‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 12 sur 18 · RELIGION ET MORALE · texte numérisé non relu

RELIGION ET MORALE

État religieux de l’Arabie avant Mahomet. — Monothéisme, sabéisme, fétichisme et christianisme. — L’idée mère de l’islam : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, » est un panthéisme despotique. — Dès la création , tous les hommes futurs ont été prédestinés à l’enfer ou au paradis. — Ils ont pour égaux les chameaux et les archanges. — Le mahométisme est l’égoïsme et l’immobilité. — Les prohibitions ont pour objet de séparer les mahométans des autres hommes et surtout des chrétiens. — La religion, la guerre et les femmes doivent consumer l’énergie de l’homme. — La famille est anéantie par le harem. — Le joug avilissant de l’islam est repoussé par la conscience. — Doctrines de Moseylema, des carmathes, des kadérites et des biadites. — Restauration de l’islam par Mahomet, fils de Vouahab. — Réforme du vouahabisme et institution des zélateurs. — Les vouahabites négligent les pratiques religieuses. — Ils ne reconnaissent que deux grands péchés : i° rendre les honneurs divins à une créature; 2° fumer du tabac. — La proscription du tabac sépare les vouahabites des autres musulmans. — La morale n’a pas de place dans les sermons vouahabites. — Rien n’égale la corruption des principaux centres du mahométisme. — La prospérité de l’Arabie ne renaîtra qu’après la disparition de l’islam et du vouahabisme. — Le retour des Arabes au christianisme est possible.

Après avoir vu les personnages qui tiennent les principaux rôles dans l’Arabie centrale se mêler à quelques scènes dramatiques, le lecteur doit éprouver un

certain désir d’être renseigné sur les motifs qui dirigent leurs actions et sur les événements auxquels ils ont pris part avant que nous les ayons rencontrés.

Nous allons essayer de satisfaire cette légitime curiosité, d’abord en ce qui concerne les besoins, les passions et les idées; car ce sont là les mobiles qui font agir les hommes, qui sont les causes de tous les événements.

Déjà nous connaissons le nomade pillard et le sédentaire laborieux, qui veut défendre les fruits de son travail, de son industrie et de son commerce. C’est de là qu’est née la sujétion à des gouvernements qui ont fait la police du désert et dont l’un surtout, devenant une tyrannie, s’est réservé ainsi qu’à ses partisans le droit d’enrichissement par la guerre et par le pillage. A cette tyrannie se sont opposés naturellement les sentiments de liberté individuelle et de patriotisme local, dès que l’on a été convaincu qu’elle apportait après elle et la négation de la morale et la ruine des fortunes privées. C’est ce qu’il s’agit ici de montrer en nous enquérant de l’état religieux de l’Arabie contemporaine, principalement au sujet du mahométisme et de la réforme vouahabite, qui en sont les manifestations les plus considérables et les plus récentes.

Mais, comme, en général, bien petit est le nombre des nations qui n’ont pas, en fait de religion, cousu une pièce neuve à un vieux vêtement; chez lesquelles de nouvelles croyances n’ont pas été greffées sur d’anciens rites; et comme, particulièrement pour l’Arabie, ce principe nous semble incontestable, nous allons commencer par nous rendre compte de la situation religieuse où se trouvaient les Arabes avant la prédication de Mahomet.

L’idolâtrie proprement dite ne fut jamais pratiquée que dans les provinces occidentales ; encore n’y pre-

naît-elle pas les formes grossières trop communes chez les Grecs et les Romains de l’antiquité. Au-delà du Hedjaz et de l’Yémen, elle était presqüe inconnue, et les pratiques religieuses de l’Arabie centrale, quoique entachées d’erreur, se faisaient remarquer par l’absence d’images et de symboles.

Les preuves négatives sont celles qui établissent le mieux la vérité d’une assertion négative, et le coran nous en fournit une très-concluante. Ce livre, où toutes les superstitions populaires sont clairement décrites et même exagérées avec une éloquente acrimonie, ne parle jamais d’idoles ni d’idolâtres, si ce n’est dans des récits relatifs aux anciens âges. Quant à ses contemporains, Mahomet les accuse seulement d’associer au Maître suprême des puissances secondaires ; mais il y a loin de là au paganisme, tel que nous le comprenons. Lat, Ozzal, Minai, les demi-dieux des coreychites, dont les noms écrits sur la pierre étaient l’objet de la vénération publique, ne ressemblent nullement à la Pallas ou au Mars des anciens. L'ansab etYa^lam, si sévèrement anathématisés par le Prophète, étaient de simples symboles, des instruments de superstition, comme la baguette de l’augure ou le trépied de la pythonisse. Si un culte avait été rendu aux images, il aurait certainement provoqué les fougueuses déclamations du Calvin arabe, qui se montre inexorable pour des faütes beaucoup moins graves.

De temps immémorial, l’Arabie a eu foi dans un Etre suprême, créateur et souverain ordonnateur de toutes choses. Plusieurs auteurs ont avancé que cette croyance avait été apportée dans la péninsule par les Juifs; mais leur supposition, très-erronée selon moi, ne saurait s’appliquer avec vraisemblance qu’à une faible partie de la nation. Des témoignages authentiques prouvent que le monothéisme était, dès les premiers

âges, la religion des Arabes; ce dogme élevé a été pourtant obscurci par deux superstitions différentes : le sabéisme, ou la croyance aux forces planétaires, et le fétichisme, dont les grossières pratiques étaient répandues dans les classes inférieures. Le culte des astres date d'une "époque fort reculée ; car le quatrième roi de la dynastie yémanite avait pris le nom d 'Abd-ech- Chems (Serviteur du soleil), et le coran parle avec indignation des honneurs rendus à Zabra, l’étoile du matin.

L’Yémen, le Haça et l’Oman ont évidemment, comme les régions principalement peuplées de tribus kâtanites, suivi cet antiquesabéisme, dont la forme était des plus simples et qui n’admettait guère d’autre symbole que le feu. Il adorait le soleil et les planètes, avait sa fête principale le jour où le soleil entrait dans la constellation du Bélier, c’est-à-dire le 20 mars, ou le premier jour de printemps, époque où commençait un jeûne de trente journées. Il ordonnait sept ou cinq prières par jour, dites la face tournée vers' le nord ; professait une vénération particulière pour les deux grandes pyramides d’Egypte, et prétendait suivre un code de lois attribuées à Seth, mais dont aucun vestige n’a été retrouvé.

Quant aux bédouins, ils étaient aussi, pourla plupart, adorateurs du soleil, puisque le prophète du Hedjaz et ses docteurs ont affirmé et répété que c’est entre les cornes du diable que l’astre du jour se lève tous les matins, afin de détourner les hommes de se prosterner devant le soleil levant.

Le fétichisme, ainsi que l’attestent une foule de coutumes encore répandues dans la péninsule, était aussi venu altérer profondément une foi plus ancienne et plus pure.

Il y eut une renaissance du culte sidéral, dont la

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restauration officielle est attribuée à Darim, le héros cacimite du moyen âge, qui , né à Rass , fortifia Oneyza, conquit le Nedjed et la ouadi Soleyel, d'où il rejeta le mahométisme. C’est à lui qu’on attribue les cercles de pierres levées qui existent au Cacim, et dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.

Mais si le sabéisme et le fétichisme régnaient en Arabie avant Mahomet, une autre modification religieuse s’y était également répandue, je veux dire le christianisme. Non-seulement il avait été reçu dans l’Yémen et l’Hadramaout, mais par la plupart des tribus du nord de l’Arabie. Ainsi, dans les montagnes de Chômeur, les Taïs; dans le Cacim et le Nedjed, les Taglebs, et dans le Haça, les Tenouk's, étaient chrétiens. Sous l’influence de cette religion, ils étaient parvenus à un haut degré de richesse et de civilisation, tel, qu’aujourd’hui encore, c'est à des chrétiens que les Arabes attribuent tous les travaux d’utilité publique qui existent dans leur péninsule. Enfin , à l’époque même des Ommiades de Damas, quand les tribus du centre repoussèrent l’invasion de Merouan I, elles étaient pour la plupart encore chrétiennes.

Ce qui a corrompu et mis à néant cette prospérité, c’est le principe morbide du mahométisme.

Un bon mahométan répète presque continuellement des préceptes que beaucoup de chrétiens ne repousseraient pas à première’ vue : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, — Tout arrive selon le bon plaisir de Dieu, — La force et le pouvoir appartiennent à Dieu seul. » Mais pénétrons sous la surface des choses et cherchons les conséquences de ces principes généraux, qui ont pour les mahométans une bien autre valeur que chez les chrétiens.

Oui, la clé de voûte du mahométisme, l’idée même de laquelle découle le système entier , est entrevue

dans cette phrase si souvent répétée et si rarement comprise : « La Ilah ilia Allah , Il n’y a d’autre Dieu que Dieu; » mais ces paroles ont un sens tout différent de celui qu’on leur attribue en Europe. Non-seulement elles nient d’une manière absolue toute pluralité de nature ou de personne dans l’Être suprême; non-seulement elles établissent l’unité de celui qui n’a pas été créé et que rien ne pourra détruire ; mais, dans la langue arabique et pour les Arabes, ces mots impliquent que Dieu est aussi le seul agent, la seule force, la seule action qui existe, et que toutes les créatures, matière ou esprit, instinct ou intelligence, sont purement passives. L’unique pouvoir, Tunique moteur, l’unique énergie capable d’agir, c’est Dieu; le reste, depuis l’archange jusqu’à l’atome de poussière, n’est qu’un instrument inerte. Cette maxime « La Ilah ilia Allah » résume un système que, faute de termes plus exacts, j’appellerai le panthéisme de la force, puisque l’action se concentre dans un Dieu qui l’exerce seul et l’absorbe tout entière; qui détruit ou conserve, qui est, en un mot, l’auteur de tout bien, comme de tout mal relatifs. Je dis « relatifs; » en effet, dans une théologie semblable, ni le bien ni le mal, ni la raison ni l’extravagance n’existent d’une manière absolue; ils se modifient suivant le bon plaisir de l'éternel Autocrate; et, selon l’expression plus énergique encore du coran : « Les choses sont ce qu’il plaît à Dieu. »

Cet Être incommensurable, devant lequel les créatures sont confondues sous un même niveau d’inertie et de passivité, ce Dieu, Être dans toute l’étendue de son action omnipotente et omniprésente, ne connaît d’autre règle, d’autre frein que sa seule et absolue volonté. Il ne communique rien à ses créatures, car l’action et l’intelligence qu'elles semblent avoir rési-

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dent en lui seul; il n’en reçoit rien, car elles existent en lui, et agissent par lui, quoi quelles puissent faire. Aucun être créé ne peut non plus se prévaloir d’une distinction ni d’une prééminence sur son semblable : c’est l’égalité de la servitude et de l’abaissement. Tous les hommes sont les instruments de la force unique qui les emploie à détruire ou à fonder, à servir la vérité ou l’erreur, à répandre autour d’eux le bien-être ou la souffrance, non suivant leur inclination particulière, mais simplement parce que telle est Sa volonté.

On devrait penser que ce terrible Autocrate, dont la puissance s’élève au-dessus de tout contrôle et de toute sympathie, est du moins exempt de passion. Il n’en est rien. Jaloux de ses créatures, Allah redoute qu’ elles empiètent sur les privilèges de son omnipotence; il est plus prompt à punir qu’à récompenser, inflige plus volontiers la douleur qu’il ne donne la joie, ruine plutôt qu’il n’édifie. Il éprouve, en un mot, une amère jouissance à faire sentir aux hommes qu’ils sont ses esclaves, ses instruments, et des instruments méprisables ; à leur faire comprendre combien sa puissance est au-dessus de leur puissance, sa volonté au-dessus de leur volonté, son orgueil enfin au-dessus de leur orgueil.

Mais, dans sa hauteur inaccessible, n’ayant ni fils, ni compagnon, ni conseiller, il n’est pas moins stérile pour lui-même que pour tous les êtres; sa propre stérilité et son égoïsme solitaire sont la cause et la règle de son aveugle despotisme. Telle est l’idée que l’islamisme donne de Dieu, telle est la pensée primordiale qui sert de base au système entieç.

Si monstrueuse, si impie que puisse paraître cette doctrine, elle ressort de chaque page du coran; ceux qui ont lu et médité attentivement le texte arabe, dont les traductions altèrent toutes plus ou moins le sens

original, n’hésiteront pas à reconnaître que chaque ligne et chaque touche du portrait odieux qui vient d’étre tracé ont été prises au livre saint des musulmans.

Les contemporains ne nous ont laissé aucun doute sur les opinions du Prophète, opinions qui sont longuement expliquées dans les Commentaires de Bejrdaoui , dans le Miskat-el-Mesabih et autres ouvrages du même genre. Pour l’édification des lecteurs qui ne seraient pas en état de puiser aux sources mêmes des dogmes islamites, je rapporterai ici une légende que j’ai entendu bien des fois raconter avec admiration par les vouahabites fervents du Nedjed.

Quand Dieu, selon la tradition, j’allais dire le blasphème arabe, résolut de créer l’espèce humaine, il prit entre ses mains le limon qui devait servir à former l’humanité, et dans lequel tout homme préexistait ; il le divisa en deux portions égales, jeta l’une en l’enfer en disant : <c Ceux-ci pour le feu éternel ; » puis, avec la même indifférence, il jeta l’autre au ciel en ajoutant : « Ceux-ci pour le paradis. »

Tout commentaire serait superflu. Cette genèse nous donne une juste idée de la prédestination, ou plutôt de la prédamnation, telle que l’admet et l’enseigne le coran. Le paradis et l’enfer sont choses complètement indépendantes de l’amour ou de la haine de la Divinité, des mérites ou des démérites de la créature. Il en ressort naturellement que les actions regardées par les hommes comme bonnes ou mauvaises, louables ou vicieuses, sont en réalité fort indifférentes; elles ne méritent en elles-mêmes ni récompense, ni punition, ni éloge, ni blâme ; elles n’ont d’autre valeur què celle qui leur est attribuée par la volonté arbitraire du toutpuissant despote. Allah condamne les uns à brûler pendant toute l’éternité dans une mer de feu ; il place les autres dans un jardin de délices où les attendent les

faveurs de quarante concubines célestes, sans avoir, pour faire cette répartition, d’autre motif que son bon plaisir.

Tous les hommes sont donc abaissés au même niveau, celui d’esclaves qui se courbent devant leur maître. Mais la doctrine égalitaire ne s'arrête pas là. Les animaux partagent avec l’espèce humaine l’honneur d’être les instruments de la Divinité. Mahomet a soin, dans le coran, d’avertir ses sectateurs que les bêtes de la terre, les oiseaux du ciel, les poissons de la mer sont, eux aussi, « des nations ; » qu’aucune différence ne les sépare des enfants des hommes, si ce n’est la diversité accidentelle et passagère établie entre les êtres par le Roi, le Tout-Puissant, le Géant éternel.

Si quelque musulman se révoltait à l’idée d’une telle association, il pourrait consoler son orgueil par cette réflexion judicieuse que, d’un autre côté, les anges, les archanges, les génies', tous les esprits célestes sont confondus dans un pareil abaissement. Il ne lui est pas permis de se croire supérieur à un chameau, mais il est l’égal des séraphins. Et au-dessus du néant des êtres s’élève seule la Divinité : a La Ilah ilia Allah. »

L’inconséquence humaine, qui est souvent l’objet d’impitoyables critiques, épargne bien des folies, heureusement. Les esprits les plus nobles partagent avec les plus vils cet heureux défaut qui seul empêche le bien d’être trop rigide, le mal d’être excessif. Nul ne conforme complètement sa conduite à ses théories, et l’on ne saurait s’en plaindre : si excellente que soit une doctrine, elle ne s’adapte pas à toutes les circonstances et, si nous voulions ne jamais nous en écarter, nous arriverions à l’absurde. La même remarque s’applique à l’erreur et au mal; les systèmes les plus faux se rachètent par quelque vérité, le cœur le plus vicieux conserve quelque étincelle de vertu ; personne, en un

mot, ne peut rompre complètement avec le bon sens ni avec la morale. Aussi, dans l'esquisse rapide que je viens de tracer de l’islamisme, ai-je seulement prétendu faire ressortir l’idée principale, analyser les éléments essentiels du coran ; je n’ai pas tenu compte des principes meilleurs et plus sains qui s’y trouvent mêlés, parce qu’ils n’en forment pas une partie constitutive. Le livre de Mahomet renferme, sans nul doute, des maximes hautes et pures; le Prophète rédevient homme parfois, et le coran, sans y songer, descend des régions stériles où il plane, pour parler la langue de la raison et de la charité. Mais, après tout, quelques pages isolées ne prouvent pas plus en faveur du mahométisme, qu’ un vers faible perdu au milieu d’une foule de beautés ne fait passer Shakspeare pour un mauvais poète, ou qu’une pieuse boutade de Voltaire ne placera le philosophe de Ferney au nombre des défenseurs de l’Eglise.

Faute d’avoir réfléchi que la nuit même n’est pas complètement dépourvue de lumière, quelques apologistes européens se sont pris pour Mahomet d’une admiration qui aurait bien étonné Mahomet lui-même. Ils ont transformé en philanthrope du xixe siècle le Messager d’Allah; du coran, ils ont fait un cinquième évangile. On a présenté au public des maximes détachées comme la règle à laquelle le Prophète a conformé sa conduite , comme l’inspiration qui anime tout son ouvrage. Il ne faut point s’en étonner. « Le démon peut s’autoriser parfois de l’écriture sainte, et les anges pousser les cœurs au bien par le moyen du coran ; » mais de simples mortels devraient présenter les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’ils désireraient les voir. Ceci soit dit en passant pour répondre à certaines objections, plus spécieuses que solides.

Il ne faut pas perdre de vue que l’islamisme est sta-

tionnaire de sa nature. Stérile comme son Dieu, glacé, dépourvu de vie comme son premier principe, — car la vie, c’est l’amour, c’est le progrès, choses complètement étrangères à la Divinité du coran, — ■ il repousse toute modification , tout développement. C’est une lettre morte et, s’il s’en échappait quelque étincelle, les musulmans ne manqueraient pas de crier à l’hérésie.

Le Dieu des chrétiens au contraire est un Dieu vivant : il a créé le monde par amour, il le gouverne paramour; il appelle les hommes, non ses esclaves, mais ses serviteurs, mais ses amis, ses enfants; esprit et lumière, il n’a pas dédaigné de prendre un corps semblable au nôtre; le Créateur et la créature se sont confondus dans une mystérieuse union, et la foi révélée à la terre par le Christ pourrait se résumer par ces mots : « Un Dieu qui s’est fait homme pour transformer l’homme en Dieu. » Une telle doctrine est nécessairement une doctrine de perfectionnement et de progrès. Il y a, entre elle et l’islamisme, toute la différence qui sépare le mouvement de l’immobilité, l’amour de l’égoïsme, la vie de la pétrification. Le principe du christianisme et l’esprit qui l’anime restent toujours les mêmes, mais la forme extérieure doit varier; car, si la vérité est une de sa nature, elle se développe selon les temps et les lieux; de nouveaux rejetons attestent la vigueur de la sève. S’il en était autrement, la vigne céleste serait frappée de mort et ses branches se dessécheraient. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans une controverse religieuse qui serait ici peu à sa place ; je dis seulement que la vie suppose le mouvement et la croissance, que vouloir enfermer dans une lettre morte une religion vivante, c’est la coucher sur un lit de Procuste, c’est la tuer. Le christianisme est vivant, par cela même il doit progresser et grandir; ainsi l’a voulu son fondateur. Le mahométisme, au contraire,

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est dépourvu de vie ; il ne peut pas progresser, il ne peut pas grandir : pour le maintenir debout, on doit le laisser dans une immobilité absolue.

Quant aux interdictions de certaines viandes et des liqueurs fermentées, il faut se garder de les expliquer par des raisons hygiéniques , généralement inapplicables : Mahomet a surtout voulu séparer ses sectateurs des autres hommes pour empêcher le culte qu’il avait fondé de se confondre avec les autres.

L’ivrognerie, par exemple, n’a jamais été le vice des Arabes : elle ne l’était pas au temps de Mahomet; elle ne l’est pas aujourd’hui parmi les populations qui sont restées hostiles à l’islamisme. Et pourtant Mahomet a prohibé le vin. En approfondissant cette question, je suis resté convaincu que l’antipathie profonde du Prophète contre le christianisme et le désir de tracer une ligne de démarcation entre ses disciples et ceux de Jésus, ont été les véritables motifs qui ont inspiré sa détermination.

Le vin, en effet, a été non-seulement toléré par le Christ, mais encore revêtu du caractère religieux le plus élevé; une grande partie du monde chrétien y voit l’élément d’un ineffable mystère. De cet usage mystique découle sa valeur sociale. Toutes les nations qui, pour employer l’expression orientale, « ont pour livre l’évangile, » c’est-à-dire qui sont chrétiennes dans le sens le plus compréhensif du mot, ont toujours tenu le vin en grand honneur; elles en ont fait l’emblème de la civilisation, de l’amitié et de l’union des peuples, des sociétés et des familles. Mahomet le savait bien. Le voisinage de la Grèce, dont il connaissait les mœurs et les coutumes , aurait suffi pour le lui apprendre. En même temps, la rare clairvoyance dont il était doué lui avait fait pressentir dans les chrétiens des rivaux bien autrement dangereux pour les musulmans

que les Persans et les Juifs; des rivaux dont l’hostilité devait être dangereuse et dont le nombre commandait la prudence. On ne pouvait les mépriser, encore moins les persécuter impunément; dès lors, il importait de creuser un abîme entre les deux croyances. Déclarer impure, interdire comme une abomination, comme une œuvre de l’esprit des ténèbres, la liqueur sacrée des chrétiens, c’était arborer un drapeau, créer une opposition éternellement durable, visible à la fois dans la mosquée, cet antipode du sanctuaire, et dans le harem, cette négation du foyer domestique.

Des preuves non moins évidentes, tirées du coran et de la tradition contemporaine, montrent que telle était la constante préoccupation de Mahomet. On ne saurait expliquer autrement son horreur profonde pour les sculptures et les images, décorations si essentiellement liées au christianisme oriental, comme le témoignent les églises grecques et arméniennes. Le Prophète les proscrivit avec une impitoyable rigueur et s’efforça d’inspirer aux musulmans une sainte aversion pour ces ornements profanes. Les cloches, si toutefois on peut appeler ainsi le signal qui, dans les églises du Levant, appelle les fidèles à l’office divin, furent également frappées d’anathème, non parce qu’elles troublent le sommeil des anges, mais bien parce qu’elles sont d un usage universel dans le culte rival. Enfin, le même motifpoussa Mahomet à condamner la musique, à la ranger parmi les plus noires inventions de l’esprit des ténèbres pour perdre l’humanité; il confirmait ainsi d’avance les belles paroles queShakspeare met dans la bouche de Lorenzo : « Celui qui n’a aucune musique dans son âme, qui n’est pas touché de l’accord des sons harmonieux, est propre auxtrahisons, aux stratagèmes, aux violences. Les mouvements de son cœur sont lugubres comme la nuit, ses affections noires comme l’Érèbe. Ne vous fiez

pas à un tel homme. » Ce fut aussi en haine du christianisme que le Prophète interdit la prière pendant les premières heures qui suivent le lever du soleil et celles qui précèdent son coucher ; il se souciait en réalité fort peu des cornes de Satan, mais cette partie du jour était consacrée chez les chrétiens orientaux à la messe et aux vêpres. Il n’est pas invraisemblable non plus d’attribuer au même besoin d’opposition le discrédit jeté par Mahomet sur la navigation et le commerce. « Celui qui s’embarque deux fois sur mer est un infidèle, » a dit dans le coran le chamelier de La Mecque, et cette phrase ne lui vaudra pas, j’imagine, la sympathie des Anglais. Tandis que le christianisme, qui avait été chercher sur une barque de Tibériade son premier vicaire, couvrait l'Océan de flottes innombrables, l’islamisme, sous prétexte de zèle religieux, paralysait l’intelligence et l’activité humaines.

En un mot, mettre sa religion et ses disciples en désaccord complet avec le christianisme etTes chrétiens, tel fut le but principal de Mahomet, et il réussit parfaitement à l’ atteindre : onze siècles n’ont pas rapproché, de l’épaisseur d’un cheveu, des cultes dont la bannière accuse la violente antipathie. Outre la religion de Jésus, deux autres croyances disputaient au Prophète l’empire de l’Arabie : ç’étaient le judaïsme et le paganisme, contre lesquels il fallaitaussiprendre quelques précautions. Les honneurs rendus à la Caaba, l’usage de la chair de chameau, que Moïse avait interdite, la consécration de la polygamie dans la forme nouvelle du harem, séparaient suffisamment les vrais croyants des Israélites. Quant aux païens, c’est-à-dire aux Arabes qui professaient le sabéisme, Mahomet ne les redoutait guère; un compromis avec eux était chose impossible et le combat même ne pouvait être de longue durée entre les erreurs du polythéisme et la doc-

trine plus pure qui enseignait l’unité divine. En face du christianisme, la situation était bien différente. Une lutte, dont il était impossible de prévoir le terme, allait s’engager ; les forces ennemies paraissaient d’égale puissance, et les deux religions présentaient assez d’analogie pour faire craindre une transaction fatale 'à l’islamisme, quand les communications de peuple à peuple auraient rapproché les esprits , fatigués d’ailleurs de guerres et de controverses. Il était donc indispensable d’établir des distinctions spéciales, visibles dans tous les détails de la vie quotidienne, et capables 'de maintenir la dissemblance sans laquelle 1 islamisme était en danger de se confondre dans le grand courant chrétien.

Les siècles suivants montrèrent que les craintes du Prophète n’étaient pas chimériques : l’histoire des confréries ascétiques et des sectes secrètes de l'Orient, depuis les Dardanelles jusqu’à l’Indus, prouvent combien de fois le mahométisme a été sur le point de se dissoudre par suite de l’infiltration des idées chrétiennes. Ce sujet mériterait d’être approfondi plus qu’il ne l’a été jusqu’à présent; mais ce n’est pas ici le lieu d’entamer une longue discussion : il me faut revenir à Mahomet que nous avons laissé dressant, comme un habile capitaine, son plan de bataille.

Chaque jour, à chaque heure, des prières et des rites multipliés vinrent rappeler aux sectateurs du Prophète la religion qu’ils servaient; toutes les formules récitées pendant les pieuses cérémonies durent renfermer un abrégé du dogme fondamental, l’essence même de son esprit, sous une forme concise et frappante; elles durent pénétrer les musulmans de la conviction qu’ils formaient un peuple choisi dont les croyances sont incompatibles avec celles des autres nations. Ce but une fois atteint, Mahomet pensa pou-

voir introduire sans danger quelques phrases conciliantes, hommage rendu à une religion puissante et durable.

L’importance d’une telle matière engagera sans doute le lecteur à écouter encore avec patience quelqùes réflexions au sujet de l’interdit lancé par le Prophète sur le jus de la grappe vermeille. Pour agir ainsi, Mahomet avait un double motif, et le second, moins apparent peut-être que le premier, était tout aussi sérieux. Il importait en effet que les musulmans demeurassent unis dans le temple et sur le champ de bataille; il fallait identifier la guerre et la religion, éloigner toute alliance, tout commerce propre à diminuer l’énergique concentration des forces de l’islamisme; c’était là un projet digne de tenter l’audacieux génie du Prophète de La Mecque, et les moyens employés pour en assurer le succès caractérisent à la fois l’homme et le système. Il réunit les vrais croyants cinq fois le jour pour les prières obligatoires, j’allais presque dire officielles; il donna aux cérémonies religieuses une apparence militaire qui frappe l’observateur le moins attentif. Quand on entre dans une mosquée, ou, qu’à ciel découvert, on voit un groupe de mahométans assemblés pour accomplir les rites de leur culte, on se demande si l’on a devant les yeux une escouade commandée par un sergent instructeur, ou des fidèles attentifs à la voix d’un iman. L’administration civile et judiciaire, l’armée ni le gouvernement ne sont, comme en Europe, distincts de la religion, qui se borne à les animer de son esprit; ils se confondent avec elle, forment les parties constitutives d’un unique système, se lient aux croyances par une union aussi intime que celle de la face et du revers d’une médaille. Enfin Mahomet présenta le Ghac’est-à-dire la guerre contre les infidèles, comme

le premier devoir de ses sectateurs, la condition essentielle de leur existence nationale.

C’était beaucoup déjà; il fallait plus encore, et la prudence ordonnait d’assurer, par des mesures restrictives, l’accomplissement des préceptes formels. Tout ce qui était capable de distraire la pensée des croyants, d’amoindrir leur énergie en la répandant sur d’autres sphères d’action, fut soigneusement évité, sévèrement défendu. Le commerce devint un vil métier, indigne d’un vrai musulman, et peu s’en fallut que l’agriculture elle-même ne fût proscrite par le fils d’Abdalla. « Les anges ne visitent pas une maison qui renferme une charrue, » disait le prophète de La Mecque à sa favorite Aïécha, et ces paroles n’ont pas besoin de commentaires. Mais il restait encore la vie sociale, qui se produit sous la forme, tantôt de plaisirs extérieurs que nous désignons par le terme assez impropre de divertissements , tantôt de joies intimes chères à tout cœur chrétien , et principalement aux Anglo- Saxons, la vie de famille, le home en un mot. Ces deux manifestations furent sacrifiées au Moloch de l’existence militaire et fanatique.

Mahomet savait que les hommes ne se réunissent pas dans un but de plaisir s’ils ne sont attirés par un amusement, qui est à la fois le lien et le symbole de leur réunion. Il le savait, et il frappa d’anathème tout ce qui pouvait devenir un lien et un symbole. Les jeux de hasard , la déclamation, les représentations scéniques, la musique, les entretiens mêmes dont le nom de Dieu ne formerait pas le sujet principal, furent tous désapprouvés , flétris ou même interdits complètement. Des témoins contemporains du Prophète nous en fournissent ia preuve irrécusable. Mais, parmi les moyens qu’a inventés l’esprit de l’homme, ou que la bonté de Dieu nous a donnés, pour nous

consoler des tristesses de la vie, nous unir dans l’amitié, l’intimité, la joie, il n’en est pas d’aussi puissant que le jus du raisin; c’est l’âme du commerce social, l’aiguillon de la bienveillance, de la civilisation, de la confraternité amicale et expansive. Le chamelier du Hedjaz crut devoir pour cela même l’anathématiser d’une manière plus rigoureuse. Il n’y aurait peut-être pas d’exagération à prétendre que, si Mahomet avait eu le dessein arrêté de rendre ses sectateurs irrémédiablement incapables de progrès, de sociabilité ou de tolérance ; de leur mériter ainsi l’admiration du despotisme et d’en faire l’opprobre, non-seulement du monde chrétien, mais même du monde païen, il ne pouvait prendre un moyen plus efficace que d’interdire aux vrais croyants l’usage du vin.

Si les limites de cette relation me permettaient de 'citer les annales de l’histoire arabe et les poésies antérieures à l’islamisme, mes lecteurs seraient plus en état de juger du degré de civilisation auquel était déjà parvenue la famille arabe, et de l’influence qu’exerçaient les joyeuses réunions et les fêtes sur le perfectionnement social. Je serais heureux de reproduire des extraits d’odes anacréontiques; mais, pour traiter ce sujet avec les développements qu’il exige, je devrais me livrer à une étude spéciale.

En outre, les femmes et les enfants, étant, selon Mahomet , une « dangereuse tentation , » toute la fleur des sentiments domestiques et de la vie de famille fut flétrie par des mesures qui substituent des concubines à l’épouse; c’est ainsi que l’institution de la polygamie et la facilité du divorce séparent les enfants de leurs parents, pour en faire autant d’ennemis, de sorte que la maisôn d’un mahométan ne présente qu’un spectacle repoussant et plein de tristesse : tantôt celui d’une immonde promiscuité, tantôt d’une lutte

fratricide qui rappelle les deux jumeaux fondateurs de la Ville éternelle. Si 1 on a la patience d’arrêter ses regards sur les scènes impures et sanglantes qu’offre l’histoire des dynasties mahométanes , on y verra la fidèle image des, passions qui souillent la demeure des moindres particuliers, dans les pays frappés par la malédiction du coran.

D’après le système de Mahomet, trois choses, la religion, la guerre et les femmes, doivent consumer l’énergie, remplir l’existence entière de l’homme; parmi ces trois choses, les deux premières sont un devoir, la dernière, un simple passe-temps.

Un état social fondé sur de tels principes n’admet d’autres plaisirs, d’autres divertissements que ceux qui flattent les instincts sensuels les plus vils ; il conduit fatalement à des vices sans nom, et Mahomet lui-même en prévoyait les tristes résultats. Ce chamelier n’avait pas besoin d’être un prophète pour savoir que, dans un pays oü les femmes sont trop dégradées pour inspirer le respect, elles ne sauraient faire naître l’amour.

« A travailler toujours sans jamais jouer, Jack deviendra un triste garçon, » dit un vieux proverbe ; on peut ajouter aussi qu’il deviendra un méchant garçon. Combattre et prier, prier et combattre, se traîner dans la fange d’une basse sensualité, c’est autant qu'il en faut pour absorber lenergie du soldat au temps de la conquête, pour remplir lame d’un dévot fanatique. Mais, quand la lutte sera passée, quand la ferveur religieuse sera refroidie, quel aliment viendra ranimer'la vigueur des esprits fatigués de guerres et de disputes? Ce ne sera pas l’amour, il est profané; ce ne seront pas les liens de la famille, le divorce et la polygamie les ont détruits ; bien moins encore le vin, le jeu, les gaies réunions, ce sont des pièges de Satan.

S’occupe-t-on d’agriculture? on renonce aux visites des anges’; s’adonne-t-on au commercePon empiète sur les attributs du Tout-Puissant, nourricier du monde; enfin, se livre-t-on à la science? on devient hérétique. Le Prophète l’a déclaré en termes formels. Enfermé dans de si tristes barrières, un cheval les franchirait parfois; il y serait même contraint, s’il ne voulait croupir dans le fumier et dans l’inaction.

Il y a, je le sais, des exceptions à cette règle. Sous les systèmes les plus mauvais, le bien peut quelquefois se faire jour, et même se propager, comme il arrive au mal de se produire sous les meilleurs régimes. La nature humaine réagit contre ce qui tend à causer sa ruine, de même qu’elle brise trop souvent aussi des freins salutaires. L’amour de la famille, l’attachement conjugal, l’activité généreuse, la douce tolérance ni la saine civilisation n’ont pas été entièrement étouffés par le coran, insuffisant à les empêcher de porter çà et là quelques fruits. La race arabique, si richement douée, a surtout une vitalité puissante qui résiste à l’action délétère de pareils dogmes religieux.

D’ailleurs, les Arabes, si ennemis de toute forme extérieure du culte et si impatients du joug, si expansifs de leur nature, n’ont jamais pu accepter l’esprit étroit des préceptes de Mahomet. Dès qu’il fut mort, les résistances qu’il avait à peine vaincues recommencèrent; un soulèvement général éclata, fut réprimé, mais se renouvela et finit par désagréger l’empire musulman. C’est qu’en somme le mahométisme légitimait la révolte de la conscience ; car ce qui, dans les pays musulmans, mérite nos éloges, est l’œuvre d’une tendance hostile à l’islamisme, tandis que les vices odieux qui trop fréquemment souillent les meilleures qualités natives sont l’inévitable résultat de la dégration produite par un joug avilissant. Ce joug s’était

vu repoussé dès Mahomet, non-seulement par les tribus, mais encore par un rival, nommé Moseylema, qui prenait aussi le titre de messager de Dieu et qui s’était fait dans l’Est de nombreux partisans. Après avoir proposé au prophète de La Mecque son alliance et sa coopération, il avait employé l’éloquence et la satire pour le rendre odieux autant que ridicule aux yeux des Nedjéens. Dès que paraissait t*.i nouveau chapitre du coran , Moseylema le travestissait et en montrait l’extravagance ou l’absurdité. Ses doctrines paraissent avoir eu ce que nous appellerions une tendance socialiste ; mais, bien qu’à tout prendre elles fussent plus favorables à la civilisation et au progrès que celles de Mahomet, elles n’étaient pas revêtues d’un aussi pompeux étalage de dignité. Le prophète nedjéen rejetait le fatalisme, admettait jusqu’à un certain point la médiation entre l’homme et Dieu, et enseignait, quoique très-confusément, le dogme de l’incarnation ; cependant l’histoire ou la calomnie lui impute un relâchement de mœurs poussé aux dernières limites. On peut regarder ces doctrines comme les avant-coureurs de celles qui, trois cents ans plus tard, furent connues sous le nom de carmathiennes.

La secte des carmathes, fondée par Abou-Saïd-el- Djenabi-el-Karmouth, qui, ainsi que son fils Abou- Tahir, eut un splendide palais à Catif, date de la fin du 111e siècle de l’hégire et du ixe du christianisme. Ce fut un énergique effort de l’esprit humain, pour briser les liens du fatalisme et revendiquer la liberté morale ; elle dépassa le but qu’elle s’était proposé et, après un siècle de lutte, la foi mahométane avait abattu à ses pieds le fier rationalisme (i), qui laissa des traces pro-

(1) Ces idées sur les carmathes ne sont pas celles qui sont vulgairement acceptées, mais ce sont celles de M. Palgrave, t. 11, p. 201, de l’édition française complète. — J. B.

fondes dans toute l’Arabie et surtout dans les régions orientales de la presqu’île.

La secte des kadérites, dont le fondateur est Abdel-Kader-el-Ghilani, a pour base un spiritualisme applicable à tous les temps et à tous les pays, et prenant sa source dans le sentiment profond des droits de la Divinité et des devoirs de l’homme.

Un jour, un des principaux membres de cette curieuse association, le fameux Amed-el-Ghazali, natif de Thous, en Perse (les Orientalistes reconnaîtront en lui l’auteur de Lobab-el- Ahya, qui florissait vers l’an 1 180 de notre ère), avait dit à ses disciples : <c Allez et m’apportez des vêtements blancs tout neufs, car le roi me mande en sa présence. » Ils* sortirent pour exécuter l’ordre de leur maître ; lorsqu’i revinrent, ils trouvèrent Amed mort, et près de lui an papier sur lequel étaient écrits les vers suivants :

Dites à mes amis, quand ils me verront étendu sur ma couche funèbre,

Quand, revêtus d’habits de deuil, ils pleureront ma mort;

Dites-leur que ce cadavre insensible n’est pas moi.

C’est mon corps, mais je ne l’habite plus.

Je suis une vie qui ne s’éteint pas; les restes qu’ils contemplent

Ont été ma demeure passagère et mon vêtement d’un jour.

Je suis l’oiseau, ce corps était ma cage;

J’ai déployé mes ailes et quitté ma prison.

Je suis la perle, il était l’écaille,

Qui demeure ouverte et abandonnée, parce quelle est sans valeur.

Je suis le trésor, il était le charme jeté sur moi •

Jusqu’au jour où le trésor a repris son éclat.

Grâces soient rendues à Dieu qui me délivre

Et m’assigne une place dans l’éternelle demeure.

Je converse maintenant avec les Bienheureux,

Je vois la Divinité face à face et sans voiles.

Je contemple, dans ce miroir sublime,

Le çrssé, le présent, ce qui n’est pas encore.

J’ai aussi une nourriture et un breuvage, mais les deux sont une même chose.

Ineffable mystère, connu seulement des cœurs qui s’efforcent d’en être dignes.

Ce. n’est pas le vin si agréable au palais des hommes qui étanche ma soif,

Ce n’est pas l’eau non plus, c’est le pur lait d’une mère.

Comprenez et méditez la pensée secrète

Que j’enveloppe ici de symboles et de figures.

Mon voyage est terminé, je vous laisse dans l’exil.

Comment vos misérables tentes m’auraient-elles fait oublier la patrie ?

Laissez tomber en ruines ma demeure, brisez ma cage.

Que l’écaille périsse avec les illusions de la terre ;

Déchirez le vêtement, le voile jeté sur moi,

Ensevelissez ces dépouilles et vouez-les à l’oubli.

N’appelez pas la mort du nom de mort, car elle est en réalité

La vie véritable, le but de nos ardents désirs.

Pensez avec amour au Dieu qui est amour,

Qui se plaît à récompenser nos efforts, et venez vers lui sans crainte.

Du sein de mon bonheur, je jette les yeux sur vous, esprits immortels comme moi,

Et je vois que nos facultés sont les mêmes, nos destinées semblables.

Je ferai observer que Veau et le vin , si dédaigneusement bannis par le poète des demeures célestes, figurent au nombre des délices du paradis mahométan. Un autre passage fort remarquable, qui prouve combien étaient antiislamites les doctrines de Ghazali, est celui où il nie la résurrection des corps, si énergiquement affirmée par Mahomet. Cette poésie a en outre l’avantage d’exprimer fidèlement l’inspiration commune à tous les kadérites, quoiqu’elle ne leur soit point particulière.

La plus vivante des opinions dérivées directement du mouvement carmathe est celle des biadites ou enfants blancs, ainsi nommés parce que les carmathes avaient pris un turban de cette couleur. Elle domina

jg2 UNE ANNÉE

dans l’Oman et dans le Haça. Comme les druses, les ismaéliens et d’autres sectes semblables, les biadites mêlent, aux pratiques sabéennes et au rationalisme carmathe , certaines doctrines mahometanes , suffisantes pour déguiser leur hérésie aux yeux orthodoxes. Leur jeûne est encore plus obligatoire que celui des mahométans. La polygamie, bien qu’elle soit assez commune, n’est pas autorisée dans 1 Oman comme dans les autres contrées musulmanes, car l’habitant de cette province ne peut donner qu’à une seule femme le titre d’épouse légitime. Les lois qui règlent les héritages sont aussi fort différentes de celles du coran : les femmes partagent avec leurs frères les biens paternels, tandis que Mahomet ne leur donne droit qu’à une faible portion. Enfin elles vivent avec les hommes sur un pied d’égalité inconnu ailleurs. Elles ne sont pas contraintes à se couvrir du voile islamite, ce qui est un avantage réel, puisqu’elles l’emportent sur toutes les femmes de la péninsule, peut-être même de l’Asie entière, pour la grâce des formes et la régularité du visage. J’ajouterai que personne parmi les biadites ne se cache pour boire du vin, et que l’on cultive la vigne sur les pentes du mont Akhdar.

Si j’avais été plus familier à cette époque avec les auteurs arabes, je n’aurais pas été surpris des fréquentes questions qui m’étaient adressées dans l’Oman au sujet des pyramides d’Égypte, objet autrefois de la vénération sabéenne. Peut-être aussi aurais-je obtenu des habitants quelques informations intéressantes sur le mystérieux livre de Seth, informations que la brièveté de mon séjour ne me permit pas de prendre.

Au milieu de toutes ces luttes, produites sous forme d’hérésie ou de rébellion, bien des choses hétéroclites s’étaient glissées dans l’islamisme soit sur le libre arbitre soit sur la solidarité des hommes entre eux ; on

DANS L’ARABIE CENTRALE 1 g3

avait admis des intercesseurs et des médiateurs, reconnu des lieux spéciaux d’adoration, organisé des confréries ascétiques, etc. C’étaient des innovations dangereuses, des corruptions du grand et simple dogme d’un autocrate solitaire, qui domine une masse uniforme d’esclaves, entre lesquels aucune différence n’existe ni ne peut exister.

Cette déduction est éminemment logique. Comment 1 absolu pourrait-il souffrir des intercesseurs, ou l’incommunicable admettre une hiérarchie qui enchaîne la créature au créateur? Quel libre arbitre peut trouver place dans un automate passif? Quel sens pourrait-on attribuer à des pratiques ascétiques ou à des bonnes œuvres, quand le maître universel a déclaré son indifférence suprême pour les actes de ses esclaves, pour le sort qu’il leur réserve? Supposer de la sainteté dans un homme, c’est un attentat aux droits jaloux de la Divinité ; il n’est pas de lieu saint, pas de titre qui puisse être invoqué, alors que l’animal et l’archange, le ciel et l’enfer, nediffèrentpas devant l’Etre unique, impitoyable et inaccessible. Le fils d’ Abdel- Vouahab eut donc raison de reconnaître que telle était la pensée de Mahomet, et qu’il avait condamné toutes les interprétations hérétiques dont il avait eu connaissance ; il était fondé à conclure que le Prophète n’aurait pas repoussé moins sévèrementles corruptions analogues des derniers siècles.

Si laconséquencethéoriquedes principes de Mahomet était certaine, l’application pratique ne s’imposait pas avec moins d’évidence. D’après le raisonnement du réformateur vouahabite, il fallait chercher la règle et le modèle dans la viedeMahometlui-mêmeet deceuxqui, par leurs rapports intimes , pouvaient être regardés comme ne faisant qu’un avec le Prophète; l’époque des sâhabâs(i)

(i) Compagnons personnels du Prophète. Voyez au chap, v la bataille de Raouda. — J. B.

Palgrave. i 3

ig4 UNE ANNÉE

fut à ses yeux le Rubicon qui sépara le pur islamisme de ses alliances adultères. Avec un courage digne d’une cause meilleure, Mohammed-ebn-Abdel-Vouahab résolut de consacrer le reste de ses jours au rétablissement du type primitif de l’islamisme ; car il avait la conviction que là était la voie droite, véritable, tracée par le ciel lui-même, et qu’en dehors d’elle il n’y avait que des modifications simplement humaines.

Il partait d’un principe faux et vicieux, mais les déductions qu’il en tira étaient parfaitement logiques, et l’on ne saurait sans injustice lui refuser des vues pures, une volonté droite, un esprit profond. Conformer sa conduite à ses convictions est honorable, même quand cet accord ne produit pas nécessairement la vertu.

Le cœur rempli de son dessein, et fermement résolu à l’accomplir, Mohammed le vouahabite revint dans sa patrie, après avoir passé six années entières à Damas. L’Arabie centrale était alors divisée en un grand nombre de petits États qui obéissaient à des chefs particuliers. Le plus puissant de ces princes, Ebn-Mammer, régnait sur Eyana , capitale de la Ouadi Hanifa ; mais, comme tous ses rivaux, il reconnaissait la suzeraineté d’Ebn-Muflik, successeur des rois carmathiens dans les provinces du Haça et du Catif. Depuis longtemps, l’islamisme n’était plus pour les Nedjéens qu’un souvenir confus, qui s’affaiblissait chaque jour. Le culte de Djann, que l’on adorait à l’ombre des grands arbres ou dans les cavernes profondes du Toweyk ; les honneurs rendus aux morts et les sacrifices accomplis sur les tombeaux, se mêlaient aux superstitions sabéennes : nul ne lisait le coran, ne s’informait à quel point de l’horizon est située La Mecque; les cinq prières étaient mises en oubli ; les dîmes, les ablutions, les pèlerinages, tombés en désuétude. Tel était l’état politique et religieux du pays, quand arriva le réformateur qui

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avait résolude faire revivre au Nedjedles beaux jours de l’islam. Et certes rien ne devait lui sembler plus urgent ni plus nécessaire, car la foi se mourait. Il réussit dans son œuvre ; mais le démon ne tarda pas à l’altérer.

Ainsi, quelques années avant l’invasion que le choléra fit en 1854 dans l’Arabie, la prospérité croissante de Ri ad et les relations fréquentes entretenues avec l’Egypte avaient introduit un relâchement notable dans la discipline vouahabite. Des usages qui, vus seulement de loin, excitaient une juste horreur, Avaient paru moins abominables, tant est grande la contagion du mauvais exemple, quand on les eut considérés de plus près. La « honte » remplissait de ses vapeurs empestées les khavouas de la capitale; l’or et la soie profanaient de leur éclat réprouvé le costume des Nedjéens. Il ne fallait pas chercher ailleurs les causes de la colère divine : le crime était notoire ; le châtiment, un acte de justice. Le meilleur remède pour combattre le fléau qui dévastait le pays était donc une prompte réforme, un retour sincère à la ferveur et à l’intolérance des anciens jours.

En conséquence, on institua un conseil de meddeyitesow délateurs. Jamais censeur romain, dans les meilleurs jours de la République, n’exerça une autorité plus absolue, plus élevée au-dessus de tout contrôle. Non-seulement les zélateurs devaient dénoncer les coupables, mais ils pouvaient aussi , toutes les fois qu’ils le jugeraient à propos, appliquer eux-mêmes la peine prononcée. La nation entière fut mise, corps et bien , à leur merci , aucune autre limite que leur appréciation personnelle n’étant fixée pour l’amende et la bastonnade. Ne pas assister cinq fois par jour aux prières publiques, fumer, priser, mâcher du tabac (ce dernier usage avait été introduit par les joyeux matelots de Kouêt et des autres ports de mer),

porter de la soie ou de l’or, parler ou avoir de la lumière dans sa maison après l'office du soir, chanter, jouer de quelque instrument de musique, jurer par un autre nom que celui de Dieu; en un mot, tout ce qui semblait s’écarter de la lettre du coran et du rigide commentaire de Mohammed-Abdel-Vouahab devint un crime sévèrement puni. Le rang ni la naissance ne furent une protection contre le zèle farouche des zélateurs, et les vengeances politiques ou privées eurent un libre cours. Le frère de Feysoul, Djelôvoui lui-même, qui avait plus de cinquante ans , fut frappé de verges devant la porte du palais pour avoir fumé, et son royal parent ne put, ou ne voulut pas intervenir afin de lui épargner une ignominie que l’enfance supporte à peine. Sous un semblable prétexte, Soweylim, premier ministre et prédécesseur de Màboub, fut arrêté au moment ou il sortait des appartements du roi, et si cruellement maltraité qu’il expira le lendemain. Quand les premiers personnages de l’Etat sont exposés à de tels châtiments, à quoi les plébéiens ne doivent-ils pas s’attendre? Il y eut bien des victimes , bien des dos écorchés et des membres brisés. Le tabac disparut, non pas en fumée cependant ; la soie déchirée joncha les places publiques, ou fut jetée sur les fumiers; les mosquées regorgèrent d’auditeurs et les boutiques devinrent désertes. Après quelques semaines, Riad offrit un spectacle propre à réjouir l’âme du plus fougueux réformateur.

On étendit à tout le Nedjed les mesures qui avaient produit un si heureux résultat dans la capitale. Une véritable croisade fut organisée contre le tabac, l’or et la soie; mais, en dépit des arguments énergiques dont la parole était accompagnée, les zélateurs n’obtinrent qu’un triomphe partiel. Une vive opposition éclata dans plusieurs villes ; les coups furent souvent rendus

avec usure, et l’on m’a même assuré que, dans un village du Cacim, d’audacieux mécréants tempérèrent par un bain d’eau froide le zèle des trop fougueux réformateurs. Force fut de transiger avec l’impiété. On permit, non sans pousser de profonds soupirs, que la soie entrât pour un tiers dans les tissus, que le tabac fût vendu et consommé dans les provinces sujettes de l’empire vouahabite, à la condition toutefois de ne pas rendre public un crime aussi abominable; on consentit à ne pas exiger d’une manière rigoureuse l’assiduité aux prières, et l’on omit prudemment l’appel qui précède l’office dans les mosquées nedjéennes, afin de ne pas constater le nombre des absents. Cependant l’islamisme avait été jusqu’à un certain point remis en vigueur : Feysoul et sa haute cour de justice durent pour le moment se contenter de ces résultats, en attendant une occasion favorable.

Ce qu’il y a de remarquable encore, c’est que les vouahabites, obéissant à la tendance qu’ont les Arabes de simplifier les rites et les cérémonies, sont, de tous les mahométans, ceux qui se soucient le moins des pratiques prescrites par le Prophète.

Les ablutions avant la prière leur semblent si peu indispensables que le moindre prétexte , souvent la paresse seule, suffitpour les faire remplacer par la courte cérémonie du teyumman. Ils fondent cette négligence sur l’exemple du Prophète, qui, si la tradition dit vrai, n’était nullement scrupuleux à cet égard.

Secondement, les Nedjéens entrent souvent dans la mosquée (djamia ou musalla) sans ôter leurs sandales ; ils les conservent même en disant leurs prières : spectacle étrange et scandaleux pour la majorité des mahométans! Quand on les interroge à ce sujet, ils s’excusent en disant : « Notre sol est pur, » bien que je n’aie jamais pu apprendre quel titre particulier possède

leur territoire à cette pureté extraordinaire. L’autorité invoquée ici est encore un précédent puisé dans la vie de Mahomet, qui, dit-on, gardait ses bottes pendant les cérémonies religieuses.

De plus, leur adan ou proclamation de la prière est moitié moins longue que celle des autres mahométans ; les formules que l’on répète ailleurs quatre fois ne le sont que deux fois chez les vouahabites. Toutes les phrases additionnelles, toutes les fioritures introduites en mémoire du Prophète, des sâhabâs, etc., sont ici inexorablement rejetées.

Enfin, pendant la prière, les Nfdjéens se préoccupent peu de garder une immobilité complète. Je ne doute pas qu’en cela aussi ils ne se rapprochent de la forme des rites observés jadis à Médine, quand Bêlai remplissait le ministère de muezzin, Mahomet celui d’iman, et que les sâhabâs formaient l’assemblée.

Les vouahabites ont donc la prétention de suivre de plus près la vraie tradition. Chez eux le khotbâ ou sermon, qui forme la partie essentielle des cérémonies religieuses du vendredi, prend un caractère particulier. Dans la capitale vouahabite, on évite soigneusement d’y parler des califes, des sâhabâs, de tous les saints de l’islamisme; Mahomet seul trouve grâce aux yeux des réformateurs; mais son nom n’est jamais accompagné des phrases élogieuses que partout ailleurs on ne manque pas d’y joindre. Les prières pour le sultan de Constantinople sont remplacées par de courtes oraisons, dans lesquelles on demande à Dieu de bénir le règne de Feysoul et de protéger « les armées des musulmans, » c’est-à-dire des seuls vouahabites, car les Turcs, les Égyptiens, les Syriens sont invariablement qualifiés d’infidèles.

A Riad, on admet le principe d’une distinction réelle et importante des péchés en grands et en petits; mais

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ici se présente une difficulté : quelle est la ligne de démarcation entre les deux classes d’offenses? Chacun connaît la variété infinie d’opinions qui règne sur ce sujet parmi les docteurs et les casuistes chrétiens. Les théologiens mahométans ne sont pas moins en désaccord. Quelques-uns d’entre eux prétendent que les grands péchés consistent seulement dans l’impiété, le polythéisme et le manque de foi en Mahomet. Telle paraît avoir été la pensée du Prophète, comme le prouvent différents versets du coran. Quelques autres, s’appuyant de certaines expressions contenues dans le « livre, » ajoutent à la liste des grands péchés l’homicide volontaire et l’usure; ceux-ci en comptent sept, en souvenir peut-être de nos sept péchés capitaux; ceux-là en portent le nombre à cinquante, à soixantedix ; et , un jour que j’étudiais un manuscrit , dans la ville de Hamâ, je fus consterné en voyant que le nombre des transgressions élevées au rang des grands péchés atteignait quatre cents. Enfin plusieurs docteurs tranchent la question à leur manière en déclarant qu’à Dieu seul il appartient de distinguer les fautes irrémissibles des offenses légères, et que sa volonté est la seule règle du degré de culpabilité et de châtiment.

D’après la croyance générale de l’islam, l’éternité des peines de l’autre vie est réservée aux seuls infidèles. Les musulmans sortiront tous un jour des régions embrasées, soit grâce à la miséricorde divine , soit par l’intercession de Mahomet; de façon ou d’autre ils entreront dans le paradis, et laisseront derrière eux les peuples sourds à la voix du Prophète. Dogme consolant, en vérité, d’après lequel la vie future n’admet que deux séjours : le purgatoire, destiné aux vrais croyants ; l’enfer, à tous les autres ! Des commentateurs plus compatissants que bons logiciens auront beau nous

donner sur ce point des interprétations sans nombre; il n’en est pas moins certain que, chrétiens, juifs et idolâtres, tous ceux qui n'ont pas accepté le coran, rentrent dans la catégorie des polythéistes ou des infidèles. Tant pis pour eux; et pourtant ils ne sont pas coupables, puisque, d’après l’enseignement coranique : « Allah guide vers la lumière qui il lui plaît, et précipite dans l’erreur qui il lui plaît. »

Quelle désolante doctrine! diront mes lecteurs. Une telle croyance, néanmoins , n’est pas aux yeux des vouahabites aussi dure ni aussi exclusive qu’elle le paraît d’abord, car, dans leur profonde ignorance, ils s’imaginent ingénument que le mahométisme est la religion universelle de l’humanité, et que les autres croyances forment une minorité réellement imperceptible. Ils ont bien entendu dire que l’Europe est chrétienne; mais qu’est-ce que l’Europe? Une ville dans laquelle sept rois — ce nombre est consacré — discutent de la paix, de la guerre, des alliances et des traités, toujours sous les ordres et avec la permission du sultan de Constantinople. Cette admirable leçon de géographie et de politique a été débitée vingt fois au moins devant moi à Bagdad, àMossoul, et même à Damas. Les Arabes, comme l’on doit s’y attendre, vont plus loin encore, et souvent ils me demandaient, avec le plus grand sérieux, « s’il existait des chrétiens ou des infidèles? » Au Nedjed, il n’est personne qui ne soit convaincu que les trois quarts des hommes ont adopté le mahométisme. Les vouahabites condamnent au feu éternel les neuf dixièmes de la population du globe; mais ils s’imaginent n’envoyer en enfer qu’un groupe insignifiant d’incrédules endurcis, qui ont obstinément fermé les yeux à la brillante lumière du coran, dont l’horizon humain réfléchit depuis des siècles les splendides clartés, de l’orient à l’occident. Il est heureux pour les

fils d’Adam que leur juge soit un Dieu et non pas un homme. De semblables absurdités montrent une fois de plus la justesse de ce proverbe hindou : « L'homme est le pire ennemi de l’homme; » et si les grandes assises de l’univers étaient confiées à un arbitre mortel, quels que fussent son pays, sa religion ou sa race, le ciel courrait grand risque de demeurer vide et l’enfer de regorger de damnés.

Néanmoins plusieurs musulmans, familiarisés avec les voyages et ayant vu « du vaste monde » plus que n’en rêve une correcte philosophie mahométane, admettent, dans leur for intérieur, des opinions différentes et beaucoup plus raisonnables. A la même catégorie, appartiennent les nombreux disciples de l’école qui pense avec Ebn- Farid que, « si la mosquée est illuminée par les versets du coran, les paroles de l’évangile n’obscurcissent nullement l’Eglise ; » ou bien encore « que la vie n’est pas une amère ironie, et que Dieu n’a pas créé tous les hommes pour les rejeter, quand bien même leurs actions et leurs voies ne seraient pas toujours les meilleures.» J’ai entendu des logiciens orientaux aller jusqu’à résoudre les difficultés qui embarrassent et poussent à l’absurde des cerveaux étroits et des cœurs pusillanimes, en disant : « qu’après tout, le juge tiendra compte de la connaissance; que des lois et des croyances positives ne peuvent obliger ceux qui les ont ignorées ; que les devoirs d’un homme sont proportionnés à ses lumières, et que quiconque agit d’après sa conscience sera récompensé dans la vie future. » Mais une telle doctrine est en opposition directe avec l’orthodoxie mahométane, avec l’enseignement coranique, et ceux qui la partagent ne doivent pas être regardés comme inspirés par le véritable esprit de l’islam , ils en sont plutôt les adversaires.

Connaissant donc la diversité d’opinions qui existe chez la plupart des musulmans au sujet de la classification des péchés, je tenais beaucoup à apprendre de quel côté penchent les vouahabites. La question était, on le comprend, d’un intérêt capital; car la moralité d’un peuple se mesure nécessairement à ses croyances sur cette matière. Feignant donc une vive anxiété, je confiai au docte Abdel-Kerim combien ma conscience était troublée par la crainte de me rendre coupable d’une faute grave, lorsque j’aurais cru commettre seulement une légère offense. J’ajoutai que, me trouvant dans une ville pieuse et orthodoxe, dans la société d’un savant ami, j’espérais mettre enfin mon esprit en repos, et m’éclairer, une fois pour toutes, sur une affaire d’une si haute importance.

Le maître ne doutait pas de la sincérité de son élève et ne voulait pas refuser de tendre une main secourable à un homme qui se noie. Prenant donc un air de solennité profonde, il me dit, du ton grave et inspiré d’un oracle, que « le premier des grands péchés consistait à rendre les honneurs divins à une créature. » Ces paroles avaient particulièrement pour but de condamner la doctrine des musulmans ordinaires, qui, d’après les vouahabites, se rendent coupables d’idolâtrie et méritent les peines éternelles en implorant l’intercession de Mahomet ou d’Ali. Un cheik de Damas n’aurait pas donné une définition aussi précise; il se serait contenté de répondre qu’aux yeux d’Allah, le plus grand des crimes est l’infidélité.

« Assurément, répliquai-je; l’énormité d’un tel crime ne fait aucun doute; mais quel est le second des grands péchés?

— Boire la honte (c’est-à-dire fumer).

— Et le meurtre, et l’adultère, et le faux témoignage?

— Dieu est miséricordieux ! » repartit l’interprète delà doctrine vouahabite , donnant ainsi à entendre que c’étaient de simples bagatelles.

« Ainsi , il n’y a que deux péchés graves : le polythéisme et la passion de fumer? » continuai-je, quoique j’eusse beaucoup de peine à me contenir plus longtemps. Abdel- Kerim me répondit avec un grand sérieux que j’étais dans le vrai.

Avant de quitter ce sujet, j’ajouterai quelques mots d’explication. La doctrine nedjéenne, qui s’est inspirée de l’esprit même du coran, suffit pour faire comprendre l’importance attribuée au premier des deux grands péchés, Y association ou abaissement du Créateur au niveau de la créature ( cheurk ). Je suis entré dans de longs développements, pour dégager du livre saint de l’islam, la véritable idée de Dieu; pour mettre à nu cette théologie monstrueuse , ' qui présente le Créateur comme le plus despotique des tyrans , et ses créatures comme les plus viles des esclaves. Conclusion révoltante et pourtant nécessaire, dès que l’on admet l’absorption panthéiste de tout acte, de toute responsabilité, en Dieu seul. Avec un tel système, les actes bons ou mauvais de l’homme, le meurtre, le volet le parjure, ou l’exercice des plus hautes vertus, ce sont choses indifférentes aux yeux du grand autocrate, pourvu que le droit inviolable de sa monarchie suprême demeure intact et soit régulièrement proclamé. Le despote est satisfait quand l’esclave avoue sa dépendance, et il n’exige rien de plus. Dieu et la créature passent entre eux une sorte de compromis : « Je vous reconnaîtrai , dit l’homme , pour mon Créateur, mon seul seigneur et mon seul maître, et j’aurai pour vous un respect, une soumission sans bornes. Afin de m’acquitter de cette obligation, je vous adresserai chaque jour cinq prières, qui comprendront vingt-quatre prosternations, la lecture de

dix-sept chapitres du coran , sans oublier les ablutions préliminaires, partielles ou totales, le tout entremêlé de fréquents La Ilah illah Allah et autres formalités. De votre côté, vous me laisserez faire ce qu’il me plaira pendant le reste des vingt-quatre heures, et vous n’examinerez pas trop ma conduite personnelle ou privée; en récompense des adorations de ma vie entière, vous me recevrez dans le paradis, où vous me procurerez la chair des oiseaux si agréable au goût , de frais ombrages et des ruisseaux de nectar. Quand bien même l’accomplissement de mes devoirs religieux laisserait à désirer, ma foi en vous et en vous seul, avec un dévot La Ilah illah Allah , sur mon lit de mort, suffira pour me sauver. » Voilà, sans périphrases, l’abrégé, la substance de l’islamisme orthodoxe.

Les promesses consignées dans le coran ne laissent pas au musulman fidèle le moindre doute sur la ratification du pacte par la Divinité : Dieu ne pardonne pas V assimilation de qui que ce soit à lui-même , mais il absout de toute autre infraction qui il lui plaît , c’est-à-dire ceux qu’il dirige sur le droit sentier de la vraie foi.

La croyance que je viens d’exposer est commune à tous les musulmans; mais les Turcs et les Egyptiens seraient sans doute bien surpris d’apprendre en quoi consiste le second péché mortel, frère et rival du premier. Pourquoi l’anathème qui frappe le fumeur? Il est difficile de comprendre cette anomalie dans un système où tout ce que fait l’homme, c’est Dieu qui le fait, et où par conséquent l’acte de fumer est le résultat d’un arrêt divin et d’une impulsion irrésistible, comme le meurtre par exemple.

On pourrait essayer de répondre par la phrase commode : <c Allah le veut ainsi. » Qui oserait, en effet,

contester à l’Autocrate le droit de placer l’offense où il lui plaît et de la punir comme il lui plaît ?

Le motif réel de cette proscription, c’est la passion qu’ont les sectaires pour les signes de ralliement bien tranchés. Le fondateur du vouahabisme n’avait pas moins en vue l’établissement d’un grand empire que le prosélytisme religieux, et il avait besoin d’une marque évidente qui servît à reconnaître les partisans de sa doctrine. Croire à l’unité de Dieu, s’acquitter régulièrement des prières prescrites, tenir les yeux baissés, porter des vêtements simples, tout cela ne suffisait pas à tracer une ligne de démarcation, si bien que, les populations asservies eussent été en droit de dire : « Nous sommes bons musulmans comme vous ; il n’y a entre nous aucune différence essentielle; de quel droit venezvous donc attaquer et tuer vos frères?» Il était besoin d’imaginer quelque chose de plus : le tabac fournit un excellent prétexte.

L’usage de ce narcotique universellement répandu en Orient s’éloignait tant soit peu de l’esprit du Prophète. Souvent les hommes portent des jugements sensés, tout en raisonnant mal. Les arguments d’Abdel- Kerim étaient, même au point de vue mahométan, d'une complète insuffisance pour appuyer sa thèse; mais, si Mahomet avait connu le tabac, il en aurait probablement défendu la consommation d’une manière aussi rigoureuse que celle du vin, et cela par des raisons analogues. Le tabac, social et civilisateur, rapproche les hommes ; je regrette qu’il ait un effet opposé à l’égard des dames; mais ce sont elles qui le veulent, et je ne puis que le déplorer profondément. Les hommes qui fument sont disposés, quoi qu’en dise Cowper, à la conversation, à la bonne humeur, à un -échange amical d’idées et d’opinions. Bien que ses propriétés principales soient sédatives, la plante améri-

caine a de plus une action stimulante qui suffit pour la ranger dans la même classe que le vin et les spiritueux. Enfin elle ne figure pas au nombre des joies permises par le Prophète à ses sectateurs pendant l’intervalle compris entre la bataille et la prière. La secte vouahabite est donc logique dans son antipathie contre le plaisir de fumer; on ne pouvait guère, nous en convenons, trouver un prétexte d’interdiction plus spécieux et un signe distinctif plus frappant. La plupart des habitants , de la Syrie, de l’Égypte et des provinces frontières de l’Arabie, quand on les interroge sur les vouahabites, n’ont aucun renseignement précis à donner sur eux, sinon que ces sectaires condamnent l’usage du tabac.

Pendant un mois et demi de séjour dans la pieuse capitale, j’ai assidûment assisté aux sermons sans avoir entendu dire un seul mot de la moralité, de la justice, de la commisération, de la droiture, de la pureté de cœur ou de langage; en un mot, de tout ce qui rend l’homme meilleur. Mais en revanche mes oreilles étaient rebattues par d’intarissables commentaires sur les oraisons et les croisades contreles incrédules; sur les houris, les rivières et les bosquets du paradis; sur l’enfer et les démons, ou sur les obligations multiples des époux polygames. Je ne dois pas passer sous silence un sujet qui revient très-fréquemment dans les prédications : la corruption profonde du fumeur de tabac punie par des miracles effrayants, comme chez nous des esprits moins chrétiens que judaïques en font intervenir parfois dans les livres de piété.

La moralité cependant gagne peu de chose à ces légendes édifiantes. A la vérité, dans ce pays du pharisaïsme, les lumières sont éteintes une heure après le coucher du soleil, et personne ne peut se montrer dans les rues ; pendant le jour, les enfants eux-mêmes n’o-

sent jouer sur les places publiques, les hommes se gardent de rire et de parleràhautevoix. Aucune apparence de gaieté mondaine n’offense les yeux des graves puritains, et le bruit profane des instruments de musique ne trouble jamais le murmure sacré de la prière. Mais le vice, sous toutes ses formes, même les plus honteuses, s’étale ici avec une audace inconnue aux villes les plus licencieuses de l’Orient (i), et l’honnêté relative que l’on remarque dans les autres cités arabes forme, avec la corruption de Riad, un contraste étrange et frappant. « Un gouvernement qui, non content de réprimer les excès scandaleux, dit un célèbre historien moderne, veut astreindre ses sujets à une austère phété, reconnaîtra bientôt qu’en essayant de rendre à la cause de la vertu un service impossible, il a seulement encouragé le désordre. » Toutes les réflexions que la dépravation du Long Parlement, l’austérité des puritains et l’odieuse immoralité des derniers Stuarts ont suggérées à Macaulay, dans ses Critical and historical Essays , peuvent s’appliquer presque littéralement au Nedjed, « le royaume des saints; » elles peignent d’une manière saisissante sa condition actuelle , en même temps qu’elles prédisent l’avenir qui lui est inévitablement réservé.

J’ai fait les mêmes observations dans le Haça. A en juger par ce que j’y ai vu de scandales privés et de désordres domestiques, les saints de cette province ne paraissent pas avoir mieux atteint leur but que leurs frères aînés, les réformateurs de Genève et de Londres, au

(i) M. Vambéry, dans un article qu’adonné la Revue Britannique (mai 1866) sous le titre de la Vie de tous les jours à Bokhara , dit aussi de cette ville pharisaïque : « Bokhara est le plus grand centre de corruption qui existe en Orient. » V. notre édition des Voyages d’un Faux Derviche , ch. vin, p. 176. — J. B.

temps de Calvin et du Parlement-Croupion. Presque toutes les tentatives du même genre ont échoué; mais il arrive peut-être plus rarement encore, aux gouvernements qu’aux particuliers, de mettre à profit les leçons de l'expérience.

Partout j’ai vu la même influence déplorable du mahométisme. Dans le Djôf, la moralité est nulle; et il n’y a pas d’endroit où une corruption plus profonde infecte toutes les classes de la société qu’à La Mecque et à Médine.

En outre, le vouahabisme, étant l’essence même du mahométisme, a pour conséquence naturelle la ruine. Systématiquement hostile au commerce, défavorable .aux arts et à l’agriculture, il tue tout ce qu’il touche. Tandis que, d’un côté, il s’engraisse de la substance des pays conquis; de l’autre, son aveugle fanatisme le pousse à faire une guerre insensée à tout ce qu’il lui plaît de flétrir sous le nom de luxe et de mollesse : il proscrit le tabac, lasoie,la parure, eCpoursuit enfin de mille vexations le trafiquant peu orthodoxe qui préfère un vaisseau à une mosquée, des balles de marchandises au coran. Dans son zèle pieux, il voudrait ruiner une profession indigne des disciples du Prophète, et, pour arriver à un but si désirable, il suit dans le Haça le système que nous avons déjà vu pratiquer dans le Cacim. Toutes les fois qu’une guerre est résolue ou une levée de troupes ordonnée, les premiers appelés à porter les armes sont les commerçants, les industriels et les ouvriers. Quand nous arrivâmes à Hofhouf, la moitié des habitants les plus considérables avaient dû quitter leurs affaires, sacrifier leur fortune, pour une guerre dont le seul effet sera de les river plus fortement au joug vouahabite.

La conséquence naturelle de cette tyrannie, c’est, comme je l’ai déjà dit, la révolte de la conscience et des

esprits intelligents contre un gouvernement qui a de tels effets. La religion officiellement imposée éveille partout la négation et l’incrédulité. Elle ne se maintient que par la force contre les conspirations des biadites, des infidèles et des libres penseurs dans les villes. Au désert, les nomades chérarats, le visage tourné vers l'orient, adorent le soleil levant ; les Méteyrs, qui ont jadis fait trembler le Nedjed oriental, déposent le masque que leur impose le vouahabisme et s’écrient : « A bas l’islamisme! à bas les prières! » Ces Almorras , seuls maîtres du Dâna, pratiquent le sabéisme comme les Chérarats; enfin les Benou-Yass, au bord du Golfe Persique, portent au mahométisme une haine féroce, dont voici un exemple :

Six Nedjéens, que leurs affaires avaient amenés sur les côtes du Catar, voulurent se rendre de là dans la presqu’île qui se termine en face d’Ormouz. Uncheloup appartenant à des Arabes de la tribu des Benou-Yass offrit de les y conduire. Les Nedjéens n’avaient emporté avec eux aucun objet de prix et, par surcroît de précautions, ils s’étaient pourvus d’armes. Mais les marins les avaient pris à bord uniquement pour satisfaire leur antipathie contre les musulmans; ils attendirent patiemment l’heure de réaliser leur sinistre projet, et, vers midi, pendant que les passagers sans défiance se livraient au sommeil, ils tombèrent sur les victimes. Cinq vouahabites étaient des hommes dans toute la vigueur de Page. Les Benou-Yass leur lièrent les pieds et les mains, puis il les précipitèrent dans les flots, où tous devaient trouver une mort certaine. Quant au sixième, qui sortait à peine de l’enfance, il fut jeté à la mer sans être attaché, les marins, par compassion pour sa jeunesse, voulant peut-être lui laisser une dernière chance de salut. Leur crime accompli, ils réunirent ce qui avait appartenu aux

Nedjéens, armes, marchandises, vêtements, et lancèrent le tout par-dessus le bord, afin que nulle preuve ne vînt témoigner contre eux; cependant leur attentat fut connu par le rapport de l’enfant, qui fut presque, miraculeusement arraché à la mort et que j’ai retrouvé au village de Dobey (1), lorsqu’il était âgé de vingttrois années environ.

L’énervement produit par le mahométisme, qui paralyse tout ce qu’il ne tue pas, a mis un terme aux progrès des Arabes; ils se sont laissés dépasser ensuite par des peuples placés dans des circonstances moins défavorables. La civilisation et la prospérité ne renaîtront parmi eux que lorsque, poussés à bout par leurs souffrances et morales et physiques, ils auront rejeté complètement et loin d’eux le joug de Mohammed, fils d’Abdel-Vouahab, et par suite celui de Mohammed, fils d’Abdalla.

Cela n’est pas si impossible qu’on veut bien se l’imaginer en Europe.

La littérature, la tradition et les monuments s’accordent à représenter comme une ère de prospérité celle où l’Arabie professait le christianisme. Il s’ensuit que les hommes d’État et les économistes arabes sont disposés à unir dans leur esprit l’idée de la religion chrétienne avec celle du progrès moral et matériel de la nation. Par malheur, de nombreux, de puissants obstacles les empêchent d’en venir à la conclusion pratique dont ils reconnaissent l’utilité. Je ne serais pourtant pas surpris, d’après ce que j’ai observé dans plusieurs provinces, d’apprendre un jour la conversion de la péninsule; toutefois, cette transformation si désirable doit être accomplie par les habitants euxmêmes, non par les Européens. Des différences trop

(i) Voir notre chap. vu.

profondes nous séparent des peuples asiatiques, nous les comprenons trop peu, enfin nous ne les aimons pas assez, pour avoir sur eux la moindre influence : je ne crois donc pas qu’il nous appartienne d’opérer la rénovation religieuse de l’Arabie.

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