‹ Une année dans le SahelChapitre 2 sur 5 · livre, la main posée sur une longue gaule, flexible · texte numérisé non relu

livre, la main posée sur une longue gaule, flexible

comme un fouet, qui lui permet, sans quitter sa

place, de maintenir Tordre aux quatre coins delà

classe.

Le café, je parle de celui qui fut le nôtre et qui est resté le mien, a comme autrefois pour kaouaji ce bel homme pâle et sérieux comme un juge sous ses voiles blancs et dans ses habits de drap noir. Tout le jour il est assis près de l'entrée, fumant lui-même autant que pas un de ses clients, le coude appuyé sur le coflFre vert, percé en forme de tirelire , qui reçoit, sou par sou, la recette du jour. Le service est fait par deux jeunes enfants. L'un est un petit garçon de sept ou huit ans, fort maigre, chétif et grimaçant, car il n'y voit que d'un oeil. Quand il n'est pas en fonction , c'est-à-dire occupé à porter les tasses et à présenter la pince à feu , on le trouve paisiblement assis aux pieds de son patron sur un escabeau trop haut pour sa taille , et qui l'oblige à ramener ses jambes à la manière des singes. Il s'appelle Abd>el-Kader , nom grandiose et difficile à porter comme celui de César , qui semble une ironie infligée à cette nature souffieteuse d'où ne sortira jamais un homme. L'autre est le type élégant et mou des enfants maures. Le long sarrau bleu qui est sa livrée de travail l'habille avec des plis tombants comme une robe, et dans notre

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monde, où les sexes sont mieux définis, il pourrait passer pour une jolie fille.

Tel est le centre de mes habitudes, et je dirai volontiers mon cercle. J'y suis connu et j'y connais à peu près tous les visages. On me réserve à titre d'habitué ma place sur la banquette où Ton sait que je viendrai m*asseoir, et dans cette compagnie fort mêlée de gens de toute classe et de tout état je prends à la fois des leçons de langue et de savoirvivre. Quant aux amis algériens dont j'ai parlé, et qui pour la plupart sont des connaissances de carrefour, je désire que tu saches ce que la destinée a fait de quelques-uns d'entre eux pendant mon absence. Il en est qui n'existent plus, je le crains, et, jusqu'à plus amples informations, mon vieil ami le brodeur est du nombre des individus disparus.

Celui-ci, le plus vieux par l'âge et le plus ancien par la date, s'appelait, en raison de son origine tunisienne, Si-Brahim-el-Tounsi. C'était un Maure de bonne souche, brodeur de son état, qui vivait en patriarche, moins les enfants, dans une petite échoppe isolée. Notre rencontre, qui date, hélas ! d'une époque éloignée de plusieurs années, a pris déjà pour moi le charme des souvenirs d'nn autre âge; voilà pourquoi je t'en parle avec un double regret, aujourd'hui probablement que ce brave homme est mort. C'était le soir même de mon débarquement, en pleine nuit. Je m'étais égaré dans

ig UNE ANNÉE DANS LE SAREL.

ce haut quartier, encore bien moins éclairé qu'il ne l'est aujourd'hui, c'est-à-dire absolument obscur, excepté pendant les nuits de lune. Tout était clos, muet et éteint. Il n'y avait, pour me guider dans la rue déserte, qu'une petite lueur venant d'une échoppe encore ouverte, et où veillait seul, brodant avec des fils d*or un fond de bourse arabe, un vieillard blême aux mains blanches, la tête enveloppée de mousseline, et rendu plus vénérable encore par la longueur et la blancheur de sa barbe. Une lampe éclairait son travail de nuit; une très*petite fleur d'un blanc pur, ayant la forme d'un lis, trempait dans un vase à long goulot posé devant lui pour égayer la veillée de ce solitaire.

Il entendit mon pas, me salua en m'indiqnant par un geste poli que je pouvais m'asseoir, m'offrit sa pipe, et se remit au travail avec la sérénité d'un esprit en paix avec les hommes comme avec sa conscience. Il était onze heures. La ville dormait, et j'entendais dans le fond du port la mer se soulever par un mouvement calme et régulier comparable à la respiration d'une poitrine humaine. Je trouvai ce tableau si simple et si complet, d'une mélancolie sir mâle et d'une harmonie si parfaite, que ce souvenit me parut être de ceux qu'on n'oublie pas.

Quand je me levai pour le saluer, le brodeur prit sa fleur, en essuya la tige, et me l'offrit. Cette fleur, que je ue connaissais pas, que je n'ai jamaù

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revue nulle part depuis, s'appelle d'un nom que 'hésite à transcrire, tant je suis peu certain de l'exactitude et de l'orthographe. J'ai pu comprendre qu'il l'avait nommée miskrômi. Tel qu'il est, imaginaire ou réel, ce nom me plut, et je n'ai même pas songé à vérifier depuis s'il figure dans la nomenclature arabe. Aujourd'hui la boutique de Si- Brahim est occupée par un tourneur, qui fabrique des bouquins de pipe en ivoire à la place où j'avais vu le miskrômi.

En revanche, Si-Hadj-Abdallah est vivant, bien vivant, toujours dans son pittoresque carrefour, au fond de sa même boutique approvisionnée comme un bazar; un peu maigri peut-être, ce qui fait que la peau de ses joues devient trop large, mais aimable, courtois, mis avec le soin d'un homme bien né, plein de bonhomie comme un homme heureux, et toujours pilant son poivre dans son éclat de bombe anglaise. Ce morceau de bombe historique, conservé depuis le bombardement de lord Exmouth, rappelle une date mémorable dans la vie de ce vieillard malicieux, type accompli de la petite bourgeoisie algérienne.

Quant à Nâman, il fume encore un peu plus de haschisch que jamais. Grâce à ce régime meurtrier, il devient d'autant plus contemplatif qu'il existe moins. Sa pâleur est effrayante, et sa maigreur ne saurait surprendre quand on sait qu'il ne se nourrit

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plus que de fumée. Je pourrais bien le voir s'éteÎDdre, ou, s'il traîne jusqu'à mon départ, je lui dirai alors avec certitude adieu pour l'éternité. Il passera doucement de ce monde dans l'autre au milieu d'un rêve qu'aucune agonie, j'espère, ne viendra briser. II n'a plus de la vie que le sommeil, quand il dort et s'il dort, ce qui n'est pas probable. Déjà il appartient à la mort par l'immuable repos de l'esprit et par la légèreté d'une âme dont les liens terrestres sont aux trois quarts détachés. Ce sage aura donc résolu le problème de mourir sans cesser de vivre, ou plutôt de continuer de vivre sans mourir.

11 m'a reconnu ; peut-être m'a-t-il pris pour un habitué de ses rêves, car il m'a souri sans surprise d'un sourire familier et comme s'il m'avait vu la veille. Il m'a cependant demandé d'où je venais. Je lui ai répondu ; — De France.

— Tu aimes donc les voyages?

— Beaucoup.

— Et moi aussi. Vivre, c'est quelque chose pour apprendre, ajouta-t-il; mais voyager, c'est mieux.

Toujours étendu sur la même banquette, au fond du même café où je l'avais laissé, il fumait encore la même petite pipe à tuyau mince enjolivé d'un fourreau d'argent. Toute sa barbe est tombée; son visage est celui d'un enfant mourant. Certains fumeurs évaluent la distance qu'ils ont à parcourir d'après la durée d'un cigare. On peut calculer dès

ENB ANNÈB DANS LE SAHSL. il

aujourd'hui à combien de pipes Nâman est du cimetière Sid-Abd-el-Kader» où je Tattends,

15 ii*feinbr«.

Voici ce qui m'est arrivé hier pendant ma visite à Sid-Abdallah. Je note entre parenthèse cet incident, de peu de valeur du reste, et qui sort du cadre habituel de mes idées et de mes récits. II s'agit d'une rencontre de femme arabe, et l'aventure est d'autant plus simple qu'elle se compose uniquement d'une impression musicale.

Sid-Abdallah me montrait ses papiers de famille. il les avait tirés d'un petit coffre colorié, à serrure de cuivre, qui contenait une montre ancienne et quelques bijoux de prix. C'étaient des feuilles de parchemin couvertes de la plus belle écriture, rehaussées de larges sceaux de cire et d'arabesques bleu et or. Notre ami m'apprenait ses origines, qui le font descendre d'une famille de marabouts. I] m'avait entretenu déjà de ces titres de noblesse; mais il m'en donnait pour la première fois la preuve officielle. Voulait-il par là relever son importance et mieux mériter mon estime? prétendait-il s'assurer une déférence qui lui était si bien garantie d'ailleurs par son âge, par ce que je savais de m

personne et par la dignité parfaite de ses manières, témoignages, à mon avis, de beaucoup supérJ^flrs au certificat de ses parchemins? Il m'en coûtait de croire à un calcul de vanité bourgeoise dans un esprit qui jusque-là m^avait paru exempt de petitesses. Toutefois rien n'est indifférent dans la conduite des Arabes, et une confidence, quelle qu'elle soit, devient, quand on connaît leurs habitudes, un fait inusité sur lequel il y a toujours sujet de réfléchir. On venait d'annoncer la prière d'une heure après midi sur la galerie de la mosquée voisine. Les femmes descendaient des hauts quartiers pour se rendre au bain. Il en passait un grand nombre, accompagnées de négresses portant sur leur tête le paquet volumineux des vêtements de rechange. Une femme seule, sans domestique et sans enfant, s'arrêta brusquement devant la boutique et vint s'y accouder. Son salot fut dit dans la formule du selam, d*uDe voix très-douce, un peu voilée à cause du masque de mousseline qui couvrait son visage. Abdallah la vit sans la regarder, entendit son salut, y répondit par un selam bourru, continua de feuilleter ses parchemins et ne leva pas la tête.

— Ouach enta? — comment te portes-tu? — reprit la voix sur im ton plus ferme, mais toujours un peu roucoulant.

— Bien, répondit Abdallah d*nn ton brusque, comme il aurait dit : Passe ton chemin

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Cependant une ou deux interrogations rapides lui firent enfin suspendre sa lecture; il étendit la main vers le coffre, y rangea lentement les précieux feuillets, puis il leva vers la femme un regard direct. Une imperceptible rougeur parut sur son visage éteint, et pour la première fois je vis s^auimer ses yeux toujours remplis d'o'mbre.

La conversation s'engagea d'une façon (rès-vive, quoique le plus souvent à demi-voix. Il m'étail impossible d'en suivre le sens, les mots se croisaient; je distinguais seulement le nom souvent répété d'Amar, et tous les gestes d'Abdallah semblaient indiquer un refus. Tantôt il prenait sa barbe à deux mains et secouait la tête avec défiance, tantôt il allongeait sous son menton le revers de sa main droite et la relevait, par ce geste empha« tique dont les Arabes accompagnent leur la^la (non). La femme au contraire attaquait sans se décourager, accumulant les prières, adjurant, pres> sant, menaçant, le tont avec une volubilité da phrases, une souplesse d'accent qui eussent rendu cette harangue si passionnée irrésistible pour tout autre que le vieil Abdallah.

Ce que j'admirais le plus dans cette escrime

très-curieuse de la grâce avec le sang-froid, du

pathétique avec la ruse, c'était le charme de la

voix si nette, si acérée et si constamment musicale de cette femme suppliante. Quoi qu'elle dit, elle

54 CNB ANNÊB HAWIi I.K SAHBL.

adoucissait les gutturales les plus rudes et, qu'elle le voulût ou non, ses emportements les plus vifs s'enveloppaient de mélodie. Même en éclatant, même en s'élevant aux intonations de la colère, son gosier parfait ne rencontrait pas une Aote fausse. J'écoutais comme on écoute un virtuose, d'abord étonné, puis ravi, et ne me lassant pas d'entendre ce rare instrument. Quelle était cette voix d'oiseau? Quels étaient l'âge et la condition de cette femme? A moins d'un miracle de la nature, il y avait déjà de l'art, et beaucoup d'art, dans son langage ; j'estimais donc qu'elle avait passé vingt ans. De sa personne, entièrement masquée de la tète aux pieds, je n'entrevis rien. Elle était tout enveloppée de blanc, et ne laissait paraître que l'extrémité d'un poignet délicat tatoué de marques bleues et orné d'un double bracelet d'or. La main, fine et blême, indiquait une femme oisive et soigneuse d'elle-même.

L'entretien finit sans résultat. La Mauresque choisit à l'étalage un sachet de sbed et une paire de pantoufles brodées dont elle prit la mesure en les approchant de son pied, mit le tout dans son haîk sans en demander le prix, puis, rajustant ses voiles, elle salua Sid-Abdallah d'un signe de tête. Sans trop y penser, je m'inclinai et dis bonjour en arabe. — Au revoir! me dit-elle avec le plus pur accent français. A ce moment, je pus aper-

UNE AWÉK DANS LB SAHRL. &5

cevoir ses yeux, qu'elle diiigea de mon côté. Ce qu'ils exprimaient, je l'ignore; mais je sentis que le regard en était des plus vifs, car je le vis partir et m'arriver comme un trait.

— Tu connais cette femme ? demandai-je à Sid- Âbdallah, quand elle nous eut quittés.

Il avait repris son calme. Posément il me répondit :

— Non.

— Sais-tu si elle habite Alger?

— Je ne sais pas.

— Et que te demandait-elle?

La question était trop directe. Le vieillard hésita pnis, comme il arrive fréquemment en pareil cas, il me répondit par un proverbe : » Une tête sans ruse, une citrouille vaut mieux, x En même temps il se leva, mit ses chaussures, et me quitta pour aller, suivant sa coutume, faire sa prière à la jaonqvée.

Je connais assez Abdallah ou du moins je crois le' connaître assez pour savoir que toute allusion à cet incident aurait à l'avenir le double inconvénient de le désobliger et de rester sans réponse. Je jugeai donc que le mieux était de me taire absolument, et je me le promis. Il me reste à consigner dans mon journal que, pour la première fois peut-être de m» vie, j'ai entendu une admirable voix de femme, chose assez rare en tout pays.

B« UNR ANNÉE DANS LE SABEL.

16 Bovombre.

Je suis retourné chez Abdallah aujourd'hui. Je m'y trouvais un peu avant une heure, toujours avec le plus ferme propos de demeurer discret, quoi qu'il arrivât. Et cependant n'était-ce pas déjà comme un aveu de curiosité que de mettre dans cette visite do lendemain l'exactitude apparente d'un rendezvous?

Nous causions depuis cinq minutes à peine, quand une femme, suivie d'une négresse en haïk rouge. ce qui n'est pas de mode à Alger, apparut au sommet de la rue. Je la vis entrer dans l'ombre de la voûte et s'y arrêter un moment pour rajuster son voile, de sorte qu'au lieu de la suivre, sa servante la précéda. Son costume était irréprochable de blancheur, mais je fus surpris de ne lui voir ni pantalons de ville, ni bas. Deux lourds anneaux d'or emprisonnaient ses chevilles un peu maigres, et son pied nu se dessinait dans des souliers de maroquin noir à hauts quartiers. Elle passa, frappant à chaque pas ses deux anneaux de jambes l'un contre l'autre, comme pour relever sa démarche en la rendant sonore, sans faire un geste, la tête haute et roidie par les plis de sa guimpe, les mains cachées sous ses habits blancs ; seulement je m'aperçus que

ses yeux égyptiens s'allongeaient pour me regarder de côté, et le mouvement de la mousseline appliquée sur ses joues comme un moule me fit comprendre qu'elle riait.

C'était bien ma Mauresque d'hier; j'en fus prévenu par je ne sais quel vague avertissement, plus significatif encore que son regard oblique et son sourire. Dois -je avouer que mon premier élan fut de la suivre? Mais il n'y parut pas, car pour rien au monde je n'aurais voulu me trahir devant mon vieil ami par une imprudence capable de me déconsidérer à tout jamais. Elle tourna l'angle de la rue; j'entendis pendant un moment le bruit de ses anneaux de métal, et l'entretien commencé reprit son cours avec le plus grand naturel. Cependant je fis la remarque que Sid-Abdallah ne me quitta pas pour aller à la prière, et que par extraordinaire il parut s'oublier dans des bavardages.

J'éprouve pour cet homme simple, excellent, mais évidemment très-perspicace, une estime aujourd'hui mêlée de quelque embarras. Aussi, pour éviter une troisième rencontre, qui pourrait nous compromettre tous les deux, mon hôte et moi, dès demain je changerai mes heures de visite.

Abdallah ne m'a jamais parlé ni de sa maison, ni de son ménage, ni de ce petit monde ordinairement nombreux et compliqué (car les alliances s'y font de bonne heure et sont fécondes), qui constitue la fd-

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mille arabe. Par lui, je ne sais que ce qui coDcerDe exactement sa vie publique, je veux dire sa naissance, la qualité de ses ancêtres, un ou deux voyages hors de la régence, puis sa carrière de marchand, et tout cela peut se raconter en quelques mots.

A son retour de la Mecque , car il est hadjï (pèlerin), il s'établit dans cette même boutique qu'il habite, et que tu connais. C'était vers ISl'i; il avait alors vingt ans. Il ne dit point s'il était marié, mais on doit le croire , car vingt ans c'est déjà bien tard pour un jeune homme de race, surtout quand ce jeune homme a vu la Mecque. Il était d'abord grainetier, et pas autre chose. Depuis, son commerce s'est agrandi, et s'il consacre encore un petit coin de son magasin au trafic des graines, c'est probablement en souvenir de ses années de jeunesse. Tu sais ce.quVn Maure aisé, de bonne souche et de principes honnêtes, entend par faire le commerce : c'est tout simplement avoir sur la voie publique, le seul rendez-vous des hommes pendant le jour, un endroit dont il soit propriétaire et qu'il puisse habiter sans désœuvrement. Il y reçoit des visites; sans descendre de son divan, il participe au mouvement de la rue, apprend les nouvelles qu'on lui apporte, se tient au courant des choses du quartier, et, si Von pouvait employer un mot dénué de sens quand •n l'applique à la société arabe, je dirais qu'il con-

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tinue de vivre dans le monde sans sortir de cbez lui. Quant au négoce, c'est une occupation accessoire. Les clients sont des gens qu'il oblige en leur fournissant les objets dont ils ont besoin. Il n'y a jamais avec lui de prix à débattre. — Combien? — Tant. — Prenez ou laissez. La seule cbose qui puisse être désagréable au marchand , c'est d'être occupé quelques minutes de trop d'une affaire dont il n'a souci. Il n'y comptait pas : pourquoi regretterait-il un argent qui, venant par hasard, s'en va par hasard?

Le véritable sens d'un commerce ainsi compris, c'est d'occuper des loisirs dont on ne saurait que faire. « Écoute, me disait Abdallah un jour qu'il m'expliquait toute la moralité de la vie marchande en Orient, l'oisiveté engendre le besoin du kiefeX les mauvaises mœurs. N'est-ce pas comme cela dans ton pays ? Aller au café ne convient point à des hommes de race, encore moins aux vieillards ; à peine est-ce une habitude excusable chez un jeune homme. Les cafés sont, comme les hôtelleries, des lieux faits pour les voyageurs. Hormis ceux-là, qu'il est aisé de reconnaître, chaque homme qu'on y voit peut être pris pour un vagabond ou pour un mendiant. Toute coutume est mauvaise qui peut ainsi compromettre un honnête homme et donner à penser de lui des choses qui ne sont pas. Le travail des mains est encore le pré~

^0 DM ANNÉE DANS LE SAHBL.

férable, car il rend à la fois Tesprit calme et diligent; mais j'appartiens à une famille où Ton a toujours mieux manié un chapelet qu'une aiguille. « Il y a du bon dans ces doctrines, surtout quand soimême on les met strictement en pratique. Enfin Sid-Abdallah ne fume pas, ne prend pas de café, et ne porte jamais que des vêtements de drap ou de soie de la simplicité la plus sévère.

A tous ces renseignements sur lui-même, que j'ai recueillis dans nos entretiens et que j'ai dû beaucoup abréger, j'ajouterai ce que je sais par d'autres. Sid-Abdallah a de l'aisance, mais pas de fortune; dans sa jeunesse, il eut trois femmes, mais avec l'âge il réduisit son luxe. Sa dernière femme, aujourd'hui unique, est jeune; elle demeure à peu de distance, dans une maison que je connais, mais qu'il ne m'a jamais montrée, bien entendu, et où probablement je n'entrerai jamais. J'oubliais de te dire que l'autre jour j'ai vu dans sa boutique un charmant enfant de douze ans qu'il m'a présenté comme son fils. L'enfant m'a pris la main avec une bonne grftce exquise, puis a porte la sienne a ses lèvres et m'a souri. Je crus qu'il allait me parler français, mais à ma grande surprise je sus qu'on ne lui avait pas fait apprendre le premier mot de notre langue.

J'étais resté plus de deux heures avec Abdallah après le passage de la Mauresque. Lorsque je pris congé de lui, mou vieil ami me regarda d'une iaçop

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particulière et me retint la main avec une familiarité qui ne lui était pas habituelle, puis il me dit en appuyant sur chaque mot : « Sidi, je te parle en homme qui sait bien des choses, prends garde à la Kabyle ! »

Voici, mon ami, qui m*embarrasse plus que tout le reste. Je ne parle pas du danger que j'aurais pu courir en me conduisant en étourdi, danger qui existe, puisque Abdallah croit devoir m'en avertir; je parle du sens vrai de cette phrase qui se prête à plusieurs interprétations. Cette femme est-elle Kabyle ? ou bien est-ce un terme injurieux choisi pour la qualifier? Abdallah, en méthodiste fervent et pé* tri d'intolérance, déteste et méprise tout ce qui est Kabyles et Juifs. 11 emploie ces noms comme autant de blasphèmes. Kbatl et Voudi — Kbatl-ben-Khail, c'est-à-dire Kabyle fils de Kabyle, voilà les seuls termes violents qu'il se soit permis devant moi; mais il y met un accent d'incroyable aversion, et cela équivaut tout à fait à la formule de chien JUs de chien. Donc, si c'est là ce qu'il entend par Kabyle, je sais à quoi m'en tenir sur la qualité de la femme. Dans le cas contraire, je ne saurais lui faire un crime d'être née dans la montagne, et cela m'explique, en l'excusant, comment elle oublie de mettre des bas quand elle va au bain.

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Décembre.

Toujours du beau temps. On ne croirait jamais que l'année s'achève. Moi qui vis en plein air, me levant avec le jour, ne rentrant qu'à la nuit; moi qui assiste, minute par minute, au déclin de cette saison riante, c'est à peine si je m'aperçois qu'un jour succède à l'autre. Aussi j'ignore les dates, et je ne cherche point à recouvrer encore le sentiment de la durée que j'ai perdu, grâce à des illusions trop rares. L'impression du moment répète avec une telle exactitude les souvenirs de la veille, que je ne les distingue plus. C'est un long bien-être, inconnu de ceux qui vivent livrés aux oscillations de nos climats variables. La nuit le suspend sans l'interrompre, et j'oublie que mes sensations se renouvellent en les voyant chaque matin renaître toujours pareilles et précisément aussi vives. Ici comme ailleurs, l'état du ciel règle d'une manière infaillible celui de mon esprit. L'un et l'autre, depuis un mois, sont, si je puis le dire, au beau fixe.

Voici ma vie en deux mots ; je produis peu, je ne suis pas certain d'apprendre quelque chose, je regarde et j'écoute. Je me livre corps et âme à la merci de cette nature extérieure que j'aime, qui toujours a disposé de moi, et qui me récompense

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