‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 4 sur 36 · Né 1773, mort · texte numérisé non relu

Né 1773, mort

3. Né 1786. A suivi d'abord la carrière administrative, est entré comme conseiller à la chancellerie d'État 1822. Président de la Diète à Francfort (Confédération germanique) de 1823 à 1848. Mort 1866.

t> UNE ANNÉE DE MA VIE.

je trouve à déjeuner en compagnie de la princesse*. II entre aussitôt en matière :

« Depuis plusieurs mois, me dit-il, l'Italie me préoccupe au plus haut degré. Le feu y couve sous la cendre. Afin de faire face aux événements qui s'annoncent, surtout pour apporter de l'unité dans les mesures militaires du maréchal Radetzky* et la marche que les autorités civiles auront à suivre dans certaines éventualités, une conférence a été établie à Milan, composée du vice-roi^, du maréchal Radetzky et du comte Spaur, gouverneur de la Lombardie. Un élément essentiel manquait dans ces réunions : la diplomatie n'y était pas représentée. Et cependant rien de plus nécessaire que de rest^3r en contact continuel et direct avec les différents gouvernements italiens : le Saint-Siège, Naples,

1 . Princesse Mélanie de Metternich, née comtesse Zichy- Perraris, née 1805, mariée 1831, morte 1854.

2. Le comte Joseph Radetzky, né 1766, entre dans Tarmée 1784, failles campagnes de 1789 contre la Turquie, et celles sur le Rhin et aux Pays-Bas de 1793 à 1795; général-major 1805, lieutenant-général 1809; prend part à toutes les campagnes suivantes, chef de l'état-major 1813, 1814 et 1815; nommé commandant de Tarmée d'Italie 1831, fait maréchal 1836; dirige l'armée pendant les deux campagnes de 1848 et 1849, gouverneur général du royaume lomhardo-vénitien de 1850 à 1856; prend sa retraite 1857, mort 1858.

3. L'archiduc Renier, fils de l'empereur Léopold U, né 1783, vice-roi de Lombardie et de Vénétie de 1814 à 1848, mort 1853.

î21 FÉVRIER 1848. 5

la Toscane, Parme, Modène. Quant au Piémont, la défection de notre ancien allié n'est plus qu'une question de temps. Ce n'est pas par des démarches diplomatiques que nous l'arrêterons sur le plan incliné de la révolution. Cette lacune a été comblée par la mission à Milan du général comte de Ficquelmont'. Mais, ce dernier étant destiné a entrer au cabinet comme ministre de la guerre, le prince Félix Schwarzenberg ' , notre ministre à Naples, a reçu l'ordre de le remplacer à Milan. Cependant, depuis lors, les choses se sont tellement troublées dans lo royaume des Deux-Siciles, que Je suis obligé

1. Le comte Charles Louis de Ficquelmonl, né en Lorraine 1777, entre dans Tarmée autrichienne 1793, fait les campagnes de 1805 et 1809, colonel 1809; commande en Espagne la cavalerie du général Gastano 1811-1812; généralmajor 1814, minisire à Stockholm 1815, à Florence 1820; lieutenant général 1830, ambassadeur à Saint-Pétersbourg | ministre d'Étal et de conférence 1840, général de cavalerie 1843; ministre des Affaires étrangères, mars-4 avril 1848 mort 1857. '

^ 2. Prince Félix de Schwarzenberg né 1800; entre dans l'armée 1818, dans la diplomatie 1824. Attaché à Saint- Pétersbourg 1826, àRio-de-Janeiro 1828, à Londres et à Paris 1829; ministre à Turin de 1838 à 1844; à Naples de 1844 à 1848. La même année il rentre dans le service actif militaire comme général de brigade, se distingue dans la campagne de 1848 en Italie, nommé lieutenant général et gouverneur militaire de Milan après la prise de celte ville. Ministre président 22 novembre 1848, place qu'il occupe iusqu'à sa mort, 1852. ^

de le maintenir à son poste. En attendant que les circonstances lui permettent de quitter Naples, c'est à vous que je compte confier la mission ardue et délicate que le prince Félix, pour le moment, est empêché de remplir. Votre tâche sera de siéger dans les conférences du vice-roi et d'encourager, par l'intermédiaire de nos représentants, les différentes cours d'Italie à la résistance contre les exigences du parti du mouvement. Vous connaissez ma pensée sur ce point et vous vous en inspirerez dans votre correspondance. Vous leur direz et répéterez que l'empereur est résolu de venir à leur secours militairement dans le cas où leurs propres moyens ne suffiraient pas pour maintenir l'ordre dans leurs États. Vous tâcherez aussi d'éclairer l'opinion publique par le moyen de la presse. Je tiens à avoir un diplomate de confiance à Milan, ville avantageusement située à la proximité des cours sur lesquelles il faudra agir le cas échéant, et il peut y avoir péril en la demeure. »

Ce que le prince me confiait, au sujet d'une intervention autrichienne en Italie, ne m'était pas nouveau, c'était la répétition textuelle de ce qu'il m'avait dit à ce sujet, juste un an auparavant, à mon retour de Paris :

« Il faut nous préparer à l'intervention. Si

Ton peut l'éviter, tant mieux, car, pour nous comme pour le gouvernement du roi Louis-Philippe, elle peut faire naître des dangers sur lesquels je ne me fais aucune illusion. Toutefois, s'il le faut, elle aura lieu. M. Guizot connaît nos résolutions. Il faut distinguer entre les pays auxquels le parti libéral avancé ne peut plus faire grand mal et qui n'ont qu'à craindre le radicalisme, et entre ceux auxquels une révolution libérale aux gants de velours peut devenir fatale. Ce serait le cas de l'Autriche, de l'Italie, même de la Prusse, tandis que la France et l'Ouest de l'Allemagne appartiennent à la première de ces deux catégories. En comparant la révolution à un livre, je dirais que nous en sommes encore à l' avant-propos, tandis que la France est arrivée à peu près, pas tout à fait, aux dernières pages. M. Guizot m'a suggéré l'idée, que je n'ai pas trouvée pratique, de céder au pape des administrateurs et des hommes de loi lombards ou vénitiens, dont le concours pourrait lui être utile pour les réformes qu'il compte introduire dans son gouvernement. Nous avons fait, du temps de Grégoire XVI, un essai de ce genre qui n'a pas abouti. Je ne compte pas le répéter. »

22, mardi, au 24, jeudi. — Je ne sors presque

pas de la chancellerie d'État. Le matin, le prince me fait appeler à la lecture des courriers. Je reviens dîner et, après le théâtre, terminer la soirée dans le salon de la princesse. Depuis deux ans environ, le chancelier, cessant de me traiter comme un enfant ou comme un attaché d'ambassade bien vu dans la maison, a pris Thabitude de me parler avec abandon des affaires les plus épineuses. Ce qu'il m'a dit aujourd'hui et hier de la situation intérieure de l'Autriche m'a profondément affligé.

25, vendredi. — Assisté à une conférence de Jarcke* devant un auditoire nombreux et brillant. Il y avait Senffl*, François Colloredo',

1. Docteur Ernesle Jarcke né à Dantzig 1801. Célèbre publiciste et professeur de droit aux Universités de Bonn et de Berlin, appelé à Vienne par le prince de Melternich comme publicistc 1832; mort 1852.

2> Le comte Frédéric de Senflt né 1774. Ministre des Affaires étrangères de Saxe 1809-1813; entre dans la diplomatie autrichienne: successivement ministre à Turin, Florence et à la Haye; plénipotentiaire aux Conférences de Londres 1839; ministre à Munich; rentre dans la vie privée 1848, mort 1853.

3. Le comte François de Golloredo né 1799. Ministre à Dresde, à Munich 1837; ambassadeur à Saint-Pétersbourg 1843-1847; président de la Diète de Francfort (Confédération germanique) 1848; ministre à Londres 1852, ambassadeur à Rome 1856-1859; premier plénipotentiaire aux négociations do paix à Zurich, ou il mourut 1859.

Henri Bombelles*, Rechberg*. L'ancien professeur parlait de l'apparition dans le monde de rislamisme. C'était savant, profond, lourd. — Le soir, comme toujours, chez la princesse Mélanie'. — Ce qui me frappe, sans m 'étonner, c'est la gaîté, l'insouciance, le laisser-aller charmant qui, malgré les gros nuages qui pointent sur l'horizon, régnent dans ce salon aux a petits jours », lorsque la maîtresse de la maison réunit les élus : quelques gros bonnets du corps diplomatique, quelques hig swells du pays, tandis que la jeunesse se groupe autour de la table de thé de la princesse Herminie Metternich. Notre société est si habituée au beau temps qui a régné en Autriche depuis 1815, qu'elle a perdu le souvenir des tempêtes du commencement du siècle. Les jeunes généra-

1. Le comte Henri de Bombelles né à Versailles 1789. Entre dans Tarmée autrichienne 1805, fait la campagne de 1815, ministre à Lisbonne et à Turin. Nommé Ajo (directeur de l'éducation) de Tarchiduc Françoi&Joseph et de ses frères, mort 1850.

2. Le comte Bernard de Rechberg né en Bavière 1806; entre dans la diplomatie autrichienne 1829 ; chargé d'affaires à Bruxelles et à Stockholm ; ministre à Rio-dc-Janeiro 1841- 1848; plénipotentiaire près du Pouvoir central provisoire à Francfort 1849 ; commissaire civil de la Confédération germanique en Hesse 1850; président de la Diète de Francfort 1855 ; ministre des Affaires étrangères de 1859-1864.

3. La femme du chancelier. L'usage, à Vienne, était alors, et ne s'est pas encore complètement perdu, de désigner les déesses do l'Olympe par leurs noms de baptême,

lions n'ont jamais vu qu'un ciel sans nuages, et, si l'année 1830 en a un peu troublé la sérénité, ces perturbations passagères de l'atmosphère ont passé sur elles presque inaperçues.

26, samedi. — J'avais rédigé moi-même mes instructions, et le prince les a approuvées. Ce sont des phrases vagues. Il s'agit d'éventualités inconnues. Gomment alors préciser d'avance la conduite que l'agent aura à suivre? Tout dépendra de sa sagacité, de sa présence d'esprit, de son courage moral, de l'appui que lui donnera ou refusera son gouvernement.

Mais, au moins, nous avons examiné à fond l'ensemble des affaires d'Italie. La confiance que le chancelier me témoigne en me chargeant de cette mission m'effraye plus qu'elle ne me flatte. Non que je recule devant la responsabilité que je vais assumer, mais je voudrais être clairement renseigné sur les moyens qu'on est décidé à employer dans des cas extrêmes. Le prince parle d'intervention, mais je ne vois pas qu'on s'y prépare militairement. Je crois, au contraire, savoir qu'on a refusé au maréchal Radetzky, par des motifs d'économie mal entendue, les secours par lui déclarés nécessaires. Nécessaires surtout pour le cas,, de plus en plus probable, où des insurrections partielles de Lom-

bardie décideraient le roi de Sardaigne à se mettre à la tête du mouvement italien. Nul doute que le prince de Metternich ne soit résolu à combattre les révolutions de la péninsule en 1848 comme il Ta fait en 1821, alors entouré encore de l'auréole du Congrès de Vienne et agissant de concert avec les puissances continentales;— en 1830, sûr du concours moral des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg, — et, dans les deux époques, fortement secondé par l'empereur François qui ne lui refusait jamais son appui sur le terrain de la politique étrangère.

Aujourd'hui, pourra-t-il compter sur l'appui de l'archiduc Louis*, prince sage, réfléchi, consciencieux, plein de dévouement pour le souverain qu'il représente dans la plus haute sphère du pouvoir, mais lent à se décider, portant mal le poids de sa responsabilité, et, par conséquent, peu enclin aux grandes et subites déterminations.

Et le comte Kolowrat*, le puissant rival du

1. Né 1784, fils de Tempereur Léopold II, fait la campagne de 1809, directeur général de l'artillerie 1822. Membre et, après la mort de l'empereur François 1835, président du Conseil d'État; se retire du service en 1848 ; mort 1864.

2. Le comte François Kolowratné 1778, a suivi depuis 1799 la carrière administrative; gouverneur de Bohême 1810; ministre d'État et des Conférences 1825-1848; après la révolu-

chancelier, le ministre le plus influent en ce qui concerne les aflFaires intérieures de la monarchie, à Vienne le chef non avoué mais reconnu de l'opinion libérale en Autriche, facilitera-t-il à son antagoniste les moyens de combattre les libéraux italiens qui figurent encore à la tête du mouvemej^t en attendant qu'ils cèdent la place aux chefs des sectes révolutionnaires? Hélas non! Le prince est isolé et paralysé, en un mot, impuissant. On ne lui accordera que des demi-mesures, des tentatives timides qui ne pourront aboutir qu'à des mécomptes sinon à des catastrophes.

Depuis deux ans le chancelier me fait entrevoir la perspective d'une destination plus élevée. Des indiscrétions aimables de la princesse et du comte Mûnch m'ont confirmé dans l'espoir d'être bientôt délivré de mon poste actuel. Las de croupir dans l'oisiveté, fatigué de composer des tableaux du mouvement commercial de la Saxe, j'attendais avec une impatience croissante le moment de mon rappel. Ce moment est, enfin, venu. L'horizon d'une activité nouvelle, importante, palpitante d'actualité, s'ouvre devant moi. Mais, hélas ! cette activité me' semble fatalement frappée de stérilité.

tion de Mars, prësidenl du nouveau cabinet de mars à avril 1848; mort 1861.

27 ET 28 FÉVRIER i848. \{

Henri Bombelles, fort au courant des hommes et des choses d'Italie, me dit : « Depuis 1815, l'Autriche, en ceci le mandataire du Congrès de Vienne, a maintenu Tordre en Italie, appuyé les trônes des princes et rétabli ceux qui avaient été renversés par la révolution, et, néanmoins, elle n'a jamais pu compter ni sur la reconnaissance ni sur les sympathies de ces cours. Je ne parle pas ici des princes, dont quelc[ues-uns ont été et dont deux (le grand-duc de Toscane et le duc de Modène) sont encore des alliés fidèles de l'empereur, mais de leur entourage et des hommes qu'ils emploient pour la direction de leurs affaires. »

27, dimanche. — La Gazette de Milan publie la déclaration de l'état de siège dans le royaume lombardo-vénitien.

28, lundi. — Les nouvelles de France et d'Italie sont fort alarmantes. Plus j'examine les affaires d'Italie, plus il me devient clair que, vu l'insuffisance des moyens dont le chancelier dispose, la partie est perdue. La révolution ne se laissera pas arrêter par des notes diplomatiques et des articles de journaux. Arrête-t-on une locomotive avec une baguette?

Dîné et passé l'avant-soirée chez la comtesse

MoUy*. La princesse de Metternich me ramène dans sa voiture. Pendant le trajet elle me demande mon opinion sur l'issue de la lutte engagée entre M. Guîzot et l'opposition. Je lui réponds que dans le corps diplomatique on ne doute pas de sa chute. « S'il tombe, s'écria la princesse en tressaillant, nous sommes tous perdus! » C'était pour moi une révélation de l'intimité des rapports entre Vienne et Paris.

29, mardi. — Je me trouvais chez le baron Werner*, lorsque le comte de Mûnch, pâle et défait, entra dans le cabinet et nous communiqua les grandes nouvelles de Paris : Louis-Philippe a abdiqué, la duchesse d'Orléans est nommée régente, Odilon Barrot chargé de former un ministère. Ceci change les situations. Le mal occulte jusqu'ici apparaît sur l'épiderme.

Petite et intéressante causerie avec le chancelier avant de nous mettre à table. Pendant le dîner, sauf la princesse, qui a de la peine à cacher son émotion, tout le monde est fort entrain, les convives parce qu'ils ne comprennent pas la gra-

1. Comtesse Marie de Zichy-Ferraris, mère de la princesse de Metternich.

2. Né 1791. Secrétaire et conseiller de légation à Berlin de 1816 à 1832; conseiller aulique à la chancellerie d*Etat 1834; sous-secrétaire d'Etat 1849; ministre à Dresde, 1867 ; mort 1871.

29 FÉVRIER 1848. io

Arité de la situation, le prince parce qu'il ne quitte jamais le masque de la sérénité. Dans l'avant-soirée arrive le comte de Montbel, ancien ministre de Charles X. II pleure d'un œil et rit de Tautre.

1", mercredi. — De grand matin chez le prince de Metternich. Je le trouve à déjeuner avec la princesse et le docteur Jâger. Il nous expose, longuement mais avec une grande lucidité, son appréciation des événements de France. Un courrier avait apporté dans la nuit la nouvelle, confirmée quelques heures plus tard par V Indépendance belge^ de la proclamation de la République à Paris. Le chancelier m'envoya chez M. de Flahaut pour lui en faire part. L'ambassadeur, encore couché, se leva en toute hâte et apprit la nouvelle fatale avec tristesse et dignité, mais sans trahir la moindre surprise. Témoin dans sa jeunesse de tant de catastrophes, rien ne Tétonne plus.

Revenu de ma mission pénible, le prince, cette fois-ci seul, reprend le fil de sa conversation et vient a parler de l'Autriche. « Tout le monde me dit : il faut faire quelque chose. Sans doute, mais quoi? Notre monarchie est un vieil

édifice. On ne peut guère, sans danger, en percer les murs, y ouvrir des portes et des fenêtres, changer à Tintérieur raménagement des appartements. Et cependant il faut faire quelque chose. Je réponds à ces braves gens que tow^ est à refaire, mais qu'on n'improvise pas de pareilles reconstructions.

« En 1817, j'ai proposé à l'empereur François la création, au centre de l'empire, d'un corps délibératif composé de notabilités de nos difiFérentes provinces. Le rapport dans lequel j'exposais mes idées était un travail consciencieux, circonstancié, allant au fond des choses. Il ne répondrait plus aux besoins du temps actuel, mais, dans son essence, il indique, selon ma conviction, la seule solution possible du grand problème de faire coexister, dans le cadre d'une union organique , les différentes races de l'empire. Pendant des années j'ai vu mon travail sur le bureau de l'empereur, qui ne voulait ou ne pouvait prendre de détermination sur cette grande et, selon moi, urgente question. Un jour, en 1826, à l'issue d'une grave maladie, à laquelle il avait failli succomber, me trouvant auprès de lui, il me dit soudainement : « Savez-vous ce qui <( m'a le plus tourmenté lorsque je croyais mouce rir? C'était la pensée d'avoir laissé traîner sur .(( ma table votre rapport de 1817. Mais, main-

<^ tenant, sans perdre un jour de plus, j'en sai- « sirai le Conseil d'État. » Cependant il n'en a rien fait. En 1835, au jour de l'an, ainsi dix-huit ans après la rédaction de mon rapport, lorsque je lui présentai mes félicitations, il y révint spontanément, en disant : « Avant la fin de « l'année cette question sera résolue. » Deux mois après, il mourut.

« Sans doute, il est indispensable d'adapter nos diètes provinciales aux besoins du temps et d'en étendre les pouvoirs. Mais cela ne suffira pas. Il faudra aussi au centre un corps, siégeant à Vienne (je laisse ici la Hongrie de côté) et composé de délégués des diètes provinciales. Ce serait une chambre provinciale et non une chambre de députés, un Volhshaus^ dont les membres seraient élus de la même manière que ceux des diètes provinciales. On ne peut superposer, lesunes aux autres, des Assemblées sorties des mêmes urnes électorales sans créer entre elles un antagonisme qui arrête et paralyse leur action.

« Gardons-nous aussi de détruire les provinces comme individus et d'eflFacer la position de l'empereur comme souverain de chacune de ces provinces. Ce serait faire disparaître des liens qui les unissent à la dynastie l'élément personnel et, avec lui le moyen le plus efficace dont dis-

pose la couronne pour empêcher les froissements et les luttes entre les différentes races qui habitent la monarchie.

« Je n'ai jamais été un Richelieu. Je ne me suis jamais reconnu l'étoffe ni senti la tentation ou la volonté de l'être. Dans la longue série des chefs de la famille de Habsbourg il y a eu, entre de grandes figures, quelques princes malades ou faibles, et il y a eu aussi quelques grands ministres, mais aucun de ceux-ci n'a entrepris de se substituer au souverain. L'Autriche, précisément à cause de la diversité des nations qui la composent, ne comporte pas de maires du palais.

« Pendant la plus grande partie du long et glorieux règne de François V j'ai été son premier ministre, jouissant de sa confiance et, je crois, aussi de son affection. Sans me vanter, je puis dire qu'il a toujours adopté mes idées et suivi mes conseils en tout ce qui touchait à la politique étrangère. Il n'en a pas été ainsi pour les affaires intérieures. Sur ce terrain aussi, il est vrai, en ma qualité de chancelier d'État, j'avais le droit d'intervenir. Mais j'en usais modérément et seulement dans des moments critiques, surtout lorsqu'il s'agissait de sauvegarder les grands principes dont, d'ailleurs, l'empereur François, du moins sciemment, ne s'est jamais départi. L'assassinat de Kotzebue en 1819 par

un jeune sectaire fanatique allemand a produit sur son esprit une profonde impression. Attribuant aux sociétés secrètes, qui minaient l'Italie et, à un moindre degré, l'Allemagne, une importance peut-être exagérée, il croyait trouver le remède contre le mal dans une surveillance minutieuse des classes soi-disant intelligentes exercée par la police, qui, par là, est devenue un des principaux instruments de son gouvernement; par une censure plus vexatoire qu'efficace des produits de la presse, enfin par la fermeture morale de ses frontières contre l'Allemagne et, en général, contre l'étranger. Mais on a beau fermer les barrières aux idées, elles les franchissent tout de même et arrivent pai' contrebande où elles ne sont pas admises régulièrement. Il en résultait dans les classes instruites une irritation sourde contre le gouvernement et des désirs vagues de réformes politiques d'après le modèle de constitutions libérales introduites dans quelques États secondaires de l'Allemagne. Ce système, qui avait le mérite de préserver les masses contre la propagation du poison révolutionnaire, a donc agi mal sur les couches supérieures. J'en ai fait l'observation à l'empereur; mais sur ce point il était inébranlable. Tout ce que j'ai pu faire pour en atténuer les résultats fâcheux, je l'ai fait.

« La mort de Tempereur modifia profondément ma position. Le comle Kolowrat, déjà très influent dans les dernières années du règne de François V% vu l'état maladif du nouvel empereur, me proposa de nous partager le pouvoir. « Vous garderez, me dit-il, les affaires étran- « gères et vous me laisserez les coudées franches « H l'intérieur. » Je lui répondis par un sarcasme. « Eh bien, s'écria-t-il, alors tout restera dans tt le statu quo. » Mais le statu quo n'existait déjà plus.

« Chez nous, comme dans toutes les monarchies, un ministre n'est fort que lorsqu'il se sent sûr de l'appui de son souverain. L'archiduc Louis, qui représente l'empereur Ferdinand dans les « conférences d'État », par la raison même qu'il n'est pas le souverain, n'a pu et ne peut me seconder suffisamment. J'ai cependant des luttes incessantes à soutenir contre mes adversaires, auxquels le comte Kolowrat sert de prête-nom plus qu'il n'en est réellement le chef. Dès l'avènement de l'empereur actuel, je me suis senti paralysé.

Ki Mes amis m'ont demandé pourquoi j'acceptais le rôle ingrat qu'on me faisait jouer, pourquoi j'hésitais à donner ma démission. Ils n'ont pas compris que cela était impossible sans entraîner l'écroulement de l'édifice dont, avec l'em-

1" MARS 1848. 2i

pereup François durant son règne, et seul depuis sa mort, ainsi depuis près de quarante ans, j'ai été le principal pilier. Otez la colonne, et la voûte qu'elle supporte s'effondre. Si en 1817, même aussi tard qu'en 1826, l'empereur avait adopté mes idées sur la réorganisation des diètes, nous serions, peut-être, en mesure de faire face à la tempête. Aujourd'hui il est trop tard. Il ne nous reste qu'à nous mettre en panne et à agir selon les circonstances. Mais je vous dirai une chose que je vous prie de noter : ma démission sera la révolution. »

Passé la journée à voir beaucoup d'amis, à prendre congé de mes filles au couvent des Salésiennes, où elles se trouvent depuis la mort de leur mère, à faire mes paquets. Mais, au milieu de ce tourbillon, les paroles du chancelier ne cessaient de résonner à mes oreilles.

Il était tard lorsque j'entrai au salon de la [princesse de Metternich. Je n'y ai jamais passé une soirée aussi décousue et agitée. Il y avait les ambassadeurs, le comte de Mûnch, qui n'y paraît que très rarement, pâle et taciturne, le comte de Hartig* surexcité et, contre son habitude, ges-

1. Le comte François de Hartig, né 1789, entre dans la carrière administrative 1819, gouverneur du Tyrol 1825, gouverneur de Lombardie 1836. ministre d'Etat Pt do conf(^r*»ncp 1840: mort 1865.

ticulant et parlant avec véhémence, presque tous les habitués, chuchotant, changeant souvent de place, tâchant de faire parler le prince, le seul de la compagnie qui se montrât calme et impassible. La princesse, qui m'a toujours comblé de bontés, était fort gracieuse et me dit, d'un air presque ému lorsque je pris congé d'elle, que c'étaient peut-être de longs adieux \

5, dimanche, Milan. — Parti de Vienne le 2 et voyageant en chemin de fer jusqu'au pied du Semmering et, ensuite, avec des chevaux de poste, je mis soixante-quatorze heures pour arriver à Milan. Je me suis installé à la Bella Fenezitty en face du palais Marino, où demeurent le comte et la comtesse de Ficquelmont. Dîné et passé la soirée chez eux. Le comte, pendant de longues années ministre à Naples et ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et par là rompu aux affaires diplomatiques, a été, plus d'une fois, désigné par l'opinion publique pour successeur éventuel du prince de Metternich. Je l'ai trouvé tel que je l'ai toujours connu. Quoiqu'il porte sur ses larges épaules la tête d'un Socrate, c'est le philosophe qui riL

1. Je ne l'ai plus revue à Vienne, mais j'ai eu le bonheur lie rapprocher, elle el le chancelier, plusieurs fois soit à

« On m'a demandé, m'a-t-il dit, l'impossible. Tout ce que j'ai fait et que vous ferez ici a été et sera des coups d'épée dans l'eau. » Et il éclata de rire tout en me donnant l'envie de pleurer.

6, lundi. — Aujourd'hui, enti'etien sérieux avec M. de Ficquelmont. Il m'a parlé longuement et à cœur ouvert. La conclusion à laquelle il en arrive, relativement à l'Italie, c'est que l'épée seule pourra trancher le nœud.

Le gouverneur de Lombardie, comte Spaur, part. Le temps me semble singulièrement mal choisi pour un congé. Son remplaçant provisoire, le vice-président du gouvernement, comte O'Donell, n'a absolument rien à me dire sur la situation.

Dîner fort élégant au palais Marino. Le comte et la comtesse de Ficquelmont, celle-ci toujours belle femme, ont réuni la crème do la société autrichienne de Milan. Leur fille, Élise-Alexe, la princesse Clary , a perfect heauty^ brille de tout l'éclat de la première jeunesse. J'y retrouve la jolie et piquante comtesse Beckers née Festetics, la baronne Betsi Meyen-

Richmond (Angleterre), soit à Bruxelles, soit à leur château du Johannisberg sur les bords du Rhin.

dorff, que j'ai connue à Paris, et un grand nombre de notabilités militaires, parmi elles le sympathique prince Charles de Schwarzenberg*, le brillant comte Edouard Clam-Gallas *, le type du preux chevalier, du rude général de cavalerie, du grand seigneur autrichien. Le général comte Wallmoden', octogénaire, me prend de côté. « J'ai demandé, me dit-il, ma retraite. Maintenant, en vue d'une guerre, je désire rester au service. Écrivez donc un mot au prince de Metternich. Dites-lui que vous m'avez trouve en bonne condition, quoique, à vrai dire, je

1. Le prince Charles de Schwarzenberg né 1802, entre dans Tarmée 1821; gënéral-major 1840, lieutenant générai 1848, commande la division de Brescia, prend part à la campagne de Hongrie 1849; mort 1862.

2. Le comte Edouard de Glam-Gallas, né 1805, entre dans Tarmée 1831, colonel 1839, général-major 1846, se distingue dans les campagnes d'Italie 1848 et 1849; lieutenant général et commandant du corps d'armée de Transylvanie où il remporte la victoire sur les insurgés commandés par Bem, juillet et août 1849. Commandant du 1" corps d'armée en Italie 1859, général de cavalerie et commandant en chef en Bohème 1866, commandant du V^ corps de l'armée du Nord. Membre de la Chambre des Seigneurs.

3. Le comte de Wallmoden-Gimborn né 1769, sert successivement dans les armées hanovrienne, prussienne, autrichienne et russe; se distingue à la bataille de Wagram 1809; rentre au service de l'Autriche 1815, commandant en chef des troupes d'occupation autrichiennes dans le royaume de Naples 1816; passe à l'armée de Lombardie 1825, général de cavalerie 1838. Adlatus du maréchal Radetzky 1848: prend sa retraite 1848. mort 1862.

n'aie plus toute la fraîcheur d'un homme de soixante ans. » — Aujourd'hui nous avons reçu les premiers détails de la fuite de Louis-Philippe et du début de Lamartine, le beau parleur de la République.

7, mardi. — Est-il possible, l'orage grondant au-dessus de nos têtes, d'être aussi gais que nous le sommes? L'exemple part du palais Marino. Malheureusement, M. de Ficquelmont quitte Milan après-demain. Ce soir, dîner d'adieu chez lui. Ensuite nous nous rendons tous à la Scala. L'immense salle, d'ailleurs assez mal éclairée, est bondée. Les grandes dames milanaises, nos dames autrichiennes, toutes en toilettes magnifiques, remplissent les loges. Les deux premières banquettes de l'orchestre, réservées aux officiers, forment deux lignes blanches. Ce privilège, qui remonte à l'année 1815, n'a jamais donné lieu à la moindre observation de la part du public milanais. Aujourd'hui il figure parmi les doléances du parti italien. Il est impolitique de le maintenir et il serait impossible de l'abolir dans les circonstances données sans produire un effet déplorable sur l'armée. Notre gouvernement en Lombardie est paralysé. Tout ce qu'il ferait serait fait trop tôt ou trop tard. Mais ce soir, à en juger par l'aspect de la salle,

personne n'aurait deviné Tabîme qui sépare les deux sociétés. C'est bien le cas de dire, avec M. de Salvandy : Nous dansons sur un volcan. On donne le ballet Fausto avec la Maywood, qui est fort applaudie. C'est une sauterelle, mais une sauterelle d'un charme poétique indéfinissable.

8, mercredi. — Aux agitations du dernier mois, à la sanglante journée du 3 janvier, à Milan comme dans les provinces, a succédé un calme plat. L'ordre du jour se résume dans lo simple mot Rassegnazione^ résignation, c'està-dire : attendez et tenez- vous tranquille, et tout le monde attend et se tient tranquille. Et qu'est-ce qu'on attend? Le roi de Sardaignc attend, pour se déclarer, un soulèvement de la Lombàrdie, et les Lombards attendent, pour so soulever, la déclaration de guerre du roi à l'Autriche. C'est la situation du moment. Cependant les chefs du parti italien sont obéis et les autorités impériales ne le sont pas. La vérité est qu'elles n'ont plus de prise sur les populations. La conspiration est partout et le gouvernement n'est nulle part.

9, jeudi. — Le comte et la comtesse de Ficquelmont, accompagnés k la gare de Treviglio

par les Clary et toute la joyeuse bande des habitués du palais Marino, nous ont quittés ce matin. Lorsque le train se mit en mouvement, j'éprouvai un serrement de cœur. Il enlève un des hommes rares qui voient clair et loin. Envoyé à Milan sans instructions et sans pouvoirs — il me l'a dit lui-même, — par conséquent placé dès son début dans une position fausse, il se trouvait paralysé dans son action, privé de toute influence, contrecarré bien plus par les résistances sourdes des autorités impériales que par les menées des conspirateurs lombards. Cependant, ici aussi, tout le monde reconnaissait la supériorité de son esprit, le charme de ses manières et de sa conversation toujours animée, gaie, émoustillante, ce je ne sais quoi qui est le privilège de l'homme d'État de haut bord, enfin, tout cet ensemble de quahtés qui font de lui une grande figure de l'Autriche contemporaine. Au fur et à mesure que la tempête approche, les sommités du monde officiel s'en vont. Spaur et Ficquelmont sont partis; le vice-roi, invité à s'établir à Vérone ^ , fait ses paquets ; restent seulement le vice-président comte O'Donell, le cou-

1 . La vérité est qu'il a été appelé et qu*il s*est rendu directement ai Schœnbrunn. La présence à Milan d'un prince de la maison impériale dans les circonstances données n'eût été d'aucune utilité pour le service et un grand embarras pour le maréchal Radetzky. obligé de pourvoir à sa sûreté.

rageux et intelligent directeur général de la police, baron Torresani, et le comte Pachta, depuis des années le bras droit des gouverneurs, homme d'infiniment d'esprit, particulièrement haï et craint des ennemis de l'Autriche; enfin quelques sous-ordres sans expérience, sans prestige et par conséquent sans autorité. Heureusement, un autre personnage nous est laissé : le maréchal Radetzky.

C'est bien le plus aimable des vieillards. Malgré ses quatre-vingt-deux ans, il a conservé la vivacité, la gaieté, la mobilité d'un jeune homme. Pour comprendre le charme qu'il exerce sur l'armée, il faut, comme c'était souvent mon privilège il y a dix ans, l'avoir vu dîner, ici même, à Milan, au café Cova (devenu depuis le rendezvous des conspirateurs), assis à la même table avec des officiers de tout grade. Pas de raideur, pas d'étiquette; au contraire, la plus douce intimité et le meilleur ton régnaient à ces simples agapes. Le soldat l'adore comme un être surnaturel; l'affection des officiers tient du fanatisme; les généraux l'apprécient à sa juste valeur, aiment et recherchent sa familiarité, mais se méfient un peu de lui quand il les traite avec une politesse tant soit peu exagérée, signe certain, quoique voilé, de quelque motif de mécontentement. Au physique, je ne le trouve guère

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