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aujourd'hui par un grand calme des troubles, connug de moi seul, qu'elle m'a fait subir. J'essaye les cordes les plus sensibles et les plus fatiguées de mon cerveau pour savoir si rien n'y est brisé et si le clavier en est toujours d'accord. Je suis heureux de l'entendre résonner juste; j'en conclus que ma jeunesse n'est pas 6nie, et que je puis encore donner quelques semaines de grâce au plaisir indéterminé de me sentir vivre. Peu de gens s'accommoderaient d'un semblable régime, et je ne proposerai jamais mes promenades champêtres pour exemple aux voyageurs de profession. A mon sens, . la vie que je mène n'en a pas moins des côtés assez sérieux; peut-être seras-tu démon avis. Quelle autre choisir au surplus sans être inconséquent? Pourquoi donc s'agiter autant lorsque tout repose? Pourquoi se précipiter à plaisir dans les nouveautés du lendemain, tandis que la vie universelle coule à pleins bords, si paisiblement et d'un cours presque insensible, dans le lit régulier des habitudes?
Il est d'usage, mon ami, de mal parler des habitudes, sans doute parce qu'on part d'une idée fausse pour les juger. Pour moi , je n'ai jamais compris qu'on mît son amour-propre à s'en garantir ou bien ses efforts à s'en débarrasser, ni qu'on se crût moins libre pour avoir une méthode, ni qu'on donnât le nom d'esclavage à ce qui est une loi divine , ni enfin qu'on s'imaginât être beaucoup plus maître
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de son chemin parce qu'on n'a pas laissé derrière soi de point de repère. On s'abuse d'abord, et l'on se calomnie. On s'abuse , parce que, sans habitudes, un jour ne tiendrait plus à l'autre, et les souvenirs n'auraient plus d'attache , pas plus qu'un chapelet qui n'a pas de fil. On se calomnie, car heureusement un homme est impossible à supposer sans habitudes. Celui qui dit n'en pas avoir est tout simplement un esprit à mémoire courte, qui oublie c« qu'il a fait, pensé, senti la veille , pour n'en avoir pas tenu registre, ou un ingrat qui fait fi des jours qu'il a vécu et les abandonne à l'oubli , n'estimant pas que ce soit un trésor à conserver.
Si tu m'en crois, adorons les habitudes; ce n'est pas antre chose que la conscience de notre être déployée derrière nous dans le sens de l'espace et de la durée. Faisons comme le petit Poucet, qui sema des cailloux depuis la porte de sa maison jusqu'à la forêt ; marquons nos traces par des habitudes , ser» vons-nous-en pour allonger notre existence de toute la portée de nos souvenirs, qu'il faudrait tâcher de rendre excellents. Transportons cette existence de droite et de gauche , si la destinée le commande ; mais qu'elle ne soit au fond qu'une longue identité de nous-mêmes I C'est le moyen de nous retrouver partout et de ne pas perdre en chemin le plus utile et le plus précieux du bagage : je veux parler du sentiment de ce que nous sommes.
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Quel doux pays que celui qui permet avec régularité des loisirs pareils! Pas un nuage et pas un soufûe, c'est-à-dire que la paix est dans le ciel. Le corps se baigne dans une atmosphère que rien n'agite, et dont la température devient insensible à force d'être égale. De six heures du matin à six heures du soir, le soleil traverse imperturbablement une étendue sans tache, dont la vraie couleur est l'azur. Il descend dans un ciel clair et disparaît, ne laissant après lui, pour indiquer la porte du couchant, qu'on point vermeil pareil à nne feuille de rose. Pais une faible humidité se forme au pied des coteaux , et répand une brume légère sur les plans éloignés de l'horizon, comme a6n de ménager an passage harmonieux entre la lumière et l'ombre el d'accoutumer les yeux à la nuit par la douceur des couleurs grises. Alors les étoiles s'allument au dessus de la campagne blêmissante et de ce grand pays devenu vague. D'abord on les compte; bientôt le ciel en est illuminé. La nuit s'éclaire à mesure que toute trace du soleil disparaît, el le jour tout à fait clos est remplacé seulement par des demiténèbres. Cependant la mer dort, comme jamais je ne l'avais vue dormir, d'un sommeil que depuis un mois rien n'a troublé, toujours limpide el plate, assoupie, à peine rayée par le rare passage des navires, avec la transparence, l'éclat et l'immobilité d'un miroir.
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Ponrlant ce n'est plus I*été ; c'est encore moins rhiver. On voit peu d'insectes, on n'entend pas les bourdonnements du printemps. Les mauves sauvages sont courtes, et le gazon reverdit sans s'élever. D'ailleurs ce grand calme n'appartient qu'aux saisons qui se reposent. Dans nos campagnes de France, à l'automne, quand vient le moment des calmes plats, nos paysans disent que le temps s'écoute, métaphore ingénue qui rend l'idée de je ne sais quelle méditation vague , et fait com^ {prendre ce qu'il y a de recueilli dans un pareil silence. Nous ne sommes plus dans la jeunesse de l'année, on le sent. Quelque chose a souffert qui se rétablit, et ce repos succède à des accès violents. On dirait une convalescence sereine après l'accablement maladif d'un long été.
Il est neuf heures du matin; je suis dans un endroit charmant , à mi-pente des collines et en vue de la mer, cadre grandiose dont ce paysage maritime ne pent se passer sans perdre beaucoup de son effet, de son caractère et de son étendue. Le lieu est désert, quoique entouré de maisons de plaisance et de vergers; la solitude y règne comme dans toutes les campagnes de ce pays. Pour seul bruit, ^'entends des norias dont le moulin tourne et fait ruisseler l'eau dans les anges, et le roulement presque continu des corricolos courant sur la route (le Mustapha. Devant moi, j'ai deux maisons tur-
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ques se groupant à des plans différents ponr composer un joli tableau sans aucun style , mais d'une agréable tournure orientale. J'y vois l'accompagnement obligé de toute construction turque : chacune est flanquée de cyprès. Les maisons sont d'un blanc a éblouir et coupées d'ombres fines, rayées comme au burin; les cyprès ne sont ni verts ni roux; on ne se tromperait guère en les voyant absolument noirs. Cette tacbe extraordinaire de vigueur s'enlève à l'emporte-pièce sur un ciel vif, et découpe avec une précision dure à l'œil la fine nervure de leurs rameaux, leur feuillage compacte et leur branchage singulier en forme de candélabres. Des pentes bo>sées descendent en moutonnant vers le bas de la vallée, et l'extrémité des coteaux enferme dans des lignes souples et un peu resserrées cet élégant morcean de paysage intime. Tout ceci est peu connu, do moins je ne me rappelle rien dans la peinture moderne qui en reproduise l'aspect clair et séduisant, et qui surtout rentre avec naïveté dans la simplicité de ces trois couleurs dominantes dont je t'ai parlé déjà, le blanc, le vert et le bleu. Tout le paysage du Sahel se réduit presque à ces trois notes. Ajoutes-y la couleur violente et brune des terrains oxydés de fer, fais monter comme un arbre chimérique au milieu des massifs verts la haute tige d'an peuplier blanc tout pailleté comme un travail d'orfèvrerie; rétablis par la ligne horisontale et bleue
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de la mer l'équilibre de ce tableau uo peu cahoté, et tu auras une fois pour toutes la formule du paysage algérien de ce qu'on appelait le Jhas, avant que nous l'eussions nommé la banlieue.
Je suis à l'ombre d'un caroubier magni6qae, renommé dans le voisinage et âgé, dit-on, de trois siècles. Son ombre circulaire mesure à peu près quarante pieds de diamètre. L'arbre a fini de grandir, mais il s'étend, se ramiGe, se noue, et, par un effort continu de la sève, il se compose d'une couronne inextricable de branchages si serrés, fi bien liés et tressés de si près , qu'un jour il portera plus de rameaux que de feuilles. Aucun oiseau n'habite ce dôme austère, de couleur sombre, hérissé de bois aride, que sa solidité rend immobile et qu'on prendrait pour un arbre de bronze. Rien qu'à le voir, on le sent indestructible. De temps en temps, une feuille verte encore, mais dont le point d'attache est flétri , tombe au pied de l'arbre; une autre la remplace, et le feuillage dure. Tu sais que le caroubier vit aussi longtemps au moins que l'olivier. J'en ai vu de plus vastes, mais je n'en ai pas vu de mieux construits, ni dont la longévité soit plus probable. Je te l'ai dit déjà, rien ne mesure ici la durée; pas de soleil qui pâlit, ni de campagnes qui s'attristent, ni de feuilles qui tombent, ni d'arbres couverts de moisissures funèbres, et qui tristement font semblant de mourir. Il est permis d'oublier
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que la vie décroît dans cette Hespéride enehantée qui jamais ne parle de déclin. Heureux, mon ami, si cette permanence de tout ce que je vois nous faisait croire à la perpétuité possible des choses et des êtres qui nous sont cbers I
A deux pas de moi est un cimetière. Il est consacré par la dépouille d'un marabout célèbre, Sid- Abd-el-Kader, qui y repose depuis deux siècles dans un petit monument qui porte son nom. Le pavé de la cour recouvre en outre plusieurs sépultures dont la place est marquée par des dalles de marbre fort usées, grâce au piétinement des dévots. L*intérieur du marabout, fermé de portes étroites et hautes, peintes en vert, ne s'aperçoit pas du dehors; les pèlerins s'y glissent si furtivement, que les portes retombent sur leurs talons. J'ai cru y voir de petites lampes allumées, mais rien de plus. Ces marabouts sont des monuments en miniature; tout est petit, la cour, les constructions, les coupoles, qui ressemblent à des calottes blanches. Un vieux Maure, avec sa famille, garde ce lieu, doublement consacré par la mort et par la piété de ses hôtes. Il y a des enfants et des femmes, épouses ou servantes, qui vont et viennent dans l'enclos, foulant avec indifférence les inscriptions mortuaires. Des pelures d'orange, mêlées aux balayures des repas, sont semées çà et là sur les tombes, et des pigeons roucoulent au soleil sur l'étroit escalier des
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chapelles. Si je D*avais un respect infini pour ces lieux-là, je pourrais d'une enjambée m*introduire aisément sur la terrasse. Le plus souvent , elle n'a pour gardiens que deux chats engraissés dans la fainéantise, qui dorment pelotonnés à l'ombre des koubas. De temps en temps, le gardien lui-même vient examiner l'état des murailles. Avec un petit balai , un pinceau et un pot rempli de chaux liquide, il en fait disparaître les moindres salissures, peignant plutôt qu'il ne badigeonne, et se complaisant à faire revivre sous sa main cette blancheur immaculée qui, pour les Maures, est le seul luxe extérieur de leur logis. Il y met un soin extrême , comme s'il s'agissait du travail le plus délicat. C'est un gros homme un peu ventru, toujours propre, au visage plein d'aménité, et dont la verte vieillesse est due sans doute aux loisirs heureux de sa charge Quand il m'aperçoit, ce qui n'arrive que rarement, tant il est occupé par ces soins de propreté, nous nous saluons poliment d'une formule courte, et jusqu'à présent je ne connais pas autrement ce vieil homme, moitié fossoyeur et moitié sacristain, que pour lui avoir dit : a Bonjour, sidi, que le salut de Dieu soit sur toi ! que ta maison soit prospère, et que la mort de tes semblables t'exhorte à bien vivre! »
Ce monument bizarre, moitié maison de campagne et moitié tombeau, cette existence de famille
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au milieu des sépultures, ces enfants qui naissent et grandissent sur cette couche de cendres humaines : ce voisinage inusité de la vie et de la mort, entin ces jolis oiseaux, voués aux plus gracieux emblèmes, dont le doux chant ressemble à l'entretien posthume de tant de cœurs inanimés, de tant de sentiment» pour toujours éteints , tout cela , mon ami , sans aucune espèce de poésie, crois-moi, m'intéresse beaucoup , et m'entraîne à des rêveries que tu peux comprendre.
A côté du mausolée, et communiquant par une porte avec l'enclos réservé, s'étend le cimetière public. Il porte le nom du marabout ; on l'appelle aussi le cimetière de Bab-Azoun, pour le distinguer du cimetière de l'ouest, situé près de Bab-el-Oued- Il est petit, même pour la moitié d'une aussi grande ville. Aussi l'étroit terrain est-vl constamment re< mué , fouillé dans sa profondeur , et partout où des tombes de pierre ne font pas respecter la propriété du mort , je présume qu'on s'occupe assez peu de l'être inconna qui fut déposé là, et que, n'importe comment, on fait faire place au nouvel arrivant. La terre, pétrie de .matière humaine, fait pousser des plantes énormes. Les mauves, les cactus, des aloès monstrueux, y prospèrent en toute liberté. Un âne se promène en paix dans ce pâturage riche ea sngrais.
Les tombes arabes sont très-simples, même les
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pins opulentes, et se ressembleQt toutes, ce qui, philosophiquement, est d'un grand goût. Cesl un bloc en maçonnerie, d'un carré long, peu élevé audessus du sol, portant à ses deux extrémités soit un turban grossièrement sculpté sur un petit fut de colonne, et rappelant assez exactement la forme d'un champignon de couche sur sa tige, soit un morceau d'ardoise triangulaire posé debout comme le style d'un méridien. La dalle de pierre on de marbre est couverte de quelques inscriptions arabes : noms du mort et préceptes du Coran. Quelquefois cette dalle est taillée en forme d'auge et remplie de terre végétale. On y voit alors un peu de gazon et quelques fleurs, soit qu'on les y ait plantées, soit que le vent lui-même en ait apporté les semences. Quelquefois encore on prend soin de creuser aux deux extrémités de la pierre deux petits trous, en forme de coupe ou de godet, où la pluie se dépose et fait un réservoir d'eau. « D'après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre, et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel, n Je n'ai pas vu d'oiseau voler vers ces tombes arides, ni boire aux coupes taries; mais je pense au Dernier Ahencerrage chaque fois à peu près que j'entre dans le cimetière de Sid-Âbd-el- Kader.
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Cependant on se tromperait beaucoup si Ton croyait que tout y est édifiant. II y a dans le génie du peuple arabe un mélange de fictions charmantes et de réalités absurdes, de réserve et d'inconve» nances, de délicatesse e» de brutalités oui le rendent Ires-difliciftj a déhnir d'une laçon aosoine. Une définition ne suffît pas, il faut des nuances. On l'admire, et aussitôt on croit s'être trompé, tant les démentis sont fréquents dans le caractère de la race, et taut il y a de désaccord enlre son génie naturel, qui est subtil, et son éducation, qui toujours est des plus grossières. L'Arabe a dans l'esprit quelque chose d'ailé, et nul parmi les peuples civilisés n'est plus profondément engagé dans la matière. On peut donc, sans se contredire, penser de lui les choses les plus contraires, suivant qu'où l'étudié dans son esprit ou qu'on l'observe dans ses habitudes.
Ij y a un jour par semaine, ce doit être le ven-dredi, où, sous prétexte de rendre hommage aux morts, les femmes d'Alger se font conduire en foule au cimetière, à peu près comme à Constantinople on se réunit aux Eaux-Douces. C'est tout simplement un rendez-vous de plaisir, une partie de campagne autorisée par les maris pour celles qui sont mariées, et j'ai des raisons de croire que c'est le plus petit nombre. D'ailleurs ce rendez-vous se renouvelle à peu près tous les jours, el il est rue
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que, dans raprès-midi, le champ de Sid-Abd-eL Kader ne soit pas égayé, autant qu'il peut l'être, par les conversations et les rires. On fait plus que d'y converser; on y mange, on s'installe sur les tombes; on y étend des haïks en guise de nappe ; la pierre tumulaire sert à la fois de siège et de table à manger, et l'on s'y régale, par petits groupes, de pâtisseries et d'œufs au sucre et au safran. Les grands voiles, qui sont de trop quand nul indiscret ne se montre dans le voisinage, flottent suspendus aux cactus; on laisse voir les toilettes de dessous fort brillantes, quelques-unes splendides, car c'est une occasion de vider ses coffres, de faire faste de ses parures, de se couvrir de bijoux, de s'en mettre tu cou, aux bras, aux doigts, aux pieds, au corsage, à la ceinture, à la tète, de se peindre avec des couleurs plus vives les sourcils et le bord des yeux, el de s'inonder des odeurs les plus violentes. Qui pourrait dire, mon ami, ce qui se passe alors pendant ces quelques heures d'indépendance entre toutes ces femmes échappées aux sévérités du logis fermé? Qui sait ce qu'elles racontent de médisances, d'histoires de quartier, de commérages, d'indiscrétions domestiques, d'intrigues et de petits complots? Plus libres ici qu'elles ne le sont au bain, elles n'ont pour confidents et pour témoins que des gens fort discrets, ceux qui dorment sous leurs pieds. J'assiste assez souvent à ce spectacle d'un peu loin, caché
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dans un observatoire ombreux que j*ai choisi exprès. Je vois tout, mais n'entends rien qu'un chuchotement général mêlé de nottes gutturales ou suraiguës, une sorte de ramage comparable à celui d'une grande troupe d'oiseaux bavards. Les rangs s'éclaircissent à mesure que le soir approche. Des omnibus qui stationnent à peu de distance du cimetière, comme nos fiacres à la porte des lieux de plaisir, emportent par charretées ces dévotes mondaines vers Alger. Et les morts n'ont de repos que lorsque la nuit est de nouveau descendue sur eux.
Un peu plus loin que le cimetière, en suivant la route, on trouve un endroit très-vanté, très-souvent reproduit, dont tu dois connaître déjà dix tableaux au moins, ce qui me dispensera, j'espère, de faire aussi le mien : je veux parler du café des platanes. Le lieu assurément est fort joli. Le café, construit en dôme, avec ses galeries basses, ses arceaux d'un bon style et ses piliers écrasés, s'abrite au pied d'immenses platanes d'un port, d'une venue, d'une hauteur et d'une ampleur magnifiques. Au delà, et tenant au café, se prolonge, par une courbe fort originale, une fontaine arabe, c'est-à-dire un long mur dentelé vers le haut, rayé de briques, avec une auge et des robinets primitifs dont on entend constamment le murmure, le tout très-écaillé par le temps, un peu délabré, brûlé de soleil, verdi par l'humidité, en somme un agréable échantillon de
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couleur qui fait penser à Decamps. Une longue série de degrés bas et larges, dallés de briques posées de champ et sertis de pierres émoussées, mènent par une pente douce de la route à l'abreuvoir. On y voit des troupeaux d'ânes trottinant d'un pied sonore, ou des convois de chameaux qui y montent avec lenteur et viennent plonger vers l'eau leurs longs cous hérissés, avec un geste qui peut, suivant qu'on le saisit bien ou mal, devenir ou très-difforme on très-beau. En face s'ouvre, par une grille française flanquée de pilastres et précédée de tristes acacias, la grande allée pleine de roses encore fleuries du Jardin Cessai. J'y vais quelquefois, mais je n'en parlerai pas, n'étant pas botaniste et n'étudiant au surplus que les choses arabes>
Même date , le goir.
J'ai achevé ma journée, parmi les arbres, à regarder des maisons turques. 11 y a tonte une partie des collines où ces constructions élégantes sont en très-grand nombre. On les voit poindre çà et là pardessus les feuillages à très-petite distance les unes des autres, et si bien entourées que chacune d'elles a l'air d'avoir son parc. Toutes sont bâties dans une situation pittoresque, sur un échelon de 'pentes
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boisées, et toutes regardant la mer. En g'élevant soi-même sur ce vaste amphithéâtre, disposé régulièrement en terrasse, on peut imaginer la belle et grande vue dont jouissent les habitants de -ces jolies demeures. Aujourd'hui, sans exception, elles appartiennent à des Européens. Aussi le grand mystère qu'elles recelaient s'est évanoui, et beaucoup de leur charme a disparu. L'architecture de ces maisons n'a plus grand sens appliquée aux habitudes européennes. Il faut donc les prendre pour l'agrément de leur aspect extérieur et les étudier comme autant de monuments gracieux d'une civilisation exilée.
Habitées par le peuple qui les avait bâties et je pourrais dire rêvées, ces demeures étaient une création à la fois des plus poétiques et des plus spirituelles. Ce peuple avait su faire des prisons qui fussent des lieux de délices, et cloîtrer ses femmes dans des couvents impénétrables aux regards et transparents. Pour le jour, une multitude de petites ouvertures, des jardins tendus de jasmin et de vignes ; pour la nuit, des terrasses : quoi de plus malicieux et en même temps de plus prévoyant pour la distraction des prisonnières? Ces maisons si bien fermées n'ont, pour ainsi dire, pas de clôture. La campagne y pénètre en quelque sorte et lei envahit. Le sommet des arbres touche aux fenêtres ; on peut, eu étendant le bras, eneillir des fei^let et des
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fleurs; l'odeur de» orangers les enveloppe, et Tin- térieur en est tout parfumé. ^>^
Les jardins ressemblent à des joujoux d*art destinés à ramusement de la femme arabe , cet être m singulier dont la vie longue ou courte n'est jamais autre chose qu'une enfance. On n'y voit que petites allées sablées, petits compartiments de marbres creusés de rigoles, où l'eau serpente et dessine en courant des arabesques mobiles. Quant aux bains, c'est encore un séjour imaginé par un mari poète et jaloux. Figure-toi de vastes citernes où l'eau n'a pas plus d'un mètre de niveau , dallées du plus beau marbre blanc et ouvertes par des arceaux sur un horizon vide. Pas un arbre n'atteint à cette hauteur; quand on est assis dans ces baignoires aériennes, on ne voit que le ciel et la mer, et l'on n'est vu que par les oiseaux qui passent.
Nous ne comprenons rien, nous autres, aux mystères d'une pareille existence. Nous jouissons de la campagne en nous y promenant : rentrons-nous dans nos maisons, c'est pour nous enfermer ; mais cette vie recluse près d'une fenêtre ouverte, l'immobilité devant un si grand espace, ce luxe intérieur, cette mollesse du climat, le long écoulemeni des heures, l'oisiveté des habitudes, devant soi, autour de soi, partout, un ciel unique, un pays radieux, la perspective infinie de la mer, tout cela devait développer des rêveries étranges, déranger
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les forces vitales, en changer le cours, mêler je ne sais quoi d'ineffable au sentiment douloureux d'être captif. Ainsi naissait au fond de ces délicieuses prisons tout un ordre de voluptés d'esprit qui sont à peine imaginables. Au surplus, mon ami, ne me trompé-je pas en prêtant des sensations très-littéraires à des êtres qui assurément ne les ont jamais eues?
Maitapha , fin dëcembr*.
J'ai passé la nnit dernière à entendre aboyer des chiens. La campagne était en rumeur, et je ne croit pas qu'il y eût aux environs un seul de ces animaux, soit errant, soit à l'attache, qui ne criât, et dont je ne pusse entendre la voix. Comme la nuit était humide, l'air tranquille et sonore, je calculais, d'après la décroissance indéfinie des bmits, que les plus faibles devaient m'être apportés de plus d'une lieue.
D'abord je craignis un incendie, mais je n'aperçus pas la plus petite lumière ni à terre, ni dans la baie; hormis ces bêtes glapissantes, tout dormait dans une sécurité profonde et sous le paisible regard des étoiles. Les chiens criaient pour se répondre, comme ils ont l'habitude de le faire, parce que quelque part un des leurs avait d'abord élevé la voix. L'éveil une fois donné dans les chenils.
l'alarme avait dû gagner de proche en proche, ei par des nuits calmes comme celle-ci, il n'était pas impossible qae ce long aboiement se répandît de l'antre côté du Sabel, et de gourbi en gourbi, de ferme en ferme, de village en village, se prolongeât par un écho continu jusqu'au fond de la plaine.
Je ne me suis endormi qu'aux approches du jour, ît cependant, dois-je avouer de pareils enfantillages? cette nuit singulière m'a paru courte.
Ce que j'ai récapitulé de souvenirs, le nombre de lieux que j'ai revus, le nombre aussi dfes années écoulées qu'il m'a semblé revivre, je ne saurais l'écrire, car je n'aurais pu les noter même au passage. C'étaient des visions instantanées, rapides, mais d'une vivacité qui m'allait au cœur comme un aiguillon. Elles se succédaient aussi précipitamment que les bruits, et, chose bizarre, au milieu de tous ces aboiements à peu près pareils, je distinguais des notes très-diverses et des tonalités parti culières dont chacune avait pour ma mémoire une signification précise et correspondait à des réminiscences. Les unes représentaient telle province de France, les autres telle époque ou telle aventure de ma vie que je croyais oubliée, et qui ne l'était pas, ma vie de campagne surtout et mes années de voyages, les deux périodes où je m'intéressai aux bruits champêtres et vécus le plus activement. Que
de coins de pays dans l'ouest, vers la Manche ovt vers le midi, que de petits villages dont je n'ai pas gardé le nom, et que j*ai pour ainsi dire habités cette nuit pendant quelques secondes, grâce à ce mécanisme prodigieux de la mémoire appliquée aux sons!
D'autres voix plus farouches on plus rauques, ressemblant davantage à des miaulements, me remémoraient mes séjours en Afrique. Pour la plupart, je les reconnaissais, à les entendre se répéter à la même distance, dans une direction fixe et à des intervalles toujours égaux. Il m'est arrivé d'attendre avec anxiété la voix correspondante à tel souvenir, soit pour me pénétrer mieux du plaisir que j'en éprouvais, soit pour le continuer si d'antres l'avaient interrompu.
Ce matin, presque toutes ces visions ont disparu, à l'exception de quelques-unes dont l'impression demeure. Je me souviens surtout d'avoir pensé longtemps, en écoutant la voix très-reconnaissable d'un chien bédouin, à une nuit d'hiver aigre et glacée passée dans un petit douar, vers l'extrémité du tell de Constantine. C'était en pleine montagne, hors des routes et dans un pays des plus âpres. Il y a de cela plusieurs années. J'étais arrivé le soir après une longue étape ; à peine avais-je eu quelques minutes de jour pour nettoyer la place où je cam^ pais et faire établir ma tente au centre du douar et
SS UNE ANNÉS DANS LE 8\nBL.
80US SB garde. Autour, il n'y avaii qu'un terrain pétri de boue, d'ordures et de débris; la gelée, qui reprenait avec le soir, avait heureusement tout durci. Le sol était en outre couvert de carcasses d'animaux ou tués par la boucherie, ou plutôt morts de misère. L'hiver, qui était dur, en faisait partout périr un grand nombre, et parmi les petits douars du telllà détresse était affreuse.
Toute la nuit, les chèvres et les petits moutons parqués dans l'enceinte et réfugiés le plus près possible des tentes bêlèrent de souffrance et toussèrent. Les enfants, percés de froid et ne pouvant dormir^ geignaient sous le pauvre abri des ménages, et le* femmes gémissaient en les berçant sans parvenir < chasser ni le froid, ni l'insomnie. Les chiens hur-^ Jaient en s'agitant dans ce douar. Inquiétés par le feu de ma lanterne, ils entouraient ma tente. J'en avais mis toutes les boucles et fortement assujetti les piquets. Dès que ma lumière fut ^Seinte, leur cercle se rétrécit encore, et jusqu'au matin je pus les entendre gratter la terre, passer leur museau sous la toile en reniflant, et je sentis sur ma figure leur haleine de bêtes fauves. Cette nuit fut lamentable, et je ne feimai pas l'œil. Au point du jour, je quittai le douar, et n'y suis jamais revenu.
Ce souvenir est un des mille que j'aurais à citer. 11 est bref, voilà pourquoi je l'ai noté. — L'histoire entière de ma vie se déroula devant moi durani
UNB ANNÉS DANS LE SABBL. SS
CCS qnelques beurei de veillée. — Il faisait assez clair dans ma chambre aux murs blancs, et ce demi jour transparent me tenait mystérieusement compa <^nie. — Vers cinq heures du matin, les aboiements diminuèrent, et je m'endormis.
4 Janvier.
J*ai été averti par nn changement de date que nous avons passé d'une année dans une autre. Il n'y a pas de jour, me diras-tu, qui ne soit marqué par un anniversaire et qui ne puisse être pris pour point de départ d'une année ncavelle. Cependant, si cette date de janvier est adoptée par des préjugés de mœurs ou d'habitudes sociales, elle est inscrite aussi dans ce que j'appellerai les préjugés de la conscience, et c'est un calendrier qu'il est toujours bon d'emporter avec soi, même en voyage. Je me suis souvenu tout à coup que le temps fuyait pour tout, pour tous et pour moi-même. Au lieu du bercement si plein d'oublis que j'éprouvais ces jours derniers, je me suis senti soulevé par des eaux courantes. Alors je me suis dit qu'il n'est jamais prudent de laisser conler des mois sans en faire le compte, que le temps qui fuit inaperçu est celui dont on ne peut mesurer l'emploi, et que
M UNI ANNÊB DANS LE 8AHEL.
c'est souvent mauvais signe quand on pent dire d'une année : « Comme elle a été courte ! y>
Cette calme existence sous un ciel plein de caresses» dans un pays qui plaît, ce quelque chose qui ressemble à la vie pour en avoir pris Tindépendance et les loisirs, et qui n'en a retenu aucun des liens, ni les embarras, ni les servitudes, ni les soucis, ni l'émulation, ni presque les devoirs, cet abandon de soi-même joint à Tabandon de tant de choses, tout cela a-t<il bien en soi sa raison d'être? Il y a ^ans Textrême jeunesse des années entières, de longues années, dont toute la cendre, hélas I tiendrait dans un médaillon de femme ; mais ce sont les années légères. Les nôtres ont une autre mesure, un poids dififérent, et doivent laisser après elles quelque chose de mieux que des cendres et d^s parfums.
J'étais un jour dans un village du sud au coucher du soleil, et par une soirée si belle qu'elle en devenait dangereuse pour un esprit trop naturellement sensible au repos. C'était au bord d'un étang sous des dattiers. Baigné d'air chaud, pénétré de silence et sons l'empire de sensations extraordinairement douces et perfides, je disais à mon compagnon: e Pourquoi donc s'en aller ailleurs, si loin du soleil et du bien-être, si loin de la paix, si loin du beau, si loin de la sagesse ?« Mon compagnon, qui n*étai< pas on philosophe, mais simplement un homme
actif, me répoudit : u Retournez vile aux pays froids, car vous avez besoin d*étre aiguillonné par le vent du nord. Vous y trouverez moins de soleil, moins ie bien-être, beaucoup moins de paix surtout ; mais vous y verrez des hommes, et, sage ou non, vous y vivrez, ce qui est la loi. L'Orient, c'est un lit de repos trop commode, où Ton s'étend, où Ton est bien, où Ton ne s'ennuie jamais, parce que déjà l'on y sommeille, où l'on croit penser, où l'on dort; beaucoup y semblent vivre qui n'existent plus depuis longtemps. Voyez les Arabes, voyez les Européens qui se font Arabes, pour avoir un moyen lent, commode et détourné d'en finir avec la vie par un voluptueux suicide... »
Je ne retournerai pas aux pays du nord avant le moment que j'ai marqué; mais je me souviendrai plus assidûment du conseil qui me fut donné, et puisque tel est le premier tort de la solitude, puisque tel est, sur moi du moins, l'effet du silence, du ciel bleu, des sentiers déserts, à partir d'aujourd'hui je rentre dans le inonde des vivants.
Uaitapha d'Alger, jtnvier.
Jusqu'à présent, je ne t'ai fait des Algériens qu'un portrait général. J'ai parlé de gravité, de discrétion , de dignité naturelle dans le port , dans
te L!1IB ANNÉB DANS Ll «AHEL.
le langage, dans les habitudes, voulant indiquer par des traits d'ensemble ce qui frappe au premier abord tout nouveau venu qui débarque d'un pays d'Europe oà ce» qnalitét extérieures son^ précisément les plus rates. N'oublions pas cependant qu'il y a deux peuples ici , pleins de ressemblance si nous les comparons à nous, absolument divers dès qu'on définit chacun d'eux. Nous avons vu les similitudes; aujourd'hui voyous les diversités. Restituons à chacun le nom dont il est jaloux; laissons l'Arabe où il est, dans la campagne, fixé dans les village on promenant ses tentes, et pendant que j'habite Alger, parlons des Maures. Peut-être leur portrait perdra-t-il quelque chose à devenir en effet plus ressemblant; il pourrait arriver que la préci* •ion, au lieu de grandir leurs traits, les diminuât. Alger est une ville arabe habitée par des Maures; les Maures forment les trois quarts au moins de sa population indigène. Le reste est mêlé de nègres, d'émigrants biskris ou mzabites, de Juifs parlant la langue commune et restés toujours les mêmes dopuis leur transportation sous Titus et sous Adrien , eiiân de quelques Arabes, mais en si petit nombre qu'on peut dire avec certitude qu'il n'y a pas d'Arabes dans Alger. Cette ville n'était au surplus leur Cftpitale et leur citadelle que par fiction : c'était le chef-lieu d'nn gouvernement qu'ils n'aimaient pas et le centre administratif d'une administration i
(''^quelle ils obéissaient mal. Ils y tenaient pour l'honneur du croissant, mais nullement par intérêipour leur dernier pacha. Ils n'avaient jamais lié leur cause à la sienne, et telle était leur indifférence à l'égard de la moderne Carthage qu'ils l'ont hissée tomber sans lui porter secours, et sans prévoir qu'ils se perdaient eux-mêmes en Tabandonnant. Ils n'avaient mis là qu'une petite part de leur orgueil, en dépôt sous la garde des Turcs, et comme les Sahariens font pour leurs grains dans des silos étrangers. Leurs vraies destinées étaient ailleurs. Ils se réservaient de les défendre sur leur propre territoire et pied à pied , et cette longue guerre numide, qui finit à peine, a prouvé comment ils entendaient la politique et comment ils pratiquaient la guerre.
Les histonens ont beaucoup écrit sur les Maures. D'où viennent-ils? qui sont-ils? A quelle famille orientale les rattacher? Sont-ils de la race aborigène? Viennent-ils des Maures d'Espagne refoulés le long des Etats barbaresques? Sont-ils, comme on Ta dit encore, les descendants directs d'une invasion arabe antérieure à celle des califes? Y doit-on voir, au contraire, on produit fort mélangé de toutes les invasions, et n'y aurait-il pas dans les veines de ce peuple aux traits charmants, mais indécis, un composé de sang barbare et de sang gréco-romain? Voilà la moindre partie des hypo-
thèses. La question reste douteuse, et la filiation des Maures est encore k prouver.
Quelle que soit la parenté des Arabes et des Maures» qu'on puisse ou non les rapprocher à leur point d'origine, il est impossible aujourd'hui de les confondre; eux-mêmes ne veulent pas être confondus. Peut-être n'y a-t-il pas là deux races, mais il y a deux branches, et bien nettement deux familles, qui n'ont en réalité rien de commun que la langue et la religion , qui ne se ressemblent ni par le type, ni parles habitudes, ni par la façon de vivre, ni par le tempérament, ni par le caractère, ni par le costume , et pas plus par les qualités que par les vices, qui ne s'aiment ni ne s'estiment, dont les intérêts mêmes sont opposés, et qui vivraient peut-être en ennemies si nous n'étions pas là, n'ayant plus alors, pour faire amitié «ontre nous, le lien commun des antipathies et la fraternité des rancunes. L'une est un peuple encore féodal, de campagnards, de voyageurs et de soldats, nombreux, plein de ressources, très-grand de toutes manières , par ses origines , par son histoire et par ses mœurs; héroïque à la façon d'Alexandre, aventureux comme lui , comme lui faisant de la guerre QD voyage armé; père d'une religion qui a failli couvrir le monde; répandu jusqu'aux extrémités de l'Orient sans être à proprement parler maître nulle part; vivant ainsi dans des pays incomparables; et
toujours portant sur son visage , comme un air de noblesse, la beauté même de sa destinée. — L*autre est un petit peuple d'artisans, de boutiquiers, de rentiers et de scribes, très-bourgeois, un peu mesquin dans ses mœurs, comme il est étriqué dans son costume ; élégant, mais sans grandeur joli plutôt que beau, tout juste aisé, jamais pauvre, et qui n'atteint au splendide ni par le luxe ni par les misères. Chacun d'eux d'ailleurs a son orgueil, et ce serait leur faire une injure égale que de se tromper de nom, comme avec deux individus consanguins.
Ce qui manque à ce dernier peuple , c'est précisément ce que le premier possède en excès, ce quelque chose que j'appellerai la grandeur, ou, pour parler en peintre, le style. Les Maures n'ont aucun style; cela tient beaucoup à leur personne, beaucoup aussi au milieu dans lequel on les voit. Tout autour d'eux est petit et contribue à les diminuer: leurs rues étroites, leurs boutiques à peine habitables, leur vie sédentaire , et leur habitude d'être assis k la turque plutôt qa*étendus à l'arabe. Leur costume les habille avec grâce et ne les drape pas ; il est étroit, il manque d'abondance et de plis, n'ajoute rien à l'importance de l'homaie» et amoindrirait au contraire celle qu'on loi suppose. Un vêtement plus ample fait, je ne sais pourquoi, présumer des paasions plus fortes, une âme pins grande. C'est un
90 UNS AN\ÉK DANS LE S&HBL.
préjugé d'ordre artistique, si tu veux; mais ici, bien entendu, je parle en artiste. Avec leur veste collant à la taille, leur culotte en forme de jupe, et leur ceinture, que beaucoup portent lâche, il est aussi difficile aux vieillards de paraître majestueux qu'aux jeunes gens de ne pas avoir l'air efféminé.
Efféminé, voilà, je crois, le mot qui convient, car il définit leur caractère , s'adapte à leurs goûts, précise exactement leurs aptitudes, les résume au physique comme au moral, et les juge. N'est-ce pas le propre des pays de gynécées de produire une sorte de confusion dans les sexes et d'affaiblir l'un dans la mesure même oîi l'autre est dégradé? Chose bizarre, en même temps qu'elle disparait de la vie publique, la femme aussitôt se manifeste dans le tempérament de la race; moins on lui reconnaît d'importance extérieure, plus elle en acquiert par le sang. On la méprise en raison de l'abus qu'on fait d'elle : elle est cloîtrée, oisive, on l'assimile aux objets de luxe ou de plaisir; mais l'homme alors la remplace , et en vient à lui ressembler par des substitutions d'emploi qui le font descendre. C'est par là que la femme se venge , en abaissant l'espèce , et l'espèce est punie du tort de la société.
Il en résulte ce que nous voyons : un peuple quasi féminin, — des garçons presque filles, des jeunes gens qu'on prendrait pour des femmes, un
visage imberbe , des formes rondes , de beaux traits, mais un peu mous, rien de fort ni de résolu; une beauté ineertaioe et jamais virile, jus< qu'à l'âge où la jeunesse elle-même est effacée pai la gravité des années. A l'inverse des Arabes, chez qui la fainéantise est le droit du mâle, ici c'est le mari qui travaille, je veux dire qui manie l'aiguille. Il prépare les laines, il les teint, il fabrique les étoffes, il coud, il fait nou*seulement ses propres habits, mais ceux des femmes et des enfants, leurs chaussures avec les siennes, leurs toilettes aussi bien que leurs bijoux. Lui seul a l'art des passementeries et des broderies; il sait comment assortir les couleurs, comment la soie se croise avec les fils d'or; il a ses métiers, ses dévidoirs, ses écheveaux, ses pelotons, ses bobines, ses ciseaux, tout un petit arsenal d'instruments qui paraît bizarre entre ses mains, et qui le rend méprisable aux yeux de ses voisins manieurs de sabre. Si la force lui manque, il hérite an moins des contraires de la force : il a l'adresse, Thabiletè des doigts, la délicatesse et la grâce. Il est intelligent, souple et docile ; il calcule , et si le commerce ne lui convient qu'à demi , loin de le déclarer indigne , il l'estime. Son activité d'ailleurs n'est jamais bien grande. Aussi indolent à son établi qu'il est insouciant dans sa boutique, aasti peu diligent à coudre qu'il est peu pressé de vendre, il considère le commerce
<i% UNE ANNÉE DANS LB SAHBL.
aussi bien que Tindustrie comme des passe-temps, et le travail est plutôt fait pour remplir ses loisirs que pour occuper sa vie. A vrai dire, c'est un moyen de se distraire et de se désennuyer à\>, repos.
Les Maures n*aiment pas les chevaux , n'en possèdent guère, et les manient mal. Leur tournure un peu grêle jure avec le lourd équipement des chevaux arabes , car il faut une tenue de cavalier et l'attirail de guerre pour occuper dignement la selle à haut dossier et pour chausser les étriers turcs. Ils ont la sandale de cuir noir des gens qui vont à pied et marchent peu, des demibas pendant l'hiver, et jamais de bottes. Un éperon traînant rendrait leur marche impossible. Le soir, on rencontre certains d'entre eux, les plus riches, qui partent pour leurs jardins, mais portés alors par des mules, assis de cûté sar une selle large et plate, matelassée comme une litière, et moianl leur tranquille monture à coups de houssine , sans se servir de la bride ni da talon. Leur équitation ne va jamais plus loin. Chose encore plus inconnue des Arabes et plus superflue pour ces yeux infatigables» beaucoup de vieillards portent des besicles. Ce soni les compteurs d'argent, les scribes, les maîtres d'école, en un mot les toUtat, ceai qu'on voil écrire avec nn rosean sor de petits carrés de papier posés sans autre appui dans leur main gauche,
DMB ANIVÉK DANS LK SAHKL. 99
ei i!ont la Ionique écritoire de cuivre est engâîûée dans an pli de leur ceinture, k cette place audessous du cœur où le» gens de guerre portent le poignard. L'écritoire, le stylet de roseau, quelques feuillets de papier, plus un vieux Coran manuscrit que peu de gens lisent et qu'un très-petit nombre comprend, voilà au reste tout ce qui rappelle les lettres, et cela suffit pour distinguer les Maures des Arabes , beaucoup plus illettrés encore. Le vrai peuple cependant lit peu et n'écrit guère. Celui-là fume, rêve, regarde et cause en travaillant des doigts. Il passe à Tombre et dans l'azur froid des bazars les longues journées que les gens de même race sont tenus à dépenser hors de leurs maisons. Le bazar lui tient lieu de forum. Il représente à la fois la chambre de travail et la place publique, et chacun s'y trouve chez tout le monde et chez soi.
II y a là des cafés, des essences, des fleurs et des oiseaux. Des rossignols chantent dans de petites cages en pointes de porc-épic suspendues à Tauvent des boutiques. Au-dessous des cages, et sur des tréteaux, on voit des jeunes gens assis côte à côte, avec des broderies sur leurs genoux, des écheveaux lie fils d'or ou de soie passés derrière l'oreille; propres, bien mis et le visage un peu plus clair que de l'ambre p&le, peu vêtus, car ils ont le cou, les jambes et les bras nus, avec des vestes de couleurs bien choisies, des ceintures qui varient du rouge au
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rose ¥if, et des culottes blanches à mille plis qui s'évasent autour d'eux quand ils sont assis ; des attitudes élégantes, soit au repos, soit au travail ; beaucoup de langueur dans les yeux, et, pour achever de n'être plus des hommes, quelquefois les paupières peintes, presque toujours des fleurs posée? près de la joue. Ils fument du tabac odorant, les voluptueux, du tehrouri, c'est-à-dire de la feuille de chanvre réduite en poussière, ou, pour employer le terme connu, du haschisch; c'est ce qu'ils appellent faire le hief. Le hief est proprement le repos plein de bien-être, et poussé jusqu'à l'ivresse, produit par toute boisson ou par toute fumée stupéfiante. Il signifie l'effet du sorbet ou de la pipe. Par abus de mots, on l'applique à l'objet lui-même; il m'est arrivé de demander du kiefet d'être compris des marchands de tehrouri.
Le goût du haschisch ne vient jamais sans lapassion des oiseaux. A Constantine surtout, mais aussi à Alger, chaque fumeur de haschisch possède un rossignol, et je ne connais que Nâman qui, par indigence ou par oubli des choses extérieures de la vie, n'ait pas le sien. Le rossignol est, faut-il le dire? un oiseau très-positif et gourmand, dont la voix devient d'autant plus claire et le chant plus robuste qu'il est mieux nourri. On loi donne à manger de la viande crue hachée menu et pétrie avec du beurre. Remis en belle humeur par cette
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nourriture active, Toiseau recouvre son haleine et se met à chanter, — Dieu sait quoi!... peut-être les satisfactions d'un estomac repu, — mais sur un mode si tendre, avec un tel sentiment du rhythme, et d'un élan si passionné, qu'on oublie l'oiseau pour n^entendre plus que le musicien. Quel étrange poète que cet oiseau! Qui n'a-t-il pas bercé et enchanté depuis qu'il existe, et que, libre ou prisonnier, il habite au milieu de nous? N'est-ce pas l'âme éloquente des choses tendres, la musique même des sentiments humains? Il al'air d'exprimer ce que chacun de nous éprouve. L'amoureux retrouve en lui ses tendresses, celui qui souffre ses amertumes, la mère affligée ses désespoirs. » Chantre des nuits heureuses! » a dit de lui un des plus insondables rêveurs de ce siècle. « Déjà, s'écrie le jeune Albano, le rossignol frappait du bec à la porte triomphale du printemps. » Le fumeur stupide écoute à sa manière cette chanson sans paroles qui le pénètre tant bien que mal à travers l'épaisseur de ses rêves. Me comprendrait-il, mon ami, si je lui disais qu'elle a fait pleurer un homme qui s'appelait Obermann du regret d'être seul au bord d'un lac, de se sentir grand et faible, et de n'avoir pas vécu?
Je suis entré Tautre jour au tribunal du kadi. J'ai vu comment est rendue la justice; c'est une chose si facile, si intime et si familière, qu'on ne
»« ONI ANlvèB DANS LK SAHBL.
saurait imaginer de formalités plus attrayantes m plus capables de faire excuser les procès. Le tribunal est situé rvue de la Marine, dans la cour de la mosquée. La même porte mène au prétoire et à Téglise, la même enceinte enferme la justice et la religion; le justiciable et le juge sont de la sorte aussi près que possible de l'œil de Dieu. La cour est dallée et fermée de balustrades à l'extrémité qui donne sur la mer. Au centre et faisant vestibule à la mosquée, parmi des arbustes, des rosiers, de grands bananiers constamment verts, s'élèvent une fontaine et deux pavillons. Le plus petit, le moins fréquenté, appartient au muphti, qui représente la cour d'appel ; l'autre, reconstruit il y a peu d'années, et par les soins de l'administration française, dans nn style approximativement arabe, est la chambre de première instance, occupée par le kadi. L'auvent, très-saillant et de forme asiatique, protège un large perron de deux marches, où les clients déposent leurs savates et s'asseoient à l'ombre en attendant l'appel de leur cause. Une grande porte ouverte à deux battants permet au public d'assister de l'extérieur au débat, et éclaire en même temps la salle, qui n'a pas d'autre ouverture. Cette salle, petite, carrée, blanchie seulement à la chaux, est disposée et meublée de la manière la plus simple : de chaque côté, une rangée de banquettes appuyées au mur derrière une rangée de tables-bureaux, où
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se tiennent les scribes on greffiers, assesseurs du kadi. A l'entrée, un tabouret de bois pour l'huissier on chaouch ; par terre, des nattes où les clients s'accroupissent. Au fond, faisant face à la porte, se trouve la place du kadi, — ce qu'en France on appelle proprement le tribunal , — c'est-à-dire une estrade avec un bureau, un canapé bas à dossier de drap vert, et des coussins. Rien an mur que de fausses fenêtres formant niches, de petites armoires fermées, servant d'archives et contenant quelques livres et des papiers ; enfin, au-dessus du juge, une légende écrite en gros caractères, et tirée d'un verset du Coran.
La fonction des scribes iadouls) est de suivre les interrogatoires, d'examiner les actes, et de dresser les jugements. On les reconnaît à leur singulière coiffure de cotonnade blanche en forme de citrouille, à leur pelisse de soie, qui cache entièrement la culotte, à leur air plus grave et plus digne, qui les fait distinguer du commun des hommes et révèle en eux des magistrats. N'oublie pas que Vadel^ le scribe, est à la fois un homme de loi et un homme d'église, qu'il préside aux cérémonies du culte, aux enterrements, comme il assiste aux démêlés judiciaires, et qu'il touche ainsi, par ce double ministère, aux plus graves intérêts de la vie présente et de la vie future.
Quant an kadi, sa charge fait de lui an pcrsoD-
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nage important, même à côté de notre juridiction française; celui«ci est personnellement le type le plus accompli que je connaisse de la hante bourgeoisie d*Alger. Il est grand, maigre, avec une barbe noire et peu fournie; il a Tceil sagace et doux, beaucoup de distinction dans tout son air, la parole an peu voilée, le geste lent et la pâleur maladive d'un homme à santé délicate. Il est vêtu de blanc, de gris et de noir. Une longue écharpe de mousseline plissée sur son vaste turban sphéroïde le coiffe à la manière des marabouts et le drape abondamment jusqu'à la ceinture. Il parle peu, interroge à voix basse, et ne regarde directement les clients que si la question paraît mériter son attention. Autrement il écoute an peu négligemment, le coude appuyé parmi les coussins, les yeux à demi fermés, moitié méditant, moitié distrait, et dans la tenue d'un homme à qui Ton ferait des confidences de peu de valeur
Quatre ou cinq scribes, un huissier armé d'une baguette, un juge à figure belle et douce, qui représente en sa personne le conseil et l'autorité, la jurisprudence et la loi : voilà toute la magistrature. Pas d'avoués ni d'avocats, ni de ministère publie; ni délais, ni procédure à suivre, ni complications, ni lenteurs. On entre avec son adversaire, on s'assied par terre à côté de lui ; charun à son tour expose son affaire; le débat contradictoire compose
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à la foÎR Tenquéte et le* plaidoyers. Rien n'est plus sommaire. C'est à peu près la justice de paix, c'està-dire la juridiction la plus logique, la plus humaine et la mieux nommée, s'il est vrai que le premier but de la justice doive être de concilier. Si l'accord est impossible, alors le kadi juge, dans sa sagesse et dans sa conscience, comme Salomon.
Les femmes n'entrent pas dans l'enceinte. Il y a pour elles, attenant à la salle d'audience, deux galeries ouvertes, communiquant avec le prétoire par une fenêtre grillée, à hauteur d'appui. La femme, qui reste voilée et qui plaide par l'étroite ouverture, peut tout au plus passer les doigts à travers le grillage en barreaux quadrillés et s'aider d'une courte pantomime pour animer l'exposé de sa cause.
Le jour où je fis connaissance avec les mœurs judiciaires dont je te parle, il y avait précisément une affaire pendante entre une femme et son mari. n s'agissait d'une demande en divorce. Retranchée derrière la lucarne et absolument invisible sous ses voiles, la plaignante articulait avec d'autant plus d'aisance des griefs à peine avouables, et racontait sans sourciller l'histoire, impossible à traduire ici, de sa vie conjugale. Le mari, que le kadi venait d'interroger, écoutait ingénument ce qui se disait de lui. C'étaient des choses qui faisaient sourire. Le kadi ne jugea pas cependant le mariage aussi désespéré que le prétendait l'épouse impatiente, et ne le voulut
toe UNI ANNÉE DANS LB SAïïlL.
pas rompre ; an contraire , il lui conseilla de faire meilleur ménage que jamais el remit la cause à Tannée prochaine.
Au-dessus de ce premier degré de juridiction, il y a, comme je te Tai dit, le muphti, qui prononce en dernier ressort. C'est un vieillard fort âgé, que je rencontre se promenant dans les bazars, véta d'un cafetan rougeâtre, d'une pelisse Terte, avec des babouches jaunes, et la tête enveloppée d'un voile de soie de couleur pourpre. Le petit pavillon qu'il habite à côté du kadi est une sorte de marabout de forme sépulcrale, fort petit, très-silencieux, et presque pas éclairé. Il m'a semblé que le plus religieux respect entourait ce sanctuaire de la haute justice. Le vieillard y sommeillait, retiré sous la coupole comme un mage, et dans une attitude que son âge et la gravité du lieu faisaient paraître auguste. Lorsqu'un plaideur a perdu sa cause, il n'a que la cour à traverser pour passer de première instance en appel. Les deux juridictions épuisées, tout n'est pas fini. A ceux que la loi humaine a mécontentés, il reste un dernier recours : c'est d'en appeler à la jnstice céleste et d'aller dans la mosquée sa pourvoir en cassation devant Diea.
UM£ ÂNiyiÊK DANS LS 8ÂBEL. |oi
It janviefo
Voici la pluie. Elle a commencé ce soir à trois heures par quelques gouttes larges et rares. J'achevais ma promenade au moment où ce signal d'espérance imploré par tout le pays s'échappa comme avec effort d'un ciel orageux, mais obstinément aride. Je n'en fus pas surpris, car j'étais sorti pour l'attendre. Il y avait huit jours que le temps se préparait à un changement ; l'air était devenu trop sonore pour rester longtemps serein, et le ciel, d'nn bleu particulier, ne permettait plus de croire à la durée des beaux jours. Ce sont des nuances, mais qu'on distingue avec nn peu d'habitude. Intérieurement aussi, je sentais approcher la pluie par un pressentiment qui n'a rien d'imaginaire.
J'arrivais près d'un champ qu'un laboureur arabe en tunique courte était en train d'ensemencer d'orge ; il achevait d'en recouvrir les derniers sillons, y poussant à fleur du sol une petite charrue primitive attelée de deux vaches maigres. En voyant le temps si bien disposé pour les semailles, il aiguillonnait les animaux, et se hâtait de manière à terminer son travail avant la nuit, calculant sans doute avec certitude que demain il serait trop tard. A l'extrémité fia champ déjà labouré, deux enfants, aussi de race
iOS UNE AMKËB DANS LE 8AHEL.
arabe, faisaient brûler de grands tas d*herbes nuisibles, d'où s'échappaient d'épais tourbillons de fumée d'une odeur acre. Je reconnus avec quelque surprise en pareil lieu l'odeur si commune en France des champs brûlés ; ce faible indice était le premier qui sensiblement m'eût indiqué l'automne.
Je m'assis et regardai ce champ rayé de sillons èruns, où je voyais deux choses assez rares dans ce pays d'insouciance : une charrue arabe en travail, des enfants indigènes partageant avec leur père les soins donnés au labourage. Les petites vaches, non pas accouplées sous un joug, mais attelées par le poitrail et tirant des épaules, à la manière des chevaux, soufflaient d'épuisement, quoique le travail ne fût pas rude, car la terre était à peine entamée.
A ce moment, je remarquai que les fumées, lourdes jusque-là, tournèrent. Un vent léger, mais frais, arriva de l'ouest, et suivit le pied des coteaux, en faisant sur son passage le bruit d'un oiseau de grande envergure. La campagne en fut comme étonnée, et les uns après les autres, par un mouvement brusque, tous les arbres de la plaine en frissonnèrent. Ce ne fut qu'un instant. Le souffle passé, tout rentra dans un calme plat. C'est alors que les premières gouttes de pluie tombèrent.
Rien n'était plus reconnaissable, ni Alger, qui ne formait alors qu'un amphithéâtre sans couleur, ni 1m maisons turques d'un blinc de linge, et qui per-
ONE annAb dans LB SÂHBL. lOS
daient leur forme en n'ayant plut d'ombre, ni la mer devenue livide, ni les bois du Sahel, d*nn vert éteint. Quoique Tair fût encore tiède, on y sentait courir des fraîcheurs humides. En même temps, dans les villages, dans les fermes, quelques chemi nées se mirent à fumer, comme si chacun profitait du même avis pour faire aussitôt ses dispositions d'hiver. Les pigeons répandus dans la campagne regagnaient deux par deux les colombiers. Les poules rentraient avec émoi. Il y avait au contraire des compagnies d'oies qui sortaient en hâte des basses-cours, et les canards domestiques battaient joyeusement des ailes eo recevant la pluie, et poussaient leur clameur de mauvais augure au bord des réservoirs desséchés. Les merles volaient d'un arbre & l'autre, s'appelant par leur cri do soir, et, quoique le soleil n'eût pas quitté rhorizon , se couchaient déjà, par prévoyance, au plus épais des taillis. J'entendis chanter des grives, les premières peut-être que l'hiver eût chargées de ses messages, et des volées d'étonrneaux, Tenues des prairies, arrivaient par légions serrées pour s'assurer d'un abri sous les collines.
C'était bien Tété qui finissait. Q s'achevait sans violence, sous un ciel morne et doux, sans orage, et seulement par des ondées propices. Etait-ce un dernier adieu de la saison maintenant passée ? Était-ce le premier présent d'un hiver qui vou-
lait qu'on fètàt son arrivée, «I la signalait par des bienfaits t
iiéiB-i diite, ouïe henres da toir.
n pleut à torrents. Le vent est faible, mais il souffle directement de l'ouest, mauvais signe à pareille époque. La mer s'émeut. Je l'entends qui gronde au large, sous une nuit sans lune, sans étoiles, écrasée de nuages, et rendue plus épaisse encore par les flots de la pluie. C'est plutôt un murmure intérieur que l'agitation même des vagues. Ou dirait que la profondeur des eaux est remuée par un orage qui remonterait du fond des abîmes à la surface. Il n'y a pas le plus faible bruit dans II campagne, qui parait tuorte ou frappée d'un sommeil de plomb. Les feux sont éteints depuis longtemps partout, même dans la partie du faubourg que j'aperçois de ma fenêtre. Adieu le ciel bleu, adieu le soleil, adieu tout ce qui semblait inaltérable!
ISjaaviar.
La pluie continae. Le vent, qui n'a fait que s'accroître d'heure en heure eu se fixant à son point d'hiier , oomme&c« à labourer profondément les
VKE AKfNËE DAMS LE SAHEL 10&
eaux de la baie. La côte a disparu dans les remous, et n'est plus marquée que par le jet rapide et blanchâtre des embruns. A chaque instant, le grain qui redouble rétrécit l'horizon en le fermant d'une nappe continue presque impénétrable, et tendue de haut en bas eomme un rideau. La campagne, aussi déserte que la mer, est inondée, car la terre, surprise par ce brusque arrosement, n'a pu s'imbiber assez vite ; l'eau court dans les chemins changés en ruisseaux, ou séjourne à la surface des prairies; le Hamma n'est plus qu'un long marécage. On voit des oiseaux épouvantés qui traversent comme des ombres le ciel couleur de boue. Incapables de gouverner au vent ni de soutenir un vol de quelque durée, ils plongent au premier buisson comme des oiseaux morts. Quant aux oliviers, ils font pitié sous cette pluie qui les rend semblables à des arbres du Nord et sous le vent glacé qui déchire leur maigre feuillage, en les frappant comme avec des lanières. Toute circulation semble interrompue; personne encore n'a paru sur les routes. Chacun attend, pour reprendre ses habitudes, ou que la bourrasque ait cédé, ou que la saison se soit fait reconnaître par des rigueurs plus décisives.
J'ai visité mon jardin, qui forme un petit étang, puis la basse-cour, où le chien dort dans sa niche, où les chevaux dorment sur leur litière, où les pigeons ramagent doucement, retirés au plus profond
de leur colombier à claire-voie. J'ai revu mon voî« sin, M. Adam, debout au seuil de sa maison en ruine. Les poulets de son poulailler se consolaient de leur mieux en becquetant des grains oubliés sur Tappui délabré des fenêtres; M. Adam fumait sa pipe allemande. Tristement il attend que la pluie cesse, et Texil aussi. J'ai fermé les moindres ouvertures de mon logis, et, pour inaugurer la saison qui commence, j'ai allumé un grand feu de bois odorant. Me voici donc comme en France, les pieds devant la flamme, très-étonné do changement qui s'est produit autour de moi depuis vingt-quatre heures, et bien averti que je vais avoir à payer de quelque ennui des satisfactions qui furent très-vives. Au surplus, mon emprisonnement, car c'en est un, ne durera qu'autant qu'il me plaira de le prolonger, cela dépendra du poids de la solitude.
iSfwffkr.
Depuis cinq jours, j'assiste à quelque chose da moins redoutable , mais d'aussi désespéré qu'un déluge : un ciel noir, des eaux noires, presque pas de jour, un fracas monotone et assoupissant comme le silence, de la pluie, toujours de la pluie, qui tombe dans an marais, d'immenses cataractes qui vont descendre sur la mer. Le tonnerre a grondé
UNE AÎVXÉE DANS LE 8AHKL, Ufi
la huit dernière ; je l'entendais à peine au milieu du tumulte de l'air. Les volets de mes fenêtres, qui ne sont pas construites pour de pareils assauts, menaçaient d'éclater à chaque nouvel effort du vent ; les vitres pliaient, tout près de se rompre, et ma maison tremblait comme un arbre déraciné ; mais la chose effrayante à entendre et à voir, quand on parvient à la voir, c'est la mer.
Fis janvier.
Le soleil n*a pas reparu, le ciel est terne ; des couleurs chagrines ont déOguré ce beau pays, revêtu de feuillage en dépit de l'hiver : heureux pays , dont la seule expression naturelle est le sourire ! Le vent continue de souffler, la mer de remuer des eaux mornes en exhalant des soupirs irrités.
Sais-tu ce qu'il y a de plus pénible pour l'esprit dans ce sombre tableau, si confusément composé de pluie qui tombe, de flots qui roulent, d'écumes qui jaillissent, de nuages en mouvement ? C'est de ne trouver d'équilibre nulle part, et de regarder indéfiniment des choses vagues qui vont et viennent, se balancent, se troublent, dans la perpétuelle oscillation d'un roulis qui semble ne pouvoir plus s'apaiser. Rien pour arrêter la vue, ni qui la repose, ni qui la satisfasse en la fixant sur des points d'appui;
kM UNB ANNÉE DANS LE BAHEL.
une étendue flottaute, une perspective indécise de formes insaisissables; à terre, pas un objet qui ne soit agité ; en mer, pas une ligne de nuages on d'eau qui ne soit mobile, pas un trait qui ne s'éva* nouisse aussitôt formé. Ce petit supplice est un de ceux que j'ignorais.
S*il devait durer, je quitterais Mustapha, où la mer est insupportable à voir quand elle n'est plut calme. En attendant, je ne la regarde plus, je tâche de ne plus l'entendre, et je fais mon possible pour l'oublier. Je travaille ; je me console avec des couleurs claires, des formes rigides, de grandes lignes bien nettes. Ce n'est pas la gaieté qui me plaît dans la lumière ; ce qui me ravit, c'est la précision qu'elle donne aux contours, et de tous les attributs propres à la grandeur, le plus beau, selon moi, c'est l'immobilité. En d'autres termes, je n'ai de goût sérieux que pour les choses durables, et je ne considère avec un sentiment passionné que les choses qui soni fixes.
4 iéf riw.
Je ne sais pas si Thifer eat fini, mais il fait trèsbeau.
Le paysage est transfiguré, et toute la campagne est redevenue verte. J'avais donc calomnié l'hiver, qui témoigne aujourd'hui de sa bienfaisance. Grâce
UNE ANNËB DANS LE 8AHEL. 109
à la prodigieuse quantité des pluies tombées, voici les sources remplies, les sillons ranimés, les arbres gonflés de sève, et les plus petites veines de la terre approvisionnées d'eau pour une année. II n'y a pas de terrain si maigre qui n'ait recouvré l'abondante fertilité des prairies, ni de lande abandonnée où ne poussent à foison des herbages utiles, et cette immense étendue couleur d'espérance se prolonge ainsi par-dessus les villages, les fermes et les grands chemins, depuis le mur d'Alger jusqu'aux montagnes kabyles, où s'est amassée la réserve des neiges pour l'époque des premières chaleurs. Les moissons disparaissent au milieu de cette steppe uniforme, où le blé n'apparaîtra plus qu'en jaunissant. Il y a des moutons mis en pacage dans l'hippodrome, où la cavalerie ne manœuvre plus. Les amandiers sont en fleur; le long des fossés humides, des chameaux gardés dévorent les boutons naissants des jeunes frênes. Ce pays déjà printanier n'attendait plus qu'une 'ournée pareille pour se trouver en harmonie parfaite avec le climat; mais ici le printemps n'est jamais bien loin. La saison change avec le vent : sitût qu'il remonte au nord, l'hiver, qui n'a que la mer à traverser, peut accourir en quelques heures; pour peu qu'il descende, la saison nouvelle arrive en quelques minutes, avec la chaude exhalaison du Sahara. Le vent est si faible aujourd'hui que les fumées les plus légères en sont à pein e inclinées ; mais au pre-
lie VKI ANlvëB DANS Ll tAHIL.
mier soufCe qu'on respire, on devine et d*où il vient et ce qu'il promet. Il apporte la première noovelle du printemps, et j'affirme qu'il n'y a pas un brin d'herbe de ce pays qui n'en soit averti depuis le lever du jour. J'ai profité de ce court moment de miséricorde, peut-être sans lendemain, pour faire une promenade de convalescent. N'ayant pas de but, je l'ai faite au hasard, par le premier chemin venu, à pied, lentement et doucement, à l'exemple des valétudinaires, dont le retour à la santé se manifeste d'abord par la surprise de tout ce qu'ils voient et par la joie silencieuse de vivre. J'ai vu des choses très-simples qui m'ont ravi ; mais le véritable événement de ma journée, c'est le beau temps. Connaistu, mon ami, les effets incalculables produits par un baromètre qui monte ou qui descend, et t'es-tu jamais aperçu à quel point ce petit instrument nous gouverne? Peut-être vivont-uoas, tous tant que nous sommes, sous la dépendance de certains agents occultes dont nous subissons l'action sani l'avouer ni la définir; peut-être y a-t-il au fond de la destinée de chacun de nous de petits secrets mi" «érables dont nous ne parlons pas, de peur de confesser notre servitude et d'humilier devant la matière une âme humaine qui se prétend libre. Quant à moi, après ce long emprisonnement, après un mois de tête-à-tête av*^c mon ombre, le moindre ébranlement d'esprit devient une aventure, une sen-
niiR Avnf.i DAifs lb sahkl. in
«ation reçne vant ane anecdote» et ne t'étonne pas si j'arrive à ce résultat de considérer comme un plaisir inusité le plaisir même de me sentir ému I
J*ai suivi le chemin qui côtoie la mer; pins tard, âl deviendra une grande voie commerciale, car il mène en Kabylie. Pour le moment, c'est un des plus déserts. On n'y rencontre qae de rares piétons arabes revenant du marché avec de panvres convois d'animaux, les tellis ( sacs de voyage ) vides, les bâts sans charges, et des paquets de cordes lâches flottant autour des harnais rainés, on bien, chose plus rare encore, quelques rôdeurs maltais, moitié paysans, moitié matelots, qui vont, après chaque bourrasque, ravager le bord de la mer et recueillir les épaves. Il n'y avait personne dans les champs, où les cultivateurs n'ont plus rien à faire après les semailles, la pluie d'abord et puis le soleil se chargeant du reste. Le temps était gris, très-calme, et clair jusqu'aux plus lointains horizons. C'était ce que les habitants de mon pays et du tien, où le hâle est dur, appellent un temps de demoiselle.
A mi-chemin de la Maison-Carrée, je me suis assis sur un petit promontoire écarté. S'il n'y avait eu là beaucoup de cactus et d'aloès, j'aurais pu me croire à quatre cents lieues d'Afrique, sur une côte élevée aussi et toujours déserte d'où se voit une mer qui n'est pas celle-ci. L'impression était la même, la grandeur égale. Aujourd'hui la Méditer-
llfl CIVE ANNÉS DANS LE SAFEL.
ranée ressemblait à TOcéan; elle était pâle et ne roulait plus qu'à de lougs intervalles de grands flots tristes, sans force, et dont le bruit diminuait d'heure en henre, à mesure que le calme de l'air s'emparait d*enx. A peine entendait-on vers Matifou le murmure encore sensible d'un orage retenu sans doute au large par le vent contraire. A mes pieds, et si près du flot qu'on eût dit à chaque instant qu'il allait les engloutir, piétinaient des oiseaux de rivage tout à fait semblables à nos oiseaux de France, avec un plumage gris et des ailes pointues. Comme tous les habitants des sables, ils marchent sur des échasses; leur bec, aiguisé comme un épieu, pique incessamment le sol spongieux des grèves, et leur cri, composé d'un petit soupir aussi ténu que peut l'être un bruit, leur semble donné pour mesurer par sa faiblesse l'énormité des bruits de la mer. Rien n'est plus mélancolique et plus frappant que ce petit oiseau, vivant, courant, chantant à deux pouces du flot, ne s'en écartant jamais, ni pour habiter la terre, ni pour se hasarder dans de longs voyages, traversant an plus, quand il est chassé, les baies étroites, et ne s'éloignant pas de cette mince lisière de sable humide où sa vie se passe. Quand une vague approche, il ouvre ses ailes et l'évite. Où se cacbe-t-il pendant la tempête? Il n'est plus ]k, mais il en est témoin. Il laisse s'apaiser les grandes violences, et sitôt que le rivage devient
UNE ANNÉE DANS LE tAHBL. 113
habitable, il reprend ses familiarités avec la mer. Je suis rentré vers la nuit, par des chemins sombres, et tout enveloppé de Tabondante humidité qui tombait. Je ne distinguais plus la mer, je l'entendais. Alger s'étoilait de lumières, et partout où se cachait une habitation, la campagne obscure était piquée d'un feu rouge. En arrivant au champ de manœuvres, j'aperçus vaguement le contour de ma maison, et je vis ma lampe allumée qui brillait par ma fenêtre ouverte.
7 ftrriw.
Je reçois aujourd'hui même la lettre que voici : « On m'apprend que vous êtes revenu. Je suis à Blidah depuis trois jours , et je compte y séjourner une semaine ou deux pour y restaurer mon vieux cheval qui n'en peut plus. Si rien ne vous retient où vous êtes, je vous attends. J'ai vu ce matin même, près des orangeries, une petite, maison selon vos goûts et les miens.
■ En souvenir du passé qui nous a faits compagnons de route et par précaution pour l'avenir, je vous serre affectueusement la main.
« Bod-Djâba.
« Mon adresse : rue des Koulouglis, chez Bou- Dhiaf. »
114 VUE ANNél DANS LS 8AHBL.
Une antre fois je te rappellerai , ti tu Tas oublié , <^e que c'est que mon ami Bou-Djaba, en français Louis Uandell. Pour le moment, je prépare à la hâte mon bagage déroute , en vue d'une absence indéterminée , et je ferme, avec un peu de confusion de le trouver si vide , mon journal de Mustapha. Bonsoir , je pars demain par la diligence de sept heures.
R Lin A H.
Blidih , ft fëvrier.
Me voici àBlidah, logé, installé, décrivant. J'ai fait la route à grande vitesse , dans une diligence où tout le monde, excepté moi, parlait provençal, ce qui m'a permis de ne pas dire un seul mot pendant un trajet de cinq heures. Cette faculté de se taire est la première liberté que je réclame en voyage, et je voudrais qu'il fût écrit dans un article spécial du droit des gens que chacuD est tenu de la respecter chez les autres.
A peine ai-je eu le temps d'entrevoir Bir-Mandréis tendis que l'attelage en traversait au galop
UNS ANNÉB DANS Lg gAHBL. U*
les pentes ravinées ; mais les chevaux , toujours épuisés après avoir escaladé , puis descendu la route «n colimaçon du Sahel, soufflent ordinairement trois minutes devant la jolie fontaine arabe de Bir-Kradem. Elle est restaurée « recrépie, mai^ sans que le style en soit altéré, et j*ai pu, en examinant comme une ancienne connaissance cette élégante façade de marbre dorée par le soleil, rappeler à moi de vieux souvenirs africains qui datent de notre premier voyage.
La matinée était fraîche , Tair très-vif, le ciel admirablement limpide et d'un bleu ferme. Je pouvais apercevoir et mesurer d'un coup d'œil le périmètre de cette plaine magnifique, qui fut avec la Sicile le grenier d'abondance des Romains, et qui deviendra le nôtre quand elle aura ses légions de laboureurs. J'aime les plaines , et celle-ci est une des plus grandioses , sinon des plus vastes, que j'aie vues de ma vie. On a beau la parcourir à la fran çaise sur une longue chaussée civilisée par des ornières, y trouver des relais, des villages, et de loin en loin des fermes habitées, c'est encore une vaste étendue solitaire où le travail de l'homme est imperceptible , où les plus grands arbres disparaissent sous le niveau des lignes, très-mystérieuse comme tous les horizons plats , et dont on ne découvre distinctement que les extrêmes limites : h droite, la ligne abai^^^ée du Sahel ; an fond, les
!1« UNB ANNÉB DARfl Ll SAHIL.
montagnes de Milianah, perdues dans des bleus légers; à gauche, le haut escarpement de TAtlas, tendu d'un vert sombre avec des neiges partout sur les sommets. Il n'y avait pas un nuage autour de cette arête étincelante; à peine y voyait-on, mais à mi-c6te , un reste de brouillards qui s'évaporaient des ravins, et se roulaient en €ocon8 blancs comme la fumée d'un coup de canon. La partie basse de la plaine est cachée sous l'eau ; beaucoup de fermes ont Tair d'être bâties sur un étang, et lo marais d'Oued-el-Laleg , à peine humide pendant l'été , inonde en ce moment deux lieues de pays.
J'ai revu Bouffarick en pleine prospérité. Plus de malades, plus de fiévreux. Les Européens s'y portent aujourd'hui mieux qu'ailleurs, et c'est là de préférence que les convalescents des environs vont purger leurs fièvres d'Afrique. Pendant que tant d'hommes y mouraient empoisonnés par la double exhalaison des eaux stagnantes et des terres remuées, les arbres, qui vivent de ce qoi nous tue, ypoussaientviolemment comme dans du fumier. Imagine à présent un verger normand, planté de peupliers, de trembles et de saules, soigné, fertile, abondant en fruits, rempli d'odeurs d'étable et d'activité champêtre, la vraie campagne et de vrais campagnards. Le passé de ce petit pays en exploitation définitive de sa richesse, nous n'y pensons plus. Nous oublions qu'il a fallu, pour se l'approprier, dix années de guerre avec les
Arabes «t vinqt années de lutte avec ud climat beancoap plus meurtrier que la guerre. Le voyageurs en souvient seulement en passant près des cimetières, ou quand il s'arrête à Beni~Mered, au pied de la colonne du sergent Blandan. La véritable histoire de la colonie est , ici comme partout , déposée dans les sépultures. Que d'héroismes, mon ami, connus ou inconnus, presque tons oubliés déjà, ei dont pas un cependant n'a été inutile!
A onze heure», j'étais à Blidah. J'ai trouvé là Vandell , qui , depuis l'envoi de sa lettre , m'atten* dait à chaque arrivée des voitures. Je l'ai reconnu de loin à sa casquette jaunâtre, la même qu'il portait il y a quatre ans; il fumait sa petite pipe courte à tuyau de cerisier sans bouquin , et toute sa personne a conservé ce même air un peu bizarre qu'il est également impossible de définir et d'oublier.
J'ai loué la maison proposée par Vandell , et il a été convenu que nous y camperions ensemble. Cette maison est située à l'extrémité de la ville, sur une place déserte plantée d'orangers et séparée seulement des grandes orangeries extérieares par le mur fortifié du rempart. Nous avons d'un côté la vue de la plaine , de l'autre celle de la montagne , que nous croirions toucher de la main, tant elle est proche et domine de haut la ville assise i ses pieds. Quoique la terrasse , en mauvais état , ait laissé couler la plaie dans toutes les chambres , ce logis paraît trèfl-hâbi-
tlH CMS, ANNÉE DANS LE 8&HBL.
table. Un ruisseau qui passe au-dessous de la maison même sort de terre à ma porte, et fait entendre parmi les cailloux le petit gargouillement continu d'une eau courante. A six pas de là pousse un grand cyprès à feuillage en pointe , à tronc unique. U reçoit le soleil toute la journée et dans toute sa hauteur. Son ombre , qui fait autour du tronc sa révoffolution complète, dessine sur le terrain plat un cadran parfaitement régulier : j'en marquerai les divisions par de« cailloux, et ce sera mon horloge.
BUdsh . téniet, Vandell n*a pas plus changé d'habitudes qu'il n'a changé de physionomie et de costume. Il ne reslemble à personne, mais il ressemble et ressemblera toujours à lui-même; il est singulier, mais inaltérable. Il y a bien quelques fils gris mêlés à sa chevelure , qu'il porte coupée ras , et dans sa barbe , qu'il laisse au contraire croître à volonté ; mais ces légers changemenb sont presque invisibles. Quant à son visage , il est de ceux qui n'ont plus rien à perdre ni en fraîcheur ni en embonpoint. Aussi brun qu'un homme blanc peut l'être, aussi maigre que peut l'être un homme en santé, le voyageur est maintenant à l'épreuve de la fatigue, du soleil et des années y et dans un état à les braver avec aécu-
UNS ANNÉB DANS LE 8AHKL. 11»
rite, n ne parait plus qu'il ait été jeune; on ne verra jamais dans quelle mesure il vieillit; je défie dorénavant qu'on lui donne un Age. Toujours bien portant, d'autant mieux qu'il est plus sec, alerte et maître de ses jambes comme un excellent piéton devenu, par nécessité, cavalier médiocre, Vandell ne prend d'autres soins de ce qu'il appelle son enveloppe que ceux qui consistent à la rendre utile aux services qu'il attend d'elle, et tu peux imaginer s'ils sont excessifs. Son unique souci, c'est de diminuer le dedans et d'épaissir le dessus ; en d'autres termes, de réduire ses muscles et d'endurcir sa peau. Il a sur ce sujet une philosophie pratique qui lui est propre. « N'est-il pas pitoyable, me disait-il un jour, qu'un méchant drap comme celui que je porte soit plus solide qu'une peau d'homme fabriquée par des époux robustes? Soyez tranquille, je saurai me rendre imperméable , insensible , inusable et résistant comme an cuir de bœuf. » A en juger par son visage et par ses mains, il a réussi. Je lui disais au« jourd'hui :
— Je crois , mon ami , que c'est vous qui userez le temps. La vie vous mord, mais comme le serpent qui mord la lime.
— Cela n'empêche pas , m'a-t-il répondu avec inquiétude , que le mécanisme est fatigué. Ce que Vandell appelle le mécanisme, c'est son cerveau et les ressorts de sa vie morale. U fait ainsi des abus de mots par
ISO UNE ANNÉB DANS LB S^nSL.
je ne sais quel respect pudique pour les idées, car il est au fond très-spiritualiste , comme tous les solitaires T'ai-je dit comment j'ai connu Vandell ? C'était à mon second voyage, et dans une excursion que je faisais vers le sud. Nous traversions en caravane un pays montueux et boisé, avec un convoi composé de mulets au lieu de chameaux. Toute cette nombreuse cavalcade aux sabots durs avait, pendant un long jour de printemps, foulé les petits sentiers caillouteux de la montagne; il pouvait être cinq heures, et nous approchions du bivouac. La caravane entière débouchait alors sur des plateaux couverts de taillis bas et de buissons, sans routes, mais sillonnés de percées étroites, où nous nous aventurions isolément, chacun comptant sur son cheval pour suivre d'instinct la piste odorante des cavaliers qui tenaient la tête. Je marchais à l'arrière-garde, et mon cheval était de ceux qu'en pareil cas on n'a pas besoin de diriger. 11 se mit à hennir, puis à s'agiter, et je vis au-dessus des broussailles par;ùtre un cavalier que je ne reconnus point pour un des nôtres. Le nouveau venu , grand jeune homme en tenue de voyageur, montait une bête fort maigre, mal harnachée à l'arabe, et d'un blanc sale. Maigre lui-même, efflanqué, brûlé comme un Saharien, le seul détail signiâcatif qui rachetât la pauvreté manifeste de son équipage et rappelât l'homme à peu préi civiliâé , c'eat qu'au lieu d'armes il portait en ban-
doulière quelque chose comme un long baromètre contenu dans un fourreau de cuir et un volumineux cylindre en fer-blanc.
— Pardon , monsifiur ! me dit-il en gardant sa distance. Votre cheval prend-il feu pour les juments?
— Beaucoup, monsieur, lui répondis-je, et constamment.
— En ce cas, je vous précède.
Et, sans plus attendre, il donna un coup de houssine à sa monture, et la mit au trot. Il se tenait à l'anglaise, ne quittant pas la selle et se soulevant seulement, par un mouvement cadencé des genoux, sur ses larges étriers arabes. Je le vis disparaître, emboîté jusqu'au-dessus de la taille dans le dossier profond de sa selle, après quoi je continuai d'entendre pendant une ou deux minutes le bruit régulier de son baromètre frappant contre son herbier.
En arrivant au bivouac, je retrouvai le personnage fumant sa pipe «t causant. On nous présenta Tun à l'autre, et Ton nomma M. Louis Vandell. J'avais beaucoup entendu parler de lui. Partout on me l'avait cité pour ses courses aventureuses et pour la singularité de sa vie ; je pus donc lui dire sincèrement le prix que j'attachais à cette rencontre. Notre connaissance se fit au bivouac et le soir même. Ce fut moi qui le logeai, comme ayant le moins de bagage et le plus de place à donner dans ma tente. U y déposa son portemanteau, je veux dire un bur^
ISS UNS ANNÉE DAIfS LK SAHKL.
nouss uoir roulé et ficelé de courroies, sa selle arabe et ses instruments; il en composa son lit, sa couverture et son oreiller. La nuit fut magnifique, je la passai presque tout entière à l'écouter.
— Voyez-vous, me disait-il, ce pays est le mien : il m'a adopté; je lui dois une indépendance sans exemple, une vie sans pareille. Voilà des bienfaits que je payerai, si je le puis, par un petit travail qui sera l'œuvre de mon repos. Communément, ou croit que je flâne; mais peut-être prouverai-je un jour que je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, et ce baromètre, qui m'a valu mon nom arabe ( Bou- Djâba, l'homme au canon de fusil ), me paraît plus utile entre mes mains qu'un vrai fusil.
Il était sur pied au jour levant, appelant sa jument, qu'il avait lâchée sans autre précaution dans le bivouac. Il la sella, la sangla lui-même, après l'avdir fait déjeuner d'un peu d'orge qui restait dans an des compartiments de sa djehira ( sacoche ) ; les autres étaient pleins d'échantillons de pierres. Nous partîmes, et Vandell nous accompagna jusqu'à la grande halte. De temps en temps il mettait pied à terre, lorsqu'il rencontrait un point d'appui vertical qui lui convînt; il y suspendait son baromètre, notait une observation for un vieux cahier en lambeaux, pais il activait le pas de sa hôte, qui jamais ne trottait bien vite, et rejoignait la qaeae du convoi.
•— Je vous quitte ici, me dit-il quand on &e remit
à cheval pour Tétape du soir; je dots coucher là-bas où vous voyez cette montagne en bec d'aigle. Puis il me tendit la main et me dit :
— Je voudrais vous offrir quelque chose en soui<enir de moi.
Et il tira de sa poche un bâton de sucre de réglisse noire, qu'il rompit en deux, plus une pelotte de ficelle, dont il me donna la moitié.
— Voici pour vous désaltérer, quand vous aurez trop soif, ajouta-t-il, et pour réparer votre équipage, si la chaleur fait casser vos sangles. Cela peut vous rendre un petit service à l'occasion. Maintenant, au revoir, car, à moins que vous ne quittiez le pays bientôt, il est probable que nous nous reverrons.
Au revoir! lui dis-je, et je lui serrai cordialement la main. Nos chevaux, qui pendant ce temps-là fraternisaient, obéirent à l'éperon et nous séparèrent. Nous étions en plaine, et je pus apercevoir pendant une grande heure la croupe blanche de son cheval et son herbier, qui brillait au soleil comme an miroir.
Ainsi qu'il l'avait prévu, je l'ai rencontré deux fois depuis, dans ce même voyage : la première, au bord d'une source où, tout seul, il faisait sa grande halte; la seconde, dans un douar où nous campions, et où lui-même arriva vers minuit. J'entendis an grand tumulte parmi les chiens et le pas d'un cheval qui s'arrêtait. Deux minutes après, quel-
qu'un souleva la toile de ma tente, et je vis paraître Vandell. Il éclaircissait alors un point d'histoire peu connu sur le séjour de la troisième légion romaine dans la province, ti depuis un mois il rôdait dans les environs.
Aujourd'hui comme alors, il continua d« battre le pays, toujours loin des villes, en dehors des che mîns fréquentés, toujours seul, et ne ralliant les douars que pour le coucher. La saison lui est indifférente, d'abord, je te l'ai dit, parce qu'il est aussi peu sensible à l'extrême froid qu'à l'extrême chaleur, et puis parce qu'il a organisé son travail de manière à employer le printemps et l'automme à de longues expéditions, l'été à de petites promenades circulaires, l'hiter à ce qu'il appelle son œuvre de cabinet. Cela veut dire que pendant les grandes pluies il s'enferme dans le premier douar venu; il y reste huit jours, quinze jours, s'il le faut, roulé dans son burnouss et écrivant. De temps en temps, il rassemble ses matériaux, très-compliqués, trèsdivers, quelquefois très-abondants, et les dépose, au poste le plus proche, entre les mains d'un ami sûr. Il a dispersé de la sorte son trésor aux quatre coins de l'Algérie, et'le jour où il se décidera peut être à le réunir, il lui faudra entreprendre un dernier voyage, qui ne sera pas le moins long de tous.
Vandell est allé partout oit peut aller un voyageur intrépide et inoffensif; il â vu tout ce qui mérite
DNB ANNÉB DANS LB 8A1BL. ISB
d*èire va; il sait sur les trois provinces toat ce qu*uDe mémoire encyclopédique est capable de retenir. Grâce à la variété de ses connaissances, à l'étendue des services qu'il est en mesure de rendre, mais d'abord grâce à la bizarrerie de ses allures et à Tétrangeté de sa vie, il est aussi bien accueilli des Arabes que doit l'être un derviche doublé d'un tbeb ( médecin ). Aussi se montre-t-il impunément là où ne passerait pas un bataillon, n'ayant rien à craindre ni jour ni nuit, si ce n*est la distraction d'un coupeur de bourse. Son dénàment fait sa saovegarde.
•— Le plus sâr, me disait-il à ce propos, est de ne tenter personne. « Mille cavaliers ne sauraient dépouiller un homme nu. ■
Il campait à peu de lieues de Taguin quand la colonne du duc d'Aumale y surprit la smala. Il a suivi, sans y prendre part autrement qu'en spectateur, le long siège de Zaatcha. Depuis, et tout récemment, il apprit, un jour qu'il cheminait chez les Ouled-Nayl, entre Djelfa et Chareff, qu'une armée te rassemblait devant El-Aghouat. Aussitôt il doubla les étapes, de peur d'arriver trop tard, et il atteignait le sommet des collines au moment où partaient les premiers coups de canon du siège. Alors, c'est lui qui me Ta raconté, il mit pied à terre, et du haut de son observatoire il assista aussi commodément que possible à la bataille. J'ai vu dans sob
!S« UNE âNNil DANS Ll SAHIL.
portefeuille les croqoii faits pendant cette journée, n a commencé par établir le plan de la ville et le cadre panoramique de Faction ; puis, an fur et à mesure des manœuvres, qu'il discernait très-bien, il indiquait, au moyen de lignes pleines on d*un pointillé de crayon noir, le mouvement des corps en marche ou la position momentanée des bataillons d*attaque. A Tinstant même où chaque coup de canon tiré, soit de la ville, soit des batteries françaises, produisait au-dessus du champ de bataille un flot de fumée distinct et plus large, le dessinateur en exprimait le jet rapide et la forme exacte à Taide d'un léger frottis de crayon blanc. La ville prise, il plia bagage. H j pénétra aussitôt quMl le put faire, armé cette fois d*un fusil qu'on lui prêta, puis, quand il eut vu ce qu'il voulait voir et noté ce qui lui parut instructif, il partit, se remit en course vers le nord, et fit une pointe audacieuse, à travers les Ouled-Nayl, jusqu'à Bouçada.
— A propos, lui demandai-je aujourd'hui, par quel hasard vous trouvez-vous donc à Blidah ?
— Par hasard, mon cher ami, me dit-il. A dix lieues d'ici dans la montagne, pendant que je sommeillais apparemment, ma jument, qui de loin flairait une écurie, a tourné à gauche, au lieu de tourner à droite, et m'a conduit à la porte du ravin. En définitive, je n'en suis pas fâché, ajonta-t-il avec nmabilité , ni la pauvre bête non pins.
tlidah.fSitkr.
L'étranger t'appelle une petite ville ( Blidah ),
Et moi, Blidien, je t' appelle une petite rose (ourida).
Voilà tout ce qui reste de Blidah , un distique de forme amoureuse , un nom charmant qui rime avec rose. La ville n'existe plus. Le nom résonne encore sur les lèvres des Arabes, comme un souvenir tendre et regretté d'anciennes délices.
Blidah était en effet la ville par excellence des roses, des jasmins et des femmes. Du bord de la plaine où Ton apercevait ses tours et ses maisons blanches , cachées à demi dans des forêts d'arbres aux fruits d*or, elle apparaissait précisément en face de Koleah la Sainte, comme une image anticipée des joies permises et promises du paradis. Il y avait là des jardins constamment verts , des rues tapissées de feuillage et plus ombreuses que des allées de bois, de grands cafés pleins de musique, de petites maisons habitées par des plaisirs délicats, des eaux partout, et des eaux exquises; puis, pour achever par les odeurs le bien-être de ce peuple sensuel, la continuelle exhalaison des orangeries en fleur y faisait de l'atmosphère tout entière an parfum. On y fabriquait des essences, on y vendait des bijoux. Lee gens de guerre venaient s*| déJas-
IM UNI ANNKB DA1I8 Lit SAHEL.
ser, les jennes gens s'y corrompre. Les marabouts, dont ce n*était pas la place , habitaient à Fécart dans la montagne. Les mosquées n*y figuraient que pour mémoire , et comme un chapelet dans la main des débauchés.
Blidah ressemble aujourd'hui, trait pour trait, à une Mauresque que je vois se promener dans la ville, qui a été belle et qui, ne l'étant plus, s'habille à la française avec un chapeau de mauvais goût , une robe mal faite et des gants fanés : plus d'ombre dans les rues, plus de cafés; les trois quarts des maisons détruites et remplacées par des bâtisses européennes; d'immenses casernes, des rues de colonies ; au lien de la vie arabe , la vie des camps, la moins mystérieuse de toutes, surtout dans la recherche de ses plaisirs. Ce que la guerre a commencé , la paix l'achève. Le jour où Blidah n'aura plus rien d'arabe, elle redeviendra une trétjolie ville ; la nouvelle Blidah fera peut-être oublier Tancienne le jour où ceux qui la regrettent auront eux-mêmes disparu.
D'ailleurs il lui restera tant de choses pour l'embellir et la faire prospérer : — sa situation d'abord, si parfaite qu'on y rebâtirait encore, si un nouveau tremblement de terre démolissait la ville actuelle ; — un sol fertile, de belles eaux, mieux distribuées que jamais, que l'industrie française utilise, où les Arabes n'ont vu qu'un agrément, où nous trouve-
rons des fortunes; — à la porte de la ville, une plaine admirable, et la montagne au-dessus d'elle; — un climat très-doux, juste assez d'hiver pour aider les cultures européennes, un été qui semble propice aux tropicales; un air salubre, peu de vents du désert, tous ceux de la mer et venant sans obstacle, depuis l'est jusqu'à l'ouest en passant par le nord pleiu; — pour horizon , trois cent mille hectares de terre attendant la charrue; enfin, luxe assez rare, des orangeries fort amoindries, dit-on, mais qui font encore de cet ancien jardin dcsHespérides le premier pays des oranges. Ce qu'il y avait de délicieux dans ce lieu de plaisance étant évanoui, il faut bien se consoler par le spectacle de l'utile. L'avenir effacera le passé, je le répète; mais surtout il excusera le présent, qui, cela soit dit sans injustice, a besoin d'être excusé.
£n attendant, j'erre au milieu de la ville informe , ne voyant pas encore ce qu'elle sera , cherchant ce qu'elle a cessé d'être et ne l'imaginant plus qu'avec effort. Je m'assieds chez les barbiers, je cause avec les marchands d'herbes, je vais au marché français voir les premières fleurs, au marché arabe regarder les négresses , les gens des tribus et les montagnards qui descendent tous les matins, poussant devant eux des troupeaux d'ânes chargés de bois mort et de charbon. li y a là des cafés encore, mais modernes, et quels cafés! Ce que leur clien-
tèle offre en général de plus choisi, ce sont les agents de la police indigène. Ils sont vêtus à la turque et fort propres; ils portent, comme dans tous les pays du monde, les deux insignes de la loi répressive, le bâton et le poignard , qui vaut l'épée.
Quelquefois un magistrat à longue pelisse, cadi ou autre, y vient débonnairement prendre son café. Il a toujours entre les doigts trois choses qui ne le quittent pas : sa pipe en jasmin, son chapelet et un mouchoir de Tunis. Il reçoit au passage quelques accolades, et le haouadgi lui baise Tépaule. Quand il arrive que par hasard la société soit nombreuse et de qualité, alors le kaouadgi paraît avec un flacon d'eau de rose, de jasmin ou de benjoin, fermé comme une poivrière par un bouchon de métal percé de trous. Il fait le tour de l'assemblée, et très-gravement, comme s'il s'agissait d'une cérémonie, il asperge les visages et les habits d'une fine pluie d'essence. Cette galanterie coûte d'ordinaire quelque menue monnaie , offerte sous forme de remerciment.
De temps en temps je me donne le plaisir de «ortir par Bab-el-Sebt, et tout à coup, comme si c'était la première fois que je la visse , je regarde la plaine. L'horizon est admirable d'étendue, de grandeur et de gravité; le voyageur y reste attaché, même après avoir contemplé des tableaux plus rares : — en face de li.idah, le tombeau de la chrétienne (Kub-
ben-er-Roumia) ^ posé entre le lac Haloûla, qui dort à ses pieds, et la masse écrasée du Clienoûa; le Mazafran, la rivière aux eaux jaunes, qui débouche à travers le Sabel par une étroite ouverture où la mer parait; Koleah, toute blanche, et qui le soir forme des pétillements singuliers sur les coteaux bruns; à gauche, la ligne profonde des montagnes de Milianah , étagées par triples assises et fermant la plaine énorme d'un rideau d'azur sombre moiré d'argent : tout cela composé avec de belles lignes et consacré par des noms qui plaisent. C'est ici, mon ami, qu'autrefois, dans la joie de la première arrivée, reconnaissant enfin la vraie terre arabe après l'avoir longtemps imaginée, nous disions : 0 Palestine !
Il y a une heure que je préfère aux heures lumineuses dans cette ville en ruine, et qui me réconcilie même avec son présent : e'est le soir, à la tombée de la nuit, le court moment d'incertitude qui suit immédiatement la fin du jour et précède l'obscurité. L'ombre descend, accompagnée, dans cette saison, d'un épais brouillard qui rend douteuse et bleuit l'extrémité des rues les plus courtes. Le pavé se mouille et le pied glisse un peu dans ces demi-ténèbres, car cette partie de la ville est ma) éclairée. Le côté du couchant nage alors dans des lueurs violettes; les architectures deviennent singulières, et le cîpî, qui peu à peu se déccîore ,
laf UKB ANKéK DANS Li 8AHBI..
semble, Tune après l'autre, les faire évaporer. On n'aperçoit plus que vaguement tout ce peuple étranger qui regague les rues qu*il habite, s*y amasse confusément et les rétrécit. On entend autour de soi parler dans une langue rauque et un peu bizarre; on distingue la voix des femmes à leur parler plus doux, et celle des enfants à des intonations criardes. Des petites filles passent, portant sur leur tête la planche aux pains , et se glissent parmi la foule en criant : Balehl On frôle, sans définir aucune attitude, des femmes voilées , que la blancheur de leur vêtement fait reconnaître et qui semblent se dérober. Alors , pour peu qu'on ait le goût des rêves et des conjectures, il est possible de recomposer toute une société morte , et permis de supposer beaucoup de choses qui n'existent plus, en fait d'art comme en fait de galanterie.
Je ne m'attendais guère à ce qui m'arrive. J'ai re< trouvé ma Mauresque inconnue du carrefour de Si- Mohammed-el-'Scherifir; elle habite Blidah, et, pour dire les choses à la française , je suis autorisé à me présenter chez elle demain à midi.
On tambourinait aujourd'hui, vers deux heures, dans une petite rue du voisinage. Outre le bruit des
UNE ANNÉE DANS LE SAHEL. It3
crochets de bois frappant sur les peaux tendue», un cliquetis de castagnettes de fer et des voix de chanteurs nous arrivaient par-dessus les terrasses.
~— Venez-vous entendre un peu de musique? me ditVandell.
— Volontiers, lui dis-je, et puisque nous voilà réduits aux concerts nègres , allons.
Je dois noter ici que mon ami Vandell, très-indulgent d'ailleurs pour les Arabes, leur pardonne difficilement de n'être pas musiciens.
— Vous connaissez leur prétention , me disait-il chemin faisant; ils ont la vanité de supposer que les fleurs de certaines plantes, en particulier du bouillon et de l'armoise, tombent de leur tige lorsqu'ils jouent de leur mizmoune. C'est une vieille imagination latine dont ils ont hérité je ne sais comment :
Uicibas glandes, eantataqae vitibiu of* Decidit....,
La maison d'où venait le bruit avait un mur démoli sur la rue, de sorte que, par une grande brèche ouverte à hauteur d'appui, nous pouvions voir ce qui se passait à l'intérieur à peu près aussi bien que si nous y fussions entrés. C'était une petite fête de famille où chacun faisait sa partie. On formait cercle devant le seuil d'une chambre basse où se tenait assise , présidant la réunion , qui sans doute
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avait lieu pour elle, une jeune et jolie négresse, ayant la gorge découverte et allaitant un nourrisson complètement nu. Deux Mauresques accroupies sur des tapis tenaient chacune une paire d'énormes castagnettes de fer, beaucoup trop lourdes pour leurs mains menues. Deux nègres frappaient en chantant sur des tambourins ; un troisième, debout à quelques pas de la nourrice, à moitié déshabillé, nu-téte et la ceinture au vent, exécutait des danses furieuses en Thonneur du nouveau-né. La cour était petite et presque entièrement plafonnée par un vaste figuier sans feuilles , mais tellement noueux et si branchu que la multiplicité de ses rameaux formait une ombre sur le pavé. Le pied de l'arbre trempait dans une flaque d'eau croupissante où s'agitaient des canards ; et des poules attachées deux à deux par la patte , comme des prisonniers dont on se défie, se promenaient autour d'un fumier, trèsembarrassées de leur entrave, chacune tirant le fil à soi sans parvenir à marcher d'accord. C'était, comme tu le vois, une scène à la flamande on ne peut plus intime. Je ne composerais point le tableau ainsi ; mais je te rapporte exactement ce qu'on y voyait.
Un jeune enfant , qui n'était point occupé dans ce concert, nous aperçut, vint ouvrir la porte et nous introduisit. On se salua du geste et brièvement, afin àè ne pas suspendre la fête une seule minute : le
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dansenr activa sa danse, en précipita la mesure, frappa ses castagnettes avec d'autant plus d'entrain et de gaieté qu'il avait maintenant deux étrangers pour spectateurs. Il était hors de lui, inondé de sueur et tout semblable à du bronze qu'on vient d'arroser.
Les Mauresques avaient le visage découvert : elles étaient jolies et bien mises, en tenue d'hiver, avec le cafetan à manches par-dessus le corset. Leur habillement se composait d'un ramage de soie à fleurs et de dorures, et toute leur personne, imbibée d'eau de senteur, exhalait une intolérable odeur d'ambre. Pas un de nous ne dit mot pendant une heure. Le nouveau -né, qui geignait en harcelant le sein magnifique de sa nourrice , était le seul dont on entendît la voix. Enfin le nègre se lassa natu rellement le premier; la musique aussitôt s'interrompit , et la fête finit comme finissent les fêtes de ce genre, où, chose incompréhensible, la lassitude vient toujours avant Tennui. Nous prîmes congé des gens de la maison, et les Mauresques, qui n'étaient aussi que des invitées, firent, comme nous, leurs dispositions de départ. Quand elles eurent repris leurs haïks, remis leurs masques de cotonnade blanche, et comme elles passaient devant nous aussi noblement voilées que dans la rue, Vandell les salua en arabe, et je l'imitai. — Au revoir, monsieur, me dit en français la plus petite et la plus
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mince des deux femmes. Je reconnus le au revoir, monsieur, du carrefour d'Alger. Cette fois , le vieux Abdallah n'était plus là , et sans prendre le temps do délibérer, je les suivis.
— Vous savez à qui vous avez affaire? me dit Vandell.
— Je m'en doute, lui répondis-je, mais j'ai des raisons que je vous dirai pour m'intéresser à celle des deux qui m'a dit : Au revoir.
Les deux femmes se séparèrent au bout de la rue. Je laissai s'éloigner la grande amie , et j'accompagnai l'autre. Elle ne tourna pas la tête une seule fois, du moins je ne le vis pas. Après quelqoes circuits, elle arriva chez elle; le quartier était désert, la rue arabe, la maison arabe. Elle poussa la lourde porte en s'y appuyant de tout le corps et disparut. J'arrivais sur ses pas, et je vis la porte qui retombait par son propre poids et tremblait encore sur ses gonds; on n'avait pas mis l'arc-boutant , et quelque chose comme un courant d'air la faisait encore et par intervalle faiblement s'entr'ouvrir. J'attendis une demi-minute, incertain de ce que j'allais faire; la porte se rouvrit : la femme était devant moi qui me regardait par l'échancrure de son masque, avec des yeux dont je ne voyais qu'un point fixe et lumineux comme un diamant.
— N'entrez pas, me dit-elle en sabir, c'est-à^ dire en italien barbare; mais venez demain, a midi.
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Te ravouerai-je, mon ami? je fus pris au dépourvu par une cordialité si prompte , et je répétai seulement : Demain à midi.
Vandell faisait sentinrlle an bout de la rue.
— Eh bien ? me dit-il.
— Eb bien ! j'irai demain.
Je le mis en deux mots au courant de notre première rencontre. Il connaît Sid-Abd-Allah ; qui ne connaît-il pas? Le marchand est un homme de bien à la loyauté de qui l'on peut se fier, et l'avis qu'il m'a donné de prendre garde vaut un conseil.
— Quant à la femme, ajouta Vandell, pour peu que TOUS teniez à savoir son histoire, nous irons trouver le barbier Hassan, et nous le ferons causer, s'il est en humeur d'être indiscret.
L'enquête est-elle bien utile dans une affaire de si médiocre intérêt f
S6 fëvner.
Vandell m'a conduit hier soir chez le barbier Hassan.
Hassan veut dire cheval ; mais proprement ce mot signifie le plus bel animal et le plus beau. C'est un nom fier, qui ne va pas toujours bien à ceux qui le portent; pour notre ami le barbier de Blidah, on pourrait croire que ses parents Toot
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baptisé d'après la belle opinion qu'il devait avoir de lui-même. Hassan est un homme entre deux âges, ni beau ni laid, prétentieux dans sa mise, et trop familier pour uu Arabe : c'est Tétat qui le veut apparemment. Il voit et reçoit toute sorte de geus , j'entends que les habitués prennent sa boutique comme un endroit public et s'y donnent rendez* ¥0U8 sans plus de façon que dans la rue.
Suivant sa coutume, il avait nombreuse compagnie. C'était quelque chose comme une soirée bourgeoise. On jouait aux dames et aux échecs; on fumait dans les pipes du maître de la maison (le râtelier aux pipes de Hassan est le plus richement pourvu du quartier), et le kaouadji d'à côté apportait le café, que chacun pa yait.
Au moment où nous entrions, un long jeune homme au visage maigre achevait une partie de dames et disait & son adversaire en lui poussant son dernier pion :
— Si tout ce qu'on désire arrivait, le mendiant deviendrait bey.
C'est un proverbe connu, fit observer Vandell qui, le prenant aussitôt par la main et l'amenant à moi, me dit : Mon cher, je vous présente l'homme le plus spirituel et le plus lettré des trois provinces, taleb à la zaouta ' de , mon ami Ben-Hamida le
* Ecole religiruse.
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vaudevilliste. Vous pourrez ensemble causer de Paris, car monsieur Thabite, ajouta-t>il en me dési- ,^nant, et Si-ben-Hamida y a vécu.
Si-ben-Hamida, je l'appris de lui-même, est un élève du collège Saint-Louis. Il y passa, faisant sea classes et suivant les cours élémentaires d'histoire et de géographie, les quatre ou cinq années que dura son séjour en France. Le véritable motif de cette éducation parisienne, je ne l'ai pas su et probablement ne le saurai point. Il y a telles existences, dans ce pays des sous-entendus, dont l'origine est assurée de rester douteuse.
— J'ai presque tout oublié, me disait-il en cherchant ses mots, et je finirai par ne plus pouvoir parler français. C'est un esprit prompt, vif, enjoué, plein de réparties, quand on s'y prête, et qui doit être singulièrement délié. Son éducation, commencée parmi nous, semble avoir développé certaines aptitudes on ne peut plus rares chez le peuple arabe, même des hautes classes. Il a la démarche ouverte, la parole expansive, le geste démonstratif, la voix goguenarde, et toujours comme un sourire irrésistible dans le regard. De son passage au milieu de nos universités, il n'a gardé que ce qu'il a voulu : l'amour des lettres et le goût facétieux de; pioverbes et des calembours. C'est à cause de cette légèreté quasi française et de cet atticisni*» littéraire que Vandell l'a surnommé le vaudeviliiste. Sa mise
était celle des Maures, et comme il portait le turban d'hiver, il avait le cou, la tête et le visage élégamment enveloppés d^une écharpe de mousseline à petits pois roses.
Son adversaire, celui contre lequel il avait perdu, était un Arabe de la plaine, un peu court, un peu gros, barbu, très-basané, en burnouss^ en haîk, et par>de8sous habillé, comme les cavaliers, de la veste et des gilets brodés de soie ; on mince cordonnet de soie grise, à glands d'or, accompagnait autour de sa tête le khrit, ou corde en poil de chameau noir; un chapelet lui pendait au cou, et deux ou trois amulettes étaient attachées dans sa coiffure.
— Regardez bien celui-ci, me dit Vandell, c'est an homme de sabre ; je vous dirai comment il s*en sert, à l'occasion.
La réunion se composait en outre de bourgeois du voisinage, moitié marchands d'épices et de tabac, moitié rentiers, gens âgés, grisonnants, parlant h voix basse, fumant lentement, prudemment couverts de bumouss de chambre qui les habillaient comme des douillettes, avec des turbans aux plis méthodiques, des gilets fermés et des bas de laine écrue qui les chaussaient jusqu'aux mollets. Les savates étaient alignées par terre, devant les banquettes, et chacun d'eux avait à portée de la main, soit la couite bougie rose, soit la lanterne de papier peint.
CNB ANNÉE DANS L8 SAHKI,. 141
qui devait Téclairer au retour, car la naît était fort
obscure.
Je voudrais te faire comprendre à peu près de quoi Ton causa, car des gens de vie casanière ne prendraient pas rendez-vous, à pareille heure du soir, chez un barbier, dans l'unique intention d'y former cercle et de se taire. Or la conversation arabe ressemble à toutes les conversations oiseuses, où l'inutilité des choses dites ne s'explique que par une contagieuse démangeaison de la langue, mais avec des mod^s particuliers que la pantomime traduirait plus aisément que la parole écrite. Ce sont d'abord les salutations de l'arrivée, qui reviennent à temps égaux , comme des retours voulus de politesse, et qui marquent le rhythme du discours, en fixent les repos, en signalent les reprises : — politesses sur tout, questions sur tout, bénédictions sur tout, excepté sur la femme, dont jamais on ne doit s'informer; — puis des curiosités comme les nôtres, mais qui ne sont plus les nôtres ; un commérage en sour^ dine, et tout à fait local, sur la politique, sur les affaires françaises, sur des intérêts minimes de municipalité, de ville ou de tribu; puis encore des anecdoctes d'un autre monde et de l'autre monde, vieilleries à dormir debout qui, depuis leur origine, ont conservé le don d'émouvoir, de rendre atten» tifs, ou de faire rire avec satisfaction ceux àeî au^ ditears qui lei connaissent le mlcUXc Uiacun lef
!4? UME AW'ÉE DAN8 LE SAHBL.
sait par cœur, et chacun cependant «e donne tour à tour le plaisir naïf de les entendre on de les réciter.^ Tout cela est entremêlé de jeux de mots, la plupart combinés pour l'oreille, reposant sur des asso^ nances, et par cela même intraduisibles, puis de maximes, de concettt, de proveries, et sous ce rapport le scribe Ben-Hamida est bien l'expression fleurie el littéraire du génie primordial arabe.
Vandell raconta dans le style obligé, c'est-à-dire avec les onomatopées les plus figuratives, le siège récent dont il avait été témoin. II reproduisit le bruit du canon par un mouvement des lèvres trèsimitatif, et, voulant donner l'idée d'une bataille acharnée , il répéta le plus longuement et le plus fréquemment qu'il put les ba, ha, ha interminables par lesquels un Arabe accompagne ordinairement le récit d'une aventure où la poudre a beaucoup parlé. Il fut ensuite question des djerad (sauterelles), qui, dit-on, fourmillent dans le sud, et qui bientôt vont se mettre en voyage. On a pris des mesures, commandé des corvées, organisé des battues pour les détruire : échapperont-elles? et à ce propos un ancien Blidien, le marchand Ben- Saïd, raconta, d'après son père, qui le tenait de son père, lequel avait assisté très-vieux déjà, mais de sa personne, à ce grand désastre, l'invasion sans pareille de 172-4 à 1725, comment ce fut une plaie comparable à celles décrites dans les histoires
ONE ANNÉE DANS I.E SAHBL. ïi^
juives , commeiit ks djerad avaient tout détruit, mais surtout les vignes, mangeant les pampres, puis le sarment, puis dévorant jusqu'au cep luimême. Le feu n'aurait pas été plus prompt ni plus funeste : jamais depuis les vignes n'ont produit, et le vin de Blidah, fameux jadis, n'existe plus depuis cette époque. On en extermina des milliards de milliards, sans que le nombre en parût diminué; le ciel en était obscurci, la ville encombrée, l'eau des sources empoisonnée. On se vengea comme on put de ce fléau maudit, on en fit des fritures, des confitures, des salaisons et du fumier; enfin un fort vent du sud, s'étant élevé, emporta vers la mer cette armée de bêtes enragées, et les y noya
— Après quoi elles se changèrent en crevettes, et les gens du Fhas les y péchèrent, ajouta Ben- Haïuida, qui paraît s'égayer beaucoup des superstitions de son pays.
Là-dessus , on disserta des monstres : depuis le dragon des Hespérides jusqu'au Niam-niatn, l'Afrique a toujours passé pour en produire. « L'Afrique produit toujours quelque chose de nouveau n , dit Vandell, qui fit à son tour l'érudit; ceci est une maxime ancienne. Et après avoir cité Aristote, il en donna, d'après Pline, le commentaire savant que voici : « La rareté de l'eau obligeant les animaux à s'assembler pêle-mêle près d'un petit nombre de rivières, les petits ont toute sorte de
formes étranges, vu que les mâles, soit de gré ou de force, 8*accoupIeDt indistinctement avec les femelles de toute espèce.» Le barbier Hassan opina que la chose était évidente , les vieillards furent de l'avis de Hassan; Ben-Hamida seul n'admit pas cette explication comme le dernier mot de la science euro* péenne et sourit.
Dernière histoire : on parla de Si-Mustapha-ben- Roumi, autrement dit le commandant X... , et de sa fameuse aventure avec Béchir. L'anecdote est che> valeresque : ce fut l'Arabe en burnouss, Hadjout, qui la raconta, non pas, bien entendu, comme une histoire nouvelle, car elle court les rues, mais comme un récit qu'un homme de sa race ne peut jamais répéter trop souvent. La voici, du moins très-abrégée :
Le commandant X... arriva tout jeune à Alger, vers la deuxième année qui suivit la prise. A cette époque, Alger n'avait pas de collège, et la première éducation de l'écolier se fit sur la place publique avec les enfants du peuple indi-: gène. Il apprit là diverses choses qu'à pareil âge on apprend sans maître, entre autres la langue du pays et les plaisirs de l'indépendance; mais on ne trouvai pas que cela valût des leçons de famille , on le cor rigea. La correction lui déplut, et comme il n'ai mait pas la contrainte, il quitta sa famille et s'en-^ fuit. Arrivé dans le Sahel d'Alger, au moment de
descendre vers la plaine et peut-être de réfléchir aux hasards de son entreprise, il rencontra deux cavaliers arabes qui voyageaient ou maraudaient.
— Qui es-tu ?
— Un tel, fils d'un tel.
— Où vas-tu î
— Devant moi.
— Vcux-tu venir chez les Hadjout?
Les Hadjout alors étaient un grand sujet d'effroi. Bravement l'enfant répondit :
— Je veux bien.
Un des maraudeurs le prit en croupe , et le soir même on le conduisait tout droit à la tente du califat Béchir.
— C'est un otage, dirent les cavaliers.
— KIon pas, dit Béchir, c'est un enfant.
— Et ce sera le mien, dit la femme de Béchir, qui l'adopta comme un présent du hasard, le fit circoncire et le nomma Mustapha, c'est-à-dire le purifié.
Mustapha grandit sous latente, il brunit an soleil , tout de suite il mania des sabres ; élevé par des centaures, il devint ce qu'il est, un extraordinaire cavalier. Quand il eut quinze ans, on lui donna un cheval et des armes. Quand il en eut dix-huit, un beau jour l'ennui de la tente le prit, comme l'avait pris déjà l'ennui de la maison. La guerre était partout; il avait à choisir entre deux patries, l'une na-
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taie et l'autre adoptive : il se décida puur Là première. II quitta le douar, non pas la nuit, mais en plein jour; il dit à Béchir : — Je m'en vais, — et il courut à Biidah s'enrôler dans les spahis. De Blidah il passa à Koleah; de libre qu'il était, il devint soldat, mais toujours plutôt Arabe que Français. Deux ans plus tard , une razzia fut organisée contre les Hadjout. Il fallait un guide pour diriger la colonne , un guide sûr, qui connût le pays, la langue et surtout les habitudes de l'ennemi; Mustapha fut désigné. L'affaire eut lieu, on se battit. Vers la fin de l'action, deux cavaliers se rencontrèrent, échangèrent le feu croisé de leurs pistolets, puis se chargèrent, pour s'aborder, le plus jeune avec le sabre, le plus âgé avec la lar;cc. Au moment où les chevaux allaient se toucher, les combattants se reconnurent :
— C'est toi, Mustapha I
— C'est toi, Béchir 1
Béchir, au dire des Arabes, était un héros, beau, intrépide et montant des chevaux admirables. II s'arrêta tout droit devant le jeune homme, fit seulement le geste de lui effleurer l'épaule afin de ne déchirer que le hurnouss, et lui jeta sa lance.
— Prends-la, dit-il, va la porter au général*** et dis-lui que tu as enlevé la lance de Béchir. Puis, désarmé, les deux mains vides, il tourna bride et disparut.
l/NB ANNÉE DANS LE SAREL. Ul
Ainsi finit la soirée, par une légende héroïque. Nous nous séparâmes vers dix heures, au moment où le clairon de la caserne des Turcs sonnait le couvre-feu. Chacun alors alluma sa lanterne, (haussa ses babouches, releva le capuchon de son hurnouss, et nous sortîmes tous ensemble, excepté l'Hadjout, qui resta chez le barbier et parut devoir y passer la nuit; ce fut dans la rue qu'eurent lieu les salam-aleikoum et aleikoum-salam du départ.
— Ce n'est pas peu de chose qu'un ami , nous dit Hamida en prenant chaleureusement les mains de Vandell et les miennes, — et ce n'est pas trop de mille. Puis, sur ce dernier proverbe, dit de la façon la plus aimable, le jeune /a^6 de z^oufa^ ex-collégien de Saint-Louis, s'en alla en chantonnant par les rues tranquilles.
— Charmant, mais hypocrite, me dit Vandell quand nous fûmes seuls, — homme à la langue douce et qui saura teter les lionnes. — Quant à l'Arabe, continua-t-il, celui que nous laissons chez Hassan , il a sur la conscience un petit péché qui le rend un peu taciturne, car il sait que la justice a les yeux sur lui. Un soir qu'il rentrait au douar avec un cousin dont il avait, dit-il, à se plaindre, tous les deux à cheval et par des chemins écartés, il laissa son compagnon passer devant, prit un pistolet et le lui déchargea dans les reins. L<* cheval, sans cavalier, regagna le douar. Le cadavre ne
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fut découvert que quelques jours après, parce qu'on vit beaucoup de corbeaux et de n^ilans tourner en cercle au-dessus des broussailles. La blessure était impossible à reconnaître sur un corps mis en lambeaux par les bêtes de proie. Cependant on soupçonna la vérité, et Amar-ben-Arif fut interrogé ; mais l'affaire en resta là faute de preuves. C'était une querelle de famille, une rancune de jalousie, je crois. Le fait du coup de pistolet est positif: c'est Amar-ben-Harif lui-même qui me l'a conté.
— Pour ce qui vous regarde, ajouta Vandell, voici quelques détails. La femme estàBlidab depuis un mois. Elle y vit seule avec sa domestique Assra, la négresse qui faisait aujourd'hui ses relevailles. 11 n'y a dans sa maison, dont vous connaissez la porte, que son petit ménage et des Juifs. Elle s'appelle Haoûa; son amie s'appelle Aïchouna. On fêtait aujourd'hui la naissance du premier enfant d'Assra; le mari était ce nègre beau danseur qui s'est tant fatigué pour exprimer la joie qu'il avait d'être père. Avez-vous remarqué que l'enfant n'est presque pas noir? C'est un miracle , m'a dit le malicieux barbier. De mauvais plaisants en ont déjà fait la remarque. Il paraît que le père a répondu : Chouta-chouia , sara tiegro (patience, patience, il deviendra nègre). En attendant, il fait auprès de son fils le métier de corybante et Téiève, ni plus ni moins qu'un jeune
CNE ANNÉE DANS LE 8AHEL. U9
Jupiter, an bruit des danses et des boucliers d'airain. Nous retcumeroDS au bureau de renseigne ments quand il faudra ; mais ménageons Hassan , et puisque Ben-Hamida nous a donné le goût des proverbes, souvenez-vous de cette maxime pour votre gouverne : — H y a cinq degrés pour arriver à être sage : se taire, écouter, se rappeler, agir, étudier. Ceci est de la sagesse arabe , c'est-à-dire de la politique.
Il est dix heures du matin, mon ami, et dans deux heures j'irai voir si l'appartement d'Haoûa ressemble à l'admirable tableau de Delacroix : les Femmes d'Alger,
Mina» ^ate, ui toir.
Oui, mon ami, c'est tout semblable. C'est aussi cbarnldnt. Ce n'est pas plus beau. Dans la nature, la vie est plus multiple, le détail plus imprévu; les nuances sont infinies. Il y a le bruit, les odeurs, le silence, la succession du geste et la durée. Dans le tableau, le caractère est définitif, le moment déterminé, le choix parfait, la scène fixée pour toujours et absolue. C'est la formule des choses, ce qui doit être vu plutôt que ce qui est , la vraisemblance du Trai plutôt que le vrai. 11 n'y a guère, que je sache, d'autre réel en iait d'art que cette vérité d'élec-
IM UKK ANNÉR DANS LR SARBL.
tion, et il serait iouiile d'être un excellent esprit et Hn grand peintre» si l'on ne mettait dans son œuvre quelque chose que la réalité n*a pas. C'est en quoi rbomme est plus intelligent que le soleil, et j'en remercie Dieu.
A midi précis, je frappai à la porte d'Haoûa. J'entendis à l'intérieur plusieurs voix qui crièrent à la fois : Minhou? qui est là? — Et au-dessus de ma tète, dans une chambre formant étage, une autre voix facile à reconnaître qui répétait : Ache Koune ? qui est-ce? — Puis un volet fermé fit du bruit, et la môme voix dit aussitôt : Va Assra, heull el bab (Assra, ouvre la porte). La négresse vint ouvrir.
Je traversai la cour, où j'aperçus, dans quatre chambres, quatre ménages juifs, des femmes qui savonnaient des langes, beaucoup d'enfants jouant fraternellement au seuil des portes , et des nouveaunés que leurs mères balançaient dans des berceaux mobiles en forme de hamacs. L'étage était en galerie; j'en fis le tour avec Assra, qui me précédait, traînant ses talons nus sur les carreaux de faïence, les reins pris, comme par un sarrau , dans son étroit ,^m/a d'étoffe orange et bleue. Arrivée devant la chambre de sa maîtresse, la noire servante tourna la tète à demi de mon côté, et fit exactement le geste que tu peux voir dans le tableaa de Delacroix , pour écarter le rideau de mousseline à âevrt.
DNB ANNÉE DANS LB SÂHBL. 161
Je vis, eu entrant, Haoûa qui m'attendait, couchée de côté sur un long divan bas et large, au milieu d'une quantité de petits coussins, dont l'arrangement prouvait qu'elle avait dormi.
— Bonjour, me dit-elle, asseyez-vous.
Je m'assis, non pas à côté d'elle, mais à ses pieds, et pas trop près, de manière à la bien voir.
Un narghilé brûlait au milieu de la chambre; elle en tenait l'extrémité entre ses doigts chargés de bagues, et regardait voler la fumée qui s'échappait en filet tremblant par l'orifice du bouquin d'auibre. Le long tuyau, annelé de brun et d'or, s'enroulait autour de sa jambe fine, nerveuse, jaune comme du vieux ivoire, et semblait la presser d'un nœud vivant, comme le serpent de Ciéopâtre. Elle était pâle, immobile, à demi souriante, et la vie dont était animé ce corps tranquille soulevait paisiblement son étroit corsage. Rien ne manquait à sa toilette pour la rendre aussi accomplie que possible ; elle avait pris des soins exquis pour se parer, se parfumer et se peindre. Coiffée de foulards noirs et bleus, et peut-être un peu moins déshabillée que ne l'est une femme mauresque dans son intérieur, elle portait un corset de drap bleu richement doré sous un caftan bleu sans manche, et contre l'usage du pays , une sorte de ceinturon d'or à fermoir massif retenait autour de sa taille un peu grêle nnjbuta très-ample de couleur écarlate Son costume, ainsi
m UNB ANNÉE DANS LB SâREL.
composé de trois couleurs, mais où le rouge ardent écrasait tout, exagérait encore, par ce contact extrêmement vif, la pâleur morne de sa peau. Elle avait les yeux bordés d'antimoine, les mains enluminées de henné, les pieds aussi ; ses talons, rougis par la teinture, a ressemblaient à deux oranges » .
— Comment t'appelles-tu? — demandai-je, — Ouech-esmek ?
Elle aspira une dernière bouffée de tomhak, et, par un joli geste, me tendit le bouquin du narghilé, dont le souple tuyau resta roulé sursa jambe.
— Ouech-entehfi ? dit-elle en l'approchant tout près de mes lèvres; qu'est-ce que cela te fait ?
— Pour savoir si ton nom est aussi doux que ta voix.
Et comme je la regardais gant rien ajouter, elle répondit aussitôt :
— Je m'appelle Haoûa.
• — Tu es la bien nommée, lui dis-je en répétant ce mot aérien, tout composé de voyelles et qui se prononce d'une seule haleine, exactement comme on respire, — car ton nom veut dire : l'air respi*rable et l'amitié.
— Fait-il chaud ? reprit-elle entre deux silences.
— Très-chaud, et il est bien fou celui gui cherche auprès du feu un abri contre le soleil.
Il y eut une nouvelle pause après ce nouveau madrigal qui la fit sourire.
UNK âNN^E dans le SAHBL. 1&3
Considère, mon ami, qu'excepté les mots demonsieur, bonjour, au revoir, asseyez-vous , Haoûa ne connaît pas quatre syllabes de pur français, et que j'en suis réduit à parler arabe, ne voulant pas employer le sabir, affreux dialecte indigne de cette voix unique, craignant avant tout de la rendre ridicule, et volontiers me résignant à l'être. L'entretien dès lors fut si simple, que j'aurais de la peine à te le rapporter. Je renouvelai le tombak du narghilé, je fis des cigarettes qu'elle fuma; Assranous servit le café ; je parcourus la chambre et l'examinai; j'allai de la porte au volet fermé donnant sur la rue; j'admirais ses étagères, et de ses étagères je revenais à elle.
Elle avait au cou, entortillé trois ou quatre fois comme un immense collier, un de ces longs chapelets de fleurs d'oranger que fabriquent les juifs. U était tout frais cueilli du matin, et Todeur en était telle que, pour la supporter sans ivresse, il faut être femme, et femme arabe.
' — Prends-le, me dit Haoâa en détachant lentement cette longue guirlande embaumée et en me la jetant comme elle aurait fait d'une chaîne.
Le temps se passa de la sorte, je veux dire une heure ou deux. A ce moment, je crus qu'elle avait envie de dormir.
— Non pas , dit-elle.
Et cependant elle se pencha en arrière. la tête à
154 VSE ANNEE DANS LE iAHBL.
demi renversée sur Ie& coussins. Le silence était proi'oiid, l'air alourdi de fumées odoraaies et accâ/ blant. On n'entendait plus que le murmure assou* pissant du narghilé qui s'épuisait. Ses yeux se fermèrent; je vis une ombre légère descendre alors sur ses joues, dont la peau frémit; c'était l'ombre nocturne de ses longs cils , qui se posaient sur elles comme deux papillons noirs. Haoùa ne bougea plus, et moins d'une minute après qu'elle avait dit : Non, ce paisible esprit appartenait déjà au somneil.
Comme je traversais la cour pour quitter la maison, un des enfants juifs, le plus petit, cracha de coté en détournant la tète, ce qui, tu le sauras, est un signe de souverain mépris.
BUdafa , 28 février.
.Tai assisté aujourd'hui à une scène atlreuse. C'étaient, m'a-t-on dit, quatre scélérats, et je n'ai pas eu de peine à le croire en les voyant. Us marchaient deux par deux dans une boue épaisse et sous une pluie battante, les mains liées derrière le dos, en burnouss et pieds nus, flanqués du peloton de tirailleurs qui devait les fusiller. Il y avait en outre, pour protéger la loi, deux bataillons de ligne el de la cavalerie. La foule précédait» entourait, suivait Tenter' remcni. Le cortège allait «• plus petit pas. Des
fanfares sonnaient une marche funèbre. On les meuait à l'extrémité du bois des Oliviers, à gauche, sur un tertre élevé de quelques mètres au-dessus d'une tranchée naturelle. J'eus la triste curiosité de suivre la foule et d'accompagner jusqu'au bout de leur vie ces quatre misérables.
Le temps était glacial et très-sombre, quoiqu'il fût midi. D'abord on leur délia les mains. Chacun d^eux, sur un ordre reçu, ôta son burnouss et en fît un paquet qu'il déposa par terre, à ses pieds; puis ils furent placés debout au bord de la tranchée, à six pas d'intervalle, et faisant face à la montagne. Le peloton se rangea à dix pas derrière eux. Il était de quarante-huit hommes, douze pour chacun des condamnés. L'infanterie formait un étroit demi-cercle autour du lieu d'exécution, et, pour prévenir toute évasion, deux pelotons de cavalerie, le sabre an poing, stationnaient à droite et à gauche, au bord de la rivière. Au delà de l'Oued , gonHé par la fonte des neiges, et qui leur barrait le passage, s'élevait la montagne, presque à pic en cet endroit-là. Un rideau de pluie attristait encore cette sombre perspective, fermée à tout espoir de délivrance.
Ces dispositions prises, et rapidement, un officier lut le jugement, d'abord en français, puis en arabe. J'apercevais ces terribles papiers, je pouvais en compter les feuilles et en mesurer lu lnn<7u«nr.
15« UNE ANNÉS DAMS LB SAHBL.
L'œil su. ma fnontre, calculant ce qui restait à lire, j'évaluais les minutes de grâce.
Os étaient debout, calmes, plantés snr leurs jambes avec un aplomb qni ne fléchissait pas, impe^ turbables devant la mort prochaine, la main gauche pendante, la droite élevée à la hauteur du front et Tindex dirigé vers le ciel. C'est dans cette tenue mystérieuse qn'un Arabe qui subit sa destinée attend avec tranquillité son dernier moment.
— Savez-vous à quoi ils pensent ? me dit Vandell. Ils se disent que ce qui est écrit est écrit, et que si leur mort n'est pas décidée là-haut, malgré tout cet appareil effrayant, malgré ces quarante-huit carabines rayées qui vont tirer snr eux comme dans nne cible, ils vivront.
Quand la lecture fat achevée, il y eut quelques secondes de silence. Je sentis que tout était fini. Un des condamnés essaya de tourner la tête, il n'en eut pas le temps. Involontairement je fermai les yeux, mais involontairement aussi l'explosion me les fit ouvrir, et je vis les quatre hommes bondir sur eux-mêmes comme des clowns qui font un saut de carpe, et disparaître dans la tranchée. Puis j'entendis quatre coups de grâce, et les clairons sonnèrent aussitôt le départ. Un piquet de quelques soldats fut seulement mis en faction près des cadavres, qui devaient rester exposés là jusqu'au soir, pour être livrés alors à ]«ur famille , si quelqu'un les réclamait.
CNK ÂMVËK DANS Ll 8AHBL. 151
Tout le jour, la pluie tomba sur eux. Vers le Boir, le temps s'étant éclairci, je pus sortir de nouveau pour aller voir ce qu'ils devenaient. Il y avait Ik plusieurs Arabes avec des chevaux et des bêtes de somme. Quand on jugea que le soleil se couchait, les sentinelles s'éloignèrent. Alors, sans cris, sans pleurs, comme s'il se fût agi d'un ballot, chacun des cadavres fut hissé, puis couché en travers d'un mulet, puis ficelé de manière à garder son équilibre. Aussitôt la cavalcade prit le pas et s'éloigna du côté de la Chiffa. Les corps, étendus à plat, dépassaient, de toute la longueur de la poitrine et des jambes, le bât très-étroit qui leur servait de civière. Ils étaient horriblement roidis par ce séjour de six heures au froid, et suivaient sans fléchir le pas balancé des animaux ; à les voir à distance et vaguement dessinés sur le ciel, où le jour s'éteignait, on eût dit que les mulets portaient des planches.
Blidab, mort.
Le printemps s'établit. Nous voici dans la saison variable avec un soleil déjà chaud, des jours splendides, et de temps en temps de fortes pluies qui sont amenées par des orages, et jamais ne dorent plus de quelques heures. Le vent ne se fixe nulle part; il hésite entre son point d'hiver et celui d'été, et fait
Î5« UNR ANNÉE DANS LK S^HBL.
à tout moment le tour du compas. Le theruiomètro se maintient au tempéré, entre un minimum assez rare de 15 à 18 degrés et un maximum de 24 à 25 degrés. Les neiges commencent à fondre. L'Oued coule à pleins bords. Les petits ruisseaux qu'il alimente ont grossi, et les jardins sont de plus en plus égayés par le mouvement joyeux des eaux courantes. Il n'y a presque plus d'eau dans la plaine, où le lac lui-même est à peu près rentré dans son lit. Il apparaît à gauche du Mazafran, derrière les Hadjout, étendu au pied du Tombeau de la Chré' tienne, sur une ligne mince, ayant la forme et l'éclat vibrant d'une longue épée.
Quelquefois, après une semaine de chaleur continue, le ciel se couvre de vapeurs, et l'atmosphère, surtout au-dessus de la ville, en est alors si chargée et devient si basse, que la montagne disparaît, cachée bizarrement jusqu'à moitié comme par un rideau de théâtre. Bien qu'elle nous touche, nous n'en distinguons plus que la base et le fond des ratios boisés, rendus d*un bleu sombre par une ombre impénétrable. Si le vent reste mou, si le brouillard, au lieu de se fondre en rosée, remonte jusqu'à la région ordinaire des nuages, on est à peu près certain d'entendre, vers le soir, an ou deux coups de tonnerre éclater dans la montagne et de voir la pluie tomber; elle coiiîinue jusqu'au matin. V«rs quatre heures, nous apercevons des étoiles ; tout se
UNE ANNéS DAXS LK 8AHBL. !M
titSoipe avec la nuit, comme si, chassés eax-mêmes par les approches du jour, les nuages s'évanouissaient pêle-mêle avec les ténèbres. Le soleil paraît dans un ciel où ne reste pas le plus petit trouble; les horizons sont nets, vifs et fermes. Nous pourrions compter les cèdres plantés, à trois mille pieds au-dessus de nos têtes, sur les derniers pitons des Beni-Salah.
Le plus ordinairement, les soirées sont magnifiques; je les passe au bois des Oliviers. En ce moment de Tannée (12 mars), le soleil se couche un peu après six heures, et directement au pied de la plaine, entre le promontoire avancé de la Mouzaïa et le pays montueux desBeni-Menasser, sur des collines qui ont Tair d'une mer agitée. On la voit suspendu comme un globe au-dessus de cette haute barrière violette, ou faisant rayonner, quand il y a des nuages, un vaste triangle enflammé. A mesure qu'il descend, l'orbe grandit; on peut pendant un instant le considérer sans fatigue, car il n'envoie plus ni chaleur ni rayons, il plonge enfin par^i les collines et disparait, tout rouge et comme déchiré par les aspérités de l'horizon. Aussitôt commence un crépuscule ardent de quelques minutes. L'humidité précède la nuit, et moins d*un quart d'heure après le départ du soleil, toute la campagne est inondée de Tosèe.
Je ne vais guère au bois des Oliviers que
pour assister à ce spectacle, un des plus beaux de la journée. Autrefois c'était un lieu que nous aimions pour toutes sortes de raisons, dont beaucoup au moins n'existent plus; peut-être était-il plus attrayant, peut-être étions-nous plus jeunes. Nous y tivions à Tombre adossés contre le tronc des arbres, étendus sur de courts gazons et causant de souvenirs classiques en regardant tomber autour de nous les petites olives sauvages que le vent du printemps secouait des branches. Nous pouvions encore, à ce moment-là, rêver à quelque chose de grave et de grand à l'ombre de ces beaux arbres chargés d'années, et devant ce petit marabout à coupole basse , assez semblable à un autel. Je me souviens que nous y avons lu OEdipe à Colone pendant une après-midi qui rappelait la Grèce, c Étranger, te voici dans le séjour le plus délicieux de l'Attique, à Colone, riche en coursiers... Là flearit chaque jour, sous la rosée céleste, le narcisse au calice gracieux, antique couronne des grandes déesses. Sur cette terre croît un arbre que ne possède ni l'Asie ni la grande île dorienne de Pèlops, arbre qui ne fut pas planté pur une main mortelle, qui vient sans culture, et devant lequel reculent les lances ennemies. Nulle part il ne pousse plus vigoureux que dans cette contrée. Cest Volivier au pâle feuiUaj^e. »
Des hommes vôtr.s de blanc, avec un air sérieux ,
ONI ÂNKÉB DANS LE SAHEL. l«i
passaient an Io:d parmi les arbres. La ville , dont en apercevait les tours blanches, était séparée de nous par des haies épineuses de nopals et d'aloès- Des cavaliers « dompteurs de coursiers s cheminaient sur une étroite chaussée entre la montagne et nous^ à demi nus, sans selle, et maniant de petits chevaux à mâchoires nerveuses, à coartes oreilles, à .qui nous trouvions des airs thessaliens.
Aujourd'hui le bots sacré de Blidah n'est plus reconnaissable. Tout y dépérit. Les oliviers an pâle feuillage se découronnent; il n'est plus possible de trouver de l'ombre à leur pied , tant est rare et misérable la maigre verdure qui tremble au bout de leurs immenses rameaux, c Les lances ennemies n*ont pas reculé devant eux », et ni Jupiter protecteur des oliviers sacrés, ni Minerve aux yeux bleus, n'empêcheront qu'ils ne soient extirpés du sol par une main étrangère.
Le marché arabe ne se tient pins ici depuis longtemps, quoiqu'il n'y ait pas dans Blidah de place plus pittoresque ponr un marché. Tn y verrais maintenant des baraques , presque constamment des bivouacs militaires et des tranchées faites pour amener les eaux , secours tardif qui ne ressuscitera pas le bois expirant. Seul le marabout subsiste, toujours éclairé à l'intérieur d'une quantité de boa« gi es roses et de petites lampes, toujours exhalant,
comme une chapell" , une chaude et mystérieuse
odeur de cire qai se consume et d'encens. li dorera autant que la superstition, c'est-à-dire trèsprobablement plus que les oliviers.
Une agréable nouvelle que je ne t*ai pas dite : les cigognes sont arrivées. J'ai vu l'autre jour leur premier courrier. C'était le matin de très-bonne heure; beaucoup de gens dormaient encore dans Blidah. Il venait du sud, porté par une légère brise, s'appuyani, sans presque les mouvoir, sur ses grandes ailes à l'extrémité noire, le corps suspendu entre elles « comme entre deux bannières » . Une troupe de pigeons ramiers, de corneilles et de petits milans lui faisaient un joyeux cortège, et saluaient sa bienvenue par des battements d'ailes et par des cris. Des aigles volaient à distance, les yeux tournés vers le soleil levant. Je vis la cigogne , suivie de son escorte, descendre de la montagne et se diriger vers fiab-el-Sebt. Il y avait là des Arabes qui sans doute avaient voyagé la nuit, car ils étaient couchés pêle-mêle avec des dromadaires fatigués, toutes les charges réunies au centre du bivouac, et les animaux n'ayant plus que leurs bâts. Quand roiseau sacré passa sur leurs têtes, un des Arabes qui le vit étendit le bras, et dit en se levant tout droit : — Chouf el bel-ardj, regarde, voici la cigogne. Us l'aperçurent tous aussitôt, et, comme un vcysgeur qui revient, ils la regardèrent pu se répétant de l'un à l'autre : — Chouf t' ouchi If l'as-tu
^e? — Longtemps l'oiseau parut hésiter, tantôt rssant les murs, tantôt s'élevant à de grandes hauteurs, les pieds allongés et tournant lentement la téîe vers tous les horizons du pays retrouvé. Un moment il eut l'air de vouloir prendre terre; mais le veut qui l'avait amené rebroussa ses ailes et l'emporta du côté du lac.
Les cigognes émigrent à l'automne pour ne reve> nir qu'au printemps. Elles se montrent rarement dans la plaine, et n'habitent jamais Alger. A Médéah, au contraire, et dans toutes les villes de la montagne, elles se réunissent en grand nombre, Constantine en est peuplée. Je connais peu de maisons dans cette ville , la plus africaine et la moins orientale de toutes les villes algériennes , je connais peu de toitures un peu hautes qui ne supportent un nid. Chaque mosquée a le sien, quand elle n'en a pas plusieurs. C'est une faveur pour une maison d'être choisie par les cigognes. Comme les hirondelles , elles portent bonheur à leurs hôtes. Il y a toute une fable qui les consacre et les pro<tége : ce sont des tolba changés en oiseaux pour avoir mangé un jour de jeûne. Elles reprennent tous les ans leur forme humaine dans un pays inconnu et très-éloigné , et quand, appuyées sur une patte, le <!ou renversé dans les épaules et la tête élevés vers le ciel, elles font avec un claquement de leur bec le bruit singulier de kuam... kuam... kuam, c'est
qu'alors Vkme des tolha, toujours vivante en elles, se met en prière. — Jadis c'était Antigène, fille de Labmédon et sœur de Priam, que Junon changeai! en cigogne pour la punir de l'orgueil que lui causait sa beauté. Tous les peuples ont eu le génie des métamorphoses, et chacun y a mis sa propre histoire : la Grèce artiste devait être punie dans sa vanité de femme; l'Arabe dévot et gourmand devait Têtre pour an péché commis en carême.
Aujourd'hui nous avons feit nne course au fond da ravin de l'Oued-el-Kebir. L'Oued-el-Kebir, malgré son nom de grande, est une toute petite rivière, — en France on dirait un ruisseau, — doni les pluies d'hiver et la fonte des neiges font tout à coup un torrent. Réduite à ses propres ressources, elle n'est plus rien. Elle prend naissance au fond d'un ravin étroit, peu profond, et, comme toutes les rivières montagneuses à leur origine, on la surprend d'abord dans un riant berceau à fond de roche, tapissé de feuillages, de roseaui et de lauriers-roses; elle y naît dans la fraîcheur de l'ombre, dans la retraite et dans le silence , comme les idées dans le paisible esprit d'un solitaire.
Il y a quelques années encore, les Blidicns ne
Pliaient pas sans avoir un fusil chargé sur l'épaule, et croyaient prudent d'être en nombre et tous armés, poar accomplir cette petite promenade à deux kilomètres au plus de leur ville. Aujourd'hui , bien entendu, chacun va seul aux sources de l'Oued en fumant son cigare avec autant de sécurité qu'au jardin public du TapiS'Vert , et beaucoup plus agréablement.
On a bâti, jusqu'à l'entrée de la gorge, des moulins et des rudiments d'usine. Je n'y regarde jamais de très-près; je crois cependant que ce sont des briqueteries. Un peu plus loin, des travaux de barrage ont été faits pour régulariser le cours du ruisseau; ce n'est donc que quelques cents mètres au delà que la promenade commence à devenir intéressante. La route s'engage alors dans le ravin entre des pentes fort pittoresques, parmi des rochers tombés de la montagne et roulés par la rivière au moment des grandes eaux. L'Oued coule à côté du sentier, tantôt sur un lit de sable et de gravier ressemblant à de l'ardoise en poudre , tantôt à travers de larges blocs que le courant contourne en écumant un peu , quand il n'a pas la force de lesi arracher de son lit. La montagne est rocheuse, escarpée et fréquemment creusée par de profonds éboulements. On y voit peu d'arbres, excepté de loin en loin quelques vieux oliviers plantés presque horizontalement dans les talus, qui restent attachés
par les racines et doul le branchage écbevelé pend sur le chemin. Un peu plus loin, la gorge s'élargit et se découpe en ravins latéraux; la végétation s'épaissit, et chaque écartement de la montagne forme alors un entonnoir baigné par le fond et en* combré de hauts feuillages.
On approche ainsi du cimetière. Il est tel que tu l'as vu : tout entouré de barrières rustiques, composées d'arbres morts et de halliers, et protégé par une ceinture impénétrable de lentisques, de myrtes et de lianes ; au fond , une sorte de bocage ombreux, de grands oliviers très-verts, des caroubiers plus sombres encore, d'immenses frênes et des peupliers-trembles, au tronc blanchâtre, ayant à peu près la taille et le port des platanes; au centre de cet enclos solitaire, très-recueilli, très-abrité, où le soleil ne pénètre que pendant le milieu du jour, un terrain plein d'herbes et couvert de tombeaux. Trois ou quatre seulement forment de petits monuments semblables à des marabouts de quatre ou cinq pieds de haut, avec un couronnement den« télé et la houha conique. Telle est la sépulture ordinaire des personnages religieux ou célèbres à quelques titres.
Une vieille femme gardait le cimetière, accroupie sur le revers d'une tombe, la tête inclinée sur ses genoux. Elle avait un sarrau rayé de bleu, de jaune vif et de rooge éclatant, mal attaché sur ses épaules
UNK ANKÉE 0AN8 LE 8AHKL. 19}
Les bras et les pieds nus, la tête entourée d'un fichu noir, et le visage à moitié caché par des cheveux tout grisonnants, elle tenait à la main, comme un emblème de toutes les fragilités humaines, une longue et mince baguette en roseau.
— Salut sur toi, ô mère ! lui dit Vandell. Que ta journée soit bonne !
— Qu'y a-t-il, et que viens-tu faire ? demanda la vieille avec un peu d'alarme en nous voyant tout à coup dans l'enceinte réservée. Nous répondîmes :
— Rien que le bien , et nous nous assîmes sur une des barrières.
Une bougie rose brîilait dans le creux d'un arbre renversé vers le milieu du cimetière. La face des gnatre marabouts qui regarde le levant était inondée ce cire fondue, et dans une sorte de niche, creusée dans la paroi du plus orné et du plus ancien des quatre, brûlait une autre mèche odorante dont on voyait seulement la fumée.
— Savez-vous ce que c'était que ces gens-là, demandai-je à Vandell, vous qui savez tout?
— Des hommes, me répondit Vandell un peu sentencieusement. Si vous y teniez, je vous dirais leurs noms et leur légende plutôt que leur histoire; mais à quoi bon ? Ils ont fait leur temps ; ils habitaient un pays qui n'est pas le vôtre, et parlaient une langue que vous entendez à peine. S'ils ont fait du bien ou du mal, cela ne nous regarde pas, et nous
D*avon8 pas même le droit d'allumer une bougie ro&e en leur honneur.
An moment où nous repassions la barrière, un Arabe qui venait d'entrer dans l'enceinte alla dévotement baiser la tombe du saint, et se mit à genoux dans l'herbe pour faire sa troisième prière, car il était une heure après midi.
A quelques pas en arrière du cimetière se cache un village, ancien séjour de l'aristocratie de Biidah. Incendié et pillé en 1836, pillé encore en 1840, aujourd'hui il est réduit à une quinzaine de masures, dont une seule couverte en tuiles, le reste en pisé avec la toiture en roseaux. Des chiens en gardaient l'entrée, et nous aboyaient aux jambes; des enfants criaient comme s'il se fût agi d'un nouveau siège.
Nous continuâmes notre promenade en parlant très-philosophiquement de la mort.
— Je n'y crois pas, me disait mon compagnon. C'est un passage sombre que chacun de nous rencontre à un moment donné dans sa vie. Beaucoup de gens s'en alarment, ceux à qui l'obscurité fait peur comme aux enfants. Quant à moi, les trois ou quatre fois qu'il m'est arrivé de m'en trouver tout près, j'ai vu de l'autre côté une petite lumière, je ne sais trop laquelle, mais évidente, et qui m'a tout à fait tranquillisé.
CnrS ANNEE DANS LB SAUEL. 16»
Avril
J'ai revu Haoûa souvent depuis trois semaines, et décidément nous voilà bons amis. Le déi)ut présageait au reste que nous n'aurions pas grand'peine à le devenir. Vandell, qui s'accommode à peu près de tout ce que je lui propose, m'accompagne ordinairement dans mes visites. Mous allumons en son honneur le narghilé. C'est là son droit d'interprète, et comme le narghilé a trois branches et que chacun de nous peut ainsi disposer d'un tuyau, souvent alors notre conversation consiste à faire à tour de rôle murmurer, dans le vase en cristal, l'eau parfumée de rose où se rafraîchit la fumée. Mous passons ainsi des après-midi chaudes ou des soirées, indolemment couchés sur des coussins. J'ai toute liberté de fouiller dans les meubles d'Haoûa, et j'en proBte. J'ouvre ses grands coffres couleur de cinabre, h serrure de cuivre, et j'en tire tantôt sa garde-robe et tantôt ses bijoux. C'est un vestiaire arabe des plus riches et des plus variés : vestes d'été, vestes d'hiver ; petits gilets tout chargés d'orfèvrerie, avec d'énormes boutons d'or ou d'argent ; caftans de drap ou de soie, pantalons de négligé, de tenue ftK>yenne on d'apparat, depuis la simple cotonnade ou la mousseline des ludes jusqu'au lourd brocart
170 UNB ANNÉE DANS LE 8AREL.
chamarré de soie et d'or; plus un assortiment de fouta pour entourer la taille, de guimpes légères pour accompagner le turban, de mouchoirs de tête et de ceintures, tout cela bizarrement appelé de noms inutiles à dire et bariolé des couleurs les plus tranchantes. Les bijoux sont réunis à part, empaquetés dans un foulard ; ce sont des anneaux de jambes, des bracelets, des gourmettes en sultamns, des miroirs de main à manche écaillé de nacre; les pantoufles y sont aussi comme représentant de vrais bijoux par le luxe et pour la valeur.
— Tu as donc hérité d'un sultan? dis-je à Hoûa le jour où je découvris ce riche mobilier et cette fortune de femme élégante.
— Ce n'est pas un sultan qui m'a donné cela, c'est mon mari.
— Lequel? interrompit Vandell, sans se douter que sa plaisanterie devait s'appliquer si juste.
— Celui qui est mort, répondit Haoûa assez tristement pour nous convaincre qu'elle avait été veuve.
— Et qu'as-tu fait, demandai-je, de ton second mari?
Elle hésita d'abord, devint pâle autant que peu pâlir un visage qui jamais n'a l'ombre de couleur, et répondit en nous regardant fixement l'un après l'autre : Je l'ai quitté.
— Après tout, dit Vandell en manière de conclusion, tu as bienfait, s'il t'ennuyait.
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Ce 8oir-là même, Vandell allait aux renseignementâ chez Hassan, et il apprenait qu'en effet Haoûa était veuve d'un premier mari, et qu'elle avait divorcé six mois après son second mariage; mais Hassan n'en dit pas davantage , et, je Le sais pourquoi , parut tenir à ne nommer aucun des deux personnages qui ont fait, l'un la fortune, et l'autre le malheur d'Haoûa. Haoûa est Arabe. Elle est née dans la plaine. Si les informations sont exactes, son père appartenait aux Arib, une famille d'origine saharienne établie dans la Mitidja, qui l'habita sans existence légale , y vivant dispersée dans les tribus et maraudant sur toutes jusqu'en 1834, époque où l'administration la réunit pour en faire une auxiliaire et comme une sentinelle avancée de la France. Haoûa conserve donc un peu de sang saharien dans les veines, et son teint plus fauve, son œil plus nombre, sinon plus ardent, la juvénilité singulière de ses formes, que l'embonpoint commun chez les Vlauresques n'épaissira pas, concordent exactement ivec ses origines. Par ses alliances, nous supposons qu'elle doit tenir soit aux Beni-Khrelil , soit plus )robablement aux Hadjout. Au reste, ce sont des éclaircissements qui regarderaient l'état civil, s'il in existait un chez les Arabes, et non pas nous 3epuis lors, il n'a plus été question de ce que le lasard nous avait révélé de la vie antérieure i'Haoûa, et nous ne nous souvenons plus de son
divorce que pour en conclure qu^elle est libre, et qu'ainsi les assiduités de ses deux nouveaux amis ne sauraient causer d'ombrage légitime à personne. La maison, très-bruyante au rez-de-chaussée, surtout si quelque différend de voisinage éclate entre les Juives, est on ne peut plus paisible à Tétage où la silencieuse Haoûa habite seule, et dont elle occupe la galerie avec Assra la négresse et le mari d'Assra, qui vient y passer la nuit. A quelque moment que ce soit de la journée, excepté aux heures du bain , nous la trouvons là, dans un angle obscur de sa chambre, assise ou couchée sur son divan, se teignant les yeux, jouant avec un miroir, fumant le tombak , couverte de guirlandes fleuries comme une madone, les bras aussi froids que le marbre, Tœil admirable et vague, inerte et comme épuisée par l'oisiveté mortelle de sa vie : personne autour d'elle , ni famille ni enfants. Exemple singulier de beauté presque accomplie et stérile, elle vit, si cela peut s'appeler vivre, pour je ne sais quelle destinée incompréhensible qui semble l'empêcher d'être épouse et la condamne à n'être point mère. Aussi l'attrait quelle exerce est tout à fait étrange : il est très-vif et ne pénètre pas, j'imagine, au delà de l'épiderme sensible du cœur. Elle a les séductions de la femme, mais sans le vouloir et moins les intentions de séduire. On l'écoute on la contemple, on l'admire, ravi par une chose
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charmante «ans être attiré. C'est une de ces créations bizarres qui seraient monstrueuses en Europe, où la femme est femme. Imagine quelque chose comme une fleur de luxe exquise et rare, lAe pour un gynécée d'Orient, qui doit l'embellir et le parfumer pendant le court épanouissement de sa jeunesse, et compare, si tu le veux, à la plus subtile des essences le charme qui se dégage , à l'insu de lui-même, de cet être inutile et délicieux.
— Vous parlez de fleurs, me disait mon ami Vandell un jour où je cherchais, comme aujourd'hui, des comparaisons pour la définir, mais vous n'avez pas trouvé le mot qui convient. Tous les termes sont trop actifs pour donner l'idée de cette existence embryonnaire , sans initiative ni conscience. Il faut un verbe neutre, et le plus neutre sera le meilleur. Je vous en propose un latin : olet, elle exhale. Ajoute* un qualificatif pour exprimer l'attrait de ce fluide odorant, et dites qu'elle sent bon et rayonne comme une bonne odeur. Voilà, je crois, tout ce qui peut être raconté d'elle, et quant à nous, nous sommes des sensuels, agréablement parfumés par le voisinage d'une plante exotique. Il n'y a rien là de bien dangereux, pourvu que de temps en temps nous changions d'air; seulement «t'est à faire douter de l'âme humaine. —
La voix d'Haoûa est une musique, je te l'ai dit le jour où je l'entendis pour la première fois, plutôt
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une musique qu'un langage. Elle parle à peu près comme les oiseaux chantent. Aussi, pour se plaire aux entretiens d*Haoâa , il faut avoir le goût des i4lélodies incertaines, et l'écouter parler comme on écoute le bruit du vent. Quand on veut la rendre un peu plus tendre , il faut l'appeler aîni, mon œil. Elle alors répond habibi, mon ami , ou bien ro 'ahr diali, mon âme , et rien n'est plus musical et moins passionné : un rossignol dans sa cage en dirait autant. Il m'est impossible de t'expliquer ce que nous faisons chez elle, et comment le temps s'y passe. Nous y entrons, nous y restons, nous la quittons, sans que les souvenirs d'aujourd'hui soient plus vifs m plus mémorables que ceux de la veille. Le soleil penoant ce lemps-ià décline au-dessus de la cour; il éclaire alors la chambre d'Haoûa, il y filtre en fine poussière d'or à travers le tissu léger du rideau tendu devant la porte. C'est une illumination qui dure un moment, et pendant laquelle tout ce petit intérieur, plein de soieries, de meubles à facettes, d'étagères enluminées et de porcelaines peintes, est envahi par des reflets brûlants. Dès que le soleil est descendu derrière la terrasse , le crépuscule entre dans la chambre. Alors les couleurs s'effacent, les ors s'éteignent, le narghilé transpire des fumées plus bleues, et nous voyons apparaître le feu du fourneau. Le soir n'est pas loin , et nous alteiguons ainsi la fin dn jour.
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H uoas est arrivé de dîner chez Haona. Ces jourslà , raprès-midi se passe en cuisine , à piler le poivre , la cannelle et le safran, à rouler le couscoussou dans des bassins de cuivre, à le faire mijoter sur un feu mesuré. Assra s'occupe des pâtisseries au miel. Vandell, qui se pique avec raison d'avoir été traité par les califats des trois provinces, introduit à la table d'Haoûa des mets quasi fabuleux. Le fond de tonte cette cuisine princière se compose invariablement de petits morceaux de viande et d'une grande quantité de fruits secs; mais la nouveauté dépend du choix, de l'abondance et de la violence exagérée des épices.
Lorsque par hasard la grande amie d'Haoûa , la belle et blanche Aïchouna, arrive à l'heure du dîner, ou, ce qui est d'un meilleur monde, se fait annoncer dès le matin par sa petite négresse Yasmina, la fête alors devient complète, car on peut être assuré qu'il y aura entre les deux amies émulation de toilette et de parures. Ce plaisir nous a été donné l'autre soir. Âîchoana arriva vers six heures , suivie de sa servante toute vêtue de rouge. En entrant dans la chambre, elle ôta son grand voile, laissa tomber an bord du tapis ses sandales de cair noir, et vint se poser sur le divan, magnifiquement, comme une idole. Elle était tout à fait splendide, les jambe? entortillées dans un fouta noué très-bas avec un petit corset sans manches, émaillé de mé-
tai comme un fourreau de poignard, et une simple chemisette de gaze étoilée d'argent, qui, par une vanité fort excusable, ne servait qu'à moucheter de points brillants la nudité presque absolue de se» épaules et de sa large poitrine.
— Autant vaudrait ne pas avoir de linge, observa Vandell en la voyant entrer, car il y en a si peu épais qu'on dirait une buée.
— Mon cher ami, lui dis-je, ne savez-vous pa» le mot des Indiens, ces pudiques amateurs de la transparence? Ils comparent ces gazes légères à des eaux courantes. La belle Aïchouua est de leur avis; elle s'habille avec une métaphore.
Presque aussitôt Haoûa, qui nous avait quittés depuis une heure, souleva la portière de sa chambre de toilette, et parut. Elle portait avec un grand air le costume impérial des femmes de Constantine, c'est-à-dire trois longs caftans l'un sur l'autre. Deux étaient de mousseline à fleurs; le troisième » en drap d*or et l'habillant sans plis, donnait une certaine roideur à sa taille si souple, et l'enfermait dans une sorte d*armure éblouissante. Un fichu de drap d'or, aussi roulé d'une façon bizarre, cachait entièrement ses cheveux , et s'appuyait, comme une mitre asiatique, sur l'arc relevé de ses sourcils peints. Elle avait d'ailleurs peu de bijoux et pas de bagues, modestie assez rare, et qui me parut d'un goût parfait. Un simple trait d'antimoine al-
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longeait ses yeux superbes et les bridait un pen , de manière à les faire involontairement sourire, et une toute petite étoile peinte en bleu pâle la marquait aa milieu du front d*un signe hiératique et mystérieux. Elle entra , traînant ses pieds nus sur la haute laine des tapis, et secouant, pour en répandre Todeur autour d'elle, un mouchoir turc qu'elle venait dMmbiber d'essence. Elle s'approcha du divan, très-bas, posa sa main brune et nerveuse sur l'épaule nue de son amie, et se laissa glisser plutôt qu'elle ne s'assit par un mouvement de lassitude impossible à rendre.
— Admirable I -i- dit Vandell en lui faisant avec cérémonie le salut qu'on doit aux reines.
Nous dînâmes sur le tapis, couchés de côté antour d'une petite table en marqueterie , qui portait les bougies, et d'un haik de négresse formant nappe, sur lequel on posait les plats. Le service était fait par les deux négresses, et c'était le mari d'Assra qui, pour la circonstance, nous présentait l'aiguière et la serviette brodée de soie de couleur.
Après le dîner qui fut long, les convives prirent le café, puis le thé, puis fumèrent sans interruption jusqu'à dix heures. Aïchouna se leva la première. Elle s'enveloppa pour partir , mais plus négligemment qu'elle n'aurait fait le jour , du kaïk épais qui est de mode à Blidah. Elle en avait seuieuient un pan plié deux fois sur la tête; le reste
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la drapait comme un manteau. Avec sa taille élevée , son corset d'argent qui miroitait au-dessous de sa gorge nue, et la tournure assez grandiose de cette draperie flottante , je la trouvai beaucoup plus imposante alors que sans voile , et je la suivis des yeux jusqu'au bout de la galerie. Elle y passa sans bruit dans la lumière blanche de la lune. Yasmina la suivait, portant quelque chose de lourd empaqueté dans un coin de son haik couleur de sang.
— Vous savez, me ditVandell en riant, que ce ne sont que des pâtisseries. —
Hier un orage éclata dans la soirée pendant que nous prenions le café chez Haoûa. Vers dix heures, il pleuvait à torrents, et Tobscurité devenait telle qu'il était impossible de se diriger pour sortir, à moins de suivre en tâtonnant le pied des murailles. n ne fallait pas songer à porter une lanterne allumée par un temps pareil. Je demandai donc à Haoûa qu'elle nous permît de passer la nuit chez elle, et comme elle y consentit de bonne grAce, nous restâmes.
— Ne t'occupe pas de nous, lui dis- je. Si-Bou- Djàb&fera ses plans, moi j'écrirai ou je dormirai si l'envie m'en vient. Ainsi bonne nuit, et à demain!
— Bonne nuit à tous deux ! — dit-elle.
Et elle alla s'étendre sur le divan qui lui sert de lit. C'est une sorte d'estrade en maçonnerie, dallée et lambrissée de faïences La garniture se compose de
trois OU quatre épaisseurs de djeroi, d'un matelas de soie piquée, de coussinets pour appuyer les plis du corps, et d'oreillers de satin pour soutenir la tête. Haoùa s'y coucha tout habillée, suivant l'usage arabe, et ne tarda pas à s'endormir.
Il n'y avait plus aucun mouvement ni dans la rue ni dans la maison. Les juifs du rez-de-chaussée s'étaient enfermés de bonne heure, n'ayant pas d'autres moyens d'empêcher l'eau de pénétrer dans leur logis que d'en barricader, puis d'en calfater l'unique ouverture. Les enfants ne criaient plus. La nuit tout entière était remplie par le ruissellement continu de la pluie, qui rejaillissait des terrasses et tombait dans la cour, inondée comme dans un étang. Je descendis afin de barrer la porte extérieure, qui n'avait été que poussée, et je mis l'aro boutanl. Quand je passai devant la chambre où la négresse était couchée près de son mari, j'entendis le nègre Said, qui ronflait comme no lion qui dort, et la voix d'Assra, qui fredonnait avec douceur un air africain pour encourager le sommeil de son enfant.
Vandell avait renouvelé les bougies, déplié des cartes manuscrites dont il porte toujours, comme un en cas, deux ou trois rouleaux dans ses poches, et s'était mis à déterminer l'itinéraire de ses prochains voyages. Il me prêta son livre de notes, livre un peu hiéroglyphique comme l'auteur lui-même,
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et je lus tant bien que mal sa récente excursion du sud dans l'est du Sahara algérien. Nous passâmes ainsi cette nuit pluvieuse, lui projetant de nouvelles aventures, moi réfléchissant au peu que j'ai vu, et n'osant pas rêver à des expéditions qui me sont interdites.
Je ne suis pas un voyageur, mon ami, je te l'ai déjà dit, et plus d'une fois; tout au plus snis-je un homme errant. Mes voyages, si j'en faisais, ne serviraient pas même à donner à d'antres la curiosité de les refaire après moi. Je battrais vainement les chemins du monde : la géographie, l'histoire et la science n'eu obtiendraient pas un renseignement qui fût nouveau. Souvent le souvenir que je garde des choses est inénarrable, car, quoique très-fidèle, il n'a jamais la certitude, admissible pour tous, d'un document. Plus il s'affaiblit, d'ailleurs, plus il se transforme en devenant la propriété de ma mémoire; et mieux il vaut pour l'emploi qu'à tort ou & raison je lui destine. A mesure que la forme exacte s'altère, il en vient une autre, moitié réelle et moitié imaginaire, et que je crois préférable. Tout cela ne fait pas un voyageur, et cette manière de procéder prouve an contraire que je ne suis pas oé pour aller loin.
— Vous avez vu Sidi-Okba? me dit Vandell en suivant sur sa carte la ligne ponctuée qui de Biskara conduit à l'Oued-Ghrir.
L'NB ANNÉE DaNS t B 8AHBL. IM
— Oui, lai dis-je, à mon second voyage.
— Vons souvenez-vous de la mosquée et de la sépulture du saint, le vicaire et l'an des premiers lieutenants du Prophète ? Avez-voas remarqué la forme toute particulière du monument, Tan des plus curieux des Zibans, et vous a-t-on raconté la légende extrêmement célèbre qui s'y rattache ?
Et comme il me vit embarrassé de lui répondre :
— Qu'avez-vous donc fait à Sidi-Okba, si vous ne connaisse! même pas la seule chose qu il y eût à connaître ?
— Mon cher ami, lai dis-je, il faisait très-chaud, très-beau le jour où j'y passai. Le ciel, chauffé i blanc, s'étendait comme un miroir d'étain au-dessus du village, à demi consumé déjà par une demi-journée de soleil sans nuages. On me mena voir la mosquée, et je la vis; on me raconta son histoire, et je Técoutai ; mais ce dont je me souviens nettement, c'est surtout ce qui suivit. Il y avait une collation préparée pour nous dans un jardin ; des nattes par terre, au pied d*un figuier, sur nos têtes une étoffe de tente attachée par des cordes k trois palmiers faisant triangle. Le kaïd, que je pourrais vous peindre, nous servait. Kos chevaux étaient entravés dans le même enclos, couverts d'écume et les naseaux enflammés par la marche du matin. Il était midi, et c'était, je vous dirai la date exacte, le 15 mars 1848. Nous quittions la smala d'un neveu
ISS VNE AKNÉK DÂK8 LE SAHKL.
da cheik Ei-Aïab, un Ben-Ganàh riche et beau comme tous les membres de cette famille magnifique. Gomme nous étions en route et à mi-chemin à peuprès du douar au village^ un courrier arabe qui nous cherchait depuis le matin était accouru vers nous au grand galop. Il avait à nous remettre un billet et le premier feuillet d'un journal de la pari du commandant, nous dit-il. Ce billet et ce journal, qui portait en tête République française , nous apprenaient une nouvelle inattendue et fort grave, comme vous voyez. Je relus Tun et l'autre, et attentivement, après le repas, dans le jardin même, au milieu d'un cercle de gens dont pas un ne parlait ma langue, mais très-soupçonneux comme des Arabes. Vous savez comment les nouvelles s'ébruitent dans ce pays, c'est le vent qui les porte ; les palmiers faisaient en froissant leurs feuilles un certain bruit qui ressemblait à des inquiétudes. Je cueillis des palmes mouchetées, eu raison de la circonstance et puis du lieu; je songeai à mes amis de France. Un coup de fusil parti par hasard fît envoler des centaines de moineaux et de tourterelles qui dormaient à l'ombre dans le creux des arbres, et je me souviens qu'en xoyant s'enfuir à tire-d'aile tous ces oiseaux brusquement réveillés, je pensais que toute ma tranquillité d'esprit s'en allait aussi. Voilà ce qui me reste de ma visite à Sidi-Okba : la date iJ.'une émotion politique mêlée subitement à une
pastorale africaine et un faisceau de palmes qui fixe à tout jamais mes souvenirs.
— C'est une jolie promenade, me dit Vandell, qui n'avait pas écouté les dix premiers mots de mon récit. Pour la centième fois, depuis que je le connais, le voyageur né pour les voyages avait jugé Fartiste.
Entre quatre et cinq heures, la pluie cessa. On entendit la voix des coqs, qui n'avaient pas chanté depuis minuit. Des animaux logés dans xmfondouk voisin commencèrent à s'agiter sur leurs litières et à faire un bruit matinal dans leurs mangeoires vides. La lune se leva; elle était à son dernier quartier : son disque tout à fait renversé, ce qui est, dit-on , un indice d'orage , parut au-dessus des terrasses , mais trop diminué pour éclairer la nuit et pareil à un anneau brisé. Haoûa ne s'était pas éveillée une seule minute : rien absolument n'était dérangé dans sa toilette. La chaleur du sommeil avait seulement fané les colliers d'oranger dont elle aime à rester parée nuit et jour; l'odeur même en était devenue si faible , qu'on ne la sentait presque plus. Alors, en la voyant couverte encore de ses fleurs préférées, mais de fleurs mourantes, dormant d'un sommeil sans rêves et dans un repos aussi profond que l'oubli, il me vint, je ne sais pourquoi, une pensée amère, et je dis à Vandell : N'est-ce pas mauvais signe quand les flears se fanent vite av. corsage des femmes?
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Mais Vandell, pour toute réponse, me montra le ciel du levant où l'aube allait poindre.
— Vous avez raison, lui dis-je, il ne faut pas que le jour nous surprenne en bonne fortune; allons-nous-en.
Et nous sortîmes avec précaution , comme si noua avions craint de déplaire aui yeux chastes du jour naissant.
IfUSTAPHA D'ALGER.
Ilsatapha d'Alger, avril.
Je t*écris d'Alger, oft je suis venu assister à la fête des fèves, — Aïd-eUFould , — une fête nègre, que l'usage est de célébrer chaque année , dans le courant d'avril , à l'époque où commence la récolte des premières fèves. Pourquoi les fèves précisément? Quel est le sens religieux de la fête? Pourquoi ce taureau habillé d'étoffes, décoré de bouquets, qu'an sacrificateur égorge au milieu d'un cérémonial barbare? Pourquoi la fontaine, l'eau
DNE ANNÉB DANS LK 8AREL. 185
lustrale et le sang du tanreaa, dont la fouie est aspergée comme d'une pluie sacrée? D*où vient enfin que la fête a particulièrement lieu par les femmes et pour les femmes? car c'est une femme qui distribue le sang, qui la première puise à la source, et si les hommes exécutent les danses, les femmes ont l'air d'y présider. Il y a sur VAïd-el' Fould d'Alger de nombreux détails explicatifs publiés dans plusieurs livres; permets-moi de m'en tenir au récit de ce que j'ai tu. C'est un tableau fort original et très-brillant , et je n'ai pas songé une seule fois aujourd'hui que cette cérémonie tout africaine, mêlée de pompes tragiques et de divertissements, de ballets et de bombances, fût autre chose qu'un grand spectacle imaginé par ce peuple joyeux pour s'éblouir lui-même» s'amuser beaucoup et s'accorder une fois par an les plaisirs combinés du faste , des gaietés permises et de l'intempérance.
La fête se donne au bord de la mer , entre le champ de manœuvre et le hameau d'Hussein-Dey, autour d'un marabout enfoui dans les cactus, sur une large esplanade d'où la vue embrasse jusqu'à l'horizon la double étendue de la mer sans limites et du Hamma. C'est sur ce terrain relevé, on ne peut mieux choisi pour une aussi vaste mise en scène , que sont réunis les deux ou trois mille spectateurs de la fête, tous nègres ou négresses. On y
dresse des tentes , on y improvise des fourneaux , on y établit des cuisines en plein vent, à peu près comme dans nos fêtes de village. Les cafetiers maures s*y rendent avec leur matériel de cuisine, et aussitôt la cérémonie terminée commencent les collations, qui sont en définitive la plus sérieuse occupation de la journée. Au-dessous de cet amphithéâtre ainsi couronné de tentes et tout pavoisé de pavillons, et sur la plage môme, se tient l'autre moitié de la foule, c'est-à-dire les fanatiques chargés de la cérémonie, les dévots qui veulent la suivre de près, les curieux européens ou arabes qui viennent pour voir, enfin les quelques centaines de nègres accourus avec la volonté , le courage et la vigueur de danser douze heures de suite, ce qui par parenthèse est un tour de force surhumain.
Je n'ai fait qu'apercevoir le taureau, tant les places étaient disputées au moment où la procession arriva. J'entendis, quoique la distance et le vent de la mer en adoucissent beaucoup l'effet , une effroyable musique de castagnettes de fer, de tambourins et de hautbois, qui débouchait tout à coup sur la plage et sonnait l'arrivée du cortège. La foule aussitôt se précipita, et je compris à son mouvement concentrique que le taureau devait en occuper le milieu. Quelques minutes après, le cercle s'ouvriv et laissa voir la victime couchée sur le sable, la gorge coupée, et déjà prête à livrer tout son sang.
A peine abattue, les plus ardents s'étaient jetés sur elle, et quand elle eut achevé de saigner, à l'instant même on la dépeça. Cette œuvre de boucherie s'accomplit au pied du marabout et le plus près possible de la fontaine, de telle sorte que les lustrations et le sacrifice eurent lieu dans le même instant. Alors beaucoup de spectateurs descendirent à la source, et je vis pendant une partie de la matinée circuler de petites bouteilles pleines d'eau. Des négresses revenaient, portant avec satisfaction des éclaboussures sanglantes sur le visage; mais l'écarlate du sang se perdait dans la couleur pourpre des haïks, et ceci est un détail que je te recommande.
imagine un millier de femmes an moins, c'està-dire la grande moitié de cette étrange assemblée, toutes, non pas habillées, — car le voile uniforme cachait au contraire des splendeurs innombrables de couleurs , — mais enveloppées de rouge, et de rouge éclatant, sans nuances, sans adoucissement ni mélange , le pur rouge à peine exprimable par la palette, enflammé en outre par le soleil, et poussé jusqu'à l'extrême ardeur par toute sorte de contacts irritants. Ce vaste étalage d'étoffes flamboyantes se déployait en effet sur un tapis d'herbes printanières du vert le plus vif et se détachait sur une mer du bien le plus âpre, car il faisait un peu de vent, et la mer frissonnait. De loin , ce qu'on apercevait
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d'abord, c'était un tertre verdoyant, confusémenl empourpré de coquelicots. De près, reiïet de ces fleurs singulières devenait insoutenable, ei lorsqu'une douzaine de femmes se réunissaient sur le même point , entourées d'enfants vêtus comme elles , et de manière à ne plus former qu'un seule groupe pleinement coloré de vermillon, il était impossible de considérer longtemps ce foyer de lumière et d'éclat sans en être pour ainsi dire aveuglé. Tout pâlissait à côté de ce rouge inimitable, dont la violence eût effrayé Rubens , le seul homme da monde à qui le rouge, quel qu'il fût, n'ait jamais fait peur, et c'était la note dominante qui forçait les autres couleurs à se marier dans des accords doux. La population nègre d'Alger avait aujourd'hui vidé ses coffres; elle avait mis dehors sans réserve, et avec l'excessive ostentation des pauvres , des avares et des sauvages , l'opulence inattendue de ses costumes, de ses parures et de ses bijoux, car la garde-robe des marchandes de galettes et des servantes renferme des trésors dont personne ne se doute, et qui sont réservés pour paraître dans cette fête unique. Chacune d'elles avait donc, comme un navire qui se pavoise, arboré ce qu'elle possédait de plus riche, c'est-à-dire de plus bizarre et de plus voyant. Pas une ne portait le voile gros bleu. Les haïks quadrillés de couleurs tristes tenaient lieu de tapis à celles qui n'en avaient pas d'autres , ou ser*
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vaient à cumposer des tentes, des abris et des parasols, et c'était à l'ombre de leur livrée de domestiques que les esclaves déguisées en princesses passaient cette journée d'indépendance et de luxe. On voyait là tout ce que la teinture orientale peut produire en vivacités , avec ce que la polychromie nègre peut imaginer de plus imprévu : lefl soieries, les laines multicolores, les chemisettes lamées, rayées, pointillées, pailletées de broderies, dont les manches ondoyaient avec des étincelles; de petits corsets d'étoffe , d'autres couverts de métal, agrafés très-haut, comprimant la gorge et la gonflant; les fouta de soie légère et frissonnante bariolés à l'infini et babillant les femmes par le bas comme une sorte d'arc-en-ciel changeant. Là-dessus étaient semés à profusion des bijoux de toute espèce : dorures, verroteries, perles, sultanins, coraux, colliers de coquillages apportés de Guinée , flacons d'essences venus de Stamboul , anneaux de jambes appelés khrôl-khrâl, à cause du bruit qu'ils font quand on les entre-choque en marchant, orfèvreries scintillant sur de noires poitrines. Imagine encore trois on quatre pendeloques à la même oreille; au turban, des miroirs; au bras, des bracelets accumulés l'un sur l'autre et montant depuis le poignet jusqu'au coude; des bagues à tous les doigts, des fleurs partout, et toutes les mains occupées à tenir en manière d'éventails des mouchoirs
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qui , de loin , ressemblaient à des oiseaux blancs qui s'envolent.
Quand on n*a vu les négresses que dans leur vie ordinaire, habillées de bleu sombre et faisant leur petit commerce au coin des rues , dans une tenue si morne et avec des airs si taciturnes, on ne saurait prévoir ce que devient ce peuple ami des joies bruyantes dès qu'il a fait sa toilette et qu'il se ranime. Alors il prend sa physionomie native : il est vif, il est alerte , la chaleur Texcite , le soleil qui ne mord pas sur lui Tagite à la façon des reptiles. Étrange race , inquiétante à voir comme un . sphinx qui rirait sans cesse; pleine de contrastes et de contradictions; à Tétat de nature, aussi libre que les animaux; partout transportée, acclimatée, asservie, j'allais dire, — que rhumanité me pardonne ! — apprivoisée comme eux ; robuste et docile , patiente sous la chaîne et portant avec ingénuité le poids d'une destinée abominable ; belle et repoussante à la fois; les yeux caressants, la voix sifflante, le parler doux; joviale avec un visage aussi funèbre que celui de la nuit; rieuse, mais avec la bouche fendue comme le masque antique , et donnant ainsi je ne sais quoi de difforme à la plus aimable expression du visage humain I
Comiques même en étant sérieux , et risibles autant qu'ils sont rieurs, le véritable élément de ces pauvres gens, c'est la joie. J'ai vu là en quelques heures
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plus de dents blanches ei de lèvres épanouies qne je n*en verrai de ma vie dans notre monde européen , où l'on a beaucoup moins de philosophie qne chez les nègres. Comme tous les types y figuraient, les beautés étaient très-diverses , quelques-unes presque parfaites, la plupart d^une originalité de mise et de tournure qui eût embelli la laideur même. — Je te parle ici des femmes, les hommes n'occupant qne les derniers plans du tableau. — Le voile encadrait seulement leurs visages sans les couvrir, et ne descendait guère au-dessous de la taille. Debout tant que dura la fête religieuse, entassées sur les pentes, elles s'y pressaient en masses compactes comme sur des gradins. Chaque saillie du terrain portait un groupe. Les débris d'un vieux mur de brique servirent, pendant une partie de la matinée, de piédestal à une assemblée de statues, les plus belles peut-être et les plus jeunes de la fête. C'étaient de grandes filles au nez droit, aux yeux luisants, aux joues fermes et polies comme du basalte, coiffées à l'égyptienne, et de formes si vigoureuses qne , malgré l'ampleur des voiles et àesfouta, les muscles vivaient sous leurs habits aussi nettement que sous des draperies mouillées. Elles composaient une seule ligne, faisaient face à l'horizon vide, et se découpaient sor l'émail bleu de la mer avec la dureté d'une peinture chinoise. Quatre ou cinq d'entre elles étaient vêtues de rouge; au centre.
IM fINB ANNÉE DANS LK SAHBL.
il y en avait une habillée de vert, mince, allongée, flexible comme on jonc de rivière, et très-jolie avec son turban noir et des argenteries sur son corset pourpre. Elles se tenaient par la taille ou les mains enlacées , rattachées ainsi Tune à Tautre par de beaux bras aux poignets fins, la tête droite, la poitrine saillante, les reins un peu faussés par Thabitude de vivre accroupies, les pieds se touchant comme ceux des Isis. D'autres, étendues à plat ventre sur Therbe même , avaient la gorge appuyée sur le sol , dans one langueur un peu bestiale qui leur donnait Tair de ramper. D'autres, à l'écart, causaient entre elles ou s'occupaient de leur toilette, et se posaient des grappes d'acacia autour des jours, en vertu de ce goût paradoxal qui leur fait aimer précisément ce qui peut les noircir davantage.
Un murmure indéfinissable et comme un gazouillement sans paroles, qui remplissait l'air d'un bruit léger, ajoutait encore à l'efiiet très-si ogulier produit par cette armée de femmes à la peau sombre. On eût dit une peuplade d'amazones éthiopiennes ou le harem de quelque sultan fabuleux surpris en une matinée de réjouissance. C'était fort beau , et dans cette alliance inattendue du costume et de la statuaire, de la forme pure et de la fantaisie barbare, il y avait un exemple de goût détestable à suivre, mais éblouissant. Au reste, ne parlons pas de goût dans un pareil sujet. Pour aujourd'hui , laissons ie»
règles. Il s'agit d'un tableau sans discipline , et qui n'a presque rien de commun avec l'art. Gardonsnous bien de le discuter; voyons. Ainsi j'ai dû faire, et je me suis promené, regardant, notant les détails, ne vivant plus que par les yeux, plongé sans arrière-pensée ni scrupule dans ce tourbillon de couleurs en mouvement.
Le tableau se composait en amphithéâtre , je te l'ai dit, et dans un cadre aussi beau qu'il était vaste, sur un terrain tapissé d'herbes et de hautes herbes; pas un arbre, mais d'épais massifs d'aloès et de cactus; autour, la plaine bocagère du Hamma; pour fond, d'un côté le Sahel ombreux et vert, de l'autre la mer, avec Alger qui s'inclinait vers elle au couchant ; au levant , les montagnes kabyles qui venaient y mourir; au-dessus, un ciel net et le soleil, le dieu des idolâtres et le vrai roi de la fête.
Les hommes se pressaient, amassés sur le sable fin du rivage, en uniforme blanc, en multitude épaisse, comme un grand troupeau. Les danses commencèrent vers midi , et durèrent jusqu'à la nuit close. L'infernale musique ne cessa pas une seule minute, tant il y avait de gens de bonne volonté pour remplacer les musiciens et les danseurs épuisés. Pendant ce temps, les femmes s'établirent sons les tentes ou près des tentes, et l'on mangea.
Au centre du bivouac, sous un pavillon surmonté d^étendarda et le plus luxueux de tous, se terrait» à
titre de personnage officiel, Vatnin des nègres d'Alger. C'est un petit homme maigre, à la barbe frisée, au regard aigu, qui a du diplomate tout ce qu'un homme de sa race peut en avoir. Il était sérieux et affable ; il offrait le café à ceux qui lui paraissaient valoir cet honneur ; à force de rdder autour de lui, je lui parus sans doute quelqu'un de notable, car il m'invita.
J'attendis courageusement jusqu'au soir. Je vis le soleil tomber derrière les collines, et ce fut an milieu de la foule et des musiques que je rentrai chez moi, brisé de lassitude, gorgé de couleurs, mais fort satisfait de ma journée, car je m'imaginais avoir fait provision de lumière pour les jours ténébreux et trop fréquents où l'esprit n*a plus que des vues tristes.
Maotaplu d Aiger.
IVâman est mort , NAman le fumeur de haschisch, celui dont je te disais , au mois de novembre dernier, avec la prévision de sa fin prochaine, qu'il brûlait sa vie dans le fourneau de sa pipe. Je l'ai va passer hier, dans le champ de manœuvre, sur un brancard couvert d'un drap rouge. Il était porté par des amis et par des voisins qui, suivant l'usage, se relayaient de minute en minute et conduisaient le morUu pas de course. J'entends par voisins ceox d»
café , car Maman n'avait pas d'autre domicile que la boutique enfumée du kaouadji de Si-Mohammed> el-Cheriflf. C'est en reconnaissant les figures accoutumées du carrefour que je pris garde à l'enterrement, et je sus que c'était ce pauvre diable , à moitié mort depuis longtemps, qui venait de mourir tout à fait. Il avait continué ses habitudes, rêvant, dormant, fumant à la même place et ne respirant plus d'autre air vital que sa fumée. Il n'était ni plus gai, ni plus triste, ni plus absorbé que d'ordinaire. On le vit le matin prendre sa pipe et l'allumer ; il fit ainsi jusqu'à midi. Le soir, on remarqua qu'il ne fumait pas; sa pipe était pour toujours éteinte, sa vie aussi!
Je voulus me joindre au très-petit nombre de ceux qui lai faisaient cortège, et je le suivis jusqu'au cimetière. La cérémonie fut courte ; il ne fit que passer par le marabout où Ton déshabille ordinairement les morts et qui sert de vestibule au tombeau. Presque aussitôt je le vis paraître, porté à bras et noué seulement dans un linceul. Deux fossoyeurs faisaient le trou, à peu près comme dans Hamlet : un dans la fosse et la creusant; l'autre enlevant la terre avec un panier. Le troa fait, on y laissa couler le cadavre, puis la terre. Dix minutes après, la fosse était comblée et formait seulement dos de sillon; c'était à ne plus savoir ce qu'on avait mis U, si c'était un homme ou quelque semence.
196 DWK ANNÊB DANS LE SAHEL.
Si Nftman n'a pas laissé d'héritier, ce qui est probable, et si sa pipe est restée entre les mains du kaouadji, je rachèterai, et tu verras un jour cette pipe homicide.
P. S. Rien de nouveau ici. Je suis monté au car^ refour, où j'ai vu Sid-Abdallah, qui me croyait parti pour la France ; il ne m'a point parlé d'Haoùa. J'ai retrouvé avec émotion ma maison, ma prison d'hiver, et le jardin où les arbres fleurissent. La prairie n'est plus un pré, mais une vraie moisson. Les vaches s'y promènent, enfouies dans l'herbe jusqu'au ventre. La campagne est inondée de l'odeur des foins. Je n'ai pas de raisons pour rester à Mustapha. Vandell m'attend à Blidah, et je pars demain. '
Blidah, mai.
Q 8*est écoulé plusieurs semaines depuis le jour où je t'écrivais d'Alger. Je les ai passées aussi laborieusement que possible, enfermé dans cette petite ville dont l'air humide et chaud affaiblirait les plus forts par des conseils irrésistibles de mollesse. C'esf la dernière séduction qu'elle ait gardée de ses ori gines ; une sorte de bien-être physique et d'oubli de soi-même, qui ressemble à Teffet d'un bain prolongé. Nous voici au 15 mai, c'est-à-dire en été. Les
UNE ANNÉB DANS Ll lAHIL. 191
jours sont longs, les midis pesants; pour vivre J*aCcord avec le climat, il faut jouir des matinées et des soirées, qui sont encore douces, et déjà consacrer le milieu du jour au sommeil.
Vandell m*a quitté hier. Il ne va pas loin, m*a-t-il dit, et ne restera pas longtemps absent. Comme il ne m'avait aucunement prévenu de son départ, je fus très-surpris, en m'éveiUant au petit jour, de le voir à la porte de ma chambre bouclant ses guêtres de voyage en roulant son bumouss en portemanteau.
— Où donc allez-vous? lui criai-je.
— Je pars, me dit-il ; j'ai réfléchi cette nuit que je m'engourdissais et prenais de mauvaises habitudes. Je ne saurais vous dire où je vais, mais je m'en vais. Que je vous écrive ou non, ne m'attendez pas avant le milieu de juillet. Si vous voyagiez vous-même, laissez votre clef chez Bou-Dhiaf.
Bou-Dhia( est le maître de l'hôtellerie arabe de la rue des Koulouglis et le logeur ordinaire de Vandell, quand celui-ci vient à Blidah. Son nom vaut une bonne enseigne, car il signifie j^ère de l'hôte.
Une demi-heure après, Vandell revenait avec sa jument blanche. Il attacha sur le dos de la bête son modeste et léger bagage, se mit en selle, et me quitta. Lui ptrti, je me suis demandé ce que j'alUii devenir. Je trouvai ma maison vide, et je compris, 4 cette noa«&U« appréhensioa d'être seul «près avoir
198 UNE ANNÉK DANS LR SAHBL.
été deux, que je vecâis de prendre aussi, moi, ce que Vaudell appelle stoïquement de mauvaises habitudes.
Ifime date, la nuit.
J*ai fait ce soir le tour de la ville (voilà que je recommence à dire/e). J'ai suivi le contour du rempart à l'extérieur, d'abord en plaine, ensuite au pied même de la montagne. Il était six heures quand je sortis, et neuf à peu près quand je revins à mon point de départ, ce qui te prouve que je marchais lentement et m'arrêtais souvent. La soirée était chaude, l'air très-calme. Un brouillard de bon augure descendit de bonne heure sur la plaine, et le lac et les marais se dessinèrent bientôt par des lignes de vapeurs blanches. Les hirondelles, qui sont en nombre incalculable à Blidah, disparurent peu à peu du ciel, où le jour pâlissait; l'air était plein du vol des insectes de nuit et des moustiques
En arrivant à la porte de l'ouest, je trouvai tout un bivouac établi autour des abreuvoirs; une cinquantaine de chameaux, une trentaine à peu près de chameliers. Quoiqu'il fît déjà sombre, je vis k leur air et à leur tenue, à leur teint plus obscur, à leurs yeux plus Apres, qu'ils étaient des Sahariens.
— D'où venez-vous? leur dis-je.
UNK ANNéE DANS LK 8ABSL. 199
Un d'entre eux me dit :
— D'El-Aghouat.
Ël-Aghoaat, dans une bouche arabe, est un mot trèsdur et plein de caractère, à cause de la gutturale ^A, qui équivaut auj espagnol. J'écoutai ce nom bizarre, et me le fis répéter, pour me donner le plaisir de Tentendre. C'était la première fois qu'un Arabe le prononçait devant moi avec cet accent tendre et fier propre à l'homme qui parle de son pays à des étrangers. Je demandai combien de jours de voyage. Il me dit :
— Dix jours jusqu'à Boghar, et deux jours de Boghar àHIedeah.
— Et comment est le chemin ?
n fit alors le geste superlatif des Arabes, me montra la route unie qui passait près du bivouac, allongea le bras indéfiment pour exprimer la distance indéterminée d'un immense parcours, et me dit :
— Regarde, voilà le Sahara, — comme si rien aa monde n'était plus beau pour le regard d'un homme que le vide indéfini d'un horizon plat.
— Bonsoir. Salut sur tous! leur dis-je. <— Sur toi le salut! répondit le Aghouati. Et j'achevai ma promenade.
Avant de rentrer, j'allai m'asseoir au café de Bou- Djima. C'est un petit café champêtre situé hors de la ville, parmi des arbres, presque au milieu des orangers, et tout entouré de ruisseaux comme un ilôt. Q
n*y avait personne. Bou-Djima dormait à côté deseï fourneaux, au-dessous de sa lanterne qaasi éteinte. Je ne le réveillai point, et m'assis devant la porte. De distance en distance, on voyait paraître et disparaître des points de lumière dans la montagne, et de loin en loin des chiens aboyaient; puis je regardai le ciel, où brillaient toutes les constellations de l'été. Le souvenir des Sahariens, au lieu de s'affaiblir, ne me quitta plus, et je me mis sans le vouloir à voyager. Or, quand je voyage, soit en réalité, soit en rêve, c'est toujours dans la même direction, le cap au sud.
Il est minuit. Je ne résous rien, mais il est possible que je me lève demain, comme Vandell s'est éveillé hier, avec la décision subite de me mettre en route.
LA PLAIME.
Blldah, Mâ(.
Je reviens du sud, après avoir faii ce que j'appellerai, ambitieusement peut-être, un curieux voyage. Ce voyage est noté, presque jour par jour et étape par étape, dans un journal qui reste indépendant de celui-ci '. Mon journal saharien s'arrête à El- Âghouat, et sur un cri d'homme altéré par trois mois à peu près de soif continue. Je suis revenu vaincu, je puis le dire, par cette soif mortelle, et poussé vers le nord par je ne sais quel désir déraisonnable de voir de Tean fraîche, d'en boire et de m'y plonger.
J'ai fait en moins de six jours la route qui nous en avait demandé dix en allant. J'ai voyagé sans débrider ni dormir, marchant de jour, marchant de nuit, ne faisant plufl de grandes haltes et ne bivouaquant
1 Vm été dans le Sahara, i88T.
SOS UNE ANIfftE DAKS LB SAHBL.
jamais plus de quelques heures, trouvant les sources taries , de la boue liquide au lieu d*eau, ou, ce qui est pis encore, des résidus d'écume verdâtre, éreintant mon cheval, épuisé moi-même, mais soutenu jusqu'au bout par cette certitude de renaître en arrivant. J'ai cessé de noter la température en quittant El-Aghouat. Ce dont je me souviens, c*est que le thermomètre marquait 50 degrés moins un dixième le jour de mon départ à quatre heures. Le curé me remit lui-même sa dernière observation au moment où je montais à cheval ; c'est un certificat que je conserve en témoignage d'un climat qui, pendant les derniers jours, m'a paru terrible.
Parti d'El-Aghouatun dimanche, après vêpres, — comme on dirait en pays chrétien, — j'étais à Boghari le vendredi matin à huit heures et demie. J'allai droit an caravansérai , où je m'établis. J'y passai la journée avec mon domestique et mes chameliers, couché sur la dure banquette d'un hangar, et dans une ombre qui n'était pas beaucoup plus rafraîchissante que le soleil. Le soir, un cavalier entra dans la cour du /ondouk/ c'était Vandell. Il avait appris mon départ, puis mon retour ; il venait à ma rencontre à Boghari, se doutant bien que je ne monterais point à Boghar.
— A la bonne heure t dit-il en m'exami* nant, pour cette fois vous ressembles à on voyageur.
UNB AMNÉB DANS LB SAHBL. 30S
— Mon cher ami, lui répoodis-je, je meurs de ftoif!
Et je le regardais, comme si la vue seule d'un ami revenant du nord allait déjà me désaltérer.
Le lendemain, à trois heures et demie du matin, la lune brillant encore et le jour blanchissant à peine, nous reprenions ensemble la route de Medeah. Nous avions assez bien employé Tun et l'autre ces trois mois d'absence, lui au profit de l'érudition, moi de mes études.
— Qui donc vous a décidé à partir? me demandat-il.
Je ne lui dis point que c'était son propre exemple, et je lui parlai seulement de la rencontre fortuite des Sahariens d'Ël-Aghouat.
— Et qu'avez-vous vu là-bas f
— L'été, lui dis-je.
— C'est un peu vague, objecta Vandell; mais chacun a son point de vue.
Les moissons étaient coupées depuis longtemps, et dans la vallée de l'Oued-el-Akoum je ne retrouvai plus qu'une étendue sans diversité de terre sèche et redevenue poudreuse. Le soleil avait dévoré des chaumes le peu qui restait sur pied. La chaleur était extrême, même à l'abri des bois dans la montagne; les pins exhalaient une odeur suffocante de résine, et le cri des cigales, se mêlant aux craquements des rameaux échauffés, formait autour de nous comme
M4 URI ANNÉB DARI LB SAHBL.
un pétillement J'incendie. Il fallut cheminer jusqu*à deux heures pour trouver enfin une source digne de ce nom.
C'était un réservoir d*eau limpide, profonde et glacée, ombragée par de grands arbres et reposant, comme dans une corbeille, au milieu de lauriersroses tout épanouis.
— Vois-tu? dis-je à mon bach'amar (conducteur de convoi) saharien. Voici comment est l'eau de mon pays.
Le hach*amar en but une gorgée dans le creux de sa main, la goûta comme il aurait fait d'une bois son inconnue, regarda le sentier pierreux qui montait en spirale autour des flancs sombres du coteau, les arbres qui n'étaient point des palmiers, et répondit simplement :
— Dieu fait bien ce qu'il fait.
Je pensai comme lui, mon ami, et quand la première ardeur de boire fut apaisée, je dis au Saharien :
— Tu as raison, ton pays est le plus beau du monde.
Le onzième jour après mon départ d'El-Aghonat, j'arrivai chez moi au moment où le cyprès qui me sert de cadran indiquait un pen plus de quatre heures.
UNE AKNER DAKg LK l&BIL. S06
Blidah, aoAt.
— D'où viens-tu? m'a demandé Haoûa en me revoyant.
— Du sud , lui dis-je , et je lui nommai El- Aghouat. *
— Le Sahara est le pays de mon père, ajoutaf-elle alors avec autant d'indifférence qu'un spinoliste à qui l'on parlerait du paradis d'Adam. Et pourquoi m'as-tn quittée ?
Je repris ma place accoutumée sur son divan, et je lui répondis :
— Pour te laisser faire ta sieste d'été.
Je l'ai retrouvée telle à peu près qu'il y a trois mois, seulement un peu plus languissante encore et sensiblement moins vêtue. Aïchouna, dont je me suis informé, passe ane partie de ses soirée:! dans les bîtas, petites fêtes de nuit moitié bals, moitié concerts, où elle a, dit-on, beaucoup de succès comme danseuse. Le barbier Hassan m'a témoigné combien mon départ subit et ma longue absence l'avaient inquiété ; pour donner plus de prix à ses paroles, il entremêla son vocabulaire un peu corrompu de locutions françaises telles que celles-ci : mon cher et sacredié. Quant au scribe Ben-Hamida, je l'ai rencontré le lendemain mAme de mon arrivée.
9M VKK ANNÉE DANS LE SAHKL.
Cb Armant, frais et reposé connue une fille qui sort du bain, il portait, ce qui me Ta fait apercevoir de loin, une longue pelisse de couleur tendre et se dandinait élégamment avec un éventail de boudoir à la main.
— Beau visage, bonne étoile, lui ditVandell en le complimentant de sa bonne mine.
Ben-Hamida me questionna sur mon voyage, sur l'avenir probable de notre établissement à El- Aghouat, sur Tesprit des populations sahariennes, me demanda quelle était leur attitude, ce qu'on disait du chérif agitateur du sud et ce qu'on redoutait de lui, le tout avec la curiosité naturelle d'un homme éclairé que la politique de son pays intéresse. Et comme je lui donnais l'assurance qu'El- Aghouat allait devenir entre nos mains un poste-frontière solide et parfaitement gardé, que le pays était sain, habitable, et qu'après l'avoir pris malgré les Arabes, nous saurions bien le conserver en dépit du climat, il se contenta de sourire et répondit avec une impertinence exquise :
— De fort grands personnages ont été suffoqués par une mouche.
Et aussitôt il prit congé de nous.
— Ce diable d'homme combat à la manière des Parthes, dis-je en le voyant brusquement s'éloigner.
— Oui, dit Vandell, en lançant des proverbes.
liRB ANNÉK DANS LS SAHBL. tOf
C'est dommage qu'il ait tourné le dos si vite, f en avais dix à lui renvoyer.
Maintenant que j'ai vu l'été chez lui, dans son royaume, il n'a plus rien à m'apprendre, et je n'attends aucune émotion nouvelle d'un climat relativement variable, où le soleil a, comme les oiseaux de passage, des saisons pour paraître et pour émigrer. Il fait très-beau, mais ce n'est pas le même beau que dans le sud; très-chaud, mais la chaleur est plus molle que jamais; très-sec, mais cette sécheresse n'est pas comparable à l'aridité menaçante, et aussi vieille que le monde, qui garde les barrières du Sahara. On voit encore ici des ruisseaux qui coulent, un lac qui fume le soir, des marais qui s'évaporent; les horizons sont chargés, le ciel est d'un bleu de velours, il n'est plus d'airain. D'ailleurs les récoltes sont finies; herbages el cultures, tout est rentré, la plaine est nue, septembre approche ; dès aujourd'hui l'automne peut venir.
Je mets en ordre mon journal et mes dessins de route, un peu tristement, car la comparaison de ce que j'ai vu là-bas fait paraître médiocre tout ce qui n'est pas très-beau, et petit tout ce qui n'est plus vide. Blidah est une sorte de Normandie numide qu'il est bon de visiter en arrivant d'Europe, mais où l'on a tort de s'arrêter quand on revient du sud, parce qu'on retombe alors du grand au joli. Il
208 VNB ANNÉK DANS LE SAHEL.
n'y a pas de verger, fût-il africain, qui vaille UDe oasis, et le désert fait tort aux plus grandes plaines. *
Le jour se lève entre quatre et cinq heures. Involontairement je m*éveille aussitôt qu'il commence à poindre, dernière habitude apportée d'un pays où le sommeil n'a plus d'heures, et où jamais on ne dort tout à fait. Ma chambre se remplit confusément de lueurs blanchissantes et de bruits vagues. Je vois l'aube qui s'épanouit par-dessus la ligne verte d'un horizon boisé. J'écoute : voici la diane, un air qui m'a fait battre le cœur pendant deux mois, un air sans pareil, quand on l'associe dans sa mémoire à des sensations poignantes et uniques. Des chevaux hennissent, des chameaux brament ; j'entends passer sous ma fenêtre des gens qui vont pieds nus et mar chent d'un pas mou ; la brise errante qui précède le soleil fait doucement frissonner les orangers du voisinage ; l'air est tiède, la matinée tranquille. Suisje encore au Sahara? C'est une illusion de tous les matins qui dure un moment, j uste le temps de recon naître où je suis, et de m'apercevoir que je n'ai plus de moustiquaire étendue sur moi comme un linceul, que je respire à l'aise, et que le bourdonnement des mouches a cessé : après quoi, je me retrouve ici dans un autre monde. Je m'éveille avec sécurité, je cherche, an milieu de sensations toutes paisibles, la se/;rète angoisse et le sentiment dlon danger pos-
sibfe . La vie est commode, le climat salubre, la saison clémente. Alors j'éprouve un regret bizarre, et je regarde avec indifférence se dérouler des jours qui D*ont plus rien de redoutable.
C'est ainsi que s'ouvrent mes journées , par des bruits, par des lueurs, par des formes entrevues, par le rayonnement grisâtre de l'aurore à travers ma fenêtre ouverte, par un salut donné du fond de Tâme à chaque chose qui s'éveille en même temps que moi. Ce n'est pas ma faute si la nature envabii à ce point tout ce que j'écris. Je lui donne ici tout au plus la part qu'elle a dans ma propre vie. Agir au milieu de sensations vives, produire en ne cessant pas d'être en correspondance avec ce qui nous entoure, servir de miroir aux choses extérieures, mais volontairement, et sans leur être assujetti; faire enfin de sa propre destinée ce que les poètes font de leurs poèmes, c'est-à-dire enfermer une action forte dans des rêveries; modifier Vhomo sum de Térence, et dire : « Rien de ce qui est divin ne m'est étranger » , voilà, mon ami, qui ne serait ni trop, ni trop peu; voilà qui serait vivre.
Je lisais aujourd'hui même un livre publié sur Alger vers 1830, et j'y trouvais un détail inattendu, qui, tout insignifiant qn'il est, m'a cependant frappé. Ce livre est V Esquisse de l'État d'Alger du consul américain W. Stialer. C'est le plus précis, le plus fidèle et le mieux renseigné qu'on ail écrit
910 UNE ANNÉB DANS LE 8AUBL.
fur la situation du gouvernement algérieo à Tépoque très-curieuse où ce gouvernement de flibustiers s'introduisit ou plutôt fut introduit dans les démêlés de la politique européenne, et passa du brigandage k la diplomatie. L'auteur, qui séjournait dans la régence depuis 1815 , qui avait vu le règne d*Omar, et qui recevait les confidences du dey Hussein, terminait son livre en 1825, au moment même où la guerre était sur le point de renaître avec TAngleterre. Les événements devenaient graves, une escadre anglaise bloquait la ville, et la menaçait d'un nouveau bombardement. Shaler assistait alors de sa maison consulaire à ces préparatifs de guerre, surveillant ce qui se passait dans la rade, notant exactement le mouvement du port, l'arrivée des navires, leur nombre, leur force, leurs dispositions, indiquant l'état du ciel, quel vent, quelle température , puis mêlant à tout cela les renseignements venus de la Kasbah. De cet ensemble de notes, prises jour par jour, heure par heure, il composait un journal fort original, une sorte d'histoire panoramique qui devient vi« vante à force de précision , et pittoresque à cause du point de vue.
A la date du 14 Juin 1825, voici ce que l'observateur écrit : «Ce soir, comme pour faire contraste avec l'aspect sombre de la guerre et l'inquiétude ((uj existe naturellement dans un pays comme ce-
UNE ANNÉB DANS LB SABBL. tll
lui-ci, nous avons joui des plus beaux phénomènes de la nature. Au coucher du soleil , un cactus grandi/lora à commencé à fleurir dans le jardin du consulat; développant insensiblement sa gloire éphémère aux rayons d*un beau clair de lune, il embaume l'air à la distance de plusieurs toises de ses doux parfums , et répand une forte odeur de vanille.
« 15 juin. Pendant la plus grande partie du jour, l'horizon a été couvert d'un épais brouillard. A environ cinq heures du soir, le brouillard a disparu en partie, et l'on a découvert en pleine mer seize vaisseaux anglais. La belle fleur qui s'était épanouie la nuit dernière était fermée le matin; le soir, elle était desséchée sur sa tige. »
Et le lendemain le diplomate continue le récit du blocus. Ce mince détail observé par hasard illumine à mon avis tout le cours du volume. Ce brouillard des journées chaudes, cette plante rare qui fleurit pendant une nuit d'été et ne reste ouverte que quelques heures, il y a là tout un paysage. Est-il inutile? Je ne le crois pas^ car il rend le tableau plus local , il rappelle l'Alger physique qu'on oubliait; il encadre l'histoire, sans que l'histoire y perde rien de sa gravité. Si jamais il m'arrivait d'être l'historiographe d'un événement politique ou militaire, sois bien assuré qu'à mon insu je trouverais moyen de faire épanouir à un moment donné, loit parmi les aridités de la poli-
tlS UNE ANNÉB DANS LE SÂHKL.
tique, soit an miliea des péripéties d'un champ de bataille, quelque chose comme le cactus grandtflora de l' Américain Shaler
Septembre.
Nous recommençons la vie que tu connais, aux mêmes lieux, dans la même maison, sans nous écarter des sillons marqués par de longues habitudes. IMous travaillons. Vandell est retourné à la géologie, n ne sort plus sans son marteau, et partout où nous allons ensemble, il se met, comme un cantonnier sur les routes, à casser des cailloux. Je Taide à porter ses échantillons. Il en a couvert le plancher de sa chambre. Cest là quMl les dépose et les classe, sans avoir Pair de prévoir que tôt ou tard il nous faudra déménager. Il a rapporté de sa dernière course une foule de petits dessins fort curieux : profils de montagnes, formes de rochers, avec le multiple détail intérieur des stratifications. Rien n'est plus exact, ni plus net, ni plus minutieux. Chaque contour est indiqué d'une manière enfantine, par un trait si délié, qu'on dirait le travail du burin le plus aigu. Il n'y a, bien entendu, ni ombre, ni lumière; c'est l'architecture des choses reproduite indépendamment de l'air, de la couleur, de TeHet, eu un mot de tout ce qui représente la
vie. C'est froid et démonstratif comme une figure de géométrie. Sans atlacher d'ailleurs la même importance artistique à ces dessins, que lui-même ippelle des plans, il s'étonne pourtant quelquefois, SI j'hésite à reconnaître les lieux, de m'en voir contester l'exactitude absolue. J'accorde volontiers l'exactitude, mais je nie la ressemblance ou bien encore, la ressemblance admiseï, je nie la vérité, et c'est alors le point de départ d'une dissertation qui nous mène, à travers des théories que tu devines, aux conclusions les plus opposées.
— Il faut pourtant, me disait-il aujourd'hui, que vous m'expliquiez au juste ce que vous prétendez faire de ce pays. Jevous entends dire tantôt qu'il est curieux, tantôt qu'il est beau; vous parlez tour à tour de naïveté et de parti pris; vous invoquez l'indépendance et les traditions; vous avez toujours un pied ici, l'autre dans les musées; bref, je vous vois faire un grand écart très-périlleux, et je vous demande à vous-même si l'équilibre est possible à tenir.
— Mon cher ami, lui dis-je, c'est une des faiblesses de notre époque d'essayer ce que les plus forts n'avaient point entrepris, non par timidité, mais par sagesse, et de mettre beaucoup de résolutions dans des chimères. Il fut un temps où les choses étaient moins compliquées et les hommes plus grands, peut-être parce qu'ils étaient plus simples. En tout cas, le but était direct, les moyens
de ratteiudre étaient peu nombreux. On prétend que le but continue d'être le même j*en doute , & voir mille chemins ouverts, et qu« chacun prend un détour nouveau pour y arriver. On ne pensait pas alors qu'il y eût autre chose au monde que ce que soi-même on voyait tous les jours : de belles formes humaines équivalentes à de belles idées , ou de beaux yaysages, c'est-à-dire des arbres, de l'eau, des terrains et du ciel; l'air, la terre et l'eau, trois éléments sur quatre, c'était déjà vaste, et cela suf6sai(. A chaque chose on donnait à peu près sa couleur générale, et chaque forme était exprimée dans le sens le plus propre, non point à la corriger, mais à la manifester, en vertu de ce principe très-modeste, et cependant très-fîer , qui, faisant équitablement deux parts dans les productions de l'art, donne à la nature l'initiative du beau, et nous réserve à nous le droit de le concevoir et de le révéler. On appelle embellir ou créer cette opération de Vesprit; ce n'est qu'une demi-erreur et peut-être un abus de mots.
Après ce préambule un peu solennel , engagé dans une exposition de principes que je n'avais ni provoquée ni préparée , je continuai , mon ami , raisonnant, divaguant, prenant les faits pour témoignages, invoquant l'exemple de ceux que nous appelons les maîtres, et, comme tu pourras le reconnaître, sans beaucoup d'ordre ni de méthode.
DNB ANNÉE DA\S LE SAHBL. 315
« Ce qui nous a perdus, disais-je aux terme» près, c*est la curiosité e( le goût des anecdotes. Il y a déjà quelque temps qu'on le répète, et c'est vrai, mais irrémédiable. Autrefois l'homme était tout. Une figure humaine valait un poëme. Quand la nature apparaissait derrière l'homme, c'était à l'état d'auréole, et pour remplacer les fonds noirs des portraitistes, ou les nimbes d'or des primitifs Italiens. La peinture et la sculpture se donnaient la main, à ce point que la peinture avait l'air d'être soutenue par sa sœur aînée. Toute pleine encore des traces de cette commune origine et de cette éducation commune, elle avait le sens individuel, le relief abstrait et positif delà statuaire. Et telle était, à la plus grande époque de la renaissance italienne, la fraternité de ces deux arts jumeaux que l'homme qui les a réunis et presque confondus dans ses œuvres est demeuré par là le premier artiste du monde, moins parfait que les Grecs et plus complet. Je ne crois pas que le Jugement dernier soit autre chose qu'un immense bas-relief avec le mouvement et la couleur. Le jour où la séparation eut lieu , Tart diminua. Il se transforma le jour où le »i/;e/ s'introduisit dans la peinture, il tomba tout à fait le jour à jamais déplorable où le sujet en devint l'intérêt. En d'autres termes, le genre a détruit la grande peinture et dénaturé le paysage même.
* Le sufet date de loin, et le genre aussi. Si l'on
tl« UNE ANNÉE DANS LE SAHEL.
voulait sincèrement remonter aux origines, on manquerait peut-être de respect à des noms singulièrement vénérables et que j'aurais peur de prononcer même entre nous. Nous avons toujours eu trop d'esprit en France. Cette disposition a porté malheur à nos grands hommes. On accorderait peut-être plus de génieàrhomme-roi du dix-huitième siècle, s'il avait été moins spirituel, et Ton remarque peu que le plus grand peintre français du dix-septième siècle avait lui-même autant de dextérité d'esprit que de bon sens. Le bon sens et l'esprit, la finesse et la logique , voilà des qualités gauloises dont les Italiens ne se doutaient pas, ou qu'ils n'ont jamais laissé voir. C'est pourquoi Poussin est moderne; il l'est malgré lui, malgré ses traditions, malgré son sens exquis de l'antique. Il a beau vivre et mourir à Rome, il reste au fond le Normand des Andelys, voisin de Corneille et parent de la Fontaine. Il a beau faire : il est grave, mais spirituel. Il est soucieux , mais il raisonne ; il a le trait , le pathétique et la leçon; il est peu naïf en somme dans l'acception simple, forte, ingénument plastique, que les anciens donnaient à ce mot. Le très-grand art ne raisonne pas, du moins dans le sens du syllogisme; il conçoit, il rêve, il voit, il sent, il exprime : mécanisme simple et plus naïf. Qu'est-ce que le sujet, sinon l'anecdote introduite dans l'art, le fait au lieu de l'idée plastique, le récit quand il y a récit, la
scène, Tezactitude du costume, la vraisemblance de l'effet, en un mot la vérité, soit historique, soit pittoresque? Tout se déduit et tout s'enchaîne. La logique apportée dans le sujet conduit tout droit la couleur locale, c'est-à-dire aune impasse, car, arrivé là, l'art n'a plus qu'à s'arrêter; il est fini.
« L'histoire religieuse, l'Ancien et le Nouveau Testament, par l'élévation de l'idée, qui touchait à la foi , par le contact avec le fond des croyances , par leur éloignement légendaire , par le mystérieux des faits, s'élevaient au-dessus de l'anecdote et rentraient dans l'épopée; mais à quelle condition? A la condition d'être le credo d'une âme émue, comme chez le moine de Fiesole, ou d'être coulés dans le moule d'une forme sublime, comme dans Léonard, Raphaël, André del Sarto, ces païens. Le sujet n*a jamais été pour eux qu'une occasion de représenter l'apothéose de l'homme dans tous ses attributs. Du moment que la mise en scène se fait plus explicative, de deux choses l'une : ou le sujet se transfigure comme entre les mains des coloristes-dessinateurs vénitiens, et, par l'absence de toute couleur vraie, par le mépris de l'histoire et de la chronologie, il sert de prétexte à une fantaisie épique au fond de laquelle il passe inaperçu; ou bien l'intention de rester vrai prend le dessus, et subitement Tart est rapetissé. A la façon dont les mettenrs en scène vénitiens ont compris le suietf il est aisé de
voir le cas médiocre qu'ils en faisaient. Quand le Titien peint V Ensevelissement du Christ, qu'y voit-il? Un contraste, — idée plastique, — un corps blanc, livide et mort, porté par des hommes sanguins, et pleuré, dans un deuil qui les rend plus belles, par de grandes Lombardes aux cheveux roux : voilà comme on entendait le sujet. Vous voyez que la curiosité d'être vrai n'était pas grande, et que le désir d'être nouveau n'allait pas plus loin que celui d'être exact. Etre beau, tel était le premier et le dernier mot, l'alpha et l'oméga d'un catéchisme que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui.
K Tout à coup , il y a quelque vingt ans , après avoir épuisé l'histoire ancienne, et puis l'histoire locale, de lassitude ou autrement, les peintres se sont mis en route. De cette époque date un mouvement trèsinattendu : je veux parler du besoin des aventures et du goût des voyages. Or notez bien qu'on voyage du moment qu'on s'attache aux diversités de la nature. La distance n'y fait rien. On peut ne jamais dépasser Saint-Denis, et cependant rapporter des bords de la Seine des œuvres que j'appellerai des notes de voyage. On peut au contraire faire le tour du monde , et ne produire que des œuvres plus générales, impossibles à localiser, ne portant ni timbre, ni certificat de distance, et qui sont alors tout simplement des tableaux. En un mot, il y a deux hommes qu'il ne faut pas confondre, il y a le
voyageur qui peint, et puis il y a le peintre qui voyage. C'est tout une différence comme vous voyex Et le jour où je saurai positivement si je suis Tun ou Tautre, je vous dirai exactement ce que je prétends faire de ce pays. » *
Nous étions en ce moment sur la place du Marché. Une troupe d'enfants indigènes s'y livraient à un exercice d'adresse et d'agilité dont nos collégiens ont l'habitude, et qui, je crois, est cosmopolite, car on le trouve en Irlande aussi bien qu'en Orient. Le jeu consiste à lancer une boule , ou un bâton , ou n'importe quoi de léger qui puisse être enlevé rapidement et rejeté loin. Chaque joueur est armé d'un bâton , et c'est à qui arrivera le premier pour relever la boule et la lancer de nouveau. Les joueurs étaient de jeunes enfants de huit ' douze ans, agréables de visage et déliés de tournure, comme la plupart des petits Maures, avec la physionomie fine, les yeux grands et beaux, le teint aussi pur que celui des femmes. Ils avaient les bras nus , leur cou délicat sortait d'un gilet trèsouvert, leur culotte flottante était relevée jusqu'audessus du genou pour les aider à mieux courir, et une petite chachia rouge pareille-à la calotte des enfants de chœur garnissait à peine le sommet de leur jolie tête chauve. Chaque fois que la boule était atteinte et partait, tous ensemble s'élançaient à sa poursuite côte à côte, en troupeau serré,
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comme des gazelles. Ils couraient en gesticulant beaucoup, perdant leur coiffure, perdant leur ceinture, mais n'y prenant pas garde, volant directement au but, sans qu'on les vît toucher le sol, est on n'apercevait du pas léger des coureurs que des talons nus agités dans un flot de poussière, et ce nuage aérien semblait accélérer leur course et les porter.
Il était deux heures. Le marché venait de finir, la place était entièrement déserte. Un carré de maisons basses et sans toitures, un ou deux cyprès qui pointaient au-dessus des terrasses, la montagne au delà dont l'horizon dentelé partageait le ciel à plus de moitié, un ciel vide, un grand terrain sans accidents, voilà pour le paysage. Les maisons étaient d'un blanc mat à peine altéré par des écorchures, les cyprès noirs; la montagne était franchement verte, le ciel d'un bleu vif, le terrain couleur de poussière, c'est-à-dire à peu près lilas. Une seule ombre au milieu de la vive lumière se dessinait du côté de la place où déjà le soleil inclinait, et cette ombre, inondée des reflets du ciel, aurait pu, grossièrement du moins, s'exprimer elle-même par du Meu.
» Vous voyez bien, dis-je à mon auditeur, cette place et ces enfants? La scène est familière et dans les conditions du genre,' le cadre lui-même a ce double avantage de l'accompagner d'une manière
UNS ANNÉE DANS LB SAHEL. SSl
très-simple et cependant très-locale. Prenons pour exemple ce tableau qui semble tout préparé d'avance et facile à copier comme à décrire. L'exemple en vaut un autre. L'Orient peut à la rigueur tenir dans ce cadre étroit.
« Et d'abord , si vous me permettez d'être pédant tout à mon aise, que voyons-nous? Sont-ce des enfants qui jouent dans le soleil? Est-ce une place au soleil dans laquelle jouent des enfants? La question n'est pas inutile , car elle détermine avant tout deux points de vue très-difierents. Dans le premier cas, c'est un tableau de figures où le paysage est considéré comme accessoire; dans le second, c'est un paysage où la figure humaine est subordonnée, mise au dernier plan, dans un rôle absolument sacrifié. A cette question, qui crée aussitôt tant d'opinions diverses , chacun répondra d'après son tempérament propre, sa manière de comprendre les choses , l'habitude de son œil et les dispositions de son talent. Le paysagistey verra donc un paysage, le peintre de figures un sujet ; l'un y distinguera des taches, l'autre des costumes, un troisième en étudiera l'effet, un quatrième y verra des gestes; un antre encore, des physionomies. Suivant qu'on les envisagera de près ou de loin, les enfants deviendront tout ou ne seront plus rien, et si nous les supposons assez près du peintre pour que le portrait de chacun d'eux prenne un intérêt domï-
»S UNE ANNÊB DANS LB SAHKL.
nant, alors une modification singulière apparaîtra dans ce tableau si simple. Tout le paysage à la t'ois disparaîtra ; à peine apercevra-t-on vaguement queJque chose comme un terrain frappé de lumière et des indications de mise en scène orientale; il ne restera plus de visible et de formulé qu'un groupe important surtout par sa signification humaine , composé d*enfants animés de mouvements rapides et de passions joyeuses, et présenté de manière à mettre en évidence Texpression du geste chez les ans, le jeu de la physionomie chez les autres. D'élimination en élimination, nous arrivons de la sorte à réduire le cadre, puis à le supprimer, à grandir le groupe, puis à le simplifier. Le costume hii-méme devient un accident secondaire dans un lujet dont l'intérêt se concentre à ce point sur des formes humaines et sur des visages, et du premier coup nous supprimons le soleil et l'excessive lumière, double obstacle dont personne au monde ne s'était préoccupé quand il s'agissait de peindre des hommes.
« Que devient alors le milieu même où nous apercevons la scène : cette place blanche , ces cyprèsverts, ce soleil blanc des heures méridiennes 'T Que devient tout cet entourage local et significatif , — essentiel si l'on veut localiser la scène, ina> tile au contrairt si Ton veut la généraliser? On touche ainsi aux abstrâctiona, el, sans le vouloir.
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par le seul fait d'un point de vue plus sévère et pins concentrique , on sort de la nature peur entrer dans les combinaisons de l'atelier; on abandonne le vrai relatif pour un ordre de vérité plus large, moins précise et d'autant plus absolue qu'elle est moins locale. Pour nous, cette petite place de filidah, solitaire, fortement éclairée par la pleine lumière d'un beau jour d'été, ces vestes rouges et ces culottes blanches, ces jolis enfants un peu bizarres, et c'est par là surtout qu'ils nous séduisent, la chaleur, le bruit, la diversité de la scène à chaque instant changeante , tout cela compose un ensemble d'impressions multiples et nous charme à ce titre surtout que nous y voyons l'individuel caractère d'un tableau d'Orient. Il y a au contraire des peintres, et j'en connais, qui ne prendraient là que le nécessaire, estimant que ce qu'il y a de plus intéressant dans ces enfants, ce n'est pas d'être de petits Blidiens, c'est d'être des enfants; ceux-là sans contredit auraient raison.
« Ce procédé de l'esprit qui consiste à choisir son point de vue , à déterminer la scène, à l'isoler du milieu qui l'absorbe , à sacrifier les fonds , à les faire imaginer plutôt qu'à les montrer; le soin d'expliquer ce qui doit être expliqué ei de sousentendre les accessoires ; l'art d'indiquer les cnoses par des ellipses et de faire imaginer même ce que le spectateur ne voit pas , ce grand art de se servir
de la nature sans la stéréotyper, tantôt de la copier jusqu'à la servilité, tantôt de la négliger jusqu'à Toubli ; ce difficile équilibre des vraisemblances qui oblige à demeurer vrai sans être exact, à peindre et non pas à décrire , à donner non pas les illusions, mais les impressions de la vie : tout cela se traduit par un mot ordinaire, et qui fait le sujet de bien des équivoques, peut-être parce qu'il n*a jamais été bien défini , je veux dire Tinterprétatioa.
« La question se réduit à savoir si TOrient se prête à l'interprétation, dans quelle mesure il l'admet, et si l'interpréter n'est pas le détruire. Je ne fais point de paradoxe; j'examine. Ce n'est pas une objection que je crée, je la signale. Et croyez qu'il m'en coûte de médire d'un pays auquel je dois beaucoup.
u L'Orient est très-particulier. 11 a ce grand tort pour nous d'être inconnu et nouveau, et d'éveiller d*abord un sentiment étranger à l'art, le plus dangereux de tous, et que je voudrais proscrire : celui de la curiosité. 11 est exceptionnel, et l'histoire atteste que rien de beau ni de durable n'a été fait avec des exceptions. U échappe aux lois générales , les seules qui soient bonnes à suivre. Enfin il s'adresse aux yeux, peu à l'esprit, et je ne le crois pas capable d'émouvoir. Je parle ici de ceux, et c'est le plus grand nombre, qui ne l'ont pas habité, et n'ont pas, pour le comprendre, l'intime familia-
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rite des habitudes et Taffectueuse émotion des souvenirs. Même quand il est très-beau, il conserve je ne sais quoi d'entier, d'exagéré, de violent, qui le rend excessif, et c'est un ordre de beauté qui, ne rencontrant pas de précédents dans la littérature ancienne ni dans l'art, a pour premier effet de paraître bizarre.
a D'ailleurs il sMmpose avec tous ses traits : avec la nouveauté de ses aspects , la singularité de ses costumes, l'originalité de ses types, l'âpreté de ses effets , le rhythme particulier de ses lignes , la gamme inusitée de ses couleurs. Changer quoi que ce soit dans cette physionomie si nettement nouvelle et décisive, c'est l'amoindrir; apaiser ce qu'elle a de trop vif, c'est l'affadir; généraliser une pareille effigie, c'est la défigurer. Il faut donc l'admettre en son entier, et je défie qu'on échappe à cette nécessité d'être vrai quand même, d'en exprimer d'abord les côtés bizarres et d'être conduit par la logique même de la sincérité jusqu'à l'excès forcé du naturalisme et àxx fac-similé.
K 11 en résulte dans chaque genre également une aberration pareille et certaine.
« Le peintre qni bravement prendra le parti de se montrer véridique à tout prix rapportera de ses voyages quelque chose de tellement inédit , de si difficile à déterminer, que, le dictionnaire artistique B*ayant pas de terme approprié à des œuvres de
ise UNE ANNéB DANS LE SAHBL.
caractère si imprévu, j'appellerai cet ordre de sujets des documents. J'entends par documents le signalement d'un pays, ce qui le distingue, ce qui le rend lui-même, ce qui le fait revivre pour ceux qui le connaissent , ce qui le fait connaître à ceux qui l'ignorent ; je veux dire le type exact de ses habitants , fût-il exagéré par le sang nègre , et* n'eût-il pas d'autre intérêt que son extravagance , leurs costumes étrangers et étranges, leurs attitudes, leur maintien, leurs coutumes, leur démarche, qui n'est pas la nôtre. Or, comme il n'y a plus de limite anx investigations du voyageur lorsqu'il a pris pour règle l'exactitude, nous saurons et nous verrons, à n'en plus douter, d'après ces images minutieuses copiées avec la scrupuleuse authenticité d'un portrait, comment le peuple d'outre-mer s'habille, comment il se coiffe, comment il se chausse. Nous apprendrons quelles sont ses armes , et le peintre les décrira autant qn'un pinceau peut décrire. Les harnais des montures, il faudra de même qu'on les connaisse; il y a plus , il faudra qu'on les comprenne , car à l'artifice ingénieux de montrer tant de choses nouvelles se joindra pour le peintre voyageur l'obligation d'être catégorique et d'expliquer. Et comme l'attrait de l'inédit correspond à ce malheureux instinct universel de la curiosité, beaucoup de gens, se méprenant eux-mêmes, demanderont alors à la peinture ce que donne exclusivement un récit de
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foyage «, ils voudroat de» iableau& composés comme un inventaire, et le goût de l'ethnographie finira par se confondre avec le sentiment du beau.
H En paysage, il se produira des effets semblables, moins évidents peut-être, non moins réels. L'intérêt des lieux éloignés est immense. Il y a un plaisir irrésistible à dire d'un pays que peu de gens ont visité : Je l'ai vu. Vous savez cela, vous qui passez votre vie à découvrir. Il faut être très-modeste d'abord , — et c'est déjà une vertu humaine assez rare, — pour dissimuler ses titres de voyageur et ne pas afficher le nom des lieux à côté de celui du peintre. Il faut être plus modeste encore, — et cette modeslie-là devient un principe d'art, — pour résumer tant de notes précieuses dans un tableau, pour sacrifier la propre satisfaction de ses souvenirs à la vague recherche d'un but général et incertain. Disons le mot , il faut une véritable abnégation de toi-même pour cacher ses études et n'en manifester que le résultat.
« Mais la difficulté n'est pas là seulement : elle est ailleurs, elle est partout. Le difficile est, je le répète, d'intéresser notre public européen à de-s lieux qu'il ignore ; le difficile est de montrer ces lieux pour les faire connaître, et cependant dans l'acception commune aux objets déjà familiers, — de dégager ainsi le beau du bizarre et l'impression de la mise en scène, qui presque toujours est acca-
biauie, — Je faire admettre les plus périlleuseï nouveautés par dei moyens d'expression usuels, d'obtenir enfin ce résultat qu'un pays si particulier devienne un tableau sensible, intelligible et vraisemblable, en s' accommodant aux lois du goût, et que l'exception rentre dans la règle, sans l'excéder ni s'y amoindrir. Or, je vous l'ai dit, l'Orient esi extraordinaire , et je prends le mot dans son sens grammatical. Il écbappe aux conventions, il est hors de tonte discipline ; il transpose, il intervertit tout ^ il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. Je ne parle pas ici d'un Orient fictif, antérieur aux études récentes qu'on a faites sur les lieux mêmes ; je parle de ce pays poudreux, blanchâtre, un peu cru dès qu'il se colore, un peu morne quand aucune coloration vive ne le réveille, uniforme alors et cachant , sous cette apparente unité de tons, des décompositions infinies de nuances et de valeurs, rigide de formes, dessiné en largeur plus souvent qu'en hauteur, très net, sans vapeur, sans atténuation, presque sans atmosphère appréciable et sans distance. Tel est l'Orient que, vous et moi , nous connaissons , qui nous entoure et que nous voyons. C'est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes, du clair et de l'immobile, — des terrains enflammés sous un ciel bleu, c'est-à-dire pins clairs que le ciel, ce qui amène, notez-le bien, à tout moment des tableaux ren-
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versés ; — pas de centre , car la lumière afflue partout; pas d'ombres mobiles, car le ciel est sans nuages. Enfin , jamais que je sache avant nous , personne ne s'est préoccupé de lutter contre ce capital obstacle du soleil , et ne s'est imaginé qu'un des bats de la peinture pouvait être d'exprimer, avec les pauvres moyens que vous savez, l'eicès de la lumière solaire, accrue par la diffusion. Je vous signale ici des difficultés de pratique; il y en a mille autres, plus profondes, plus sérieuses, et beaucoup plus dignes d'être méditées.
« Trois hommes, depuis vingt ans, résument à peu près tout ce que la critique moderne a nommé la peinture orientale. Vous connaissez au moins l'un des trois; son nom a fait trop de bruit en France pour qu'il n'en soit pas arrivé quelque lointain retentissement jusque dans vos déserts. Je ne me permettrai point de les juger, même en tête-à-tête, à quatre cents lieues de Paris. Je vous dirai seulement, pour employer le vocabulaire à la mode, que l'un a fait avec l'Orient du paysage, l'autre du paysage et du genre , le troisième du genre et de la grande peinture. Chacun d'eux a vu l'Orient , et l'a bien vu, sinon avec une intelligence égale, du moins avec un amour aussi vif, aussi sincère, aussi durable, et l'ensemble de leurs œuvres a été une révélation.
« Le paysagiste a commencé par visiter les lieux
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les piu8 célèbres de la terre, et les a décrits, les signant d'un nom de ville, de village ou de mosquée : les traitant à peu près comme des portraits, il fallait bien qu'il nommât l'original. Son œuvre est l'exquise et parfaite illustration d'un voyage dont il aurait pu lui-même écrire le texte, car il apportait en écrivant comme en peignant la même exactitude de coup d'œil, la même vivacité de style et d'expression. Or, de tout cet œuvre considérable, et dont le souvenir aujourd'hui déjà devient confus, ce qui restera peut-^tre de plus lumineux, de plus choisi, de plus mémorable, ce sont de petits tableaux sans nom, sans désignation précise, par exemple un crépuscule au bord du Nil, ou bien des pèlerins pauvres voyageant à midi dans l'aride atmosphère d'un pays sans eau. Deux notes générales, une impression de mélancolie nocturne, la terreur des chaudes solitudes, voilà peut-être ce qu'il aura laissé, je ne dis pas de plus parfait, car la nette intelligence de l'homme et la main habile du praticien sont visibles dans tous les tableaux signés de lui , mais de plus heureux pour sa renommée el de plus honorable pour l'art moderne.
■ Le peintre de genre a procédé plus résolument. Dans l'Orient, il a vu l'effet : l'opposition nette, aiguë, tranchante, des ombres et de la lumière. Ne pouvant pas atteindre direotemeai le soleil » qui
brûle tontes les luaias qui le chercbeut, il a pris un détour fort spirituel, et, dans rimpossibilité d'exprimer beaucoup de soleil avec peu d'ombres, il a pensé qu'avec beaucoup d'ombres il parviendrait à produire un peu de soleil , et il a réussi. Cette abstraction de l'effet, ce thème invariable des oppositions vives, il les a poursuivis partout, dans tous les sujets de 6gure ou de paysage, violemment, obstinément , et avec un succès qui a légitimé ses audaces. Il a beaucoup imaginé, beaucoup rêvé, mais à distance, à travers des partis pris d'esprit, de méthode et de pratique. Il n'est ni vrai ni vraisemblable. Peu nature, permettez- moi ce barbarisme d'atelier , sa supériorité la plus incontestable lui vient de ce qu'il a, comme tous les visionnaires, l'esprit rempli de métamorphoses. Il invente encore plus qu'il ne se souvient. 11 a gardé de ses séjours en Orient je ne sais quel amour des angles droits, des horizons rectilignes, des intersections brusques, dont il a composé pour ainsi dire la formule et la géométrie de son art. Chaque chose qu'il produit se reconnaît à ce double caractère : l'intensité de l'effet, la combinaison méthodique des formes , et peutêtre , à son insu , le sujet n'est-il qu'un prétexte varié pour appliquer identiquement ses formules. Au fond, si quelque chose manque à cet art trèsindépendant, c'est de l'être trop dans un sens et de ne pas l'être assez dans l'autre, en un mot d'avoir
fait d'énormes sacrifices à la lumière comme à Tiadispensable raison du beau.
K Le troisième est monté d'un échelon sur l'escalier presque sans fin du grand art, et dans l'Orienl il a vu les spectacles humains. Notez bien que je ne dis pas rhomme. Il a vu l'homme habillé, par conséquent la tournure, le geste, vaguement la physionomie , mais splendidement le costume et la couleur. De la couleur, il a fait à son tour son abstraction. Il a tellement agrandi son rôle , il l'a douée d'une telle importance, il en a tiré des significations si diverses, si hautes, si frappantes, et parfois si pathétiques, qu'en nous forçant pour ainsi dire à oublier la forme , il a fait supposer qu'il la méprisait ou l'ignorait, deux erreurs dont il est innocent. En vertu de ce principe que la couleur décomposée par des ombres rigoureuses et des lumières perd son effet de plénitude et sa qualité intense, il a imaginé, même pour ses tableaux de plein air, une sorte de jour élyséen doux , tempéré, égal, que j'appellerai le clair-obscur des campagnes ouvertes. Il a pris à l'Orient les bleus forts de son ciel , ses ombres blêmes , ses demi-teintes molles ; quelquefois il a fait tomber sur un parasol ouvert quelque chose comme la pesanteur d'an morne et lourd rayon de soleil; mais plus souvent il se plaît dans les demi-clartés froides, la vraie lumière de 'Jéronèse ; il substitue sans scrupule des campagnes
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vertes aux horizons brûlés : il prend le paysage comme un point d'appui , une sorte d'accompagnement sourd et profond qui fait valoir, soutient et centuple la sonorité magnifique de ses colorations. Son chef d'œuvre, dans le genre au moins, est un taltleau d'intérieur, blond, clair, limpide, et si nettement écrit, qu'on le dirait exécuté d'un seul trait, d'une seule haleine. Et ce tableau, par sa perfection, témoigne exactement comment l'homme dont je ^arle a compris l'Orient ; son amour du costume, ses scrupules pour l'aspect , enfin le peu de souci qu'il a du soleil et de ses effets On dit de ses œuvres qu'elles sont belles, mais imaginaires; on le voudrait plus vrai, plus naïf, peut-être le voudrait-on plus oriental... N'écoutez jamais ceux qui vous parleront delà sorte. Croyezplutôt que ce qu'il j a de plus beau chez lui, c'est l'élémet t le plus général. « Le paysagiste, par je ne sais quelle prédestination singulière, était né peintre d'Orient, car on dit qu'il ressemblait lui-même à un Arabe. Le peintre de genre a le goût des pays turcs; il les aime en raison même de leur originalité. Le peintre d'histoire est un Vénitien qui se délecte avec des sujets contemporains analogues pour la couleur aux souvenirs passionnés qu'il a gardés de ses maîtres. Il est donc le plus traditionnel et le moins oriental des trois, et c'est la plus minime des raisons qui me fo'!^ s'estimer si grand.
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« J'étais au bord de la Seine, un jour de printemps, avec un paysagiste célèbre qui fut mou maître. Il m'expliquait les changements que Texpérience, l'étude des musées, ses voyages en Italie surtout, avaient apportés dans sa manière de voir les choses et de sentir. Il médisait qu'aujourd'hui il n'apercevait plus que des résumés là où jadis il était enchanté par les détails, et qu'après avoir cherché le particulier, il cherchait maintenant la forme et l'idée typiques. Un berger passa, conduisant sur la berge même de la rivière un long troupeau de moutons qui se profilaient avec des mouvements souples sur les eaux blanchies par un ciel gris de la fin d'avril. Le berger avait la besace au dos, le feutre noir, les guêtres de cuir d'un conducteur de troupeaux ; deux chiens noirs, très-pittoresques de tournure, se traînaient lentement entre ses jambes, car le troupeau marchait en bon ordre. — Savez-vous, me dit mon maître, que c'est une chose trèsbelle à peindre qu'un berger au bord à'un fleuve ? — La Seine avait changé de nom, comme le sujet avait changé d'acception : la Seine était devenue le fleuve. — Qui de nous pourra faire avec l'Orient quelque chose d'assez individuel et à la fois d'asseï général pour devenir l'équivalent de cette idée simple du fleuve? »
Voilà à peu près ce que je disais à Vandell. Tire de f» chaot d'objections , d'aperçus , de
notes éparses, la conciusiou que îu voudras. Je te rapporte un entretien qui n'est pas un livre de dogme, qui n'est pas même un chapitre de critique. La conclusion personnelle que j'en ai tirée, moi, la voici : il est probable que j'échouerai dans ce que j'entreprends, ce qui ne prouvera pas que l'entreprise est irréalisable. U est possible aussi que, par une contradiction trop commune à beaucoup d'esprits, je sois entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le penchant soit plus fort que les idées, et l'instinct plus impérieux que les théories.
Oetobn.
Il est convenu que nous partirons demain poui une excursion de chasse qui doit durer trois ou quatre jours. Nous battrons d'abord le lac Haloula, puis toutes les collines jusqu'à Tipaza, où nous irons tuer des lapins dans les voies romaines.
C'est le commandant *** qui conduit la chasse; nos compagnons sont de vieux Africains, officiers de cavalerie indigène, connus comme des tireurs de premier ordre, et, ceci soit dit afin de t'expliquer d'avance l'allure militaire de notre expédition, nous emmenons, à titre de domestiques, de garde d'honneur ou d'escorte, suivant la cas, dit spahis pris
dans les niaoteaux rouges de Blidah. Le convoi, qui pourrait être plus modeste, se compose de deux prolonges ou cliariots du train à quatre chevaux. Les chiens, dont on veut ménager les forces pour le lendemain, voyageront dans les voitures avec le matériel de campement, les hagages, Tarsenal des fusils de chasse et les munitions, lesquelles sont calculées d'après un minimum de cent coups par tireur. Dernier détail enfin qui te fera juger du massacre qui se prépare, nous emportons trois grands sacs à pain destinés à contenir le gibier qui ne sera pas mangé sur place et le gibier d'eau qui ne sera pas mangeable.
— Ne vous attendez pas, m'a dit Vandell en me renseignant sur des habitudes peu connues sans doute ailleurs qu'en Algérie, à procéder comme en France, à petit bruit et à petits pas. Les chiens d'arrêt ne servent ici qu'à trouver la piste. Le gibier rencontré, le chasseur se charge du reste, avec son fusil pour le tirer tant qu'il vole, avec son cheval pour le poursuivre de remise en remise, pour le lasser, le forcer, le piétiner, quand il n'en peut pins. C'est une alliance assez originale, et qui vous surprendra, je crois, de la chasse à courre et de la chasse à tir, le mélange attrayant de deux satisfactions très-vives, l'adresse du coup d'oeil et la promptitude. Rien là-bas n'est à ménager, ni le terrain, qui n'appartient à personne, ni le gibier, très-abon-
dant. Chacuu est libre de charger à fond de train* comme en pays ennemi ; le but est de tuer beaucoup. C'est un exercice qu'on apprend en faisant la guerre. Voilà pourquoi tous les officiers aiment la chasse et la pratiquent bien, de même que tout bon coureur de lièvres et de perdreaux est de droit un excellent soldat d'Afrique. Dans les deux cas, la gymnastique est la même, et pour une âme un peu vigoureuse la chasse, assure-t-on, vaudrait la guerre, s'il ne lui manquait un plaisir que rien ne remplace, l'égalité dans la lutte et le charme incomparable du danger. — Je vous préviens de tout cela, ajouta Vandell, pour que vous sachiez ce que vous aurez à faire demain, si vous entendez y mettre de l'amourpropre, on si modestement vous devez suivre la course en spectateur. Quant à moi, je prendrai ma jument. — La jument blanche de Vandell est, selon lui, la seule monture sur laquelle il ait pu réfléchir à l'aise.
Je suivrai la course comme je pourrai, mon ami, mon unique désir étant de voir le lac, et tu sais pourquoi. Le lac est du petit nombre des curiogitéA que je me connaisse, et dont je m'accuse comme d'une inconséquence. Nous avions autrefois projeté ce petit voyage sans jamais l'accomplir; c'est bien le moins, puisque l'occasion m'en est offerte, que j'aille éclaircir ou vérifier des imaginations qui nous étaient communes. J'y vais
»9S CNB ANNéB DANS LR lAHBL.
donc comme en pèlerinage, et pour salner de pius près cet inconnu avec la dévotion qu'on doit à l'objet de ses anciens rêves. C'est peu de chose; mais, toute imagination mise à part, il est bon de rempla* cer un point d'interrogation par un fait, surtout quand ce point d'interrogation, fixe depuis des années, vous sollicite incessamment par un : Qu'y a-t-il là-bas?
Il y a là-bas, je m'en doute, ce qu'il y a partout, ce qu'on rencontre au bout de son chemin après chaque étape un peu longue, — le jeune enthousiasme des années révolues couché par terre, et si malade, hélas I qu'il est presque mort.
Fera-t-il beau demain? Voilà ce qui nous occupe. Depuis cinq jours, le vent du sud souffle avec furie. C'est l'adieu brûlant de l'été caniculaire, qui finit avec septembre, le mouvement orageux de l'équinoxe et le signal de la saison belle et tempérée où nous entrons, et qu'on appelle ici le second été. Je t'ai parlé ailleurs de ce vent funeste : il est trèsbeau à voir, et très-excitant pour l'esprit, quand le corps n'en est pas trop abattu. Les Blidiens le maudissent; ils en sonâfrent, ils s'en préservent comme ils peuvent, en restant chez eux, en bouchant les fenêtres, en ne respirant plus. La chaleur a été extrême et tans adoucissement, ni le matin, ni le soir. La nuit dernière, j'en ai fait l'épreuve, il y avait à minuit, sous les orangers, 37 degrés centi-
UNE ANNÉK DAW» LK tABBL. tat
grades, température extraordinaire à pareille heure et en pareille saison. J'ai tâché de me figurer ce que des arbres pouvaient souffrir, en les voyant tordus à se rompre dans une lutte impossible à peindre, harassés d'efforts, et comme écartelés entre le vent qui voulait les arracher du sol et ce terrible lien des racines qu'ils ne pouvaient pas rompre. Il y eut un moment où tout sembla craquer; une sorte de bruit déchirant sortit à la fois des entrailles de chaque arbre. Voyons, pensai-je, laquelle sera la plus forte, de la destruction ou de la vie? La vie fut la plus forte, et je t'assure que je m'en sentis soulagé : pas un arbre ne fut déraciné. Seulement des milliers de branches et des milliers de feuilles tourbillonnaient dans l'air, et des centaines de fruits à demi mûrs roulaient par les chemins. Quant au long cyprès qui m'avoisine, soit solidité, soit souplesse, il pliait comme un jonc pour se relever aussitôt, sans paraître autrement souffrir; puis, le souffle devenant continu, il demeura penché fortement sous le vent, et ne se redressa qu'au matin, à l'heure où tout h coup l'ouragan se calma. Au surplus, moi qui déteste le vent, je pardonne à celuici, peut-être en faveur de son origine, et je dis quand même «a vent du désert qu'il est le bienvenu, comme à tout ce qui m'apporte des nouvelles directes du Sahara.
Autre particularité de la saison, qui donne an
t40 UNE ANNÉB DANS LE SAHBL.
pays je ne sais quel aspect menaçant. Tous les soin, nous voyons de longs incendies s'élever au fond de la plaine. Ce sont les Arabes qui brûlent les broussailles, suivant leur méthode expéditive de défricher le plus vite possible, sans le secours de la serpe ni de la charrue. Le feu suit la direction du vent, et se propage du sud-ouest au nord-est. Le jour, on n'aperçoit plus que des fumées un peu vagues, et qu'on prendrait pour des brouillards. Le soir, la flamme apparaît de nouveau, distinctement le feu reprend sa course, et l'horizon du Sahel en est éclairé d'une façon sinistre.
Ce soir, le khamsin est tombé à plat et comme par enchantement. Le ciel est presque bleu : l'air est de Tair, et non plus de la poussière en ébullition. Adieu donc jusqu'à demain. Le rendez-vous est à Bab-el-Sebt ; l'heure indiquée, six heures. Nous pouvons compter sur le soleil, admirable compagnon qui jamais ne fait défaut. On lui dit : A demain ! on peut lui dire : A l'année prochaine ! Et û quelqu'un manque aux rendez-vous qu'il a donnés, ce n'est pas lui.
flv bivonac dn isc Haloal» , octobre
Nous arrivons. Je suis donc où je voulais venir La chasse commeuc4s ui^iiiaîji. t-^endanl que nos
eompagnons s'y préparent, je te parlerai dès ce soir de notre marche en plaine, qai n*a été qn'nne promenade assez courte faite avec lenteur.
Nous sommes partis à six heures précises , accom» pagnes de Tescorte assez bruyante dont je f ai parlé, — en tout vingt-huit ou trente chevaux, — faisans ensemble beaucoup de tapage et soulevant un flot de poussière qui ne nous a quittés qu'à notre entrée dans les broussailles. Le temps était admirablement beau, net et reposé. Une abondante humidité couvrait la plaine, et, comme le soleil est le plus grand bienfaiteur du monde après Dieu , on aorail dit que, par la seule vertu de sa lumière, il changeait la rosée nocturne en une pluie d'argent. Ce mirage étincelant, qui ne trompa personne, joua devant nos yeux pendant une petite heure; puis le soleil lui-même en fît ce que la réalité fait des mensonges, et la plaine apparut telle qu'elle est, non pas morte, mais aride, plutôt inculte que stérile, non pas déserte, mais négligée par les mains de l'homme. Au reste, elle ressemble aux cantons que les arrivants traversent en venant d'Alger, avec moins de broussailles qu'à la sortie du Sahel , moins de marécages qu'aux environs de Boufiarik, et plus de landes. J'entends par landes, ici comme ailleurs, tout ce qui pousse an hasard partout où la charrue n'est pas venue, le produit spontané d'une terre qui n'a été labourée
142 UNI ANNÂB OANt LE SAHBL.
ni foitifîée, k qui Ton n'a rien couiie, et qui, même en ce pays des générosités naturelles, se fatigue alors le moins possible : les indestructibles oignons mêlés aux indestructibles palmiers nains, le désespoir des colons à venir; les artichauts sauvages, qui déjà commencent à paraître avec leur tige incolore et leurs fruits barbus; les romarins, les lavandes, les genêts aux fleurs jaunes, la broussaille enfin à demi dépouillée du peu de feuillage épineux qui lui donnât Tair de végéter, et qui depuis longemps a pris la couleur indéfinissable des choses poudreuses ou inanimées. L*été n'a pas laissé une herbe vivace sur cette longue étendue , tour à tour battue par les grandes pluies , puis écrasée par le poids des eaox stagnantes, puis durcie, gercée, brûlée par cinq mois déjà de sécheresse et de soleil à peu près continus. De grands espaces vides et d*un parcours aussi doux aux pas des chevaux que peut l'être un pré fauché ressemblent à des chaumes dont la paille aurait été coupée très-court. Ce qui poussait dans ces prés sans herbe avant que la morsure du soleil ou la dent des troupeaux les eût rasés, je l'ignore ; mais on n'y voit plus qu'une multitude de grands chardons à haute tige, tous couronnés, comme la hampe des drapeaux arabes, d'une boule blanche composée d'un duvet soyeux. Rien n'est plus stérile ni plus bizarre. Le vent de l'été passe , sans y former !e plus petit murmure , à travers cette claire
UNE ANIUÉB DANS LB SAHBL. tÀi
moisson de fleurs innombrables; il en disperse les soies brillantes et répand leur graine inutile sur des lieues de pays abandonné. Puis viennent les terrains plus maigres , où la marne est encore plus nue, puis de loin en loin des zones basses , où la fraîcheur des eaux souterraines fait naître et verdoyer tristement la végétation rigide et silencieuse des marais. Tout cela n'est ni beau ni laid, ni gai ni triste, mais le détail insignifiant disparait dans un ensemble tellement vaste et si prodigieusement baigné de lumière et d'air, cette perspective presque incommensurable est cependant contenue dans un cadre si visible et si bien défini, les couleurs y sont si légères et les formes si nettes, qu'on ne saurait imaginer plus de grandeur vague avec autant de précision. C'est l'indéfini réduit aux proportions du tableau et résumé sobrement dans d'exactes limites : spectacle assez frappant lorsqu'on n'a vu que des plaines sans bornes aucunes ou des plaines à contours trop étroits , c'est-à-dire le défaut ou l'excès du grand.
Je te l'ai dit ailleurs, en traversant cette même plaine, les accidents s'évanouissent dans ce grand vide^ Au loin vers le nord , on distingue des lignes buissonneuses que nous laissons à droite, et qui sont des bois, puis à de longs intervalles un point blanc de forme indécise, à peu près comme un linge oublié dans la campagne , et qui représente
t44 UNK ANNÉE DANS LE SAEEL.
une ferme française isolée , ou plus rarement encore une série de taches noirâtres agglomérées dans un certain ordre et légèrement arrondies, comme des tas d'herbes consumées : c'est un douar. Quand un arbre apparaît dans cet horizon plat, où la vue se fatigue à décomposer des azurs, où le vert manque, où Tombre est nulle, tantôt c'est un vieux olivier protégé par les superstitions locales , où les femmes stériles des tribus voisines vont suspendre en eX' voto des lambeaux de guenilles arrachés de leurs voiles, tantôt un groupe inattendu de dattiers poussant de la même souche, comme afin de se tenir compagnie, et martyrisés par les intempéries d'un climat qui n'est pas le leur. De loin en loin, et toutes convergeant àBlidah, on aperçoit des routes, mais à de telles distances qu'une armée pourrait y défiler sans être vue. Blidah se relève à mesure que le voyageur s'en éloigne et descend vers les bas niveaux de la plaine ; la ville se dessine alors plus nettement au>dessus d'un petit plateau rattaché de très-près à la montagne , et se découpe en silhouette vive et claire sur le rideau bleuissant de ses jardins.
A huit heures, noas passions la Chiffa , qui est à sec, chose à peine croyable pour ceux qui l'ont affrontée pendant les pluies. Rien n'était plus inoffensif, plus riant : des graviers menus, dessables Hns, une jolie guirlande arcadienne de lauriers-roses
UNI ANNÊK DAWt Ll tAHIL. S4S
encore étoiles de tleurs, et deux filets d'eau coulant invisiblement dans un grand lit abandonné capable de contenir un fleuve. A deux lieues de nous, sur lagaucne, t'ouvrait la gorge d'où sort aujourd'hui cette veine épuisée, et qui fut témoin de tant de désastres.
A neuf heures , la poudre parla sans grand effet , et ce furent les seuls coups de fusil de cette journée, préambule insignifiant de la chasse de demain. Une volée de poules deCarthage partit d'un fouillis de cactus semés en désordre autour d'un marabout abandonné , mais fort loin et au premier bruit qui leur parvint du roulement de nos prolonges. Les premiers prêts les tirèrent à toute fortune. La bande ailée, qui sentit le vent du plomb, fit un écart involontaire , comme pour laisser passer la charge , puis serra ses rangs et s'enfuit à tire-d'aile. Le soleil éclaira un moment encore des plumages blanchâtres , et tout disparut.
La poule de Carthage ou petite outarde , ou canepetière, est un oiseau rare en France, et qui fait l'envie de bien des chasseurs ; voilà pourquoi je te le signale avec quelque déférence dans cette lettre où très-exceptionnellement je te parle chasse. n figure dans nos fastes de province en compagnie d'un oiseau plot vénérable encore, cent fois plus rare et quasi fabuleux : — je veux parler de la groMe outarde, appelée ici houbara, et dont lat
Arabes eux-mêmes, le peuple le moins chasseur de la terre, s'entretiennent avec curiosité. Shaw, qui lui conteste son identité avec Toutarde , décrit ainsi le houhara : jaune pâle tacheté de brun, ailes noires avec taches blanches, collerette blanchâtre rayée de noir, bec plat comme celui des étourneaux , pieds sans orteils. — Outarde ou non , c'est un fort bel oiseau , d'autant plus beau qu'il est introuvable ; d'autant plus envié qu'il est moins difficile encore à rencontrer qu'à saisir, comme l'occasion. Un jour, dans le Hodna, sur les ruines mêmes de la romaine Tobna, je vis deux de ces oiseaux insaisissables s'envoler tout k coup du milieu des décombres ; ils étaient , bien entendu , hors de portée, et, comme si le hasard seul les avait rap* proches dans une amitié d'un moment, les deux oiseaux solitaires se désunirent; l'un prit à droite, l'autre à gauche , et chacun d'eux , mais isolément , mit le désert entre nous et lui. Pourtant, à quelques jours de là , un kouhara fut tué devant moi , et de la façon que voici. Nous voyagions en colonne , précédés d'une avant-garde et de fanfares, et je ne sais comment l'oiseau se laissa surprendre , et puis dérouter. Au lieu de fuir devant la colonne, il rebroussa chemin , et tout à coup apparut au-dessus des bataillons, volant d'un vol lourd et peu rapide, comme s'il avait perdu à la fois toute pru- 4Jidcce et tout espoir de fuite , et que l'efiroi l'eût
UNI ANNÈB DANS LB SARBL. 241
paralysé. Il défila ainsi de la tôte à Textremité de la petite armée; miraculeusement il allait atteindre Tarrière-garde sans avoir été tiré, quand un cantinier, qui le voyait venir et prenait son temps, l'ajusta comme une cible et le fit tomber à deux pas en avant de son mulet. Cétaitun oiseau magnifique, de la grosseur d*une petite dinde, et pesant de quatre à cinq livres. Sa collerette blanchâtre et hérissée rhabillait par le col comme une fraise tuyautée à la Henri IV.
A onze heures, nous faisions halte dans le lit de rOued-Djer, rivière profonde encaissée dans des berges limoneuses, tarie comme la Chifia, dont elle est un des affluents, et n'ayant retenu de son cours d'hiver qu'un ou deux pouces d'eau, où, quand nous arrivâmes, un long troupeau de vaches s'abreuvait : bords escarpés, plantés de grands arbres, oliviers, tamarins, lentisques. Vers trois heures, nous remontâmes à cheval pour reprendre notre course à travers la plaine. Nous laissions à gauche les Hadjoat, dont on voyait les tentes, avec des chevaux errants par troupeaux comme dans la Camargue ; quelques chameaux égarés loin du douar s'approchaient au lieu de fuir, et paisiblement nous regardaient passer. Droits, debout, osseux , avec leurs bosses poilues , lenrs épanles chargées de toisons , leurs genoux cagneux et cal> leax, leurs grands pieds mous, et la charpente
248 UNE ANNÊK DANS LK SAHBL.
énorme et bizarre de leur tête, aux lèvres mobiles, à Toeil 81 doux, ces grandes bêtes brunes, posées entre le terrain pâle et le ciel d'un bleu tendre, doublaient de proportions et de volume, et prenaient, comme un éléphant vu de près, l'intérêt monumental d'une chose hors nature. La plaine tout entière, c'est-à-dire dix lieues de perspective fuyante, était comprise entre leurs jarrets; la silhouette des hautes montagnes, qui se dessinait comme au pinceau par une ligne indéterminable à hauteur de leur ventre, formait le fond de ce tableau singulier. Ils ne broutaient pas , n'ayant rien à paître. Ils se promenaient avec l'air inoccupé, distrait, je dirais ennuyé, propre aux ruminants qui ne sont pas gourmands. La sobriété de ces animaux prend extraordinairement la signification d'une qualité morale : ne les voyant pas affamés, on les croirait pensifs.
Toute cette plaine est un champ de bataille ; les Hadjout en savent quelque chose. C'est là que nous avons gagné petit à petit , escarmouche par escarmouche, notre interminable bataille de Zama. Quand la charrue viendra, quand enfin la pioche ouvrira cette terre où l'on a semé tant de fer et si peu de blé, on trouvera là aussi les restes de nos légionnaires, des épées, des boulets et de grands ossements.
La seule rencontre que nous ayons faite aujourd'hui pendant sept ou huit heures dé marche fut
DNB ANNÉE DANS LB SAHBL. 249
celle de trois bergers, deux jeunes gens et an vieillard. Debout sur un pan de mur écroulé, dernier vestige de je ne sais quelle ruine, peut-être romaine , peut-être vandale , peut-être byzantine , peut-être turque, peut-être arabe (car un antiquaire ferait l'histoire de cinq grands peuples avec les origines probables de ce petit mur), le plus âgé des deux fils, un jeune homme de vingt ans , gardait un troupeau de moutons à large queue et de chèvres noires. 11 soufflait dans un chalumeau primitif et en tirait non pas précisément une musique, mais des sons sans mesure et sans rhythme, que le vent prolongeait assez mélancoliquement sur la lande , et dont le chien de garde à longues oreilles paraissait s'émouvoir, car il hurlait. A l'écart marchait le vieillard, appuyé d'un bras sur un grand enfant qui pouvait avoir seize ans. Tous les deux portaient le costume étroit et court des bergers : la jaquette attachée à la taille, la calotte en feutre tressé, les sandales à courroies, coupées dans une peau d'agneau. Le vieillard avait les yeux si clignotants que je le crus aveugle , et le jeune homme était si beau , qu'en passant près de lui , Vandell lui dit dans la noble formule du salut arabe :
— Salut sur toi, Jacob, fils d'Isaac, et salut sur ton père!
Me serais-je trompé, mon ami, en déclarant la Bible vivante introuvable?
2M) CNE ANNÉK DANS LB 8AHEL.
Un peu après, nous entrions dans les taillis qui bordent le lac au nord-ouest ; fourrés bas, mais trèaserrés, de lentisques, de myrtes, de tamarins et de genêts. LMncendie les avait percés ; on y voyait partout la trace d*un feu rapide, soit aux rameaux dégarnis de feuilles, soit à la rousseur des feuillages. La flamme en avait fait des arbres d'automne, et pour les rougir encore davantage , le soleil y répandait, comme une teinture ardente, la pourpre de ses derniers rayons.
Il était six heures. Pas une seule feuille agitée ne remuait dans l'épaisseur des taillis, où l'ombre descendait paisiblement sans être accompagnée du moindre souffle. Alors, grâce au silence absolu de cette soirée tranquille, j'entendis s'élever un bruil très-singulier. Imagine un tumulte léger et bizarre de voix, de rumeurs, de soupirs mêlés à des battements d'ailes , à des clapotements d'eau remuée ; une sorte de ramage et de murmure agité, qu'on eût pris pour la conversation de je ne sais quelle peuplade à la langue douce, assemblée je ne pouvais dire où, invisible encore, mais que nous allions surprendre.
— C'est le bruit du lac, me dit Vandell. A pareille heure , on l'entend dix minutes au moins itvant de le voir.
D se montra an moment même où nous sortions au bois , étendu devant nous dans sa plus grande
UNE AIVNÊB DANS LB SAHBL. 351
iar^'eur (une lieue à peu près), et sur une longueur incertaine , car il allait se confondre à Touest avec rextrémité discernable de Thorizon , immobile comme une eau morte, parfaitement par comme un miroir où se répétaient avec exactitude les rougeurs magnifiques du couchant, couvert enfin, — là était le spectacle, — d'un peuple innombrable d'oiseaux. Tous ces oiseaux, les uns connus, les autres in connus, tous divisés par espèces , chacune avec ses habitudes, son logis, son cri, son chant, ses mœurs et son territoire, toute cette population étrange faisait ses dispositions pour la nuit. J'en distinguais des légions succédant à des légions établies au centre des grandes eaux, de manière à figurer, par une multitude de points obscurs, une sorte de végétation aquatique comparable à des prés flottants sur un marais. C'était la zone habitée par les canards, les sarcelles, les macreuses , les petits plongeurs de couleur sombre. Je les reconnaissais, même à dislance, au volume de leur tête, à leur équilibre à fleur d'eau , à leur forme d'oiseaux nageurs qui les fait ressembler à de petits navires. Plus près, et parmi les roseaux, où frémissaient des milliers d'habitants que Ton ne voyait pas, allaient et ve* naient des bécassines volant par saccades avec leur cri rapide, leur coup d'aile en crochet, leur chute aussi brusque que leur départ est prompt. Au loin passaient des hérons gris ou des ibis d'Egypte , 1«
35S UNE ANNIÊK DAMS LK SAHBL.
bec allongé, les pieds tendns, le corps aminci comme des javelots. Dans une anse découverte, mais hors d'atteinte, à peine à portée de carabine, deux grands cygnes , qu'on aurait pris pour le couple royal appelé, par la taille et par la beauté, à régner sur ce petit monde, naviguaient lentement l'un près de l'autre , avec leur col arrondi et leurs plumes couleur de neige , un peu roses du côté du couchant. En même temps des bataillons d'étourneaux qui descendaient des collines passaient au-dessus de nos têtes en faisant le bruit du vent dans des peupliers. Comme une armée qui défile, ils se succédaient à quelques secondes d'intervalle ; la masse entière ne forma bientôt plus qu'un long ruban immense qui se dévida sur le lac d'un bord à l'autre, puis tout se fondit en un brouillard. Un moment après, le bruit cessa, et le lac lui-même disparut dans la brume.
La nuit tombait. A quelque cent mètres de nous, un peu sur la droite et presque au pied du Tombeau de la Chrétienne, j'apercevais un petit tertre planta de cinq gros oliviers et des feux qui commençaient à flamber parmi le« arbres : c'était le bivouac.
Q^^ ANNEB DAM LK 8AHBL. iht
La nmit, onie heaiM.
tt Je me souviens , m'a dit ce soir Vandell , qu'à deux portées de fusil tout au plus da village maritime de S. M..., se trouvait une ferme isolée qui jadis, pendant bien des années de mon enfance, représenta pour moi le bout du monde. La ferme se composait d'un amas de maisonnettes entourées d'arbres , de fumier et de provisions de fourrage. Les maisons se voyaient peu : ce qu'on apercevait de loin, au penchant des vignobles et sur la limite de grands champs de blé , perspective absolument nue pendant l'automne, ce qui faisait remarquer cette habitation, qui n'a jamais, que je sache, préoccupé personne excepté moi, c'étaient de vieux noyers dépouillés de bonne heure par les vents salés de la mer et quelques rangées d'ormeaux trapus, dont le fermier ébranchait la tête. Il y avait sous ces arbres une pelouse assez courte, et dans ces arbres quelquefois des oiseaux posés, tels que des huppes, des tourterelles et des ramiers. Quant aux imaginations que je m'étais faites avant qu'il me fût permis d'aller jusque-là, elles se résumaient toutes dans deux sentiments très-vagues et d'autant plus perplexes, celui de la distance et celui de l'inconnu. Enfin le jour arriva où des chasseurs
954 UNI AVNAi dans LK SABEL.
que j'accompagnais m'y conduisirent. C'était en octobre ; les champs étaient vides , la campagne dépouillée de ces deux récoltes devenait à la fois plus grave, plus sonore et plus grande. Un oiseau s'envola du petit bois d'ormeaux, — un chat-huant, je l'ai compris plus tard en me rappelant c«>tte journée d'émancipation , qui fut en quelque sorte le début et le prologue de mes voyages. Ce jour-là, et corn-, parativement à ma propre taille, la bête que je vis s'envoler me sembla quelque chose d'énorme et d'extraordinaire, avec de grandes ailes soyeuses, le vol léger d'un oiseau tout en plumes, la mine effarouchée d'un oiseau surpris. Le génie inquiet de la solitude, l'idéal ombrageux de l'inconnu ne pouvaient m'apparaître sous une forme qui fût plus ressemblante à l'esprit visible des chimères , ni prendre une allure plus imaginaire en s' évanouissant pour toujours. A dater de cette première visite, le charme fut rompu , et , soit que tout le mystère du lieu se fût bien réellement envolé à la minute même où j'y mis les pieds, soit qu'il m'eût suffi de grandir pour rectifier mes idées de distance , les choses me parurent beaucoup plus simples, et Tbabitude acheva de me montrer que cette maison de fermier ressemblait à tontes les fermes, avec cette différence toutefois que le souvenir persistant de mon illusion lui conservait je ne sais quel indéfinissable attrait, n
UNS AK\^g DAK8 LR 8AREL. 255
Il ra*est arrivé ce soir quelque chose de semblable à cette aventure. Le lac, dans ma vie de voyage, représentait ce qoe la ferme de S. M... a représenté dans la jeunesse de Vandell : quelques centaines de pas pour aller à Tune, six ou sept lieues tout au plus pour venir à Tautre, et dans les deux cas le même désir vague et continu de voir, de connaître et de s'assurer. La solitude a pris la même occasion pour se révéler, presque la même forme pour m'apparaitre; peut-être s' enfuira-t-e!le demain, emportée par des millions d'ailes. Le charme est-il rompu? Je n'en sais rien , mais je le croirais. On ne bivouaque pas impunément avec trente chevaux dans l'inconnu.
Nous habitons le bivouac adopté par les voyageurs qui viennent de Cherchell ou de Milianah, au bord même du lac, au pied des collines, et si près du Kouber-er-RoumOa , que l'on voit d'ici son triangle émoussé se dessiner en ombre sur la tenture étoilée de la nuit. Il est posé sur le sommet du Sahel exactement comme les petites pyramides de pierres qui jalonnent les longues courbes des steppes sahariens. On l'aperçoit à égale distance de la terre et de la Oier ; depuis quinze siècles , la vieille balise sert de guide aux matelots et aux caravanes, et mystérieusement les invite à s'arrêter. Un petit plateau circulaire constamment battu , piétiné par les chevaux, troué par les piquets des tentes , incendié par
iSA USE ANNÈ8 DANS Ll SAHKL.
les feux de bivouac, des cendres, des débris, de vieilles litières, c'est-à-dire tont ce que laissent après eux les voyageurs d'un moment ; une source d'eau douce à deux pas du lac, dont Teaa saumâtre n'est pas buvable ; de gros oliviers contemporains peut-être de la dynastie douteuse qui dort là~baui sous son tumulus de cailloux , — voilà ce qui compose le camp.
Il est tard. La lune a para vers neuf heures ; elle est à deux jours de son plein, pas tout à fait ronde, un peu comme un cercle mal dessiné, admirablement douce à regarder, limpide et sereine. Les feux allumés dans le ventre même des oliviers , dont l'énorme cavité sert de cheminées , sont éteints, moins une ou deux étincelles. Il ne reste autour de nous que la froide humidité des minuits d'octobre, des rayons paies et des voiles de brume. Jamais nuit n'aura fait descendre sur des yeux que le soleil a fatigués des clartés plus sommeillantes, ni des rideaux plus blancs.
A« btroate dn lac , nardi «eir.
Nous a7ons dormi sous nos tentes froides comme on dort au bivouac, d'un sommeil transparent qui perçoit, presque aussi distinctement que la veille, les bruits, les lueurs, les murmures mêmes de la
LAIB âNNÉK dans le SAHSL. iVI
nuit. Entre mmnit et une heure du matin, un <{r;>nd tumulte s* est élevé dans le camp ; nos chevaiii se battaient ; trois des plus vifs ont brisé leur!: en traves , se sont d'abord précipités dans les roseaux, puis se sont échappés vers les collines en hennissant avec frénésie. La poursuite a duré deux heures. A travers le tissu grisâtre de mou pavillon de toile, j'ai vu de nouveau flamber de grands feux , et respiré l'aromatique fumée des bois résineux, ^fos Arabes ont continué de veiller rangés en cercle autour de la flamme et aussi près que possible du foyer pour se préserver de deux ennemis redoutables à pareille époque et en pareil lieu, l'humidité qui tombait comme la pluie, et les moustiques.
La lune a décliné vers les motitagnes de l'oucâi, et j'ai soulevé la porte de ma tente au momen) même où l'aube rougeàtre commençait à naître audessus de Blidah. Le ciel, oranj^é d'abord, pâlissait et blanchissait rapidement à mesute que le soleil approchait de ce haut horizon. Rappelle-toi deux belles gravures d'après Edwin Landseer, deux gravures qui semblent colorées, tant les valeurs de gris et de noir sont justes et singaH'^rement bien observées : l'une a pour titre the Sanctuary, l'autre the Challenge. Je ne saurais te tiouner une idée ni plus exacte, ni plus belle, du lac et de la silhouette acérée des montagnes, vues à cette heure de demiténèbres, à travers le premier crépuscule qui suit la
Qjuit ; puis tout à coup la diane a sonné pottr annoncer te point du jour, et quelques miraites après, le soleil tout rose jaillissait dam une atmosphère éclatante comme de l'argent.
Je t'ai dit que nos compagnons comptaient faire de ia chasse au lac un massacre ; cette chasse a été nullp on h peu près. Un obstacle que personne n'avait prévu a rendu la battue impossible; il fallait des bateaux pour arriver jusqu'au large, et les bateaux n'existaient plus. Les deux ou trois petits sabots à fond plat que l'eau n'a pas coulés ou la vase en({loutis avaient été pris par des guetteurs d'ibis arrivés cette nuit. Les canards, les sarcelles, les ibis, les cygnes et les hérons, tous les oiseaux qui nattent, ou que leur instinct tient éloignés du bord, nous échappaient. Il restait un pis aller ; c'était de fouiller les roseaux. De toutes les façons de chasser, il n'en est pas de plus originale et de moins certaine. A midi seulement , car il fallut prendre des précautions d'hygiène comme pour un bain, nous nous mîmes en chasse ; autrement dit, noas nous mimes à l'eau.
Le iac est entouré de roseaux élevés de huit ou dix pieds, si serrés qu'on les croirait plantés exprès pour rendre les abords inaccessibles, disposés par lignes épaisses et rangés symétriquement comme des palissades. Je ne connais pas de halliers plus difficiles à perc«r, ni plus incommodes à câtoyer.
0N8 ANNÉM DANS LB 8ÂHBL. lA»
Ils portent tous une échelle d'étiage parfaitement ."{taduée par des lignes de boue, depuis le plus haut jusqu'au plus bas niveaa dn marais, limite extrême que le lac atteint en ce moment. Aussitôt engagé Jans ci^tte broussaille à feuilles aiguës et tranchantes, à cannes serrées, à iùts réguliers comme des tuyaux d'orgue, on ne voit plus que le petit espace de ciel presque imperceptible qui reste a découvert au-dessus de la tête et l'eau noirâtre où l'on est plongé jusqu'à mi-corps. Il est également impossible de se diriger, de se rpcuiinaitre, défaire appel a ses compagnons ou de leur porter secours en cas de détresse. Il faut marcher en tâtonnant, s'assurer de la résistance de la boue, afin d'éviter les fondrières, et se tenir toujours droit, debout, le fusil haut et la caruaisiëre aussi près que possible des épaules.
Vandcll avait pris, non pu an fusil, mais un long bâton qui nous servit de canne. Autant que nous Is pûmes, nous naviguâmes de conserve. De temps en temps, une aile apparaissait à travers les taillis, on passait sor nos têtes à nous effleurer, pour s'abattre aussitôt derrière le rideaa vert des roseaux. Quelquelois, mais de loin en loin, ane explosion se faisait entendre à une petite distance; alors des centaines de canards qu'on ne voyait pas s'envolaient en battant l'eau de leurs ailes, avec on bruit pareil à celui d'ane multitude d'avirons.
««O UNI &NNÊB DâNS LK SAHKL.
Je ne puis dire combien de chemin nous fîmes, ai dans quelles parties du lac, ni dans quelle direction. Je sais que nous marchAmes consciencieusement de midi à cinq heures, toujours à couvert, toujours embarrassés dans les halliers, toujours avec de Teau jusqu'aux hanches. Nous nous dirigions d'après le soleil d'abord, puis, quand on eut cessé de le voir, d'après les couleurs du zénith. Une heure à peu près avant la fin du jour, nous rencontrâmes un (les chasseurs d'ibis. Il avait établi son embuscade dans une sorte de bassin découvert, sur la lisière intérieure des roseaux. C'était une étroite cabane faite de joncs coupés, ayant un toit et un plancher, l'un et l'autre fort à jour, et portée sur des pilotis. Au pieu était amarre no bateau. On n'apercevait du chasseur, immobile au fond de sa cachette, que le canon d'un long fusil qui sortait par une embrasure, ei don liait à sa citadelle flottante un aspect assex menaçant.
— Val fils de Nemrod, lui cria Vandell, bonjour
— Bonjour, répondit l'Arabe, qui fit mouvoir en **j tournant les brancha^jes de sa cabane.
— Ta journée a-t-«lle été bonne?
— Regarde dans le bateau, dit le chasseur. Nous vîmes au fond du bateau trois oiseaux éteu'
dus : deux ibis de couleur un peu triste et un cygne BiâgniHque.
— U a tué la roi du lac, dis-je à Vandeii ^o
UNE ANNÉE DANS LE 8 AH EL. Ml
regariiaiit le bel oiseau, frappé droit an cœur d'une blessure encore saignante qui le rendait plus beau. Le soleil était tout à fait bas. Il n'éclairait plus que le somojet des taillis; de longues zones d'ombres» s'étendaient sur les eaux du lac et les glaçaient de couleurs froides. A cinq heures et demie, nous rrntrio ;8 à nos tentes. On a tendu des cordes entre le» oliviers pour y suspendre le gibier. J'y ai vu de» poules sultanes, des butors, des râles d'eau, quelques canards, un petit nombre de bécassines, — en tout soixante-trois pièces.
An bivnuac dn lac , mercredi soir.
Je saurai tout à l'heure ce que la chasse a produit, et puisque cette lettre ne doit plus être qu'un registre de chasseur, je joindrai ce détail aux précédents. \ous descendons de cheval après avoir couro pendant douze heures à travers un fort beau pays, vu Tipaza, qui ressemble à toutes les villes détruites, et le Chenoua, qui rappelle, avec des proportions colossales, des formes plus âpres et Aet irisations plus délicates, la Sainte-Baume de l'rc vence. La Taille romaine est à trois lieuesdu camp, de l'autre côlé du Sahel, en obliquant vers Cherrliell. L'ancienne Julia-Cœsarea et l'ancienne Tipaza de la Mauritanie césaréenne étaient séparées par le (",he-
^62 UNE ANNËB DANi LB 8AHKL.
nona, dont le snnunet pouvait servir aux deux vHIet d'observatoire commuQ. Cherche!) est devenue arabe; Tip iïï a ét^ abandonnée. On l'a ruinée, saccagée, détruite de fond en comble. Deux ou trois choses seulement sont restées reconnaissables pour tout homme qui n'est pas un antiquaire : les portes, les voies extérieures et les tombeaux. Cenx-ci sont ouverts, comme si les morts qui les habitaient étaient déjà ressuscites, et tous les couvercles renversés ont mis à découvert des aug^s vides, qui serviront plus tard d'abreuvoirs pour les chevaux. Les sables apportés par le vent de la mer ont depuis longtemps remolacé les cendres humaines. Quelques inscriptions à recueillir, des chapiteaux tombés des colonnes, de» colonnes morcelées par tronçons, de rares débris de marbre sculpté, de longs pans de murs à briques étroites couverts de l'énorme végétation des lentisques en boule, deux longues allées de sépultures qui vont expirer dans des dunes de sable, vastes amas de poussière blanche et stérile accumulés sur des choses déjà mortes comme des monceaux d'oublis, — voilà ce qui reste d'un peuple qui fut le plus grand envahisseur, le plus grand colonisateur, et l'un des plus solides architectes des peuples de la terre : exemple pour ceux qui n'ont ni dans l'esprit, ui dans les mœurs, ni dans les établissements, la solidité du génie romain.
.Vous avons dîné sur len ruines, et j'ai tnA dflnv
UNE aiVNÉB DANS Ll 8AHKL. S^
perdreaux rouget qui picoraient des graines dans le
tombeau ouvert d'une... Hortensia^ pleurée et
regrettée, dit l'inscription, par un TuUius. — J'ai vu, dans des lentisques grands comme des ormeaux, des compagnies tout entières de î)er(lreaux perchés, - chose assez rare, et que je n'avais pas vue ailleurs. — Les cordes teTulues au travers du bivouac sont chargées de butin. C'est un magnifique étalage de gibier. En perdreaux, lapins et lièvres, il y a ce soir trois cent quatre-vingt quatorze piJ^ces.
Blidah , fio d'oetobre.
Deux jours après notre retour du lac, nous reprenions, Vandell et moi, le chemin de la plaine C'était un samedi, jour du iebt ou grand marché des Hadjout; il y avait fête à l'issue du marché, et nous avions reçu du kaïd lui-même un billet cérémonieux qui nous invitait à la diffa du soir.
La fête était une sorte de réunion cantonale ov^^nisée par plusieurs douars voisins dans l'intention de se divertir à frais communs, de monter à cheval, de courir, de brûler de la poudre, derniers plaisir!^ qui restent à cette petite peuplade aux trois quarts détruite, à qui les réelles émotions de la vie militaire sont interdites, et que la paix ennuie comme Ir nA.^nt. Les Hadjout n'ont jamais aimé ni pratiqué
^uoi que ce soit, excepté les industries de la guerre. Ou se faisait Hadjout comme on se fait soldat. Quant aux femmes, épouses ou mères, tilles ou sœurs de soldat, seller des chevaux qui vont combattre, armer de leurs propres mains des hommes intrépides, les assister de loin, les accueillir par des you-you d'enthousiasme, pleurer les morts et panser des blessures bien reçues , tel était le plaisir martial qui leur revenait dans une existence aventureuse dont la guerre, sous toutes ses formes, petites ou grandes, faisait le fond, le mobile, les charmes et le proHt. Voilà pourquoi une fantasia, qui ne vaut pas la guerre, mais qui lui ressemble, est aujourd'hui le spectarle le plus propre à consoler des vétérans qui ne la Ibnt plus, ou des jeunes gens 'qui ne l'ont jamais laite.
— Vous ne trouverez ià-bas, m'avait dit Vandell, rien que vous ne connaissiez de longue date : des gens assemblés sous ues tentes, une fête équestre, suivie d'une danse de nuit, avec des repas homéri» ques, qui sont la réjouissance obligée de l'estomac, mais c'est une politesse due au kaid, qui nous attend. Peut-être au surplus nous amuserons-nous, car j'ai beaucoup d'amis cbex les Hadjout, à commencer par ce gueux d'Arnar-ben-Arir, qui fera devant vous ses tours de torce de jongleur et d'écuyer.
Amaroben-Arit devait être en etl'et, mon ami, le
L'i\E â^A;EE Dâ\'S LE SAHEL. 2«5
àéi'os (le ia jouriiér, et beaucoup plus sérieusement ijue Vandell ne l'avait prévu, car il nous ménageait ia surprise d'un exploit tragique et d'un deuil aavraiit.
A midi , nous arrivions au marché , où nous savions trouver le kaïd : c'était lui faire doublement honneur que de nous rendre à son audience du sebt et de venir le saluer dans sa tente. Le seht se tient au fond de la plaine, sur le territoire hadjout, dans la grande lande qui s'étend entre la Mouzaîa et le lac. Comme son nom l'indique, il a lieu le septième jour de la semaine, sous la présidence soit d'un ofScier du bureau arabe, soit du kaïd, qui remplit 'es fonctions de juge pendant ces journées fertiles en contestations, en querelles d'intérêts, en escroqueries, petits procès inséparables de tout commerce, et qui sont réglés séance tenante.
Un marché arabe ressemble à nos foires de village; mêmes usages ou à peu près, même personnel de campagnards, de marchands ambulants, de colporteurs, de maquignons. Changez les races, substituez les chaouchs armés de cannes et les cavaliers du beylikdixw gardes champêtres et aux gendarmes, la tente mobile du kaïd à la maison communale du maire, imaginez des denrées africaines au lieu de denrées françaises, des troupeaux de chameaux . mêlant leur physionomie et leurs giognements, qui a'ont pas d'analogue, à l'aspect, au mouvement
connus d'un parc de bétail composé de chèvres, de moutons, d'ànes. de mulets, de chevaux, de vaches et de bœufs maigres, et vous aurez une première idée du n>arché du sebt. Reste à supposer maintenani la grandeur dn lieu, l'étendue de la plaine environnante, la beauté propre aux horizons de la Xlitidja, la gravité d'une lande algérienne, l'éclat de la lumière , l'àpreté du soleil insoutenable même en octobre, enfin une réunion de tentes, avec fa forme conique des pavillons de guerre ou de voyage, emblème intéressant quand il est Texpres* sion des mœurs d'une société primitive, asage absurde en Europe, où la tente est la maison toujours suspecte des gens sans profession légitime, où l'hoixime errant est présumé n'avoir ni feu ni lieu, où le nomade est plus ou moins un vagabond. Qu'on suppose encore, pour approcher du vrai, le mur mure particulier des foules arabes, la nouveauté des costumes, tous à peu près pareils et presque tous blancs, enfin certaines industries locales et bizarres, surtout à cause de leur extrême simplicité.
Les bouchers y viennent avec leurs étaux garnis de viandes saignantes, les maréchaux ferrants, les cordonniers, les cafetiers, les rôtisseurs avec leurs ustensiles et leur matériel on ne peut plus réduit, les gens du sud avec leurs laines et leurs dattes, ceux de la plaine avec leurs grains, les montagnards avec leur huile, leur bois et leur charbon. Les jar-
(INB ANNÈK DANS LE SAHRL. 261
dinien de Blidah apportent let iruiis et tons le» légumes cultivables, depuis les oranges et les cédrats jusqu'aux pois chiches rôtis, qui sont le grain rôti de l'Ecriture sainte, jusqu'aux lentilles, dont on fait un potage rouge en souvenir du plat d'Ésaii. Les colporteurs juifs ou arabes vendent la mercerie, la droguerie, les épiées, les essences, les bijoux grossiers, les cotonnades de tout pays et les tissus de toute fabrique, etc. Chacun a son étalage en plein vent ou couvert, et dans les deux cas les dispositions sont fort simples. Une ou deux caisses ou bien des paniers pour contenir les marchandises, une natte pour les exposer, un carré d'étofte en manière de parasol, voilà, je crois, le seul mobilier nécessaire au marchand forain.
Celui des artisans n'est guère plus compliqué. Le maréchai ferrant, que je prends pour exemple, est UD homme en tenue de voyage, coiffé du voile, eu jaquette et les pieds chaussés de sandales à courroies, qui porte avec lui dans le capuchon de son manteaa tout le matériel d'une industrie qui semble un art de fantaisie, tant elle a peu d'occasions de s'exercer. Ce sont des morceaux de fer brut ou préparés d'avance, un marteau, des clous, un chalumeau, une très-minime provision de charbon de bois, enfin l'enclume, c'est-à-dire un instrument portatif semblable lui-même à un marteau dont le manche sert de tige et de point d'appui. Trouve-t-il
iî!j cheval à ferrer, aussitôt il s'installe. Il fait an {rou dans la terre, et y établit son fourneau de forge. Il plante son enclume à côté du fourneau, s'accroupit de manière à la saisir entre ses genoux, choisit un fer dans sa provision, et le voilà prêt. Un apprenti, un voisin, le premier passant venu rend ? l'industriel le service de soufflerie feu, et lui prête obligeamment le secours de ses poumons. Le fer rougi et façonné, le reste se pratique comme en i 'irope, mais avec moins d'effort, moins de précaution, moins de perfection surtout. Le fer est rarement autre chose qu'une sorte de croissant très mince, à moitié rongé de rouille, qui ressemble à du cuir taillé dans une vieille savate hors d'usage. Quand le charbon manque, on le remplace alors par de la tourbe, ou plus simplement par du fumier de chameau, combustible actif, qui se consume à petit feu sourd, comme un cigare, et se reconnaît tout de suite à des combinaisons d'odeurs végétales absolument létidHg.
Boutiques, acheteurs, mardiands, gens à pied et ( cheval, hèles de service et bêtes d'achat, tout se îrouve a;{gloméré sans beaucoup d'ordre, ni de prudence. Les grands dromadaires se promènent librement et se font faire place, comme des géants dans une assemblée de petits hommes; le bi'tail se répand partout ou il peut; l'âne au piquet fraternise avec rftop mis en vente, et dans ce pêle-mêle, où le»
LiiS AA;.\t;8 Dans le s&ukl. 2«v-
Intéressés seuls savent se reconnaître, il est assez malaisé de distinguer les gens qui vendent de ceux qui achètent. Les affaires se traitent à demi-voix, avec la ruse du campagnard et les cachoteries du trafiquant arabe ; on fume des pipes afin d'en délibérer; on boit du calé comme un moyen amical de se mettre d'accord; il y a, de même qu'en France, des poignées de main significatives pour sceller le^ «narchés conclus. Les payements se font à regret, l'argent s'écoule avec lenteur, avec effort, comme le sang d'une plaie mal ouverte, tandis qu'au fond des mouchoirs (le mouchoir tient ordinairement lieu de bourse) on entend résonner, longtemps avant qu'elle se décide à paraître, cette chose mysti> rieuse, si bien gardée, si bien défendue, si bien cachée, qui s'appelle ici le douro.
Au centre de ce bivouac, improvisé pour quelques heures seulement, s'élevait la tente du kaid , surmontée de ses trois boules de cuivre et du croissant, et précédée de l'étendard arabe aux trois couleurs, qui accompagne partout les chefs militaires. Deux fort beaux chevaux tout sellés étaient entravés devant la porte. A l'intérieur, il y avait des tapis, des coussins, des armes posées dans les coins, un ample chapeau de paille accroché au pilier de la tente, avec une Jolie tasse en argent ciselé suspendu»- par un long cordonnet de soie rouge à glands d'or. Tel est, mon ami, l'aspect le plus ordinaire de»
no UNS AMVFB DAXS LE 8AUKL.
tentes de guerre ; celle-ci ressemblait en outre à un prétoire, tant il y avait de clients empressés d'y trouver place , tous une bourse à la main et causant de la grande atfaire du moment, de règlements de compte, de déficits, d'erreurs, de chicanes d'argent. Le kaid en occupait le centre et le fond ; il donnait des ordres, expédiait ses chaouchs, et de temps en temps recevait lui-même et comptait de ses propres mains je ne sais quel impôt, soldé en monnaie de cuivre, qui passait aussitôt dans une grande bourse à fond d'or, où j'avais cru d'abord qu'il mettait son tabac. C'est un homme de quarante-cinq ans du moins, très-grand, très-maigre, très-beau, avec l'air ennuyé qui sied bien au commandement, beaucoup de dignité d'allure, le teint jaune ardent, la physionomie impérieuse et douce, les yeux admirables; -;1 était vêtu de blanc comme un lévite , ce qui le rajeunissait un peu, a&ns bumouss, coifié seulement do voile, enveloppé du haik et de» gandoura d'été, irréprochable par la blancheur des étotiés et négligé parla mise comme un grand seigneur en déshabillé de maison. Il fut affectueux pour Vandell et poli pour moi. Sans se rendre compte au juste de ce que nous faisons l'un et l'autre dans son pays, l'un avec sa plume et son baromètre, moi avec ma boite a couleurs et mes crayons, il admet qu'un homme aime à s'instruire et qu'il ait beaucoup à apprendre en venant chez lui. D'ailleurs , pour peu qu'on ne
DNI ANNËE DANS LB SÂU8L. iTî
ressemble pas à tout le moode, du moment qu'on »'a pas d'industrie reconnue, qu'on n'est pas mereanti, comme ils disent, la curiosité s'attache 'ri vos démarches, et en pareil cas un étranger a toujours beau jeu près des Arabes. Tout ce qui se marque sur le papier passe à leurs yeux pour de l'écriture ; toute écriture est d'intérêt public. Pourquoi un peintre ne serait-il pas un espion politique? La politique est au fond de leur vie, de leurs espérances et de leurs soupçons.
Quand le moment fut arrivé de lever la séance, le kaïd se fit amener sou cheval. Ses cavaliers se «nirent en selle ; ses musiciens se groupèrent en ligne derrière lui. Le porte -étendard s'empara du drapeau et se plaça, d'après l'usage, entre le kaid et les musiciens. Deux cavaliers, le fusil droit, formaient l'avant-garde. J'imaginai que cet appareil, bien superflu, n'avait pas d'autre but que de nous faire honneur, et nous achevâmes, au son cootina des tambourins, des hautbois et des fifres, au pas mesuré des procession!, la petite lieue qui nous séparait du rendez-vous où se donnait la fête.
C'était à peu de distance des douars, dans un terrain vague, peu broussailleux, choisi tout exprès pour que la course y fût facile. On y avaii établi d'un côté des tentes ouvertes (tentes d'hospitalité à l'intention de ceux qui voudraient y dormir) , et de S'antre use grande tente en laine sombre, vaste
nt DNB ANNÉE DANS LK SAHKL.
comme une maison, entièrement close, excepté par un seul endroit, celui qui regardait l'horizon vide. La paroi qui faisait face au champ de course était abattue jusqu'à terre ; seulement, comme l'étofiPe était vieille et criblée de trous, les femmes, réunies d'avance , avaient beaucoup plus de fenêtres qu'il n'en fallait pour bien voir, mais n'en avaient pas d'assez larges pour qu'on les vit. Une troupe d'enfants s'ébattait aux alentours comme des poussins sur la limite d'un poulailler ; deux ou trois chien» de bonne guide surveillaient les approches.
Précisément en face du pavillon des femmes, aadessus duquel flottait un petit drapeau rouge, était planté l'étendard de soie du kaïd. Ces deux bannières mesuraient la largeur de l'hippodrome, qui s'étendait indéfiniment dans la longueur ; elles déterminaient le point d'arrivée des coureurs, c'est» à-dire le but où les chevaux bien menés devaient s'arrêter court, où les fusils devaient tirer, lessaluts de la poudre s'adressant de droit au kaid d'abord, et puis aux femmes.
1! érait quatre heures. Les préparatifs semblaient terminés. La dt^a cuisait dans la tente fermée, où de confuses rumeurs se faisaient entendre et d'où s'écbappait , comme à travers des soupiraux de cuisine, une forte odeur de ragoûts mêlée à des fumées de bois vert. La mesure lente et monotone d'une danse nationale (diminutif nn peu plus décent
UNE ANNéB DANS i.R SÂHËL. '213
§ë la danse égyptienne de Vaheille) était marquée par des ehants rhyihniés et des battements de mains, et le» expiogions d'un^ joie immodérée couvraient par intervalles le cri des poulets égor}|ès qui se débattaient sous le couteau des servantes. Tout ce que le territoire badjout pouvait fournir de cavaliers valides était réuni : une ligne éj)aisse de deux cents chevaux environ fermai tau sud rexlrémitédu champ de course Le bivouac se remplissait de gens en tenue de guerre, allant et venant dans l'herbe, avec cette marche incertaine que donnent aux cavaliers arabes le volume et le poids des doubles bottes, et surtout rembarras des longs éperons traînants.
A ce moment arrivait de la plaine, et dans la direction de Blidah, une petite cavalcade composée de deux mulets, montés chacun par une femme en costume de ville et abondamment enveloppée de voiles Un nègre les précédait, assis de côté sur un Ane ; une négresse a pied les accompagnait.
— Voici Assra et le nègre Said , dit Vandell , qui reconnut à cette distance la servante d'Haoûa et son mari.
- — En ce cas, lui dis-je, il est aisé de présumer quelles sont les deux cavalières.
Elles entrèrent dans le camp , mais ne descendirent point à la demeure des femmes : on leur fit traverfier la foule entière, <>( je ne sais quel ordonnateur de la Tête les conduisit droit à une petite
274 UNK &MNÊB DANS LK 8AHBL.
tente dressée à l'écart , daus laquelle il y avait de« tapis, des coussiDs, et qui semblait en effet préparée pour un hôte attendu qui devait l'occuper seul. Personne ao reste ne prit garde à leur arrivée; j'entendis vaguement dire autour de moi que c'étaient les danseuses.
A peine assises, l'une d'elles ôta son voile, et la belle Aïcbouna se laissa voir dans la tenue légère et transparente qu'elle aime et qui lui va si bien. L'autre ne fît qu'entr'ouvrir sa guimpe juste asseï pour qu'on la reconnut, pour montrer qu'elle était fort bien mise, et qu'elle avait au cou, outre ses colliers et ses parures , douze aunes an moins de chapelets fleuris.
— Tu aurais mieux fait de rester chei toi, lui dit Vandell.
Haoua fit sans répondre un geste indifférent qui signifiait que toute chose lui était à peu près égale, qu'elle n'avait pas eu de raison précise pour venir ici, qu'elle n'en avait pas non plus pour s'y déplaire, et je la vis sourire , du sourire inexprimable qui faisait Sii Qvàce et sa froideur, au triste hasard qui déjà semblait avoir disposé d'elle.
Le kaïd ne s'approcha point de la tente, non pins qu'aucun des vieillards ni des hommes sérieux. Un grand vide était formé tout autour, moins pu discrétion que par dédain. On y remarquait seulement , rôdant à quelques pas de la porte soulevée,
ONB ANNËB Dàtii LK 8AHSL. iTb
des jeunes gens de seize à vingt ans, aux airs indo> ients, à la tonrDure galante, au visage amaigri, blanchâtre et fané, les yeux noircis, la coiffure un peu de côté : ils souriaient à la brillante Aïcitouna, qui paraissait connue de tous, et regardaient, — c'était leur droit, — mais avec un certain embarras mêlé d'impertinence, la petite élran^qére au maintien sérieux que pas un d'entre eux ne paraissait connaître.
— Est-ce qu'elles vont rester là, demandai-je à Vandell, loin des femmes, comme des baladines et des filles de parias , exposées même en plein jour à la curiosité d'une troupe de soldats et sous les regards insolents de ces beaux tils qui les déshonorent t
— Que faire contre le préjugé ? me dit Vandell. Il est partout, et ni vous ni moi n'y changerons rien. Non , mon ami , Haooa ne sera pas admise dans la tente des mères de famille. On y parle un langage que peut-être elle n'a jamais parlé, on s'y livre à des jeux dont rougirait peut-être son pâle visage ; mais l'une a montré ses joues, les autres restent voilées ; l'une ouvre volontiers sa maison, les autres ferment la leur : ce n'est point une question de sentiment, c'est une question de discipline.. Toute ia différence est dans un rideau : baissé , la femme est honnête ; levé , la femme ne l'est plus. C'est, comme vous le voyez, très-fictif, très-déraisonnable.
^-d Li\E ANNÉE DANS LE 8AHBL.
et cependant sacré comme un principe et respeetable comme le devoir. Au surplus, ajouta Vaudell, laissons agir le préjugé. Il est hypocrite, il est injuste et crue], il fait des victimes et les choisit mal, les sacrifie sans en avoir le droit; au fond, il est utile. L'intolérance est l'hypocrisie de la vertu, d'accord; mais c'est aussi le dernier hommage rendu à la loi morale par un peuple qui n'a plus de mœurs.
Au moment où retentirent les premiers coups de fusil (ie la course , Aïchouna dit à son amie :
— \ iens, voici les chevaux qui partent.
Elles se levèrent alors, prirent leur voile et se mêlèrent à la foule des spectateurs.
— Au revoir, me dil Haoùa selon sa coutume.
— Au revoir, lui dis-je comme autrefois. J'aurais pu lui dire : adieu, car je ne la retrouvai plus que dans sa tente, à demi morte et méconnaissahle.
D'abord nous vîmes courir la valetaille , les gens de classe inférieure, les plus pauvrement montés de la tribu : de petits chevaux sans tournure, des cavaliers sans luxe , de mauvais fusils rouilles , quelquefois un bout de ficelle au lieu de bride. De pareils écuyers n'ont pour se rendre intéressants que la vitesse. Ils montent leurs chevaux comme ils monteraieut des oiseaux rapides, ne les gouvernent point, les maîtrisent à peine et les laissent voler de toute la légèreté d'un galop qui ne fait pas beaucoup
VM, ANNÉE DAN'S LB SâBEL. «71
plus de bruit que des ailes. La première bêle venue leur est bonne, fût-elle à demi dressée, n'eût-elle pas encore Tàge de servir, pourvu qu'elle ait l'aliure vive, et la plus méchante arme leur convient, pourvu qu'elle contienne la poudre et fasse explosion sans éclater. Quand ils n'ont ni bottes, ni éperons, ils se servent de la houssine et du tranchant dçl'étrier; à défaut de cravache, ils ont leur cri de arrah; sorte de clameur irrésistible pour des chevaux aussi excitables qu'ils sont dociles. Il ne s'agit point de parader, de faire des prouesses; il sufBtde courir ventre à terre, de décharger ses armes en atteignant le but, et de recueillir, en passant devant la tente où sont les femmes, les you-you qui répondent en manière d'applaudissements aux salves dont la mousqueterie les salue. Toutes les classes et toutes les fortunes ont droit de prendre part à ces jeux. Le peuple le plus aristocrate de la terre se montre en pareil cas plein de bonhomie. Chacun s'amuse pour son compte : le valet court à côté de son maître, s'il est assez bien monté pour suivre .««oi) allure. En vertu de ce principe applicable aux jeux militaires, que devant l'ennemi il n'y a ni distinctions de caste, ni supériorité de naissance, un cavalier vaut un cavalier, et le galop d'un cheval doit égaliser tous les rangs.
Ce prélude au reste fut très-court, et ne dura pas plus de quelques minutes; il mit les spectateurs
il» UNE ANNÉE DANS LE 8&HEL.
en haleine, et fît sentir aux chevaux l'odeur de h poudre. Le kaid avait pris place au pied du drapeau , ayant près de lui ses deux fils, deux jolis enfants, Tun de six ans, l'autre de dix. L'aîné, costumé. coiflA botté, comme un jeune soldat, avec de longs bas de cuir jaune, et trônant dans une attitude princière, comme si le spectacle eût été donné en son honneur, se renversait, pour être plus à l'aise, sur de vieux serviteurs à barbe grise, qui s'étai^m couchés à plat ventre, de manière à lui servir de coussins. Des cris éclataient au fond de l'hippodrome , où la cavalerie , prête à partir, s'organisait par petits pelotons.
Le premier départ fut magnifique; douze ou quinze cavaliers s'élançaient en ligne. C'étaient des hommes et des chevaux d'élite. Les chevaux avaient leurs harnais de parade ; les hommes étaient en tenue de fête, c'est-à-dire en tenue de combat : culottes flottantes, haik roulés en écharpe , ceinturons garnis de cartouches et bouclés très-haut sur des gilets saas manche de couleur éclatante. Partis ensemble, ils arrivaient de front, chose assez rare pour des Arabes, serrés botte à botte, étrier.-* contre étriers, droits sur la selle, les bras tendus, la bride au vent, poussant de grands cris, faisanl de grands gestes, mais dans un aplomb si parfait, que la plupart portaient leurs fusils posés en équilibre sur leur coiffure en forme de turban , et de
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leurs deux mains libres manœuvraient soit des pistolets, soit des sabres. A r\\% pas de nous, et par un mouvement qui ne peut se décrire, tous les fusils voltigèrent au-dessus des têtes ; une seconde après, chaque homme était immobile et nous tenait en joue. Le soleil étiucela sur des arme.s, sur des baudriers, sur des orfèvreries ; on vit, dans un miroitement rapide, briller des étoifes, des selles brodées , des étriers et des brides d'or ; ils passèrent comme la foudre, en faisant une décharge générale qui nous couvrit de poudre et les enveloppa de fumée blanche. Les femmes applaudirent. Un second peloton les suivait de si près , que les fumées des armes se confondirent, et que la seconde décharge répéta la première, comme un écho presque instantané, lin troisième accourait sur leurs traces, dans un nouveau tourbillon de poussière, et tous les fusils abattus vers la terre. Il était conduit par le nègre Kaddour , un cavalier accompli , célèbre dans la plaine où sa jument grise a fait des mi racles. Cette jument est un petit animal eillanquè, très-souple et fluet, couleur de souris, complètement rasé, sans crinière et dont la queue tondue ressemble au fouet des chiens courants. D«s argenteries fanées, des grelots, des amulettes, nue multitude ce chainette.s pendantes, la décoraient d'une sorte de parure originale pleine de bruissements et d'étincelles Kaddour était en veste écarlate, eo pautalon
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de couleur pourpre. Il portait deux fusils, l'un sur la tête, l'autre dans la main gauche; dans la droite, il avait un pistoiet dont il fit feu; puis il Ot feu de ses deux fusils, l'un après l'autre, en les changeant de main, les lança comme un jongleur fait de deux cannes, et dispanit étendu sur le cou de sa hète, 3on menton touchant la crinière.
La moiisqueterie ne cessa plus. Coup sur coup, sans relâche, des cavaliers se succédèrent à travt is un rideau de poussière et de poudre enilammée , et les femmes, qui continuèrent de battre des mains et de pousser leurs glapissements bizarres, purent respirer pendant une heure l'ardente atmosphère d'un champ de bataille. Imagine ce qui ne pourra jamais revivre dans ces notes, où la forme est froide, où ïh phrase est lente; imagine ce qu'il y a de plus impétueux dans le désordre, de plus insaisissable dans la vitesse, de plus rayonnant dans des couleurs crues frappées de soleil. Figure-toi le scintillement des armes, le pétillement de la lumière sur tous ces groupes en mouvement, les haïk dénoués par la course, les frissonnements du vent dans les étoffes, l'éclat, fugitif comme l'éclair, de tant de choses brillantes, des rouges vifs, des orangés pareils à du feu, des blancs froids qu'inondaient les gris du ciel; les selles de velours, les selles d'or, les pompons aux têtières des chevaux, les œillères criblées de brode>
UNE ÂNNÉK DANS LE SAHBL. 281
i\et,]es plastrons, les brides, les mors trempés de sueur ou ruisselants d'écume. Ajoute à ce luxe de visions, fait pour les yeux, le tumulte encore plus étourdissant de ce qu'on entend : les cris des coureurs , les clameurs des femmes , le tapage de la poudre, le terrible galop des chevaux lancés à toute volée, le tintement, le cliquetis de mille et mille choses sonores. Donne à la scène son vrai cadre que tu connais, calme et blond, seulement un peu voilé par des poussières, et peut-être entreverras-tu, dans le pêle-mêle d'une action joyeuse comme une fête, enivrante en effet comme la guerre, le spectacle éblouissant qu'on appelle une fantasia arabe. Ce spectacle attend son peintre. Un seul homme aujoud'hui saurait le comprendre et le traduire; lui seul aurait la fantaisie ingénieuse et la puissance , l'audace et le droit de l'essayer.
Réduite à des éléments tout à fait simples, à ne regarder dans cette mise en scène surabondante qu'un seul groupe, et dans ce groupe qu'un seul cavalier, la fantasia, c'est-à-dire le galop d'un cbeval bien monté, est encore un spectarje unique, comme tout exercice équestre fait pour montrer dans leur moment d'activité commune et dans leur accord les deux créatures les plus intelligentes et les plus achevées par la forme que Dieu ait faites Séparez-les, on dirait que chacune d'elles est incomplète, car ni l'une ni l'autre n'a plus son maxi-
SJtS DDil âNNÈB DâMS LE SAHEL.
mum de puissance; accouplez-les, mêlez l'homme au cheval , donnez au torse l'initiative et la volonté, donnez au reste du corps les attributs combinés de la promptitude et de la vigueur, et vous avez un être souverainement fort, pensant et agissant, cou> rageux et rapide, libre et soumis. La Grèce artiste n'a rien imaginé ni de plus naturel, ni de plu^ grand. Elle a montré par là que la statue équestre . était le dernier mot de la statuaire humaine , et de ce monstre aux proportions réelles, qui n'est que l'alliance audacieusement figurée d'un robuste cheval et d'un bel homme, elle a fait l'éducateur de ses héros, l'inventeur de ses sciences, le précepteur du plus agile, du plus brave et du plus beau des hommes.
De temps en temps, et comme des acteurs de premier ordre sûrs d'eux-mêmes et toujours certains d'être applaudis, des cavaliers couraient isolément ou deux par deux , et alors dans un tel ensemble que les deux chevaux avaient l'air d'être conduits par une seule main ou attelés à un même timon qu'on ne voyait pas. Ceux-là valaient qu'on les nommât : c'était Kaddour, qui recommençait ses courses avec sa jument taillée comme un lévrier, Djelloul, sur un cheval bai «ombre caparaçonné de soie cramoisie; Beu-Said-Khrelili, tout habillé de rose et montant un cheval tout noir comme un corbeau ; Mohammed-ben-Daond , le manchot . vieux
UNE ANNEE DANS LE SâHEl 2SS
débris des anciennes guerres, à qui l'on passait des fusils chargés , et qui , ne pouvant plus les mettre à l'épaule, les tirait à hras tendu, comme des pistolets. Le vieux Bou-Noua, beau-père du kaid, courut accompagné seulement de ses trois fils, charmants jeunes gens vêtus à la légère, et qui lui servaient de pages. Il montait un cheval de haute taille, lourdement équipé, aux larges sabots, à vaste encolure, qui galopait avec emphase, comme les chevaux de Rubens, les jarrets plies, d'une allure arrondie, redondante et retentissante. Luimême était énorme, grand, gros, ventru, la barbe en éventail, le visage blond, les yeux clairs et ronds comme ceux des aigles. Il portait avec une ampleur singulière un haik flottant, que le mouvement de la course amplifiait encore en le faisant troler, et deux ou trois vestes chargées d'or, plus un baudrier d'or, formaient autour de sa taille une sorte de plastron solide où le soleil rayonnait comme sur une cuirasse. Il galopait, non pas debout , car le poids de son costume et son embonpoint l'empêchaient de se dresser tout à fait, mais à demi soulevé sur ses étriers, une main posée carrément sur le pommeau de sa selle , l'autre agitant un long fusil , arme magnifique qu'il dédaignait de charger à poudre. Lu sabre kabyle à fourreau d'argent pendait à son épaule gauche, et complétait ce splendide harnais de guerre. Après chaque course
tm UNE vlKNÈB DANS LK 8AHBL.
fournie, les cavaliers revenaient au petit pas ou dans un galop plein d'allure. Ils s'arrêtaient un moment vers le milieu du champ de course , y faisaient bondir leurs chevaux pour les exciter davantaj^je, les harcelaient delà bride, les éperonnaient sur place, et retournaient, en paradant, se former en bataille à leur point de départ.
Au milieu de ce luxe, de ce désordre et de ce bruit passait et repassait l'aventureux Amar-ben- Arif. Je ne Pavais pas vu depuis la soirée d'Hassan; je me souvenais du joueur d'échecs , sobre de gestes, froid de paroles, et quand Vandell me dit : Voici Ben-Arif , je ne le reconnus plus.
A cheval, il me parut court, moins élégant que braiicoup d'autres, mais d'une solidité qui n'avait pas d'égale. On le sentait inébranlable, et, soit qu'il quittât la selle ou qu'il s'y cramponnât, debout comme assis, même dans le plus périlleux des équilibres, il conservait la puissance de carrure et la facilité d'évolutions d'un lutteur. De son visage, à moitié masqué par un pli relevé du haïk, on n'apercevait que le haut des joues d'une pâleur ardente, deux pointes de moustaches hérissées et des yeux couleur de charbons en feu. Modestement habillé de drap sombre, sans beaucoup de broderies, mais avec toute sorte d'armes passées dans la ceinture, il maniait en écnyer consommé on cheval grisâtre dont toui le harnachement , moitié cuir violet , m<^
UNE ANNÉB DANS LE 8AHBL. 2tK
lié métal, ressembiait à des aciers ciselés Pour fusil, il avait une arme française à double canon, dans lequel il versait des pleines mains de poudre. Il Tamorçait en courant, et de minute en minute nous le voyions paraître, soit seul» soit accompagné , mais toujours reconnaissable à sa mine un peu étrange, à son cbeval tout miroitant d'acier bleuâtre, à la double détonation de son fusil, qui nous éclatait en plein visage. Il s'annonçait d'ailleurs par un galop bruyant, car, contre l'usage presque général dans les tribus, son cheval était ferré.
Cette course effrénée durait depuis une heure. Âmar paraissait aussi infatigable qu'an début, il n'avait pas mis pied à terre une seule fois, et sa bâte n'avait pas soufflé une seule minute.
— Fa! Ben-Arif, lui criait-on, prends garde a ton cbeval, qui saigne. Tu Téventreras, preuds-y garde.
Il répondait seulement :
— Patience, j'en ai un autre.
Puis il repartait ventre à terre, et fournissait ua galop, sinon plus rapide, du moins plus impétueux que les précédents.
En6n, non par lassitude, mais sans doute par pitié pour «a monture, on par précaution, comme on l'a compris plus tard, il s'arrêta, li examina les flancs de son cheval, où chaque coup d'epercn «e
ig6 liNB ANNÉE DANS L8 8ARBL.
dessinait par an bourrelet de poils hérissés, par des sillons de peau rougeàtre, par des filets de sang, suivant qu'il Tarait piqué plus an vif. Avec un peu d'herbe, il étaneba le sang; avec un peu de terre pétrie de salive, il fit on emplâtre dont il boucha tes plaies qui saignaient trop ; i artout où l'animal avait des écumes, il l'épongea rapidement d'un coin de son hatk; il le dessangla légèrement pour soulager sa respiration haletante; par une flatterie singulière, il le baisa sur les narines en l'appelant d'un nom ^up je n'entendis pas; puis il sauta sur son cheval de rechange, qu'un valet d'écurie tenait en main C'était an étalon bai cerise, tout frais, tout reposé, complètement équipé , comme pour une expédition de guerre. Une longue djebira pendait au pommeau de sa selle ; on voyait passé sous la sangle un sabre de fabrique espagnole, à lame un peu courbe, à poitjuée de corne, et sans tourreau.
— Cet enragé finira par faire des sottises, observa Vandell en le regardant partira fond de train.
Amai-ben-Ârif reparut au bout de quelques minutes, et comme il défilait devant nous, nous saluan/ à bout portant de ses deux décharges, le kaid loi fit signe de la main, et lui dit :
— Attends un peu, Ben Arif, je vais coniir.
Le soir approchait, la fête allait finir, et je m'étonnais que le kaid fût resté si longtemps sau* | preodre part.
OAiK ANNÉB DANS LB 8AHBL. t87
il resta chaussé de ses babouches, boucla seule» ment son ceinturon, releva, pour êlre plus à l'aise, le long haik qui l'enveloppait négligemment, et lui donnait , malgré son âge , je ne sais quelle juvénile et hautaine élégance. Il enfourcha son cheval blanc, le même qui l'avait ramené du marché. Trois jeunes g( ns qui n'avaient pas encore coum l'imitèrent, Lentement ils prirent du champ, puis s'arrêtèrent. Amar était à sa gauche, un jeune homme, neveu du kaïd, à sa droite, en tout cinq cavaliers. J'eniendis le kaid dire à ses compagnons : « Etes-voQS prêts? » Et les cinq chevaux partirent â la fois. Ils arrivèrent de front et dans l'ordre du départ. Le kaïd n'était point armé. Trois coups de iusil retentirent c'étaient les trois jeunes gens qui faisaient feu. Amar ne tira pas. Rapidement il posa sou fusil en travers de sa selle, r&ssembla son cheval comme pour le faire sauter, fit un écart à gauche, et comme il était à deux pas seulement du premier rang des spectateurs, l'animal, enlevé tout droit, retomba Jes quatre pieds au milieu d'eux. Il y eut ou cri déchirant, — je l'entends encore au moment où je t'écris, puis des clameurs, puis nn tumulte. La foule s'ouvrit, je vis à terre quelque chose de blanc qui roula, puis resta oonché
- Ah I le misérable I s'écria Vandell.
— Arrètei-le! hurla le kaïd, qui s'élança snr Amar.
t86 CNB ANNÉE DANS Ll 8AHEL.
Mais personne n'eut le temps de le saisir; il passa près de nous presque à nous renverser, se retourna pour voir qui le suivait, et siffla bruyamment. Son premier cheval, tout fatigué qu'il était, s'échappa des mains du palefrenier et partit comme un trait. Quelques secondes après, nous vîmes dans un flot de poussière un petit groupe de cavaliers lancés à toute bride à travers la plaine. A une petite dislance en avant, à portée de pistolet tout au plus, on apercevait Ben-Arif, couché à plat ventre sur sa selle, qui piquait droit vers la montagne, et près de lui son cheval de rechange, k selle vide, qui galopait avec la légèreté d'un cheval sauvage.
Ce tragique incident fut si rapide, que je vis en même temps, et pour ainsi dire d'un seul coup d'oeil, l'écart du cheval, la fuite d'Amar, puis le tumulte des g(<ns qui s'empressaient autour de la personne atteinte, et que j'entendis à la fois les cris confus de : « Le misérable! arrêtez! courez! » et des voix dans la foule qui disaient : u Elle est morte! »
Je regardai Vandell, qui comprit mon geste et me dit:
— Oui, c'est elle.
C'était en effet la pauvre Haona qui venait de recevoir en plein visage le terrible choc du cheval d'Amar. Elle n'était pas morte, mais elle avait audessus du sourcil droit une blessure béante qui lui
(INB ANNÉE DANS LB SAHBL. S89
iabourail le crâne. Le sang qai s'en échappait à flots rinondait de la tête aux pieds. Elle gémissait faiblement, les yeux hagards, complètement évanouie, e* les traits décomposés par une horrible pâleur. On la porta dans sa petite tente, on la déposa sur un matelas. Tout de suite on courut aux cuisines pour y faire rougir des fers, méthode arabe qui consiste à soigner les blessures avec des moxas; mais le kaïd et Vandeil, qui 1 eiaminaieol, dirent l'un après l'autre :
— C'est inutile.
Au bout d'une heure seulement, elle reprit connaissance, son regard devint mobile, et son bel œil éteint nous regarda comme à travers un voile de sang.
— Va, habibi ! me dit-elle, ô mon ami ! je suis tuée.
Elle fit un second effort pour se faire entendre, et dit:
— Il ma tuée î
Il y avait foule autour de la blessé«, et des attroupements de curieux commentaient, expliquaient avec la plus bruyante émotion l'accident qui ne passait aux yeux de personne pour une maladresse de Ben- Arif.
— 11 l'a tuée et bien tuée, me dit Vandeil... Il l'a voulu... Peut-être le voulait-il depuis longtemps... C'était sa femme. . On le dit ici, et si nous
avions été plus curieux, nous Taurions su plus tôt. fi a tué soD premier mari pour l'épouser ; elle Ta quitté en le sachant assassin ; il l'assassine aujourd'hui pour prouver qu'un meurtre ne pèse pas d'un poids bien lourd quand il s'agit d'un désir on d'une haine.
il était six heures à peu près; la fête était finie; la nuit descendit sur ce lugubre dénoûment.
Je ue m'occupai guère, mon ami, de ce qui suivit, et ie reste de cette veillée funèbre peut se raconter en quelques mots... Aussitôt que la nuit fut noire, et tandis que la blessée agonisait dans sa tente, assistée d'Âîchouna, qui la regardait mourir, et de la négresse Assra, qui se lamentait, on servit la diffa, et tout le monde alla manger. Pendant une ou deux heures, je n'entendis plus que le murmure de ia foule attablée sur l'herbe, le va-et-vient des cuisiniers qui portaient les plats; puis après la diffa vint la danse. Un jeune homme, un enfant de seize ans, fut choisi pour remplacer Aichouna, qui fut la plus regrettée des deux absentes. De grands feux furent allumés dans la lande, d'immenses feux de broussailles qui jetèrent one flamme claire. L'n grand cercle s'établit tout autour, si vaste qu'il touchait d'un cùté à la tente des femmes, et de l'autre arrivait presque jusqu'au petit pavillon d'Haoûa, dont personne alors ue s'approcha plus. Deux ou trois bougies a la lueur tremblante éclairaient vaguement le groupe obscur
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des deux pleureuses étendues presque à TétoutTer sur le corps p&mé de la mourante.
Cependant le danseur commença de faire à petits pas le tour de l'assemblée; devant chaque spectateur, il s'arrêtait, exécutait, longuement accompagné par la voix des chanteurs et par des battements de mains monotones, la même et régulière pantomime. Chacun, en retour d'un plaisir égal pour tous, lui tendait une pièce de monnaie; le danseur la recevait, soit sur le front, soit sur les joues, et continuait sa collecte jusqu'à ce qu'il eût le visa^^e à peu près couvert de piécettes d'argent.
Entre onze heures et minuit, les cavaliers revinrent, exténués d'une course de quatre heures et ne ramenant pas Ben-Arif, qui s'était échappé par un défilé de la montagne.
La nuit était magnifique d'étoiles, mais excessivement humide et glacée. Jusqu'au matin nous restâmes assis sur l'herbe et grelottants sous la rosée. Puis le danseur, fatigué, ne dansa plus ; les chants épuisés s'interrompirent, et les feux continuèrent seuls de pétiller au milieu du silence absolu d'une assemblée de gens accroupis dont les trois quarts au moins s'assoupissaient.
Vers quatre heures, et comme un repos profond couvrait la plaine, pour la dernière fois nous entrâmes dans la tente. Un reste de bougie s'éteignait. '\ïchouna dormait. Assra, accablée de lassitude, les
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cheveux en désordre et le visage absolumont labonré de coups d'ongles, s'était laissée tomber d\3puise> ment et dormait. Haoâa était morte. La tête un peo de côté, les bras roidis, les paupières fermées, dans an sommeil qai devait ne plus finir, elle était teJle à peu près que nous l'avions vue dormir sur son estrade de soie, et tonte couverte encore de ses fleurs blanches, qui, cette fois, lui lunivaient.
Hfe voilà seul, mon ami. Vandell m'a quitté. Mont nous sommes séparés aujourd'hui même. Il par' Je ne sais trop pour on, ni pourquoi. D t'en va parce que la saison l'avertit de se mettre en route, parce que st destinée est de vivre sur les grands chemins, et d'y mourir, dit-il, lorsque son heure aura sonné.
Depuis trois jours, il m'avait annoncé sa décision. n a recueilli tout ce qui meublait sa chambre, collections, papiers et notes, et les a transportés ailleurs. Il a renouvelé sa provision de tabac, la seule qui Ini fasse quelquefois défaut lorsqu'il se trouve en plein désert. Ce matin, k sept heures, il était prêt.
— Si vous le voulfï, m'avait-il dit, nous monterons par les Beni-Moussa, nous nous arrrêteroos soit
au télégraphe, soit aux cèdres, et nous nous quitterons là-baut, c'est-à-dire le plus tard possible.
Je montai donc à cheval et l'accompagnai.
Comme nous traversions la place du marché arabe, bon nombre de gens des tribus le reconnurent :
— Bonjour, Sidi-bou-Djaba, lui disaient-iis, où vas-tu ?
— Je pars.
— Tu quittes Blidaht
— Oui.
— Passeras-tu par...?
Et chacun nommait sa tribu.
— Peut-être, répondait Vandell; s'il plaît à Dîen.
— Bon voyage, Si-bou-Djaba, que Dieu t'assiste, que le salut t'accompagne, que ton chemin soit bon!
— Salut sur tous! reprenait Vandell. J'irai chez vous avant l'été.
A l'un il disait : fin décembre, à l'autre : après les neiges; à d'autres au contraire : pendant les pluies, — suivant l'emploi qu'il destinait à chacune des divisions de son prochain hiver. Au moment de franchir la porte du ravin, il s'arrêta comme frappé d'une idée subite et tout à fait nouvelle, et me dit :
— Savez-vous qu'il y a juste huit mois je passais» par ici, croyant venir à Blidah pour huit jours ?
Tu connais la route escarpée que nous avons auivie, cette longue rampe en colimaçon qui com-
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mence au lit de l'Oued, décrit de grands cercles sur le flanc nord de la montagne, et conduit en quatre ou cinq heures de cheval au dernier sommet qui domine immédiatement Blidah. A mi-côte à peu près se trouve la glacière, jadis habitée par des maltais, pourvoyeurs de neige, charbonniers et chasseurs. Il reste une ou deux baraques en manière d'abri, posées au bord de l'étroite esplanade où par une claire matinée de mars, ensemble, il y a de cela trop d'années pour que je les calcule, nous avons vu voler des aigles et cueilli des fleurs qui ne fleurissent plus en automne. Un peu plus haut, sur un piton qui se voit de Blidah, est perché le télégraphe, avec ses longs bras articulés qui meurent d'inaction pendant les obscurs brouillards de l'hiver. Tout à fait au sommet, parmi les cèdres et sur le dernier repos de la montagne, taillée en pain de sucre, subsiste encore un vieux marabout, autrefois ouvert, aujourd'hui barricadé de broussailles, qui cependant n'est pas en ruine, quoiqu'il ait l'air absolument abandonné. Le plateau n'a pas plus de cent pas d'étendue; il est environné de cèdres et pavé de roches vives, plates et blanches, et si fortement lavées, puis dévorées par le soleil, qu'elles ont pris l'aspect aride et dénudé des ossements qui sont restés longtemps en plein air. Une herbe rude et courte, sorte de végétation métallique, la seule qui puisse vivre sur ce sol de pierre et dans les duretés de ce haut
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climat, forme, avec des lichens grisâtres et des lambeaux de je ne sais quelle mousse épineuse, l'indigente et morne couverture du rocher. Les cèdres sont bas, mais très-larges ; Iqur feuillage est noirâtre, leur tronc couleur de fer rouillé. Le vent, les neiges, la pluie, le soleil, qui semble encore plus âpre ici que dans la plaine, la foudre, qui de temps en temps les frappe et les partage en deux comme de fabuleux coups de hache, toutes les intempéries des saisons extrêmes les criblent de blessures mortelles, qui pourtant ne les font pas mourir. Leur enveloppe exfoliée les abandonne et se répand en poussière autour de leur tronc. Les passants les ébranchent, les bergers les mutilent, les bûcherons en font des fagots ; ils finissent petit à petit, mais avec l'intrépidité des choses vivaces ; leurs racines ont la solidité de la pierre qui les nourrit, et la sève, qui semble fuir devant les nécessités inévitables de la mort certaine, se réfugie dans les rameaux, qui toujours verdissent et fructifient.
Nous nous assîmes au pied de ces vieux arbres respectables et pleins de conseils. La journée était belle, et me parut triste, peut-être parce que nous n'étions gais ni l'un ni l'autre. Il faisait chaud et très-calme, circonstance que je n'oublierai jamais, car je lui dois la plus forte impression de grandeur et de paix complète qu'on puisse éprouver dans sa vie. Le silence était si sévère, l'immobilité de l'air était
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telle que nous remarquâmes ie bruit de dos paroles, et qu'involontairement nous nous mîmes à causer plus bas.
Mesuré de l'endroit dont je parle au pied du marabout, rhorizon décrit un cercle pariait, l'xrfpté sur un seul point, où le cône noirâtre de la Mouzaia fait saillie. Au nord, nous embrassions la plaine avec ses villages à peine indiqués, ses routes tracées par des rayures pâles, puis tout le Sabel, courant, comme un sombre bourrelet, depuis Alger, dont la place eiacte était déterminée par des maisons blancbes, jusqu'au Chenoua, dont le pied s'avançait distinctement, comme un promontoire entre deux golfes ; au delà, entre la côte d'Afrique et le ciel infini, la mer s'étendait à perte de vue comme un désert bleu. Dans le sud-est, on apercevait le Djurdjura, toujours blanchâtre; à l'opposé, montait la pyramide obscure del'Ouarensenis; quatre-vingts lieues d'air libre, sans nuage et sans tache aucune, séparaient ces deux bornes milliaires posées aux deux extrémités des pays kabyles.
A nos pieds se développaient quinze lieues de montagnes échelonnées dans un relief impossible à saisir, enchevêtrées l'une à l'autre, et noyées, confondues dans un réseau d'azurs indéfinissables. Nous aurions pu voir Médéah, si la ville n'était masquée par le Nador et perdue dans le pli d'un ravin, qui lui-même es» le versant d'un plateau très-élevé.
UNE AVWèB DANS LB S&BBL. S91
puisqu'il y neige. Droit au sud, et bien au delà de ce vague échelonnement de formes rondes, de plissures, de vallées, de sommets, — >{éographie réduite à l'état de carte panoramique du vaste pays montneux qu'on appelle le Tell et l'Atlas, — on découvrait des lignes plus souples, à peine sinueuses, tendues comme des fils bleuâtres entre de hautes saillies, dont la dernière, à droite, porte la citadelle de Boghar. Plus loin encore commençait la ligne aplatie des plaines. Enfin à l'extrême limite de cette interminable étendue, dans une sorte de mirage indécis, où la terre n'avait plus ni solidité ni couleur, où l'œil ébloui aurait pu prendre des montagnes pour des filt ts de vapeurs grises, je voyais, — du moins Vandell les nommait avec la certitude du voyageur géographe, — les sept iPies des Seba- Rous, et par conséquent le défilé de Guelt-Ësthel e! l'entrée du pays des Ouled-X'ayl La moitié de l'Afrique française était étendue devant nous : les Kabyles de l'est, ceux de l'ouest, le massif d'Alger, l'Atlas, les steppes, et, directement à l'opposé de la mer, le Sahara.
— Voilà mon territoire, me dit Vandell ; le monde est à celui qui voyage.
Et il étendit les deux bras par un grand geste qui «embla contenir un moment tout le périmètre visible de cette terre africaine dont il a fait la propriété de son esprit.
991 UNB ANNÉE DANS LE 8AHBL.
Pendant quelques minutes, il examina dans le nord un point blanc qui semblait flotter entre le ciel vague et la mer très-pâle.
— C'est un navire qui retourne en France, lui dis-je.
Il cligna fortement des yeux, pour amortir l'éclat de la lumière qui nons aveuglait, et dit :
— Peut-être, j*en ai vu quelquefois de plus loin. Puis il tourna le dos à la mer et ne la regarda
plus.
— Croyez-vous que nous nous reverrons? lui demandai-je.
— Cela dépend de vous. Oui, si vous revenei ici; non, si je dois aller vous trouver en France, où probablement je n'irai jamais. QuMrais-je y faire? Je ne suis plus des vôtres. A force de répandre autour de moi ma civilisation, ajouta-t-il en souriant, il ne m'en reste plus assez pour vivre là-bas, où, dit-on, vous en avez trop.
Quand le soir approcha, Vandell interrogea 1-9 hauteur do soleil, et se leva.
— 11 est quatre heures, ou peu s'en faut, me ditil; allez-vous-en. Vous avez juste le temps de vous laisser glisser jusqu'aux sources de l'Oued et de rentrer an trot par le ravin. Moi, je n'ai qu'une petite marche à faire, deux lieues de pente douce, et je trouve un douar.
Et là-dessus il siffla sa jument, qai vint d'elle^
DNK ANNÉE DANS LE 8AHBL. S9»
même, et, par une vieille habitude, lui présenta le côté da montoir. LorsquMl fut établi dans .sa selle en forme de fauteuil, il alluma sa pipe, resta immobile encore un instant sans fumer ni regarder rien. Puis brusquement il me tendit sa main osseuse et brune, et me dit *
— Qui sait? Insha Allah, s'il plaît à Dieu ! voilà le grand mot et toute la sagesse humaine.
Presque aussitôt il descendit lentement, tout à fait renversé sur sa selle afin de soulager la bète, dont les genoux pliaient, tant la pente était rapide.
— Bonne chance ! me cria-t-il encore.
Et comme si un souvenir plus joyeux lui revenait en mémoire, il arrêta sa jument et ajouta :
— Souvenez-vous de ceci, ce n'est pas moi qui voas le dis, c'est notre jovial ami Ben-Hamida : Tâchez d'agir avec le bonheur plutôt qu'avec cent cavaliers.
— Adieu, lui dis-je une dernière fois en lui tendant de loin mes deux mains.
Puis il fit demi-tour et s'éloigna. Cinq minutes après, je n'entendis et ne vis plus rien. Un léger vent, le premier souffle qui eût traversé l'air depuis midi, fit tomber deux ou trois pommes de cèdre qui roulèrent sur la pente et se perdirent dans le chemin plongeant qu'avait suivi Vandell. Je regardai le sud, où il s'en allait, puis le versant nord, où j'allais descendre.
SOe DNK ANNÉE DANS LB 8AHBL.
— Si-Bnn-Djaba est parti ? me dit, en me tenant Tétrier, l'Arabe qui m'accompagnait.
— Oui, répondis-je.
— Et toi, où vas-tu?
— Moi, je vais à Blidah, et dans trois jours je serai en France.
il est dix heures, mon ami. Le clairon des Turcs, que je n'entendrai plus, sonne le couvre-feu. Bonoe nuit, et à bieutôl.