II
Comme nous étions exposés, dans les premières étapes, à rencontrer des bandes de pillards, le gouverneur avait fourni au Naïb, non sans beaucoup de répugnance, une garde de trois ou quatre hommes armés de mousquets, qui ne nous accompagna que jusqu’aux frontières du Cacim.
Une aventure bien caractéristique du pays nedjéen où nous avions pénétré nous arriva à Medjmaa. La provision de tabac du Naïb commençait à s’épuiser ; il ne savait comment réussir à la renouveler dans un pays où cette plante est connue seulement sous le nom de la honte , quelquefois même sous une qualification pire encore et tout à fait intraduisible, qui impliquerait quelle est jun produit du diable. Qui donc alors pourrait songer, je ne dis pas à consommer, mais à vendre ou même à posséder une substance aussi vile? En ce monde cependant, et dans le Nedjed aussi bienqu’ailleurs, il n’y a pas de loi qui ne soit éludée, pas de défenses douanières que la contrebande n’enfreigne. Un espoir, fondé sur la faiblesse de la nature humaine, poussa Hosseyn, l’un des serviteurs du Naïb, à faire une battue, argent en main, dans les boutiques de Medjmaa ; ses questions pour obtenir la honte n’eurent d’autre résultat que de causer un immense scandale. Il finit par s’adresser à Abou-Eysa, qui, familiarisé de longue date avec le pays, connaissait des manœuvres que la grossière cervelle d’un enfant de Bagdad ne pouvait deviner. Notre ami, s’étant souvent trouvé dans le même embarras que le Naïb, avait appris à distinguer les faux semblants de la réalité. Les fumeurs ne sont pas rares au Nedjed, et l’on compte parmi eux plus d’un nom illustre. Pourvu de la somme nécessaire, le guide sortit pour se livrer à une recherche moins bruyante, mais plus fructueuse que celle du Persan, et il reparut bientôt avec un sac
DANS L’ARABIE CENTRALE Il5
contenant au moins un kilogramme de la feuille diabolique ; il le tendit au Naïb, non sans avoir prélevé une commission en nature, assurément bien gagnée, qu’il ne manqua pas de partager avec nous.
Nous arrivâmes deux jours après à Toweym, grande ville qui renferme environ quinze mille habitants. Elle n’est pas aussi avantageusement située que Medjmaa ; de plus, bâtie au niveau du second plateau de la montagne, elle a un climat beaucoup moins agréable. Les maisons, pressées les unes contre les autres, ont en général deux étages, quelquefois même trois ; les chambres du rez-de-chaussée atteignent jusqu’à quatre mètres cinquante d’élévation ; les autres, à trois mètres ou trois mètres soixante centimètres ; enfin le toit est entouré d’un mur haut d’un mètre quatre-vingts. Les habitations présentent donc un aspect assez imposant, mais leurs propriétaires n’ont fait aucune tentative pour les orner, ni même pour établir entre elles quelque symétrie. Les rues, étroites et tortueuses, feraient désirer l’établissement d’un système de ventilation qui permît d’y respirer plus librement. Inutile d’ajouter que , dans un pays où la sécheresse est extrême, les voies sont rarement pavées et n’ont véritablement pas besoin de l’être.
Le marché, remarquable par sa grandeur, est situé près des remparts, au lieu d’occuper, comme il arrive d’ordinaire, le centre de la ville. Sur un des côtés de la place s’élève une mosquée vouahabite. La mesdjid (littéralement, lieu où Von se prosterne) de Toweym ressemble, d’une manière frappante, à une gare de chemin de fer ; la seule chose qui l’en distingue , c’est que les voyageurs ne peuvent y trouver aucune espèce de rafraîchissements, à moins que l’on ne veuille appeler ainsi l’eau destinée aux ablutions des fidèles. Les portes de la ville ont une épaisseur extrême, elles sont