INTRODUCTION A LA VIE COMME-IL-FAUT 2 I I
LA JEUNE FEMME
Mais enfin, qu'enseigne Vlntroduction à la vie comme-il-faut ?
LE CRITIQUE
C'est un ouvrage ironique, une démonstration par l'absurde. M. ]\Iarcel Boulenger nous présente deux snobs d'aujourd'hui et leur indique le moyen d'être plus complètement ridicules encore et un peu odieux.
LA JEUNE FEMME
J'entends bien. Il espère par là inciter les jeunes gens à réaliser en tout un contraste complet avec ces grotesques. Mais, voyez-vous, ces grotesques-là ont survécu aux railleries de Molière. M. Marcel Boulenger prétend-il les exterminer? Non? Alors, que ne les laisse-t-il tranquilles et ne s'occupe-t-il d'autre chose? Que ne dénonce-t-il des ridicules ou des maux auxquels il n'est pas impossible de porter remède, parce qu'ils ne tiennent pas à l'humaine nature, mais à l'organisation sociale?
LE CRITIQUE
C'est justement ce que je me propose de demander à cet écrivain parfait, qui fut souvent un pamphlétaire redoutable: vous venez de m'indiquer le sujet de mon article. Merci.
Le Testament d'un Intellectuel
^. Julien Benda n'a pas obtenu le prix Concourt pour 191 2. Mais tandis qu'Hannibal ne savait pas profiter de la victoire, M. Julien Benda excelle à tirer parti de la défaite. Il a organisé avec adresse la publicité autour de son nom. On a parlé de lui plus que du lauréat. Ne craignons pas de nous arrêter à notre tour sur le roman de M. Julien Benda (i), et assez longuement. Nous le considérons en raison moins de sa valeur littéraire que du document qu'il constitue. Ce livre, qui tour à tour attire ou repousse, forme le dernier et l'un des plus complets témoignages d'un mode de sentir commun à toute une génération. Des centaines de jeunes gens font leur confession dans ces pages frémissantes et desséchées. Nous tâcherons d'y démasquer l'erreur qui consiste, sous prétexte de transposer la
(1) li^Ordinalion (Emile-Paul, éditeur).
vie « en connaissance », à supprimer la vie ellemême, et à ne plus connaître, en fait de réalités, que des mots.
Dans cet ouvrage, les derniers venus parmi les jeunes gens chercheront, je crois, le modèle de l'homme qu'il ne faut pas être. Pour ceux de ma génération, ils y reconnaîtront un exemplaire d'un type qui leur fut familier, auquel ils ont tous quelque temps ressemblé plus ou moins, — un monument d'une époque où tant de gens, par une étrange chirurgie, s'étaient fabriqué un cœur au moyen de leur cerveau.
C'est un lieu commun des moralistes de célébrer l'intensité et les riches colorations que prend, dans un cœur d'homme, un amour dont on pressent qu'il sera le dernier. Sa beauté jaillit et s'élance comme une flèche, mais n'acquiert toute sa puissance émouvante qu'au point où la trajectoire s'infléchit et subit "l'attraction de la terre, au moment où. la conscience éprouve la saveur du néant. Beau faisceau d'ardeurs et d'amertumes ! A se trouver ainsi mêlées, et si étroitement que toujours celles-ci empoisonnent les autres, elles donnent à l'âme passionnée ce caractère d'unité (jui appartient aux g'randes œuvres
Le testament d^un intellectuel 2 1 5
de l'art. Un tel amour draine et rassemble une si formidable force de vie, qu'il crée le désert autour de soi, et ne trouve plus dans le monde un seul objet pour le distraire. Il s'élève ou meurt sur place. Mais tandis que Didon évite la voix des hommes et la lumière du jour, le jeune Troyen regarde la mer et cherche son destin...
A vingt ans, parfois, on croit l'avoir trouvé. C'est que la condition d'un adolescent, dans une société très vieille, est singulière. La vie, et ce que l'on nomme l'expérience de la vie, se présente à lui en tableaux mon point successifs, mais simultanés. Entre divers états de l'âme» il peut faire un choix, et ce choix sera souvent moins requis par un besoin véritable de l'organisme psychologique à un moment de son évolution, que déterminé par une préférence intellectuelle. Le jeune homme prétendra se libérer des lois de la durée ; il se croira parvenu d'un coup à ces stations de l'âme où seul le cours des saisons peut «nous porter. En un mot, il forcera sa nature, et imitera des modèles.
Supposez maintenant ce jeune homme occupé à s'analyser sans relâche. Toute sa réflexion ne le préservera pas de tomber dans l'erreur commune, de se faire illusion sur la force ou la qualité de ses sentiments; mais bientôt il saura qu'il se fait illu-
ilé tJNE ANNEE t)E CRITIQUE
sion. Tel est le héros de M. Julien Benda. Il n'a pas de passions (si ce n'est la passion de raisonner), il n'a que des idées de passions; mais tout d'abord il ignore son infirmité. Plus tard, nous le verrons s'en glorifier. Maintenant, parce que « l'esthétique de l'amour restera toujours l'esthétique de la chaîne et des larmes », il a aimé les larmes, rivé lui-même sa chaîne, arrimé tout son présent et tout son avenir sur un frêle esquif, et repoussé du talon le rivage, sans vouloir s'avouer qu'il s'y trouvait encore des routes inexplorées offertes à sa fantaisie. Le jour oiî il verra que la barque fait eau, 'l'orgueilleuse notion de son isolement et le souci, qui ne quitte guère un jeune intellectuel, de traduire par des mots ses émotions, aviveront son angoisse. Il n'aura point la naïveté de croire que nul avant lui n'en éprouva d'aussi forte, mais il pensera — et chacun de nous, en de semblables circonstances, peut à bon droit penser de même — que personne jusqu'à lui n'en fit une description parfaitement exacte. Il l'essaiera. La vérité, la vérité, il voudra crier enfin la vérité, et lui sacrifiera au besoin la beauté, l'art, tous les vêtements qui recouvrent la nudité de la triste déesse dont il désire toucher la chair, froisser les muscles, étreindre même le squelette. Il aura le sentiment de prendre ainsi je ne sais quelle revanche.
Le testament d'un intellectuel 2 1 7
]\Iais à se heurter à la difficulté de reproduire en graphiques les mouvements du cœur, il verra sa rancune contre la vie qui l'a dupé se doubler de dépit. L'amour d'un jeune homme pour une femme (c'est la première partie du livre) ou pour une enfant (c'est la seconde) considérés comme des obstacles au développement du « moi », voilà un sujet qui offre de quoi lasser l'observateur. Il ne présente pas, en effet, ce caractère d'unité dont nous parlions tantôt, et qui séduisit un adolescent mal préparé. Il comporte des contradictions, de brusques élans, des retours, cent démarches dispersées. L'écho des systèmes philosophiques récemment explorés se mêle ici au murmure spontané des sentiments. Quelles complications ! L'impossibilité de la tâche entreprise excitera notre intellectuel. Une fureur de dissection psychologique s'emparera de lui. Parce que certains traits lui échappent, parce que la courbe d'une ligne sentimentale, la mollesse d'un contour s'évanouissent quand on tente de les figurer, il s'énervera, se contractera ; il appuiera son crayon comme on enfonce un couteau.
De là cet accent rageur que prend le style de M. Julien Benda. L'auteur dépouille tous les ornements et poursuit désespérément l'expression la plus concise. Parfois, pour nous rappeler qu'il fut le col-
2lS UNE ANNEE DE CRitIQUÉ
laborateur de M. Péguy aux Cahiers de la Quinzaine, il multiplie les courtes phrases aux significations très voisines, qui enserrent l'idée dans un réseau de plus en plus étroit. Il croit schématiser ainsi le déroulement de la vie intérieure, mais un tel procédé, contestable déjà dans l'œuvre de M. Péguy, semble bien inutile chez un cérébral comme M. Benda, dont la pensée procède par bonds. L'ouvrage apparaît comme une suite de notes. Dans son culte pour la vérité, pour la tyrannique et cruelle vérité, M. Julien Benda néglige tout souci de plaire. Sa phrase a la netteté d'un objet qui, sous le soleil de midi, ne fait pas d'ombre. Elle n'a pas de prolongement en nous ; elle ne réalise pas ce merveilleux équilibre de précision psychologique et d'harmonie indéfinissable qui constitue l'art suprême, l'art de Racine.
La première partie du livre de M. Julien Benda est une réplique de celui de Benja>min Constant. Mais le héros de VOrdination, Félix, n'a pas le naturel d'Adolphe. Adolphe obéit à son penchant; FéHx se règle sur des systèmes philosophiques. Félix et très nettement situé dans le temps, au lieu que l'aventure d'Adolphe eût pu se dérouler aussi bien trente ans avant, trente après l'époque où la place l'auteur. Ce
Félix fut introduit à la vie intellectuelle vers 1895, je pense. Quand il rencontra Madeleine, jeune femme tendre ayant déjà souffert, et quand il se pencha sur elle, le sentiment qui l'animait était le même qui entraînait alors vers les faubourgs de nombreux bourgeois de son âge. En ce temps-là, on « allait au peuple » ; Félix, lui, va à l'amour. ]\Iême démarche. Depuis, les prolétaires or.t signifié aux jeunes bourgeois remplis de bonnes intentions leur désir de préparer eux-mêmes leur bonheur; mais les femmes ne dispo.scnt pas, comme eux, de l'arme syndicaliste ; leur faiblesse est infinie : elles aiment.
Félix, lui aussi, aime Madeleine. Hélas ! nous verrons bientôt qu'il ne fait qu'aimer, à travers elle, une certaine idée de l'amour. Le terrible est que les vrais amours et les faux naissent tout de même et que la différence des uns aux autres apparaît toujours trop tard. Qu'il l'aime eu croie l'aimer, Félix veut aimer Aladcleinc. Cette intervention de la volonl'é dans la passion peut surprendre, m.ais il faut louer M. Julien Benda de l'avoir signalée. Il convient, en effet, de ne point exagJrer le caractère « fatal » de la passion. Tout amour rue l'on souhaite durable doit être traiié comme une auvre d'art; tout amant est un sculpteur qui pétrit la glaise, un peintre qui répartit des valeurs, un poète qui connaît d'avance le plan de son
ouvrage et sait ménager les effets. M. Julien Benda écrit de son héros : « Il travaillait aussi l'éternité de l'amour, n'oubliant pas de sentir sa ressemblance à la mort ». Et sans doute, on trouve dans ce mot de « travail », dans ce langage qui expose sèchement hs faits, quelque chose de déplaisant» mais cette impression vient de la méthode littéraire de M. Julien L'enda : Félix, lui, remplit bonnement son rôle d'amant. Il s'attache sa maîtresse et s'attache à elle par l'habitude ; par la sensualité, qui fait oublier à la femme la pudeur; par l'aveu qu'elle en vient à faire de cette sensualité ; par la foi que sa maîtresse a en lui ; par le sentiment de responsabilité qu'il prend à considérer un tel amour; par l'abandon qu'elle fait de son orgueil, cet orgueil qui constituait sa personr. alité distincte, « la seule chose qui permettrait qu'elle se tînt encore droite si'l cessait de l'aimer ». En somme, ils agissent comme tous les amants, et le temps seul, qui met les passions à l'épreuve, donnera congé de dire s'ils furent sublimes ou criminels.
En l'espèce, cependant, Félix ne mérite pas toutes les indulgences. Sans doute, M. Benda, en rapportant son aventure, nous le montre s'imaginant, de fort bonne foi, qu'il aime. Mais M. Benda commente, à mesure qu'ils naissent, tous les sentiments de son liéros ; sous chacune des fictions que tisse Félix,
M. Benda laisse entrevoir l'objet réel. Nous embrassons ainsi d'un seul regard et la conscience de Félix, au moment oi!i il croit aimer, et sa conscience au moment oti il a fini d'aimer, la première nous étant révélée par le récit de l'auteur, la seconde par le commentaire de l'auteur. Or, je prétends que cet artifice littéraire ne rend compte de la réalité que d'une façon très imparfaite. Les deux phases de conscience que distingue M. Julien Benda ne sont point séparées par un intervalle aussi grand qu'il nous le donne à penser. A toute minute, et bien avant que soit tombé le bandeau de l'amour, un homme rompu comme Félix à l'analyse doit se poser la question: « Est-ce que je ne me dupe pas moi-même? » Dès lors, en un éclair de lucidité» il aperçoit le péril où il s'engage et il comprend quel est son devoir. Et si, l'ayant compris, il ne quitte pas Madeleine assez tôt pour qu'elle ne souffre pas trop de la rupture, c'est qu'il ne pense qu'à soi, c'est parce qu'il n'aime pas d'un amour absolu une femme, mais bien, à travers cette femme, l'idée de l'amour absolu.
Et n'essayez pas d'apparenter Félix à Chérubin ou à ces héros de Musset qui aiment l'Amour, bien plus qu'ils n'aiment une femme. Aimer l'amour, c'est une attitude d'adolescent qui peut s'accorder avec de la générosité et ne prouve pas un irrémédiable é^oïs-
me. Péché de « sentimental », et non péché « d'intellectuel ». C'est un instinct qui gtiide Chérubin ; c'est un idéal découvert dans les livres qui dirige le héros de M. Benda. De l'ordre du désir, passons à l'ordre de la charité: c'est un instinct de bonté qui mène Jésus vers les humbles ; c'est un idéal découvert dans les livres qui attire les jeunes bourgeois vers les Universités populaires et le héros de M. Julien Benda vers une femme de condition inférieure à la sienne. Le véritable apôtre compatit: l'intellectuel en rupture de parlotte mondaine ou littéraire goûte le charme de la compatissance. Il étale à nos yeux toutes les impuretés d'une certaine charité qui n'est qu'un masque de l'orgueil.
Un matin» dans une brusque révélation, le héros de M. Julien Benda perçoit qu'il n'aime plus sa maîtresse. Comme Adolphe, Félix reconnaît avec terreur dans sa liaison « la chose qui ne changera jamais ». Il en est accablé; il vit des minutes affreuses:
Il s'éveillait dans la conscience heureuse d'un être jeune et doux; léger; libre de haine; au fond d'une vie moelleuse... Et tout de suite il sentait qu'il y avait dans sa vie quelque chose qu'il avait oublié; qu'il allait retrouver; qui empoisonnait tout cela... Ah! oui... je suis en prison?
Dès lors, ce sont des alternatives de duretés et de tendresse. Ce jeune homme, que nous avons vu chérir en Madeleine un symbole de la souffrance et de l'humiliation, laisser, pour la rejoindre, le monde frivole et luxueux, croire (c'était bien naïf à un philosophe) que, nouveau Tristan, nouvelle Yseult, leur amour s'accommoderait de la solitude, — voilà qu'il ressent un malaise au contact de cette médiocrité tant vantée. Eh! bien, qu'il retourne donc parmi ce luxe et ces frivolités : ne comprend-il pas que Madeleine supportera tout? Qu'il la trompe au besoin, si cette infidélité passagère demeure le seul moyen de rendre tolérable une union dont, les joies sont émoussées. Cela vaudrait mieux que de torturer méthodiquement une femme. Félix sent que c'est ainsi qu'agirait tout autre à sa place... et c'est justement pourquoi, lui, il n'agira pas ainsi : car que deviendrait cette idée de l'unicité de l'amour, idée qui flattait son orgueil, qui le séparait du capricieux troupeau sentimental ? Félix n'a pas la spontanéité d'Adolphe; il songe toujours à ses modèles. A propos de la femme qu'il aima, toutes les théories sur la femme lui reviennent en mémoire. Son cas se présente à son esprit comme un problème philosophique à résoudre. Félix se donnait selon Tolstoï ; il va, selon Nietzsche, se reprendre. Ah ! le bon billet
qu'ont les femmes amoureuses d'un intellectuel ! Déjà l'instabilité de nos sentiments pouvait causer bien des douleurs; que sera-ce, si nous prenons pour un mouvement profond du cœur une émotion intellectuelle puisée dans les livres du philosophe auquel, pour un temps, nous accordâmes notre préférence? Félix, nietzschéen, triomphe donc de la pitié. M. Julien Benda a mis en action la pensée de Zarathoustra sur la dureté des « maîtres », qui est souvent une faiblesse rudement martelée. A cette influence près, ses pages sur la pitié que l'on prend de l'être que l'on fait souffrir, sur le courage qu'il faut pour n'y pas succomber, sont les plus originales du livre :
Il allait haletant, clément de compassion, ne pensant qu'à cette femme, ne sentant que par elle, se substituant à elle, dans un vrai état d'altruisme, d'altération du moi, d'altérité du moi. D'aliénation sentimentale... Et il songeait à ceux qui ont raillé ces choses... « On a toujours assez de force pour supporter les maux d 'autrui. » L'imbécile! Comme si la compassion n'était pas justement que les maux d 'autrui deviennent les vôtres...
...Et il songeait à ceux qui ont prêché la pitié... Les maudits! Les maudits! Ils ne l'ont pas sentie!
Tout cela est émouvant, si l'on veut. Encore ne puis-je m'empêcher de songer que la pensée de Nietzsche, qui a une valeur générale, et en quelque sorte
biologique, prend certain ridicule lorsqu'elle est illustrée par l'aventure d'un petit jeune homme et d'une petite femme. Et puis, après tout, on m'accordera qu'il est tout à fait extraordinaire que ce petit jeune homme n'éclate pas de rire, au moins une fois, devant son miroir, en considérant la tête du monsieur qui fait souffrir les femmes. Mais quelque mal que l'on ait à compatir à une douleur où le philosophe a plus de part que l'amant, il ne faut pas nier les souffrances des intellectuels.
Madeleine et Félix traînet quelque temps encore leur chaîne. Les nuances de ce crépuscule d'amour sont rendues avec précision. Nulle n'est oubliée. M. Benda note même la rancune de Félix, qui pourtant souhaitait la rupture, lorsque Madeleine, lasse de souffrir, s'éloigne la première. V"a-t-il la poursuivre? Non pas. Tout est fini. Il a triomphé de la pitié. La lutte fut douloureuse, car il avait, il s'en porte garant, un cœur tendre, mais il fallait que cette lutte eût lieu, il fallait qu'il éprouvât la pitié pour avoir le droit de la mépriser. Il a compris que la « pitié, c'est la mort ». Devant cette vérité...
... il se cabra longtemps... Puis il y vint lentcir.cnl, coniTr.c un enfant qui monte à la condition d'homme, dans la gravité simple d'une ordination,
226 Ux\E ANNÉE DE CRITIQUE
Le voici dans les rangs des forts, des vrais maîtres, de « ceux qui surent dompter leurs larmes pour comprendre leurs larmes ». Nous saisissons désormais le sens du livre, et pourtant nous en achevons seulement la première partie. Après l'ordination, la chute. Pour nous faire sentir la bassesse d'une esthétique invitant l'homme aux communions, aux effusions, au don de soi-même, M. Julien Benda n'a pas estimé suffisant de montrer son héros qui s'en dégage; il a voulu encore nous le montrer qui y cède...
M. Julien Benda pense certainement atteindre au pathétique lorsque, dans la deuxième moitié du livre, il nous montre Félix hésitant entre le vice et la vertu, je veux dire entre l'Intelligence et l'Amour, puisque la philosophie, telle que ia conçoit M. Julien Benda, aboutit à des majuscules. Mais je crains que le sentiment qui domine chez quiconque a lu la seconde partie de son livre ne soit celui du comique, mêlé de mélancolie. L'anecdote psychologique qui y est rapportée semble avoir été conçue p.ir un adolescent perdu d'orgueil pour avoir étudié Kant un peu mieux que ses petits camarades. Nous trouvons là cette sorte d'hallucination intellectuelle, ce délire des idées que
M. Julien Benda semble tenir pour le véritable état de grâce philosophique et qui ressemble à cela à peu près comme ressemble à l'ivresse le vacillement de l'affamé.
Dix ans se sont écoulés depuis « l'ordination ». Félix s'est marié ; il a réalisé son « idée » du mariage. Son existence est fort bien réglée au service de la philosophie. Chaque soir, il se retire dans son poêle ; il y oublie complètement sa femme et son enfant ; il s'y sent à l'aise ; prêtre de la Spéculation idéologique, il y exerce son sacerdoce. ]\Iais la vie proscrite, le sentiment dédaigné l'y viennent troubler. Sa fille est malade et la maladie est incurable. Alors, nous assistons à un drame qui a juste autant de réalité que ceux qui se déroulent sur la plupart de nos théâtres, un de ces conflits créés par un décret de la Providence des auteurs dramatiques, une bataille-fantôme, un duel entre deux moulins à vent. Les Catégories de l'Entendement, chevauchant les tomes poudreux de la Raisan pure, partent en guerre contre les Données Immédiates. La lutte qui servait de thèm.e à la prem.ière partie du livre paraissait déjà par instants un peu « truquée » et l'on devinait chez Félix un peu de goût morbide de la douleur, un peu de cette délectation morose dont parlent les théologiens. Ici, l'artifice est évident, et les qualités d'analyste de
M. Julien Benda s'exercent sur le vide; son exaltation n'a plus d'objet; son style, de plus en plus abstrait, devient de plus en plus pénible.
Félix souffre, mais surtout dans son orgueil de nietzschéen. Et voici reparaître l'intellectuel. Ce qu'il aperçoit, ce n'est pas sa fille malade, mais, à travers sa fille, l'idée de la maladie, de la faiblesse, de l'humiliation. Quelle honte ! Il en vient à sentir comme les gens qu'il méprisait tant, comme ceux qui croient que la philosophie consiste à prendre un sentiment de l'être aussi immédiat que possible, plutôt qu'à « monter de son être à l'idée de son être ». Jadis, la transformation de l'être en idée semblait un dan^r, l'effet d'une maladie dont se plaignaient ceux qui en étaient atteints. Les moralistes y discernaient une conséquence de l'abus de l'analyse. Nous y reconnaissons plutôt le signe que l'analyse fut insuffisante. Poussée jusqu'à son achèvem.ent, elle n'eût point laissé, dans le creuset, d'infécondes idées, mais un fait de conscience. Pour Félix, un fait de conscience n'a de valeur que réduit à une idée, c'est-à-dire dépouillé de son principe de vie. C'est dans l'opération de l'esprit où s'accomplit le passage de ce fait à cette idée que Félix goûte le souverain bien. Aussi lui semble-t-il insupportable d'exister sans juger à toute minute son existence.
LE TESTAMENT D TJN IXTELLFXTUÉL 2^9
Il se laisse aller à communier .!.i--o la douleur avec sa femme, mais tout de suite le philosophe intellectualiste intervient, à qui l'idée de cette communion est odieuse. Elle lui semble « peuple », et les intellectuels sont de fameux aristocrates. Félix rougit de se confondre dans le troupeau qui « éprouve » les mouvements du cœur sans songer à les « comprendre ». (Dans l'opposition de ces deux mots tient toute sa philosophie). L'amour, « à quoi tout le monde est bon »| lui cause une horreur d'autant plus vive qu'il se voit près d'y céder. Il en connaît toutes les émotions. Il s'effare, lui si fier de se sentir unique, devant ce mystère d'un seul être en deux personnes. Il va sombrer dans cet amour, auquel il fait grief d'être d'une médiocre utilité pour l'avancement des sciences ; il y sombre à la fin. L'Etre a triomphé du Connaître. Je pense que, dans l'occurence» rien ne leur eût été plus facile que de s'accorder; mais Félix ne l'entendait pas ainsi; selon lui, l'accord est impossible et, contre ceux qui pensent 1: contraire, il se répand en invectives dont le ton, qui est celui de la discussion politique, est irrésistible. Nous sommes loin, on le voit, d'un conflit réel, vivant. Tout se passe entre des idées, dans l'abstrait, chez les ombres.
Ici, une pensée viendra à l'esprit des personnes qui n'ont pas lu l'Ordination: sans doute se demanderontelles, ce caractère de Félix, M. Benda l'a marqué en quelques traits ironiques? Hé! non. C'est mal connaître l'auteur de la Philosophie de Bergson, le prophète de l'Intelligence pure, que le croire capable d'exposer des idées avec ironie. Il n'y songe pas plus qu'il n'civait songé, au début, à tempérer par quelque souci de beauté sa soif d'exactitude psychologique. La poésie, l'ironie, sont les deux formes achevées du vrai. Ce sont les deux phases de son développement où l'art rend à la vie l'étincelle qu'il en a reçue. Poésie, iro:ne, hors de là, point d'art, sinon squelettique et prêt à tomber en poussière. M. Julien Benda se plaît parmi les squelettes. Il tambourine avec fureur sur la reliure de VEthiquc, et mène la danse macabre des idées. Non certes, il ne rit pas. Il est sérieux comme un prêtre, et même comme un mauvais prêtre, un mauvais prêtre n'ayant guère l'aimable lumieur des bons. Il est grave. Il officie. Parlons net : il se solidarise avec son héros. Et il arrive ceci de curieux que l'ouvrage du disciple de Taine, de l'ennjHii de Bergson, fournit la plus éclatante confirmation du diagnostic bergsonien.
En quoi consiste tout d'abord la méthode de I^.T. Bergson? En une attitude de défiance à l'égard
LE Testament d^un intellectuel 23 1
des mots qui déforment la réalité. Or, que fait M. Benda, quand il met en jeu et oppose les uns aux autres, tout le long de son livre, l'Amour, la Pitié, la Connaissance, la Communion; le Détachement philosophique, etc., sinon transformer des réalités en des abstractions, en des mots? Que fait son livre, que dévoiler, malgré qu'il «n ait, l'erreur des intellectualistes (j'emploie ce terme, parce qu'il faut en employer un) sur la vje? De même que certains problèmes posés par la philosophie de l'Ecole s'évanouissent quand on remplace les signes quasi-algébriques par les réalités que ces signes devaient traduire, et ne faisaient que travestir, de même la vanité des conflits oti se débat et s'essouffle le héros de M. Julien Benda apparaît, quand on n'est point dupe de la phraséologie de l'auteur.
Conçoit-on, en effeb qu'un philosophe ayant quelque chose à dire sur un point de psychologie par exemple (car en somme, la philosophie telle que l'entend M. Benda, « monter de l'être à l'idée de l'être », c'est très joli; mais un Stendhal et beaucoup d'autres ont fait cette ascension; et ils accordaient parfaitement en eux l'être et le connaître ; et pour réaliser cet accord, il ne faut qu'un peu de tempérament), conçoit-on, dis- je, qu'un philosophe abandonne à jamais toute spéculation parce qu'il aura « sombré »
2)2 UNE ANNÉE DE CRiTIQtJE
dans l'amour, dans la communion? Est-ce ainsi que va la vie ? Est-ce qu'elle n'est point balancement perpétuel, compositions et compensations, antinomies dont les ternies se fondent l'un dans l'autre, nuances sans cesse modifiées, fluidité? Est-ce qu'il faut absolument s'enliser dans une des ornières de la route? N'y a-t-il pas dans la fureur de Félix à vouloir faire un choix définitif, à embrasser sans retour la cause de l'Amour ou celle de la Philosophie intellectualiste, un peu de la naïveté du primaire qui prétendrait résoudre tous les problèmes sociaux, parce qu'il vient d'apprendre les quatre règles? Il échouerait. M. Benda nous a prouvé de même par son livre, que la vie est difficile pour les intellectuels du genre de Félix. Je crains que la vie avec eux ne le soit encore davantage. Que reste-t-il d'un homme tombé vivant dans leurs mains? Il en sort plus dépouillé que l'homme de Platon, quand le cynique l'eut accommodé. Ce coq sans plumes conservait, du moins, les organes essentiels de la vie. L'homme de M. Julien Benda ratiocine à perdre haleine. Il n'a plus de cœur; il n'a plus d'entrailles, il n'a plus que ses « ergo ».
M. Remy de ûourmont
ou le classique malgré lui
Le dernier volume des Promenades littéraires (i), de M. Rémy de Gourmont, contenait des attaques violentes, quoique brèves, contre des doctrines et des hommes que nous aimons. Les doctrines étaient souvent méconnaissables, et les homm.es n'étaient jamais nommés, mais on parvenait, sans grand effort, à identifier ceux-ci, à reconstituer celles-là. C'est la manière du chroniqueur charmant et profond des Epilogues, du styliste incomparable du Songe d'une femme: l'allusion, le dédain. Nul n'abonde en affirmations délibérées comme cet écrivain sceptique. Les traits qu'il lance enfoncent assez profondément leur pointe pour qu'aucune oscillation n'agite l'autre extrémité, et s'il veut insinuer le doute dans l'esprit
(1) Editions du Mercure de France.
du lecteur, il ne recourt pas à des atténuations, mais à des juxtapositions de vérités. La pensée de M. Remy de Gourmont forme le labyrinthe le plus compliqué où puisse s'aventurer un critique, mais c'est en disciple, il m'en souvient, que d'abord je tentai d'y pénétrer, en disciple très jeune, et que, par cela même, devaient séduire surtout les singularités de son maître. Rien ne vaut cette façon de se lover à l'intérieur d'une pensée, pour résoudre, en les adoptant, en les vivant, ses antinomies. Mais quel rapport fournir de ce temps d'expérience? Espérez-vous avoir le dernier mot de la critique sur un Barrés, sur un Gourmont, sur un France, tant qu'ils vivront ? La relation de l'homme à l'œuvre ne peut être décrite, sinon très discrètement.
Dirai- je, du moins, l'influence qu'exerça, selon moi, sur un écrivain aussi purement français que M, de Gourmont, la philosophie de Nietzsche, ou, plutôt, son esthétique de la vie? Jusqu'alors, on connaissait l'auteur de Sixtine, c'est-à-dire un désespéré ironique et sensuel ; niant le monde extérieur au profit de la réalité des mots, de leur couleur, de leur sonorité, de leur parfum; assez ami de la religion» non pas de la foi, mais du dogme, pour ce qu'il a de mystérieux et d'irréductible à la raison du vulgaire ; enclin à admirer les formes les plus récentes de l'art,
en considération de l'effarement qu'elles causent au philistin ; bref, un homme tombant à chaque pas dans le péché d'orgueil, et complaisant à sa tristesse. Survient Nietzsche. Il célèbre la vie, la force, la santé. Mais c'est par ses mépris autant que par son lyrisme qu'il plaît à notre grand dédaigneux. L'attitude de Nietzsche immobilise un second mouvement, une réaction, une contraction. Elle lui a été suggérée par des aspirations qui, chez lui, combattent le tempérament originel, qui est d'un malade; et, grâce à son génie, il parvient à l'imposer comme l'attitude la plus belle et la plus noble, même à l'esprit du décadent que pouvait paraître le premier Gourmont. Un malade de Weimar avait donné au monde l'évangile de la force. C'est un disciple intellectuel de Flaubert et de Villiers de l'Isle-Adam qui va ressusciter chez nous, parmi les métaphysiques symbolistes, la claire sagesse d'Epicure ; c'est un ami de l'auteur ô!A rebours qui va chanter la joie de vivre en conformité avec les lois de l'univers.
De telles métamorphoses ne s'accomplissent qu'à la surface. Je ne crois pas à la gaîté de M. Remy de Gourmont. Ses hymnes à la vie, à l'instinct, sont beaux et émouvants. Il Içur manque la spontanéité, et j'y admire surtout le bulletin d'une victoire qu'il remporta sur soi-même. On dirait qu'il s'est recréé
volontairement une nature, et sans doute y eut-il moins de peine qu'un autre, ayant gardé d'une longue formation terrienne, catholique et française, le bienfait d'une raison nette et saine; mais ne nous a-t-il pas appris à considérer en toute chose le primat de la sensibilité? La sienne fut pessimiste et romantique, et il ne se dégagera pas de ce romantisme et de ce pessimisme. Sa pensée en conserve l'empreinte, et aussi sa sensualité, qu'il souhaiterait purement païnne. Aux points opposés de son évolution, on retrouverait les mêmes idées fondamentales, comme les mêmes accords aux extrémités du clavier. La vérité, a-t-il écrit, c'est le doute, tempéré par le mépris. Qu'importe que ce mépris, jadis refrogné, s'adoucisse maintenant, s'atténue en un conseil débonnaire, en une invitation à goûter, d'un cœur satisfait, les petites joies de la vie? Remy de Gourmont, qui tient si fort à sa liberté, reste pour jamais l'esclave des modes de sentir qui, au temps de sa jeunesse. étaient répandus dans l'air, et dont il a nourri son cœur. Ceux qui eurent besoin de Nietzsche pour surmonter le pessimisme ressentent toujours,-de ce rude traitement, un malaise. Je les imagine se formant, chaque matin nouveau, une nouvelle raison de vivre, un de ces profitables mensonges où leur philosophe voyait la condition de la vie, et dont ils n'ignorent
pas le caractère illusoire. C'est une entreprise courageuse, mais écrasante. Elle ne saurait être menée à bien dans la sérénité. C'est pourquoi, qu'elles exaltent, comme jadis, le mysticisme, ou qu'elles se réclament, comme maintenant, d'un positivisme panthéiste, les idées de M, Remy de Gourmont se présentent toujours d'un air agressif, sous une armure de mots qui sont autant de pointes. « Nous n'avons rien à attendre que de nous-mêmes, dit-il, et nous devons vivre en conformité avec les lois de la nature... C'est la seule philosophie. » N'allez pas en proposer une autre à ce singulier sceptique: il tient d'autant plus fortement à celle qu'il a adoptée que son adhésion fut plus gratuite et plus contingente. Une conviction où s'épanouirait tout son être, et non plus seulement une part de lui-même, eiJt engendré un peu de calme, un peu de paix. Mais presque toujours Gourmont philosophe contre quelqu'un. II s'adresse au contradicteur possible qui est tout près de lui, en lui peutêtre. Tant que l'on devinera, sous ses phrases, le dialogue muet dont elles sont issues, il n'y aura pas lieu de trop s'inquiéter de ses propositions les plus étranges. On se dira qu'en ces moments sa raison, merveilleusement lucide, n'a pu triompher du tempérament, d'un simple mouvement d'humeur, du dépit causé par une ombre importune, du désir d'étonner...
Si M. de Gourmont écrit :
Le symbolisme se rattache au romantisme, dont il découle, d'ailleurs, directement, ainsi que toute littérature digne de ce nom. La renaissance classique est une amère supercherie sous laquelle se cache l'impuissance du style, lequel est bien près d'être tout, car les idées, dépourvues du vêtement qui les pare, les redresse et les embellit, ne seront jamais que des pauvresses. On les ramasse à la pelle le long des rues, et elles encombrent les asiles de nuit do la littérature. Ce qui marque un écrivain, c'est qu'il sait écrire, vérité trop élémentaire! Eetournez-vous cependant, et regardez la perspective littéraire: ceux-là seuls ont laissé une trace qui surent écrire. Je ne crois pas que cela soit pour autre chose que le style qu'on lise les sermons de Bossuet et qu'on impose encore aux enfants sa chimérique Histoire universelle . Et n'est-ce pas le style encore qui nous permet d'admirer la Tentation de saint Antoine et de nous y plaire î
Si M. de Gourmont écrit ces choses, qui ne paraissent audacieuses que parce qu'elles sont des truismes tronqués, nous ne devons pas oublier qu'en maints ouvrages, il a indiqué l'identité profonde de la pensée et du style. Si, en faveur du romantisme, et pour en faire découler « toute littérature digne de ce nom », il forjnule un non-sens, tournons quelques feuillets: nous le verrons noten à propos de la littérature la plus récente, que « le style simple et précis, loin de l'éloquence romantique, est, après des tâtonnements,
des essais d'une fantaisie excessive, redevenu ce qui plaît davantage, ce qui décèle un écrivain ». Plus loin, nous élèverons-nous contre ce paragraphe:
J'écrie pour ceux qui savent que la perfection n'est qu'une des qualités de l'œuvre d'art et qu'il y a une qualité supérieure à la perfection même et que c 'est la vie. La perfection peut être considérée comme un arrêt dans l'évolution des formes. La chair est devenue marbre, et ff'est la fin. De la poétique de Kacine, rien ne pouvait sortir et rien n'est sorti. Eacine est le marbre parfait et stérile. De l'imparfaite poétique de Victor Hugo, tout pouvait naître et tout est né: Hugo, c'est de la matière vivante, c'est la fécondité indéfinie...
Nous indignerons-nous? Remarquons seulement que, pour prouver que vie et perfection s'excluent, le maître en l'art de dissocier les idées se laisse duper ici par une analogie, bien moins, par une métaphore : « la chair est devenue marbre... » Si l'on cédait au goût de la contradiction» on répondrait à M. Remy de Gourmont: de l'imparfaite poétique d'un Hugo, rien n'a pu naître et rien ne naquit en effet. Seule la perfection est féconde, puisqu'elle bafoue les imitateurs, puisqu'elle anéantit les larves. La statue de marbre parle et dit à l'apprenti : « Ne t'avise pas d'ajouter un atome à la matière dont je suis faite. Va le porter ailleurs. Cependant, en travaillant, ne cesse pas de me regarder, non pour chercher dans les for-
mes de mon corps un modèle, mais pour trouver, dans leur harmonie, le secret d'une méthode éternelle. » Mais revenons, un instant, sur l'inconséquence de M. de Gourmont, qui» préférant « la vie » à la « perfection », réserve les plus chaudes, les plus excessives louanges que contienne son livre, à quel auteur, à quel ouvrage? A Flaubert, à Bouvard et Pécuchet ! Impossible de mieux distinguer qu'à cette occasion les contrariétés d'un homme dont la volonté modifia la nature, mais chez qui la nature prend de brusques revanches. Préférer « la vie » à « la perfection )), et célébrer comme un des plus grands livres du siècle ce Bouvard et Pécuchet qui proclame le néant de l'action, le néant du sentiment, le néant de la pensée ! Quelle lumière sur une âme ! M. de Gourmont l'a éprouvé, ce goût de néant qu'un tel livre porte au cœur. C'est même la raison de sa prédilection. Il y voit le livre par excellence, « le livre pour les forts ». Tristesse, orgueil, orgueil de la tristesse, nous n'en sortirons pas, et M. de Gourmont non plus. Tout cela, pour n'avoir pas voulu reconnaître que l'antinomie de « la perfection » et de « la vie » est purement conventionnelle, comme toutes les antinomies, d'ailleurs.
Heureusement, à côté des paradoxes et des sophismes de l'amour-propre, l'œuvre de M. Remy de
Gourmont nous fournit une vérification des principes qu'il combat, et nous propose un exemple.
Une vérification: quand M. de Gourmont a-t-il le mieux satisfait, dans ses œuvres personnelles, à son penchant pour la tristesse, à son humeur orgueilleuse? Quand a-t-il cédé à son amour du mot pour lui-même, à son goût des prouesses du style? Il faudrait citer ici le titre de volumes qui témoignent d'une étonnante virtuosité» mais qui, marqués, jeunes encore, des signes de la décrépitude, n'intéressent plus guère que les bibliophiles ou les plus minutieux amateurs de littératures d'exception. Jamais pourtant l'esthétique du style par dessus tout, du style, vêtement de l'idée plus important que l'idée ellemême, n'avait été appliquée de façon si résolue, et avec autant de talent. Elle était donc fausse? Voilà la vérification.
Et voici l'exemple. Il nous montre à quelle beauté peuvent atteindre les jeux mêlés des idées et du style. Le démon qui incite quelquefois M. de Gourmont à émettre des opinions inquiétantes fut toujours sans prise sur ses facultés d'écrivain. M. de Gourmont traversa le symbolisme, il en fut le philosophe et Ife critique ; il vient de se faire, dans son dernier volume, le pieux gardien de ce cabinet des antiques. Je pense que des amitiés de jeunesse expliqueraient son inex-
plicable indulgence pour l'art de certains pontifes de l'école. Mais s'il justifie leur façon d'écrire, il se garda toujours d'écrire comme eux. Même dans les minces plaquettes où il s'adonnait aux amusements verbaux, un sûr instinct soutenait cet arrière-petitneveu de Malherbe, un sens infaillible des possibilités et des impossibilités de la langue française. Il lui avait fallU' le breuvage nietzschéen pour y puiser la force de surmonter» au moins théoriquement, le dégoût de vivre ; mais pour conserver intact l'instrument de sa pensée, il n'eut besoin d'aucun secours. Français au milieu des barbares qui encombraient les chapelles symbolistes, extrêmement cultivé parmi force ignorants, l'atavisme en lui s'accordait avec la raison pour tempérer, annihiler les suggestions d'une sensibilité tout imprégnée des vapeurs du siècle. Le miracle de son œuvre, c'est que le sentiment, que l'on y devine souvent morbide, n'ait jamais corrompu l'expression. Sa leçon, c'est que tout sentiment, s'il est cultivé selon une bonne méthode, peut perdre son venin et croître en dignité. Cette méthode, ce lucide regard intellectuel porté sur toutes choses, c'est la méthode classique. Peu nous importe après cela que M. de Gourmont, pour taquiner Maurras ou Lasserre, et dénaturant le sens qu'ils donnent au mot, décrète que le classicisme est un masque de l'impuis-
sance. Que fait un paradoxe, quand celui qui l'émet nous offre un exemple qui le contredit? Le sophiste en faisant un pas vient de réfuter sa propre démonstration et prouve que le mouvement existe. M. Remy de Gourmont, c'est le classique malgré lui.
Cette méthode heureuse, qu'il applique spontanément, ne l'empêche pas de donner de temps à autre dans l'erreur; mais alors, elle nous permet de discerner assez tôt cette erreur, et d'en tirer quelques renseignements sur la psychologie de M. de Gourmont lui-même. On n'examine pas sans profit les démar- :hes d'un tel esprit. Quand il se trompe, il nous ins- ;ruit encore. Enfin, ici, c'est l'homme qui nous intéresse autant et plus que ce qu'il dit, c'est le reflet, sur es pages, de son âme travaillée, amoureuse tout ensemble de complications et d'ingénuité. Et nous somnes un peu intimidés de pressentir que cet écrivain, ;'il publie des erreurs, le sait et, sans doute, en jouit, ftant pervers.