II 6 UNE ANNÉE
gardées le jour et fermées pendant la nuit; un fossé profond, mais dépourvu d’eau, défend l’abord des fortifications, que le gouverneur a soin d’entretenir en bon état.
En passant à Dereya, je me rappelai un de mes infortunés prédécesseurs, un Européenqui, pour explorer l’Arabie centrale, avait jugé à propos de prendre le costume d’un derviche, et qui avait teint de son sang les murs de cette ancienne capitale des vouahabites.
Le lendemain matin, notre petite caravane se partageait en deux. Le Naïb avec ses serviteurs et les prétendus Mecquains demeuraient en arrière, tandis que Baracat et moi nous prenions les devants avec Abou- Eysa, qui devait avertir Feysoul de l’arrivée du dignitaire persan. Au bout d’une heure de marche à travers une plaine aride, couverte de monticules qui bornaient l’horizon, nous parvînmes au sommet d’une colline d’où nous eûmes la vue de Riad.
Devant nous s’ouvrait une vallée sauvage ; au pied de la colline sur laquelle nous nous tenions, se déployait la ville spacieuse et carrée, que protègent des murs épais et que couronnent de hautes tours. Un grand nombre d’édifices remarquables annoncent son importance et sa richesse ; ceux qui se détachent de la masse confuse des toits et des terrasses sont la grande mosquée, le palais deFeysoul et celui de son fils Abdalla, constructions irrégulières et d’une forme gigantesque. Tout autour de la capitale du Nedjed, sur un espace de plus de quatre kilomètres, nous apèrcevions des champs fertiles, de frais jardins, des palmiers touffus; le bruit des roues et des poulies, si harmonieux à l’oreille des Arabes, arrivait jusqu’à nous et révélait la présence des puits nombreux qui arrosent cette riche campagne. Vers le sud s’étendent des plaines fécondes couvertes de plantations et de villages, au milieu des-
quels, grâce à la transparence de l’air, nous distinguions clairement la ville de Manfouha, grande cité presque aussi populeuse que Riad. Plus loin à l’horizon, se dressent les montagnes pittoresques de l’Yémama, comparées par un poète arabe à des épées levées un jour de bataille; leurs cimes bleuâtres cachaient à nos regards l’immensè désert du sud ou Dâna. La vallée se rétrécit à l’ouest et se dirige vers Dereya, en décrivant de capricieux méandres : au sud-ouest, la basse chaine de l’Affadj la sépare de la ouadi Dowasir; mais, du côté de l’est, elle sê relie à la longue vallée de Soley, dont un bras s’avance vers le nord, plus loin que la chaîne centrale duToweyk, tandis que l’extrémité méridionale, traversant une plaine sablonneuse, semée çà et là de quelques bois et de rares villages, se termine à la ville de Houta, rivale autrefois de Riad, dont elle est aujourd’hui la vassale mécontente. En cet endroit, la province de Harik borde le désert, y pénètre même au nord et à l’est, de manière à donner, pour ainsi dire, la main aux districts omanites. Enfin, dans cette même direction, une longue ligne grisâtre ferme la perspective; ce sont les sommets du Toweyk oriental qui dérobent à notre vue les champs du Haça et les plages du Golfe Persique. Rarement, dans mes longs voyages, il m’a été donné de contempler un aussi admirable panorama, une contrée aussi riche en beautés et en souvenirs historiques.
A chaque pas que nous faisions, des Arabes saluaient notre guide du ton cordial de vieilles connaissances. Je remarquai entre autres un jeune garçon qui accourut vers lui et baisa sa main avec un empressement et une joie qui me touchèrent profondément. C était un pauvre orphelin des environs dont Abou-Eysa, par une générosité moins rare peut-être en Arabie qu’ailleurs, avait assuré l’existence et dirigé