‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 6 sur 18 · Ç)0 ' UNE ANNÉE · texte numérisé non relu

Ç)0 ' UNE ANNÉE

et, si nous avions éprouvé des fatigues et des souffrances, du moins nous avions échappé à tous les périls. Nous venions de parcourir le désert septentrional, de traverser le néfoud pendant les chaleurs brûlantes de l’été, d’affronter la soif qui, dans ces solitudes, t:ue plus sûrement encore que la lance ou la balle d’un ennemi. Si la nature s’était montrée inclémente, nous n’avions eu guère à nous plaindre des hommes : les bédouins que nous avions rencontrés, quoique grossiers et rudes, nous avaient reçus avec cordialité; quant aux habitants des villes, leur courtoisie, leur hospitalité généreuse avaient dépassé toutes nos espérances. Dans les États de Télal, nous avions joui d’une sécurité inconnue aux voyageurs qui parcourent les routes, même les plus fréquentées, de la Syrie; enfin, grâce à la protection divine, un succès inespéré avait récompensé nos efforts. « On juge par le matin de ce que sera la journée, » disent les Arabes. Aussi, malgré les inquiétudes et les pressentiments sinistres de nos amis, nous prenions avec confiance la route du Nedjed : le passé nous semblait de bon augure pour l’avenir.

Notre voyage offrait peu de difficultés matérielles. Les grandes chaleurs étaient passées ; nous entrions dans une saison favorable, et d’ailleurs notre chemin traversait le plateau élevé de l’Arabie intérieure. Aucun désert semblable au terrible néfoud du Djôf ne sépare Hayel du Nedjed; nous devions, au contraire, rencontrer des pâturages et des cultures, des maisons et des hameaux, respirer l’air pur de la montagne, avoir de l’eau en quantité suffisante pour nous désaltérer. De plus, nos nouveaux compagnons, au lieu d’être des bédouins sauvages, avaient les manières gracieuses et polies que 1 on dans les villes. Quand nous eûmes marché quelques heures dans la montagne, nous

fîmes halte avec Moubareket Dahech au milieu d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux, et tandis que nos chameaux cherchaient en liberté leur pâture, nous nous assîmes à l’ombre pour attendre le reste de la troupe, qui ne tarda pas à nous rejoindre. Jamais on ne vit réunion plus disparate. On comptait parmi les voyageurs une dizaine de Cacimites, les uns natifs de Bereyda, les autres des villes voisines; trois bédouins du clan de Chômeur, deux étrangers qui se prétendaient originaires de La Mecque, un nègre fugitif conduisant quatre chevaux qu’il comptait vendre dans l’Inde, deux marchands de Bassora, enfin deux femmes et quelques petits enfants, ce qui, nous compris, faisait au moins vingt-sept ou vingt-huit personnes.

« Plus on est de fous plus on rit. » Nos compagnons paraissaient disposés à justifier le proverbe, sauf les deux soi-disant citoyens de La Mecque, Mohammed et Ibrahim. Ils se donnaient pour des négociants en grains, ruinés par la fameuse inondation qui détruisit près d’un tiers de la cité du Prophète dans l’automne de 1861 ; depuis cette époque, ils avaient,. disaient-ils, erré de province en province, implorant, de la libéralité des fidèles, l’argent nécessaire pour payer leurs dettes et revenir dans leur pays. Au résumé, c’étaient des mendiants qui cherchaient à exciter la pitié publique par de vils mensonges. Mohammed, comme nous le sûmes plus tard, était un ancien cuisinier du Caire, et Ibrahim, un marchand banqueroutier de Gaza.

Le personnage le plus éminent de la caravane était un Cacimite nommé Foleyh. Cet homme, richement vêtu et monté sur un magnifique cheval, appartenait à une noble famille d’Eyoun et possédait, disait-on, une fortune considérable.

Nos autres compagnons de route n’avaient rien qui attirât particulièrement l’attention ; c’étaient des gens

tranquilles, uniquement occupés des affaires de leur commerce, ou absorbés par les incidents du voyage; de ces gens enfin que l’on rencontre partout et que l’on oublie vite. J’en excepterai cependant le nègre Ghorra, Africain de corps et dame, hâbleur et fanfaron, qui, s’étant enfui de chez son maître, avait sollicité la protection de Télal et obtenu son affranchissement. Un riche négociant du Chômeur l’avait chargé de vendre quatre beaux chevaux, et Ghorra, tout joyeux de sa nouvelle dignité d’homme libre et de maquignon , dansait, chantait, faisait tant de folies, débitait tant d’absurdes mensonges qu’il excita plus d’une fois l’indignation de nos graves Arabes. Il quitta la caravane àBereyda; mais nous le retrouvâmes à Riad, où il nous avait précédés de quelques jours. Il avait, du reste, bien employé son temps, et passait déjà pour le plus grand menteur qu’on eût jamais vu dans la capitale du Nedjed , ce qui, à tout prendre, n’était pas une mince distinction.

En traversant la large vallée qui sépare les monts Adja et Solma, nous pressions le pas pour nous mettre hors de la portée des bédouins de la tribu des Harbs, qui y détroussent parfois des caravanes entières. L’événement justifia notre précaution, car, vers trois heures de l’après-midi, nous aperçûmes une bande de bédouins qui venait à nous du côté de Médine. Comme ils étaient encore éloignés et cachés en partie par les buissons ou les acacias rabougris de la plaine, nous ne pouvions préciser exactement leur nombre; mais ils étaient évidemment d’une force supérieure à celle de notre petite caravane, qui n’avait à leur opposer qu’une douzaine de fusils, quelques lances et quelques sabres. Les bédouins nous avaient aperçus ; ils s’avancaient de la façon capricieuse et indécise qui leur est habituelle quand ils ne sont pas bien sûrs de l’infé-

riorité de leurs adversaires; toujours est-il qu’ils se rapprochaient d’une manière peu rassurante.

Douze voyageurs armés sont en état de tenir tête à un nombre double de bédouins : cette réflexion consolante ranima notre courage, et, dans tous les cas, nous n’avions pas de meilleur parti à prendre que de faire bonne contenance. Le chef Foleyh, deux de ses compatriotes et un bédouin nommé Gachi s’élancèrent à la rencontre de l’ennemi, en brandissant leurs armes d’un air de menace. Cette manœuvre permit au reste de la caravane de préparer ses moyens de défense. Je fus alors témoin d’une scène amusante, qui était bien dans le caractère arabe : beaucoup de bruit, peu de besogne. Si l’attitude martiale de nos quatre défenseurs n’avait pas suffi pour effrayer les bédouins, nous nous serions trouvés dans une mauvaise passe ; mais la Providence veillait sur nous : les bandits intimidés battirent en retraite, non sans échanger avec Foleyh et ses compagnons quelques balles inoffensives, dans le seul but de sauver l’honneur des armes.

Nos vaillants champions revinrent fort enorgueillis de leurs succès, et nous continuâmes ensemble notre voyage, en longeant la pointe rocheuse du Solma, près de l’endroit où se trouve, dit-on, la tombe d’Hatim-Taï, personnage moitié légendaire, moitié historique, modèle d’hospitalité et d’abnégation.

Le troisième jour de marche, nous arrivâmes à Covouara. Ce gros bourg, qu’on pourrait appeler une ville et qui marque au sud la limite des États de Télal, obéit à un gouverneur indigène et ne s’aperçoit de son annexion au Chômeur que par l’ordre et la sécurité dont il jouit. Quand je parle de sécurité, je veux dire qu’elle n’est pas troublée par les bipèdes, car les énormes bouledogues qui gardent le village sont certainement les plus hargneux que ma mau-

vaise étoile m’ait jamais fait rencontrer. Ils rôdent partout pendant la nuit, et l’on ne peut sortir sans avoir sur les talons une demi-douzaine de ces bêtes affamées qui grondent d’une manière furieuse et causent un dommage considérable aux provisions des voyageurs. Instruit par l’expérience de mes compagnons, je plaçai sous ma tête, en guise d’oreiller, un grand sac de cuir, à moitié rempli encore des excellentes dattes de Hayel, qui avaient été notre seule consolation au milieu des épreuves de la route; j’espérais ainsi les mettre à l’abri des attaques de la bande rapace; et d’ailleurs, qui se serait imaginé que des chiens eussent un goût particulier pour les dattes et le vieux cuir? Vaines précautions! trompeuses espérances I Vers minuit, je fus éveillé par d’affreux aboiements qui résonnaient à mon oreille, et je sentis que ma tête reposait sur le sable : le sac avait été enlevé, et je me trouvais entouré d’un cercle de gueules avides qui s’en disputaient le contenu, prouvant ainsi que l’espèce canine peut, tout comme les chevaux et les moutons, s’accommoder d’un régime végétal. Je n’éprouvais pas grand désir de leur disputer les misérables restes de ma provision, mais je voulus au moins tirer des voleurs une légitime vengeancerappelant à mon esprit l’ordre donné à la bataille de Marston-Moor : « Tirez aux jambes! » je lançai un lourd gourdin au milieu des rôdeurs à quatre "pieds, et j’eus la satisfaction d’en voir un s’éloigner clopinclopant, hurlant comme un démon et tenant en l’air sa patte endolorie. Les autres chiens s’enfuirent et me laissèrent maître du champ de bataille. Cependant ils revinrent peu de temps après, emportèrent leur proie à quelque distance et achevèrent de la dévorer à loisir.

Ceci se passait dans la nuit du 14 septembre. Nous

DANS L’ARABIE CENTRALE g5

partîmes de Covouara le lendemain matin , et nous avions déjà marché plusieurs heures, quand, après avoir dépassé un rideau de basses collines, nous nous trouvâmes devant une soudaine déclivité du sol qui nous permit d’apercevoir dans toute son étendue le Cacim inférieur ou méridional.

Pour la première fois, nous comprimes quelle devait être la force des vouahabites qui avaient soumis un tel pays à leur domination. Devant nous se déployait une riche campagne, couverte jusqu’à l’horizon le plus reculé de villes et de villages, de tours, de bosquets et de cultures, dont l’aspect annonçait la vie, l’abondance et le travail. La largeur moyenne de ce district populeux est, du nord au sud, d’une centaine de kilomètres ; et, sa longueur, au moins du double.

A peine avions-nous commencé à descendre l’étroit et sinueux sentier qui conduit du plateau dans la plaine, que nous aperçûmes d’énormes pierres brutes placées debout sur le sol , les unes isolées , les autres surmontées de masses semblables, posées transversalement. Leur disposition semblait annoncer qu’elles avaient fait partie d’un vaste cercle dont, au reste, on voyait encore non loin de là quelques fragments. Nous en comptâmes huit ou neuf; deux d’entre elles, séparées par une distance de trois à quatre mètres , et couronnées encore du quartier de rocher qui leur servait de linteau, devaient avoir figuré un gigantesque portail. Les pierres transversales semblaient ne former qu’un seul bloc avec celles qui les soutenaient. Je poussai mon chameau près de l’une d’elles, j’allongeai le bras et j’essayai de l’ébranler avec mon bâton, mais je n’y pus parvenir. Elle était élevée d’environ quatre mètres cinquante au-dessus du sol.

La nature de ces pierres fait supposer qu’elles ont été extraites des montagnes calcaires voisines; elles

gS UNE ANNÉE

sont grossièrement taillées, mais sans la moindre prétention à l’élégance et à la symétrie ; on n’y retrouve non plus aucune cavité qui fasse supposer qu’elles aient pu servir pour des sacrifices. Les gens du pays attribuent leur érection à Darim , qui > dit-on , les aurait posées de ses mains , afin de les employer à quelque oeuvre de sorcellerie, car c’était un magicien. Nos compagnons nous assurèrent qu’il existait du côté de Rass un autre cercle de menhirs , de pareilles dimensions ; un troisième se trouve aussi vers Henakia, sur les frontières du Hedjaz.

Il n’est pas douteux, selon moi, que ces étranges constructions n’aient eu un but religieux ; si les savants ne se trompent pas en regardant les cromlechs de Stonehenge et de Carnac comme les symboles d’un culte sidéral, on peut émettre les mêmes suppositions sur ces pierres arabes élevées dans un pays où les corps célestes étaient adorés par les habitants. En réalité, il n’y a pas de différence essentielle entre les monuments du Gacim et ceux de la Bretagne, ou du comté de Somerset.

Le soleil étant parvenu au plus haut point de sa course, nous fîmes halte à l’ombre d’un de ces gigantesques piliers pour nous reposer des fatigues d’une longue marche, en écoutant les récits fabuleux consacrés à Darim et à ses exploits. Foleyh invita gracieusement toute la caravane à souper dans sa demeure voisine d’Eyoun. L’invitation ayant été acceptée avec joie , notre hôte et ses deux compagnons partirent en avant pour aller préparer le repas. Quant à nous, nous ne reprîmes notre marche que quand, le soleil étant déjà sur son déclin , la grande chaleur du jour était passée.

Eyoun renferme au moins dix mille habitants et est fortifiée avec soin , parce qu’elle est à la jonction

des grandes routes du nord et du sud. Nous déposâmes notre bagage auprès de la porte septentrionale, et, le laissant à la garde de trois de nos compagnons, nous nous dirigeâmes vers la demeure de Foleyh.

Après avoir dépassé une large citerne située au centre de la ville , nous longeâmes pendant quelques minutes les murs de la cidatelle , monument d'apparence fort ancienne, et nous aperçûmes un magnifique jardin, rempli des plus beaux palmiers que j’aie jamais vus. Sous leur ombrage avait été préparé un abri commode, capable de recevoir au moins quarante personnes; des nattes et des tapis étaient disposés pour les hôtes, qui prirent place, selon leur rang, dans ce khavoua improvisé, puis le café fut servi par les jeunes garçons de la famille. Foleyh se tenait à l’entrée pour surveiller la distribution de la précieuse liqueur; il avait échangé son poudreux costume de voyage contre de blanches chemises, car on en met ici deux et trois Tune sur l’autre; une magnifique robe écarlate l’habillait, et en somme il avait véritablement très-bon air. Le souper, composé comme toujours de riz, de mouton, de légumes hachés, d’épices et de dattes, fut servi en temps convenable; jamais plats ne furent plus rapidement déchargés de leur contenu , jamais louanges plus chaleureuses ne récompensèrent les efforts d’un cuisinier et d’un amphytrion.

Au déclin de la lune, nous nous remîmes en marche et, après nous être traînés douze heures à travers une plaine basse et sous une lourde atmosphère, nous poussâmes une exclamation de joie à la vue de Bereyda. C'était un paysage qui aurait tenté le pinceau de notre Turner. Une énorme tour, haute de trente mètres au moins, un minaret presque a.ussi élevé, des fortifications comme nous n’en avions pas encore rencontré en Arabie, et des bois de palmiers et d’ithels, Palgrave 7

le tout éclairé par la magique lumière de l’Orient, formaient un tableau dont la magnificence surpassait ce que j’avais rêvé. Une lieue seulement nous séparait de la ville et nous étions impatients d’y pénétrer, lorsque Moubarek quitta la grande route pour nous mener à sa demeure. Il nous fit marcher deux heures encore, gravir, puis redescendre des collines de sable fort escarpées , sur lesquelles le soleil dardait ses rayons brûlants. Jamais je n’avais été si fatigué que quand j’arrivai, couvert de sueur et de poussière, à la porte de sa maison.

Là, dans une agréable et commode habitation, assez semblable à celle des paysans de l’Italie méridionale, vivait Moubarek avec ses frères et le reste de sa famille. Le bâtiment était entouré d’un joli jardin, rafraîchi par une citerne et rempli de cotonniers , d’arbustes en fleurs et de dattiers chargés de fruits. Auprès de la citerne s’élevait un berceau, protégé contre le soleil par l’épais feuillage d’une belle vigne. Notre hôte apporta des nattes et des coussins, et plaça devant nous un plat de dattes succulentes, produit de son verger. Puis tous les membres de la famille, jeunes et vieux, vinrent nous souhaiter la bienvenue, à l’exception cependant des femmes, auxquelles l’étiquette ne permet pas une telle hardiesse.

Le lendemain, par une matinée brillante mais froide, nous traversions les jardins qui entourent Bereyda, lorsqu’à la porte de la ville nous eûmes la surprise d’apercevoir un camp de pèlerins chiites revenant de Médine, et que commandait un haut dignitaire de Chiraz nommé Mohammed-Ali. Sous un pavillon à boule dorée était cachée Tadj-Djihan, princesse indienne, veuve d’Asaph-Daoula, dont le nom a de la célébrité au Bengale. Nous eûmes soin d’éviter ces chiites et nous nous hâtâmes d’entrer dans la ville.

Toutes les anciennes cités arabes ont une enceinte fortifiée qui entoure seulement les habitations; les jardins, situés hors des murs, sont quelquefois protégés par une seconde ceinture de remparts et de tourelles; le plus souvent, comme à Bereyda, ils s’avancent librement dans la campagne. Cette antique ville a une apparence plus régulière que Djôf et Hayel. Après avoir traversé plusfeurs rues assez larges, nous arrivâmes sur une petite place, où, mon bâton à la main, je m’assis auprès des chameaux, tandis que Baracat et Moubarek se mettaient en quête d’un logement.

Je restai ainsi en sentinelle pendant une demiheure qui me parut bien longue. Enfin mes compagnons revinrent; ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient, et nous partîmes aussitôt pour prendre possession de notre nouvelle résidence.

C’était le guide qui nous l’avait choisie. Elle était parfaitement située : cinq minutes au plus la séparaient, au nord, des remparts de la ville, au midi, du marché principal. Elle renfermait deux grandes chambres et trois petites, qui ouvraient sur une vaste cour entourée de hautes murailles. Un escalier tournant, mal éclairé, composé de marches irrégulières, conduisait à une terrasse séparée en deux compartiments par une cloison.

Le propriétaire attendait, les clés à la main, notre arrivée. Cet homme, appelé Amed, semblait d’humeur bienveillante ; mais, avare et astucieux comme ses compatriotes , il espérait mettre à profit notre qualité d’étrangers pour conclure avec nous un marché profitable. Mes compagnons, aussi rusés que lui, le mirent à la raison; et aucun Parisien, je pense, ne trouvera que deux francs par mois fussent un prix trop élevé pour une maison spacieuse et commode.

Toutes les réparations, si besoin était d’en faire, tombaient à la charge d’Amed-, qui devait en outre nous fournir notre provision d’eau. Nous eûmes cependant la générosité de reconnaître les laborieux services de la nymphe au teint bronzé, qui était chargée de la quérir au puits voisin.

Dès que nous eûmes installé nos bagages, nous partageâmes, avec Moubarek et notre propriétaire, le repas du matin; puis le guide nous quitta pour retourner à sa démeure.

Comme nous nous étions promis de séjourner peu de temps à Bereyda, nous crûmes inutile de déballer nos médicaments et de commencer à donner des consultations. Nous eûmes lieu de regretter notre erreur, car notre départ se trouva différé d’une vingtaine de jours, pendant lesquels, dépourvus de toute occupation, de tout moyen d’entrer en rapport avec les habitants, nous trouvâmes les heures bien longues et bien monotones.

Nous espérions que Moubarek se chargerait de nous conduire à Riad. Trop poli pour répondre par un refus positif, il nous avait laissé croire qu’il céderait à nos instances, mais il était bien résolu à n’en rien faire. Nous dûmes donc chercher un autre guide, et nous étions à peine entrés dans notre demeure que nous avisions aux moyens de la quitter ; mais personne ne se présentait. Dans notre embarras, nous résolûmes de nous adresser au gouverneur.

En conséquence, nous nous informâmes des heures d’audience de Mohanna, et nous apprîmes que, contrairement à l’usage de Coriolan, il recevait les visiteurs de grand matin, à l’heure où le soleil se lève. Trois jours après notre arrivée, nous nous rendîmes à son palais pour solliciter son appui et le prier de nous choisir un guide.

Quand nous arrivâmes au palais, Mohanna était sorti ; il avait quitté sa demeure dès l’aube afin de se rendre aux tentes des pèlerins persans, dans le but d’extorquer à la princesse Tadj-Djihan une somme de près de quinze mille francs, outre vingt-cinq mille qu’il avait précédemment arrachés , à elle et à ses compagnons d’infortune. Après avoir attendu quelque temps à la porte avec d’autres visiteurs, nous vîmes arriver le digne Nedjéen. Il causait d’une manière très-animée avec ses satellites et, dès qu’il eut échangé avec nous quelques questions et quelques réponses, il ne fit plus attention à nous.

Une telle indifférence de la part de celui dont nous attendions de l’aide, nous causait alors un certain dépit, tandis qu’en réalité nous aurions dû nous en féliciter comme d’une protection providentielle. Car, si nous avions éveillé la convoitise de Mohanna (ce qui en temps ordinaire eût été inévitable), il est peu probable que nous fussions jamais arrivés à Riad. Il ne nous restait qu'à retourner à notre demeure, en compagnie de quelques respectables habitants, dont la conversation nous amena bientôt à reconnaître que le dédain du gouverneur avait été pour nous une faveur insigne.

Cependant la principale difficulté restait à résoudre. Tous nos efforts pour trouver des guides avaient échoué.

Enfin, six jours après notre arrivée, j’étais tristement assis dans le khavoua, cherchant à tromper mon ennui par la lecture du Divan d’Ebn-el-Farid, admirable auteur, compagnon favori de mes voyages. A ma prière,- Baracat s’était rendu hors de la ville, moins dans l’espoir de trouver enfin un guide que cc pour marcher sans but dans le vaste monde. » Je n’attendais aucun résultat de sa promenade. Que l’on

juge donc de ma surprise quand, vers midi, je le vis revenir avec un visage rayonnant, présage certain de bonnes nouvelles.

Elles étaient bonnes en effet, et même ne pouvaient être meilleures. Baracat avait d’abord erré à l’aventure dans les rues et sur la place du marché, puis l’idée lui était venue de visiter le campement des pèlerins. Pendant qu’il allait d’une tente à l’autre, « comme le chien du blanchisseur, » disent les Hindous, il remarqua un groupe de Persans assis sur le sable auprès de leurs bagages. Une légère colonne de fumée s’élevait en spirale au milieu du cercle ; or, se dit judicieusement mon compagnon, pourquoi allumeraiton du feu à cette heure du jour, si ce n’était pour préparer le café? Bien que chrétien et civilisé, Baracat avait du sang arabe dans les veines , et quel Arabe s’imposera la mortification de voir faire le café sans en prendre sa part? Il s’approcha donc des pèlerins, qui naturellement l’invitèrent à boire avec eux une tasse de la savoureuse liqueur. Le groupe au milieu duquel il prit place se composait de deux riches Persans, accompagnés de trois ou quatre Syriens, moitié serviteurs, moitié compagnons de voyage, comme l’on en trouve aux environs de Bagdad ; enfin, d’un mulâtre et de son maître, qui paraissait jouer le rôle d’amphitryon.

Les traits nobles et réguliers de cet homme, qui évidemment n’était pas d’origine arabe, ses longs cheveux tombant en boucles sur ses épaules, son manteau de soie, son turban de manufacture syrienne, l’aisance de ses manières , tout en lui indiquait un homme appartenant aux classes supérieures de la société. Cependant c’était un simple conducteur de chameaux, ce qui excita au plus haut degré l’étonnement de Baracat. Mais, lorsqu’en échangeant les saluts d’usage, le pèle-

rin y mêla les cérémonieuses formules de politesse pour lesquelles sont renommés les habitants d’Alep et de Bagdad, mon compagnon ne douta plus qu'il ne se trouvât en face d’un compatriote, et il avait pleinement raison.

Abou-Eysa, pour lui donner le nom sous lequel on le connaissait en Arabie, était fils d’un personnage considérable d’Alep. Sa famille cependant tirait son origine d’une tribu kâtanite de bédouins, les Benou- Khalid, qui, originaires du Haça sur les côtes du Golfe Persique, avaient pour la plupart émigré en Syrie vers le ve siècle de notre ère. L’éducation d’Abou- Eysa l’avait rendu également familier avec les nomades, les habitants des villes, et même les Européens; mais, bien qu’issu d’une tribu arabique, il était au fond du cœur un vrai fils d’Alep.

Trois fois réduit à la misère, notre héros infortuné avait été bien près de perdre courage. Pourtant, à force d’économies, il parvint à épargner une petite somme, avec laquelle il acheta une épée et quelques tapis de Perse. Puis il se rendit à Riad, et offrit ces objets en présents au premier ministre Mâboud et au roi lui-même. S’étant ainsi assuré la bienveillance de ces hauts personnages, il demanda et obtint une patente qui lui donnait le droit de servir de guide aux pèlerins persans, pendant le voyage qu’ils entreprennent chaque année pour se rendre aux villes saintes.

Depuis trois ans déjà qu’il occupait ce poste, sa politesse, son obligeance et sa probité à toute épreuve lui avaient valu une excellente réputation parmi les pèlerins accoutumés à la rapacité insatiable et aux rudes manières des guides vouahabites.

Abou-Eysa possédait de plus une qualité que les chiites apprécient hautement : dégagé de toute doctrine exclusive, il ne s’assujettissait à aucune pratique.

io4 UNE ANNEE

Aussi tous ceux qui étaient en rapport avec lui, sans distinction de secte, d’opinion religieuse ou de parti, avaient pour lui une égale estime. Dans sa jeunesse, il s’était plus volontiers lié avec les juifs et les chrétiens qu’avec les mahométans d’Alep, et la nature de son esprit le portait à préférer la croyance des premiers à celle des disciples de l’islamisme. Il n’avait aucun souci des sectes musulmanes : chiites et sunnites lui étaient indifférents; les uns et les autres avaient raison, les uns et les autres avaient tort. Cette disposition se rencontre assez souvent parmi les Arabes. Mais la tolérance d’Abou-Eysa allait plus loin encore, et ne s’arrêtait même pas devant les antipathies de races ni les préjugés nationaux. Persans et Arabes, Orientaux et Européens, recevaient de lui un accueil égal ; il reconnaissait avec la plus grande impartialité les qualités respectives de chacun d’eux.

Sa résidence ordinaire, pendant les .courts intervalles que lui laissaient les voyages, était Kofhouf, capitale du Haça. Il aimait ce séjour, placé à une certaine distance des vouahabites : outre l’avantage de pouvoir tout à son aise tourner en ridicule leur esprit exclusif et rigide, il y trouvait celui de ne pas les scandaliser en fumant, en portant de la soie, comme il l’aurait fait infailliblement, s’il était resté trop souvent sous leur surveillance directe. Les chefs du grand parti orthodoxe de Riad avertirent, il est vrai, plus d’une fois, Feysoul qu’il y avait imprudence à employer, comme serviteur du gouvernement, et à couvrir de la protection royale un homme qui, s’il n’était pas tout à fait un infidèle, ne valait guère mieux. Abou-Eysa connaissait leurs sourdes menées et, pour ne pas irriter inutilement ceux qui le pouvaient desservir, il se montrait peu dans la métropole nedjéenne. Quand il était forcé d’y paraître, il avait l’adresse de ne se pré-

senter jamais que les mains chargées de présents, afin d’aplanir les difficultés. Par cette conduite habile, il était parvenu, en dépit de nombreuses cabales , à garder, depuis trois ans, sa position lucrative; et, bien qu’il les côtoyât de très-près, jamais il n’avait heurté les écueils.

Plusieurs circonstances se réunirent pour le disposer en notre faveur. Familier, comme il l’était, avec les Syriens de Gaza etd’Alep, il n’eut pas plus tôt levé les yeux sur Baracat qu’il reconnut en lui un homme d’une condition supérieure à celle d’un docteur ambulant. Il lui témoigna donc des égards particuliers et s’enquit avec intérêt du but de notre voyage. Mon compagnon, charmé de cette ouverture, répondit que nous allions à Riad et, sans autre préambule, lui demanda s'il ne voudrait pas nous y conduire. Abou- Eysa, grâce au départ de ses amis les Persans, allait avoir deux chameaux disponibles. Il accueillit volontiers la proposition de Baracat, et l’assura que nous n’aurions rien à redouter de l’ombrageuse défiance des vouahabites, ses relations avec les ministres nedjéens lui permettant de nous préserver des vexations auxquelles les étrangers sont d’ordinaire en butte. Baracat s’étant informé du prix qu’exigerait notre futur guide, celui-ci fixa une somme si modique qu’il témoigna clairement ainsi combien il désirait nous avoir pour compagnons.

Après yne longue attente, nous trouvions donc tout à coup des conditions meilleures que nous ne l’avions jamais espéré. Pour sceller l’engagement et donner aux deux parties l’occasion de faire plus ample connaissance, Baracat avait cru devoir prendre sur lui d’inviter son nouvel ami à souper avec nous, le soir même.

Nous nous empressâmes de tout disposer pour le

repas. Un beau morceau de viande, mets qui figurait rarement sur notre table, fut préparé par Bâracat, à la mode syrienne; nous plaçâmes, dans notre plat le plus élégant, du beurre et des dattes, et nous nous donnâmes le luxe inouï d’acheter du pain de pâte fermentée, que le's femmes de Bereyda font pour les riches pèlerins. Les deux Persans, compagnons d’Abou-Eysa, avaient été également priés ; car inviter un membre d’une société et ne pas faire aux autres la même politesse, c’eût été un manque complet de savoirvivre. Nous engageâmes aussi notre hôte Amed, qui nous avait prêté des ustensiles culinaires et des plats. Enfin, deux honorables habitants de la ville complétaient la réunion. Notre khavoua était assez grand pour tous ces convives, et la joie nous disposait à la générosité.

Abou-Eysa se présenta vers le soir avec l’aisance d’un homme du monde, et, sans le moindre embarras, se joignit aussitôt à la conversation. Il me semblait une énigme vivante dont j’avais beaucoup de peine à trouver le mot : ses manières n’étaient celles ni d’un habitant des villes, ni d’un bédouin, ni d’un chrétien, ni d’un mahométan ; il tenait de chacun de ces types et pourtant n’appartenait à aucun. Il avait des traits virils, mais empreints de cette délicatesse demi féminine d’expression que l’on remarque dans les portraits de Nelson et de Rodney ; sa conversation était celle d’un homme intelligent , et .cependant elle trahissait une grande ignorance. Son dialecte me rappelait parfois la Syrie, parfois le désert ; j’y remarquais surtout l’absence de ces phrases stéréotypées que les mahométans, même les moins religieux, mêlent à tous leurs discours. Sur beaucoup de points, il était original : son caractère résultait plus encore de ses dispositions natives que des circonstances dans lesquelles

DANS l’aRABIE CENTRALE I O7

il s’était trouvé. Une vie errante n’est pas assurément une école de morale dans la conduite privée, ni de probité dans les transactions ; cependant Abou-Eysa possédait ces deux qualités à un degré qui excitait l’admiration de beaucoup de personnes, la moquerie de quelques-unes et l’étonnement de tous.

Abou-Eysa nous observait aussi avec attention. Connaissant les mœurs et les usages des nations occidentales, il avait découvert promptement une partie de la vérité et s’était douté que j’étais un explorateur européen, sans pouvoir préciser toutefois à quel pays j’appartenais. Pour confirmer ses conjectures, il tenta de sonder adroitement le terrain, amenant l’entretien sur la Syrie et sur l’Égypte; puis il émit son opinion sur l’influence des puissances occidentales et sur la politique de Paris et de Londres. Je m’efforçai de paraître d’une parfaite indifférence sur toutes ces questions. Enfin il se rfcjeta sur la médecine, science que nous possédions assez, Baracat et moi, pour ne pas craindre son examen. Cette manœuvre ne nous avait réussi qu’en partie auprès de Télal; mais Abou-Eysa, plus simple de cœur que le prince chomeurite, abandonna sans peine sa première supposition pour nous croire sincèrement les plus habiles docteurs qui eussent jamais existé.

Son esprit enthousiaste et aventureux lui suggéra aussitôt l’idée d’un plan que nous ne crûmes pas à propos de rejeter prématurément. Nous nous établirions, disait-il, auprès de lui, dans la province de Haça, où, grâce à son crédit et à notre savoir, nous réunirions une clientèle nombreuse; il mettrait sa fortune à notre disposition pour l’achat des médicaments, abandonnerait sa profession de guide et deviendrait notre associé. Nous exprimâmes vivement la reconnaissance que nous inspiraient ses offres, faites avec une franchise

io8

touchante. Tous les arrangements pris avec Baracat furent définitivement ratifiés, et notre départ fixé à quelques jours de là.

Un matin, nous avons fait nos approvisionnements au campement des pèlerins. Gomme le soleil est levé depuis une heure, nous pensons qu’il est temps de visiter le marché, qui ne s’ouvre guère plus tôt. En passant, nous déposons chez nous les comestibles que nous venons d’acheter. Longeant ensuite la grande rue de Bereyda, nous traversons une porte en forme d’arche qui sépare la halle du quartier voisin. Les premières boutiques que nous rencontrons sont celles des bouchers, où l’on voit entassés des quartiers énormes de chameau et de mouton. Tenues fort salement, elles seraient un véritable foyer d’infection, si l’air de l’Arabie était moins pur, le climat moins salubre. Nous pressons le pas pour sortir de ce cloaque et nous arrivons devant les magasins de vêtements; les pantoufles d’Égypte, les manteaux de Bagdad, les châles de Syrie, y sont étalés au milieu des étoffes de fabrication indigène. Ici, comme dans toutes les villes d’Orient, les marchands qui vendent les mêmes objets sont groupés les uns auprès des autres (i); système dont les avantages, en somme, surpassent les inconvénients, au moins pour les petites localités.

Néanmoins, dans une foule, ce groupement des industries ne sert pas à grand’chose ; les rues, à cette heure du jour, sont encombrées au point que l’on étouffe, et, par surcroit, un gigantesque chameau s’avance lourdement comme un vaisseau mal gouverné ; il porte sur son dos une planche qui menace les têtes des passants, ou deux énormes charges de bois à brûler

(1) C’était la même coutume en Europe, au moyen âge, dans toutes les villes où existaient des corporations d’artisans et d’industriels. — J. B.

aussi grosses que son corps, et il balaye devant lui hommes, femmes et enfants, tandis que le conducteur perché sur la bosse regarde avec une suprême indifférence ce tumulte dont il est cause. De temps en temps, la rue est encombrée par une file entière de ces animaux, attachés les uns aux autres, et fort incommodes quand on les rencontre dans un passage étroit.

Nous nous sommes frayé une route au milieu de ces obstacles, et nous nous trouvons maintenant devant les boutiques des selliers et des cordonniers; nous arrivons ensuite à celles des chaudronniers et des forgerons, dont le vacarme pourrait réveiller les morts ou tuer les vivants. Enfin nous débouchons sur la place centrale, qui n’est ni laide ni irrégulière, au moins pour le Cacim. Sur l’un des côtés s’élève la djamia (grande mosquée) , édifice qui date de deux siècles environ, autant que l’on en peut juger par l’aspect extérieur, car il ne porte nulle part de millésime ni d’inscription.

En face s’étend une galerie ouverte qui a quelque analogie avec celles de Bologne. Des habitants assis à son ombre s’entretiennent des nouvelles du jour ou causent de leurs affaires. Au centre de la place, des chameaux sont accroupis à côté de ballots de marchandises amoncelées, dont le café, le henné et le safran forment une large part. Cependant, à l’époque de notre arrivée, le commerce était fort languissant, car le siège d’Oneyza, fait par les- vouahabites, absorbait une partie de la population, et les escarmouches continuelles rendaient les routes peu sûres.

Plusieurs rues partant de la place rayonnent dans toutes les directions; chacune d’elles contient un marché destiné à telle ou telle denrée particulière; les fruits, les légumes et les épices sont vendus par les femmes, et nous devons dire, à la louange du beau

Page 1