‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 11 sur 18 · I 52 UNE ANNÉE · texte numérisé non relu

I 52 UNE ANNÉE

tour équivoque de la réponse que nous devions avoir été à la djamia.

— Nous pensions que, vous autres vouahabites, vous aviez des cérémonies particulières qui ne regardent pas les étrangers; pouvons-nous connaître tous vos usages? répliqua Baracat sans se déconcerter.

— Quel homme était à votre droite pendant la prière? demanda l’inquisiteur.

— Quelque bédouin, je pense; est-ce mon affaire de connaître tous les bédouins de Riad?

— Et qui était à votre gauche?

— Le mur. »

Ces derniers mots furent prononcés d’un air si naturel d’innocence et de tranquillité que les porteurs de gourdins ne savaient que faire. En vrais Arabes, ils laissèrent à mon compagnon le bénéfice du doute, et s’éloignèrent non sans recommander l’exactitude aux offices religieux. — « Si Dieu le veut, » répondit Baracat d’une manière vague, mais orthodoxe.

En quittant notre demeure, la sainte cohorte se rendit à celle du Naïb. Un violent coup de marteau fit accourir Ali, le jeune domestique, qui, avec une imprudente confiance, ouvrit la porte tout au large. Les Persans, à Riad, ne doivent pas attendre de merci.

« Jetez-le à terre, battez-le, purifiez sa peau ! » criat-on de toutes parts, et l’assaillant le plus proche saisit le chiite étonné pour lui infliger le châtiment légal.

Mais Ali était un grand et vigoureux garçon, que l’on ne pouvait facilement terrasser: par un violent effort, il réussit à se dégager de l’étreinte des pieux exécuteurs, et se précipita dans l’intérieur de la maison en appelant de toutes ses forces son frère Hassan à son aide. Ce dernier s’avança, tenant un pistolet de chaque main; tandis qu’Ali saisissait un poignard et le

brandissait d’un air menaçant; le vieux Naïb, arraché à son sommeil, sortit en robe de chambre et, appuyé contre la rampe de l’escalier, accabla les intrus de malédictions et de menaces persanes. Les zélateurs tournèrent les talons et s’enfuirent en désordre; Ali et Haséan les poursuivirent le pistolet au poing jusque dans la rue, battant l’un, donnant des coups de pied à un autre, culbutant un troisième au milieu de la poussière.

Le Naïb s’habilla aussitôt et se rendit au palais pour demander justice de l’acte d’agression dont il avait été l’objet. Notre affaire s’étant terminée d’une manière pacifique, nous ne crûmes pas devoir l’accompagner, et il partit avec Abou-Eysa, qui était chargé de plaider notre cause. Ordre fut donné aux zélateurs de ne pas se mettre en peine de notre condûite, et Mâboub, pour réparer autant que possible l’offense faite à l’ambassadeur persan, lui épargna désormais les boutades et les railleries dont il l’avait poursuivi auparavant.

Disons tout de suite comment se terminèrent les aventures de Mohammed-Ali au Nedjed. Après un mois d’allées et de venues, de promesses et de déceptions, il se trouvait exactement au même point que le jour de son arrivée. Abou-Eysa lui dit alors clairement (plusieurs fois déjà il le lui avait inutilement donné à entendre) que, dans la capitale vouahabite, l’argent est le seul éperon capable de faire avancer le coursier de la diplomatie et que, s’il voulait avoir une réponse favorable, il devait se résoudre à quelque sacrifice.

Ces réponses sonnaient mal à l’oreille du Naïb, qui était avare comme la plupart de ses compatriotes. Il fallut néanmoins s’exécuter. Le lendemain un fusil à deux coups était déposé chez Abdalla; un samo-

var( lâchez Mâboub, et un rubis, discrètement offert à Feysoul, prenait place parmi les joyaux du vieux despote. Je crois même que sa fille, son secrétaire intime, eut aussi part aux largesses du Naïb. L’effet fut magique. A l’instant même, le roi signa une lettre d’excuses adressées à la cour de Téhéran, et dans laquelle on rejetait sur le guide Abou-Boteyn, « maintenant réfugié au milieu des infidèles d’Oneyza, » toute la responsabilité des dommages supportés par les pèlerins persans. Aussitôt que Dieu l’aurait livré à la vengeance des vrais croyants, le traître serait chargé de fers et envoyé en Perse, à moins qu’il n’eût été tué auparavant, comme on pouvait charitablement l’espérer. D’indemnités et de réparations, pas un mot ; seulement on promit de rendre ce qu’ Abou-Boteyn restituerait, quand on serait parvenu à l’arrêter.

Pour fermer la bouche au Naïb et empêcher des représentations trop vives au sujet de la spoliation dont ses compatriotes avaient été victimes, on résolut de lui faire quelques présents. Un cheval efflanqué, qui, à Bombay, aurait à peine valu deux cents roupies (2), un chameau de peu de valeur, trois ou quatre manteaux d’étoffe commune fabriqués dans le Haçat : tel fut le gâteau jeté dans la gueule du cerbère iranien pour l’empêcher d’aboyer. Le Naïb était mauvais juge en fait de cheval ou de chameau ; et quant aux manteaux, d’une étoffe nouvelle pour lui, ils furent jugés magnifiques. En retour d’une si large libéralité, il donna sa parole que les pèlerins persans continueraient

(1) Grande théière souvent importée de Russie en Perse. Ce sont plûtot des urnes bouilloires; celles qui sont sur les places publiques à Bokhara ressemblent à d ’énormes tonneaux de bière. V. notre édition de Vambéry, Voyage d’un Faux Derviche ', p. 166. — J. B.

(2) Environ quatre cent cinquante francs.

à suivre la route du Nedjed, assurant ainsi à Feysoul une source abondante de revenus.

Comme complément du traité, Abou-Eysa fut, à l’exclusion de tout autre compétiteur, nommé chef des pieuses caravanes qui passent par le Golfe Persique pour se rendre dans le Hedjaz. Cette mesure avait du moins l’avantage d’assurer pendant la route de bons traitements aux malheureux chiites, en même temps qu’elle procurait à notre ami des émoluments assez larges pour lui permettre de satisfaire ses habitudes coûteuses et sa générosité presque prodigue.

Cependant Feysoul avait donné l’ordre à son second fils Saoud d amener à Riad les troupes du Harik pour les joindre à un corps d’armée que son frère Abdalla allait conduire contre la malheureuse ville d’Oneyza. Le jeune prince arriva donc, suivi d’environ deux cents cavaliers ; le reste de ses hommes, au nombre de deux mille, étaient montés sur des chameaux. L’arrivée de Saoud fut célébrée par une audience publique, la seule que, pendant mon Séjour dans le Nedjed, Feysoul ait donnée à ses sujets. C’était une scène digne de tenter le pinceau d’un peintre. Le vieux despote aveugle, décrépit, obèse, avait cependant un air imposant avec sa longue barbe blanche, son large front, son attitude soucieuse, son costume d’une austère simplicité ; l’épée ornée d’une garde d’or qui pendait à sa ceinture était le seul luxe qu’il se fût permis. Près de lui se tenaient les ministres, les officiers du palais, une foule de nobles et riches citoyens. Le défilé des troupes commença. Enveloppé d’un magnifique cachemire et d’un manteau brodé d’or, Saoud, en uniforme de hussard, marchait à la tête de ses cavaliers; ceux-ci portaient, comme leur chef , un costume aux couleurs éclatantes; ils avaient la lance sur l’épaule , le sabre battait à leur côté, un mous-

quet pendait à leur selle et le poignard effilé du Harik complétait cet attirail imposant. Saoud descendit de cheval et baisa la main de son père : « Que Dieu protège le roi ! qu’il donne la victoire aux vrais musulmans ! » criait le peuple, et tous les visages s’enflammaient d’un sauvage enthousiasme. Feysoul, se levant alors, plaça son fils auprès de lui. Quelques instants plus tard, tous deux entraient ensemble au château, tandis que les troupes gagnaient leurs quartiers.

Abdalla seul avait refusé d’assister à la solennité. Bien qu’il se réjouît de pouvoir exécuter ses plans de guerre et de conquête, sa haine jalouse s’irritait des honneurs rendus à son frère. Le lendemain Feysoul, qui aurait voulu rapprocher ses deux fils, engagea Saoud à faire les premières démarches. « Je suis l’hôte étranger, répondit le prince, et Abdalla demeure dans la ville; c’est son devoir de venir d’abord. » Le roi insista en vain. Furieux d’une telle résistance, il se leva, soutenu par deux esclaves, et fit à Saoud un geste menaçant. « Vous pouvez frapper, vous êtes mon père, répliqua celui-ci avec fermeté ; mais je n’irai pas chez Abdalla. » Les nègres s’interposèrent, et Feysoul, honteux de son emportement, laissa partir son fils sans ajouter une seule parole.

Quelques heures plus tard, le sultan aveugle, monté sur un cheval que ses serviteurs menaient par la bride, traversait la rue qui conduit du palais à la demeure d’Abdalla. Il raconta au prince ce qui venait de se passer, et le supplia d'accomplir son devoir en faisant la première visite ; mais il trouva son fils aîné aussi intraitable que Saoud. Après beaucoup d’inutiles prières : « C’est ma faute, dit enfin Feysoul. Bour l’amour de vous, j’ai mal agi envers votre frère; pourtant il a raison et nous avons tort. Il est temps de réparer notre faute; venez avec moi au palais, nous nous ren-

DANS L’ARABIE CENTRALE l5y

drons ensemble chez lui : ma visite colorera la vôtre, et vous m’épargnerez le chagrin de votre désunion. » Abdalla ne pouvait refuser plus longtemps : les politesses prescrites par l’étiquette furent échangées entre les deux frères et le danger d’un second scandale public se trouva éloigné. Mais Mâboub avait été instruit de l’aventure. « Comprenez-vous maintenant, dit-il à Feysoul, le véritable état des choses? Par Allah! vous serez à peine descendu dans le tombeau que le cliquetis des épées retentira depuis l’Ared jusqu’au Sedeyr. » Feysoul soupira profondément. Quel remède existe-t-il contre une rivalité transmise des mères aux enfants, et envenimée par la perspective d’une couronne ?

Trois jours après l’arrivée de Saoud, un de ses officiers, grand et beau jeune homme, vint, avec une extrême politesse, me prier d’aller sans retard auprès de son maître, qui, disait-il, souffrait d’une violente douleur. Le prince m’accueillit avec la bienveillance et la bonne humeur qui lui sont ordinaires. Quand je m’informai de son mal, il partit d’un grand éclat de rire. « Je me porte aussi bien que vous, répondit-il; c’était simplement un prétexte pour vous faire venir chez moi. » L’entretien, commencé sur ce ton familier, se prolongea longtemps. Saoud exprima une grande sympathie pour l’Égypte, car, étant l’ennemi d’ Abdalla et sentant que bientôt il aurait à soutenir une lutte contre ce rival redoutable, il voulait se ménager l’appui d’un gouvernement hostile à son frère, chef du parti ultra-vouahabite. Pendant le reste de mon séjour à Riad, il me manda fréquemment et me témoigna une bienveillance peut-être sincère, ma prétendue origine égyptienne le disposant en ma faveur, tandis qu’au contraire elle excitait la défiance d’Abdalla.

D’ailleurs la vérité me force d’avouer que malheureusement je me suis rendu plus d’une fois coupable envers

ce dernier de témérités inutiles. En voici un exemple: Abdalla avait coutume de me retenir passé minuit, m’obsédant de ses questions scientifiques, car il prétendait m’obliger à lui faire un cours médical, sans me payer d’honoraires. Un soir que je me trouvais très-fatigué, et que j’aurais de beaucoup préféré mon lit à la société d’ Abdalla, je résolus de me délivrer de son exigence. Je laissai donc sans réponse plusieurs de ses demandes. « A quoi pensez-vous? » me dit-il avec étonnement. Je m’excusai d’abord, puis j’avouai que je songeais à l’histoire du calife Haroun-al-Rachid et de son bouffon Abou-Novvas. Abdalla, comme tous les Arabes, n’aimait rien tant que les légendes. Il demanda aussitôt à connaître celle-ci. Je lui appris alors que le célèbre calife avait la mauvaise habitude, non-seulement de se coucher fort tard, mais encore de choisir pour compagnon de ses veilles Abou-Novvas, qui se serait volontiers dispensé d’un tel honneur. Une nuit que Haroun parlait avec animation tout en se promenant à grands pas, Abou-Novvas, immobile et silencieux, semblait absorbé dans des réflexions peu agréables. « A quoi pensez-vous? » demanda le calife. « A rien, » répliqua le bouffon. Une seconde question n’obtint pas de réponse plus satisfaisante. A la troisième seulement, Abou-Novvas leva la tête, et regardant en plein visage le souverain de Bagdad : «Je pensais à la brute (j’emploie cette expression pour remplacer un mot arabe mal sonnant aux oreilles des maris) qui ne veut ni se mettre au lit ni me permettre d’y aller moi-même. » Abdalla tressaillit; pendant quelques instants, il demeura partagé entre le rire et la colère. « Vous êtes libre, » ditil enfin.

Cette fois son mécontentement avait failli éclater, et le cadi Abdel-Latif, avec quelques individus de la

DANS L’ARABIE CENTRALE 1 5g

même trempe, saisit, comme je l’appris plus tard, l’occasion d’éveiller ses soupçons. La singulière façon dont l’orage s’annonça caractérise bien cette cour hypocrite et perfide.

Un émissaire du prince, le visage éclairé d’un mauvais sourire, vint un matin à notre demeure. Son maître l’avait chargé pour nous des compliments les plus gracieux et d’un présent qu’il nous priait d’accepter. C’était une somme assez forte, double au moins de celle que je recevais ordinairement pour honoraires. Quand le messager fut parti, Abou-Eysa, qui assistait à l’entretien , me dit : « Soyez sur vos gardes , tant de générosité me semble de mauvais augure. »

Le jour même, Abdalla me fit appeler; après une foule d’éloges et de promesses, il prétendit qu’il ne pouvait permettre à un médecin si utile de quitter le pays, et que je devais me fixer dans la capitale, où il m’assurerait toutes sortes d’avantages. Il avait résolu, ajoutait-il, de me donner une maison et un jardin, avec un revenu convenable et une jolie compagne; il termina en m’engageant à me rendre sans retard sur les lieux, pour voir la demeure et en prendre possession, si elle me convenait. Aussi donna-t-il l’ordre à un de ses serviteurs de me faire visiter la maison le lendemain matin.

Elle était agréablement située, et embellie par un petit jardin; un véritable docteur arabe aurait, pour employer l’expression vulgaire , happé l’amorce à l’instant même. Cependant il s’agissait ici pour moi de la terrible question « être ou ne pas être , » et, quand on ne peut tourner les difficultés, il faut les aborder de front.

Dans l’entrevue qui suivit, je dis à Abdalla que nous étions fort sensibles à ses offres gracieuses,

l6o UNE ANNÉE

mais que des engagements antérieurs , impossibles à rompre, nous forçaient de nous rendre dans la province de Haça; que du reste le prince devant commander en personne l’expédition contre Oneyza, nous ferions mieux d’attendre son retour avant de nous installer définitivement dans la capitale, où nous rencontrerions peut-être en son absence de nombreuses difficultés ; bref, nous ne pouvions passer l’hiver dans le Nedjed , mais nous espérions l’année prochaine faire à Riad une visite nouvelle et plus longue. Le refus, malgré les ménagements de la forme, devait déplaire; il fit naître chez Abdalla un mécontentement visible.

A cette époque, les affaires du Naïb étaient presque entièrement réglées, et Abou-Eysa avait reçu sa patente. Nous nous préparions donc à partir pour les provinces de l’est ; cependant nous n’avions pas encore fixé le jour de notre départ, quand l’explosion soudaine du déplaisir royal mit fin à notre indécision.

J’avais soigné un vieillard, ancien chef de la ville dont l’affection nécessitait l’emploi d’un remède énergique. Pour le soulager, j’avais eu recours à un agent thérapeutique très-violent, la strychnine, et le succès avait dépassé mes espérances. L’amélioration ainsi obtenue ne pouvait pas être durable ; mais les Nedjéens ne s’occupent que de l’effet présent et le haut rang du malade appelait sur lui l’attention. Chacun donc parlait de son merveilleux rétablissement, et la nouvelle en arriva jusqu’au palais.

C'était le jour où Abdalla, cédant aux instances de son père, venait de visiter Saoud; la haine< des deux frères, avivée par le voisinage, se cachait à peine, ou pour mieux dire ne se cachait pas, sous les formalités de l’étiquette. Les intrigues, les complots et les projets de vengeance se tramaient sourdement derrière les

DANS L’ARABIE CENTRALE l6l

murailles silencieuses du palais; l’assassinat même n aurait surpris personne. Mâboub, toujours odieux à Abdalla, lui inspirait en ce moment une aversion plus grande que jamais; car ce ministre, prévoyant quels périls l’attendaient quand le pouvoir absolu serait remis entre les mains d’un prince dont il avait tant de fois traversé les desseins, faisait cause commune avec Saoud. Les nobles de la ville, les étrangers euxmêmes, prenaient parti pour l’un ou l’autre des deux frères, et la présence de Feysoul, bien qu’elle empêchât la lutte de se produire ouvertement, était insuffisante à réprimer les menées secrètes.

Les lectures d’Abdalla lui avaient appris à connaître les propriétés toxiques de plusieurs médicaments, en particulier de la strychnine; sans avoir jamais entendu parler des exploits de nos grands criminels européens, il était parfaitement capable de les imiter. Il avait appris la cure passagère qui faisait l’admiration de la ville ; le lendemain, il m’envoya chercher, me témoigna le regret que lui causait ma résolution de quitter Riad et me pria de lui laisser au moins, pour le plus grand avantage des habitants de cette ville, quelquesuns de mes médicaments, surtout le remède qui venait de déterminer une si prompte guérison.

En vain je lui représentai que les drogues pharmaceutiques, entre des mains inexpérimentées, sont inutiles et même dangereuses. Abdalla rejeta mes excuses et finit par dire que je pouvais garder mes autres médicaments, si bon me semblait ; mais qu’il lui fallait de la strychnine et qu’il la payerait n’importe à quel prix.

Ses intentions devenaient évidentes ; néanmoins, feignant de ne pas comprendre son projet infernal, j’insistai sur les propriétés dangereuses delà substance qu’il me demandait. Le prince n’osa s’expliquer plus clairement et me laissa partir.

Palgrave. i i

lÔ2 UNE ANNÉE

Le lendemain, il revint à la charge, sans obtenir plus de succès. Enfin, dans une troisième entrevue, qui eut lieu le 20 novembre, il avoua qu'il avait résolu de se défaire d’un ennemi, me pressa de lui remettre le poison et déclara qu’il n’admettrait ni retards ni fauxfuyants.

Il était en ce moment assis au fond du khavoua ; je me tenais auprès de lui, de sorte que les serviteurs, réunis à l’autre bout de la pièce, ne pouvaient entendre nos paroles. Je jetai un regard autour de moi pour m’assurer qu’aucun d’eux ne s’était rapproché; puis, quand un nouveau refus de ma part eut été suivi d’une demande plus formelle encore, je me penchai vers l’oreille d’Abdalla et lui dis avec fermeté : « Je sais à qui vous destinez ce poison; je ne veux pas devenir le complice de vos crimes et en répondre devant Dieu. Vous n’aurez pas ce que vous demandez. »

Son visage devint littéralement noir et gonflé de rage; jamais je n’ai vu d’homme qui ressemblât si parfaitement à un démon. Il hésita un moment; puis, maîtrisant sa fureur, il se mit à parler de choses indifférentes. Quelques minutes après, il se leva et je retournai à ma demeure.

Abou-Eysa, Baracat et moi, nous tînmes alors conseil pour examiner ce qu’il y avait à faire. J’avais encouru la haine du prince, cela était certain ; il ne fallait pas attendre qu’elle éclatât. Cependant nous nous exposions à de graves périls si nous quittions Riad trop précipitamment, et sans en avoir obtenu l’autorisation. Nous jugeâmes qu'il valait mieux attendre quelques jours, éviter d’attirer sur nous l’attention, faire nos adieux au palais, obtenir de Mâboub‘quelques paroles favorables, ce qui n’était pas difficile; puis disparaître sans bruit. Mais la Providence en avait ordonné autrement.

Le lendemain, à une heure assez avancée de la soirée, nous nous entretenions des préparatifs de notre voyage avec des amis, bons compagnons qui n’avaient aucune horreur delà fumée du tabac, quand un coup frappé à la porte annonça l’arrivée d’Abdalla, non le prince, mais son homonyme et son serviteur de confiance. « Qui vous amène à une pareille heure? demandai-je, peu charmé de cette visite inattendue.

— Le roi (on donne déjà ce titre à l’héritier du trône) m'envoie vous chercher, répondit-il d’une voix brève.

— Baracat doit-il m’accompagner?

— Non, c’est vous seul que le roi demande. !

— Faut-il emporter mes livres ?

— Gela n’est pas nécessaire.

— Attendez au moins quelques minutes, que nous vous préparions une tasse de café. »

Aucun Arabe ne peut refuser une pareille offre sans manquer à la politesse la plus élémentaire. Je profitai du répit qui m’était accordé pour échanger quelques paroles rapides avec Baracat et Abou-Eysa. Il fut convenu que mes amis congédieraient nos visiteurs et se tiendraient prêts à tout événement, cette nocturne ambassade nous paraissant cacher une menace, peutêtre un danger. Pourtant, comme mon compagnon n’avait pas été mandé avec moi, je pensais n’avoir à craindre aucune violence immédiate.

Je suivis avec le royal messager les rues sombres et silencieuses qui conduisent au palais d’Abdalla. Quand nous y fûmes arrivés, mon guide parlementa quelques instants avec les gardes, puis il entra pour annoncer au prince mon arrivée, tandis que j’essayais de me calmer en aspirant dans la cour l’air frais de la nuit. Un nègre arriva bientôt et m’introduisit dans le khavoua.

Aucune autre lumière que les lueurs vacillantes du

foyer n’éclairait la vaste pièce ; leurs reflets rougeâtres prêtaient à la scène un aspect sinistre. Abdalla, silencieux et farouche, était assis à l’extrémité de la salle ; en face de lui, se tenaient Abdel-Latif, quelques zélateurs et plusieurs dévots vouahabites. Un seul visage ami se trouvait au milieu de la sombre assemblée; c’était celui de Mâboub ; mais les traits du ministre avaient une expression de gravité peu ordinaire. Une douzaine de serviteurs armés, nègres et arabes, étaient réunis à l’entrée du khavoua.

Quand je me présentai, personne ne s’avança pour me souhaiter la bienvenue. Je saluai Abdalla, qui, sans répondre, me fit signe de m’asseoir à quelque distance de lui sur le même divan. On pense bien qu’en ce moment je n’ambitionnais pas l’honneur d’un voisinage trop rapproché.

Après quelques instants de silence, Abdalla, tournant vers moi son regard féroce : «Je sais la vérité sur votre compte, dit-il ; vous n’êtes pas des médecins, vous êtes des chrétiens, des espions, des révolutionnaires, venus ici pour ruiner la religion et l’Etat. Vous méritez la mort, et je vais à l’instant ordonner votre supplice. »

« Gens qu’on menace vivent longtemps, » pensai-je. Le regardant avec calme en plein visage, je répondis froidement : « Priez Dieu qu’il vous pardonne. » Cette phrase est la formule ordinaire usitée en Arabie pour faire comprendre à quelqu’un l’inconvenance de ses paroles.

Une audace si peu attendue frappa le prince de surprise. — « Pourquoi cela? demanda-t-il.

— Parce que vous avez dit une chose insensée. Que nous soyons chrétiens, cela est possible; mais nous accuser d’être des espions, des révolutionnaires, quand toute la ville nous connaît et sait que nous exerçons tran-

quillement la profession de docteurs! Vous parlez de nous mettre à mort, vous ne le pouvez pas, vous ne l’oserez pas.

— Je le pourrai et je l’oserai. Qui m’en empêcherait? Vous apprendrez bientôt que je suis le maître.

— Non, vous ne l’oserez pas, repris-je ; tout en me disant intérieurement qu’après tout il était bien capable d’accomplir sa menace. Je suis depuis plus d’un mois l’hôte de votre père et le vôtre. Quel crime avonsnous donc commis pour justifier cette inqualifiable violation des droits de l’hospitalité? Elle vous couvrirait de honte aux yeux du peuple. »

Abdalla réfléchit un moment, puis, relevant la tête : « Personne ne le saurait, répliqua-t-il enfin. Il m’est facile de vous faire disparaître sans exciter aucune rumeur dans la ville. J’ai des serviteurs fidèles qui arrangeront les choses de manière que mon nom ne soit pas même prononcé. »

L’avantage commençait à être de mon côté , je voulus le poursuivre et répondis avec un rire tranquille : a Ceci non plus n’est pas en votre pouvoir. Ne suis-je pas connu de votre père, de votre frère Saoud et de tout le palais? Ma présence ici n’est-elle sue de personne? Et parmi ceux quhnous entendent, êtes- vous sûr que tous vous garderont le secret ? ajoutai-je en jetant un regard sur Mâboub. Abandonnez donc un projet aussi déraisonnable : je ne suis ni un enfant ni un idiot. »

Le prince répéta ses menaces, mais d’une voix moins assurée. « Vous tous qui êtes ici présents, je vous prends à témoins! m’écriai- je, élevant la voix de manière à être entendu d’un bout à l’autre de la salle. S’il arrive malheur à mon compagnon ou à moi avant que nous ayons atteint les côtes du Golfe Persique, c’est Abdalla qu’il faudra en accuser. Notre

sang retombera sur sa tête, et les conséquences de son crime lui seront plus fatales qu’il ne peut le prévoir. »

Abdalla ne fit aucune réponse. Un silence profond régnait dans le khavoua; Mâboub tenait ses yeux dirigés vers le foyer; Abdel-Latif, sans prononcer une parole, promenait sur tous les assistants son regard sinistre.

« Apportez le café, » dit enfin le prince à ses serviteurs. Une minute ne s'était pas écoulée qu’un esclave nègre parut. Il tenait à la main une seule coupe et, sur un signe de son maître, il me la présenta. Cette distinction, si contraire aux coutumes du Nedjed, prêtait aux plus fâcheuses conjectures; mais je réfléchis que, la principale cause de la colère d’Abdalla étant précisément le refus de lui donner du poison, il n’en possédait probablement pas. Attachant donc sur le despote vouahabite un regard plein de fermeté, je pris la tasse et en avalai le contenu, après avoir prononcé le bismillah d’usage. Puis je dis à l’esclave : « Versez encore une fois. » Quand la coupe fut vide : « Emportez maintenant le café, » ajoutai-je avec calme.

Mon sang-froid eut l’effet que j’en attendais. Abdalla se sentit vaincu; se tournant vers Abdel-Latif, il s’entretint avec lui des dangers auxquels les machinations perfides des infidèles exposaient le pays. J’osai me mêler alors à la conversation et rappeler la conduite honorable et inoffensive que nous avions tenue à Riad ; je parlai des services rendus et me plaignis amèrement de n’obtenir en retour que malveillance et persécution. M’appuyant enfin de l’autorité du coran, je citai force textes qui flétrissent les accusations téméraires et enjoignent aux musulmans fidèles de ne condamner personne sans une complète évidence. Abdalla évita de répondre directement; quant à

ses satellites, ils ne pouvaient soutenir une imputation abandonnée par leur maître.

Ce qui m’amusait le plus dans cette aventure, c’était de voir que j’échappais au prince précisément parce qu’il avait deviné trop bien et frappé trop juste. Au fond du cœur, il n’avait pas changé d’opinion; mais, un instant, je le maîtrisai et je m’assurai ainsi le temps nécessaire pour la fuite.

L’entretien se prolongea quelques instants encore; je gardai ma place afin de mieux montrer la sécurité de l’innocence jusqu’à ce que Mâboub me fît signe de me retirer. Je pris congé d’Abdalla et quittai le palais sans être accompagné. Il était près de minuit, pas une lumière ne brillait aux fenêtres, nul bruit ne se faisait entendre dans les rues désertes, le ciel était sombre et, pour la première fois, j’eus la pénible conscience de mon isolement. Je tournai la tête pour voir si aucun poignard ne se cachait dans l’ombre, mais le péril n’était pas si proche. J’atteignis sans mauvaise rencontre l’allée tranquille et la porte basse à travers les fentes de laquelle un rayon de lumière indiquait la veille pleine d’anxiété de mes compagnons» En me revoyant sain et sauf après une pareille conférence, leur joie fut inexprimable.

Notre plan fut bientôt arrêté. Nous quitterions Riad seulement dans un jour ou deux afin de ne pas encourager nos ennemis à nous poursuivre en montrant des alarmes trop vives. Jusque-là, nous nous abstiendrions de visites au palais, de promenades dans les jardins et nous garderions le logis autant que possible. De son côté, Abou-Eysa se procurerait des dromadaires, qu’il amènerait dans une cour voisine de notre maison, afin de pouvoir les charger promptement quand le moment du départ serait arrivé.

Une caravane se préparait à quitter Riad quelque^

jours plus tard pour se rendre dans le Haça. Abou- Eysa fit savoir à qui voulait l’entendre qu’il souhaitait d’être choisi pour guide ; quant à nous, on supposait que nous devions suivre la route du Sedeyr, celle-là même qui avait été prise par notre ami le Naïb.

Dans l’après-midi du 24, trois des dromadaires d’Abou-Eysa furent amenés dans notre cour; nous fermâmes la porte extérieure, puis nous nous mîmes en devoir de les charger. Nous attendîmes ensuite l’heure où la voix du muezzin appelle à la prière tous les vouahabites, sans excepter même les sentinelles qui gardent les portes de la ville. Dix minutes après, supposant tous les habitants de Riad réunis dans les mosquées, nous sortîmes de la maison. Mobeyrik, le serviteur noir d’Abpu-Eysa, s'assura que personne ne se trouvait dans la rue et amena les chameaux. Abou- Eysa nous accompagnait. Nous gagnâmes par des ruelles détournées la porte de Riad la plus rapprochée de notre habitation, et nous nous félicitions déjà d’avoir échappé à tous les regards, quand nous aperçûmes un Nedjéen attardé, qui se rendait à la mesdjid. En passant près de nous, il nous demanda si nous n’allions pas à la prière. « Nous en venons, » répondit Abou-Eysa sans hésiter ; et notre homme, craignant d’avoir encouru la colère des zélateurs, poursuivit précipitamment son chemin. Une demi-heure après, nous étions à l’abri derrière une petite chaîne de collines, où nous attendions que le soleil eût complètement disparu et que « l’aile noire de la nuit, » comme disent les poètes arabes, se fût étendue sur la ville et sur la campagne.

Page 1