Une année dans le Sahel
J*aî quitté la France il y a deux jours, comme je te l'écrivais de Marseille en fermant ma lettre par un adieu, et déjà je t'écris d'Afrique. J'arrive aujourd'hui 27 octobre, amené par un grand vent du nord-ouest, le seul, je crois, qu'Ulysse n'eût pas enfermé dans ses outres, le même auquel Enée Bacrifia une brebis blanche, celui qu'on appelait Zéphire, joli nom pour un très-vilain vent. On l'appelle aujourd'hui mistral; il en est ainsi, hélas! de
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tous les souvenirs laissés dans ces parages héroïques par les odyssées grecques et latines. Les choses restent, mais la mythologie des voyages a disparu. La géographie politique a fait trois îles espagnoles des trois corps du monstrueux Géryon. La vitesse a ^L.uppiiuie jusqu aux aventures; tout est plus simple, plus direct, pas du tout fabuleux et beaucoup moins charmant. La science a détrôné la poésie ; Thomme a substitué sa propre force aux dieux jaloux, et Dons voyageons orgueilleusement , mais assez tristement, dans la prose. La mer est ce qu'elle était; on peut dire d'elle tout le bien et tout le mal possible, car elle est encore ' plus belle, la plus bleue et peut-être la plus perfide des mers du monde. Mare scevum, disait Salluste, qui ne faisait plus de métaphores et déjà parlait en historien des flots orageux qui le conduisaient à son gouvernement d'Afrique.
Ainsi qnarante-eix heures à peu près de fort roulis, un trajet trop long ponr le plaisir qu'on y t!onve, trop conrt pour donner le temps de s'habituer à la mer, de s'y attacher et de voir changer les spectacles; l'ennui du séjour à bord, l'incommodité d être bercé dans un lit mouvant comme par une nourrice en colère; autour de soi, des scènes d'hôpital; au dehors, des ondes grisâtres, un ciel gri- »ât/-e ; de longues nuits obscures malgré les étoiles, drax journées blafarde» malgré un vif soleil, un ho-
riion confns, des dimensions douteuses à canse du point de vue placé trop bas; ni grandeur, ni beauté; des îles qui fuyaient dans le brouillard; des oiseaux qui venaient nous visiter au passage, comme des sentinelles insulaires chargées d'apprendre qui nous étions ; d'autres, comme nous frileux émigrants, qui fuyaient l'hiver et nous devançaient de toute la légèreté de leurs ailes; d'autres encore, mais en petit nombre, qui croisaient notre route, remontaient au nord et naviguaient presque à fleur d'eau avec des peines inouïes; une ou deux voiles à l'horizon qui se balançaient sur des collines écumeuses; un grand bruit de vent dans les voiles, de roues déchirant la mer, de balancier frappant à coups redoublés dans les entrailles du navire : — voilà, pour ne rien omettre, le bulletin de ce court voyage, un des moins héroïques à coup sûr qui ait été accompli sur cette mer fameuse.
Ce matin même, à nenf heures, qnarante-deux heures après avoir salué les côtes à demi africaines de Provence, et trois heures avant d'être au port, on voyait la terre. Le premier sommet qu'on aperçoit, 'est le vieux Atlas; puis se présente la tête un peu plus voisine de la Bouzareah, puis Alger, un triangle blanchâtre sur des plateaux verts. A midi précis, l'ancre tomba sous les canons de la marine et dans des eaux paisibles. Il faisait chaud. Le vent ne souifiait plus ; la mer était d'un bleu sombre, le ciel net
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et très-coloré, je ne sais qnelle odeur de benjoin remplissait Tair. Noos entrions dans un climat nouveau, et je reconnaissais cette ville charmante à son odeur. Une heure après, je roulais sur la route de Mustapha, et mon ancien ami le voiturier Slimen, que le hasard m'avait fait rencontrer à la porte de la Marine, m'arrêtait devant une petite maison carrée, blanche et sans toiture; j'étais chez moi.
Ma première étape est donc achevée. Je viens à Alger comme au plus près, car c'est ainsi que j'entends les migrations. J'ai passé l'été dernier en Provence, dans un pays qui prépare à celui-ci et le fait désirer : des eaux sereines, un ciel exquis, et presque la vive lumière de l'Orient; je ne suis pas fâché de m'arrêter, les pieds sur la vraie terre arabe, mais à l'autre bord seulement de la mer qui me sépare de France et face à face avec le pays que je quitte. En attendant que je me déplace, je cherche un titre à ce journal. Peut-être l'appellerons-nous plus tard Journal de voyage. Aujourd'hui soyons modeste, et nommons-le tout simplement Journal d'un absent.
Cette lettre, mon ami, ne partira pas seule. Je viens à ce moment même de t'envoyer un messager^ c'est un oiseau que j'ai recueilli en route, et que j'ai ramené jusqu'ici comme un compagnon, le seul à bord dont l'intimité me fût agréable et qui fût discret. iPant-étrô oubliera-t-il que je l'ai sauvé du nau-
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frage pour se souvenir seulement d'avoir été mon prisonnier. Il est entré dans ma cabine hier au soir, à la tombée de la nuit, par le hublot, que j'avais ouvert pendant une courte embellie. Il était à demi mort de fatigue; de lui-même il vint se réfugier dans ma main, tant il avait peur de cette vaste mer sans limites et sans point d'appui. Je l'ai nourri comme j'ai pu, de pain qu'il n'aimait guère et de mouches auxquelles toute la nuit j'ai donné la chasse. C'est un rouge-gorge, de tous les oiseaux peut-être le plus familier, le plus humble, le plus intéressant par sa faiblesse, son vol court et ses goûts sédentaires. Où donc allait-il dans cette saison? Il retournait en France; il en revenait peut-être? Sans doute il avait son but, comme j'ai le mien. — Connais-tu, lui ai-je dit, avant de le rendre à sa destinée, avant de le remettre au vent qui l'emporte, à la mer à qui je le confie, connais-tu, sur une câte où j'aurais pu te voir, un village blanc dans un pays pâle, où l'absinthe amère croit jusqu'au bord des champs d'avoine? Connais-tu une maison silencieuse et souvent fermée, une allée de tilleuls, où l'on marche peu, des sentiers sous un bois grêle, où les feuilles mortes s'amassent de bonne heure, et dont les oiseaux de ton espèce font leur séjour d'automne et d'hiver? Si tu connais ce pays, cette maison champêtre qui est la mienne, retournes-y, ne fût-ce que pour on jour, et porte d« mes noavellet à ceax qui sont r&h
té». — Je le posai sur ma fenêtre, il hésita; je Taidai de la main ; alors il ouvrit brusquement ses ailes; le vent du soir, qui soufflait de la terre, le décida sans doute à partir, et je le vis s'élancer en droite ligne vers le nord.
Adieu, mon ami, adieu pour ce soir du moins. Je commence une absence dont je ne veux pas encore déterminer la durée ; mais sois tranquille : je ne viens pas au pays des Lotophages pour manger le firuit qui fait oublier la patrie.
Mnstaphs , 5 BOTembm.
A tous ceux qui me croient un voyageur, tu laisseras en effet supposer que je voyage, et tu diras que je pars. Si Ton demande où je vais, tu répondras que je suis en Afrique : c'est un mot magique qui prête aux conjectures, et qui fait rêver les amateurs de découvertes. A toi je puis avec humilité dire le fait comme il est : ce pays me plaît, il me suffît, et pour le moment je n'irai pas plus loin que Mustapha d'Alger, c'est-à-dire à deux pas de la plage où le bateau m'a débarqué.
Je veux essayer du chez moi sur cette terre étrangère, où jusqu'à présent je n'ai fait que passer, dans les auberges, dans les caravansérais ou sous latente, changeant tantôt de demeure et tantôt de bivouac.
UNS ANKÊB DANS LE 8AHEL. T
campant toujours, arrivant et partant, dans la mobilité du provisoire et en pèlerin. Cette fois je viens y vivre et l'habiter. C'est à mon avis le meilleur moyen de beaucoup connaître en voyant peu, de bien voir en observant souvent , de voyager cependant, mais comme on assiste à un spectacle, en laissant les tableaux changeants se renouveler d'euxmêmes autour d'un point de vue fixe et d'une existence immobile. J'y verrai s'écouler toute une année peut-être, et je saurai comment les saisons se succèdent dans ce bienheureux climat, qu'on dit inaltérable. J'y prendrai des habitudes qui seront autant de liens plus étroits pour m'attacher à l'intimité des lieux. Je veux y planter mes souvenirs, comme on plante un arbre, afin de demeurer de près ou de loin enraciné dans cette terre d'adoption. A quoi bon multiplier les souvenirs, accumuler les faits, courir après les curiosités inédites, s'embarrasser de nomenclatures, d'itinéraires et as listes ? Le monde extérieur est comme un dictionnaire; c'est un livre rempli de répétitions et de synonymes : beaucoup de mots équivalents pour la même idée. Les idées sont simples, les formes multiples; c'est à nous de choisir et de résumer. Quant aux endroits célèbres, je les compare à des locutions rares, luxe inutile dont le langage humain peut se priver sans y perdre rien. J'ai fait autrefois deux cents lieues pour aller vivre un mois, qui durera toujours, dans un
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bois de dattiers sans nom, presque inconnu, et je suis passé à deux heures de galop du tombeau nu« mide de Syphax sans me détourner de mon chemin. Tout est dans tout. Pourquoi le résumé des pays algériens ne tiendrait-il pas dans le petit espace encadré par ma fenêtre, et ne puis-je espérer voir le peuple arabe défiler sous mes yeux par la grande route ou dans les prairies qui bordent mon jardin? Ici, comme à l'ordinaire, je trace un cercle autour de ma maison, je Tétends jusqu'où il faut pour que le monde entier soit à peu près contenu dans ses limites, et alors je me retire au fond de mon univers; tout converge au centre que j'habite, et l'imprévu vient m'y chercher. Ai-je tort? Je ne lecrois pas, car cette méthode, raisonnable ou non, donne aussitôt le plus grand calme en promettant des loisirs sans bornes , et fait considérer les choses d'un regard paisible , plus attentif, pour ainsi dire accoutumé dès le premier jour. Il faut donc que tu saches que je réside à trente-cinq minutes d'Alger, assez loin de la ville , mais pas tout à fait en pleins champs, et que je puis voir d'ici, plantée sur la colline, entre deux cyprès, la tour municipale da ma mairie.
La maison que j'habite est charmante. Elle est posée comme un observatoire entre les coteaux et le rivage, et domine un horizon merveilleux : à gauche Alger, à droite tout le bassin du golfe
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jusqu'au cap Matifou, qui s'indique par un point grisâtre entre le ciel et l'eau; en face de mol, la mer. Je découvre ainsi tout un côté du Sahel et tout le Hamma, c'est-à-dire une longue terrasse boisée, semée de maisons turques et doucement inclinée vers le golfe. Une petite plaine, étroite et longue comme un ruban, la rattache au rivage. C'est un pays de bocage, fertile, humide, presque partout marécageux. On y voit des prairies, des vergers, des cultures, des fermes, des maisons de plaisance aux toits plats, aux murs blanchis, des casernes transformées en métairies, d'anciens forts devenus des villages, le tout sillonné de routes, clair-scmé de bouquets d'arbres et découpé par d'innombrables haies de cactus et de nopals toutes pareilles à des broderies d'argent. A. l'endroit où le Sahel expire, vers l'embouchure de l'Arrach, on peut apercevoir, quand le soleil le fait briller, le massif un peu blanchâtre de la Maison carrée. Plus près du cap encore, on voit briller des étincelles à fleur d'eau : c'est un petit village maltais nommé le village du ^or/ de l'eau; malgré la âévre, il prospère à quelques pas de l'endroit où la flotte de Charles -Quint prit terre et où son armée périt. Derrière la Maison carrée , on devine une étendue vide et sans mouvement , un grand espace où l'azur commence, où l'air vibre continuellement : c'est l'entrée de la Mitidja. Enfin tout à fait au fond, dans
Test, la chaîne dentelée et toujours bleue des montagnes kabyles ferme, par un dessin sévère, ce magnifique horizon de quarante lieues.
Alger se montre à l'autre extrémité du demicercle, au couchant, déployé de profil et descendant par échelons les degrés escarpés de sa haute colline. Quelle ville, mon cher ami I les Arabes l'appelaient El-Bahadja, la blanche, et comme elle est encore la bien nommée I A vrai dire, elle est déshonorée, puisqu'elle est française. L'enceinte hautaine de ses remparts turcs, cette vieille ceinture ardente et brunie, est brisée partout, et déjà ne la contient plus tout entière; la haute ville a perdu ses minarets, et peut-être y pourrait-on compter quelques toitures. Toutes les nations de l'Europe et du monde viennent aujourd'hui, par tous les vents, amarrer leurs navires de guerre et de commerce au pied de la grande mosquée; Bordj-el-Fannar n'effraye plus personne, et se pavoise du drapeau tricolore en signe de ralliement. N'importe , Alger demeure toujours la capitale et la vraie reine des Moghrebins. Elle a toujours sa Kasbah pour couronne, avec un cyprès, dernier vestige apparent des jardins intérieurs du dey Hussein ; un maigre cyprès , pointant dans le ciel comme un fil sombre, mais qui, de loin , ressemble à one aigrette sur un turban. Quoi qu'on fasse, elle est encore, et pour longtemps, j'espère, £1-Bahadja, c'est-à-dire la plus blauche
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ville peut-être de tout l'Orient. £t quand le soleil se lève pour Téclairer, quand elle s'illumine et se colore à ce rayon vermeil qui tous les matins lui vient de la Mecque, on la croirait sortie de la veille d'un immense bloc de marbre blanc, veiné de rose. La ville est flanquée de ses deux forts, le fort Bab-Azoun, qui ne l'a pas défendue, et le fort de l'Empereur , Bordj-Moulaye-Hassan , qui l'a fait prendre. En avant s'étendent les faubourgs, qu'heureusement je ne vois pas d'ici. Les bâtiments de la marine , jolie ligne architecturale animée de couleurs vives, se feflètent avec des miroitements infinis dans des ea ix du bleu le plus tendre, et je puis dire que je ne perds pas un seul trait regrettable de cette silhouette exquise. Comme tu le vois, ce n'est pas l'étendue, ni l'air vif, ni la lumière qui manquent à ce panorama. Le soleil se promène tout autour de ma cellule sans y pénétrer jamais. Il y règne une ombre inviolable. Pour vis-à-vis direct, j^ai le ciel fixe du nord-est et le rideau bleu de la haute mer. Le demi-jour azuré qui descend du ciel se répand avec égalité sur les murs blancs, sur les lambris et sur le sol parqueté de faïences à fleurs. Rien n'est plus abrité ni plus ouvert, plus sonore ni plus paisible; il y a dans ce réduit, aussi favorable au repos qu'au travail, une sorte de tranquillité froide et blême, et comme une habitude de douceur qui me ravit profondément.
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J'ai presque deux jardins. L'un est petit, enclos de murs , planté de rosiers, d'orangers, de caoutchoucs et d'arbres à haut feuillage qui vont me prêter de l'ombre pendant tout l'hiver, ce qui fait que par reconnaissance au moins j'en apprendrai les noms. Au fond, j'ai une écurie avec des chevaux, et toute une compagnie de pigeons blancs et biens est baraquée au-dessus de la niche du chien de garde. On ne saurait être plus propriétaire. Mon second jardin n'est, à proprement parler, qu'un parterre enclavé dans un pré pâturé que des pluies récentes ont fait un peu reverdir, et qui commence à se garnir de mauves sauvages. Un troupeau de vaches plus décharnées que les animaux de Karel et de Berghem s'y promène tout le jour , tondant l'herbe à mesure qu'elle pousse, et léchant la terre aux endroits siériles. Ces petites bêtes aux os saillants me rappellent les cantons pauvres de la France , e( dans les dispositions d'esprit où je suis, ce souvenir est loin de me déplaire. Quelquefois deux on trois chameaux noirâtres et galeux, escortés d'un petit ânon tout à fait étrange à cause de la longueur de ses poils, s'y rencontrent avec le troupeau des bêtei à cornes. L'âne se couche et 8*endort. Les grands animaux bossui y passent de longues heures dans des méditations de derviche. I<e berger est un jeune Arabe habillé de blanc, beau de visage, el dont la chachia brille de loin parmi
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les cactus, comme une fleur singulière de couleur écarlate.
Ma chambre à coucher est au midi. De là, j*ai vue sur les collines dout le premier renflement commence à cinquante mètres au delà de mon enclos. Toute la pente est tapissée d*arbres et colorée d'un vert plus âpre, à mesure que Tannée décline. A peine y voit-on quelques arbres blancs, de vieux trembles dorés par l'automne et qu'on dirait couverts de sequins. Les amandiers seuls ont déjà perdu leurs feuilles.
Les petites maisons construites dans ce paradis, par des voluptueux qui sont morts , sont du plus pur style arabe et d*une blancheur de lis. Peu de fenêtres, des compartiments singuliers, des chambres qu'on devine, des divans circulaires indiqués par de petits dômes , et des ouvertures treillagées qui font rêver. Le ciel matinal couvre ces mystères de lueurs fraîches et vives. Les pigeons de ma basse-cour roucoulent comme pour donner la note musicale de ce tableau aimable, et, de temps en temps, un couple blanc passe avec bruit devant ma fenêtre et fait voler son ombre jusque sur mon lit.
Presque tous les jours, il y a des manœuvres de cavalerie dans l'hippodrome. L'hippodrome est UQ grand terrain vide et battu , sans verdure , enclos d'aloès et d'oliviers , qui commence au bout de mon parterre et se termine au rivage. On n'y voit jamais
que de rares chameliers arabes, qui coupent au plus court pour éviter le circuit de la route d'Alger, des enterrements maures qui se rendent au cimetière de Sid-Abd-el-Kader , et des exercices de cavalerie, le matin depuis Taube jusqu'à neuf heures. Souvent la mousqueterie me réveille. J'entends le galop des chevaux, des bruits de sabre frappant contre les étriers, et la voix des commandements, claire et timbrée comme des notes de clairon. Les cavaliers manœuvrent par petits pelotons, soit au pas, soit au trot, quelquefois au galop de charge. Des lignes de tirailleurs se déploient sur la lisière du champ. Le soleil fait briller les canons fourbis et les capucines de cuivre ; à chaque arme qui se rabat, on voit jaillir un filet de fumée blanche, et rôdeur Acre de la poudre arrive jusque chez moi. Pendant ce temps, des officiers inoccupés se promènent à l'écart, dressant à des exercices de souplesse de jolis chevaux, plus élégants sous leur selle étroite et délicatement bridés comme avec des fils. C'est un spectacle quotidien en dehors de mes prévisions de voyage, et dont je me suis déjà fait une agréable habitude. Je n'aime pas la guerre; cependant je me sens frémir au moindre bruit qui m'en donne l'idée. La voix ferme et mâle d'un clairon me donne un battement de cœur un peu plus vif, et dans ce très-petit simulacre d'escarmouche, dans l'éclair des armes, dans le mouvement des
chevaux, il y a je ne sais quoi de martial et d'cDtraînant qui s'encadre à merveille dans les allègres tableaux des matinées d'Afrique.
Au surplus, tout me charme dans ce pays, je n'ai pas à te l'apprendre. La saison est magnifique; l'étonnante beauté du ciel embellirait même un pays sans grâce. L'été continue , quoique nous soyons en novembre. L'humidité de la nuit rafraîchit la terre en attendant la pluie, que rien ne fait prévoir. L'année s'achèvera sans tristesse; l'hiver viendra sans qu'on s'en aperçoive et qu'on le redoute. Pourquoi la vie humaine ne finit-elle oas comme les automnes d'Afrique, par un ciel clair, avec des vents tièdes, sans décrépitude ni pressentiments?
s Bcvembre.
Mon voisinage est des plus singuliers, et peut faire imaginer de quoi se compose une colonie qui naît. De toutes les maisons qui m'entourent, il n'y en a pas deux qui se ressemblent, ni dont les habitants soient de même race. On y parle à peu près toutes les langues, et je crois qu'on y pourrait trouver tous les degrés à peu près de l'aisance et de la misère. Les industries y sont incompréhensibles, les habitudes équivoques; les existences y prennent la forme d'uu mystère.
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Mais de toutes ces demeures bizarres, la plus étrauge est sans contredit une petite maison d'aspect funeste, dévastée, horriblement malpropre et si* tuée à quelques pas de la mienne. Elle est occupée par une légion d'oiseaux de basse-cour, poulets, pigeons, pintades, jusqu'à des oies. Le matin, toute cette famille emplumée s'échappe à la fois par toutes les issues , portes et fenêtres. Les plus agiles se précipitent de l'étage en volant. La journée finie, chacun revient au gîte , et le soleil n'est pas couché que la dernière poule a regagné son perchoir. Quelquefois cependant un homme paraît au seuil de la maison ; il siffle pour appeler les oiseaux dispersés , et jette, eo taisant un cercle avec le bras , des poignées de grains dans la prairie. Avec des yeux bleus, des cheveux blonds, il conserve, malgré le hâle, le teint rosé d'un homme à peau blanche. Il est vêtu de toile et coiffé d'une casquette sans bords ; il fume à grosses bouffées dans une pipe allemande. Mon domestique , qui ne connaît de lui que son prénom , m'apprend qu'il est Polonais, et que depuis plusieurs années il habite cette volière. Tous les jours, à la même heure , je Taperçois qui rentre en compagnie de gens inconnus dans le voisinage, mis pauvrement et parlant très-bas. Une douce odeur de tabac maure se mêle alors aux fortes exhalaisons de ce taudis. On n'y allume jamais ni feu ni lumière, mais oa | fume et l'on y causer pois^
quand la soirée s^est écoulée dans des conversations en sourdine, la triste maison ne fait plus aucun bruit. La nuit seulement, depuis minuit jusqu'à l'aurore , on entend des coqs qui chantent au-dessus de ce rendez-vous d'exilés. Si les hôtes de ce lieu misérable n'ont pas d'autre hôtellerie sur la terre étrangère, ils sont à plaindre; mais je me demande par quelle rencontre cruelle tous ces oiseaux sont placés sous la garde de gens qui probablement n'ont pas toujours diné.
Ifnitapha . 10 nowerebre.
n y a deux villes dans Alger : la ville française, ou, pour mieux dire, européenne, qui occupe les bas quartiers et se prolonge aujourd'hui sans interruption jusqu'au faubourg de l'Agha; la ville arabe, qui n'a pas dépassé la limite des murailles turques, et se presse comme autrefois autour de la Kasbah, où les zouaves ont remplacé les janissaires.
La France a pris de la vieille enceinte tont ce qai lui convenait, tont ce qui touchait à la marine ou commandait les portes , tout ce qai était h peu près horizontal, facile à dégager, d'un accès commode; elle a pris la Djenina, qu'elle a rasée, et l'ancien palais des pachas, dont elle a fait la maison de ses gouverneurs; elle a détruit les bagnes, réparé les
forts, transformé le môle, agrandi le port; elle a créé une petite rue de Rivoli avec les rues Bab- Azoun et Bab-el-Oued, et l'a peuplée comme elle a pu de contrefaçons parisiennes; elle a fait un choix dans les mosquées, laissant les unes au Coran, donnant les autres à l'Evangile. Tout ce qui était administration civile et religieuse, la magistrature et le haut clergé , elle l'a maintenu sous ses yeux et dans sa main ; garantissant à chacun la liberté de sa foi religieuse et morale, elle a voulu que les tribunaux et les cultes fussent mitoyens, et, pour mieux exprimer par un petit fait l'idée qui préside à sa politique, elle a permis à ses prêtres catholiques de porter la longue barbe virile des ulémas et des "abbins. Elle a coupé en deux, mais par nécessité seulement, les escaliers qui font communiquer la basse ville avec la haute ; elle a conservé les bazars au milieu des nouvelles rues marchandes, afin de mêler les industries par le contact, et pour que l'exemple du travail en commun servît à tous. Des places ont été créées, comme autant de centres de fusion pour les deux races : la porte Bab-Azoun, où l'on suspendait à côté de leurs têtes les corps décapités, a été détruite; les remparts sont tombés; le marché au savon, où se donnaient rendez-vous tous les mendiants de la ville, est devenu la place du théâtre; ce théâtre existe, et, pour le construire, nos ingénieurs ont transformé en terrasse Ténorma
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rampe qui iormait le glacis escarpé du rempart turc. Les anciennes limites une fois franchies, l'œuvre s'est continuée du côté de l'est, la mer lui faisant obstacle à l'ouest et au nord. De vastes faubourgs relient Alger au Jardin d'essai. Enfin la porte Neuve (Bab-el-Djeddid), celle-là même par laquelle l'armée de 1830 est entrée, reportée quelques cents mètres plus loin, se nomme aujourd'hui porte d'Isly , et la statue du maréchal agronome est placée là comme un emblème définitif de victoire et de possession.
Voilà pour la ville française. L'autre, on l'oublie ; ne pouvant supprimer le peuple qui l'habite, nous lui laissons tout juste de quoi se loger, c'est-à-dire le belvédère élevé des anciens pirates. Il y diminue de lui-même , se serrant encore instinctivement contre son palladium inutile, et regardant avec un regret inconsolable la mer qui n'est plus à lui.
Entre ces deux villes si distinctes , il n'y a d'autres barrières, après tant d'années , que ce qui subsiste entre les races de défiance et d'antipathies; cela suffit pour les séparer. Elle» se touchent, elles se tiennent dans le plus étroit voisinage , sans pour cela se confondre ni correspondre autrement que par ce qu'elles ont de pire , la boue de leurs ruisseaux et leurs vices. En bas, le peuple algérien est chez nous; en haut, nous pouvons croire encore, à f heure qu'il est, que nous sommes chez les AIgé-
aO UNK ANNÉB DANS LE 8ARBL.
riens. Ici, on parle tontes les langues de TEurope; là, on ne parle que la langue insociable de POrient. De l'une à Tautre, et comme à moitié chemin des deux villes, circule un idiome international et barbare, appelé de ce nom de sabir, qui lui-même est figuratif et veut dire «comprendre». Se comprendon ? se comprendra-t-on jamais? Je ne le crois pas. Il y a des attractions impossibles en morale comme en chimie, et toute la politique des siècles ne changera pas en loi d'amour la loi des inimitiés humaines. La paix est faite en apparence, mais à quel prix? Durera-t-elle? et que produira-t-elle ? Grande question q^ji se débat en Algérie comme ailleurs , partout où l'Occident partage un pouce de territoire avec rOiisnt, où le Kord se trouve, par des compétitions fortuites , face à face avec son éternel ennemi le Midi. Nous n'empêcherons pas les fils ennemis de Jocaste de se haïr, de se combattre et de s'entretuer. Ils se sont battus dans le ventre de leur mère, et la flamme de leur bûcher se partagera par une antipathie qui survivra jusque dans leur cendre.
Au fond, les Arabes, — nos voisins du moins, ceux que nous appelons les nôtres, demandent peu de chose; par malheur, ce peu de chose, nous ne saurions le leur accorder. Ils demandent l'intégrité et la tranquillité de leur dernier asile, où qu'il soit, et si petit qu'il soit, dans les villes comme dans les campagnes, même à la condition d'en payer le loyer,
comme ils ont fait depuis trois siècles, et tant bien que mal, entre les mains des Turcs, qui ne nous valaient pas comme propriétaires. Ils voudraient n'être pas gênés, coudoyés, surveillés, vivre à leur guise, se conduire à leur fantaisie, faire en tout ce que faisaient leur pères, posséder sans qu'on cadastre leurs terres, bâtir sans qu'on aligne leurs rues, voyager sans qu'on observe leurs démarches, naître sans qu'on les enregistre, grandir sans qu'on les vaccine , et mourir sans formalités. Comme indemnité de ce que la civilisation leur a pris, ils revendiquent le droit d'être nus, d'être indigents, de mendier aux portes, découcher à la belle étoile, de déserter les marchés , de laisser les champs en friche, de mépriser le sol dont on les a dépossédés, et de fuir une terre qui ne les a pas protégés. Ceux qui possèdent cachent et thésaurisent; ceux qui n'ont plus rien se réfugient dans leur misère, et de tous les droits qu'ils ont perdus, celui qui leur tient le plus au cœur peut-être, c'est le droit de se résigner et l'indépendance de leur pauvreté.
Je me souviens, un soir, pendant un séjour que je fis à Blidah , d'avoir rencontré , près de la porte d'Alger, un Arabe qui faisait ses dispositions poui passer la nuit. Il était vieux, fort misérable, mal couvert de haillons qui le cachaient à peine, harassé comme s'il eût fait une longue étape ; il rôdait antour du rempart, évitant d'être vu par les senti-
n ONE AKMKk BATIt LE 8AHEL.
Délies , et cherchant parmi les cailloux de la route un petit coin pour s'y coucher. Dès qu'il m'aperçut, il se leva et me demanda comme une aumône la permission de rester là. — Tu ferais mieux d'entrer dans la ville, lui dis-je, et d'aller loger au Fondouk. — Il me regarda sans me répondre , prit son bâton , qu'il avait déjà posé par terre, renoua sa sacoche autour de ses reins , et s'éloigna dans un silence farouche. Je le rappelai , mais en vain ; il refusait une hospitalité offerte dans nos murs , et ma pitié le faisait fuir.
Ce que ces proscrits volontaires détestent en nous, car ils nous détestent, ce n'est donc pas notre administration, plus équitable que celle des Turcs, notre justice moins vénale, notre religion tolérante envers la leur; ce n'est pas notre industrie, dont ils pourraient profiter , notre commerce , ,jui leur offre des moyens d'échange; ce n'est pas non plus l'autorité, car ils ont la longue habitude de la soumission, la force ne leur a jamais déplu, et, comme les enfants, ils accepteraient l'obéissance, sauf à désobéir souvent. Ce qu'ils détestent, c'est notre voisinage, c'est-à-dire nous-mêmes; ce sont nos allures , nos coutumes , notre caractère , notre génie. Ils redoutent jusqu'à nos bienfaits. Ne pouvant nous exterminer, ils nous subissent; ne pouvant nous fuir, ils nous évitent. Leur principe, leur maxime , leur méthode est de se taire ,
DNB ANNÉE DANS LB SÂHEL. «3
de disparaître le plus possible et de se iaire Dublier.
On a donc oublié la haute ville, et j'y reviens nprès ce long détour. En devenant inutile, elle échappe aux projets qu'on aurait eus de la rendre française, et la voilà sauvée des démolisseurs et des architectes. Le vieux Alger n'est pas détruit; à considérer les choses au point de vue pittoresque , ce qu'on avait de mieux à faire, c'était de respecter ce dernier monument de l'architecture et de l'existence arabes, le seul peut-être, avecConstantine, qui subsiste en Algérie , non pas intact , mais reconnaissable.
C'est l'ancienne porte de Bab-el-Djeddid qui marque à peu près d'une façon visible le point de séparation des deux villes. Il y a précisément à cet endroit une petite place solitaire, sorte de terrain neutre où les gamins français fraternisent avec les enfants maures, où des juifs, les plus conciliants de tous les hommes en matière de nationalité, vendent de la ferraille et de vieux clous. Ici aboutissent les rues de la Kasbah et celles qui descendent vers le port; ici expirent les coutumes, les industries, les bruits, jusqu'aux odeurs des deux mondes.
A droite, les rues plongeantes mènent en Europe. — Tu te rappelles ces quartiers pauvres , bruyants et mesquins, mal habités, mal famés, avec des volets verts, des enseignes ridicules et des modes in-
S4 UNB ANNÉE DANS LE SAHBL.
eoniiucâ, ces rues suspectes, peuplées de maisons suspectes, de matelots qui rôdent, d'industriels sans industries, d'agents de police en observation; ces bruits cosmopolites, et quels bruits! émigrants qui pérorent dms des patois violents, juifs qui se querellent, femmes qui jurent, fruitiers espagnols qui cbanteut des chansons obscènes en s'accompagnant sur la guitare de Blanca. En résumé, on retrouve ici les habitudes triviales , les mœurs bâtardes, la parodie de nos petites bourgades de province avec la dépravation des grandes villes, la misère mal portée , l'indigence à l'état de vice , le vice à l'état de laideur.
A l'opposite de cette colonie sans nom , on voit s'ouvrir discrètement les quartiers recueillis du vieux Alger, et monter des rues bizarres comme autant d'escaliers mystérieux qui conduiraient au silence. La transition est si rapide , le changement de lieu est si complet, que tout d'abord on aperçoit du peuple arabe les meilleurs côtés, les plus beaux, ceux qui font précisément contraste avec le triste échantillon de notre état social. Ce peuple a pour lui un privilège unique, et qui malgré tout le grandit; c'est qu'il échappe au ridicule. Il est pauvre sans être indigent, il est sordide sans trivialité. Sa malpropreté touche au grandiose; ses mendiants sont devenus épiques : il y a toujours en lui du Lazare et du Job. Il est grave, il est violent; jamais il
n'est ni béte, ni grossier. Toujours pittoresque dans le bon sens du mot, artiste sans en donner la preuve autrement que par sa tenue, naturellement, et par je ne sais quel instinct supérieur, il relève jusqu'à ses défauts et prête à ses petitesses l'énergie des difformités. Ses passions, qui sont à peu près les nôtres, ont un tour plus grand qui les rend presque intéressantes , même quand elles sont coupables. Il est effréné dans ses mœurs , mais il n'a pas de cabaret, ce qui purge au moins ses débauches de l'odeur du vin. Il sait se taire, autre qualité rare que nous n'avons pas ; il peut par là se passer d'esprit. aZ/O parole est d'argent, le silence est d'or » , c'est une de ses maximes. Il a la dignité naturelle ducorpg, le sérieux du langage, la solennité du salut, le courage absolu dans sa dévotion il est sauvage, inculte, ignorant; mais en revanche il touche aux deux extrêmes de l'esprit humain l'enfance et le génie, par une faculté sans pareille, l'amour du merveilleux. Enfin ses dons extérieurs font de lui un type accompli de la beauté humaine , et pour des yeux exigeants c'est bien quelque chose. Tous ces attributs, ils les garde ; toutes ces qualités, il les conserve sans en rien perdre, avec une force de résistance ou d'inertie qui de toutes les forces est la plus invincible. On en peut juger ici, où son obstination n'a pas faibli plus qu'ailleurs, quoiqu'il eût toutes les raisons possibles d'être policé malgré
se UNE ANNËB DANS LB SAHEL.
lui-même , d'être usé par les contacts et de s*efiacer. Il a tout retenu comme an premier jour, ses usages, ses superstitions, son costume, et la mise en scène à peu près complète de cette existence opi niâtre dans la religion du passé. On pourra le déposséder entièrement, l'expulser de son dernier refuge, sans obtenir de lui quoi que ce soit qui ressemble à l'abandon de lui-même. Ou l'anéantira plutôt que de le faire abdiquer; je le répète, il disparaîtra avant de se mêler à nous.
En attendant, cerné de toutes parts, serré de près, j'allais dire étranglé, par une colonie en vahissante, par des casernes et des corps de gard dont il n'a d'ailleurs qu'un vague souci , mais éloigné volontairement du cours réel des choses, et rebelle à tout progrès, indifférent même aux destinées qu'on lui prépare , aussi libre néanmoins que peut l'être un peuple exproprié, sans commerce, presque sans industrie, il subsiste en vertu de son immobilité même et dans un état voisin de la ruine, sans qu'on puisse imaginer s'il désespère ou s'il attend. Quel que soit le sentiment vrai qui se cache sous la profonde impassibilité de ces quelques milliers d'hommes isolés, désormais parmi nous, désarmés, et qui n'existent plus que par tolérance, il leur reste encore un moyen de défense insaisissable : ils sont patients, et la patience arabe est une arme de trempe extraordinaire dont le secret leur
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appartient, comme celui de leur acier. Ils sont donc là , tels qu'on les a vus de tout temps , dans leurs rues sombres, fuyant le soleil , tenant plus que jamais leurs maisons closes, négligeant le trafic, économisant leurs besoins, s'environnant de solitude par précaution contre la foule, se prémunissant parle silence contre les envahissements d'un fléau aussi grand pour eux que tous les autres , les importuns. Leur ville, dont la construction même est le pins significatif des emblèmes, leur ville blanche les abrite, à peu près comme le burnouss national les babille, d'une enveloppe uniforme et grossière. Des rues en forme de défilés , obscures et fréquemment voûtées; des maisons sans fenêtres, des portes basses; des échoppes de la plus pauvre apparence; des marchandises empilées pêle-mêle, comme si le marchand avait peur de les montrer ; des industries presque sans outils, certains petits commerces risibles, quelquefois des richesses au fond d'un chausson ; pas de jardins, pas de verdure, à peine un pied mourant de vigne ou de figuier qui croupit dans les décombres des carrefours ; des mosquées qu'on ne voit pas» des bains où Ton va mystérieusement, une seule masse compacte et confuse de maçonnerie, bâtie comme un sépulcre, où la vie se dérobe, où la gaieté craindrait de se faire entendre . telle est l'étrange cité où vit, où s'éteint plutôt, on peuple qui ne fut jamais aussi grand qu'on l'a cm,
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aiais qui fut riche, actif, entreprenaui. J'hI parlé de sépulcre, et j*ai dit vrai. L'Arabe croit vivre dans sa ville blanche; il g*y enterre, enseveli dans une inaction qui Tépuise, accablé de ce silence ménK. qui le charme, enveloppé de réticences et mourant de langueur.
Tu sais à quoi se réduit ce qu'on aperçoit de sa vie publique, ce que j'appelle par analogie son industrie ou son commerce; la statistique est ici des plus simples : des brodeurs sur étoffes, des cordonniers, des marchands de chaux, des bijoutiers du dernier ordre, des grainetiers vendant à la fois des épices et du tabac ; des fruitiers approvisionnés, suivant la saison, d'oranges ou de pastèques, de bananes ou d'artichauts ; quelques laiteries, des bar> biers surtout, des boulangeries banales et des cafés. Cette énumération, qui n'est pas complète, donne au moins la mesure assez exacte des besoins ; elle définit mieux que toutes les redites les causes matérielles de cette tranquillité sans exemple où ce peuple se complaît, et c'est la seule chose qui m'importe en ce récit.
Quant à la vie privée, elle est, comme dans tout l'Orient, protégée par des murs impénétrables. Il en • est des maisons particulières comme des boutiques , même apparence discrète et même incurie à l'extérieur. Les portes ne s'ouvrent jamais qu'à demi, et retombent d'elles-mêmes par leur projjre poid*.
DNK ANNÉE DA\S LE SARBL. S9
Toot esl ombrageux dans ces constructions singulières admirablement complices des cachoteries du maître; les fenêtres ont des barreaux, et toute sorte de précautions sont prises aussi bien contre les indiscrétions du dehors que contre les curiosités du dedans. Derrière ces clôtures taciturnes, ces portes massives comme des portes de citadelles, ces gui" chets barricadés avec du fer, il y a des choses qu'on ignore, il y a les deux grands mystères de ce paysci, la fortune mobilière et les femmes. De l'une el des autres, on ne connaît presque rien. L'argent circule à peine, les femmes sortent peu. L'argent ne se montre guère que pour passer d'une main arabe dans une main arabe, pour se convertir en petite consommation ou en bijoux. Les femmes ne sortent que voilées, et leur rendez-vous le plus habituel est un lieu d'asile inviolable : ce sont les bains. Des rideaux de mousseline légère qui se soulèvent au vent de la rue, des fleura soignées dans un pot de faïence de forme bizarre, voilà à peu près tout ce qu'on aperçoit de ces gynécées, qui nous font rêver. On entend sortir de ces retraites des bruits qui ne sont plus des bruits, ou des chuchotements qu'on prendrait pour des soupirs. Tantôt c'est une voix qui parle h. travers une ouverture cachée, ou qui descend de la terrasse et qui semble voltiger an-dessus de la rue comme la voix d'un oiseau invisible; tantôt la plainte d'un enfant qui se lamente
M BNK ANNÉE DANS LE 8AHBL.
dans une lau|{ue déjà singulière, et dont le balbutiement mêlé de pleurs n'a plus de signification pour une oreille étrangère. Ou bien c'est un son d'instrument, le bruit mat des darhouhas, qui marque avec lenteur la mesure d'un chant qu'on n'entend pas, et dont la note unique et scandée :omme une rime sourde semble accompagner la mé- /odie d'un rêve. La captivité se console ainsi, en rêvant d'une liberté qu'elle n*a jamais eue et qu'elle ne peut comprendre.
Il y a un proverbe arabe qui dit : Quand la femme a vu l'hôte, elle ne veut plus de son mari. Les Arabes ont un livre de la sagesse à leur usage, et toute la politique conjugale est réglée sur ce précepte. Il est donc bien convenu que, délicieuse ou non pour ceux qui l'habitent, luxueuse ou pauvre, nne maison d'Arabe est une prison à forte serrure, et fermée comme un cofire-fort. Le maître avare en a la clef; il y renferme ensemble tous ses secrets, et nul ne sait, nul ne peut dire ce qu'il possède, ni combien, ni quel en est le prix.
Beaucoup plus tolérants que les Arabes, les Juif* et les nègres permettent à leurs femmes de »orth sans voiles. Les Juives sont belles; à l'inverse des Mauresques, on les voit partout, aux fontaines, sur le seuil des portes, devant les boutiques, on rénnies autour des boulangeries banales à l'heure où les galettes sont tirées du four. Elles s'en vont alors, soit
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arec leur cruche remplie, soit avec leur planche au pain, traînant leurs pieds nus dans des sandales sans quartiers, leur long corps serré dans des fourreaux de soie de couleur sombre, et portant toutes, comme des veuves, un bandeau noir sur leurs cheveux nattés. Elles marchent le visage au vent, et ces femmes en robe collante, aux joues découvertes, aux beaux yeux fixes, accoutumées aux hardiesses du regard, semblent toutes singulières dans ce monde universellement voilé. Grandes et bien faites, elles ont le port languissant, les traits réguliers, peut-être un peu fades, les bras gros et rouges, assez propres d'ailleurs, mais avec des talons sales; il faut bien que leurs admirateurs, qui sont nombreux, pardonnent quelque chose à cette infirmité des Juifs du bas peuple : heureux encore quand leur malpropreté n'apparaît qu'au talon, comme l'humanité d'Achille. De petites filles mal tenues, dans des accoutrements plus somptueux que choisis, accompagnent ces matrones aux corps minces, qu'on prendrait pour leurs sœurs aînées. La peau rose de ces enfants ne blêmit pas à l'action de la chaleur, comme celle des petits Maures; leurs joues s'empourprent aisément, et, comme une forêt de cheveux roux accompagne ordinairement le teint de ces visages où le sang fleurit, ces têtes enluminées et coifiiées d'une sorte de broussatUe ardente sont d'un efi^et qu'on
n DNE ANNÉE DANS LE SAHEL.
imagine malaisément , surtout quand le soleil les enflamme.
Quant aux négresses, ce sont, comme les nègres, des êtres à part. Elles arpentent les rues lestement, d*un pas viril, ne bronchant jamais sous leur charge et marchant avec Taplomb propre aux gens dont l'allure est aisée, le geste libre et le cœur à l'abri des tristesses. Elles ont beaucoup de gorge, le buste long, les reins énormes : la nature les a destinées à leurs doubles fonctions de nourrices et de bétes de somme. — Anesse le jour, femme la nuit, — dit un proverbe local, qui s'applique aux négresses aussi justement qu'à la femme arabe. Leur maintien, composé d'un dandinement difficile à décrire, met encore en relief la robuste opulence de leurs formes, et leurs haïks quadrillés de blanc flottent, comme un voile nuptial, autour de ces grands corps immodestes.
La ville arabe nous offre donc à peu près les mœurs, les habitudes extérieures ou domestiques d'autrefois ; c'est à peu près l'Alger des Turcs , réduit seulement, appauvri et n'ayant plus que le simulacre d'un état social. Quand on entre d'emblée dans cette ville, quand on y pénètre, comme je le fais habituellement par une brèche ouverte à micôte et sans passer par les quartiers francs, quand on oublie l'histoire au milieu de la bizarrerie du présent et les ruines pour ne considérer que ce qui
UMI ANNél DANS LK 8AHBL. SS
•urvit, on peut encore se procurer des illosiong de quelques heures, et ces illusioDS me suffisent. N'existât-il plus qu'un Arabe, on pourrait, d'après Tindividn, retrouver le caractère physique et moral du peuple ; ne restât-il qu'une rue de cette ville, originale même en Orient, on pourrait, à la rigueur, reconstituer TAlger d'Omar et dn dey Hussein. L'Alger politique est plus difficile à recomposer; c'est nn fantôme turc qui s'est évanoui avec les Turcs, et dont l'existence, trop réelle pourtant, semblait improbable même de leur vivant.
J'ai fait aujourd'hui ma visite ordinaire et presque quotidienne au vieux Alger. En pareil cas, je ne m'occupe ni d'histoire ni d'archéologie. J'y vais très-naîvement, comme an spectacle ; peu m'importe que la pièce soit vieillie, pourvu qu'elle m'intéresse encore et me paraisse nouvelle. D'ailleurs je ne suis pas difficile en fait de nouveautés. Ce que je n'ai pas vu par moi-même est pour moi l'inconnu, et si j'en parle innocemment, comme on parlerait d'une découverte, c'est que, à tort ou à raison, j'estime qu'en fait d'art il n'y a pas de redites à craindre. Tout est vieux et tout est nouveau; les choses changent avec le point de vue : il n'y a de déËDÎtif et d'absolu que les lois dn beau. Heureusement pour nous, l'art n'épuise rien : il transforme tout ce qu'il touche, il ajoute aux choses plus encore qu'il ne leur enlève ; il renouvellerait, plutôé
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que de l'épuiser, la source intarissable des idées. Le jour où paraît une œuvre d'art, fût-elle accomplie, chacun peut dire, avec rambition de poursuivre la sienne et la certitude de ne répéter personne, que cette œuvre est à refaire, ce qui est ti ès-encourageant pour l'esprit humain. Il en est de nos problèmes d'art comme de toutes choses . combien de vérités aussi âgées que le monde, et qui, si Dieu ne nous aide, seront encore à détinir dans mille ans!
Voici donc la promenade que j'ai faite aujourd'hui : d'abord je suis parti de ma maison, que tu connais à peine, et j'ai suivi une route, que tu connais mal, en voiturin, selon les usages du pays, car on aurait tort de se refuser un moyen de transport, moins commode, il est vrai, que la promenade à pied, mais de beaucoup plus expéditif et plus gai, surtout quand on voyage en compagnie. Le voiturin d'Alger est une voiture à claire-voie, faite exprès pour le Midi, qui vous abrite à peu près comme un parasol et vous évente avec des rideaux toujours agités. Ces carrioles, aujourd'hui très-nombreuses, surtout dans la banlieue que j'habite, sont aussi peu suspendues que possible, vont horriblement vite, et, chose incroyable, ne versent jamais. Ce sont de petits omnibus au coffre large assis sur des roues grêles, menés par de petites rosses barbes à tous crins, efflanquées, haletantes, ayant la maigreur, la
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coupe aiguë et la vive allure des hirondelles. On les appelle des corricolos. Jamais nom ne fut plus exact, car elles vont toujours au galop, courant sur un lit de poussière, volant comme un char mythologique au milieu d'un nuage, avec un bruit aérien tout particulier de grelots, de claquements de vitre et de coups de fouet. On dirait que chaque voiture porte un message. Que le cocher soit Provençal, Espagnol ou Maure, la vitesse est la même; la seule chose qui varie, ce sont les procédés pour Tobtenir Le Provençal aiguillonne son attelage avec des blasphèmes, l'Espagnol le harcèle à coup de lanières, le Maure l'épouvante avec un cri du gosier effrayant. Lucrative ou non, cette industrie pleine de verve a pour effet le plus certain de mettre également tous les voituriers de bonne humeur.
C'était Slimen en personne qui me conduisait dans son voiturin peint en jaune clair, et appelé la Gazelle. Slimen est un jeune Maure qui se civilise. Il parle français, regarde effrontément les étrangères et s'arrête aux cabarets pour y boire du vin. II était frais rasé, dispos, joyeux, tout habillé des couleurs de l'aurore, culotte blanche, veste grisperle, écharpe rose, et portait, comme une femme au bal, une fleur de grenadier piquée près de l'oreille. Menant son équipage d'une main, de l'autre il fumait une cigarette, et chaque fois qu'il ouvrait la bouche pour exciter ses bêtes, des boufTéfS
Bé CNB ANNÉK DANS LB SADBL.
odorantes lai sortaient des lèvres. J'avai» potif voisin de droite un vieux Maure à figure courtois, qui rentrait honnêtement de son jardin avec une récolte d'oignons et d'oranges mêlés confusément dans un cabas de paille. En face de moi, un nègre maçon, éclaboussé de chaux vive , se dandinait au cahot des roues, souriant à des idées joyeuses qni lai remontaient à tout propos dans l'esprit. An fond, trois Mauresques de mine évaporée babillaient sous leurs masques blancs ; elles sentaient le musc et la pâtisserie, et leurs baïks s^écbappaient par les fenêtres comme de légers pavillons.
Ainsi attelé, ainsi conduit, ainsi accompagné, par un beau temps, par un beau soleil, l'air matinal entrant à pleines portières, égayé moi-même et comme enivré par la sensation de la vitesse, emporté dans un tourbillon mêlé de lumière, de poudre ardente et de bruit, j'aurais pu me croire entraîné vers la ville la plus vivante et la plus joyeuse de la terre. La route est sans ombre, et tout ce qui l'avoisine est poudré à blanc. Les deux berges sont garnies d'aloès qui n'ont plus ni forme animée ni couleur, £t d'oliviers plus pâles que des saules ; l'extrémité se perd dans une perspective noyée de blancheurs et de brume. Partout où quelque chose remue sur cette longue traînée de poussière, rendue plus subtile encore après six mois de sécheresse, on voit s'élever des nuages, et quand le moindre vent passe
CNB ANlliiS DANS LE 8ÂHBL. 81
sar la campagne, ia tôte alourdie des vieun: arbres semble se dissoudre en fumée. Quelquefois on côtoie la mer; plus loin, c'est le faubourg de l'Agha, bordé de restaurants, de buvettes et d'auberges, qui forment depuis le cbamp de manœuvre jusqu'à Alger, et comme pour scandaliser la ville sobre où l'on buvait de l'eau, une sorte d'avenue sacrilège consacrée surtout à la vendange ; puis des terrains vagues où bivouaquent tout le jour des bataillons d'àniers avec leurs ânes, venus les uns el les autres des tribus, et non pas des plus riches; enfin un endroit désolé, consumé de soleil, calciné même en plein hiver, pareil, pour la couleur el pour le désordre, à an vaste foyer dont il ne resterait plus que les cendres. Au fond se cache une petite fontaine en maçonnerie blanche, tandis que près de la route, accroupies, quelque temps qu'il fasse, sur un tertre nu, des négresses marchandes de galettes attendent, rangées en ligne et dans une tenue sinistre, la chance impossible d'un dnier qai voudrait manger. A droite, le vieux fort turc, qoi sert aujourd'hui de pénitencier militaire, s'élève aa milieu d'un fourré d'aloès pareil à des faisceaux de sabres brisés, et tourne du côté de la mer ses embrasures armées. La mer, qui de distance en distance continue d'apparaître, est spiendide, d'en azur doux, moiré de larges raies conleur de nacre. De» chevaux s'y baignent, la queue aa went, U idM
M UNK ANNEE DAK8 LK SAHBL.
haute, les crins abondants et peignés comme des cheveux de femme. Ils entrent dans l'eau jusqu'au ventre, et se cabrent sous leurs palefreniers. A l'horizon, des voiles maltaises découpent leur triangle blanc, pareil aux ailes relevées en ciseaux d'un goéland qui pêche.
Un peu plus loin commence un second faubourg, ou, pour mieux dire, l'Alger moderne, grande rue droite, avec des maisons à six étages, quelque chose comme un tronçon de rue des Batignolles, Un palmier subsiste en cet endroit, tu le connais; il est toujours là, le pied muré dans un bloc de plâtre qui le déshonore et ne l'empêchera pas de mourir. Son large éventail ne reverdit plus, les noirei fumées tourbillonnent autour de sa tête stérile, la pluie froide des durs hivers crispe son feuillage hérissé; il ressemble au peuple qui l'a planté; comme Ini, il est morne, mais il dure; peut>être lui survivra-t-il. Le mouvement augmente et fait pressentir une ville. Voici le bureau arabe, ancienne maison turque, toute blanche, très-pittoresque, autour de laquelle il y a toujours un va-et-vient de cavaliers, de messagers avec leur gibecière en sautoir, de chaouchs armés de cannes, de spahis en livrée longe. En face, c'est une boucherie, avec de maigres animaux parqués le long du mur et liés par les cornes à des anneaux. La porte est ouverte et p«iin«t d'entendre des cris d'agonie. Des égorgeurs
à mine farouche, le couteau dans les dents, saisissent des montons pantelants, et les emportent avec des gestes de Médée. Ce sont des Mzabites, car le désert fournit à la fois les meilleurs moutons el les meilleurs bouchers. Ils sont très-noirs sans être nègres, et leur peau foncée se teignant en violet dans ces rouges ablutions de l'abattoir, on les dirait barbouillés de lie plutôt que de sang.
La route ici, presque impossible à décrire, s'encombre à ce point qu'on aurait de la peine même à noter les choses qui passent. Ce sont des promeneurs à pied , des gens à cheval , des chariots militaires chargés de fourrage , des fourgons chargés de munitions marchant sous escorte, des mendiants couvrant les trottoirs : une ibule paisible, ce sont les Arabes; une foule turbulente, ce sont les Européens; par-ci, par-là, des chameaux que ce tumulte effraye et qui regimbent, des processions de femmes allant à la mer , et des légions d'enfants de toute race dont le plaisir, ici comme ailleurs, est de circuler dans les cohues. Au beau milieu de ce carrefour, et sans se désunir, défilent à chaque minute des troupeaux de petits ânes qu'on emploie à charrier du Si^ble , les uns rentrant en ville avec |leurs paniers pleins , les autres revenant les paniers vides et courant à la sablière. Les conducteurs, Biâkris pour la plupart, portent la calotte de feutre, là jdquette flottante et le tablier de cuir ou le sar-
é6 UNI ANNÉE DANS LB SAHIL.
reau des portefaix. C'est une race bonne à connaître , car on la retrouve partout avec des habitudes qui lui sont propres. Ces âniers ont aussi leur cri ^ un cri du gosier, bizarre, aigu, imité des bêtes fauves, et combiné pour accélérer par la frayeur le pas docile et régulier de leur convoi. Quand les ânes sont chargés , ils suivent à pied , prenant le trot quand ceux-ci trottent, mais au retour ils enfourchent leurs bêtes , et se font impitoyablement porter par ces petites monturtes de la grosseur d'un grand mouton. Assis tout à fait sur la croupe, leur bftton piqué dans une écorchure de la peau, plaie qu'ils enveniment sans cesse pour la rendre plus sensible, très-fiers et très-droits, comme sMls maniaient des chevaux de prix, et serrant entre leurs jambes trop longues Téchine endolorie du baudet, ils n'ont qu'à poser leur talon , qui touche à terre , ou à le relever, pour se trouver alternativement à pied ou montés. Ils se délassent ainsi en écrasant sous leur taille le petit animal courageux, et au moindre cri, au moindre signal , toute la bande s'élance à la fois en droite ligne, les oreilles en arrière, avec ce bruit sec et précipité d'un troupeau de moutons qui fuit. L'entrée d'Alger, ce qui s'appelle encore Bab- Azonn en souvenir de la porte rasée depuis longtemps , se montre enfin très-confusément à travers un nuage de poussière enflammé par le soleil direct du matin. Arrivé là, on n'a plus qu'à mettre pied à
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ierre, qa*à régler le prix de sa place, qui est de cinq sous, mounaie de France, et qu*à monter jusqu'à l'aDcienue Bab-el-Djeddid. On a fait, en quelques minutes, un long voyage, car aussitôt après on se trouve à deux cents lieues d'Europe. Il était dix heures à peu près, quand, ce matin, j'atteignis le but de mes promenades habituelles. Le soleil montait, l'ombre insensiblement se retirait au fond des rues, et l'obscurité qui s'amassait sous les voûtes, la profondeur assombrie des boutiques, le pavé noir qui reposait encore, en attendant midi, dans des douceurs nocturnes, faisaient éclater la lumière à tous les endroits que le soleil frappait, tandis qu'au-dessus des couloirs et collé, pour ainsi dire, à l'angle éblouissant des terrasses, le ciel s'étendait comme un rideau d'un violet foncé , sans tache et presque sans transparence. L'heure était délicieuse. Les ouvriers travaillaient comme les Maures travaillent, paisiblement assis devant leurs établis. Les Mzabites en gandoura rayée sommeillaient à l'abri de leurs voiles; ceux qui n'avaient rien à faire , et le nombre en est toujours très-grand , fumaient au seuil des cafés. On entendait des bruits charmants, des voix d'enfants qui psalmodiaient dans les écoles publiques, des rossignols captifs qui chantaient comme par une matinée de mai, des fontaines qui ruisselaient dans des vases aux parois sonores. Je cheminais lentement dans €«
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dédale, allant d'une impasse à l'autre et m'arrêtant de préférence à certains lieux où règne an silence encore plus inquiétant qu'ailleurs. — Pardonne-moi une fois pour toutes ce mot de silence^ qui revient dans ces lettres beaucoup plus souvent que je ne voudrais. Il n'y a malheureusement qu'un seul mot dans notre langue pour exprimer à tous les degrés imaginables le fait très-complexe et tout À fait local de la douceur, de la faiblesse et de l'absence totale des bruits.
Entre onze heures et midi, c'est-à-dire à l'heure où je suis à peu près certain d'y trouver mes amis réunis, je parle ici de mes amis algériens, j'arrivais au carrefour de Si-Mohammed-el-Schériff. C'est un lieu que je t'ai fait connaître à ton dernier voyage , et c'est là , mon ami , que je veux encore te conduire.
11 novembre.
Te souviens-tu du carrefour de Si-Mohammedel-Schériff? Nous y avons passé ce que j'appelle une matinée arabe. Te souviens-tu aussi du marchand d'habits, sorte de fripier-commissaire-priseur, qui vendait aux enchères tout un assortiment de choses d'occasion , et remplissait la rue de fon étalage ? Il portait h lui seul la dépouille de vinri;t femmes , des bumouss , des vestes de brocart et des
DNB ANNÉE UAiU8 LB SâHBL. «â
tapis. Ses épaules et ses bras étaient chargés de sarouels, de damas à ramages, de corsets plaqués de métal, de ceintures passementées d'or et de mouchoirs de satin. Utie profusion de pendants d'oreilles, d'anneaux de jambes, de bracelets, étincelaient à ses doigts maigres, recourbés comme des crochets. Ses mains, pleines de bijoux, ressemblaient à des écrins. Perdu sous cette montagne de bardes, n'ayant de libre que le visage, il arriva, la bouche grande ouverte, criant avec véhémence le prix du premier objet mis à l'encan. Il allait et venait, montant et descendant la rue entre deux haies d'acheteurs, ne s'arrêtant guère et n'adjugeant que de loin en loin.
Le carrefour occupe à peu près le centre de l'ancienne ville, à peu de distance de la Kasbah. C'est ici le dernier refuge de la vie arabe, le cœur même du vieux Alger, et je ne connais pas de lieu de conversation plus retiré, ni plus frais, ni mieux disposé. Un côté du carrefour est abattu, celui qui regarde le midi , de sorte qu'on a tout près de soi , pour égayer l'ombre , une assez vaste clairière remplie de soleil , et pour horizon la vue de la mer. Le charme de la vie arabe se compose invariablement de ces deux contrastes : un nid sombre entouré de umière , un endroit clos d'où la vue peut s'étendre , an séjour étroit avec le plaisir de respirer l'air du large et de regarder loin. Pour rendre ce séjour
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plus habitable , et pour qu'on puisse au besoin 8*^ passer du reste du monde, il y a là une mosquée, des barbiers et des cafés , les trois choses les plus nécessaires à un peuple amateur de nouvelles, ayant du temps à perdre , et dévot. On y passe , on y vient, on s'y arrête. Beaucoup de gens n'en sortent jamais ni le jour ni la nuit, ceux qui n'ont pas d'autre chambre à coucher que ce dortoir public et pas d'autre lit que la banquette des échoppes ou le dur pavé de la rue. Enfin j'y rencontre une bonne partie des désœuvrés de la ville , et c'est peut-être à leur exemple que je m'y complais.
Tu sais où nous prenions notre café ; c'était près de l'extrémité de la rue, à côté d'une boutique tenue par un Syrien : — au sommet de la rne, car elle est en pente , une école ; à l'angle du carrefour uu grainetier; à droite, à gauche, un peu partout, des bancs garnis de nattes où des gens fumaient , buvaient et jouaient aux dames ; précisément en face de nous, la porte basse de la mosquée de Mohammed-€l-Schériff et la fontaine aux ablutions ; au milieu de tout cela, un certain murmure de foule en mouvement qui n'était ni du bruit ni du silence. Le seul bruit véritable et continu qu'on entendît de seconde en seconde, c'était la voix du marchand crieur public qui répétait son éternelle arithmétique : Tleta douro, arha douro, khamsa douro, trois douros, quatre douros, cinq douros. Lef
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choses n'ont pas changé , et tu pourras d'autant plus aisément te reconnaître au milieu du petit monde où je te ramène.
La maison d'école est encore là; elle y demeurera tant que vivra le maître, elle y sera sans doute après lui, et pourquoi non? Si l'on raisonne à l'arabe, il n'y a pas de motif en effet pour que ce qui a été cesse d'être, puisque la stabilité des habitudes n'a pour limite que la fin même des choses, la ruine et la destruction par le temps. Pour nous, vivre, c'est nous modifier; pour les Arabes, exister, c'est durer. N'y eût-il entre les deux peuples que cette différence, c'en serait assez ponr les empêcher de se comprendre. Depuis que tu l'as tu , le maître d'école a vieilli de deux ans ; quant aux enfants, les plus âgés sont partis, d'antres plus jeunes les ont remplacés; voilà tout le changement : la naturelle évolution de l'âge et des années, rien de plus. Les écoliers continuent d'être placés sur trois rangs, le premier assis par terre, les deux autres étages contre le mur, sur des banquettes légères, super> posées sans plus de façon que les rayons d'un magasin. Par la disposition du lieu, c'est une boutique; pour le bruit et pour la gaieté de ses habitants, on dirait une volière. Le magister, ton» jours au centre de la classe , administre, instruit , surveille ; il met de trois à cinq années scolaires à enseigner trois choses : le Coran , un peu d'écriture
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ef la discipiine ; des yeux, ii suit les versets du