el l'on démoule \imandaja pour chaque exécution.
L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui précède le supplice, en face d'une petite rue par laquelle débouche le condamné, el qu'on appelle pour cette raison vicà aei Sos- /)i'ro, la ruelle du Soupir.
C'esl sur eeiie place que lurent exécutés, le âl) octobre I2(is,]e | une Con radio el son cousin Frédéric d'Autriche. Les corps dos deux jeunes gens restèrent quelque temps ensevelis a l'endroit même de l'exécution, el une petite chapelle s'éleva sur leur tombe; mais l'Impératrice Marguerite arriva du lond de l'Allemagne, elle apportait des trésore
pour racheter à Charles d'Anjou la vit ■- il eiali
irop lard, son fils était mort. Avec la permission de son meurtrier, elle employa ces trésors à faire bâtir une église. Celle église c'est celle del Carminé.
Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera longtemps à irouver eeite tombe pour laquelle cependant une église tut bâtie : sans doute la susceptibilité de Charles l'exila dans le coin où elle se trouve.
L'église del Carminé fut témoin d'un miracle incontestable et ù peu près incontesté.
J'ai acheté à Rome un livre italien intitulé Histoire de la vingt-septième révolte de la très fidèle ville de N aptes: c'est celle <-!e Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis IGIT et qu'il faut ajouter aux révoltes antérieures, cela fait un total de trente-cinq révoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidèle.
Une de ces trente-cinq révoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon. Mais Alphonse d'Aragon n'était pas si bêle que d'abandonner Naples, si Naples l'abandonnait. Il lit venir des galères de Sicile et de Catalogne, et, ayant mis le siège devant Naples s'en alla établir son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commença a canonner sa 1res fidèle ville révoltée.
Or, un des boulets envoyés par lui ù ses anciens sujets, se trompant probablement de roule, se dirigea vers l'église del Carminé, fracassa la coupole, renversa le tabernacle, et allait écraser la tête du crucifix de grandeur naturelle qui, déjà avant cette époque, était reconnu comme très miraculeux, le crucifix baissa sa tête sur sa poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'épines dont la tète était ceinte.
Chaque année, le lendemain de Noël, le crucifix est exposé à la vénération des fidèles.
C'est sur la place du Mercato çu'éclata la fameuse révolution de Masaniello, devenue si populaire en France depuis la représentation de la Muette de Portici. Il est donc presque ridicule a moi de m'étendre sur celte révolution. Mais comme les opéras en général n'ont pas la prétention d'être des oeuvres historiques, peut-être trouverais-je encore ù dire, a propos du héros d'Amalfi, des choses oubliées par mon confrère et ami Scribe.
Le duc d'Arcos était vice-roi depuis (rois ans, et depuis troisanslavillede Naples avait vu s'augmenter les impôts de telle façon que le gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits, qui, élant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours eu leur entrée dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi celte nouvelle gabelle blessa-telle singulièrement le peuple de la très fidèle ville, qui commença de murmurer hautement. Le duc d'Arcos doubla ses gardes, renforça la garnison de tous les i bateaux, fil rcnlrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes éparpillés dans les environs, redoubla de luxe dans ses équipages, dans ses diners et dans ses bals* et laissa le peuple murmurer.
On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on célèbre à Naples avec une devniion et une pompe toute particulière la fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il était d'habitude, u celle époque et 9 propos de cette fêle, de construira un fui au milieu de la place du Marché. Ce fort, sans doute en mémoire des différens assauts que dut BUbir la montagne sainte, était défends par une garnison chrétienne ei attaqué par une armée satrazine. Les chrétiens étaient velus de i lie çons de toile, et avaient la tête couverte d'un bonnet ronge; c'est-à-dire que les chrétiens portaient tout bonnement el tout simplement le costume des pêcheurs napolitains, qui, en iii'i", n'avaii ni pas encore adopl ■ la i heu : e. Les Sarra- /' é aient habillés a la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie el des turbans démesurés. Ladép ;
cosl s infidèles avall été faite on no se rappelait i
qui. i m les entretenait avec le plu i grand soin, el le i :;n di ni de i énéralion en
ii .mues des assiégeans et des assiégés étaient de h • cannes eu roseau avec lesquelles ils frappai il .. lourdebra*
fairi grand mal, ei que leur fournissaient en abôn» danc les terres marécageuses des environs de Naples.
Dès le mois de juin, il était d'habitude que ceux qui devaient prendre part à ce combat se rassemblassent pour se. discipliner. Alors, amis et ennemis, chrétiens et sarrasins, manœuvraient ensemble el dans la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville, marchant au pas, portant ieurs roseaux comme on porte des fusils, et alignés comme des troupes régulières.
Le chef des chrétiens qui devaient défendre le fort du Marché, à la fête de Nolre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grâce 1647, était un jeune homme de vingt-quatre ans, (ils d'un pauvre pêcheur d'Amalfi, el pêcheur lui-même à Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par abréviation Masaniello.
Quelques jours auparavant, le jeune pêcheur avait eu gravement à se plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire à Naples deux ou trois livres de farine cachée dans un bas, avait été surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamnée à y rester jusqu'à ce que son mari eût payé une somme de cenl ducats, c'est-à-dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie. C'était, selon toute probabilité, plus que son mari n'en aurait pu amasser en travaillant toute sa vie.
La haine que Masaniello avait vouée aux commis après l'arrestation de sa femme s'étendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement. Cette haine était bien connue, car Masaniello disait hautement par les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manière ou de. l'autre; et comme le peuple, de son côté, était mécontent, il dut sans doute à ses manifestations hostiles d'être nommé le chef de la plus importante des deux troupes.
Le nom de l'autre chef est resté inconnu.
Le premier acte d'hostilité de Masaniello contre l'autorité, du vire roi fut une étrange gaminerie. Comme il passait avec toute sa troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc et la duchesse d'Arcos avaient réuni toute l'aristocratie de la ville, Masaniello, comme pour faire honneur à tous ces riches seigneurs et à toutes ces belles dames qui s'étaient dérangés pour lui, ordonna a sa troupe de s'arrêter, la lit ranger sur une seule ligne devant le palais, lui fit faire demi-tour à gauche afin que chaque soldat tournât le dos au balcon, fil poser toutes les cannes à terre, puis ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut exécuté avec un ensemble remarquable et d'une suprême originalité. Les dames jetèrent les hauts cris, les seigneurs parlèrent d'aller châtier les insolens qui s'étalent livrés à cette impertinente facétie avec un imperturbable sérieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitués du Mole, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes rentrèrent chez eux sans être inquiètes.
Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se rendirent des le malin sur la place du Marché avec leurs troupes, afin de renouveler les manœuvres des di manches préeédens. C'était justement à l'heure où les paj des environs de Naples apportaient leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaiei i à qui mie x mieux, une di >pute s'éleva, à propos d'un panier de [ entre un Jardinier de Portici et un bourgeois de Naples : il ail du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'au- Ire ne voulait pa er; le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'ai quéreur, el I acquéreur disant au contn ire que l'impôt regardai! le vendeur. Comme relie dispute lil (|uelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir manœuvrer es Turcs et les chrétiens, accourut a l endroit où la discussion avait lieu et lit cen li autour >\^> discutans. Tirés de leur préoccupation par le hruil qui commençait à éclater, qneleux troupes abandonnèrent leurs rangs I 1er Noir i e qui se passait. Comme la chose prêt
, m portante, Ils firent bientôt signe à leurs camarades ci'aelouiir; ceux-ci ne se tirent pas répéter l'Invitation deux fus, 1" cerele s'agrandit alors el commença de former un rassun-
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Moment formidable. En ce moment, le magistrat chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et, interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir a qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la ciiarge des jardiniers. A peine cette décision estelle rendue, que les jardiniers renversent a terre leurs paniers pleins de fruits, déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait a sa voix, et là déclare au magistrat qu'a partir de cette heure, le peuple napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de moyens coercilifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme se baisse, ramasse une poignée de ligues, et, toute mêlée de poussière qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se. relire hué par la multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes à poursuivre le fugitif, se met à leur tète, fait ses dispositions avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts, tandis qu'a la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre troupes partirent au cri de : Vive Masaniellol
C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général, et avait commandé au peuple comme un dictateur.
Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus assez : la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à giands cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut pas.
Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider.
Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite, Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant: A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute celte foule, sur un mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit, salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non point contro la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre le mauvais gouvernement de ses ministres.
Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalicr dérobé ; il avait sauté dans une voiture et s'éloignait and galop dans la direction du Château-Neuf. Mais
l'ieniôl reemiiiii par la populare, il lui piuirsiii\i ci allait eire
attcinl lor que de la portière de la voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur cette pluie d'or et laissa échapper le due, qui, trouvant le puni du Château
1 ve, fat forcé de su réfugier dans un couvent de minime..
De la il é rivil deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les impôts quel, qu'ils fussent, l'autre qui accordai I à Ma aniello une per. ,um de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple 6| le taire ivniier Mail, Sun devoir.
Ua aniello reçoll ce i deux ordonnance i, les lit toutes deux au peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle
qui lui est personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que, pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.
Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos; celte députation est chargée de lui dire que. la révolte n'a point eu lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant. Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul maître de la ville.
Tout cela a duré cinq heures : en cinq heures, tout le pouvoir espagnol a été anéanti, toutes les prérogatives du viceroi détruites; en cinq heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui abandonnant la villî, et cette étrange révolution s'est accomplie sans qu'une goutte de sang ait été versée.
Mais là commençait pour Masaniello une tâche immense. Le pêcheur sans éducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni écrire, le marchand de poisson qui n'avait jamais manié que ses rames et tiré que son filet, allait être chargé de tous les détails d'un grand royaume; il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il allait organiser une armée, il allait combattre à sa tête.
Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il étendit son regard calme sur lui el autour de lui, puis aussitôt il se mit à l'œuvre.
Le premier usage qu'il fit de son autorité fut d'ordonner la mise en liberté des prisonniers qui n'élaient détenus que pour contrebande ou pour amendes imposées parla gabelle. Au nombre de ces derniers, on se le rappelle, était la propre femme du dictateur. Ces prisonniers délivrés vinrent te joindre immédiatement au palais du vice-roi.
Alors, accompagné par eux, escorté par sa troupe, il se rendit sur la place du Marché, lit publier à son de trompe l'abolition des impôts et l'ordre à tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu'à cinquante ans, de prendre les armes et de se réunir sur la place. Celte ordonnance fut dictée par Masaniello et écrite par un écrivain public, el Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer, appliqua au dessous de la dernière ligne, en guise de cacher, l'amulette qu'il portait au cou, et qui de ce moment devint le seing de ce nouveau souverain.
Puis, comme sa première milice était déjà divisée en quatre troupes, il donna aux trois troupes qui n'étaient pas sous son commandement des chefs pour se diriger. ( les chefs étaient trois lazzaroni de ses amis, et qui se nommaient Calaneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargés de se rendre, chacun dans un quartier opposé, et de veiller à la sûreté de la ville. Les trois troupes se rendirent à leur poste, et Masaniello demeura sur la place du Marché, à la tête de la sienne, attendant le résultat de l'ordre qu'il avait donné pour la levée en masse.
L'exécution de cel ordre ne se lit pas attendre. Au bout de deux heures, cent trente mille hommes armés entouraient Ma aniello Chacun s'était rendu à l'appel, sans discuter un
instant le droit de celui qui les appelait. Seulemenl la corporation des peintres avait demandé à s'organiser en compagnie particulière sons le nom «le compagnie de la Mort, et comme celle demande avait été faite à Masaniello par un ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, celle demande fut ao-
COrdée. C« lazzarone, ami de Masaniello, qui s'était chargé
de la négoejation, étall Salvator Kosa.
Alors Masaniello pensa que la première chose à faire dans un bon gouvernement étall de vider les prisons en renvoyant
les inuoeens et en pÙPlSSOM les coupables. Le chef des ré-
voltés s'était fait général, le général venait de se faire légis- j latcur, le législateur se fit juge.
iVIasaniello fit dresser une espèce d'échafaud de bois, s'assit dessus en caleçon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une épée nue, il lit comparaître tour à tour devant lui tous les prisonniers.
Pendant tout le reste de la journée il jugea : ceux qu'il proclamait innocens étaient mis à l'instant même en liberté; ceux qu'il reconnaissait coupables étaient à l'instant même exécutés. Et tel élait le coup d'œil de cet homme que, quoique son jugement n'eut, pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et profonde de la physionnomie de l'accusé, il y avait conviction entière, parmi les assistans, que le juge improvisé n'avait condamné aucun innocent et n'avait laissé échapper aucan coupable. Seulement il n'y avait ni différence entre les jugemens ni progression entre les supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent également condamnés ù mort. Cela ressemblait fort aux lois de Draeon; mais Masaniello avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir d'en faire d'autres.
Le lendemain au malin tout élait fini : les prisons de Naples étaient vides et tous les jugemens exécutés.
Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya
duc de Matalone à Masaniello pour lui demander quel était
but qu'il se proposait et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fut révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous des dais, Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se bornaient à une seule. : c'était ia remise au peuple de l'original de l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date, excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.
Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrem que c'était une copie et non l'original.
Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de Matalone, lui reprocha sa supercherie ; puis, l'ayant arraché de son cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fut conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force d'or et s'échappa.
Le vice roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte ; au midi, à Salerne et dans ses environs, démarcher surNaples. Masaniello apprit cet ordre, divisa smi armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder Naples.
On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions de trahison furent faites à Ardizzonc, avec autorisation de les communiquer à ses deux collègues, Cataneo cl Ri nna.
Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes c I lit tn.is mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe ù Naples, et auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché. Ces trois mille hommes prirent a l'instant place parmi les milices napolitaines en criant: Vive Masaniello !
De leur côté, Calaneo cl Rcnna avaient repoussé les troupes qui leur étaient opposées. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie de leur corps d'armée, avait fait merveille,
Le duc d'Arcos na\;nt plus de ressources; il avait essayé de la ruse, et Masaniello avait découvert la trahison; il avait
essayé de la force, et Masaniello l'avait battu. Il résolut donc, de traiter directement avec lui ; se réservant mentalement de le trahir ou de le briser a la première occasion qui se présenterait.
Cette fois, pour donner plus de poids à la négociation, il choisit pour négociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se déliait du prélat, voulut un instant s'opposer à cette nouvelle entrevue, mais Masaniello répondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu.
Masaniello venait de donner l'ordre de brûler trente-sis palais appartenant aux trente-six seigneurs les pluséminens de la noblesse espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de révoquer cet ordre, et MasanielU le révoqua.
Comme Masaniello quittait le prélat et se rendait au lieu de la conférence à la place du Marché, on lira sur lui, presque à bout portant, cinq coups d'arquebuse dont aucun ne le loucha : son jour n'était pas encore venu.
Les meurtriers furent mis en pièces par le peuple et avouèrent en mourant qu'ils avaient été payés par le duc de Matalone, lequel voulait se venger des mauvais traitemens qu'il avait reçus de Masaniello.
Le vice-roi désavoua l'assassinat, le cardinal engagea sa parole que le duc d'Arecs ignorait cette trahison, et les négociations reprirent leur cours.
Cependant la police n'avait jamais été mieux faite, et, depuis quatre jours que commandait Masaniello, pas un vol n'avait été commis dans toute la ville de Naples.
Le jour même où Masaniello avait failli être assassiné, le cardinal revint lui dire de la pari du vice-roi que celui-ci désirait s'entretenir en tète-à-tôle avec lui des affaires de l'État, et reviendrait le lendemain avec toute sa cour au palais afin de l'y recevoir. Masaniello, qui se défiait de ces avances, voulait refuser, mais le cardinal insista tellement que force lui fut d'accepter. Alors une nouvelle discussion plus tenace que la première s'engagea encore. Masaniello, qui ne se reconnaissait pas pour autre chose que pour un pêcheur, voulait se rendre au palais en costume de pêcheur, c'est à-dire les bras et les jambes nus, et vêtu seulement de son caleçon, de sa chemise et de son b'tnnet phrygien ; mais le cardinal lui répéta tant de fois qu'un pareil costume était inconvenant pour un homme qui allait paraître au milieu d'une cour si brillante, et pour y traiter des affaires dune si haute importance, que Masaniello céda encore et permit en soupirant que le vice-roi lui envoyât le costume qu'il devait revêtir dans cette grande journée. Le même soie il reçut un costume complet de drap d'argent avec un chapeau garni d'une plume et une epée à garde d'or. Il accepta le costume ; mais quant a l'épée, il la refusa, n'en voulant point d'autre que celle qui lui avait servi jusque-là de sceptre et de main de justice.
Celle nuit, Masaniello dormit mal. et il dit le lendemain matin que son patron lui élait apparu en songe et lui avaU défendu d'aller a celte entrevue: mais le cardinal Filomarino lui fit observer que sa parole était engagée, que le vice-roi l'attendait au palais, que sen cheval élait en bas, et qu'il n'y avait pas moyen de manquer à son engagement sans manquer à l'honneur.
Masaniello revêtit son riche costume, moula à cheval et s'achemina vers le palais du vice-roi.
l'église DEL r. \nvn\E.
Masaniello était un de ces hommes privilégiés dont non seulement l'esprit, mais encore la personne semblent grandit av, les circonstances. Le dm d'Arcos, en lui envoyant
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
le riche costume que l'ex-pêcheur venait de revêtir, avait espéré le rendre ridicule. Masaniello le revêtit et Masaniello eut l'air d'un roi.
Aussi s'avanca-t-il au milieu des cris d'admiration de la multitude, maniant son cheval avec autant d'adresse et de puissance qu'aurait pu le faire le meilleur cavalier de la cour du vice-roi : car, enfant, Masaniello avait plus d'une fois dompté, pour son plaisir, .«es petits chevaux dont les Sarrasins ont laissé, en passant, la race dans laCalabre, et qui, aujourd'hui encore, errent en liberté dans la montagne.
En outre, il était suivi d'un cortège comme peu de souverains auraient pu se venter d'en posséder un: c'étaient cent cinquante compagnies, tant de cavalerie que de fantassins, organisées par lui, et plus de soixante mille personnes sans armes. Toute cette escorte criait : Vive Masaniello! de sorte qu'en approchant du palais, il semblait un triomphateur qui va rentrer chez lui.
A peine Masaniello parut-il sur la place que le capitaine des gardes du vice-roi apparut sur la pone pour le recevoir. Alors, Masaniello, se retournant vers la foule qui l'accompagnait:
— Mes amis, dit-il, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et monseigneur le duc; mais quelque chose qu'il arrive, souvenez-vous bien que je ne me suis jamais proposé et ne me proposerai jamais que le bonheur public. Aussitôt ce bonheur assuré et la liberté rendue ù tous, je redeviens le pauvre pêcheur que vous avez vu, et je ne demande comme expression de votre reconnaissance qu'un A re Maria prononcé par chacun de vous à l'heure de ma mort.
Alors le peuple comprit bien que Masaniello craignait d'être attiré dans quelque piège, et que c'était à contre-cœur qu'il entrait dans ce palais. Des milliers de voix s'élevèrent pour le prier de se faire accompagner d'une garde.
— Non, dit Masaniello, non ; les affaires que nous allons discuter, monseigneur et moi, demandent à être débattîmes en tête-à-lête. Laissez-moi donc entrer seul. Seulement, si je tardais trop à revenir, ruez veus sur ce palais et n'en laissez pas pierre sur pierre que vous n'ayez retrouvé mon cadavre.
Tous le lui jurèrent, les hommes armés étendant leurs armes, les hommes désarmés étendant le poing vers le vice-roi. Alors Masaniello descendit de cheval, traversa une partie de la place à pied, suivit le capitaine des gardes et disparut sous la grande porte du palais. Au moment où il disparut, une si grande rumeur s'éleva que le vice-roi demanda en tressaillant si c'était quelque révolte nouvelle qui venait d'éclater.
Masaniello trouva le duc d'Arcos qui l'attendait au haut de l'escalier. En l'apercevant, Masaniello s'inclina. Le vicerol lui dit qu'une récompense lui était due pour avoir si bien contenu cette multitude, si promptemen! rendu la justice, et si merveilleusement organisé une armée; qu'il espérait que celte armée, réunie a celle des Espagnols, se tournerait contre les ennemis communs, et qu'ainsi faisant, Masaniello aurait rendu a Philippe IV le plus grand service qu'un sujet puisse rendre à son souverain. Masaniello répondit que ni lui ni le peuple, ne s'étaient jamais révoltés contre Philippe IV, ainsi que le pouvaient attester les portraits du roi exposés en grand bonneur a tous les coins de rue ; qu'il avait voulu seulement alléger le trésor des appointemens que l'on payait à tous ces mal tôliers chargés des gabelles, appointemens ( Masaniello s'en était fait rendre compte) qui dépassaient d'un tiers les impôts qu'ils percevaient, ei que, ce point arrêté que Naples jouirait a l'avenir des immunités aci par Charles-Quint, il promettait de fane lui-même et de faire faire au peuple de Naples tout ce qui serait utile au service du roi.
Alors (uns deux. (mireront dans une chambre où les attendait le cardinal Filomarino, et la commença entre ces trois hommes, si différons d'état, de caractère et de position, une discussion approfondie des droits de la royauté el des intérêts du peuple. Puis, comme celle discussion se. prolongeait et que. le peuple, 06 voyant point reparaître son chef, criait a haute voix: Masaniello I Masaniello I et que tes cris com-
mençaient à inquiéter le duc et le cardinal tant ils allaient croissant, Masaniello sourit de leur crainte et leur dit :
— Je vais vous taire voir messeigneurs, combien le peuple de Naples est obéissant.
Il ouvrit la fenêtre et s'avança sur le balcon. A sa vue, toutes les voix éclatèrent en un seul cri : Vive Masaniello ! Mais Masaniello n'eut qu'à mettre le doigt sur sa bouche, et toute celle foule fit un lel silence qu'il sembla un instant que la cité des éternelles clameurs lut morte comme Hercnlanum ou Pompeïa. Alors de sa voix ordinaire, qui fut et tendue de tous, tant le silence était grand :
•— C'est bien, dit-il ; je n'ai plus besoin devons ; que chacun se retire donc sous peine de rébellion.
Aussitôt chacun se relira sans faire une observation, sans pronom er une parole, et cinq miuutes après, celle place, encombrée par plus de cen; vingt mille âmes, se trouva entièrement déserte, à l'exception de la sentinelle et du lazzarone qui tenait par la bride le cheval de Masaniello.
Le duc et le cardinal se regardèrent avec effroi, car de celle heure seulement ils comprenaient la terrible puissance de cet homme.
Mais cette puissance prouva aux deux politiques auxquels Masaniello avait affaire, que, pour le moment du moins, il ne lui fallait rien refuser de ce qu'il demandait; aussi fut-il convenu avant que le triumvirat qui décidait les intérêts de Naples se séparât, que la suppression des impôts serait lue, signée et confirmée publiquement, en présence de lout le peuple, «iui ne s'était révolté, Masaniello le répétait, que pour obtenir leur abolition.
Ce point bien arrêté, comme c'était le seul pour lequel Masaniello était venu au palais, il demanda au duc d'Arcos la permission de se retirer. Le duc lui dit qu'il était le maître de faire ce qui lui conviendrait, qu'il était vice-roi comme lui, que ce palais lui appartenait donc par moitié, et qu'il pouvait à sa volonté entrer ou sortir. Masaniello s'inclina de nouveau, reconduisit le cardinal jusqu'à son palais, chevauchant côte à côte avec lui, mais de manière cependant que le cheval du cardinal dépassât toujours le sien de toute la tète; puis, le cardinal rentré (liez lui, Masaniello regagna la place du Marché, où il trouva réunie toute celte multitude qu'il avait renvoyée de la place du palais, et au milieu de laque. le il passa la nuit à expédier les affaires publiques et à répondre aux requêtes qu'on lui présentait.
Cet homme semblait être au dessus des besoins humains : depuis cinq jours que son pouvoir durait, on ne l'avait vu ni manger ni dormir; de temps en temps seulement il se faisait apporter un verre d'eau dans lequel on avait cxpiimé quelque gouttes de limon.
Le lendemain était le jour fixé pour la ratification du traité et la ratification delà paix dans l'église cathédrale de Sainte- Claire. Aussi, dès le matin, Masaniello vit-il arriver deux chevaux magnifiquement caparaçonnés, l'un pour lui, l'autre pour son frère. C'était une nouvelle attention de la part du vice-roi. Les deux jeunes gens montèrent dessus et se rendirent au palais.
La ils trouvèrent le duc d'Arcos et toute la cour qui les attendaient. Lue nombreuse cavalcade se réunit à eux. Le duc d'Arcos prit Masaniello à sa droite, plaça son frère à sa gauche, et, suivi de lout le peuple, s'avança vers la cathédrale, où le cardinal Filomarino, qui était archevêque du Naples, les reçut à la tête de tout sou clergé.
Aussitôt chacun se plaça selon le rang qu'il avait reçu de Pieu OU qu'il s'était l'ail lui même : le cardinal au milieu du chœur, le duc d'Arcos sur une tribune, et Masaniello, l'épée nue a la main, près du secrétaire qui lisa'.l les , mu les, cl qui, chaque article lu, faisait silence. Masaniello répétait l'article, en expliquant la portée au peuple et le commentant comme le pi us habile légiste eût pu le faire ; après quoi, sur en signe qu'il n'avait plus rien a dire, le secrétaire passait à l'article suivant.
'tous les articles lus el commentés ainsi, on commença le • i rvice divin, qui se termina par un T» Dcwn
In grand repas attendait les principaux acteurs de cette : i 1 ne dans les jardins du palais. On avait invite Masaniello,
sa femme et son frère. D'abord, comme toujours, Masaniello, pour qui tous ces honneurs n'étaient point faits, avait voulu les refuser; mais le cardinal Filomarino était intervenu, et, a force d'insiances, avait obtenu du jeune tazzaronc qu'il ne ferait pas au vice-roi cet affront de refuser de dîner à sa table. Masaniello avait donc accepté.
Cependant un pouvait voir sur son front, ordinairement si franc et si ouvert, quelque chose comme un nuage sombre, que ne purent éclaircir ces cris d'amour du peuple qui avaient ordinairement tant d'influence sur lui. On remarqua qu'en revenant de la cathédrale au palais il avait la tète inclinée sur la poitrine, et l'on pouvait d'amant mieux lire la tristesse empreinte sur son front, que, par respect pour le vice-roi et contrairement à son invitation plusieurs fois réitérée de se couvrir, Masaniello, malgré le soleil de feu qui dardait sur lui, tint constamment son chapeau à la main. Aussi, en arrivant au palais et avant de se mettre à table, demanda-t-il un verre d'eau mêlée de jus de limon. On le lui apporta, et comme il avait très chaud il l'avala d'un trait; mais à peine l'eut-il avalé qu'il devint si pâle que la duchesse lui demanda ce qu'il avait. Masaniello lui répondit que c'était sans duule ceite eau glacée qui lui avait fait mal. Alors la duchesse en souriant lui donna un bouquet it respirer. Masaniello y porta les lèvres pour le baiser en signe de respect; mais presque aussitôt qu'il l'eut touché, par un mouvement rapide et involontaire, il le jeta loin de lui. La duchesse vil ce mouvement, mais elle ne parut pas y faire attention ; et, s'étant assise à table, elle fit asseoir Masaniello à sa droite et le frère de Masaniello à sa gauche. Quant a la femme de Masaniello, sa plaie lui était réservée entre le duc et le cardinal Filomarino.
Masaniello fut sombre et muet pendant tout ce repas; il paraissait soufl'rir d'un mal intérieur dont il ne voulait pas se plaindre. Son esprit semblait absent, et lorsque, le duc l'invita à boire à la santé du roi, il fallut lui répéter l'invitation deux fois avant qu'il eût l'air de l'entendre. Enfin il se leva, prit son verre d'une main tremblante; mais au moment où il allait le porter à sa bouche, les forces lui manquèrent et il tomba évanoui.
Cet accident fit grande sensation. Le frère de Masaniello se leva en regardant le vice-roi d'un air terrible; sa femme fondit en larmes, mais le vice-roi, avec le plus grand calme, fit observer qu'une pareille laiblesse n'était point étonnante dans un homme qui depuis six jours et six nuits n'avait presque ni mangé ni dormi, et avait passé toutes ses heures tantôt à des exercices violens, sous un soleil de feu, tantôt à des travaux assidus qui devaient d'autant plus lui briser l'esprit que son esprit y était moins accoutumé. Au reste, il ordonna qu'on eût pour Masaniello tous les soins imaginables, le fil transporler au palais, l'y accompagna lui-même, et ordonna qu'on allai chercher son propre médecin.
Le médecin arriva comme Masaniello revenait à lui, et déclara qu'effectivement son indisposition ne provenait que d'une trop longue fatigue, et n'aurait aucune suite s'il consentait à interrompre pour un jour ou deux les travaux de corps et d'esprit auxquels il se livrait depuis quelque temps.
Masaniello sourit amèrement; puis du geste dont Hercule arracha de dessus ses épaules la tunique empoisonnée de Nessus, il déchira les habits de drap d'argent donl l'avait re vêtu le vice-roi, et demandant à grands cris ses vètemens de pêcheur, qui étaient restés dans sa petite maison de la place du Alan lie, il courut aux écuries a demi nu, sauta sur le premier cheval venu et s'élança hors du palais.
Le duc le regarda s'éloigner, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue:
— Cet homme a perdu la tète, dit-il ; en se voyant si grand, il est devenu fou.
Et les courtisans répétèrent en chœur que Masaniello était fou.
Pendant ce temps, Masaniello courait effectivement les rues de Naples comme un insensé, au grand galop de son cheval, renversant tous ceux qu'il rencontrait sur sa route et ne s'arrèlant que pour demander de l'eau. Sa poitrine brûlait.
Le soir, il revint place du Marché; : es veux étaient ardens
de fièvre; il avait le délire, et dans son délire il donnait les ordres les plus étranges et les plus contradictoires. On avait obéi aux premiers, lirais bientôt on s'était aperçu qu'il était fou, et l'on avait cesser de les exécuter.
Tuule la nuit, son frère et sa femme veillèrent près de lui.
Le lendemain il parut plus calme; ses deux gardiens le quittèrent pour aller prendre à leur tour un peu de repos; mais ù peine furent-ils sortis, que Masaniello se revélit des débris de son brillant costume de la veille, et demanda son cheval d'une voix si impérieuse qu'on le lui amena. 11 sauta aussitôt dessus, sans chapeau, sans veste, n'ayant qu'une chemise déchirée et une trousse en lambeaux, il s'élança au galop vers le palais. La sentinelle ne le reconnaissant pas voulut l'arrêter, mais il passa sur le \enlre de la sentinelle, sauta à bas de son cheval, pénétra jusqu'au vice-roi, lui dit qu'il mourait de faim et lui demanda à manger; puis, un instant après il annonça au vice-roi qu'il venait de faire dresser une collation hors de la ville, et l'invita à en venir prendre sa part; mais le vice-roi, qui ignorait ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans tout cela, et qui voyait seulement devant lui un homme donl l'esprit était égaré, prétexta une indisposition et refusa de suivre Masaniello. Alors Masaniello, sans insister davantage, descendit l'escalier, remonta à cheval, et sortant de la ville en fit presque le tour au galop sous un soleil ardent, de sorte qu'il rentra chez lui trempé de sueur. Tout le long de la route, comme la veille, il ava? demandé à boire, et l'on calcula qu'il avait dû avaler jusqu'à seize carafes d'eau. Ecrasé de fatigue, il se coucha.
Pendant ces deux jours de folie, Ardizzone, Renua et Cataneo, qui s'étaient éclipses pendant la dictature de Masaniello, reprirent leur influence et se partagèrent la garde de la ville.
Masaniello s'était jeté sur son lit et était bientôt tombé dans un profond assoupissement ; mais vers minuit il se réveilla, et quoique ses membres musr.uleux fussent agités d'un dernier frissonnement, quoique son ail brûlât d'un reste de fièvre, il se sentit mieux. En ce moment sa porte s'ouvrit, et, au lieu de sa femme ou de son frère qu'il s'attendait à voir paraître, un homme entra enveloppé d'un large manteau noir, le visage entièrement caché sous un feutre de même couleur, et s'avançant en silence jusqu'au grabat sur lequel était couché cet homme tout-puissant qui d'un signe disposait de la vie de quatre cent mille de ses semblables :
— Masaniello , dit-il, pauvre Masaniello ! Et en même temps il écarta son manteau et laissa voir son visage.
— Salvator Rosa 1 s'écria Masaniello en reconnaissant son ami, que depuis quatre jours il avait perdu de vue, occupé qu'avait été Salvator, ave^ la compagnie de la Mort, à repousser les espagnols qui avaient voulu entrer a Naples du côté de Salerne.
Et les deux amis se jetèrent dans les bras i'un de l'autre.
— Oui, oui, pauvre Masaniello! dit le pêcheur-roi en retombant sur son lit. N'est-ce pas, et ils m'ont bien arrangé, et j'ai eu raison de me lier à eux ! Mais j'ai tort de dire que je m'y suis fié ! jamais je n'ai cru en leurs belles paroles, jamais je n'ai eu toi dans leurs grandes promesses. C'est cet infâme cardinal Filomarino qui a tout fait et qui m'a trompé au saint nom de Dieu.
Salvator Rosa écoutait son ami avec étonnement.
— Comment! dit-il, ce que l'on m'a dit ne serait il pas vrai ?
— Et que t'a-t-on dit, mon Salvator? reprit tristement Masaniello.
Salvator se tut.
— On l'a dit que j'étais fou, n'est-ce pas? continua Masaniello.
Salvator lit un signe de la tête.
— Oui, oui, les misérables1 Obi je les reconnais bien la! Non, Salvator, non. je ne suis pas fou, je suis empoisonné, voila tout.
Salvator jeta un cri de surprise.
— C'est ma taule, ilil Masaniello. Pourquoi ai-je mis le
pied dans leurs palaisl Esl ce la place d'un pauvre pécheur
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
comme moiP Pourquoi ai-je accepté leur repas! L'orgueil, Salvalor, le démon de l'orgueil m'a tenté, et j'ai été pniii.
— Comment! s'écria Salvalor, tu crois qu'ils auraient eu l'infamie...
— Ils m'ont empoisonné, reprit Masaniello d'une voix plus forle encore; ils m'ont empoisonné deux fois : lui et elle; Kui dans un verre d'eau, elle dans un bouquet. C'est bien la peine de se dire noble, de s'appeler duc et duchesse pour empoisonner un pauvre pêcheur plein de confiance qui croit que te qui é"st juré est juré, et qui se livre sans défiance!
— Non, non, dit Salvalor, lu te trompes, Masaniello : c'est ce soleil ardent, ce sont ces travaux assidus, c'est cette vie intellectuelle qui dévorent ceux-là mêmes qui y sont habitués, qui auront momentanément fatigué ton esprit et égaré ta raison.
— C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'écria Masaniello; c'est ce qu'ils disent, et c'est ce que les générations à venir diront sans doute aussi, puisque toi, mon ami, loi, mon Salvalor, toi qui es là, loi qui es en face de moi, tu répèles la même chose, quoique je t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonné dans un verre d'eau et dans un bouquet : à peine ai-je eu respiré ce bouquet, à peine ai-je eu avalé ce verre d'eau, que j'ai senii que c'en était fait de ma raison. Une sueur froide passa sur mon front, la terre si nibla manquer sous mes pieds; la ville, la mer, le Vésuve, tout tourbillonna devant moi comme dans un rêve. Oh! les misérables! les misérables !
Et une larme ardenle roula sur les joues du jeune Napolitain.
— Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai. Mais, grâce à Dieu, leur complot a échoué; grâce à Dieu, tu n'es plus fou ; grâce â Dieu, le poison a sans doute cérlé aux remèdes, et tu es sauvé.
— Oui, répondit Masaniello, mais Naples est perdue.
— Perdue, et pourquoi? demanda Salvalor.
— Ne vois-lu donc pas, répondit Masaniello, que je ne suis plus aujourd'hui ce que j'étais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple hésite. On a douté de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insensé. Puis n'ont-ils pas dit tout bas à celle multitude que je voulais me faire roi?
— C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui m'a amené ici.
— Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement.
— Ce que j'y venais faire? dit Salvalor. Je venais m'assurer si la chose était vraie ; et si la chose était vraie, je venais le poignarder !
— Rien, Salvator, bien ! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes comme loi seulement <>t tout ne serait pas perdu.
— Mais pourquoi désespères-tu ainsi? demanda Salvator.
— Parce jjue, dans l'état actuel des choses, moi seul pourrais diriger ce peuple vers le but qu'il atteindra probablement un jour, et que demain, cette nuit, dans une heure peut-être, je ne serai plus là pour le diriger.
— El où seras-tu donc?
Masaniello laissa errer sur ses lèvres un sourire profondément triste, leva un instant ses regards au ciel, et ramenanl lis yeux sur Salvalor :
— Ils me tueront, mon ami, lui dit-il. Il y a quatre jours, ils ont essayé de m'assassiner, et ils m'ont manqué parce que mon heure n'étail pas venue. Avant-hier ils ni'onl empoisonné, el, s'ils n'onl pis réussi à nie faire mourir, ils sont parvenus ;i me rendre fou. C'est un avertissement de Dieu, Salvalor. La prochaine tentative qu'ils feroni sur moi sera la dernière.
— Mais pourquoi, averti comme lu l'es, ne le garantiraistu pis de leurs complots en demeurant cbez loi?
— Ils diraient que j'ai peur.
— En L'enlouranl de gardes chaque fois que lu sortiras par la ville 7
— Ils diraient que Je veux nie faire roi.
— Mais ''ii ne h croirait pas.
— T ■ l'as bien cru, loi !
Sahv i courba on front rougissant, «ar il y avait tant
de douceur dans la réponse de Masaniello que sa réponse n'était pas une accusation, mais un reproche.
— Eli bien ! soit, répondit-il, que la volonté de Dieu s'ac complisse.
Salvator Rosa s'assit près du lit de son ami.
— Quelle est ton intention ? demanda Masaniello.
— De rester près de toi, et, bonne ou mauvaise, de partager ta fortune.
— Tu es fou, Salvator, répondit Masaniello. Que moi, que le Seigneur a choisi pour son élu, j'attende tranquillement le calice qu'il nie reste à épuiser, c'est bien, car je ne puis pus, car je ne dois pas faire autrement ; mais loi, Salvator, qu'aucune fatalité ne pousse, qu'aucun serment ne lie, que tu restes dans cette infâme Rabylone, c'est une folie, c'est lin aveuglement, c'est un crime.
— J'y resterai pourtant, dit Salvator.
— Tu te perdrais sans me sauver, ci tout dévoùment inutile est une sottise.
— Advienne que pourra 1 reprit le peinlre. C'est ma volonté.
— C'est ta volonté ? Et tes sœurs? et ta mère ? C'est ta volonté ! Le jour où tu m'as reconnu pour chef, tu as fait abnégation de la volonté pour la subordonner à la mirnne. Eh bien ! moi, ma volonté est, Salvator, que tu sortes à l'instant même de Naples, que tu te rendes à Rome, que tu te jettes aux genoux du saint-père, et que tu lui demandes ses indulgences pour moi, car je mourrai probablement sans que mes meurtriers m'accordent le temps de mettre en état de grâce. Enlends-tu? Ceci est ma volonté, à moi. Je te l'ordonne comme ton chef, je t'en conjure comme ton ami.
— C'est bien, dit Salvator, je t'obéirai.
Et alors il déroula une toile, tira d'une trousse qu'il portait à sa ceinture ses pinceaux qui, non plus que son épée, ne le quittaient jamais, et, à la lueur de la lampe qui brillait sur la table, d'une main ferme et rapide, il improvisa ce beau portrait que l'on voit encore aujourd'hui près de la porte dans la première chambre du musée des Studi, à Naples, et où Masaniello est représenté avec un béret de couleur sombre, le cou nu et revêtu d'une chemise seulement.
Les deux amis se séparèrent pour ne se revoir jamais. La même nuit Salvator prit le chemin de Rome. Quant à Masaniello, fatigué de cette scène, il reposa la tête sur son oreiller et se rendormit.
Le lendemain, il se réveilla au son de la cloche qui appelait les fidèles à l'église; il se leva, fit sa prière, revêtit ses simples habits de pêcheur, descendit, traversa la place et entra dans l'église del Carminé. C'était le jour de la fête de la Vierge du Monl-Carmel. Le cardinal Filomarino disait la messe; l'église regorgeait de monde.
A la vue de Masaniello, la foule s'ouvrit et lui fit place. La messe finie, Masaniello monta dans la chaire el fit signe qu'il voulait parier. Aussitôt chacun s'arrêta, et il se lit un profond silence pour écouter ce qu'il allait dire.
— Amis, dit Masaniello d'une voix triste, mais calme, vous étiez esclaves, je vous ai fait libres. Si vou< êtes dignes de cette liberté, défendez-la, car maintenant c'est vous seuls que cela regarde. On vous a dit que je voulais me faire roi : ce n'est pas vrai, et j'en jure par ce Christ qui a voulu mourir sur la croix pour acheter au prix de son sang la liberté des hommes. Maintenant tout est Uni entre le monde et moi. Quelque chose me dit que je n'ai phis que peu d heures à vivre. Amis, rappelez-vous la seule chose que je vous aie jamais demandée et que vous m'avez promise : au moment ou vous apprendrez ma mort, dites un Ave Maria pour mon âme.
Tous les assislans le lui promirent ue nouveau. Alors Masaniello fit signe à la foule de s'écouler, et la foule s'écoula; puis, quand il l'ut seul, il descendit, alla s'agenouiller devant l'autel de là Vierge el fit sa prière.
Comme il relevait la tête, un homme vint lui dire que le cardinal Filomarino l'attendait aucouvenl pour s'entretenir
avec lui des affaires d'Etat. Masaniello lit. signe qu'il allait
se rendre à l invitation du cardjnal Le messager disparut. M i tniello dil encore un rater el un Ave, baisa imis fois l'amulelle qu'il portait au cou et dont il avall toujours scellé
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CORRIO.OLO.
les ordonnances; puis il s'avança vers la sacristie. Arrivé là, il eniendit plusieurs voix qui l'appelaient dans le cloître : il alla du côté d'où venaient ces voix; mais au moment où il mettait le pied sur le seuil de la porte, trois coups de fusil partirent et trois balles lui traversèrent la poitrine. Cette fois son heure était venue ; tous les coups avaient porté. Il tomba en prononçant ces seules paroles : « — Ah ! les traîtres ! ah ! les ingrats ! »
Il avait reconnu dans les (rois assassins ses trois amis, Cataneo, Renna et Ardizzone.
Ardizzone s'approcha du cadavre, lui coupa la tête, et, raversant la ville tout entière cette tète sanglante à la main, I alla la déposer aux pieds du vice-roi.
Le vice-roi la regarda un instant pour bien s'assurer que eélait la tête de Masaniello; puis, après avoir fait compter à Ardizzone la récompense convenue, il fit jeter cette tête dans les fossés de la ville.
Quant à Rciina et Cataneo, ils prirent le cadavre mutilé et Je traînèrent par les rues de la ville sans que le peuple, qui, trois jours auparavant, mettait en pièces ceux qui avaient essayé d'assassiner son chef, parût s'émouvoir aucunement à ce terrible spectacle.
Lorsqu'ils furent las de traîner et d'insulter ce cadavre, comme en passant près des fossés ils aperçurent sa tête, ils jetèrent à son tour le corps dans le fossé, où ils restèrent jusqu'au lendemain.
Le lendemain le peuple se reprit d'amour pour Masaniello. Ce n'était que pleurs et gémissemens par la ville. On serait à la recherche de cette tête et de ce corps tant insultés la veille : on les retrouva, on les rajusta l'un à l'autre, on mit le cadavre sur un brancard, on ls couvrit d'un manteau royal, on lui ceignit le front d'une couronne de laurier, on lui.mit à la main droite le bâton de commandement, a la main gauche son épée nue; puis on le promena solennellement dans tous les quartiers de la ville.
Ce que voyant, le vice-roi envoya huit pages avec un flambeau de cire blanche à la main poursuivre le convoi, et ordonna à tous les hommes de guerre de le saluer lorsqu'il pa serait en inclinant leurs armes. On le porta ainsi a la cathédrale Sainte-Claire, où le cardinal Filomarino dit pour lui la messe (1rs morts.
Le soir, il fut inhumé avec, les mêmes cérémonies qu'on avait l'habitude de pratiquer pour les gouverneurs de Naples ou pour les princes des familles royales.
Ainsi finit Thomas Aniello, roi pendant huit jours, fou pendant quatre, assassiné comme un tyran, abandonné comme un chien, recueilli comme un martyr, et depuis lors vénéré comme un saint.
La terreur qu'inspira son nom fut si grande, que l'ordonnance, des vice-rois qui défendit de donner aux enfans le nom de Masaniello existe encore, aujourd'hui et est en pleine, vigueur par tout le royaume de Naples.
Ainsi ce nom a été gardé de toute tache et conservé pur à la vénération des peuples.
LE MAUIAGE SUR 1,'ÉCIIAFAUD
1 h |our, e'eiaii en 1504, on afficha sur les murs de Naples le placard suivant :
1 II sera compté la somme, de quatre mille ducats à celui »qui livrera, mort ou vif, à la justice, le bandit calabrais 1 iXocco di 1 l'izzo-
» Isabelle d' Ibagon, régente. »
Trois jours après, un homme se présenta cher le ministre de la police, et déclara qu'il savait un moyen Immanquable oi;uv. comi\ — »..
de s'emparer de celui qu'on cherchait, mais qu'en échange de l'or offert il demandait une grâce que la régente seule pouvait lui accorder : c'était donc avec la régente seule qu'il voulait traiter de cette affaire.
Le ministre répondit à cet homme qu'il ne voulait pas déranger Son Altesse pour une pareille bagatelle, qu'on avait promis quatre mille ducats et non autre chose; et que si les quatre mille ducats lui convenaient, il n'avait qu'à livrer Rocco del Pizzo, et que les quatre mille ducats lui seraient comptés.
L'inconnu secoua dédaigneusement la tête et se relira.
Le soir même, un vol d'une telle hardiesse fut commis entre Résina et Terre del Greco, que chacun fut d'avis qu'il n'y avait que Rocco de! Pizzo qui pouvait avoir fait le coup.
Le lendemain, à la fin du conseil, Isabelle demanda au ministre de la police des explications sur ce nouvel événement. Le ministre n'avait aucune explication à donner; celle fois, comme toujours, l'auteur de l'attentat avait disparu, et, selon toute probabilité, exerçait déjà sur un tout autre point du royaume.
Le ministre alors se souvint de cet homme qui s'était présenté chez lui la veille, et qui lui avait offert de livrer Rocco del Pizzo : il raconta à la régente tous les détails de son entrevue avec cet homme ; mais il ajouta que, comme la première condition imposée par lui avait été de traiter l'affaire avec Sun Altesse, à laquelle, au lieu de la prime accordée, il avait, disait-il, une grâce particulière a demander, il avait cru devoir repousser une pareille ouverture, venant surtout de la part d'un inconnu.
— Vous avez eu tort, dit la régente, faites chercher à l'instant même cet homme, et si vous le trouvez amenez-le moi.
Le ministre s'inclina, et promit de mettre, le jour même, tous ses agens en campagne.
Effectivement, en rentrant chez lui, il donna à l'instant même le signalement de l'inconnu, recommandant qu'on le découvrit quelque part qu'il fût, mais qu'une fois découvert on eût pour lui les plus grands égards, et qu'on le lui amenât sans lui faire aucun mal.
La journée se passa en recherches infructueuses.
La nuit même, un second vol eut lieu près d'Averse Celui-là était accompagné de circonstances plus audacieuses encore que celui de la veille, eî il ne resta plus aucun doute que Rocco del Pizzo, pour des motifs de convenance personnelle, ne se fût rapproché de la capitale.
Le ministre de la police commença à regretter sincèrement d'avoir éloigné l'étranger d'une façon aussi absolue, et le regret augmenta encore lorsque deux lois dans la journée du lendemain la régente lui lit demander s'il avait découvert quelque chose relativement à l'inconnu qui avait offert de livrer Rocco del Pizzo. Malheureusement ce retour sur le passé fut inutile; cette journée, comme celle de la veille, s'écoula sans amener aucun renseignement sur le mystérieux rêvé lateur.
Mais la nuit amena une nouvelle catastrophe. Au point du jour, on trouva, sur la rouie d'Amalti à la Cava, un homme assassiné. Il était complètement nu et avait un poignard piaule au milieu du cœur.
\ lui i où à raison, I.Tvindicte publique attribua encore ce nouveau crime à Rocco del Pizzo.
Quant au cadavre, il fut reconnu pour être celui d'un Jeune seigneur connu sous le nom de Raymond-le-Bâtard, e qui appartenait, moins cette faute d'orthographe dans sa m; i sauce, à la puissante maison des Carraccioli, ces éternels favoris des reines de Naples, et dont l'un des membres pas sait pour remplir alors, près de la régente, la charge uéré ditaire de la famille
Celte lois le ministre lut désespéré, d'autant plus péré qu'une demi-heure après que le rapport de ci événement lui eut été tait, il reçut de la régente l'ordre de passer au palais.
Il s'y rendil aussitôt : la régente l'attendait le sourcil froncé cl l'œil sévère; près d'ello était taloniello Carrae-
' CJOlO, le fl iv du mort, lequel s.ills doute était venu leil'l-
' mer justice.
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Isabelle demanda d'une voix brève au pauvre ministre s'il avait appris quelque ehosa de nouveau relativement à l'inconnu ; mais celui-ei avait eu beau faire courir les places, les carrefours et les rues de Naples, il en était toujours au même point d'incertitude. La régente lui déclara que, si le lendemain l'inconnu n'était point retrouvé ou Rocco dcl Pizzo pris, il était invité à ne plus se présenter devant elle que pour lui remettre sa démission ; le comte Antoniello Carrafr ciolo ayant déclaré que Rocco del Pizzo seul pouvait avoir commis un pareil crime.
Le ministre rentrait donc cbez lui, le front sombre et in cliné, lorsqu'en relevant la tête il crut voir de l'autre côté de la place, enveloppé d'un manteau et se chauffant au soleil d'automne, un homme qui ressemblait étrangement;! son inconnu. Il s'arrêta d'abord comme cloué à sa place , car il tremblait que ses yeux ne l'eussent trompé ; mais plus il le regarda, plus il s'affermit dans son opinion ; il s'avança aLrs vers lui, et a mesure qu'il s'avança il- reconnut plus distinctement soc homme.
Celui-ci le laissa approcher sans faire un seul mouvement pour le fuir ou pour aller au devant de lui. On l'eût pris pour une statue.
Arrivé près de lui, le ministre lui mit la main sur l'épaule, comme s'il eût eu peur qu'il ne lui échappât.
— Ah ! eniin, c'est toi, lui dit-il.
— Oui, c'est moi, répondit l'inconnu, que me voulez-vous?
— Je veux te conduire à la régente, qui désire te parler.
— Vraiment; c'est un peu tard.
— Comment, c'est un peu tard ! demanda le ministre tremblant que le révélateur ne voulût rien révéler. Que voulezvous dire?
— Je veux dire que, si vous aviez fait, il y a trois jours, ce que vous faites aujourd'hui, vous compteriez dans les annales defcfaples deux vols de moins.
— Mais, demanda le ministre, tu n'as pas changé d'avis, j'espère?
~ Je n'en change jamais.
— Tu es toujours dans l'intention de livrer Rocco del Pizzo, si l'on t'accorde ce que tu demandes?
— Sans doute.
— Et tu en as encore la possibilité?
— Cela m'est aussi facile que de me remettre moi-même entre vos mains.
— Alors, viens.
— Un instant. Je parlerai à la régente?
— A elle-même.
— A elle seule?
— A elle seule.
— Je vous suis.
— Mais à une condition, cependant.
— Laquelle?
— C'esl qu'avant d'entrer chez elle vous remettrez vos armes à l'officier de service.
— N'est-ce point la règle? demanda l'inconnu.
— Oui. répondit le ministre.
— Uh bien ! alors, cela va tout seul.
— Vous y consentez P
— Sans doute.
— Alors, venez.
— Je viens.
El l'inconnu suivit le minisire qui, de dix pas en dix pas, se retournait pour voir si son mystérieux compagnon marchait toujours derrière lui.
Ils arrivi ri ni aini i au palais.
Di vam le mini ire toutes les portes s'ouvrirent, et au bout d'un instant Us se trouvèrent dans l'antichambre de la régente. On annonça le ministre, qui fut introduit aussitôt, tandis que l'inconnu remettait de lui même à l'officier des le poignard ul les pi toli 18 qu'il portait îi la ceinture.
Cinq minutes après, le ministre reparut; il venait chercher i inconnu pour le i onduire prè6 de .'son Ah,
llstravei èrenl ensemble deux ou trois chambres, puis ils trouvèrent un long corridor, et au boul de ci corridor une porte entr'ouverle. Le ministre poussa cette porte; c'était
celle de l'oratoire de la régente. La duchesse Isabelle les y attendait.
Le ministre et l'inconnu entrèrent; mais quoique ce fût, selon toute probabilité, la première fois que cet homme se trouvât en face d'une si puissante princesse, il ne parut aucunement embarrassé, et, après avoir salué avec une certaine rudesse qui ne manquait pas cependant d'aisance, il se tint debout, immobile et muet, attendant qu'on l'inierrogât.
— C'est donc vous, dit la duchesse, qui vous engagez à livrer Rocco del Pizzo?
— Oui madame, répondit l'inconnu.
— Et vous êtes sûr de tenir votre promesse?
— Je m'offre comme otage.
— Ainsi votre tête...
— Paiera pour la sienne, si je manque à ma parole.
— Ce n'est pas tout à l'ail la même chose, dit la régente
— Je ne puis pas offrir davantage, répondit l'inconnu.
— Dites ce que vous désirez alors P
— J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule.
— Monsieur est un autre moi-même, dit la régente.
— J'ai demandé à parier à Votre Altesse seule, reprit l'inconnu : c'est ma première condition.
— Laissez-nous, don Luiz, dil la duchesse. Le ministre s'inclina et sortit.
L'inconnu se trouva tête-à-tête ave.; la régente, séparé seulement d'elle par le prie-dieu sur lequel était posé un Évangile, et au dessus duquel s'élevait un crucifix.
La régente jeta un coup d'œil rapide sur lui. Celait un homme de trente a trenle-cinq ans, d'une taille au dessus de la moyenne, au teint hâlé, aux cheveux noirs retombant en boucles le long de son cou, et dont les yeux ardens exprimaient à la fois la résolution et la témérité; comme tous les montagnards, il était admirablement bien fait, et l'on sentait que chacun de ces membres si bien proportionnés élait riche de souplesse et d'élasticité.
— ; Qui êtes-vous et d'où venez -vous? demanda la régente.
— Que vous fait mon nom, madame? dit l'inconnu; que vous importe le pays où je suis né? Je suis Calabrais, c'està-dire esclave de ma parole... Voilà tout ce qu'il vous importe de savoir, n'esl-ce pas?
— Et vous vous engagez à me livrer Rocco del Pizzo?
— Je m'y engage.
— Et en échange qu'exigez vous de moi?
— Justice.
— Rendre la jusllce est un devoir que j'accomplis, et non pas une récompense que j'accorde.
— Oui, je sais bien que c'esl la une de vos prétentions, à vous autres souverains ; vous vous croyez sous des juges aussi intègres que Salomon : mal heureusement votre justice a deux poids et deux mesures.
— Comment cela ?
— Oui, nui ; lourde aux petits, légère aux grands, continua l'inconnu. Voilà ce que c'est que voire justice.
Vous avez tort, monsieur, reprit la régente ; ma justice à moi est égale pour tous, el je vous en donnerai la preuve. Parlez: pour qui demandez-vous justice?
— Pour ma sœur, lâchement trompée.
— Par qui P
— Par l'un de vos courtisans.
— Lequel ?
— Oh ! un des plus jeunes, des plus beaux, un des plus nobles ! — Ah ! tenez, voila que Voire Altesse hésite déjà!
— Non; seulement je désire savoir d abord ce qu'il a fait..
— Et si ce qu'il a fait mérite la mort, aurais-je sa lêle e) ('•change de la télé de R.OCCO del Pizzo?
— Mais, demanda la duchesse, qui sera juge de la gravit du crime ?
I.'ineonnu hésita un instant; puis, regardant fixement h régente :
— La conscience de Voire Altesse, dil -il.
— Doue, vous vous en rapportez à elle?
— Entièrement.
— Nous avez raison.
— Ainsi, si Votre Altesse trouve le crime capital, j'aurai sa tête en échange de celle de Rocco del Pizzo ?
— Je vous le jure.
— Sur quoi?
— Sur cet Évangile et sur ce Christ.
— C'est bien. Écoutez alors, madame, car c'est toute une histoire.
— J'écoute.
— Notre famille habite une petite maison isolée, à une demi-lieue du village de Rosarno, situé enire Cosenza et Sainte- Eupliémie ; elle se compose de deux vieillards : mon père et ma mère ; de deux jeunes gens : ma sœur et moi. Ma sœur s'appelle Costanza. Tout autour de nous s'étendent les domaines d'un puissant seigneur, sur les terres duquel le hasard nous fit naître, et dont, par conséquent, nous sommes les vassaux.
— Comment s'appelle ce seigneur? interrompit la régente.
— Je vous dirai son crime d'abord, son nom après.
— C'est bien ; continuez.
— C'était un magnifique seigneur que notre jeune maître, beau, noble, riche, généreux, et cependant ave. tout cela haï et redouté; car, en le voyant paraître, il n'y avait pas un maii qui ne tremblât pour sa femme, pas un père qui ne tremblât pour sa tille, pas un frère qui ne tremblât pour sa sœur. Mais il faut dire aussi que (oui ce qu'il taisait de mal lui venait d'un mauvais génie qui lui soufflait l'enfer aux oreilles. Ce mauvais génie était son frère naturel ; on le nommail Raymond-le-Bâiard.
— Raymond-le-Bâtard! s'écria la régente, celui qui a été assassiné cette nuit ?
— Celui-là même.
— Connaissez-vous son assassin?
— C'est moi.
— Ce n'est donc pas Rocco del Pizzo ? s'écria la duchesse.
— C'est moi, répéta l'inconuu avec le plus grand calme.
— Donc vous avez commencé par vous faire justice vousmême.
— Je suis venu la demander il y a trois jours, et on me l'a refusée.
— Alors, que venez-vous réclamer aujourd'hui?
— La meilleure partie de ma vengeance, madame; Raymond-le Bâtard n'était que l'instigateur du crime, son frère est le criminel.
— Son frère ! s'écria la duchesse, son frère ! mais, son frère c'est Antoniello Carracciolo.
— Lui-même, madame, répondit l'inconnu, en fixant son regard perçant sur la régente.
Isabelle pâlit et s'appuya sur le prie-dieu, comme si les jambes lui manquaient; mais bientôt elle reprit courage.
— Continuel, monsieur, continuez.
— El le nom du coupable ne changera lien à l'arrêt du juge ? demanda l'inconnu.
— Rim, répondit la régente, absolument rien, je vous le ure.
— Toujours sur cet Évangile et sur ce Christ?
— Toujours : continuez, j'écoule.
Et elle reprit la même attitude et le même visage qu'elle avait un moment avant (pie la terrible révélation ne lui eût éié faite, et l'Inconnu à son lour reprit, de la même voix qu'il l'avait commencé, le rteil interrompu.
— Je vous disais donc, madame, que le comte Antoniello Cararclolo êiaii un beau, noble, riche et généreux seigneur; mais qu'il avait un frère qui était pour lui ce que le serpent fut pour nus premiers pi res, le génledu mal.
I n Jour il arriva, il y a de cela six mois à peu près, madame, il arriva, dis-je, que le comte Antoniello chassait dans la portion de ses forêts qui avoisine noire maison. Il s'ctaii perdu à la poursuite d'un daim, il avait chaud, il avait soif, il aperçut une jeune tille qui revenait de la fontaine, portant
sur son épaule un vase rempli d'eau ; il sauta à bas de son cheval, passa la bride de ranimai a son bras, et vint demander a boire à la jeune fille. Celle jeune lille, c'elail Coslanza,
c'était ma soeur.
t n frisson passa par le corps de la régente, mais l'Inconnu
continua sans paraître s'apercevoir de l'effet produit par ses dernières paroles :
— Je vous ai dit, madame, ce qu'était le comte Antoniello, permettez que je vous dise aussi ce qu'était ma sœur.
C'était une jeune fille de seize ans, belle comme un ange, chaste comme une madone. On voyait, à travers ses yeux, jusqu'au fond de son âme, comme, à travers une eau limpide, on voit jusqu'au fond d'un lac; et son père et sa mère, qui y regardaient tous les jours, n'avaient jamais pu y lire l'ombre d'une mauvaise pensée.
Costanza n'aimait personne, et disait toujours qu'elle n'aimerait jamais que Dieu ; et, en effet, sa nature fine et délicate élait trop supérieure à la matière qui l'entourait, pour que cette fange humaine souillât jamais sa blanche robe de vierge.
Mais, je vous l'ai dit, madame, et peut-être le savez-vous vous-même, le comte Antoniello est un beau, noble, riche et généreux seigneur. Coslanza voyait pour la première fois un homme de cette classe ; le comte Antoniello voyait, pwur la première fois, sans doute aussi, une femme de celle espèce. Ces deux natures supérieures, l'une par le corps, l'autre par l'âme, se sentirent attirées l'une, par l'autre, et lorsqu'ils se furent quittés avec une longue conversation,, Coslanza commença à penser au beau jeune homme, et le comte Antoniello ne lit plus que rêver ù la belle jeune lille.
Les lèvres de la régente se crispèrent; mais il n'en sortit pas une seule syllabe.
— Il faut tout vous dire, madame ; Costanza ignorait que ce beau jeune homme fût le comte Carracciolo ; elle croyait que c'était quelque page ou quelque écuyer de sa suite, qu'elle pouvait, chaste et riche, car elle est riche pour une paysanne, ma sœur, qu'elle pouvait, dis-je, regarder en l'ace et aimer.
Ils se virent ainsi (rois ou quatre jours de suite, toujours sur le chemin de la fontaine et au même endroit où ils s'étaient vus pour la première fois ; mais, une après-midi, ils s'oublièrent, de sorte que mon père, ne voyant pas revenir sa fille, fut inquiet, et, jetant son fusil sur ton épaule, il alla au devant d'elle.
Au détour d'un chemin, il l'aperçut assise près d'un jeune homme.
A la vue de notre père, Costanza bondit comme un daim effrayé, et le jeune homme, de son côté, s'enfonça dans la forêt. Le premier mouvement de mon père fut d'abaisser son arquebuse et de le meure en joue, mais Costanza se jeta entre le canon de l'arme et Carracciolo. Noire père releva son arquebuse, mais il avait reconnu le jeune comte.
— Et c'élail bien Antoniello Carracciolo? murmura la régente.
— C'était lui-même, dit l'inconnu.
Le même soir, noire père ordonna à sa femme et à sa lille de se. tenir prèles à partir dans la nuit : toutes deux devaient quitter notre maison et chercher un asile chez une tante que nous avions a Monteleone. au montent de partir, mon père prit Coslanza à part, et lui dit :
— Si lu le revois, je le l lierai .
Costanza tomba aux genoux de mon père, promettant de ne pas le revoir; puis, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, elle lui demanda son pardon. Costanza partit avec ca mère, cl, lorsque le jour parut, loules deux étaient déjà hors des terres du comte Antoniello.
La légenle respira.
I.e lendemain, mon père alla trouver le comle. Je ne sais ce qui se passa entre eux ; mais ce que je sais, c'csl que le Comte lui jura sur son honneur qu'il n'avait rien a craindre dans l'avenir pour la vertu de Costan; a.
Le lendemain de celle eu.reuie, le comte, de son côté, partit pour LNaples.
— Oui, oui, je me rappelle son retour, murmura la ivgenlc. Après? après?
— i;ii bien! après, madame, après?... Il continua de ga souvenir de celle qu'il aurait dû oublier. Les plaisirs de la cour, les faveurs des dames de haut parage, les espérances de l'ambition, ne purent chasser de soi; souvenir ['image de
ŒUYMS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
h pauvre Calabraise : celle image était sans cesse présente à ses yeux pendant ses jours, pendant ses nuils ; elle tourmentait ses veilles, elle brûlait son sommeil. Ses lettres à son frère devenaient tristes, amères, désespérées. Son frère, inquiet, partit et arriva a la cour. Il le croyait amoureux de quelque reine, à la main dî laquelle il n'osait aspirer. Il éclata de rire lorsqu'il apprit que l'objet de cet amour était une misérable Calabraise.
— Tues fou, Antoniello, lui dit-il. Cette fille est ta vassale, ta serve, ta sujette, celte fille est ton bien.
— Mais, dit Antoniello, j'ai juré à son père...
— Quoi ? qu'as-tu juré, imbécile?
— J'ai juré de ne pas ebereber à revoir sa fille.
— Très bien! Il faut tenir ta promesse. Un gentilhomme n'a qu'une parole.
— Tu vois donc que tout est perdu pour moi.
— Tu as juré de ne pas chercher à la revoir?
— Oui.
— Mais si c'est elle qui vient te trouver?
— Elle !
— Oui, elle !
— Où cela ?
— Où tu voudras. Ici, par exemple?
— Oh! non, pas ici.
— Eh bien 1 dans ton château de Rosarno.
— Mais je suis enchaîné ici ; je ne puis quitter Naples.
— Pour huit jours?
— Oh ! pour huit jours? oui, c'est possible, je trouverai quelque prétexte pour lui échapper pendant huit jours. Je ne sais pas de qui il parlait, madame, ni quelle chose le tenait en esclavage ; mais voilà ce qu'il dit.
— Je le sais, moi, dit la régente en devenant affreusement pâle. Continuez, monsieur, continuez.
— Ainsi, reprit Raymond, quand tu recevras ma lettre tu partiras ?
— À l'instant même.
— C'est bien.
Les deux frères se serrèrent la main en se quittant ; le comte Antoniello resta à Naples, et Raymond-le-fiâtard partit pour la Calabre.
Un mois après, le comte Antoniello reçut une lettre de son frère, et, il faut lui rendre justice, c'est un homme fidèle à sa promesse que le comte ! Ce jour même il partit.
Voilà ce qui était arrivé. Ne vous impatientez pas, madame, j'arrive au dénouement.
— Je ne m'impatiente pas, j'écoute, répondit la régente; seulement je frissonne en vous écoutant.
— Un homme avait été assassiné près de la fontaine. Mon père, en ce moment, revenait de la chasse : il trouva ce malheureux expirant; il se précipita à son secours, et, comme il essayait, mais inutilement, de le rappeler à la vie, deux domestiques de Raymond-le Bâtard sortirent de la forêt et arrêtèrent mon père comme l'assassin.
Par un malheur étrange, l'arquebuse de mon père était déchargée, et, par une coïncidence fatale, mais dont Raymond pourrait donner le secret s'il n'était pas mort, la balle qu'on retira de la poitrine du cadavre était du même calibre que celles que l'on retrouva sur mon père.
Le proies lui court; 1rs deux domestiques déposèrent dans un sens qui ne permettait pas aux juges d'hésiter. Mon père fut condamné a mort.
Ma mère et ma soeur apprirent tout en emble la catastrophe, le procès et le j u '<■ inr-ii t ; elles quittèrent Monteleone el arrivèrent à Rosarno, ce jour même où le comte Antoniello, prévenu par la IHtredeson frère, arrivait, de son coté, de Naples.
Le comte Carracciolo, comme seigneur de Rosarno, avait
droit de haute el basse justice. Il pouvait d , d'un Ign
donner a mon père la vie ou la mort.
Ma mère ignorait que le comte fûl arrivé; elle rencontra Raymond-le-Bâtard, qui lui annonça cetlc lieureu c nou velle et lui donna le con: Il de venir solllcil ave a fille la grâce de notre pèn et de son mari ; il u'y avait pas de
temps à perdre, l'exécution de mon père était fixée au lendemain.
Elle saisit avec avidité la voie qui lui était ouverte par ce conseil, qu'elle regardait comme un conseil ami ; elle vint prendre sa lille, elle l'entraîna avec elle sans même lui dire où elle la conduisait, et, le jour même de l'arrivée du noble seigneur, les deux femmes éplorées vinrent frapper à la porte de son château.
Elle ignorait, la pauvre mère, l'amour du comte pour Costanza.
La porte s'ouvrit, comme on le pense bien, car toutes choses avaient été préparées par l'infâme Raymond pour que rien ne vînt s'opposer à l'accomplissement de son projet ; mais une fois entrées, la mère et la fille rencontrèrent, des valets qui leur barrèrent le passage et qui leur dirent qu'une seule des deux pouvait entrer.
Ma mère entra, Costanza attendit.
Elle trouva le comte Antoniello qui la reçut avec un visage sévère ; elle se jeta à ses pieds, elle pria, elle supplia ; Antoniello fui inflexible : un crime avait été commis, disait-il, son mari était coupable de ce crime, il lallait que ce meurtre fût vengé ; il fallait que la justice eût son cours : le sang demandait du sang.
Ma pauvre mère sortit de la chambre du comte brisée par par la douleur, anéantie par le désespoir, et criant merci à Dieu.
— Mais où donc étiez-vous pendant ce temps? demanda la régente à l'inconnu.
— À l'autre boutde la Calabre, madame, à Tarente, à Rrindisi, que sais-je. J'étais trop loin pour rien savoir de ce qui se passait. Voilà tout.
Ma mère sortit donc désespérée et voulut entraîner sa fille, mais Costanza l'arrêta :
— A mon tour, ma mère, dit-elle, à mon tour d'essayer de fléchir notre maître. Peut-être serai-je plus heureuse que vous.
Ma mère secoua la tête et tomba sur une chaise, elle n'espérait rien.
Ma sœur entra à son tour.
— Elle savait que cet homme l'aimait, s'écria la régente, et elle entrait chez cet homme!...
— Mon père allait mourir, madame, comprenez vous? Isabelle d'Aragon grinça des dents, puis, au bout d'un
instant:
— Continuez, continuez... dit-elle.
Dix minutes s'écoulèrent dans une mortelle anxiété, enfin un serviteur sortit un papier à la main.
— Monseigneur le comte fait grâce pleine et entière au coupable, dit-il, voici le parchemin revêtu de son sceau.
Ma mère jeta un cri de joie si profond, qu'il ressemblait à un cri de désespoir.
— Oh ! merci, merci, dit-elle, et, baisant la signature du comte, elle se précipita vers la porte. Puis s'arréiant tout à coup :
— Et ma fille? dit-elle.
— Courez à la prison, dit le serviteur, vous trouverez votre fille, en rentrant chez vous.
Ma mère s'élança, égarée de joie, ivre de bonheur; elle traversa les rues de Rosarno en criant : « Sa grâce ! sa grâce! j'ai sa grâce !... » Elle arriva à la porte de la prison, où déjà elle s'était présentée deux fois sans pouvoir entrer. On voulut la repousser une troisième fois, mais elle montra le papier, et la porte s'ouvrit.
On la conduisit au cachot de mon père.
Mon père n'attendait plus que le bourreau; c'était la vie qui entrait à la place de la mort.
Il y eut au fond de cet asile de douleur un instant d'indicible joie.
Puis il demanda des détails : comment ma mère et ma sœur avaient appris l'accusation qui pesait sur lui, commenl elles étaient parvenues au comte; comment, enfin, toutes choses s'étaient passées.
Ma mère commença le récit, mou père l'écoula, l'ililcn iiini p. mi à chaque in- tant par -es exclamations . | '• pe I, il ne
IMPRKSSIONS DE VOi'AGlî. — LE C.OUIUCOI.O.
dit plus que quelques paroles et d'une voix tremblante. Bientôt il se tut tout à fait, puis sa tête tomba dans ses deux main-, puis la sueur de l'angoisse lui monta au visage, puis la rougeur de la honte lui brûla le front; enfin, quand ma niôro lui eut dit que, repoussée par le comte, elle avait permis à ma sœur de prendre sa place, il bondit en poussant un rugissement con me un lion blessé, et s'élança contre la porte, la porte était fermée.
Il prit la pierre qui lui servait d'oreiller, et la lança de toutes ses forces contre la barrière de fer qu'il croyait avoir le droit de se faire ouvrir.
Le geôlier accourut et lui demanda ce qu'il voulait.
— Je veux sortir! s'écria mon père, sortir à l'instant même !
— Impossible! dit le geôlier.
— J'ai ma grâce ! cria mon père. Je l'ai, je la tiens, la voilà !
— Oui, mais elle porte que vous ne sortirez de prison que demain malin.
— Demain matin! fit le captif avec une exclamation terrible.
— Lisez plutôt, si vous en doutez, ajouta le geôlier.
— Mon père s'approcha de la lampe, lut et relut le parchemin. Le geôlier avait raison; soit hasard, soit erreur, soit calcul, le jour de sa sortie était fixé au lendemain matin seulement.
Le prisonnier ne poussa pas un cri, pas un gémissement, pas un sanglot. Il revint s'asseoir muet et morne sur son lit. Ma mère vint s'agenouiller devant lui.
— Qu'as-tu donc ? demanda-t-elle.
— Rien, répondit il.
— Mais que crains-tu?
— 01) ! peu de chose.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que crois-tu, que crains-tu, que penses-tu ?
— Je pense que Costanza est indigne de son père, voilà tout.
Ce fut ma mère qui se leva à son tour, pale et frissonnante.
— Mais c'est impossible.
— Impossible ! et pourquoi ?
— On m'a dit qu'elle allait sortir derrière moi. On m'a dit qu'elle allait nous attendre ;i la maison.
— Eu bien ! va voir à la maison si elle y est, et, si elle y est, reviens avec elle.
— Je reviens, dit ma mère.
Et elle frappa à son tour et demanda à sortir. Le geôlier lui ouvrit.
Elle courut à la maison. La maison était déserte, Costanza n'était point reparue.
Elle courut au palais et redemanda sa fille. On lui répondit qu'on ne savait pas ce qu'elle voulait dire.
Elle revint à la maison. Costanza n'était pas rentrée.
Elle attendit jusqu'au soir. Costanza ne reparut point.
Murs elle pensa à son mari el s'achemina de nouveau vers la prison; mais, cette fois, d'un pas leut et aussi morne que si elle eut suivi au cimetière le cadavre de sa fille.
Comme la première fois, les portes s'ouvrirent devant elle.
Elle retrouva son mari assis à la même place; quoiqu'il eût reconnu son pas, il ne leva même pas la tête. Elle alla se coucher à ses pieds et posa sans rien dire son front sur
ses genoux.
— Comprenez-vous , madame, quelle nuit infernale, fut celte iniil pour ces deux damnés !
Le lendemain, au point du jour, on vint ouvrir la prison
el annoncer au condai ! qu'il était libre.— Je vous l'ai «lejà
dit, ajouta l'inconnu en riani d'un rire terrible, oh ! le comte Cari acciolo esi un noble seigneur, et qui tient religieusement sa parole '...
Les deux vieillards sortirent s'appuyant l'un sur l'autre. One seule nuit les avait tous les deux rapprochés de la tombe de. dix ans.
En tournant le coin de la roule d'où l'on aperçoit la mai-
son, ils virent Costanza, qui les attendait agenouillée sur le seuil.
Ils ne firent pas un pas plus vite pour aller au devant de leur fille; leur fille ne se releva pas pour aller au devant d'eux.
Quand ils furent près d'elle, Costanza joignit les mains et ne dit que ce seul mot :
— Grâce I
Par un mouvement instinctif, ma mère étendit le bras entre son mari et sa fille.
Mais celui-ci l'arrêta doucement.
— Grâce, dit-il en tendant la main à Costanza, grâce, et pourquoi grâce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte? n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre P
Et il l'embrassa.
Puis, comme la mère, entraînant sa fille au fond de la chaumière, le laissa seul dans la pièce d'entrée, il détacha son arquebuse, la jeta sur son épaule, et s'achemina vers le château.
Il demanda a remercier le comte.
Le comte était parti depuis une heure pourNaples.
Il demanda à remercier Raymond.
Raymond était parti avec son frère.
Il revint alors vers la chaumière, accrocha son arquebuse à la cheminée. Puis Costanza et sa mère entendirent comme le brait d'un corps pesant qui tombait ; elles sortirent toutes deux et trouvèrent le vieillard étendu sans connaissance au milieu de la chambre.
Elles le posèrent sur le lit; ma sœur resta près de lui, tandis que ma mère courait chercher un médecin.
Le médecin secoua la tète ; cependant il saigna mou père. Yers le soir, le vieillard rouvrit les yeux.
Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la porte.
Il ne vit ni ma mère ni ma sœur, il ne vit que moi.
— Mon tils, mon fils ! s'écria-t-il, oh ! c'est la ver.geance divine qui te ramène.
Je me jetai dans ses bras.
— Allez, dit-il à ma mère et à ma sœur, et laissez-nous seuls.
Ma mère obéit, mais ma sœur voulut rester. Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant à Costanza sa mère qui s'éloignait :
— Suivez votre mère, dit-il avec un de ces gestes suprêmes qui veulent être obéis, suivez votre mère, si vous voulez que ma bénédiction vous suive.
Costanza baisa la main du moribond, se jeta à mon cou en pleurant et suivit ma mère.
Je déposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table, et j'allai m'agenouiller près du lit du vieillard.
— C'est la vengeance divine qui le ramène, répéta-t-il une seconde fois. Écoute-moi, mon tils, et ne m'interromps pas ; car, je le sens, je n'ai plus que quelques instans à vivre, écoule moi.
Je lui lis signe qu'il pouvait parler.
Alors il me raconta tout.
Et, à mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait à son visage, la colère remontai) dans ses veux, on eût di! qu'il était plein de force, de vie et de saule. Seulement, au dernier mot, lorsqu'il on fut au moment où, rentrant chez lui et remettant son arquebuse à sa cheminée, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer à sa vengeance, il jeta un eii étouffé et retomba la tête sur son chevet.
Celle fois il était mort.
Je fus longtemps sans le croie i ngl mp | ! le: ;ccouai le bras, longtemps je rappelai ; enfin je sentis ses mains se refroidir dans les miennes, enfin je vis ses yeux se lernir.
Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je l'embrassai une dernière fois et je jetai par dessus sa tète son drap devenu un linceul.
Puis j'ai ai ouvrir la porte du fond, et (alstnl signe à ma mère ei a ma sœur do s'approcher:
HO
OEUVRES COMPLÈTES D'ALËXANDM DUMAS
— Venez, leuf dis-je, venez prier prèn de voir* mai I et Ha votre père mort.
Les deux femmes se jetèrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et en éclatant en sanglots.
Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans nia ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon épaule, je m'avançai vers la porte.
— Où vas tu, frère? s écria Costanza.
— Où Dieu me mène, répondisse,
Et, avant qu'elle eût eu le temps de s'opposer a ma sortie, je franchis le seuil et je disparus dans l'obscurité.
Je vins droit à Naples.
On m'avait dit non-seulement que vous étiez belle entre les femmes, mais encore juste entre les reines.
Je vins à Naples avec l'intention de vous demander justice.
— Comment ne vous l'êtes-vous pas faite vous-même? demanda Isabelle.
— Un coup de poignard n'était point assez pour un pareil crime, madame, c'était l'échafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a déshonoré ma famille, je veux le déshonneur d'Antoniello Carracciolo.
— C'est juste, murmura la régente.
— Mais, pour plus de sûreté encore, comme le long du chemin j'appris que la tête de Rocco del Pizzo était mise à prix, et comme, en arrivant à Naples, je lus, «u coin du Mercato-Nuovo, le placard qui ciïrait.qualre mille ducats à celui qui le livrerait mort ou vif; pour plus de sûreté, dis-je, je me présentai chez le minisire, de la justice, offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne voulut point m'aerorder ce que je lui demandais, c'est-àdire une audience de Votre Altesse. Alors je résolus d'arriver à mon but par un autre moyen; je volai sur la roule de Résina a Torre del Greco.
— Alors c'était donc vous et non pas Rocco del Pizzo?...
— Alors je volai sur la roule d'Âversa...
— C'était donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?...
— Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond, c'était le commencement de ma vengeance, car j'étais résolu de recourir à la vengeance puisqu'on me refusait justice.
— C'est bien, dit la régente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout est donc pour le mieux.
— Tout est pour le mieux, dit l'inconnu.
— Et vous vous engagez toujours à livrer Rocco del Pizzo ?
— Toujours.
— Vous savez où il est?
— Je le sais.
— Vous répondez de mettre la main dessus ?
— J'en réponds.
— Et vous me le livrerez vivant?
— En échange île Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition, madame.
— C'est chose dile. soyez tranquille. Mais qui me répondra de vous d'ici là?
— C'esl bien simple ; envoyez-moi en prison; seulement, von me I rez conduire, par deux gardes, a quelque fenêtre d'où ji | ■ er au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai Rocco «ici Pizzo.
— Mais si vous ne me le livrez pas?
—Ma tête répondra pour la sienne ; je l'ai déjà dit et Je vous le répète.
— C'esl juste, dit la régente, je l'avais oublié.
Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra.
— Faites écroucr cri homme 6 la Vicairie, dil elle.
Le capitaine remil l'inconnu aux mains do deux gardes et rentra.
— Maintenant, continua la régente, faites arrêter le comte Antoniello Carracciolo el conduisez-le au chAteau de l'OEuf.
Le capitaine Be présenta au palais de Carracciolo; mais, soupçonnant sans doute quelque chose du danger qui le menaçait, Carraccloio avait disparu.
La régente, en apprenant celle nouvelle qui lui coudre ait la culpabilité de son favori, ordonna aussitôt aux nobles du siège de Capouan,où les Carraccioli é aient inscrits, de lui livrer le coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtempérer à cet ordre.
Les trois jours s'écoulèrent, et comme, à la fin de la troisième journée, le comte n'avait pas reparu, Naples, en se réveillant, trouva,' le lendemain, cinquante ouvriers occupés à démolir le palais d'Antoniello Carracciolo, situé en face de la cathédrale.
Quand le palais fut complètement rasé, on amena une charrue, on creusa des sillons à la place où il s'était élrvé, et l'on sema du sel dans les sillons.
Puis on commença de démolir le palais situé à la droite du sien : c'était le palais du prince Carracciolo son père.
Puis on commença de démolir le palais de gauche: c'é tait le palais du duc Carracciolo, son frère aîné.
Le palais démoli, il en fut, fait autant sur son emplacement qu'il en avait été fait sur l'emplacement des deux autres.
La régente ordonna qu'il en sérail ainsi des palais de tous les Carraccioli, jusqu'à ce que les Carraccioli eussent livré le coupable.
Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se constitua de lui même prisonnier.
Le lendemain, son père et ses deux frères se pré- entèrent au palais, mais la régente lit dire qu'elle n'était pas visible.
Le surlendemain, le prisonnier écrivit à la duchesse pour solliciter d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui lit répondre qu'elle ne pouvait le recevoir.
Les uns et les autres renouvelèrent pendant huit jours leurs tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le résultat qu'ils poursuivaient.
Le malin du neuvièmejour, les habilans du Mercato-Nuovo, avec un étonnement mêlé d'effroi, virent sur la place un échafaud qui n'y était pas la veille. La funèbre machine avait poussé dans l'ombre, sans que nul la vit croître, sans que personne l'entendît grandir.
Il y avait à l'une des extrémités de cet échafaud un aulel, et à l'autre un biliot; entre le billot et l'autel étaient, d'un côté, un prèlre, et de l'autre le bourreau.
Nul ne savait pour qui étaient cet échafaud, ce bourreau, ce prêtre, ce billot et cet aulel.
Bientôt on vit arriver, par le quai qui va du Môle au Mercato-Nuovo, un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme élait le héros du drame qui allait être joué ; mais il entra, suivi de ses deux gardes, dans uns des maisons de la place. Un inslanl après, il reparut, toujours entre ses deux gardes, à la fenêtre de celte maison qui donnait en face de l'échafaud. On s'était Irompé sur lfmporlance de cet homme, qiîi, selon toute probabilité, devait être simple spectateur de l'événement.
Un instant après, des cris se fient entendre à la fois sur le quai qui mène, du pont de la Maddalena au MercàtO-NitbvO et dans la rue du Soupir. Deux cortèges s'avançaient, celui de la rue du Soupir conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle jeune lille.
Le beau jeune homme, c'était Antoniello Carracciolo.
La belle jeune lille, c'était Coslanza.
Tous deux apparurent sur la place en mêtne temps, Ions deux s'approchèrent de l'échafaud du même pas, tous deux y montèrent ensemble ; seulement, Coslanza y monta du côté du prêtre, et Anloniello du c6té du bourreau.
Arrivés sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'élancer mus Costanza, mais le bourreau l'arrêta; de sou côté, Coslanza lit un pas pour s'avancer Vers Antoniello, mais le prêtre la retint.
Alors le greffier Ù('\ loya Un parchemin el le lut à haute
voix. C'était le i oittt n 'i mariage du comte Antoniello Car*raccioio avec Coslanza Maselli, contrai par lequel le noble fiancé donnait a sa future épousée, non-seulement tous ses litres, mais encore tous ses biens.
Quoique La place fui encombrée parla foule, quoique cette foule refluai dans es rues environnantes, quoique chaque fenêtre de la place parût bàlic de têtus, quoique les toiis des
maisons semblassent chargés d'une moisson vivante, il se fit, au moment où le greffier déploya le parchemin , un tel silence dans cette multitude que pas un mot du contrat de mariage ne fut perdu.
Aussi toute celte foule, la lecture achevée, éclata-t-elle en >pplaudisseniens. On commençait à comprendre que . malgré la différence des conditions, la régente avait ordonné que le comte rendrait à la paysanne l'honneur qu'il lui avait ôté.
Quant aux deux fiancés, qui jusque-là n'avaient probablement pas su eux mêmes de quoi il était question, ils parurent reprendre courage; et lorsque le prêtre, qui était monté à l'autel, leur fit signe de s'approcher, ils allèrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant lui.
Aussitôt la me^se commença, accompagnée de tous les rites du mariage. Le prêtre demanda à chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre pour époux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, prononça le oui solennel. Puis l'homme de Dieu remit à Antoniello l'anneau nuptial, et Antoniello le passa au doigt de Costanza.
Alors tous deux s'agenouillèrent de nouveau et le prêtre les bénit.
Tous les assistans pleuraient de joie et d'émotion à cet étrange spectacle, et bénissaient à leur tour les deux jeunes époux, quand tout à coup le même ministre qui avait prononcé les saintes paroles du mariage entonna d'une voix sourde les prières des agonisans. A ce changement, toute cette multitude frissonna et laissa échapper un murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en était encore qu'à la moitié de la cérémonie, et qu'une catastrophe terrible allait en faire le dénouement.
En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard épouvanté, les deux aides de l'exécuteur s'emparèrent de lui, et, avant qu'il eùl eu le temps de faire un mouvement pour se défendre, ils lui lièrent les mains, et, tandis que le bourreau tirait son épée hors du fourreau, ils conduisirent le condamné devant le billot qui, ainsi que nous l'avons dit, s'élevait à l'autre extrémité de l'écbafaud en face de l'autel, et le forcèrent de s'agenouiller devant lui.
Costanza voulut s'élancer vers Antoniello, mais le prêtre. arrêta la jeune femme en étendant un crucifix entre elle et son époux.
Antoniello vit alors que tout était fini pour lui, et comprit qu'il était irrévocablement condamné; il ne songea donc pi is qu'à bien mourir. Il releva le fron', dit à haute voix une prière; puis se retournant vers Costanza à moitié évanouie :
— A revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le billot.
Au même instant l'épée de l'exécuteur flamboya comme l'éclair, et la foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrière; la têt- de Çarracciolo, détachée du corps d'un seul cmip, avait bondi du billot sur le pavé, et roulait entre les jambes de ceux qui étaient les plus rapprochés de l'écbafaud.
Deux confréries religieuses s'approchèrent alors de l'érhafaud : une d'hommes, une de femmes. La première emporta le cadavre de Çarracciolo décapité, la seconde emporta le corps de Costanza évanouie.
La foule s'écoula sur leurs traces, et au bout d'un inslant la place s • trouva vide; il n'y rcsia plus, solitaire, sanglante ri .i bout, que la terrible machine, demeurée là pour attester sans doute à la population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir était une réalité el non un rêve.
Quand la place fut vide, l'homme qui avait assisté à l'exécution entre ses deux gardes descendu avec eus et reprit le chemin du quai. M sis, an lieu de le ramener è laVicairie, les soldats le conduisirent au palais royal.
Là, il fut introduit dans 1rs mêmes appartenons que la première fois, et, conduit nu même oratoire, il y retrouva la régente a la même place, debout près du prie*dieu, et la main étendue int les Bvanj i ■ Le soldats entrèrent avec lui et demeureront de chaque côté de la poi le.
— • Eh biett: du Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon ser» ment?
— Religieusement, madame, répondit l'inconnu.
— Maintenant, à vous de tenir la vôtre.
— Je suis prêt.
— Où est l'homme dont la tête est ù prix?
— Devant Votre Altesse.
— ainsi, Rocco dei Pizzo?...
— C'est moi, madame.
— Je le savais, dit Isabelle.
— Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre AI-, tesse?
— Que vous serviez de père à l'orpheline et de protecteur à la veuve.
— Comment, madame?... s'écria Rocco del Pizzo.
— Je ne sais faire ni justice, ni grâce à moitié, reprit la régente.
Puis se retournant vers les soldats :
— Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit-elle: laissez-le donc sortir.
Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assuré, d'un pas de reine.
Costanza retourna en Calabre avec son frère, car elle avait encore, comme on s'en souvient, sa pauvre mère à Rosarno
Rocco del Pizzo la suivit.
Mais lorsque sa mère mourut , ce qui arriva la nuit suivante, elle revint à Naples, entra dans le couvent qui l'avait déjà recueillie, y paya sa dot, et légua les restes de l'immens fortune qu'elle tenait de son mari à la pauvre communauté qui se trouva enrichie d'un seul coup.
Rocco del Pizzo suivit sa sœur à Naples.
Mais le jour où elle prononça ses vœux, lorsqu'il comprit qu'elle n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplacé près d'elle, il disparut, et p. rsonne ne le revit depuis, ni ne sut positivement ce qu'il était devenu.
On croit qu'il s'attacha à la fortune de César Borgia, et qu'il fut tué près de ce grand homme, en même temps que lui.
vm.
FOl'ZZOI.ES.
Nous montâmes dans notre corrieolo, laissant à notre droite le lac sJ'Agnano , sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles. et qu'on appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien l'ancien pave en pierres volcaniques, tOUI bordé de tombeaux ou plutôt de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé les âges comme des jalons séculaires, et étant re-tés deboul sur la route infinie du temps.
NOUS nous arrêtâmes m couvent de.- Capucins. C'est là qu'a en1 transportée la pierre où saini Janvier sùbil le martyre; celle pic ire est ird'hui lacbée de sang, et, te le miracle de la liquéfaction s'opère à la chapelle iin Trésor à Naples, h' sang qui taehe celte pierre, frère de celui que renfermenl ces deux fioles, se liquéfie, dit-on. et bouillonne de même.
Celte église renferme en outre une assiz Belle statue du saint.
De l'église des Capucin il n'y a qu'une en-
jambée. Nous avions été pr , a es a la vue de rel ancien volcan par notre voya edans l'archipel i Ipariole. Nous retrouvâmes le m ie ph n ira u bs i a terrttn sonnant h' creux
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANIiRE DUMAS.
et qui, à chaque pas, semble prêt à vous engloutir dans des talacombes de flammes; ces fumaroles par lesquelles s'éehappe une vapeur épaisse et empestée ; enfin, dans 1rs endroits où ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte sans autre frais, chaque malin et chaque soir.
La Solfatare est le Forum Vulcani de Slrabon.
A quelque pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre appelé en même temps Carceri, nom qui a prévalu sur l'autre et qui rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et Ju troisième siècle. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses gladiateurs, voulant montrer quelle élait sa force et son adresse à lui, prit un javelot de la main d'un prétorien , et lançant ce javelot dans l'arène, tua deux taureaux du même coup.
C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de Carceri, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir servi de prison au martyr.
Près du Carceri est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande révolution divine.
Cette maison était la villa chérie de l'auteur des Catilinaires. Il la préférait à sa villa de Gaële, à sa villa de Cumes, à sa villa de Pompeïa, car Cicéron avait des villas partout, En ce temps-là, comme aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois , à ce qu'il paraît, d'un excellent rapport.
11 est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par exemple , d'avoir, après sa mort , la tête et les mains clouées à la tribune aux harangues, et la langue percée par une aiguille. Mais enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Sallusle. Pourquoi diable aussi Cicéron s'étaitil mêlé de ce qui ne le regardait pas, et avait-il tenu des pro pos sur les faux cheveux de Livie? En cherchant bien , on finit d'ordinaire par découvrir que dans les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre faute.
En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa ses Questions académiques. Il avait de la une vue magnifique que ne gênait pas à cette époque ce stupide Monte-Nuovo, poussé dans une nuit comme un champignon, pour gftter tout le paysage.
C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine, Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène.
Ce lut un in i;mi avant lasignaturede ce traitéque, voyant les triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi el amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas :
— Veiix-iu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au riva e el \e te fa tse maître du monde?
Sextus réfléchit un instant : la proposition en valait bien la peine; puis, se retournant vers Menas :
— il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Main- (enanl il est trop tard '
Bt, se retournanl vers h's triumvirs le visage souriant et sans qu'ils se doutassent qu'ils avaient couru un grand dangei h continua de discuter ce traité qui accordait la terre ■< Octave, a Antoine et a Lépide; et a lui, flls de Neptune, qui avait changé son manteau de pourpre (nuire la robe verte de Gla el la mer.
Il y aurait un admirai le roman à faire sur ce Jeune roi de la mer, qui fut le premier amant de Cléopâlre el le dernier anU oniste d'Auguste, et qui, tandis que Home promettait cent mille sesterces (vingt mille francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par chaque exilé qu'on
amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde où un banni put alors être en sûreté.
Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les amours de Cléopâlre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu prés le seul honnête homme de son temps?
Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas trouvé dans fout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint mourir à Pouzzoles.
Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain Calpurnius C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de saint Janvier.
Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui représentait les quatorze villes de l'Asic-Mineure qu'un tremblement de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir La statue est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe encore.
Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop profonde pour qu'on pût continuer à établir des piler, on avait réuni un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui, recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont. L'empereur passa dessus, revêtu de la chlanjyde, armé de l'épée d'Alexandre le Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de quatre chevaux, le jeune Darius, filsd'Arbane, que les Partîtes lui avaient donné en otage — Et fout cela, savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur regarder Caligula de cet œil inquiet qu'il connaissait si bien :
— Caligula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne traversera à cheval le golfe de Baïa.
Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant, Caligula fut quatre ans empereur.
Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros piliers, dont les uns s'élèvent au-dessus de la surface des flots, et dont les autres sont recouverts par la mer.
Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement de terre de 1558, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées à Caserte. 11 ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui l'enlotiraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et, scellé dans son pavé de marbre grec, un (les deux anneaux de bronze qui servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice.
Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons ds parler est le grand événement de Pouzzoles et de ses environs. I m malin, Pouzzoles s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne ; où elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle avait laissé, un village, elle ne trouvait rien du tout.
Une montagne d'uni' lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et englouti le village de Tripergole.
Aujourd'hui, le Monle-NuoVO (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes bien mérité) est. couvert d'arbres comme une m. lie montagne, et ne présente pas la moindre différence ave le, autres collines qui sont la depuis le commencement
du i de.
Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de. la mer, pour manger des huîtres du lac. Lucrin cl boire 'tu vin de, Falerne. Nous nous acheminâmes donc ver.i le lieu
désigné, où des provisions, prudemment achetées à Naples ei envoyées d'avance, nous aliendaient, lorsqu'en arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en taire autant. Nous nous approchâmes et nous reconnûmes, qui ? Barbaja, l'illustre imprésario, Duprez, notre célèbre artiste, et la diva Malibran, comme on l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le monde!
C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre: et comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment semblable, il fut arrêt,'' à l'instant même et par acclamation que les deux diners seraient réunis en un seul.
Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps pour aporêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents pas des éiuves de Néron, où legar dieu nous offrait de faire cuire nos œufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mimes à la main le panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui.
Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est impitoyable. Nous fûmes donc insensibles auxgémissemens qu'il poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes dedans.
Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces baignoires sont des niches vides : ces niches étaient destinées à des statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande au moyen âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de Salerne; furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient à leur clientèle, partirent de celte ville, débarquèrent pendant la nuit a Bâta, détruisirent l'établissement de fond en comble, et se rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête s'étant élevée, leur bâtiment lit naufrage près de Capri, et tous trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais d/i roi Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait a l'exécration publique hs noms de ces trois médecins.
Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage a un homme, et l'air y étant si chaud et si rare, qu'au bout de dix pas le plus entête de nous fut forcé de revenir.
Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier d'œufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et disparut dans ses profondeurs.
Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles iiims crûmes que le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes lointaines qui,. à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en gémis- : enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son panier il la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant, arrivé a nous, comme s'il n'avait juste eu de ii' e que pour ce trajet, il tomba a terre et s'évanouit.
Noire peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le tiis de ci' brava, homme, qui. s- ; i > i s s'inquiéter autrement de l'évanouissement paternel, grignottait des noisettes, nous l'aurions cru mort. Nousdemaiulamcs à l'enfant cequ'il fallait faire pour donner du soulagement à l'auteur de ses jours.
— Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir.
Nous attendîmes, oi effectivement le bonhomme repril ses sens, il y avait mi de la conscience, et, comme il avait
lu M1"' nosœul fussent bien cuits, il était resté sept ou
huit secondes de plus qu a l'ordinaire. Or, s. | i i«
coudes sont nue grande affaire quand il s'agit de respirer unj'
OEl'V. COMHI.. — U.
air qui n'esl pas respirable. Il en était résulté que, deux secondes de plus, le gardien élait cuit lui-même.
Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal an, il gagnait trois carlins par jour (vingtsix ou vingt-sept sous). Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente huit et en paraissait soixante, tant il élait maigre et décharné par l'effet de celle sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous avions vu si parfaitement insensible à sa syncope élait son fils unique, et il relevait au même métier que lui. De temps en temps, quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses œufs. Madame Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte, lequel lui demanda entre autres choses quel élait l'imbécile qui avait pu inventer les poules. Le résultat de la conversalion fut que le gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état, si glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille.
Nous donnâmes ù ce pauvre homme deux colonales, c'està-dire ce qu'il gagnait d'ordinaire en une semaine ; puis nous voulûmes gratilier son élève d'une couple d'œufs, mais il nous répondit dédaigneusement qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de l'enfant.
Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre diner. Je dois due, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre, dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin, et le vin deFalerne tant van.é par Horace.
Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a accompagnées ù travers les âges ; elles ressemblent beaucoup ù celles de Marennes ; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces, Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le goût, à celui de Montefiaseone. Fait par d'habiles manipalateurs, il serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble à de bon cidre doux.
On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne sont pas plus forts que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.
Le. diner fini, les opinions se divisèrent : les uns étaient d'avis de monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Ciinies, la Piscine merveilleuse, les Cent Chambres et le tombeau d'Agrippine. On alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.
LE TAUTAKE ET LES CHAMI'S-l I V -I I -
Tout au contraire des choses de ce monde, l'Avenu* s'est
fort embelli en vieil hssarit. S'il faut en croire Virgile, c'était
l s d'Énée un lac noir, entoure de sombres bois, au»
;, i. il i q uel les oiseaux, si rapide que lût leur vol, ne
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DÏÎMAS
pouvaient passer sans cire frappés de mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme le lac des Qualre-Cantons, comme le lac de Loch Lcvcn, qui fait à merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout exprès pour réfléchir un beau ciel
Notre cicérone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicérone) nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme, grâce à nos études préliminaires, nous savions a quoi nous en tenir, nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses détinitions; et nous en revînmes a Pluton, le véritable patron de la localité.
Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal, arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie sous le commandement de Quintûs Fabius, alla visiter ce même temple, et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fil, dit Tite-Live, un sacrifice au roi des enfers.
Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident, et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du canal que Héron, ce desireur de l'impossible, comme dit Tacite, (il creuser en allant de Bâïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à remplacer la navigation des cùles qui alors, comme aujourd'hui, était fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait eu : un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce pour lequel tout était prépaie. Malheureusement, il ne put jouir de la voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.
Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait autrefois la ville de dîmes. Une seule porte est restée debout, et on l'appelle, je ne sais pourquoi, YArco-Felice. C'est à deux pas de cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à Naples, et en parle dans son itinéraire. On Lssùre qu'il a été depuis transporté au musée. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il y a au musée un tombeau qu'on montre pour celui-là.
C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin, il se lit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour (pie Néron n'en héritât po ni; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au miment de mourir, a un ami le manuscrit de Trirnàlcion, cet immortel monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avanl d eh être l'historien.
ait mie èjpoque curieuse que celle-là! Le pouvoir su- 'étaîï ti llemeni perfectionné que fe bourreau était devenu un per onnage inutile, t d signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il léguait la moitié de mu, bien a César, pour que sa famille pût hériter de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait chauffer un bain, se cbuch il dedat -rait les veines. S'ouvrir les veines
étail a morl à la mode; un homme comme il faut ne se servail plus de l é| êe ni du poignard : c'élail bon pour des stoï
1 ien u ■ i non, ou pour de i i oldats comme Brulus el
Cassius mal > de Romains du t< mps de Néron il fallait uni morl vi luptueuse comme la vie, une morl sans douleur, qui Ique i ho e de pareil a l'ivresse el au i ommeil. Quand on appelait : mi l, ai Lu r, il demandait avec la plus grande nplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma lancette? ei n élaitarrivé un temps où ces vénérables fraters pratiquaient plus de Baignée qu II i ne taisaient de bat be .
Puis, cOm ceux ;i qui on lie pouvait p faln Igné de
se tuer, comme à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy ; comme à Lucain, qui n'était qu'un pauvre poète; comme a Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur: comme a Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat ; comme à Pallas, qui n'était qu'un misérable affranchi ; pour un père qui vivait trop vieux, par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait.de confiance. D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des enfans cl ne payaient que s'ils étaient contens.
Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde sérail devenu si la religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier !
Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'anli! de la sibylle. A cinquante pas de la porte, nous trouva mêle concierge qui vint à nous la clef a la main, tandis que de; porteurs, restés en arrière, nous attendaient sur le seuil ave( des torches allumées. L'appareil nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard ; nous étions entourés, nous étions captifs, nous étions la chose des ciceroni; nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés, pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen de s'en dédire.
Nous fîmes à peu près cent pas, non dans celle haute caverne que nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile: Spelunca alla fecit, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes retourner en arrière. Basil nous n'avions vu encore que le vestibule. En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon; il n'avait pas écoulé ce que lui disait son guide, et il éiait tombé dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore. Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une torche, et l'autre qui, comme le page de M. Malborough, ne portail rien du tout, une manœuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide comme la pensée, chacun de nous, madame Malihran comme les autres, se trouva sur le dos d'un cicérone. Dès lors il n'y eut plus de défense possible, et nous nous trouvâmes a la merci de l'ennemi.
Hélas ! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans celte affreuse caverne, ce qu'on nous coula de bourdes abominables à l'endroit de ce te bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et aux genoux centre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais; moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de rendre., à qui de droit les lierions que j'avais reçus. Cependant nous comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux: de son plein gré, el qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il Faut bien qu'il y ail des gens qui vous y portent do force. Le résultai de ce raisonnement Fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de pourboire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches a la main el en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac A' héron.
L'Achéroh esl encore une déception pour les amateurs du terrible. Les eaux en sont toujours bleu foncé. Mais ce n'est plus ce marais de douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli lac qui partage avec son ami, le lac Agiiano, le monopole de rouir le chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilège d'engraisser d'excellentes huîtres que l'on va pêcher Bol-ihême a l'aide d'une barquo que manœuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui soit restée de son véritable aïeul, c'est son exactitude a vous demander l'obole.
Vu bord du lai esl spèce de casino (lisez guinguette)
IMPRESSIONS DE VOYAGE. - LE CORRîf.OI.O.
où 1rs lions de Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de ceux de la régence.
Des bords de l'Arhéron on nous montra le Cocyte, qui nous parut moins chance que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau stagnante. Je crois même qu'elle a conservé l'avantage qu'elle avait dans l'antiquité, de sentir fort mauvais.
L'antre de Cerbère est à l'extrémité du canal qui communique de l'Achéron a la mer. L'antre de Cerbère a son cicérone à lui, comme le moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pensé que l'antre de Cerbère n'avait pas assez d'importance pour lui donner un homme tout entier : on lui a donné un bossu auquel il manque une jambe, mais à qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous entraîner vers la localité qu'il exploite ; mais, comme il n'osa pas nous répondre positivement que nous trouverions Cerbère chez lui, la vue de l'antre, dénué de son locataire, nous parut par trop ressembler à celle de la carpe et du lapin, père et mère de ce fameux monstre que l'on montrerait en province si M. de Lacépède ne l'avait fait demander peur le Musée de Paris.
Nous offrîmes à Milord la survivance de Cerbère, mais Milord n'avait pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle fût.
Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous avions visité l'antre de son dogue.
Des bords du Cocyte nous fûmes en un instant aux ruines du palais de Néron.
Ce palais s'élevait sur le point le plus ravissant du golfe de Baïa, qui, au dire d'Horgce, l'emportait sur les plus doux rivages de l'univers, et où l'air, comme à Pœslum, portait avec lui un tel parfum, un tel enivrement, que Properce prétendait qu'une femme était compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgré cela, et peut-être à cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains à Rome avait sa maison à Baïa. Marius, Pompée, César, y venaient passer leur été. C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune MarcelluB, irés probablement empoisonné par Livie, et dont la mort devait fournir à Virgile un des hémistiches à la fois les plus beaux et les plus lucratifs de son sixième chant. Byron se vantait de vendre ses poèmes une guinée le vers. Demandez à Virgile ce que lui rapporta le Tu Matcelluserisl
Mais revenons au palais de Néron, aujourd'hui à moitié écoulé dans les Ilots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglame parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appelé sa toère Agrippine ; c'est là qu'il voulait célébrer avec elle les fêtes de la réconciliation.
, Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et le lionceau : la lionne, habituée depuis longtemps au carnage; le lionceau, qui n'a i ncore goûté qu'une fois le sang : il e>t vrai q le sang de son frère.
I h coup d'œil en passant sur ce tableau : nous promettons au lecteur que nous allons meitre sous ses veux une des rribles pages qui aient été écrites sur le livre de l'histoire universelle.
D abord faisons le tour de nos personnages : voyons ce que c'était que Agrippine, car le crime du fils nous a 1 il oublier les crimes de la mère; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglanté, ntfus n'avons pas pu distinguer le sang qui eiaii ;i elle du sang qui appartenait aux antres.
Elle esl la l nanicus; sa mère est celle Agrip
pine, nui, le veuve et féconde matrone, qui abordait a Brindes, portant dans ses bras l'unie funéraire de son mari, et suivie
de ses six enfans, dont quatre devaient aller pr ptemenl
Ire leur p iv. 1rs premiers qui disparurent farenl les deux aine., Néron et Drusus (ne pa \ confondre ce Néron-là, dernier espoir des républicains, avec le Bis de Domitius, dont nous allons parler toul à l'heure). Néron fui exilé n Pontia, où il mourut. Comment ? < e le sait pas, probablement comme ou mourait alors. Quant ;< Dru us, il n'v a pas de doute sur lui, et la chose e l des pin claires; on
l'enferma un beau malin dans les souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter à mangelf; 1.'. dixième jour, on descendit ostensiblement dans sa prhon avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits ; on le trouva expirant: il avait vécu buit jours en dévorant la bourre de son matelas.
Quant à la mère, elle fut punie pour un crime énorme: elle avait pleuré ses enfans. On l'exila c6 laerytnas; elle se tua dans l'exil.
Bref, il ne restait plus de toute la race de Gerrcanicus que notre Agrippine et Caïus Caligula, ce serpent que Tibère 'élevait, disait-il, pour dévorer le monde.
Tibère, qui, comme on l'a vu, s'intéressait fort à toute sa race, avait marié Agrippine à un certain Eneus Domitius, dont le vol ei l'homicide étaient les moindres crimes. Comme préteur, il avait volé les enjeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crevé l'œil d'un chevalier. Un autre jour, il avait écrasé sous les pieds de ses chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour, enfin, il avait tué un affranchi à qui il avait donné un verre plein de vin à vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait commis la faute de s'y reprendre à deux fois. Lors de l'agonie de Tibère, il était accusé de lèse-majesté. Tibère mourut étouffé parMacron, et Eneus Domitius fut absous.
Caligula éfait mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait seule. Claude régnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa troisième femme, qui avait eu le caprice d'épouser publiquement, toute femme de l'empereur qu'elle était, son amant Silius. Dégoûté du mariage, l'empereur avait juré à ses prétoriens de vivre désormais sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient décidé que Claude se remarierait.
Ils étaient trois : Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers personnages de l'État, les véritables ministres de Tempe renr. Voulez-vous connaître la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas avait trois cenîs millions de sesterces (soixante millions de francs) ; Narcisse était plus riche du quart: il avait quatre cents millions de sesterces (quatrevingts millions de francs); quant à Caliste, c'était le plus pauvre : le malheureux n'avait que quarante millions à peu près. Au reste, c'était l'époque des fortunes insensées. Un esclave qui avait été dispvuator, titre qui répond à celui de munitionnaire général, avait, au dire de Pline, acheté sa liberté pour la bagatelle de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel, après avoir dépensé vingt millions pour sa table, est averti par son intendant qu'il ne 1 i reste plus que deux millions cinq cent mille francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son argent à dix pour cent, taux légal de. Rcme, et que, des bribes de son patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il n'a plus assez pour vivre 11 est vrai que. ApiciTis avait donné jusqu'à mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que faisait vendre Tibère, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On a de la peine. à croire à de pareilles folies. Lisez pourtant Sénèque, épîti'O.'i. Mais revenons encore a nos affranchis.
Chacun d'eux avait une femme qu'il protégeait, une impératrice de sa main qu'il voulait donner a Claude, l'empereur imbécile qui dormait à table, à qui on laçait ses sandalesaux mains, à qui on chatouillait le nez as ce une plume, et qui «lors, à la grande joie des convives, se frottait le nez avec ses sandales. Caliste présentait Lollia Paulina, qui avait autrefois été la femme de Caligula. Narcisse présentait Elfa Pelinu. qui avait été déjà la femme de Claude, ce qui épargnait
la dépense de nouvelles noces. Enfin Pallas présentait \grippine, dont il était l'amant, et qui apportait e I dot à Césaï \m petit-fils de Germanicus. On lâcha les trois femmes après ('lande. Agrippine l'empi ria el fui impératrice.
a rippinc était donc enfin arrivée à une position d'elle. \ oyons-la à l'oeuvre.
Sflanus ci le Rancé d'OctavIe, fille de Claude; mais Qcta-
vie est devenue un parti sortablo pour le fils d'Agrippine. Silanns est dépouillé de la préture, accuse du promit r crime
li'i
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
qu'on imagine, et invité à se donner la mort; Silanus se lue
Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frère qui avait failli l'emporter sur elle, était belle comme elle, violente comme elle, débauchée comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle était venue à un souper avec une parure d'émeraudes qui valait quarante millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). La fortune de Lollia Paulina fut confisquée, Lollia Paulina fut envoyée en exil, et six mois après un centurion vint dans son exil annoncer à Lollia Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut.
Après Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vanté imprudemment la beauté; après Calpurnie, Lepida, tante de Néron. Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez à Pline : Mulieribus ex causis, pour des raisons de femmes ; il ne vous dira pas autre chose. En effet, ces trois mots disent tout.
Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois après, mourut en la lui léguant.
Cependant Claude, qui était devenu méfiant depuis la mort de Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tète. Puis, dans ses momens d'abandon, quand il réformait la langue avec ses grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: « J'ai eu tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde I Je suis destiné à être trompé, c'est vrai, mais je suis destiné aussi à punir celles qui me trompent ! »
Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine : le tribun qui avait tué Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en fût de la quatrième femme de Claude comme il en avait été de la troisième. Agrippine prit les dedans.
Un soir, elle jeta un voile sur sa tête, sortit du Palatin par une porte de derrière et s'en alla trouver Locuste.
Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'œuvre des poisons, quelque chose d'agréable au goût, qui ne tuât ni trop vite ni trop lentement, qui fit mourir, voilà tout, mais tans laisser de traces. Agrippine ne regardait pas au prix.